particulier; caractère que nous ne voyons pas exprimé d'une manière
aussi générale en Allemagne et en Espagne, si ce n'est, dans cette
dernière contrée, par les Maures. Il semble chez nous que ces
dispositions défensives d'ensemble soient dues plus particulièrement au
génie des Normands, qui, au moment de leur entrée sur le sol des Gaules,
comprirent la nécessité de concerter les moyens défensifs pour assurer
leur domination. Aussi ne les voyons-nous jamais perdre du terrain dès
qu'ils ont pris possession d'une contrée; et, de toutes les conquêtes
enregistrées depuis l'époque carlovingienne, celles des Normands ont été
à peu près les seules qui aient pu assurer une possession durable aux
conquérants: la noblesse française profita, pensons-nous, de cet
enseignement, et, malgré le morcellement féodal, comprit de bonne heure
cette loi de solidarité entre les possesseurs d'un pays. L'unité que put
établir plus tard la monarchie avait donc été préparée, en partie, par
un système de défense stratégique du sol, par provinces, par vallées ou
cours d'eau. Philippe-Auguste paraît être le premier qui ait compris
l'importance de ce fait, car nous le voyons rompre méthodiquement ces
lignes ou réseaux de forteresses, en s'attaquant toujours, dans chaque
noyau, avec la sagacité d'un capitaine consommé, à celle qui est comme
la clef des autres; Saint Louis continua l'oeuvre de son aïeul moins en
guerrier qu'en politique.
Quand les Anglais furent en possession de la Guyenne, ils suivirent avec
méthode ce principe de défense, et tous les châteaux qu'ils ont élevés
dans cette contrée ont, indépendamment de leur force particulière, une
assiette choisie au point de vue stratégique. Nous trouvons en Bourgogne
l'influence de la même pensée. Nulle contrée peut-être ne présentait un
système de défense solidaire plus marqué. Les cours d'eau, les passages,
sont hérissés d'une suite de châteaux ou postes dont l'emplacement est
merveilleusement choisi, tant pour la défense locale que pour la défense
générale contre une invasion. Ces points fortifiés se donnent la main
comme le faisaient nos tours de télégraphes aériens; et la preuve en est
que la plupart de ces postes télégraphiques, en Bourgogne, s'établirent
sur les restes des forteresses des XIIIe et XIVe siècles. Considérant
donc les châteaux à ce point de vue, on comprend l'importance des tours
dont nous nous occupons; elles constituaient une défense sérieuse par
elles-mêmes, et assuraient d'autant mieux ainsi la communication entre
les garnisons féodales, leur action commune. Il importait surtout, si
l'un de ces châteaux était pris par trahison ou par un coup de main, que
des hommes dévoués pussent tenir encore quelques jours ou seulement
quelques heures dans ces réduits, du haut desquels il était facile de
communiquer, par signaux, avec les forteresses les plus rapprochées;
car, alors, les garnisons voisines pouvaient, à leur tour, envahir la
place tombée et mettre l'agresseur dans la plus fâcheuse position. C'est
ce qui arrivait fréquemment. En France, les cours d'eau ont un
développement considérable, les bassins sont parfaitement définis; il
s'établissait ainsi forcément, par la configuration même du terrain, de
longues lignes de forteresses solidaires qui préparaient
merveilleusement l'unité d'action en un moment donné. Ce sont là des
vues qui nous semblent n'avoir pas été suffisamment appréciées dans
l'histoire de notre pays, et qui expliqueraient en partie certains
phénomènes politiques que l'on énonce trop souvent sans en rechercher
les causes diverses. Mais toute notre histoire féodale est à faire, et,
pour l'écrire, il serait bon, une fois pour toutes, de laisser de côté
ces lieux communs sur les abus du régime féodal. Il est bien certain que
nous ne pourrons posséder une histoire de notre pays que du jour où nous
cesserons d'apprécier notre passé avec les partis pris qui nous
troublent l'entendement, du jour où nous saurons appliquer à cette étude
l'esprit d'analyse et de méthode que notre temps apporte dans
l'observation des phénomènes naturels, du jour, enfin, où nous
comprendrons que l'histoire n'est pas un réquisitoire ou un plaidoyer,
mais un procès-verbal fidèle et impartial dressé pour éclairer des
juges, non pour faire incliner leur opinion vers tel ou tel système.
