qu'ils remplissent exactement, scrupuleusement, servilement, les
programmes donnés, et qu'ils sont ainsi la plus vive expression de la
civilisation au sein de laquelle ils ont été construits; 2° parce que
leur forme n'est que le résultat combiné des moyens employés; 3° parce
que toutes leurs parties sont conçues de manière à satisfaire aux
besoins pour lesquels ils sont élevés, et à assurer leur stabilité et
leur durée; 4° parce que leur décoration procède suivant un ordre
logique et est toujours soumise à la structure; 5° parce que cette
structure elle-même est sincère, qu'elle ne dissimule jamais ses
procédés et n'emploie que les forces nécessaires.
Nos monuments du moyen âge n'ont pas _six unités_, ils ont l'_unité_.
Les articles du _Dictionnaire_ font assez ressortir cette qualité,
pensons-nous, pour qu'il ne soit pas nécessaire de s'étendre plus
longtemps sur son importance.
[Note 303: Quatremère de Quincy, _Dict. d'architect._,
UNITÉ.]
[Note 304: Voyez l'article UNITÉ.]
[Note 305: Voyez les articles GOÛT, STYLE.]
V
VANTAIL, s. m. (_ventail_, _wis_, _huis_). Valve de menuiserie, tournant
sur des gonds ou pivots, fermant la baie d'une porte. Il était d'usage,
dans l'antiquité grecque, de suspendre souvent les vantaux au moyen de
deux tourillons tenant au montant de feuillure. Ces tourillons entraient
dans deux trous cylindriques ménagés sous le linteau et à l'extrémité du
seuil. Ce procédé primitif obligeait de poser le vantail en construisant
la porte. On voit encore des vantaux ainsi suspendus aux portes de
monuments de la Syrie septentrionale qui datent des IVe et Ve siècles.
Il faut savoir que ces vantaux sont de pierre (basalte généralement), et
qu'il n'était pas possible de les suspendre autrement, puisqu'on ne
pouvait y attacher des pentures. Toutefois ce procédé fut appliqué dans
les Gaules aux portes de bois, et nous retrouvons cette tradition.
conservée jusque vers la fin du XVIe siècle pour les constructions
rustiques, notamment dans le Nivernais et en Auvergne.
Ces vantaux primitifs se composent d'un montant de feuillure A (fig. 1),
pris dans un arbre branchu, de manière à trouver la traverse haute B
dans le même morceau. Cette traverse haute s'assemble en C dans un
montant de rive D, qui reçoit également le tenon E d'une traverse basse.
Des planches épaisses sont chevillées sur cette membrure, qui n'est
apparente qu'à l'intérieur. Les deux tourillons _a_ et _b_ entrent dans
les trous cylindriques _a'_, _b'_, ménagés dans le seuil et dans une
pierre tenant au jambage. Dans cette structure, il n'y a pas un clou; le
tout est maintenu par des chevilles de bois. Ces sortes de vantaux sont
doubles habituellement, et leurs montants de rive battent sur un arrêt
tenant au seuil et sur une traverse haute de bois. Ils étaient fermés, à
l'intérieur, par une barre de bois entrant dans les chantignoles G
chevillées sur les montants de battement. Il y a tout à croire que cette
façon de vantail remonte aux Gaulois, puisqu'on trouve encore la trace,
dans des constructions privées de l'époque gallo-romaine, de ces trous
cylindriques destinés à recevoir les tourillons des montants. On
comprend sans peine combien ce grossier moyen de suspension des vantaux
était défectueux. Les tourillons de bois roulaient difficilement dans
leurs douilles de pierre _b'_; si les portes étaient d'une assez grande
dimension, il fallait employer beaucoup de force pour faire pivoter les
vantaux. Dès l'époque gallo-romaine, les pentures étaient en usage,
puisqu'on en retrouve encore, et ce moyen de suspendre les huis fut
généralement adopté à dater de la période carlovingienne (voyez
SERRURERIE). Toutefois les vantaux furent composés au moyen de membrures
sur lesquelles on appliquait des frises, si les portes étaient d'une
assez grande dimension.
