Cette porte est accompagnée de deux arcades aveugles avec tympans dans

lesquels sont figurées des scènes de la vie de saint Séverin. L'ensemble

de cette composition, que donne la figure 3, est fort remarquable et

produit un grand effet. En A nous présentons, à une grande échelle, l'un

des demi-tympans du trilobe, d'un dessin à la fois original et gracieux.

La sculpture en est plate, en façon de broderie, mais délicatement

traitée, et devait produire tout son effet, avant que ce portail eût été

abrité sous un porche plus récent. Le programme est d'ailleurs celui de

beaucoup de portes d'églises; on voit cependant que l'architecte, grâce

à ce développement des corbeaux supportant le linteau, a su en tirer un

parti entièrement neuf. L'auteur du portail de Saint-Pierre-sous-Vézelay

n'avait-il pas aussi tiré un parti nouveau de la composition du tympan

de la porte centrale (voy. PORTE, fig. 65), en supprimant cette fois le

linteau et en le remplaçant par un développement des corbeaux? Plus

tard, vers la fin du XIVe siècle, les linteaux supportant les tympans

furent fréquemment remplacés par des arcs surbaissés. Les corbeaux

étaient ainsi supprimés; ces arcs surbaissés s'appuyaient sur les

jambages et sur le trumeau ayant une saillie prononcée et découpant son

couronnement en avant du tympan, le plus souvent ajouré et garni de

vitraux. Les sujets en ronde-bosse qui remplissaient ordinairement les

tympans du XIIIe siècle faisaient ainsi place à un fenestrage garni de

vitraux. Comme nous l'avons dit, la Champagne avait, la première, adopté

ce parti dès le XIIIe siècle. Les portes de la façade occidentale de la

cathédrale de Reims le prouvent. Dans ce cas, le linteau portait une

véritable fenêtre avec ses vitraux colorés, à la place des bas-reliefs.

Il semble toutefois que la disposition des tympans pleins, décorés de

sujets en ronde bosse, est préférable à ces fenestrages. En effet, les

voussures garnies de statuettes forment un entourage, une sorte

d'assistance au sujet principal décorant le tympan; si ce tympan est

vide, ces rangées de voussures n'ont plus de raison d'être au point de

vue de l'iconographie. Les maîtres de la meilleure période du XIIIe

siècle dans l'Île-de-France l'avaient compris ainsi. Mais les belles

conceptions iconographiques s'altèrent déjà dans les provinces voisines

dès le milieu de ce siècle, et les architectes n'admettent plus, souvent

alors, la sculpture que comme un motif de décoration, sans trop se

préoccuper de l'unité des compositions d'ensemble. Ce n'est pas à nous à

leur en faire un reproche, car, dans les édifices religieux que nous

élevons, il est rare que la statuaire sortie des ateliers de divers

artistes et faite sur commandes isolées, présente un ensemble

iconographique dirigé par une pensée. Admettant que chaque figure ou

chaque bas-relief soit un chef-d'oeuvre, ce défaut dans la conception

générale, ce manque d'unité dans l'intention produit un assez triste

effet. Il faut dire que le clergé, peu familier avec ces questions,

préoccupé d'autres intérêts, plus importants peut-être au point de vue

religieux, ne donne plus ces beaux programmes d'imageries qui sont si

complets et si largement conçus dans les grandes églises du domaine

royal de 1180 à 1240. Son goût ne le porte plus à aimer la belle et

grave statuaire si bien ordonnée pendant notre meilleure période du

moyen âge. Le joli, un peu fade, inauguré au XVIe siècle par l'école des

Jésuites, ou le style italien de la basse renaissance, dominent toujours

dans l'esprit des personnages qui, par leur situation dans l'Église,

pourraient contribuer à rendre aux ouvrages de statuaire religieuse la

virilité et le beau style qu'ils ont perdus.

