Cet exemple d'une nef construite au commencement du XIe siècle indique

un premier effort pour sortir des données de la basilique romaine

antique. Ce sont des faisceaux de colonnettes qui remplacent les

colonnes monostyles, et des voûtes portent déjà le sol de la galerie

supérieure. Cependant ces grands murs n'étaient reliés dans leur

développement qu'à leur sommet, par les entraits des charpentes; ils

n'étaient pas construits avec les excellents matériaux et mortiers

qu'employaient les Romains; ils bouclaient souvent ou se déversaient

d'un côté ou de l'autre. Leur aspect ne laissait pas d'être froid, et

les peintures dont on les décorait, vues obliquement, poudrées par le

temps, perdaient bientôt leur éclat. Les charpentes, à cette hauteur, ne

pouvaient être que difficilement réparées, et si le feu y prenait,

l'édifice entier était perdu. On songea donc à diviser franchement les

nefs par travées apparentes, accusées par de grands arcs-doubleaux. Un

autre édifice du milieu du XIe siècle nous fournit un exemple de ce

nouveau parti. C'est l'église de Notre-Dame du Pré, au Mans. Dans la nef

de cet édifice, chaque travée comprend deux arcades (fig. 2). Une grosse

pile à section quadrangulaire, flanquée de colonnes engagées, alterne

avec une pile cylindrique. Au droit de chacune des grosses piles A est

bandé un arc-doubleau B. Une ferme de charpente est posée au droit de la

pile cylindrique C. Les collatéraux D sont fermés par des voûtes d'arête

avec arcs-doubleaux reposant sur les colonnes engagées des grosses piles

et sur les chapiteaux des piles cylindriques. Les chevrons de la

charpente, posés longitudinalement, comme un solivage, portaient sur les

pignons des grands arcs-doubleaux B et sur la ferme intermédiaire. Ce

solivage plus ou moins décoré, avec entrevous en madriers, formait

lambris sous la couverture. En F est figuré l'un des pignons des grands

arcs-doubleaux avec le lambris[222]. Il y a tout lieu d'admettre que la

nef de la cathédrale du Mans était originairement construite suivant ce

principe. À Notre-Dame du Pré, des voûtes ont été refaites au XIVe

siècle sous l'ancienne charpente, en supprimant partie des

arcs-doubleaux primitifs, dont on retrouve facilement la trace. Prenant

ainsi deux arcades de la nef pour faire une travée, il en résultait un

plan carré ou approchant, c'est-à-dire que l'espace AA était égal, ou à

peu près, à la largeur de la nef principale; de sorte que si l'on

voulait définitivement voûter cette nef, il était tout simple d'adopter

tout d'abord une voûte sur plan carré, avec arc-doubleau intermédiaire;

c'est-à-dire une voûte donnant en projection horizontale le plan tracé

en P (fig. 2). Alors les arcs-doubleaux _ab_, _cd_, n'étaient que la

reproduction des arcs-doubleaux des grosses piles, et l'arc-doubleau

intermédiaire _ef_ remplaçait la ferme de charpente; les arcs ogives

_ad_, _cb_, portaient les remplissages de voûtes bandés à la place

qu'occupaient les lambris. Mais avant de passer outre à l'examen des

développements de ce principe, il est nécessaire de mentionner un

système de travées issu d'un autre mode de structure.

Les Romains n'avaient pas seulement adopté, pour la construction de

grandes salles, le système de files de colonnes portant des murs

au-dessus des plates-bandes déchargées par des arcs noyés dans ces murs;

ils avaient élevé, sur des piles isolées et largement espacées, de

grandes archivoltes portant les murs longitudinaux. Des berceaux,

concentriques à ces archivoltes, fermaient les collatéraux, et des

charpentes ou des voûtes (comme à la basilique de Constantin à Rome)