Mais laissons là ces considérations un peu trop générales relativement à
l'objet qui nous occupe, et revenons à nos tours.
Parmi ces tours de la Bourgogne dont la destination est bien marquée,
c'est-à-dire qui servaient à la fois de réduits au besoin et de postes
d'observation, il faut citer la tour de Montbard, du sommet de laquelle
on aperçoit la tour du petit château qui domine le village de Rougemont,
sur la Brenne, et le château de Montfort, qui, par une suite de postes,
mettait Montbard en communication avec le château de Semur en Auxois,
sur l'Armançon.
Montbard était un point très-fort; le château occupait un large mamelon
escarpé, de roches jurassiques, à la jonction de trois vallées. De ce
château il ne reste que l'enceinte, et la grosse tour à six pans, qui
occupe un angle de cette enceinte au point culminant, de telle sorte
qu'elle donne directement sur les dehors, au-dessus de roches abruptes.
La figure 46 donne les plans de cette tour, qui date de la fin du XIIIe
siècle. Le rez-de-chaussée A se compose d'une salle dans laquelle on
n'entre que par la porte _a_, percée au niveau du sol du terre-plein; en
_b_ et _c_ sont les deux courtines. L'angle _d_ profite d'une saillie du
rocher et contient des latrines. Un caveau est creusé dans le roc,
au-dessous de cette salle; son orifice est en _e_. La salle basse est
éclairée par deux fenêtres et possède une meurtrière sur les dehors;
elle est voûtée en arcs d'ogive et n'est pas mise en communication avec
les étages supérieurs. On ne peut pénétrer dans la salle du premier
étage que par les chemins de ronde des courtines (voyez en B). L'angle
_g_ est couvert par un talus de pierre; puis, à partir de ce niveau, un
pan coupé _h_ correspond au pan coupé _i_. Le pan coupé _h_ est porté
sur l'arc inférieur _j_. La salle du premier étage est éclairée par deux
fenêtres donnant sur les dehors. Un escalier, pratiqué dans l'épaisseur
du mur, du côté du terre-plein, monte au deuxième étage, semblable en
tout au troisième, dont nous donnons le plan (voyez en C). Ce troisième
étage possède trois fenêtres et deux armoires _k_ qui n'existent pas
dans l'étage du dessous, à cause du passage de l'escalier. Ces pièces
sont voûtées comme le rez-de-chaussée. Un escalier à vis monte à la
plate-forme, dont nous donnons le plan figure 47. Cette plate-forme est
défendue par un crénelage, et, sur chaque face, par un mâchicoulis avec
meurtrière[126].
La figure 48 donne la coupe de cet ouvrage sur la ligne _op_. Des
pinacles, dressés sur le crénelage supérieur, font reconnaître au loin
le sommet de la tour. Le couronnement du donjon de Coucy présente une
disposition analogue[127]. Ces pinacles pouvaient d'ailleurs faciliter
l'intelligence des signaux, puisqu'une bannière posée au droit de tel
pinacle indiquait un mouvement de l'ennemi, ou les dispositions prises
par la garnison, ou la nature des secours qu'elle attendait.
La porte A de l'étage inférieur était masquée par le terre-plein du
château, dont le niveau s'élevait au-dessus de son linteau. Les
défenseurs préposés à la garde de la tour, postés dans les étages
supérieurs, commandaient les deux courtines, et tous les efforts d'un
assaillant qui, après s'être emparé du château, aurait cherché à
pénétrer dans l'étage inférieur de la tour,--ce qui était difficile,
puisque sa porte est percée dans un angle rentrant,--n'auraient abouti
qu'à le faire tomber dans une véritable souricière, puisque cet étage
n'a pas de communication avec les salles supérieures. D'ailleurs, un
mâchicoulis est directement placé au-dessus de cette porte et en rendait
l'accès fort périlleux. Si, du dehors, l'assaillant, au moyen
d'échelles, gravissant le rocher à pic sur lequel la tour est bâtie,
parvenait à attacher le mineur au pied de cette tour et pénétrait dans
la salle du rez-de-chaussée,--opération qui n'était guère
praticable,--il n'était pas pour cela maître de l'ouvrage. Ici le
système angulaire est adopté pour le plan de la tour, conformément à la
méthode admise vers la fin du XIIIe siècle pour les tours-réduits
couronnées par des plates-formes, particulièrement dans les provinces
méridionales. Cette configuration se prêtait mieux au logement des
hommes et aux dispositions d'habitation que la forme circulaire; elle
donnait des faces inabordables, et l'on comptait sur la force passive
des saillants pour résister aux attaques. Ceux-ci étaient d'ailleurs
flanqués par des échauguettes supérieures, ou, vers le milieu du XIVe
siècle, dominés par des mâchicoulis.