Il est cependant quelques-unes de ces compositions de tympans du XVe

siècle qui ne manquent pas de grandeur. Nous citerons, entre autres, les

tympans du portail principal de la cathédrale de Tours, qui date de la

fin de ce siècle. Celui de la porte centrale (fig. 4) est à claire-voie,

avec une sorte de double linteau ou plutôt de double imposte en arcs

surbaissés. Le trumeau central, saillant, découpe la statue, son dais et

la croix archiépiscopale qui le surmonte, en avant de la claire-voie

vitrée. C'est là, nous le répétons, un parti souvent adopté à la fin du

moyen âge et jusqu'au XVIe siècle. On trouve, dans notre article PORTE,

un assez grand nombre de compositions de tympans pour qu'il ne soit pas

utile d'insister ici sur le système décoratif de ces membres de

l'architecture du moyen âge. Nous ne dirons que quelques mots des

tympans d'arcatures compris entre leurs archivoltes. La sculpture

d'ornement ou la statuaire jouent un rôle important sur ces sortes de

tympans, d'une petite dimension généralement. Ces sculptures, faites

pour être vues de près, sont traitées avec amour et habilement composées

en vue de la place qu'elles occupent. On voit de très-remarquables

tympans d'arcatures: aux portails de l'église de Notre-Dame la Grande, à

Poitiers; à la cathédrale d'Angoulême (XIIe siècle); à la sainte

Chapelle du Palais, à Paris; aux portails des cathédrales de Paris, de

Bourges, d'Auxerre (XIIIe siècle); dans les chapelles de la nef des

cathédrales de Bordeaux et de Laon (XIVe siècle), etc. (voyez ANGE,

ARCATURE, AUTEL, CLOÎTRE, SCULPTURE, TRIFORIUM). Souvent ces tympans,

lorsqu'ils sont d'une petite dimension, sont remplis par des animaux

fantastiques.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Note 302: Peu d'architectes du moyen âge en France ont gravé

leurs noms sur les monuments qu'ils élevaient, contrairement

à l'habitude de leurs confrères italiens. Cette indifférence,

ou cet excès de modestie leur a été reproché par un célèbre

critique comme un aveu d'infériorité. Cependant il semblerait

que c'est l'oeuvre qui doit être jugée, et que le nom de son

auteur ne fait rien à l'affaire.]

U

UNITÉ, s. f. Dans toute conception d'art, l'_unité_ est certainement la

loi première, celle de laquelle toutes les autres dérivent. En

architecture, cette loi est peut-être plus impérieuse encore que dans

les autres arts du dessin, parce que l'architecture groupe tous ces arts

pour en composer un ensemble, pour produire une impression.

L'architecture tend à un résultat suprême: satisfaire à un besoin de

l'homme. La pensée de l'artiste, en composant un édifice quelconque, ne

doit jamais perdre de vue ce but à atteindre, car il ne suffit pas que

sa composition satisfasse matériellement à ce besoin, il faut que

l'expression de ce besoin soit nette: or, cette expression, c'est la

forme apparente, le groupement en faisceau, de tous les arts et de

toutes les industries auxquels l'architecte a recours pour parfaire son

oeuvre. Plus une civilisation est compliquée, plus la difficulté est

grande de composer d'après la loi d'unité; cette difficulté s'accroit de

la masse des connaissances d'arts antérieurs, des traditions du passé,

auxquelles la pensée de l'artiste ne peut se soustraire, qui l'obsèdent,

s'imposent à son jugement, et entraînent, pour ainsi dire, son crayon

dans des sillons déjà tracés.

Un de nos prédécesseurs, dont les écrits sont justement estimés, a dit:

«Aussi faut-il qu'un monument émane d'une seule intelligence qui en

combine l'ensemble de telle manière qu'on ne puisse, sans en altérer

l'accord, ni en rien retrancher, ni rien y ajouter, ni rien y

changer[303].» On ne saurait mieux parler, mais on comprendra qu'il est

difficile à un architecte qui, pour exprimer sa pensée, va puiser à des

sources très-diverses, de remplir ce programme. Nous reconnaissons

volontiers que beaucoup d'architectes, de nos jours, n'admettent pas la

loi d'unité, qu'ils en nient la puissance, et préconisent une sorte

d'éclectisme vague, permettant à la pensée de l'artiste d'aller chercher

dans le passé, au nord et au midi, les expressions propres à donner une

forme à cette pensée. Ces artistes affirment que, de cet amas de

documents mêlés, il sortira l'_architecture de l'avenir_. Peut-être;

mais, en attendant, celle du présent n'exprime le plus souvent que le

désordre et la confusion dans les idées.