couvraient la nef principale. Le Bas-Empire avait construit des édifices

en grand nombre d'après ce système, en conservant parfois les charpentes

sur la nef centrale, ainsi que le constatent certaines basiliques de la

Syrie septentrionale. De ce système était dérivé, dès les premiers

siècles du christianisme, un mode mixte qui consistait à diviser les

grandes travées carrées, portant des voûtes d'arête sur la nef

principale, en deux arcades, de manière à pouvoir trouver des voûtes

d'arête également carrées sur les bas côtés, dont la largeur était ainsi

égale ou à peu près à la moitié de celle de la nef principale. C'est sur

ce plan que fut conçue, à Milan, la célèbre église de Saint-Ambroise,

dès la fin du IXe siècle; du moins le fait paraît-il probable[223]. Or,

ce type fut adopté dans la construction d'un grand nombre d'églises

carlovingiennes, notamment sur les bords du Rhin, et se perpétua

jusqu'au XIIIe siècle.

Comme dans l'exemple que nous venons de donner (fig. 2), chaque travée

de l'église carlovingienne du Rhin se composait de deux grosses piles et

d'une pile intermédiaire d'une section plus faible; mais cette pile

intermédiaire ne portait plus que l'arc-doubleau des voûtes du

collatéral et elle ne remplissait aucune fonction du côté de la nef

principale. La travée que nous présentons ici (fig. 3), de la nef de la

cathédrale de Worms, nef qui date de la moitié du XIIe siècle, explique

suffisamment ce système. Une grande voûte d'arête carrée A, à nervures,

couvre chaque travée de la nef, sans arcs-doubleaux intermédiaires; et

la pile B n'est placée là que pour obtenir, sur le collatéral C, deux

voûtes d'arête romaines. La question était d'avoir des surfaces carrées,

ou approchant, pour fermer les voûtes, qui dérivaient toujours de la

tradition romaine; or, les collatéraux ayant, en largeur, la moitié

environ de la largeur de la nef, il fallait, pour avoir des espaces

carrés sur ces collatéraux comme sur la nef, doubler les piles. Le tracé

T nous dispense de plus longues explications à ce propos. La nécessité

de voûter les grands édifices, les basiliques, les églises, était

reconnue partout en Occident, aussi bien dans l'Italie du nord qu'en

France et sur les bords du Rhin; seulement les diverses écoles d'art de

ces contrées ne résolvaient pas le problème de la même façon. Pour ne

considérer les choses que d'une manière générale, l'école que nous

appellerons carlovingienne, et qui s'inspirait principalement de

l'architecture romaine des bas temps, n'avait en vue que la voûte

romaine, berceau, voûte d'arête ou coupole; cette école n'abandonna

cette tradition que quand elle adopta le système de structure importé de

France vers le milieu du XIIIe siècle. L'école proprement française

abandonna au contraire de bonne heure le système des voûtes romaines,

chercha autre chose, et le trouva: tout est là. Que l'on découvre en

Lombardie ou ailleurs des piles cantonnées de colonnes et des

archivoltes dans des nefs, quelques détails de décoration analogues et

antérieurs à notre architecture romane française, et qu'on en conclue

que nous avons pris chez les autres cette architecture romane, nous ne

voyons pas trop l'intérêt qui s'attache à cette priorité. Chacun puisait

au fonds commun latin pour les arts comme pour les langues d'Occident,

du VIIIe au XIe siècle; mais qu'on nous montre ailleurs qu'en France, et

qu'au nord de la Loire, avant 1130, un système de voûtes tel que celui

admis dans les constructions de Vézelay dès le commencement du XIIe

siècle, et à Saint-Denis en 1140, alors nous serons les premiers à

reconnaître ce qu'on voudrait si bien nous prouver en France, savoir:

que nous n'avons jamais possédé une architecture propre, pas plus au

XIIe siècle qu'au XIXe siècle. Jusqu'à ce que cette preuve soit faite,

nous continuerons à répéter: Il n'y a d'architecture originale que celle

qui s'appuie sur un nouveau principe, sur un principe non encore admis.

