Avant l'adoption absolue des voûtes dans la structure des églises, la

disposition des transsepts présentait déjà aux architectes de sérieuses

difficultés; car, s'il est facile de poser des fermes de comble sur les

murs parallèles d'une nef, il est moins aisé de couvrir en charpente un

espace carré en ne disposant que des angles comme points d'appui. Aussi,

dans les basiliques les plus anciennes pourvues de transsepts, ou les

murs de ces transsepts s'élèvent au-dessus de ceux de la nef haute, et

la charpente repose alors sur des arcs-doubleaux qui franchissent la

largeur de la nef; ou au contraire les murs de la croisée sont plus bas

que ceux de la nef, et c'est la charpente de celle-ci qui repose sur des

arcs franchissant la largeur du transsept. Quelquefois aussi quatre

arcs-doubleaux sont bandés à l'intersection de la nef avec le transsept;

sur ces arcs s'élève une sorte de tour carrée qui possède sa charpente

spéciale avec deux pignons. Cette disposition est adoptée, par exemple,

dans l'église conventuelle de Montreale, près de Palerme[190], et dans

la cathédrale de Cefalù (Sicile), bâties toutes deux sous la domination

normande, au XIIe siècle. Il y a tout lieu de croire que les églises

construites en France, dans le Nord et particulièrement en Normandie, au

XIe siècle, présentaient cette disposition. Des voûtes ayant remplacé,

dans ces édifices, toutes les charpentes apparentes, pendant les XIIe et

XIIIe siècles, on ne peut à cet égard que fournir des présomptions; mais

la voûte centrale du transsept normand, formant lanterne, semble être

une tradition de la charpente relevée que nous trouvons encore à Cefalù

et à Montreale, près de Palerme.

Mais c'est (nous l'avons déjà dit) dans les églises monastiques des

Gaules que nous voyons le transsept s'accuser franchement dès une époque

ancienne. Le plan de l'église primitive de Saint-Rémi, à Reims. encore

visible, malgré les modifications qu'il a subies, possède un transsept

très-étendu et sur lequel, outre le sanctuaire, s'ouvraient cinq

chapelles orientées. Ce transsept, ainsi que la nef, était primitivement

couvert par une charpente avec quatre arcs-doubleaux à l'intersection

des murs. Nous en donnons le plan (fig. 2)[191] qui ne diffère de celui

de la grande basilique de Saint-Paul hors des murs de Rome que par le

bas côté du choeur et l'adjonction des chapelles. Ici encore les

religieux occupaient ce vaste croisillon, et la nef était réservée aux

fidèles.

À Saint-Rémi, le choeur des religieux était alors en A et l'autel en B;

la châsse de Saint-Rémi en C. Les latéraux de l'église du Xe siècle

étaient voûtés au moyen de berceaux portant sur des arcs-doubleaux et

perpendiculaires aux axes de la nef et du transsept. Un triforium ou

galerie couverte en charpente posée sur des arcs s'élevait au-dessus des

collatéraux et sous les fenêtres hautes de la nef (voy. TRAVÉE, fig. 1).

Plus tard, le principe de la disposition primitive du transsept se perd,

les fidèles envahissent les ailes; un collatéral pourtourne le

sanctuaire, sauf dans les églises peu importantes; il se garnit de

chapelles nombreuses; les religieux n'occupent plus, pendant les

offices, que le centre de la croisée et les dernières travées de la nef

centrale. Alors le milieu de l'abside devient un lieu sacré, réservé au

dépôt des reliques, des trésors, et où les fidèles ne sont point admis.

Cette abside gagne en profondeur; l'autel des religieux demeure sous son

arc-doubleau d'entrée ou s'avance au milieu du transsept. Cette

transformation eut lieu dans l'église abbatiale de Saint-Rémi même, à la

fin du XIIe siècle. Le choeur des religieux fut porté en D; le

rond-point, derrière l'autel, beaucoup plus profond, contenait encore la

châsse du saint évêque, mais les fidèles tournaient autour de ce

sanctuaire fermé par une clôture et avaient accès aux chapelles

rayonnantes bâties sur une assez grande échelle.

