d'en chercher le sens ou d'en constater les résultats, nous préférons
mettre ces _défauts de plantation_ sur le compte de l'ignorance de ces
artistes anciens, quitte à nous émerveiller demain devant des
irrégularités non moins importantes signalées sur des monuments de
l'antiquité grecque; irrégularités qui sont le résultat d'un besoin de
l'oeil et d'une très-délicate appréciation des effets perspectifs. Ayant
ainsi deux poids et deux mesures, méprisant ici ce que nous admirons
là-bas, nous ne tenons point compte d'ailleurs, dans nos constructions,
de ces conséquences des lois de la perspective. Il faut convenir que,
s'il était facile de modifier les largeurs des entre-colonnements ou les
diamètres des colonnes dans un portique, grec, puisque ces recherches ne
modifiaient point le système de structure en plates-bandes, il l'est
beaucoup moins d'appliquer ces lois imposées par un besoin de l'oeil, à
des édifices voûtés. Il fallait que le système de voûtes adopté se
prêtât à ces libertés; c'est aussi ce qui arriva lorsque l'on abandonna
la voûte romaine et la voûte romane pour inaugurer la nouvelle
structure. Aussi les maîtres du XIIe siècle, si délicats dans leurs
conceptions, profitèrent largement des facilités données par le nouveau
système des voûtes françaises pour obtenir de grands effets, à l'aide de
moyens simples et pratiques. Une fois le tracé général obtenu, il n'y
avait aucun embarras à bander un arc suivant un angle plus ou moins
ouvert. Il suffisait de tracer sur l'aire la direction de cet arc et
d'en faire le rabattement. Le patron du claveau, posé
perpendiculairement à cette direction, donnait la naissance de l'arc. En
réunissant tous ces patrons sur un point, on composait le sommier; le
sommier composé, en raison de la forme des claveaux et de la direction
des arcs, on traçait le chapiteau qui devait porter le sommier. Le
chapiteau tracé, on avait la colonne ou la pile. Donc c'était par le
tracé général des voûtes que le maître commençait l'opération graphique
du plan. Une méthode pareille exigeait, il est vrai, une pratique
très-complète de la géométrie, non-seulement de la part, du maître, mais
aussi chez les metteurs en oeuvre, car il fallait à chaque sommier se
rendre compte de la pénétration des surfaces qui venaient se grouper en
faisceaux; mais on ne prétendra pas, probablement, que ces connaissances
poussées très-loin chez le maître et facilement comprises par les aides,
aient jamais été une marque d'ignorance, et de barbarie. Ayant mis sous
les yeux de nos lecteurs un de ces tracés généraux, il est nécessaire de
pénétrer plus avant dans les méthodes de détail. Prenons d'abord un des
exemples les plus simples. Soit (fig. 2) un pied-droit de porte avec
ébrasement extérieur. Cet ébrasement devra être nécessairement couvert
par des arcs. Nous prendrons, pour faire ces arcs, des pierres d'une
dimension proportionnée à leur portée. Soit en A une échelle d'une
toise. La dimension d'un pied sera donnée aux claveaux; l'ébrasement
ayant quatre pieds de profondeur, quatre rangs de claveaux superposés le
fermeront. Sur le tympan T, servant de cintre, nous tracerons donc le
premier rang B de claveaux; sur ce premier rang le deuxième C, et ainsi
pour les deux autres D, E. Un bandeau F d'archivolte sertira les quatre
rangs. La projection horizontale BCDE des naissances de ces claveaux
donnera la dimension des chapiteaux dont les carrés supérieurs G auront
ainsi un pied sur chacune des deux faces vues. Suivant la saillie que
nous voudrons donner à ces chapiteaux sur le fût des colonnes, nous
tracerons celles-ci. S'ils doivent être engagés, ces fûts seront tracés
tangents aux côtés _a_, _b_ (voyez le détail H); alors les chapiteaux
seront eux-mêmes engagés et leurs milieux seront en _d_. Si nous
préférons que ces chapiteaux soient entiers, nous tracerons le fût de la
colonne, le centre au milieu _i_ du carré. Les deux partis ont été
adoptés au XIIe siècle, le second plus rarement dans les provinces
françaises que le premier. La saillie du tailloir _m_ sera franche et se
profilera régulièrement autour de la tête des chapiteaux. Cette saillie
recevra le bandeau d'archivolte F. D'ailleurs la projection horizontale
des chapiteaux et de leurs tailloirs donnera celle des bases et de leurs
socles, ainsi que le démontre la projection verticale L. Ce détail
très-simple, puisqu'il ne s'agit que du tracé d'une suite d'archivoltes
concentriques, fait ressortir le principe dominant. Ce sont les arcs,
leur projection horizontale, qui commandent la forme des chapiteaux, les
fûts et les bases des colonnes. Le maître a dû tracer ces rangs d'arcs
avant de tracer le plan par terre[176].