Le système de voûtes inauguré en France, au nord de la Loire de 1130 à

1150, ne se trouve nulle part avant cette époque; ce système n'est pas

seulement une forme, nouvelle alors, ou un procédé; c'est tout un

principe qui s'étend aux diverses parties constituant un édifice et qui

oblige de coordonner ces parties suivant certaines lois déduites

conformément à la logique: or, l'architecture inaugurée en France de

1130 à 1150 était véritablement neuve alors, sans précédents,

indépendante des formes acceptées jusqu'alors; donc cette architecture

peut, au meilleur titre, être appelée _française_[224]. Laissons pour le

moment le système de travées des nefs rhénanes, et reprenons l'étude des

édifices qui appartiennent à nos écoles. Nous venons de voir (fig. 2)

une travée composée de deux grosses piles portant des arcs-doubleaux sur

la nef principale, avec pile intermédiaire plus faible, divisant le

collatéral pour le pouvoir fermer par des voûtes carrées, et portant une

ferme de charpente sur cette nef principale pour diminuer la portée des

lambris de bois. Voici maintenant un autre système moins ancien que

celui de la figure 2, et appartenant à une autre province, où les piles

sont égales et, divisant le collatéral en voûtes sur plan carré,

donnent, sur la nef centrale, des plans barlongs que l'on a prétendu

voûter, suivant une donnée déjà complétement étrangère au système

romain. Il s'agit de la nef de l'église abbatiale de Vézelay (fig. 4);

premières années du XIIe siècle. Cette nef, dont nous donnons une travée

en A, possède des arcs-doubleaux sur les collatéraux comme sur la partie

haute, au droit de chacune des piles dont la section est tracée en B.

Ces arcs sont plein cintre, ainsi que les formerets, et bien que la

naissance de ceux-ci soit relevée, cependant leur clef n'atteint pas le

niveau de la clef des arcs-doubleaux. Il en résulte que pour bander la

voûte haute, dans chaque travée, et ne pas faire des pénétrations, mais

un semblant de voûte d'arête, il a fallu tâtonner et chercher des formes

d'ellipsoïdes qui ne sauraient être tracées géométriquement. C'était une

première tentative vers une forme de voûtes non encore admise. Trente

ans plus tard, vers 1132, on élevait le porche de la même église (voyez

en P); les travées de ce narthex, un peu plus larges que celles de la

nef, portent sur des piles dont la section est semblable à celles B. De

même que dans la nef, des arcs-doubleaux sont bandés au droit de chacune

des piles, soit sur la partie centrale, soit sur les collatéraux, mais

ces arcs-doubleaux sont en tiers-point[225]. Les formerets ont leur

naissance au même niveau que celle des arcs-doubleaux. Il en résulte

que, la travée étant barlongue, les clefs de ces formerets sont beaucoup

au-dessous des clefs de ces arcs-doubleaux. La voûte fermée sur cet

espace est annulaire, d'un arc-doubleau à l'autre, pénétrée par des

ellipsoïdes dont les formerets sont une section. Cela pouvait être

défini géométriquement, et ce système présentait une parfaite solidité.

D'ailleurs des voûtes d'arête rampantes, bandées sur la galerie du

premier étage[226], contre-butent parfaitement la voûte centrale. Deux

des voûtes de ce porche, de la même époque que les autres, possèdent

même déjà des arcs ogives. Le constructeur, en fermant ces voûtes

d'après la méthode que nous venons d'indiquer (fig. 4, P), sentait bien

que, tout en se rapprochant d'un corps ellipsoïde, elles possédaient

cependant des arêtes saillantes (ces voûtes étant bâties de moellons

irréguliers) maintenues seulement par l'adhérence des mortiers; que, par

conséquent, il y avait à bander sous ces arêtes un cintre permanent de

pierre, remplaçant le cintre provisoire de charpente destiné à les

maçonner. C'était donc un acheminement vers la voûte en arcs d'ogive.