Nous ne sommes pas de ceux qui nient l'utilité de l'étude des arts

antérieurs, d'autant qu'il n'est donné à personne d'oublier ou de faire

oublier la longue suite des traditions du passé; mais, ce que tout

esprit réfléchi doit faire en face de cet amas de matériaux, c'est de

les mettre en ordre, avant de songer à les utiliser. Que fait celui qui

hérite d'une riche bibliothèque, si ce n'est d'abord d'en classer les

éléments suivant un ordre méthodique, afin de pouvoir s'en servir le

jour où il en aura besoin? Faut-il encore, qu'après ce premier

classement, il ait fait au moins un résumé analytique de chacun des

ouvrages de cette bibliothèque, dans son cerveau, afin de pouvoir

choisir et profiter judicieusement de ses choix. Parmi toutes les

architectures qui méritent d'être signalées dans l'histoire du monde, il

n'en est pas une qui ne procède d'après la loi d'unité. Sur quoi

s'établit cette loi d'unité? C'est là d'abord ce qu'il convient de

rechercher. Les besoins auxquels l'architecture se propose de satisfaire

ne sont pas très-variés. Il s'agit toujours d'abriter l'homme, soit en

famille, soit en assemblée, et de lui permettre, sous ces abris, de

vaquer à des occupations, ou de remplir des fonctions plus ou moins

étendues, suivant que son état social est plus ou moins compliqué. Si

ces premières conditions diffèrent peu, la manière d'y satisfaire est

très-variée. En effet, l'abri peut être fait de bois ou de pierre; il

peut être creusé dans le tuf ou façonné en terre; il peut se composer de

parties juxtaposées ou superposées; il peut n'avoir qu'une destination

transitoire ou défier l'action du temps. C'est alors que l'art

intervient et que la loi d'unité s'établit, et s'établit naturellement,

parce que tout, dans l'ordre créé, n'existe que par l'unité d'intention

et de conception. On veut faire une cabane de bois, on coupe des arbres:

unité d'intention. On réunit ces arbres en utilisant leurs propriétés:

unité de conception. Quoi qu'on puisse dire et faire, c'est donc sur la

structure, d'abord, qu'en architecture la loi d'unité s'établit, qu'il

s'agisse d'une cabane de bois ou du Panthéon de Rome. La nature n'a pas

procédé autrement, et il est plus que téméraire de chercher des lois en

dehors de celles qu'elle a établies, ou plutôt de nous soustraire à ces

lois, nous qui en faisons partie. Les découvertes dans les sciences

physiques nous montrent chaque jour, avec plus d'évidence, que si

l'ordre des choses créées manifeste une variété infinie dans ses

expressions, il est soumis à un nombre de lois de plus en plus restreint

à mesure que nous pénétrons plus avant dans le mystère du mouvement et

de la vie; et qui sait si la dernière limite de ces découvertes ne sera

pas la connaissance d'_une_ loi et d'_un_ atome! En deux mots, la

création, c'est l'unité; le chaos, c'est l'absence de l'unité.

Sur quoi établirait-on, en architecture, la loi d'unité, si ce n'était

sur la structure, c'est-à-dire sur le moyen de bâtir? Serait-ce sur le

goût? Mais le goût, en architecture, est-il autre chose que l'emploi

convenable des moyens? Serait-ce sur certaines formes adoptées

arbitrairement par un peuple, par une secte? Mais alors, si nous avons à

côté de ces formes d'autres formes arbitrairement adoptées par un autre

peuple ou une autre secte, nous aurons _deux_ unités. Nous voyons

l'architecture des Hellènes parfaitement conforme aux lois de l'unité,

parce que cette architecture ne ment jamais à ses moyens de structure;

de même, chez les Romains (quand il s'agit des monuments bâtis suivant

le mode romain); de même chez les Occidentaux du moyen âge, pendant les

XIIe et XIIIe siècles. Cependant ces monuments sont fort dissemblables,

et ils sont dissemblables parce qu'ils obéissent à la loi d'unité

établie sur la structure. Le mode de structure changeant, la forme

diffère nécessairement, mais il n'y a pas une unité grecque, une unité

romaine, une unité du moyen âge. Un chêne ne ressemble point à un pied

de fougère, ni un cheval à un lapin; végétaux et animaux obéissent

cependant à l'unité organique qui régit tous les individus organisés.

De fait, l'unité ne peut exister dans l'architecture que si les

expressions de cet art découlent du principe naturel. L'unité ne peut

être une théorie, une formule; c'est une faculté inhérente à l'ordre

universel, et que nous voyons adaptée aussi bien aux mouvements

planétaires qu'aux plus infimes cristaux, aux végétaux comme aux

animaux. M. Quatremère de Quincy, dans son _Dictionnaire

d'architecture_[304] distingue, dans l'art de l'architecture,

«différentes sortes d'_unités_ partielles, d'où résulte l'_unité_

générale d'un édifice». Cet auteur divise ainsi ce qu'il appelle les

unités partielles, sans définir, d'ailleurs, ce que peut être une unité

partielle:

«_Unité_ de système et de principe.