S'il s'agit de tracer les arcs d'une nef et leurs supports, l'opération
(cela va sans dire) est plus compliquée. En architecture, comme en toute
chose, quand un principe nouveau est admis, les premières applications
que l'on en fait ne sont pas les plus simples. Nos moteurs à vapeur sont
moins compliqués que ne l'étaient ceux du commencement du siècle; ce
n'est que par l'étude que l'homme arrive à simplifier ce que son génie
lui fait trouver tout d'abord.
Mettons en parallèle deux systèmes de piles de nefs portant des voûtes
en arcs d'ogive (fig. 3). L'un, A, appartient à l'église cathédrale de
Paris; l'autre, B, à l'église cathédrale de Reims. Le premier date de
1195, le second de 1220 environ. Jetons les yeux sur la coupe de la nef
de l'église Notre-Dame de Paris (voy. CATHÉDRALE, fig. 2). Nous verrons
que des piliers cylindriques partent: à rez-de-chaussée, deux
archivoltes, un arc-doubleau, deux arcs ogives et un faisceau de trois
colonnettes destinées à porter les arcs des voûtes hautes; au premier
étage, une galerie voûtée, c'est-à-dire un arc-doubleau et deux arcs
ogives; à la hauteur des fenêtres, un contre-fort, le mur percé de
baies, deux colonnettes pour les formerets, l'arc-doubleau et les deux
arcs ogives des voûtes hautes. Le maître de l'oeuvre, en maintenant le
système des piles cylindriques, croyait certainement partir d'une donnée
simple, et cependant ce premier point devait lui causer des embarras et
l'obliger à des complications d'épures.
On voit sur notre figure 3, en A, la projection horizontale de tous ces
membres superposés à la demi-circonférence du pilier cylindrique. Sur
cette circonférence, le traceur a fait retomber l'arc-doubleau _a_ et
l'arc ogive _b_ du collatéral, l'archivolte à deux rangs de claveaux
_ccd_ portant l'ordonnance longitudinale, la colonnette _e_ et celle _f_
destinées à porter l'arc-doubleau et l'arc ogive des voûtes hautes. Pour
recevoir ces membres, il a tracé le tailloir du chapiteau _opqr_ carré
aux angles abattus, ce qui n'empêche pas qu'il reste des surfaces
horizontales _v_ ne portant rien. Ce premier tracé reçoit le plan des
piliers au niveau de la galerie, plan que l'on trouve en _ghijk_.
Adossées à la partie interne de ce pilier, ont été tracées les
colonnettes _l_ des arcs-doubleaux et _m_ des arcs ogives des voûtes de
cette galerie. Les projections horizontales des arcs de ces voûtes sont
les mêmes que celles des arcs _ab_ des voûtes du collatéral.
La claire-voie de la galerie étant enveloppée par une archivolte, la
projection horizontale de cette archivolte a été tracée en _n_ et _s_,
débordant vers la nef, en _n'_, le nu du tympan de l'archivolte
inférieure pour former saillie sur les chapiteaux du pilastre d'angle
(voy. CATHÉDRALE, fig. 4). Quant à l'archivolte interne _s_, elle sert
de formeret à la voûte de la galerie. Pour mieux ouvrir la claire-voie,
les petites archivoltes formant arcature (voy. CATHÉDRALE, fig. 4)
retombent en _t_ sur le pilastre _i_, et non sur une colonnette. Le nu
extérieur du mur au-dessus de la galerie étant en _u_, porté sur le
formeret _s_, le contre-fort extérieur est en XX'_r_ (voy. CATHÉDRALE,
fig. 2).