Mais revenant à notre figure 2, on allait, dans d'autres provinces,

déduire de ce système mixte d'arcs et de lambris un mode complet de

voûtes, sur un principe absolument neuf, mode qui devait se fondre

bientôt avec celui qu'inaugurait le porche de l'église abbatiale de

Vézelay. C'est en 1150 que l'évêque Baudouin Il, comme on sait,

entreprit la reconstruction de la cathédrale de Noyon, qui fut achevée

bien avant la fin du XIIe siècle. En 1293, un violent incendie réduisit

en cendres la ville et, dit la chronique, la cathédrale de Noyon. Il est

clair que les charpentes seules furent brûlées et que les voûtes furent

peut-être altérées. Aussi les voûtes de la nef, ainsi que l'indiquent

les profils des arcs et leur genre de construction, appartiennent-elles

à cette dernière époque. À l'origine, c'est-à-dire au XIIe siècle, ces

voûtes, comme beaucoup d'autres datant de cette époque, avaient leurs

arcs ogives bandés de deux en deux piles avec un arc-doubleau simple

intermédiaire (fig. 5). La pile intermédiaire qui, dans la figure 2,

porte seulement la ferme de charpente divisant en deux l'espace entre

les arcs-doubleaux, portait alors l'arc-doubleau intermédiaire destiné à

remplacer la ferme de charpente. Les arcs ogives (fig. 5) étaient bandés

d'une grosse pile à l'autre. La travée était encore constituée comme

celle de la figure 2. C'est-à-dire que la pile intermédiaire A, destinée

à porter un simple arc-doubleau des grandes voûtes, était plus grêle que

les piles B portant les arcs-doubleaux principaux et les arcs ogives.

Cela était conforme à la logique. Alors les arcs reposant sur les piles

B étaient seuls contre-butés par des arcs-boutants. La coupe C de la nef

et du collatéral complète l'intelligence de ce système de constructions.

La plupart des premières voûtes bandées d'après le principe admis au

XIIe siècle, dans l'Île-de-France, sont ainsi tracées. La travée des

nefs centrales est égale, ou à très-peu près, à la largeur même de ces

nefs, mais elle se divise en deux, au moyen d'une pile intermédiaire qui

sert à porter les arcs des voûtes du collatéral et à recouper les arcs

ogives des hautes voûtes.

Mais ce système, justifié dans une construction assez vaste, n'était

guère admissible pour de petits édifices. Les piles intermédiaires, dans

ces derniers monuments, eussent été trop grêles, inutiles et

encombrantes. Les architectes les suppriment, ils ne conservent que les

piles principales A (fig. 6), mais ils ne construisent pas moins les

voûtes conformément au principe que nous venons d'indiquer. Cette

dernière travée qui appartient à la nef de la petite église de Nesle,

près de l'Île-Adam, montre comme le constructeur a seulement élevé la

pile destinée à porter l'arc-doubleau intermédiaire I sur la clef de

l'archivolte du collatéral[227], parce qu'il eût été inutile, en effet,

de faire porter cette pile intermédiaire sur le sol. En B est tracée la

coupe de la travée, et en D le détail des bases des colonnettes sur les

chapiteaux des piles monocylindriques. Ces deux exemples appartenant à

deux édifices de dimensions très-différentes, mais construits à peu près

à la même époque, font ressortir une des qualités principales de cette

belle architecture française de la fin du XIIe siècle, l'unité

d'échelle[228]. Les écartements des piles, les hauteurs de galeries de

circulation G, les largeurs des baies, les membres des moulures, sont à

peu près les mêmes dans les deux monuments. Nous pourrions saisir ces

analogies dans les cathédrales de Paris, de Senlis, de Soissons, de

Laon, dans les églises de Saint-Leu d'Esserent, de Braisne, etc[229].

Examinons maintenant une travée de nef de l'un des plus grands monuments

du commencement du XIIIe siècle, la cathédrale de Bourges[230]. Ce

vaisseau comprend une nef centrale et des doubles collatéraux dont les

voûtes sont à des niveaux différents. Ainsi (fig. 7), les voûtes du

premier collatéral sont bandées au niveau A, et celles du second

collatéral au niveau B, d'où il résulte que la nef centrale est éclairée

par les fenêtres C, percées au-dessus du comble qui couvre les voûtes du

second collatéral. Dans la hauteur de ce comble règne une galerie de

circulation D, de même qu'il en existe une seconde en E, au-dessus des

voûtes du premier collatéral. Les fenêtres F éclairent la voûte haute.