C'est en 1318 que l'archevêque Gilles Ascelin construisit la grosse tour
quadrangulaire du palais archiépiscopal de Narbonne. Cet ouvrage est un
réduit, en même temps qu'il commande la place de la ville, les quais de
l'ancien port, les rues principales et tous les alentours. Bâti à
l'angle aigu formé par les bâtiments d'habitation, il peut être isolé,
puisqu'il n'avait, avec ces corps de logis, aucune communication
directe[128]. Cette tour renferme quatre étages et une plate-forme ou
place d'armes, en contre-bas du crénelage, bien abritée du vent,
terrible en ce pays, et pouvant contenir une masse considérable de
projectiles. Trois échauguettes flanquent, au sommet de la tour, les
angles vus, et le quatrième angle, qui est engagé dans le palais,
contient l'escalier couronné par une guette.
Voici (fig. 49) les plans de cette tour, en A, au niveau du sol
extérieur, et en B, au niveau du premier étage. L'étage A n'est qu'une
cave circulaire voûtée en calotte hémisphérique, ne prenant pas de jour
à l'extérieur. Le premier étage, de forme octogone à l'intérieur, se
défend par des meurtrières sur chacune des trois faces vues du dehors.
On observera que les chambres de tir de ces meurtrières sont séparées de
la salle centrale, qui est voûtée en arête. Au-dessus (fig. 50) est
élevée une salle quadrangulaire destinée à l'habitation (plan C). Cette
salle était la seule qui possédât une cheminée. Elle était éclairée par
trois fenêtres et couverte par un plafond de charpente. Le quatrième
étage présente également une salle carrée, voûtée en arcs d'ogive,
possédant trois petites fenêtres et des meurtrières dont les chambres de
tir sont, de même qu'au premier étage, séparées de la salle centrale
(plan D). Puis, sur la voûte est disposée la plate-forme, dont la figure
51 donne le plan. La partie centrale, immédiatement sur la voûte, est en
contre-bas du chemin de ronde, dont le parapet n'est point percé de
créneaux, mais seulement de longues meurtrières. Les échauguettes
flanquantes possèdent trois étages de meurtrières. Les défenseurs
pénètrent dans l'étage inférieur par les portes _a_, percées un peu
au-dessus du niveau de la place d'armes, dans le premier étage par les
portes _b_, et arrivent au troisième étage, à ciel ouvert, par les baies
_d_. De l'escalier à vis on arrive à la place d'armes par la porte _c_,
et au chemin de ronde du crénelage par la porte _e_. Les chemins de
ronde pourtournent en _f_ les échauguettes.
Une coupe faite sur _gh_ (fig. 52) explique cette intéressante
disposition. En A est la salle destinée à l'habitation du seigneur, tous
les autres étages étant aménagés pour la défense. Cette tour ne
possédait ni hourds ni mâchicoulis; elle se défendait surtout par sa
masse, composée d'une excellente maçonnerie de pierre de taille dure de
Sainte-Lucie. Les faces étaient à peine flanquées par les échauguettes.
Aussi pensons-nous qu'en cas de siége, des mâchicoulis de bois étaient
disposés au-dessus du parapet, ou peut-être seulement au-dessus des
échauguettes, pour pouvoir découvrir la base de la tour et la défendre.