Les colonnettes _e_, _f_, continuent à s'élever et reçoivent
l'arc-doubleau _e'_ et l'arc ogive _f'_, dont la naissance est projetée
sur notre figure. Ces naissances donnent la forme des chapiteaux et des
tailloirs tracés en _y_. Sur la saillie Z de ce tailloir retournant
d'équerre, repose la base de la colonnette W qui porte le formeret de la
voûte haute. Il ne faut pas oublier que ces voûtes hautes sont croisées,
c'est-à-dire que les arcs ogives prennent deux travées, et donnent, par
conséquent, une projection horizontale voisine de 45 degrés. Les
difficultés de tracés eussent encore été augmentées, si ces arcs ogives
eussent été les diagonales d'une seule travée.
On voit, par cet exemple, quelles complications et quels tâtonnements y
entraîne l'emploi incomplet d'une méthode, une fois un principe admis.
L'ordonnance ne commence réellement qu'au-dessus du tailloir des gros
chapiteaux, et cette ordonnance est gênée par cette nécessité d'un
tailloir carré posé parallèlement au grand axe de la nef. L'architecte a
procédé logiquement pour la partie supérieure; il a tracé ses arcs de
voûtes avant tout, et ceux-ci lui ont donné la forme, la place et la
dimension des supports; mais cette surface carrée dans laquelle il
fallait se renfermer et qui lui était donnée par le cylindre inférieur,
l'obligeait à mêler les membres, à les enchevêtrer les uns dans les
autres pour trouver leur place. Encore, malgré ces efforts, laissait-il
sur ces tailloirs, trop restreints en deux sens, des surfaces non
occupées. Voulant avoir, à rez-de-chaussée, des piliers cylindriques et
adoptant l'ordonnance de la structure nouvelle, il eut été plus logique
et plus simple de poser les tailloirs diagonalement, puisque c'était
parallèlement et perpendiculairement au grand axe de la nef qu'il avait
à développer les, membres de la structure. En effet, si les tailloirs
eussent été tracés ainsi que nous l'avons indiqué en G, le traceur
plaçait les diagonales dans le sens du développement des membres
portants; il était moins gêné et ne laissait pas des surfaces
inoccupées. Ce raisonnement, comme on le pense bien, fut bientôt suivi
par les maîtres, dès le commencement du XIIIe siècle. La cathédrale de
Reims fut fondée en 1212; la partie de la nef voisine du transsept
s'élevait vers 1220, vingt-cinq ans après la construction des piles de
la nef de Notre-Dame de Paris. Le plan B (fig. 3) donne la moitié de la
projection horizontale d'un des piliers de la nef de Notre-Dame de Reims
(partie ancienne), avec les membres qui portent ces piliers.
L'architecte conserve la pile cylindrique, mais il diminue
comparativement son diamètre, et il la cantonne de quatre colonnes
engagées[177]. Sur cette pile (voy. CATHÉDRALE, fig. 14) il pose un
chapiteau, ou plutôt un groupe de chapiteaux (voy. CHAPITEAUX, fig. 33),
dont les tailloirs réunis adoptent la forme générale indiquée en G.
Mais, grâce à ces colonnes engagées sur le cylindre et à la forme
franche des tailloirs, l'ordonnance qui commence au-dessus de cette pile
se lie à la partie inférieure. En effet, la colonne engagée C (côté de
la nef) porte une autre colonne d'un diamètre un peu plus faible et deux
colonnettes D qui monteront jusqu'aux voûtes hautes pour recevoir
l'arc-doubleau F et les arcs ogives H. La colonne engagée K porte
l'archivolte longitudinale, dont la largeur est K'K'', et au-dessus se
découpe la pile LMN du triforium avec sa colonnette O, puis le jambage
de la fenêtre supérieure UU'U'' enveloppée par le formeret de la voûte
haute dont la colonnette est en I. La colonne engagée P porte
l'arc-doubleau Q; au-dessus, la pile postérieure du triforium R se
reliant au mur de clôture du passage intérieur SS'. Sur la pile se
détache la colonne T'' adossée au contre-fort avec passage extérieur.