Lorsque vers la fin du XIe siècle, on décida de remplacer les charpentes

des hautes nefs par des voûtes, on commença par établir des berceaux: on

n'osait entreprendre de construire des voûtes d'arête d'une grande

portée[192]; mais au centre de la croisée, force était, ou de faire une

voûte d'arête, à la rencontre des berceaux, ou une coupole. C'est à ce

dernier parti que l'on s'arrêta, tant on se défiait de la solidité des

grandes voûtes d'arête à la manière romaine.

Les jolies églises d'Auvergne, bâties toutes à peu près sur le même

patron, vers 1100[193], nous fournissent plusieurs exemples de plans

avec transsept très-judicieusement conçus. Le plan (fig. 3) de l'église

d'Issoire sort des données primitives quant à la disposition du

transsept. Sur les quatre piles de la croisée sont bandés quatre

arcs-doubleaux qui portent, dans les angles, des trompillons arrivant à

l'octogone; sur cet octogone s'élève une voûte en coupole, contre-butée

latéralement en _a_ et _b_ par des demi-berceaux[194]; au-dessus de la

coupole se dresse un clocher. Le sanctuaire A est relevé de quelques

marches au-dessus du pavé du transsept et du collatéral circulaire. Deux

degrés descendent dans une crypte. Les fidèles avaient accès partout,

hormis dans le sanctuaire, et, par le fait, les deux croisillons _c_,

_d_, ne sont que les appendices des chapelles orientées _e_, _f_. Ce

plan, si bien conçu, devait donner, en élévation, un motif d'une grande

originalité et qui sortait des données admises jusqu'alors.

Voici (fig. 4) la vue perspective de l'abside de l'église d'Issoire avec

son transsept. On voit que les deux extrémités du bras de croix, au

droit des chapelles orientées, ne s'élèvent pas au-dessus de la nef et

de l'abside; mais les deux parties _a_, _b_, du plan, qui reçoivent les

demi-berceaux destinés à contre-buter la coupole, forment un premier

gradin, d'un grand effet, qui conduit l'oeil au deuxième gradin

enfermant la coupole et portant le clocher central. Malheureusement, ces

parties supérieures ont été alourdies et défigurées à différentes

époques, mais il est aisé de reconnaître, sur le monument même, et par

l'examen des constructions, la disposition primitive sous les

superfétations qui lui ôtent une partie de sa grâce. Des matériaux de

diverses couleurs forment, en certaines places, des mosaïques qui

donnent de la finesse et de l'élégance à cette structure adroitement

étagée. Les plans auvergnats firent école et eurent des imitateurs

jusque dans le Nivernais, au nord; jusque dans le Limousin et le

Languedoc, au sud. Toutefois, dans ces dernières provinces méridionales,

ces imitations ne paraissent s'être appliquées qu'à des églises

abbatiales.

La plus importante de toutes est, sans contredit, la célèbre église de

Saint-Bernin (Saint-Saturnin), de Toulouse, dont le choeur et le

transsept datent du commencement du XIIe siècle.

La figure 5 donne en A la moitié du plan de son abside avec le transsept

et l'amorce de la nef. Ici le transsept n'est plus réservé aux

religieux, ceux-ci se tenaient dans le choeur placé en C, tandis que

l'autel était établi en _a_ sur la crypte renfermant le tombeau de

Saint-Saturnin. En _b_ était un autel _de retro_, réservé à certaines

solennités. Aux deux extrémités nord et sud du transsept sont percées de

larges portes _p_, _p_, dont nous montrons le complément extérieur en P;

portes faites pour les fidèles ou plutôt les pèlerins qui affluaient en

grand nombre, à certains jours, dans l'église de Saint-Sernin. La nef

est pourvue de doubles collatéraux, et l'un des deux pourtourne

complétement les bras du transsept et le sanctuaire. Un triforium voûté

surmonte ces collatéraux. Cette disposition grandiose fut suivie vers la

même époque, lors de la construction de l'église de Conques (Aveyron).