Le système de décharges pour empêcher les vantaux de _donner du_ nez,
c'est-à-dire de fléchir dans le sens de leur largeur sous leur propre
poids, est toujours admis; on se sert même encore parfois, pendant le
XIIe siècle, de bois branchus pour former ces décharges, ou du moins
l'une d'elles; et les pentures de fer sont, ou apparentes à l'extérieur
sur les frises, ou prises entre celles-ci et la membrure, comme dans
l'exemple que nous donnons ici (fig. 2), qui est tiré d'une porte de
l'ancienne église de Saint-Martin d'Avallon. On voit, dans cette figure
qui présente l'un des vantaux vu du côté intérieur, que le montant de
feuillure A est taillé dans un arbre branchu. Des épaulements B et C,
ménagés dans ce montant, reçoivent les pieds des décharges qui soulagent
encore l'extrémité de la traverse haute D et le montant de battement E.
Un gousset G réunit ce montant à la traverse basse H. Les pentures de
fer sont prises entre cette membrure et les frises extérieures de
revêtement, qui ne laissent voir que les chevilles qui les retiennent
aux décharges et les têtes de clous qui les attachent à ces pentures. Ce
travail assez grossier est cependant fort bien entendu au point de vue
de la solidité et de l'usage. Bientôt l'exécution devint plus délicate,
et les vantaux reçurent extérieurement diverses sortes de décorations,
soit par l'application de pentures de fer forgé, soit par des
revêtements de bois finement travaillés, soit par des peintures, des
têtes de clous, des plaques de bronze ou de fer battu. Habituellement
ces décorations dépendent de la structure. Ainsi, par exemple, dans la
figure 3 que nous donnons ici[306], on voit que le système de structure
du vantail, composé d'un treillis de décharges compris entre les
montants et les traverses, reproduit extérieurement, sur les frises, un
treillis de moulures fines, perlées, avec têtes de clous aux rencontres
(voyez le détail A). Ces clous s'engagent de quelques millimètres dans
la saillie de ces moulures, ainsi que l'indique le profil B en C. Les
têtes de clous sont garnies d'une rondelle de fer battu ornée (voy. en
G). Les pentures sont, comme dans l'exemple précédent, prises entre la
membrure et les frises de revêtement. Bien entendu la membrure est à
l'intérieur. Les moulures en treillis sont clouées sur ces frises et
correspondent au treillis des décharges. Les frises sont donc
parfaitement maintenues par le parti décoratif, et les clous consolident
les assemblages à mi-bois de la membrure treillissée. Ces bois croisés
en tous sens, cloués ensemble, ne peuvent jouer, et la solidité de
l'ouvrage est complète. Ces décorations rapportées extérieurement sur
les frises ne sont pas toujours la reproduction de la structure des
membrures; elles consistent souvent en des moulures clouées suivant
certains compartiments géométriques, ainsi que l'ont pratiqué de tout
temps les Arabes, en des formes empruntées à l'architecture, telles que
frises, arcatures, gâbles, etc.[307]. On voit encore, sur les vantaux
des portes occidentales de la cathédrale de Sées des applications de ce
genre qui figurent une sorte de grille composée de rangs de petites
arcatures finement travaillées. Les rangées d'arcatures, au nombre de
six, dans la hauteur du vantail, y compris le couronnement (voy. fig.
4), sont simplement clouées sur les frises qu'elles maintiennent planes.
En A, est tracé le détail en coupe d'une de ces arcatures avec sa
colonnette, et en B la section de celle-ci. Les colonnettes, leurs
chapiteaux et bagues sont faits au tour. Les rangs d'arcatures sont
évidés dans une planche, et cloués, ainsi que l'indique notre tracé.
Toute cette décoration était peinte, ainsi que le fond, de vives
couleurs.