Ces voûtes sont construites d'après le système précédemment décrit; et

l'on observera que les piles G, qui portent seulement les arcs-doubleaux

d'intersection, sont d'un plus faible diamètre que celles H, qui portent

les arcs-doubleaux et les arcs-ogives.

La belle disposition de la nef de la cathédrale de Bourges, avec son

premier collatéral très-élevé, disposition qui ne se trouve guère

répétée en France que dans le tour du choeur de la cathédrale du

Mans[231], est évidemment inspirée des églises du Poitou. C'est un

compromis entre les systèmes de construction des nefs de cette contrée

et de l'Île-de-France. La nef centrale de la cathédrale de Bourges

reçoit des jours dans sa partie haute, au-dessus des combles des bas

côtés, ainsi que les nefs de nos églises de l'Île-de-France, ce qui n'a

pas lieu dans la cathédrale de Poitiers; mais le collatéral intérieur

comprend, sous voûtes, une hauteur considérable, et n'est plus, comme à

Notre-Dame de Paris, comme autour du choeur de Notre-Dame de Chartres,

comme à Cologne, égal en hauteur au second collatéral.

Voici, en effet, une travée de la nef de la cathédrale de Poitiers, dont

la construction, un peu antérieure à celle de la cathédrale de Bourges,

conforme d'ailleurs aux traditions romanes du Poitou et de la Vendée,

accuse l'importance du collatéral dans ces édifices[232]. Notre figure 8

suppose, en A, la coupe faite sur l'axe longitudinal du bas côté, et en

B, sur l'axe de la nef centrale. Les voûtes des collatéraux, épaulées

par des contre-forts épais, contre-butent les voûtes hautes. Ces

collatéraux sont chacun presque égaux en largeur à la nef, de sorte que

ce vaisseau est plutôt une grande salle à trois nefs qu'une église

suivant la tradition de la basilique transformée. L'arcature porte au

niveau C une sorte de balcon, ou chemin de ronde continu, qui passe

derrière chacune des piles, dans l'épaisseur des contre-forts. Un seul

comble à deux pentes couvre la nef et ses collatéraux. Cette

construction, montée avec beaucoup de soins, est remarquable par ses

belles proportions et l'heureuse concordance de toutes ses parties. Les

voûtes, tracées suivant la méthode du Poitou et de l'Anjou, tiennent de

la coupole et de la voûte en arcs d'ogive (voyez VOÛTE). Il y a dans

cette composition une ampleur, une raison et une sobriété qui sont la

vraie marque de la puissance chez l'artiste. Ce mélange de qualités

supérieures, trop rare aujourd'hui, se retrouve dans la composition des

travées de vaisseaux voûtés de 1150 à 1250, que ces vaisseaux soient

destinés à un service religieux ou civil. Après la composition de la

coupe transversale, en effet, c'est celle de la travée qui détermine les

proportions et l'aspect de l'intérieur d'un vaisseau, avec ou sans

collatéraux. Or, ces larges travées des monuments du Poitou, de l'Anjou,

du Maine, de l'Angoumois, surprennent par leur disposition grandiose,

bien que la plupart de ces constructions soient d'une dimension

médiocre. Paraître grand est certainement une qualité pour un intérieur

destiné à contenir la foule. On s'y trouve à l'aise, même quand l'espace

vient matériellement à manquer. La cathédrale de Poitiers est d'une

dimension médiocre[233], et cependant, grâce à la belle disposition de

ses larges travées, l'impression qu'elle laisse est celle d'un

très-vaste intérieur.