Ce magnifique réduit est un chef-d'oeuvre de structure; les assises,
réglées de hauteur, sont choisies dans le coeur de la pierre et reliées
par un excellent mortier. Dans cette masse nul craquement, nulle
déchirure; c'est un bloc de maçonnerie homogène. Cette place d'armes,
pratiquée à un niveau inférieur à celui du chemin de ronde, servait à
plusieurs fins. C'était une excellente assiette pour établir des engins
à longue portée, mangonneaux ou pierrières, un abri pour les défenseurs
et un magasin à projectiles.
Vers le même temps, c'est-à-dire de 1320 à 1325, était élevée, au
château de Curton, en Guyenne (arrondissement de Libourne), une
tour-réduit dont le plan présente certaines particularités remarquables.
Ce château était plutôt défendu par sa position et son double fossé que
par ses ouvrages; seule, la tour principale avait de l'importance[129].
Cette tour, dont la figure 53 présente les plans, contenait cinq étages
et un cachot, tous voûtés en berceaux chevauchés. La seule entrée _b_,
dans la tour, était pratiquée du logis voisin au niveau du second étage
A. Par l'escalier à vis on descendait à l'étage au-dessous B, percé de
deux meurtrières. Par une trappe _c_ on descendait dans le cachot C,
composé de deux étroites galeries se coupant à angle droit et contenant
un siége d'aisances. L'escalier à vis montait du second étage A aux
trois salles supérieures, bâties sur le même plan, et à la plate-forme
D, munie d'un crénelage et de mâchicoulis. Les contre-forts qui épaulent
les quatre angles n'avaient d'autre fonction que de donner des
flanquements, car les murs de la tour sont assez épais pour n'avoir pas
besoin de ces appendices. Si l'on examine le plan général du
château[130], on verra en effet que l'angle G forme un saillant que
flanquent (incomplétement, il est vrai) les échauguettes voisines. Ce
renfort avec saillant avait encore l'avantage de rendre la tâche du
mineur beaucoup plus longue et plus difficile. La tour de Curton a
d'ailleurs 33 mètres de hauteur, du niveau du sol du cachot à la
plate-forme supérieure, et les quatre contre-forts augmentent
singulièrement son assiette. Dans la même contrée, il faut citer la tour
carrée du château de Lesparre, qui était un réduit couronné par une
plate-forme sur voûte[121], un véritable poste, car la surface de ce
château en dehors de la tour carrée n'est que de 700 mètres. Beaucoup de
ces châteaux de la Guyenne anglaise du XIVe siècle n'ont qu'une
très-médiocre étendue, et paraissent plutôt être des forteresses propres
à garder le pays que des habitations seigneuriales telles qu'étaient nos
châteaux du Nord. Ce n'est pas qu'alors la population de la Gascogne ne
fût complétement soumise à la domination anglaise, dont elle n'avait pas
à se plaindre et qui fut pour ce pays une ère de prospérité, mais il
s'agissait de protéger la Guyenne contre les attaques presque
continuelles du roi de France, et ces petits châteaux, nombreux, bien
établis au point de vue stratégique, commandant le cours de la Garonne
et les débouchements des vallées latérales, étaient plus propres à
garder la campagne que ne l'eussent été de vastes forteresses séparées
par de grandes distances. Aussi la plupart de ces petits châteaux, bâtis
ou restaurés à cette époque, se défendent-ils par leur assiette même,
quelques ouvrages peu importants et par des tours-réduits, où des
troupes d'hommes d'armes isolées pouvaient se retirer et attendre en
sûreté qu'on les vînt dégager; d'où elles pouvaient sortir et surveiller
la contrée.
En Normandie, où la domination anglaise, au commencement du XVe siècle,
fut contestée par une grande partie de la population, où il s'agissait
non-seulement de protéger le pays contre des ennemis du dehors, mais de
se garder contre ceux du dedans, les rares fortifications que les
Anglais ont élevées ont un tout autre caractère. Elles tendent à
augmenter et à renforcer les places importantes, afin d'avoir des
garnisons nombreuses centralisées sur certains points stratégiques.