Les arcs ogives des voûtes des collatéraux se rangent en V, leur trace
sur le tailloir étant en V'[178]. Le progrès sur l'exemple précédent est
très-sensible. Tous ces membres ont leur place, ne se gênent plus
réciproquement: aussi, à Notre-Dame de Reims, la stabilité est parfaite,
l'effet clair, l'aspect rassurant. Les conséquences logiques du principe
devaient cependant être poussées plus loin encore.
En 1231 furent commencés les travaux de reconstruction de la nef de
l'église abbatiale de Saint-Denis. L'architecte chargé de cette
reconstruction est resté inconnu, ainsi que la plupart des maîtres des
oeuvres de cette époque. Mais l'édifice qu'il nous a laissé indique dans
toutes ses parties une sûreté et une perfection rares dans l'art du
trait.
Prenons, ainsi que nous venons de le faire pour les cathédrales de Paris
et de Reims, une des piles de la nef, et voyons comment les divers
étages de la construction viennent se poser sur cette pile. Les
dernières traces de la colonne cylindrique centrale qui s'accorde si peu
avec les divers membres des voûtes sont effacées; les arcs de ces voûtes
commandent absolument la forme de la pile. Les archivoltes
longitudinales se composent, suivant l'usage, de deux rangs de
claveaux[179]; les arcs-doubleaux des voûtes du collatéral qui reçoivent
les dallages des terrasses sont composés d'un même nombre de claveaux;
puis il faut la place des arcs ogives. Les voûtes hautes se composent
d'un arc-doubleau, ne portant que les remplissages, et n'ayant qu'un
seul rang de claveaux de 33 centimètres de largeur, de deux arcs ogives
et de deux formerets qui sertissent les meneaux des fenêtres. La
position nécessaire de ces membres de voûtes donne rigoureusement la
forme et le nombre des membres de la pile. En effet (fig. 4),
l'arc-doubleau des voûtes du collatéral comprend les deux membres _a_ et
_b_; l'archivolte longitudinale, les deux mêmes membres _a'_ et _b'_;
l'arc ogive le membre _c_. L'arc-doubleau des voûtes hautes se compose
du membre _d_, et l'arc ogive des mêmes voûtes du membre _e_. La
projection horizontale de la naissance de ces divers arcs est tracée sur
notre figure avec leurs profils. L'arc ogive _c_ du collatéral peut
naître et prendre sa courbure avant la doublure _b_ de l'arc-doubleau,
de sorte que cet arc ogive repose sur l'assiette qui sert de point
d'appui à cette doublure _b_; aussi voit-on les deux projections se
confondre en _c_. La pile se compose donc d'une seule colonne engagée
pour ces deux membres confondus. Les projections des arcs sont
d'ailleurs exactement comprises dans les lignes _fghiklmnop_ se coupant
à angles droits et formant l'_épannelage_ de la pile. Les colonnes
engagées sont tracées en retraite de ces lignes, leurs centres sur les
diagonales, de manière à donner la saillie des chapiteaux dont la tête,
sous les tailloirs saillants, est cette projection _fghik_, etc. Pour
les arcs des grandes voûtes est tracé le faisceau spécial de colonnes
engagées _qr_; les tailloirs des chapiteaux de ces arcs sont tracés en
_stuv_; les saillies des tailloirs des autres chapiteaux en _f' h' k'_,
etc. Du côté A de notre figure est tracée la pile avec ses bases.
Au-dessus des archivoltes longitudinales, à la hauteur du triforium, se
dégage la colonnette engagée B, qui porte le formeret à l'intérieur. En
DEFGH est tracée la pile au niveau du triforium. Le passage est en P, le
mur ajouré de clôture de ce triforium en I, et le contre-fort extérieur
en KL. Au-dessus du triforium est tracée la fenêtre avec sa colonnette M
qui porte extérieurement l'arc de sertissure, qui n'est autre que le
formeret lui-même; aussi le centre de cette colonnette M est-il sur la
même ligne que celui de la colonnette B. Au niveau des fenêtres est
posée, sur le contre-fort KL, la colonne isolée N, qui reçoit la tête de
l'arc-boutant et qui laisse un passage, au-dessus du triforium, entre
elle et la pile OQ.