On trouve dans l'article MENUISERIE une assez grande variété de ces
vantaux décorés, soit par application, soit par la combinaison des
assemblages[308]. Nous ne croyons donc pas nécessaire de nous étendre
plus longuement ici sur ces ouvrages de bois.
Il arrivait aussi que l'on recouvrait les vantaux de portes au moyen de
plaques de métal, bronze ou fer, et cela indépendamment des
pentures[309]. On voyait encore à la porte de gauche de la façade
occidentale de l'église abbatiale de Saint-Denis, au commencement du
dernier siècle, des vantaux de portes rapportés de Poitiers par
Dagobert, et qui étaient recouverts de lames de bronze ajourées
représentant des rinceaux avec des animaux. Ces vantaux avaient été
replacés sur cette façade lors de sa reconstruction sous l'abbé Suger,
comme des ouvrages dignes d'être conservés[310]. Les moines et les
chapitres détruisirent bon nombre de ces précieux objets depuis le règne
de Louis XIV, et la révolution de 1792 jeta au creuset ce qui restait,
si bien qu'aujourd'hui on a grand'peine, en France, à retrouver quelques
traces de ces vantaux garnis de métaux plus ou moins habilement décorés.
Quelques débris d'ouvrages de fer ont seuls échappé, à cause de leur peu
de valeur, à ces dévastations. Des portes de trésors, de sacraires,
laissent encore voir leurs revêtements de fer battu. Ces revêtements
sont toujours faits au moyen de bandes de fer, car on ne fabriquait pas
alors de la tôle: c'était au marteau que l'on pouvait obtenir des fers
minces en pièces d'une faible dimension. Ces bandes étaient, le plus
souvent, posées en treillis avec un clou à chaque point de rencontre. La
figure 5 présente un de ces vantaux bardés de bandes croisées de fer
battu et reliées par des clous avec rosaces formant rondelles. En A, est
donnée l'une de ces rosaces; en B, la section avec le croisement des
fers, et en C, la section de la bordure d'encadrement[311]. Ces sortes
de vantaux n'ont que des dimensions médiocres. Dans la figure 5, entre
les bandes croisées, on aperçoit le bois, mais il n'en était pas
toujours ainsi: des ornements de fer battu découpés étaient parfois
posés dans les intervalles de ces bandes (fig. 6); ils formaient des
rosaces maintenues au centre par un clou et par les bandes, sous
lesquelles leurs extrémités étaient pincées. Ainsi le bois du vantail
était presque totalement couvert par une armature solide qui composait
une riche ornementation. Le fragment que nous donnons ici paraît dater
du XIVe siècle, et provient de la collection des dessins de feu
Garneray[312]. On bardait aussi les vantaux de bandes de fer
horizontales posées à recouvrement. Ces bandes étaient unies ou
découpées en manière d'écailles ou de lambrequins (fig. 7), maintenues
les unes sur les autres, ainsi que l'indique la section A, avec force
clous qui pénétraient dans le bois. Ce vantail était attaché à une porte
de l'abbaye de Saint-Bertin, à Saint-Omer[313]. Il paraît également
remonter au XIVe siècle. C'était ainsi (sauf les ornements) qu'étaient
habituellement bardés des vantaux de poternes des châteaux, quelquefois
même des habitations privées. On se contentait le plus souvent, pour les
vantaux de portes des maisons et hôtels, de garnitures de têtes de clous
plus ou moins ouvragées (voyez CLOU), posées en quinconce ou suivant la
trace des traverses et décharges contre lesquelles les frises
s'appliquaient.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, il ne nous reste, en France,
aucune trace de vantaux de portes du moyen âge revêtus de bronze;
cependant plusieurs églises en possédaient. Dom Doublet[314] parle des
portes faites d'après les ordres de l'abbé Suger pour la façade