C'est ainsi que le château de Falaise, dont la position était si
importante, fut renforcé pendant la domination anglaise, c'est-à-dire de
1418 à 1450, par une grosse tour cylindrique qui formait une annexe au
donjon normand du XIIe siècle (fig. 54). Le château de Falaise couvre
une surface d'un hectare et demi[132]; le donjon, composé de bâtiments
quadrangulaires juxtaposés, suivant l'habitude normande, était peu élevé
et ne commandait pas suffisamment les dehors: les Anglais y ajoutèrent
la grosse tour A, dite tour de Talbot, qui renferme six étages, dont un
cachot et l'étage de combles. Cette grosse tour-réduit est couronnée par
des mâchicoulis avec chemin de ronde. Le crénelage supérieur et le
comble n'existent plus depuis les guerres de religion du XVIe siècle.
Plusieurs anciens donjons carrés de l'époque romane furent simplement
considérés comme des logis à la fin du XIVe siècle et au commencement du
XVe siècle, logis que l'on renforçait au moyen de grosses tours annexes.
Cette disposition motiva un nouveau programme qui fut suivi, à cette
époque, dans des constructions élevées d'un seul jet. On se mit à bâtir
des donjons qui consistaient en un logis spacieux habitable pour le
seigneur, en tout temps, et l'on flanqua ce logis de fortes et hautes
tours commandant les dehors. C'est suivant cette donnée qu'a été conçu
le donjon du château de Pierrefonds[133]. Sur les dehors, ce donjon est
en effet protégé par deux grosses tours cylindriques dont le diamètre
est de 15 mètres 50 centimètres hors oeuvre. Ces deux tours, pleines
dans la hauteur du talus, pouvant par conséquent défier la sape,
renferment trois étages destinés aux provisions et à l'habitation, et un
étage supérieur de défenses très-important, couronné par un crénelage
double[134].
Des deux tours, à peu près pareilles dans leurs distributions
intérieures, nous donnons celle d'angle, dite tour de Charlemagne[135].
Elle contient, au niveau de la cour du château, une cave voûtée,
éclairée par deux meurtrières (fig. 55, en A). Un couloir B permet de
communiquer des salles basses du donjon à cette cave. Par l'escalier C,
on monte à la vis qui dessert tous les étages et la guette. En E, est
une fosse pratiquée sous les garde-robes voisines de cette tour.
Au-dessus de la cave A est une salle voûtée en arcs ogives surbaissés,
qui est de plain-pied avec le premier étage du logis et dont le plan est
semblable à celui de la salle G du second étage, laquelle salle est de
même voûtée en arcs ogives et se trouve de plain-pied avec le deuxième
étage du logis. Ces pièces hexagones sont éclairées chacune par trois
fenêtres, possèdent une cheminée K et un couloir I communiquant aux
garde-robes M. En O, est la cour des provisions[136]. L'escalier de la
guette N met ce couloir I, et par conséquent la salle G, en
communication avec le chemin de ronde P du mur de garde de la cour aux
provisions, qui lui-même communique aux défenses supérieures du château.
Au-dessus de cette salle voûtée G est l'étage particulièrement réservé à
la défense et dont nous traçons le plan (fig. 56). On monte à cet étage
par l'escalier à vis. Une première porte L donne entrée de plain-pied
sur l'aire S dallée sur la voûte de la salle du deuxième étage. Une
seconde porte percée au niveau de la révolution supérieure de la vis
donne accès sur le chemin de ronde R des mâchicoulis. Des arcades
percées dans le mur cylindrique donnent, au moyen d'emmarchements en
façon de gradins d'amphithéâtre; du chemin de ronde R sur l'aire S
placée à 3 mètres au-dessous. L'escalier à vis permet d'atteindre,
au-dessus de cette salle, un balcon circulaire intérieur ayant vue sur
les dehors par un grand nombre de créneaux.
La coupe faite sur _ab_ (fig. 57) explique l'importance de cet étage, au
point de vue de la défense. Sur l'aire A étaient accumulés les
projectiles propres à être lancés par les mâchicoulis, pierres rondes,
cailloux de toutes grosseurs, jusqu'à 40 centimètres de diamètre,
puisque les trous des mâchicoulis ont 42 centimètres environ. Cet amas
de projectiles pouvait, à la rigueur, atteindre le niveau du chemin de
ronde B, en laissant un vide dans le milieu pour le service et pour le
passage des hommes par la porte C.