Il est facile de reconnaître que ce dernier tracé est préférable aux
deux premiers. Cela est plus clair et plus logique. Les arcs des voûtes
ont chacun leur support; les chapiteaux de ces supports sont nettement
accusés par les épannelages de ces arcs compris entre des parties
rectilignes. Les projections des bases et celles des chapiteaux sont les
mêmes, sauf, pour ces bases, que les angles sont judicieusement abattus
en W, afin de ne pas gêner la circulation.
Dans cette voie, les maîtres du moyen âge ne devaient s'arrêter qu'à la
dernière limite. On ne se soumet pas impunément, dans notre pays, à la
logique. Elle nous pousse, nous entraîne jusqu'aux confins du possible.
Cinquante ans au plus après l'adoption de ces principes de tracés, les
architectes en étaient arrivés à donner exactement à la section
horizontale des piles la section des arcs; on peut se rendre compte de
ce fait en examinant les figures 15, 16 et 17 de l'article PILIER. Ces
méthodes les amenaient à ne plus concevoir une construction que par des
tracés de projections horizontales superposées, et c'était naturellement
les plans des parties supérieures (complément de l'oeuvre) qui
commandaient les sections horizontales des parties inférieures. Du temps
de Villard de Honnecourt, on s'en tenait encore aux tracés conçus dans
l'esprit de ceux que nous venons de présenter. On trouve, parmi les
croquis de cet architecte, des indications qui se rapportent exactement
aux méthodes que suggère l'étude des monuments de cette époque[180].
Villard de Honnecourt donne quelques plans d'édifice voûtés, et l'on
peut constater que le tracé de ces plans dérive essentiellement de la
nécessité de structure des voûtes. Ce fait est évident pour qui voudra
jeter les yeux sur les plans des cathédrales de Cambrai et de
Meaux[181], sur le plan conçu et discuté entre lui Villard et Pierre de
Corbie[182], sur celui du choeur de Notre-Dame de Vaucelles, de l'ordre
de Cîteaux[183]. Ce dernier plan, dont nous donnons (fig. 5) le
principe, est une des belles conceptions du commencement du XIIIe
siècle[184]. La méthode de tracé de l'abside est simple. Le quart de
cercle AB a été divisé en sept parties. Chacun de ces rayons donne, ou
la position des piles _ab_, _cd_, etc., ou les centres des voûtes
_efgh_, etc. Les chapelles circulaires sont adroitement réunies au
collatéral, en laissant une circulation facile. Les arcs des voûtes sont
combinés de manière à donner des branches d'arcs d'un développement à
peu près égal. Un plan général ainsi tracé, l'architecte avait la
direction de chacun des arcs. Il arrêtait leur section, puis posant ces
sections sur les naissances, suivant la direction indiquée, il en
déduisait le tracé des piles.
Nous avons si souvent l'occasion, dans le cours du _Dictionnaire_, de
donner des tracés d'ensemble et de détails d'édifices, qu'il ne paraît
pas utile ici d'insister sur les procédés géométriques de ces tracés. Ce
qu'il est important de faire ressortir, c'est le côté méthodique de ces
procédés, soit qu'il s'agisse de la composition, soit qu'il s'agisse de
la structure et de la valeur ou de la forme à donner aux divers membres.