occidentale de la nouvelle église. Ces portes étaient, paraîtrait-il,
très-richement décorées de lames de bronze doré et émaillé. «Il fit
venir (Suger), dit D. Doublet, plusieurs fondeurs et sculpteurs
expérimentés, pour orner et enrichir les battans de la porte principale
de l'entrée de l'église, sur laquelle se void la Passion, Résurrection,
Ascension, et autres histoires (avec la représentation dudit abbé
prosterné en terre), le tout de fonte; et qu'il luy a convenu faire de
grands frais, tant pour le métail, que pour l'or qui y a esté employé
pareillement aussi pour les battans de la porte de main droite, en
entrant, qu'il a fait enrichir de métail, or et esmail, laissant les
anciens battans de la troisiesme porte de main gauche, qui estoient an
premier bastiment de l'église.» Une inscription en vers était apparente
sur le bronze de la porte principale. Nous la transcrivons ici d'après
dom Doublet:
«Portarum quisquis attollere quæris honorem,
Aurum nec sumptus, operis mirare laborem,
Nobile claret opus, sed opus quod nobile claret;
Clarificet mentes, ut cant per lumina vera,
Ad verum lumen, ubi Christus janua vera,
Quale sit intus in his determinat aures porta,
Mens hebes ad verum per materialia surgit,
Et demersa prius bac visa Ince resurgit.»
Et sur le linteau au-dessus des vantaux:
«Suscipe vota tui judex districte Suggeri,
Inter oves proprias Cac me clementer haberi.»
Si le latin est médiocre, les pensées sont assez belles et bien
appropriées à l'objet.
Nous ne chercherons pas, en l'absence de tout document graphique, à
donner une restauration de ces monuments qui devaient être si
intéressants.
On connaît les belles portes de bronze de la basilique normande de
Monreale près Palerme, celles de la cathédrale de Pise, celles de
Vérone. Ces vantaux sont composés par panneaux dans lesquels sont
inscrits des sujets en bas-relief, avec ouvrages niellés et damasquinés.
Il est à présumer que les vantaux des portes principales de l'église
abbatiale de Saint-Denis étaient conçus de la même manière. On voit
aussi sur le flanc méridional de la cathédrale d'Augsbourg des vantaux
de portes revêtus de bronze, par panneaux, qui datent du XIIe siècle,
mais qui contiennent des fragments provenant d'un monument beaucoup plus
ancien. Si l'on s'en rapporte à certaines vignettes de manuscrits, on
pourrait croire aussi que le moyen âge posait, sur les vantaux de
portes, des revêtements de bronze par bandes horizontales, comme des
frises superposées, décorées d'ornements et de figures.
Quant aux vantaux de bois composés par panneaux, nous renvoyons le
lecteur à l'article MENUISERIE.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Note 306: Tiré de vantaux des portes de la cathédrale de
Coutances, et d'une porte, aujourd'hui détruite, que l'on
voyait sur le côté de l'église du Mont-Saint-Michel en mer,
XIIIe siècle.]
[Note 307: Voyez MENUISERIE, fig. 11.]
[Note 308: Voyez MENUISERIE, fig. 12.]
[Note 309: Voyez, à l'article SERRURERIE, quelques exemples
de ces pentures.]
[Note 310: «Sur les anciens battans de la porte ancienne de
l'église que fit bastir le Roy Dagobert, cecy est escrit en
lettres très antiques et entrelacées l'unes dans l'autres,
assez difficiles à lire: _Hoc opus Airardus coelesti munere
fretus. Offert ecce tibi Dyonysi pectore miti_.» (D. Doublet,
_Antiq. et recherches de l'abbaye de St-Denys en France_,
liv. I, chap. XXXIII.)]
[Note 311: Il existe encore des vantaux de ce genre à Sens, à
Rouen (cathédrales). Nous en avons vu dans beaucoup
d'églises, d'où ils ont été enlevés depuis une vingtaine
d'années, à cause probablement de leur état de vétusté.
L'exemple donné ici à été dessiné par nous, dans un magasin
de ferrailles à Rouen.]