Certaines églises de la même contrée, de l'Anjou et du Maine, se

composent de vaisseaux à une seule nef, et là encore la composition des

travées est largement comprise. Nous citerons, entre autres, la nef de

l'église abbatiale de Notre-Dame de la Coulture, au Mans (fin du XIIe

siècle), divisée par travées sur plan carré, avec balcon relevé, comme à

la cathédrale de Poitiers, porté sur de grands arcs de décharge d'un bel

effet[234]. Voici (fig. 9) une travée de cette nef, dépourvue de

collatéraux.

Il n'est pas besoin d'être architecte pour comprendre le parti que l'on

peut tirer de cette disposition grandiose, simple, se prêtant à tous les

modes de structure[235]. L'influence de ce système de larges travées

voûtées, simples ou avec des collatéraux presque égaux à la nef

centrale, ne s'étendit guère au delà du Maine et du Berry vers le nord;

et, ainsi que nous le disions tout à l'heure, on peut en retrouver un

dernier souvenir dans la composition des travées de la cathédrale de

Bourges. De ce côté-ci de la Loire, le système indiqué dans les exemples

que nous avons donnés (fig. 5 et 6) persiste pendant le XIIIe siècle,

mais on abandonne alors (sauf quelques cas assez rares) le mode de

voûtes avec arc-doubleau intermédiaire, recoupant les arcs ogives,

c'est-à-dire que les travées, au lieu d'être doublées, sont simples et

portent chacune leur voûte propre. N'est-il pas évident qu'il règne dans

ces compositions de travées, pendant la période comprise entre 1130 et,

1230, une liberté dont on ne saurait méconnaître la valeur et l'étendue?

Aucune autre architecture ne se prêterait à des formes et à des aspects

aussi variés sans sortir des principes qui la dirigent. Or, cette

souplesse n'est-elle pas la conséquence du système de structure admis?

Et de ce que ce système de structure se concilie avec la liberté et y

conduit, en faut-il conclure que cette architecture n'est autre chose

qu'un procédé suranné, n'ayant plus aujourd'hui d'application? L'étude

attentive des proportions ne ressort-elle pas des divers exemples qui

viennent de passer sous les yeux de nos lecteurs?