Les servants des mâchicoulis se tenaient sur le chemin de ronde B, ainsi
que les arbalétriers. Des manoeuvres passaient les projectiles aux
servants, suivant les ordres donnés par le capitaine de la tour, qui
était posté sur le balcon D dont nous avons parlé plus haut. Par les
créneaux nombreux donnant sur le balcon, le capitaine découvrait tous
les dehors, et les gens postés dans la galerie, non plus que ceux
préposés aux projectiles, n'avaient point à s'enquérir des mouvements de
l'ennemi, mais seulement à exécuter les ordres qui leur étaient donnés.
L'étage crénelé supérieur E était en outre garni d'arbalétriers chargés
du tir dominant et éloigné. Suivant que l'assiégeant se portait vers un
point, le capitaine faisait accumuler les projectiles sur ce point sans
qu'il pût y avoir de confusion. Si l'assaillant abordait le pied du
talus de la tour, par les trous des mâchicoulis les servants le voyaient
et n'avaient qu'à laisser tomber des moellons pour l'écraser. Le tir par
les créneaux découverts E ne pouvait être qu'éloigné, ou au plus suivant
un angle de 60 degrés, à cause du défilement produit par la saillie de
la galerie. Le tir par les créneaux du balcon D était ou parabolique, ou
suivant un angle de 30 et de 60 degrés. Il en était de même du tir des
arbalétriers, postés sur le chemin de ronde B. Puis, par les mâchicoulis
on obtenait un tir très-plongeant et la chute verticale des projectiles,
qui, ricochant sur le talus, prenaient les assaillants en écharpe.
Ainsi, dans un rayon de 150 à 200 mètres, les défenseurs pouvaient
couvrir le terrain d'une quantité innombrable de carreaux, de viretons
et de pierres. Le sommet de la guette dépasse de plusieurs mètres le
sommet du comble de la tour, et son escalier à vis possède un noyau à
jour de manière à permettre au guetteur de se faire entendre des gens
postés dans le chemin de ronde, comme s'il parlait à travers un tube ou
porte-voix.
En G, est tracée la coupe sur le milieu des côtés de l'hexagone
intérieur, c'est-à-dire suivant l'axe des fenêtres.
C'est là un des derniers ouvrages qui précèdent de peu l'emploi régulier
des bouches à feu, puisque le château de Pierrefonds était terminé en
1407; aussi ces belles tours, élevées suivant l'ancien système défensif
perfectionné, sont-elles très-promptement renforcées d'ouvrages de terre
avancés propres à recevoir des bouches à feu. À Pierrefonds comme autour
des autres places fortes, au commencement du XVe siècle, on retrouve des
traces importantes et nombreuses de ces défenses avancées faites au
moment où les assiégeants traînent avec eux du canon. La plate-forme qui
précède ces tours vers le plateau est disposée pour pouvoir mettre en
batterie des bombardes ou coulevrines.
La célèbre tour de Montlhéry, sur l'ancienne route de Paris à Orléans,
est à la fois réduit du donjon et guette. Ce qu'on désigne aujourd'hui
sous le nom de _château de Montlhéry_ n'est, à proprement parler, que le
donjon, situé au point culminant de la motte. Le château consistait en
plusieurs enceintes disposées en terrasses les unes au-dessus des
autres, et renfermant des bâtiments dont on découvre à peine aujourd'hui
les traces. Chacune de ces terrasses avait plus de cent pieds de
longueur, et c'était après les avoir successivement franchies qu'on
arrivait au donjon ayant la forme d'un pentagone allongé (fig. 58).
Lorsqu'on avait gravi les terrasses, on se trouvait devant l'entrée A du
donjon, dont la construction appartient à la première moitié du XIIIe
siècle.
Du château où résida Louis le Jeune en 1144, il reste peut-être des
substructions, mais toutes les portions encore visibles du donjon, et
notamment la tour principale, réduit et guette, ne remontent pas au delà
de 1220, bien qu'elle passe généralement pour avoir été construite par
Thibaut, forestier du roi Robert, au commencement du XIe siècle.