[Note 312: Sans indication de provenance.]
[Note 313: Dessin de la collection Garneray.]
[Note 314: _Antiq. et recherches de l'abbaye de Saint-Denys
en France_, liv. I, ch. xxxiii.]
VERGETTE, S. f. (_tringlette_). Barre de fer carrée ou ronde, mince, qui
sert à maintenir les panneaux des vitraux entre les barlotières. Les
panneaux de vitraux s'attachent aux vergettes au moyen de petites bandes
de plomb soudées aux plombs de sertissure des verres (voyez VITRAIL).
VERRIÈRE, s. f.--Voyez VITRAIL.
VERROU, s. m.--Voyez SERRURERIE.
VERTEVELLE, s. f.--Voyez SERRURERIE.
VERTU, s. f. L'iconographie du moyen âge met souvent en parallèle la
personnification des vertus et des vices. L'antagonisme du bien et du
mal est, comme on sait, une de ces idées admises chez presque tous les
peuples de races supérieures. Nous la voyons se manifester dans les
Védas, chez les Iraniens, chez les Égyptiens, et pendant l'antiquité
païenne. Le monothéisme sémitique devait nécessairement repousser cette
double influence, qui était, pour ainsi dire, le fondement du
panthéisme. Les Juifs n'admettaient pas une puissance rivale de leur
Jéhovah. Le péché, pour les Juifs, n'était qu'une infirmité attachée à
l'homme, mais n'était pas supposé inspiré par une puissance supérieure à
lui. La Genèse fait intervenir, il est vrai, entre le premier homme et
la première femme, le _serpent_[315]: «Le serpent étoit plus rusé que
tous les animaux de la terre que l'Éternel Dieu avoit faits; il dit à la
femme... etc.» Dans cet exemple, il n'est nullement question d'une
puissance rivale, de l'_Esprit du mal_. Le serpent donne un conseil
perfide; il n'est pas dit qu'un esprit ait revêtu sa forme, qu'il y ait
un intérêt, qu'il en doive profiter; aucun esprit ne conseille à Caïn de
tuer son frère. L'Éternel, voyant Caïn abattu lorsque son sacrifice est
repoussé, lui dit: «Certes, si tu te conduis bien, tu seras considéré;
si tu ne te conduis pas bien, _le péché t'assiége_ à la porte, il veut
t'atteindre, _mais tu peux le maîtriser_[316].» Pour les Grecs comme
pour tous les peuples de race aryenne, le Mal était une force naturelle
comme le Bien, force rivale, vaincue nécessairement, mais immortelle,
luttant sans trêve, indépendante et vénérée, à cause de sa qualité
divine. L'homme n'était qu'un jouet entre ces deux puissances, invoquant
l'intervention de la bonne contre les actes de la mauvaise, mais ne
croyant pas que sa volonté personnelle pût lutter contre cette dernière.
Le panthéisme--nous parlons du panthéisme primitif appuyé sur
l'observation des phénomènes naturels, et non du panthéisme énervé et
superstitieux des derniers temps--considérait l'action des forces
divines comme agissant bien au-dessus de la frêle humanité, comme
engageant des luttes et exerçant sa puissance dans une sphère
très-supérieure aux intérêts humains. L'homme était fatalement soumis à
des décrets dont il ne pouvait pénétrer les motifs, et s'il invoquait
les dieux, ce n'était jamais avec l'espoir de leur faire modifier en sa
faveur le cours des choses. L'égoïsme sémitique admet que Jéhovah arrête
la marche du soleil pour permettre à Josué d'écraser ses ennemis; on ne
trouverait pas une légende analogue dans toute l'histoire religieuse des
Aryas. Pour eux, les forces de la nature agissent dans la plénitude de
leur puissance indépendante. Une divinité peut lutter contre le soleil,
elle ne saurait lui commander d'arrêter son cours.