Ceux qui nient l'utilité qu'on peut tirer de l'étude de notre
architecture du moyen âge, parce qu'ils n'ont pas pris la peine, le plus
souvent, d'en connaître l'esprit et les éléments, ou qui feignent de
considérer nos recherches comme une tendance vers une renaissance
purement matérielle des formes adoptées par les artistes de ces époques
éloignées (bien que nous ayons toujours dit et écrit que ces études ne
doivent être considérées que comme un moyen et non comme le type d'un
art immuable), tantôt dédaignent cette architecture parce qu'elle ne
serait, à les croire, qu'une _structure_, non un art; tantôt l'accusent
de se laisser entraîner aux _fantaisies_ les plus étranges, ou encore
d'être _subtile_ et _hardie_ outre mesure; d'être le résultat de
l'_ignorance_ subitement réveillée, ou de la _science_, abstraction
faite du choix de la forme; d'être _pauvre_ d'invention, ou _riche_ à
l'excès dans ses détails, _hiératique_ ou _capricieuse_..; de sorte que
si l'on avait, par aventure, souci de réunir ces appréciations, la
difficulté, avant de les combattre dans ce qu'elles ont d'excessif ou
d'erroné, serait de les concilier. Cependant si l'on examine avec
attention les méthodes employées par ces maîtres du moyen âge, on
reconnaît tout d'abord qu'elles dérivent de principes définis, clairs,
établis sur une observation profonde et judicieuse des conditions
imposées à l'architecture en général, quel que soit le milieu ou le
temps; que ces méthodes se développent suivant un procédé logique dans
sa marche, sincèrement appliqué dans la pratique.
Aucune architecture ne saurait supporter mieux que la nôtre, pendant la
belle période du moyen âge, cette superposition des plans d'une
structure, superposition qui fait voir qu'aucun membre n'est superflu,
que tous ont leur place marquée dès la base. Qu'on essaye d'en faire
l'épreuve! et avec la dose de bonne foi la plus légère (encore en
faut-il), on reconnaîtra bien vite que, ni l'architecture grecque, ni
même l'architecture romaine, souvent si rationnelle, ne possèdent au
même degré ces qualités logiques de structure.
Le système de tracé de notre architecture du moyen âge, du XIIe siècle à
la fin du XVe, peut se résumer en ces quelques mots: «C'est la chose
portée qui commande la forme de la chose qui porte»; et cela sans qu'on
puisse trouver une seule exception à cette loi si simple et naturelle.
De ce système à l'absence de tout système qui nous fait, entre autres
exemples, élever des colonnes le long d'un mur pour ne rien porter du
tout, et pour occuper les yeux des badauds, il y a loin, nous en
conviendrons volontiers; mais considérer comme un progrès cet oubli des
lois les plus naturelles de l'architecture, et prendre des airs
dédaigneux devant les oeuvres d'artistes qui ont appliqué une raison
rigoureuse à ce qu'ils faisaient, quand on a perdu l'habitude de
raisonner, cela ferait sourire, si ce n'était pas si cher.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Note 175: Voyez CONSTRUCTION, fig. 65, H.]
[Note 176: Voyez PORTE, fig. 53, 59, 60, 62, 63 et 64.]
[Note 177: Une tentative de ce genre avait déjà été faite
dans la partie de la nef de Notre-Dame de Paris voisine des
tours, et dont la construction date de 1215 environ.]
[Note 178: Pour bien saisir la place et la fonction de tous
ces membres, il est nécessaire de recourir à la figure 14 de
l'article CATHÉDRALE.]
[Note 179: Voyez ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 36. Cette
gravure trace, en perspective, la coupe de la nef de l'église
abbatiale de Saint-Denis.]
[Note 180: Voyez l'_Album de Villard de Honnecourt_. D'après
le manuscrit original, publié par J. B. Lassus et A. Darcel,
1858.]
[Note 181: Planches XXVII et XXVIII.]
[Note 182: Planche XXVIII.]
[Note 183: Planche XXXII.]
[Note 184: L'église cistercienne de Vaucelles s'élevait à
quelques kilomètres de Cambrai; elle avait été dédiée, en
1235, par Henri de Dreux, archevêque de Reims. En 1713, elle
était encore debout, et ne fut détruite qu'à la fin du
dernier siècle.]
TRANSSEPT, s. m. (_croisée_). Mot dérivé du latin et que plusieurs
écrivent _transcept_. Nous préférons adopter l'orthographe _transsept_,
de _trans_ et _sepire_, enclore au delà. En effet, dans les basiliques
primitives et dans les anciennes églises conventuelles, la clôture du
choeur est placée dans le transsept, l'abside étant réservée au
sanctuaire.