Nous donnons en B, de même, la moitié du plan de son abside et de son

transsept. Les religieux occupaient, dans l'église de Conques, la même

place qu'à Saint-Sernin. À Conques, les fidèles n'avaient point accès

dans l'église par les extrémités des bras de croix, mais seulement par

les portes latérales _m_. Ces plans font assez ressortir l'importance

que prenait le transsept dans les églises conventuelles. Réservé

primitivement aux religieux, aux clercs, il est livré aux fidèles dès le

XIIe siècle; à ce moment, il occupe même une surface plus étendue, afin

de permettre aux pèlerins qui se rendaient dans ces églises abbatiales

d'assister en grand nombre aux cérémonies du culte et de voir facilement

les corps-saints sortis des cryptes à certaines époques de l'année et

exposés au milieu de l'église[195]. Ce programme tracé pour la

construction des églises bénédictines et cisterciennes, vers le

commencement du XIIe siècle, fut rigoureusement suivi pendant les

siècles suivants. Au contraire, nous voyons les plans des cathédrales

s'élever en France, suivant les provinces, sur des plans variés, et,

dans ces édifices, le transsept, si franchement et universellement

adopté pour les églises bénédictines et cisterciennes, ne se montre que

çà et là ou à une époque relativement récente. Certaines églises

méridionales et du centre, comme la cathédrale d'Angoulême, comme celles

d'Angers, du Mans (ancienne), de Langres d'Autun, ont seules le

privilége de posséder des transsepts accusés[196]; mais ces monuments

sont antérieurs au mouvement qui, dans le Nord, fit reconstruire toutes

les églises épiscopales. Nous avons suffisamment expliqué ailleurs la

nature et l'importance de ce mouvement politique pour qu'il ne soit pas

nécessaire de revenir ici sur ce sujet. Il nous suffira de constater ce

fait: que la majeure partie de ces cathédrales commencées pendant la

seconde moitié du XIIe siècle, dans le domaine royal, ont été

primitivement élevées sans transsept. Les cathédrales de Senlis, de

Meaux, n'avaient point de transsepts; celle de Paris fut certainement

projetée sans cet appendice[197]; celle de Bourges n'en a point, et à

Sens il est facile de reconnaître comment il fut établi longtemps après

la construction de l'église cathédrale.

Des fouilles récemment faites dans cet édifice, sur notre demande, par

M. Lance, architecte diocésain, et relevées avec le plus grand soin par

M. Lefort, inspecteur des travaux, ont mis à découvert non-seulement les

fondations, mais les assises basses des piles anciennes dans l'axe du

transsept actuel. La figure 6 donne le plan de la partie postérieure de

la cathédrale de Sens. Ce plan, restitué d'après les fouilles, ne laisse

voir qu'un embryon de transsept indiqué par les deux chapelles, C,

C[198]. La nef et les collatéraux sont divisés par travées égales sans

interruption, les espacements entre les piles sont même d'une régularité

parfaite. Alors (à la fin du XIIe siècle) la cathédrale de Sens se

rattachait donc au plan qui semblait adopté pour les églises épiscopales

du domaine royal, comme disposition générale, bien qu'elle conservât des

points de rapports avec les monuments de Champagne, et notamment avec la

cathédrale de Langres[199]. La place de l'archevêque était en A et celle

du maître autel en B. À la fin du XIIIe siècle, on commença la

construction d'un pignon de bras de croix en _ba_. Ces travaux semblent

avoir été longtemps suspendus, car ce n'est qu'au commencement du XVIe

siècle que ce pignon fut achevé et que celui _e f_ s'éleva au nord[200].

Alors les travées _g_, _h_, de l'église ancienne furent abattues, ainsi

que les piles _i_, _k_, et l'on refit de grandes voûtes pour couvrir ce

transsept trouvé aux dépens de ces deux anciennes travées. Ce fut

probablement à cette époque que le choeur du chapitre s'allongea

jusqu'aux piliers _p_, _p_; car lorsque le transsept était à peine

accusé par les deux chapelles orientées C, C, le clergé se tenait dans

le rond-point; la nef, jusqu'au devant de l'autel, était laissée aux

fidèles.