_Unité_ de conception et de composition.

_Unité_ de plan.

_Unité_ d'élévation.

_Unité_ de décoration et d'ornement.

_Unité_ de style et de goût.»

L'illustre auteur du _Dictionnaire d'architecture_ ne nous dit pas

comment l'unité de système se distingue de l'unité de conception, ni

comment ces deux unités peuvent se séparer de l'unité de style et de

goût; comment l'élévation d'un édifice, qui semblerait dériver

nécessairement du plan, possède cependant son unité distincte de celle

qui régit la composition de ce plan. Nous pensions que l'unité possédait

cette propriété de ne pouvoir être divisée, et que ce qu'on peut diviser

est pluralité. Cette colonne de six unités (et nous ne voyons pas

pourquoi on s'en tiendrait à ce nombre) précède le paragraphe où il est

dit que l'unité de système et de principe ne permet pas de poser des

arcs sur des colonnes, ni un chapiteau corinthien sur un style ionique.

C'est, semble-t-il, un préambule bien solennel pour une mince

conclusion. Plus loin, cependant, l'auteur du _Dictionnaire_, à propos

de l'_unité d'élévation_, écrit ces lignes que l'on ne saurait trop

soumettre aux méditations de l'architecte: «Ce qui constitue

particulièrement, dans l'architecture, l'unité d'élévation, c'est

d'abord une telle correspondance de l'extérieur de sa masse avec

l'intérieur, que l'oeil et l'esprit y aperçoivent le principe d'ordre et

la liaison nécessaire qui en ont déterminé la manière d'être. Le but

principal d'une façade ou élévation de bâtiment n'est pas d'offrir des

combinaisons ou des compartiments de formes qui amusent les yeux. Là,

comme ailleurs, le plaisir de la vue, s'il ne procède pas d'un besoin ou

d'une raison d'utilité, loin d'être une source de mérite et de beauté,

n'est plus qu'un brillant défaut. Mais là, comme ailleurs, le plus grand

nombre se méprend en transportant les idées, c'est-à-dire en

subordonnant le besoin au plaisir. De là cette multitude d'élévations

d'édifices, dont les formes, les combinaisons, les dispositions, les

ordonnances, les ornements, contredisent le principe d'_unité_ fondé sur

la nature propre de chaque chose. Ce qui importe donc à l'_unité_ dont

nous parlons, ce n'est pas qu'une élévation ait plus ou moins de

parties, plus ou moins d'ornements, c'est qu'elle soit telle que la

veulent le genre, la nature et la destination de l'édifice; c'est

qu'elle corresponde aux raisons, sujétions et besoins qui ont ordonné de

sa disposition intérieure; c'est que l'extérieur de cet édifice soit uni

par le lien visible de l'_unité_ à la manière d'être que les besoins du

dedans auront commandée.» Nous n'avons pas à essayer, heureusement,

d'accorder les opinions de l'ancien secrétaire perpétuel de l'Académie

des beaux-arts avec les enseignements qui découlent des oeuvres

d'architecture laissées par les membres passés et présents de la docte

assemblée. Ce sont affaires de famille; nous constatons seulement que

cette définition de l'_unité des élévations_, quant au fond, peut

s'appliquer à l'unité dans les oeuvres d'architecture, sans qu'il soit

utile de diviser cette unité. Ne mentir jamais au besoin, à l'ordonnance

qu'impose ce besoin, aux moyens que fournit la matière en oeuvre, aux

nécessités de la structure, ce sont les premières conditions de l'unité

en architecture, et ces conditions ne sauraient séparer le plan de

l'élévation, la conception du style[305]. Nous ne concevons pas plus un

architecte faisant un plan sans prévoir les élévations que donne ce

plan, que nous ne concevrions l'ombre sans la lumière, ou la lumière

sans l'ombre. D'ailleurs qu'entend-on par l'_unité de plan_? Est-ce que

chaque partie de l'édifice projetée sur un plan horizontal possède les

dimensions nécessaires, qu'elles soient placées en raison des besoins

exprimés, qu'elles satisfassent pleinement à ces besoins en même temps

qu'aux nécessités de la stabilité, de l'économie, de la durée, de

l'orientation, de l'aspect intérieur et extérieur? Que chaque partie ne

puisse être arbitrairement augmentée, diminuée, changée, sans qu'il en