La basilique romaine possédait parfois un transsept, c'est-à-dire un
espace transversal entre le tribunal et les nefs. Dans la basilique du
forum de Trajan (_basilica Emilia_), le tribunal occupait la largeur des
cinq nefs; les basses nefs se retournaient devant l'hémicycle[185];
donc, ou ces basses nefs formaient une sorte de transsept, ou entre
elles et le tribunal il restait un intervalle nécessaire à la
construction de la couverture. Plusieurs basiliques chrétiennes des
premiers siècles possédaient un transsept. C'est sur cette donnée qu'est
construite la basilique de la Nativité à Bethléem, qui date du VIe
siècle. La basilique de Saint-Paul hors des murs (Rome), commencée en
386 et achevée complétement sous le règne d'Honorius, restaurée à
plusieurs reprises, et notamment au XIIIe siècle, possédait un vaste
transsept, appartenant à la disposition théodosienne. Ce transsept
primitif formait comme une oeuvre à part qui, étudiée avec les textes
relatifs à la première liturgie chrétienne, présente une disposition
d'un grand intérêt, et que l'on retrouve dans les plans des basiliques
de Saint-Pierre de Rome, de Saint-Jean de Latran, de Sainte-Marie
Majeure et de Saint-Pierre ès liens (Rome)[186].
Le plan de la basilique de Saint-Paul hors des murs nous donne ce
transsept de l'église chrétienne primitive bien marqué. La nef
principale et les quatre nefs latérales (fig. 1) sont séparées de la
croisée par un mur percé d'un arc triomphal et de quatre arcs
secondaires. L'autel majeur, placé en A, avec sa clôture, sur la
confession, séparait le choeur B, occupé par les principaux parmi le
clergé, des fidèles placés dans la nef.
Les bras du transsept étaient remplis par les clercs et les personnes
revêtues d'un caractère religieux. Il ne faut pas oublier que dans les
premiers siècles du christianisme, l'autel était entouré de voiles qui
n'étaient ouverts qu'à certains moments de l'office; le transsept était
ainsi le lieu sacré, la _cella_ dans laquelle ne pénétraient point les
laïques. Dernière tradition du culte païen et aussi des usages des
juifs, que nous retrouvons conservée dans la liturgie des Grecs.
Le transsept, peu étendu, quand il existe, dans la basilique romaine,
prend, dans les grandes basiliques chrétiennes primitives, une
importance considérable: c'est le transsept qui donne à l'édifice
chrétien son caractère religieux, car les nefs ne sont qu'un lieu
d'assemblée. Aussi ne cesse-t-il d'être pratiqué dans les églises
monastiques. Le plan de l'église de l'abbaye de Saint-Gall (Suisse)
indique un transsept en avant de l'autel majeur, transsept qui contient
le choeur des religieux et les ambons. Les restes de l'église abbatiale
de Saint-Denis, bâtie par Dagobert et retrouvés par nous sous le dallage
de l'église de Suger, montraient l'amorce d'un transsept devant l'abside
semi-circulaire. Nous voyons une sorte de transsept accusé en avant du
sanctuaire de la petite église de Vignory (Haute-Marne), dont la
construction remonte au Xe siècle[187]. Dans l'église abbatiale de
Saint-Savin, près de Poitiers, qui date du XIe siècle, un transsept
très-accusé sépare la nef du sanctuaire[188].
Toutefois le transsept ne se manifeste pas de la même manière et en même
temps dans les écoles diverses d'architecture religieuse de l'ancienne
Gaule. S'il semble inhérent au plan de l'église des provinces
méridionales, il n'apparaît que plus tard et d'une manière moins franche
dans les provinces du Nord. Quant aux églises abbatiales, les plus
anciennes, elles sont toujours pourvues de transsepts étendus. Cette
disposition était commandée impérieusement par le service religieux des
moines bénédictins, et elle fut suivie par les cisterciens dans les
constructions qu'ils élevèrent au XIIe siècle. L'abbaye de Cluny
possédait même deux vastes transsepts séparés seulement par deux travées
de nefs[189].