À dater de 1220 environ, la travée des nefs à collatéraux, dans les

édifices du Nord, est déterminée d'une manière plus précise. Les

piliers, égaux en épaisseur, portent chacun les nerfs complets des

voûtes d'arête, haute et basse; les murs, entre ces voûtes, s'ouvrent

largement, et sont remplacés même par des fenêtres qui prennent toute la

surface comprise entre les piliers et les formerets. C'est d'après ce

principe qu'est conçue la nef de la cathédrale d'Amiens, bâtie entre

1220 et 1230[236]. Nous donnons (fig. 10) une travée de cette nef, qui

n'a pas moins de 42m50 sous clef[237]. Le plan des piliers, au niveau du

rez-de-chaussée, est tracé en D, au niveau de la galerie (triforium) en

C. Cette galerie est fermée par un mur mince M, auquel s'adosse le

comble en appentis qui couvre le collatéral. On voit en G la fenêtre du

collatéral qui, élevée sur une arcature et mur d'appui, comprend toute

la surface qui existe entre les piles engagées et l'arc formeret. Même

système pour les fenêtres hautes F. On voulut bientôt supprimer même les

pleins qui formaient, derrière le comble du collatéral, le

triforium[238]; les murs minces M furent ajourés, et les combles

couvrant les collatéraux établis en pavillons sur chaque voûte basse,

avec chéneau sur les arcs-doubleaux. Alors la fenêtre supérieure se

liait au triforium, et la claire-voie vitrée descendait jusque dans la

galerie. C'est d'après ce principe qu'en 1240 on reconstruisit la nef de

l'église abbatiale de Saint-Denis, le choeur des cathédrales de Troyes

et de Beauvais, et un peu plus tard (1260 environ) celui de la

cathédrale de Sées, dont nous traçons en A (fig. 11) une des

travées[239]. Le sol du choeur est au niveau B, celui du collatéral en

C. La galerie (triforium), sous la fenêtre haute, est ajourée jusqu'au

niveau d'un appui D, derrière lequel passe le chéneau. La claire-voie

postérieure de cette galerie ne reproduit pas exactement le dessin de

l'arcature antérieure (voy. TRIFORIUM). Comme à la cathédrale d'Amiens,

tous les espaces laissés entre les piliers, sous les voûtes, sont

remplis par des fenêtres décorées de vitraux; de telle sorte que ces

travées présentent une surface considérable de peinture translucide de

l'effet le plus brillant. En O, est donnée la section d'une pile sur

plan ovale, afin de laisser aux vides le plus de surface possible. C'est

toujours suivant ces données qu'au XIVe siècle on construisit la nef de

l'église abbatiale de Saint-Ouen de Rouen (fig. 11), dont nous

présentons une travée en B.

Ces trois derniers exemples montrent comment les maîtres des oeuvres

tendaient à diminuer les pleins et à augmenter les surfaces des vitraux

dans les églises voûtées. Ce principe ne se modifie guère jusqu'au XVIe

siècle; les portions des cathédrales d'Auxerre, de Troyes, de Sens, de

Beauvais, qui datent des XVe et XVIe siècles, reproduisent, sauf dans

les détails, le parti que nous voyons adopté au XIVe siècle à Saint-Ouen

de Rouen. Ce parti convenait parfaitement, d'ailleurs, dans notre

climat, à de très-grands vaisseaux. Grâce aux vitraux colorés ou

grisailles, on atténuait l'effet des rayons du soleil, et cependant

partout pénétrait une lumière chaude et douce qui ne laissait aucun

point obscur. La répartition de la lumière dans de grands espaces

couverts et fermés est une difficulté contre laquelle, trop souvent, le

mérite de nos architectes modernes vient se heurter. Aussi la plupart

des grandes salles bâties de notre temps ont-elles un aspect froid et

triste. De larges places sombres, soit sur les parois, soit sur le sol,

coupent ces vaisseaux, les rapetissent aux yeux et ne se prêtent point à

la décoration. La foule même, répandue dans ces salles, forme des taches

noires d'un aspect désagréable. Au contraire, au milieu de ces anciens

édifices entièrement ajourés entre les nerfs principaux de l'ossature,

il circule comme une atmosphère lumineuse et colorée qui satisfait les

yeux autant que l'esprit. On se sent à l'aise dans ces vastes cages qui

participent de la lumière extérieure en l'adoucissant. C'est en grande

partie à cette judicieuse introduction des rayons lumineux que ces

vaisseaux doivent de paraître beaucoup plus vastes qu'ils ne le sont

réellement. Aussi l'église abbatiale de Saint-Ouen, qui n'est, après

tout, que d'une dimension très-ordinaire[240], paraît-elle rivaliser

avec nos grandes cathédrales.

On se rendra compte de la disposition des travées des salles de palais

et châteaux en recourant aux articles CONSTRUCTION, PALAIS, SALLE.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 11.]

[Note 220: Voyez une portion du plan de cette nef à l'article

TRANSSEPT, fig. 2.]

[Note 221: Au XIIe siècle, des voûtes ayant été construites

sur cette nef et appuyées sur des colonnettes accolées aux

piliers avec assez d'adresse, des arcs-boutants durent les

contre-buter. Les berceaux des collatéraux furent détruits,

ainsi que les pilettes G, et des voûtes d'arête les

remplacèrent. Cependant la disposition des voûtes en berceaux

perpendiculaires aux murs fut conservée dans le transsept.

Ces travaux ne purent qu'altérer la solidité de l'édifice

bâti de matériaux de petites dimensions; si bien qu'on dut

(il y a quelques années) reconstruire les voûtes hautes en

matériaux légers et restaurer les parties intérieures. Ces

travaux ont malheureusement fait disparaître des traces

curieuses de la disposition première. On voit encore

cependant, sur plusieurs points, les sommiers S des

arcs-doubleaux des collatéraux primitifs.]

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 9 - (T - U - V - Y - Z) · 第 17 / 41 段