résulte quelque chose de moins bon? Que les pleins soient en raison de

ce qu'ils doivent porter et que le mode de bâtir soit en rapport avec

les matériaux à employer et avec les usages locaux? Si c'est là ce que

l'on entend par l'_unité de plan_, c'est fort bien, à notre avis; mais

nous ne pourrions comprendre la conception d'un plan ainsi dressé sans

la conception simultanée des élévations; car, à prendre les choses à la

lettre, le plan n'est que la projection horizontale de ce qu'on appelle

l'élévation: or, comment concevoir et tracer la projection horizontale

d'une chose qui serait à créer, qui n'existerait pas? Mais si, par

l'_unité de plan_, on entend une image tracée sur le papier suivant

certaines données symétriques, une sorte de dessin de broderie plaisant

aux yeux par certaines pondérations de masses, de pleins et de vides, en

torturant d'ailleurs les besoins auxquels tout édifice doit satisfaire,

afin de rendre cette image plus agréable, alors nous avouons ne rien

comprendre à cette unité; mais nous comprenons que cette unité peut être

distincte de l'unité d'élévation, puisqu'elle n'a rien à voir avec les

nécessités auxquelles il faut satisfaire, avec le mode de bâtir, avec la

nature des matériaux à employer, avec l'économie et le bon sens, qui

commande, paraît-il, de ne rien faire en architecture qui n'ait une

raison d'être et dont on ne puisse justifier.

Il est un seul moyen de donner à une oeuvre d'architecture l'_unité_:

c'est le programme et les forces connues--nous entendons par forces les

ressources en hommes, argent et matériaux,--de trouver les combinaisons

qui permettent de satisfaire à ce programme, et d'employer ces forces de

manière à leur faire produire le résultat le plus complet. Il est

évident que si, pour satisfaire à sa fantaisie, l'artiste jette une

notable partie des ressources dont il dispose sur un point d'un édifice

pour produire _un effet_, au détriment des autres; que si son édifice

présente des échantillons de tous les moyens de structure et

d'ornementation par amour de l'éclectisme; que s'il ment à la structure

que lui fournit son temps pour imiter des formes appartenant à un mode

passé; que si le monument qu'il élève n'a aucun lien avec les moeurs du

temps; s'il choque ces moeurs par des dispositions appartenant à une

civilisation différente ou à un autre climat, son oeuvre ne peut

prétendre à l'unité.

L'unité n'existe qu'autant qu'il y a relation intime entre

l'architecture et l'objet. Un temple dorien présente un type de l'unité

architectonique; mais, si vous faites d'un temple dorien une bourse ou

une église, l'unité est détruite: car, pour approprier cet édifice à une

destination autre que celle pour laquelle on l'a élevé, il faut torturer

ses dispositions, détruire ce qui constitue son unité.

Nous ne saurions trop le répéter, ce n'est qu'en suivant l'ordre que la

nature elle-même observe dans ses créations que l'on peut, dans les

arts, concevoir et produire suivant la loi d'unité, qui est la condition

essentielle de toute création. Si, dans l'ordre des choses créées, on a

cru voir parfois des déviations au principe de l'unité, l'étude plus

approfondie a fini toujours par faire connaître que l'exception, au

contraire, confirme la règle; et c'est une des gloires de la science

moderne d'avoir rattaché de plus en plus, par l'observation, l'organisme

universel à la loi d'unité, ce qui ne fait pas et ne peut faire que cet

organisme ne soit varié à l'infini.

Nous disons: en architecture, procédez de même; partez du principe _un_,

n'ayez qu'une loi, la vérité; la vérité toujours, dès la première

conception jusqu'à la dernière expression de l'oeuvre. Nous ajoutons:

voici un art, l'art hellénique, qui a procédé ainsi à son origine et qui

a laissé des ouvrages immortels; voilà un autre art, sous une autre

civilisation, la nôtre, sous un autre climat, le nôtre, l'art du moyen

âge français, qui a procédé ainsi à son origine et qui a laissé des

ouvrages immortels. Ces deux expressions de l'unité sont cependant

dissemblables. Il faut donc, pour produire un art, procéder d'après la

même loi.