Ne perdons pas de vue que les grandes cathédrales élevées à cette

époque, c'est-à-dire de 1150 à 1200, s'éloignaient, par leur programme,

autant que faire se pouvait, de la donnée des églises monastiques. Dans

les cathédrales de la fin du XIIe siècle, pas de clôtures, peu ou pas de

chapelles, le choeur de plain-pied avec le collatéral, relevé seulement

de deux ou trois marches au-dessus de la nef[201]. L'évêque se réservait

l'abside, tout le reste du monument était livré au public. Cette façon

de _démocratiser_ l'église, d'en faire la basilique de la cité, paraît

surtout avoir été adoptée dans l'Île-de-France, et appartenir aux

dernières années du XIIe siècle, car les cathédrales rebâties au

commencement du XIIIe siècle, comme celles de Reims, de Laon, d'Amiens,

de Chartres, ont été conçues avec des transsepts. Toutefois, jamais ces

transsepts des cathédrales du Nord n'atteignent les dimensions relatives

des transsepts d'églises conventuelles; ils sont d'ailleurs moins variés

dans leurs dispositions, en considérant comme des exceptions les rares

transsepts dont les extrémités sont terminées en rond-point. Citons ceux

des cathédrales de Tournay, de Noyon, de Soissons, qui ne sont pas

postérieurs à la moitié du XIIe siècle[202].

Évidemment, le programme des églises monastiques, en ce qui regardait le

transsept, varia suivant les ordres, suivant les provinces et le temps;

car, dans ces monuments, en France, nous découvrons des dispositions de

transsepts très-différents, et c'est surtout dans les provinces de

l'Ouest que les transsepts d'églises abbatiales prennent un

développement relatif extraordinaire. Dans l'église abbatiale de

Saint-Front de Périgueux (fin du Xe siècle), le transsept est égal,

comme surface, à la nef et au choeur, c'est-à-dire que le plan présente

une croix, dite _grecque_[203]. Le transsept de l'église abbatiale de

Saint-Hilaire de Poitiers, qui datait du XIe siècle, était très-vaste.

Une nef centrale et six collatéraux y aboutissaient[204]. Les rares

églises bénédictines rebâties au XIIIe siècle occupent encore des

transsepts développés, bien qu'alors les nouveaux ordres prédicants et

mendiants élevassent des églises dépourvues de transsepts[205].

Il demeure acquis que les transsepts étaient considérés par les anciens

ordres et par les cisterciens comme nécessaires au service du culte. Les

églises antérieures aux ordres mendiants, les plus simples comme

composition de plans, possèdent toutes des transsepts relativement

étendus. Nous choisirons un spécimen parmi ces derniers monuments élevés

avec parcimonie, l'église d'Obazine (Corrèze), dépendant de l'abbaye

fondée par saint Étienne d'Obazine et reconstruite au XIIe siècle;

d'autant que le plan de cet édifice présente une disposition assez rare

en France (fig. 7). Outre le sanctuaire, six chapelles orientées donnent

sur le transsept, dont les croisillons débordent de beaucoup la nef. Le

degré _a_ communiquait au premier étage des bâtiments du cloître. Le

tombeau de saint Étienne est placé en _b_. Il est évident que ce

transsept était réservé aux religieux et que la clôture était posée en

_cc_. La figure 8 donne la coupe sur _ef_ de ce transsept, couronné, sur

la croisée, par un clocher. Ainsi, du bas choeur, les religieux

pouvaient sonner les cloches; ils officiaient aux chapelles sans sortir

de leur clôture, et la nef n'était que le lieu de réunion des fidèles,

complétement indépendant des parties réservées au culte. Les églises

cisterciennes présentent des dispositions analogues, permettant aux

fidèles d'assister aux cérémonies sans pénétrer dans les clôtures.

Il ne paraît pas qu'au XIIIe siècle, du moins, les bénédictins aient

tenu à conserver ces usages claustraux.