Ce préambule était nécessaire pour expliquer un phénomène philosophique
qui se produit dans l'iconographie chrétienne de l'Occident, vers la fin
du XIIe siècle. Alors les artistes, évidemment inspirés par les idées du
temps, ne font plus intervenir, absolument, l'Esprit du mal; ils
admettent des qualités bonnes et mauvaises, qualités inhérentes à
l'homme; ils les personnifient. C'est un panthéisme circonscrit dans
l'âme humaine au lieu d'avoir pour siége l'univers. Il est évident que
le mot panthéisme ici ne peut rendre entièrement notre pensée; on
n'_adorait_ pas la Charité ou le Courage, on les personnifiait; on leur
donnait un corps, des attributs, le _nimbe_ même parfois; et si l'on ne
rendait pas un culte à ces abstractions métaphysiques, la foule arrivait
à les considérer comme des forces possédant une apparence sensible, des
émanations divines. Il faut observer d'ailleurs que si les vertus sont
personnifiées, les vices ne le sont point. Les vices, en opposition avec
les vertus, sont représentés par un fait, non par un personnage; du
moins est-ce le cas le plus habituel. Avant l'école laïque de la fin du
XIIe siècle, les vertus comme les vices sont figurés par des faits tirés
des Écritures. Dans la représentation des vices, le diable intervient
toujours; c'est lui qui conseille et préside à l'exécution de l'acte
mauvais, tandis que l'Esprit du mal n'intervient plus dans la
représentation du vice opposé à la vertu, à dater de la fin du XIIe
siècle. Ainsi, sur les ébrasements de la porte centrale de Notre-Dame de
Paris, sont sculptées dans des médaillons douze Vertus, représentées par
douze femmes drapées portant certains attributs; les Vices, en
opposition, sculptés au-dessous de ces médaillons, sont figurés par des
scènes. Exemples: La Foi, la première placée à la droite du Christ,
porte un écu rempli par une croix. Au-dessous, un homme est agenouillé
devant une idole. Le Courage, la première Vertu à la gauche au Christ,
est vêtu d'une armure complète: cotte de maille sur sa robe, heaume sur
la tête, bouclier sur lequel est un lion rampant à son bras gauche, épée
nue dans sa main droite. Au-dessous, la Lâcheté: c'est un homme qui fuit
devant un lièvre; il se retourne effaré et laisse tomber son épée[317].
C'est seulement vers la fin du XIIe siècle, ainsi que nous le disions,
qu'apparaissent, sur nos monuments, ces représentations des Vertus, et,
parmi ces sculptures, on peut citer comme des plus anciennes celles qui
décorent les soubassements de la porte de gauche de la façade de la
cathédrale de Sens. Elles montrent la Largesse, et en regard l'Avarice.
La Largesse (fig. 1) est une femme drapée, couronnée, assise. De ses
deux mains, elle ouvre deux coffres remplis de sacs et d'écus. Deux
lampes en forme de couronne sont suspendues à ses côtés; à ses pieds
sont deux vases de fleurs. L'Avarice (fig. 2) est une des belles
sculptures de cette époque (1170 environ). Les cheveux épars sous un
lambeau d'étoffe, la main gauche crispée, _crochue_, elle est assise sur
un coffre qu'elle a fermé violemment de la main droite; sous ses pieds
sont des sacs pleins d'écus. L'Avarice est ici personnifiée[318].
Guillaume Durand dit que les Vertus sont représentées sous la figure de
femmes, parce qu'elles nourrissent et caressent l'homme[319]; mais
encore les artistes du moyen âge leur donnaient-ils un caractère
énergique et militant. Dans les vitraux de la grande rose occidentale de
Notre-Dame de Paris, les Vertus sont armées de lances et combattent les
Vices, représentés par des personnages historiques parfois. Sardanapale
représente la Folie; Tarquin, la Dissolution; Néron, l'Iniquité; Judas,
le Désespoir; Mahomet, l'Impiété, etc.