Avec cette persistance aveugle, qui donne souvent au défaut de

compréhension les allures de la mauvaise foi, on nous répète: Vous

prétendez nous faire adopter aujourd'hui les formes admises par les

maîtres du moyen âge; et pourquoi celles-là plutôt que d'autres? toutes

nous sont bonnes, toutes peuvent nous servir, car elles sont toutes du

domaine de l'humanité. Nous répondons: L'objection part d'une pensée

première à laquelle l'analyse fait défaut. Depuis le XVIe siècle, nous

avons pris en France des formes produites en architecture par

l'application du principe d'unité, dans certains milieux, pour l'unité

même, sans recourir à la loi d'où découlaient ces formes. On a cru

remplir les conditions d'unité parce qu'on adoptait plus ou moins

fidèlement certaines formes des architectures antérieures à notre temps,

formes qui étaient les conséquences du principe d'unité, mais qui, par

cela même qu'elles étaient les conséquences d'un principe, ne sont pas

le principe. Ceux qui ont pris l'habitude de procéder ainsi,

c'est-à-dire de prendre la forme sans tenir compte du principe qui

l'avait fait éclore, ne sauraient admettre qu'on puisse procéder

autrement; et, nous voyant étudier et analyser les applications de la

loi générale faite par les maîtres du moyen âge, ils admettent que nous

devons procéder ainsi qu'eux-mêmes le font, c'est-à-dire que, prenant la

forme, l'apparence purement plastique de l'architecture du moyen âge,

nous considérons cette forme comme _notre_ unité préférée, non comme une

conséquence de la loi générale d'unité, et que, dès lors, nous aurions

cette prétention de prescrire l'emploi de cette forme.

Pour être plus clair, ayons recours à une comparaison que chacun peut

saisir. Il y a, dans la nature inorganique que nous avons sous les yeux,

une quantité innombrable de cristaux qui sont la conséquence d'une loi

de la cristallisation. Reproduire l'apparence plastique de ces cristaux

en n'importe quelle matière, ou établir des conditions physiques ou

chimiques à l'aide desquelles ces cristaux peuvent se former d'eux-mêmes

sous l'empire de la loi générale, sont deux opérations très-distinctes.

La première est purement mécanique et ne donne qu'un résultat sans

portée; la seconde met un attribut de la création au service de

l'intelligence humaine. La question est donc ainsi réduite à sa plus

saisissante expression: copier en une matière quelconque des cristaux

qui sont le produit d'une loi régissant la cristallisation; ou chercher

la loi, afin qu'en l'appliquant, il en résulte naturellement les

cristaux propres à la matière employée. Pour trouver cette loi, il faut

nécessairement définir les qualités de ces cristaux, analyser leur

substance et les conditions sous lesquelles ils prennent la forme que

nous leur connaissons. Et serait-on bien venu, dans le domaine de la

science, de dire à un chimiste qui cherche la loi de la cristallisation,

qu'il prétend nous faire vivre dans une géode?

Malheureusement, ce qu'on ne se permettrait pas dans le domaine de la

science, on se le permet, sans scrupules, dans le domaine de

l'architecture, par suite de l'obscurité que l'on s'est complu depuis

longtemps à jeter sur l'étude de cet art et ses principes.

L'architecture n'est pas une sorte d'initiation mystérieuse; elle est

soumise, comme tous les produits de l'intelligence, à des principes qui

ont leur siége dans la raison humaine. Or, la raison n'est pas multiple,

elle est _une_. Il n'y a pas deux manières d'avoir raison devant une

question posée. Mais la question changeant, la conclusion, donnée par la

raison, se modifie. Si donc l'unité doit exister dans l'art de

l'architecture, ce ne peut être en appliquant telle ou telle forme, mais

en cherchant la forme qui est l'expression de ce que prescrit la raison.

La raison seule peut établir le lien entre les parties, mettre chaque

chose à sa place, et donner à l'oeuvre non-seulement la cohésion, mais

l'apparence de la cohésion, par la succession vraie des opérations qui

la doivent constituer. Si large qu'on veuille faire la part à

l'imagination, elle n'a, pour constituer une forme, que la voie tracée

par la raison. Les génies n'ont pas procédé autrement, et leurs ouvrages

ne nous charment que parce qu'ils s'emparent de notre esprit ou de notre

coeur, en passant par le chemin de notre raison.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 9 - (T - U - V - Y - Z) · 第 23 / 41 段