Le plan de l'église abbatiale de Saint-Denis nous en fournirait la

preuve, soit que l'exemple des évêques qui avaient livré toute la

surface des nouvelles cathédrales aux fidèles ait fini par modifier les

règles monastiques, soit que les bénédictins, en présence de ces

dispositions libérales de l'épiscopat, et peut-être aussi de l'affluence

que les moines prêcheurs attiraient dans leurs vastes églises ouvertes à

tous et dépourvues de clôtures, aient senti la nécessité de ne plus se

séparer des fidèles, habitués à circuler librement dans les églises;

toujours est-il que les religieux de Saint-Denis semblent avoir cherché

(lorsque leur église fut en grande partie reconstruite vers le milieu du

XIIIe siècle) à provoquer l'affluence du public dans leur basilique par

de larges dispositions, bien éloignées des habitudes claustrales des

siècles précédents.

Il fallait lutter contre la vogue qui entraînait les populations vers

ces moines prêcheurs dont les églises n'étaient que de larges salles de

conférences, et ce n'était pas certes en maintenant ces obstacles

nombreux, qui, dans les églises clunisiennes mêmes, gênaient la vue et

la circulation, que l'on pouvait espérer ramener la foule vers les

reliques dont le prestige se perdait tous les jours. Aussi n'est-ce plus

dans le fond des cryptes que les châsses sont conservées; elles sont

placées dans les sanctuaires, entourées d'objets précieux. On les exhibe

d'autant plus, que le peuple perd peu à peu la vénération qu'il leur

portait. La pompe des cérémonies, les facilités données aux fidèles d'y

assister, remplacent chez les bénédictins la discipline sévère maintenue

jadis dans leurs églises; à défaut de la foi qui s'endort ou vacille, on

excite du moins la curiosité.

Or, les plans successifs de l'église de Saint-Denis nous font, pour

ainsi dire, toucher du doigt cette modification dans les habitudes

religieuses des grandes abbayes. Ils méritent donc une étude attentive.

Voici (fig. 9) ces plans présentés les uns sur les autres et tels que

les fouilles et les traces de constructions encore existantes ont pu les

faire reconnaître. On voit en _a_ les restes des soubassements de

l'abside et du transsept de l'église de Dagobert, bâtie avec des débris

de monuments gallo-romains[206]. Pendant la période carlovingienne,

l'église fut très-allongée en _b_ au delà de l'abside de Dagobert[207];

puis viennent s'implanter les constructions de Suger[208], encore

visibles au-dessus du sol en _c_. Alors les deux descentes aux cryptes

plus anciennes furent ménagées en _e_[209]; le sanctuaire se développa

largement au-dessus des caveaux de l'église carlovingienne, et l'on dut

y monter par des degrés établis en _g_, des deux côtés de l'autel, et en

_h_.

Un caveau voûté qui existe encore entier en _f_ montre clairement que le

mur _i_ donnait sur le dehors, puisqu'il possède une fenêtre relevée;

les murs _j_ du fond du collatéral du transsept existent encore, et l'on

retrouve en K les fondations qui indiquent que les constructions de

Suger ne s'étendaient pas au delà des pignons actuels.

La nef de l'église de Suger était plus étroite que celle de l'église

actuelle, ainsi qu'il est aisé de le reconnaître à l'entrée occidentale

et par des fouilles pratiquées en _l_. Donc le transsept de l'église

abbatiale du XIIe siècle, muni d'un bas côté vers le sanctuaire,

comprenait l'espace _mnop_. Ce bas côté AA était d'ailleurs nécessaire

pour recevoir les emmarchements qui montaient au sanctuaire et ceux qui

descendaient aux cryptes.

Ces constructions, en partie établies sur les restes assez mal bâtis de

l'église de Dagobert, ou sur des fondations insuffisantes, ainsi qu'il

est aisé de le reconnaître, menaçaient ruine très-probablement vers le

milieu du XIIIe siècle. Que cette raison ait été déterminante, ou que

l'édifice ne répondit plus parfaitement aux nécessités du moment, on se

résolut à le rebâtir presque entièrement, et notamment toutes les

parties du transsept, sous le règne de saint Louis (1230 à 1240).

Notre figure indique, _en noir_, toutes les constructions refaites

alors. Un coup d'oeil sur ce plan fait comprendre l'importance nouvelle

que l'on donne au transsept et aux collatéraux qui l'accompagnent. La

nef fut sensiblement élargie et se raccorda avec le sanctuaire, dont les

écartements de piles furent conservés, par des biais, qui paraissent

fort étranges si l'on ne se rend compte de l'état des constructions

antérieures que l'on prétendait conserver vers l'abside.

Les piles B du sanctuaire furent refaites à neuf, celles T du rond-point

sur des socles du XIIe siècle. Celles B furent fondées à nouveau dans la

crypte, en passant à travers les voûtes carlovingiennes. On se contenta

de rebâtir sur la vieille fondation les piles qui portent sur l'angle de

l'abside mérovingienne; mais au lieu des trois travées D, on n'en fit

que deux, et les emmarchements montant au sanctuaire furent reportés en

E. Des chapelles furent établies en F au niveau du sol du sanctuaire.

Une des portes de l'ancien transsept de Suger fut remontée en G[210].

Saint Louis voulut refaire à neuf les tombeaux de ses prédécesseurs. Ces

tombeaux furent disposés en H, c'est-à-dire sur l'emplacement qu'ils

avaient occupé dans les églises précédentes. Celui de Dagobert s'éleva

en L, très-probablement sur le lieu où la tradition plaçait sa

sépulture[211]. Alors le choeur des religieux s'étendit dans la nef

depuis le transsept jusqu'au point M, et le public put circuler dans les

collatéraux et traverser les bras de croix. Des chapelles furent dédiées

en N et en P. Beaucoup plus tard cette dernière fut occupée par le

tombeau de François Ier. Au XIVe siècle, on éleva d'autres chapelles le

long du collatéral nord en R. Les sépultures des abbés remplirent le

croisillon S.

Ces plans superposés ont cela d'intéressant, qu'ils nous font

reconnaître les modifications que le temps apporta dans les usages

monastiques de l'une des plus puissantes abbayes de France. D'abord,

comme dans l'église primitive, le transsept, très-étendu, relativement à

la largeur de la nef, est fait pour contenir et enclore les religieux

qui n'ont, avec les fidèles, aucune communication. Puis, sous les

carlovingiens, tout en maintenant la disposition du transsept primitif,

on y ajoute un sanctuaire profond, qui fait comme une seconde église

propre à l'exhibition des reliques. Sous Suger, ce sanctuaire s'élargit,

se garnit de chapelles nombreuses et le transsept s'ouvre davantage sur

la nef. Enfin, au XIIe siècle, la clôture monastique, dans l'église,

n'est plus absolue; le choeur des religieux est complétement entouré des

fidèles, qui ont accès partout comme dans les cathédrales, excepté dans

le sanctuaire occupé par les reliques, et dans le choeur entouré de

stalles, clos par un jubé vers la nef, et par des grilles basses sur les

deux croisillons. On observera que, dans cette église particulièrement

vénérée, ce qui se modifie le moins, c'est le transsept; jusqu'aux

derniers travaux entrepris, il demeure à la même place. L'autel reste

encore au XIIIe siècle, en V, au-dessus du point consacré par la

tradition[212]. Ce transsept est mis en communication avec les bâtiments

de l'abbaye, par une large porte. Il s'ouvre également du côté

extérieur, donnant sur l'ancien cimetière, dit _des Valois_. D'amples

emmarchements permettent aux fidèles de circuler dans le collatéral du

sanctuaire et d'assister aux offices des chapelles.

Mais si le transsept a conservé sa position et presque ses dimensions

primitives, il ne se trouve plus au XIIIe siècle dans les conditions où

il se trouvait au VIe et même au XIIe. Autour de lui, l'église s'est

développée, et cela au profit de l'assistance.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 9 - (T - U - V - Y - Z) · 第 15 / 41 段