Leucate et les montagnes; elle commande ainsi le passage du Roussillon
en Catalogne. Bâtie avec un grand soin, elle consiste en un
parallélogramme flanqué aux angles de quatre tours. Deux demi-lunes
couvrent deux des fronts. Un donjon occupe le troisième, et une
demi-lune forme saillant sur un des angles. Les ouvrages sont casematés;
les tours et demi-lunes couronnées par des plates-formes pour recevoir
de l'artillerie. De petites bouches à feu étaient en outre mises en
batterie dans les étages inférieurs des tours pour enfiler les fossés.
Les ouvrages que nous désignons comme des demi-lunes sont de véritables
tours isolées porte-flancs, ouvertes à la gorge et réunies aux casemates
des courtines par des caponnières, ou galeries couvertes, percées
d'embrasures pour de la mousqueterie[116]. Un fossé de 15 mètres de
largeur environ sur 7 mètres de profondeur circonscrit tout le château.
Ce fossé, qui peut être inondé jusqu'au niveau de la cour du château et
même au-dessus, est mis en communication avec le château par des
poternes étroites. En outre, d'autres issues ouvertes dans la
contrescarpe donnaient vraisemblablement sur les dehors, car dans la
légende jointe au plan du château de Salces donné par le chevalier de
Beaulieu[117], on lit: «Il y a plus de logement soubs terre, dans ce
château, qu'il n'y en a dehors; car il est casematé et contre-miné
partout, et l'on passe par dessoubs les fossés pour aller dans les
dehors...» On ne passait certainement pas _sous la cunette_ des fossés
qui étaient inondés, mais on passait au fond du fossé, dans des galeries
casematées qui communiquaient à un chemin couvert pratiqué derrière la
contrescarpe; chemin couvert dont on retrouve certaines galeries
creusées sur le fossé et de là sur les dehors, protégés par des ouvrages
de terre avancés.
Mais ce qui donne à l'étude des tours du château de Salces un intérêt
marqué, c'est la manière dont elles sont disposées pour abriter les
défenseurs. En effet, la place de Salces, barrant la route entre l'étang
de Leucate et les derniers contre-forts des Corbières, est dominée par
ces hauteurs. Les tours, les courtines, les demi-lunes sont soumises à
des vues de revers et d'enfilade.
C'est en exhaussant les parapets des tours du côté dangereux et en
établissant à la gorge des tours opposées des parados, que l'ingénieur a
couvert les plates-formes. L'exhaussement des parapets du côté de la
montagne met les embrasures à couvert, tandis que celles du côté opposé
sont à ciel ouvert.
La figure 39 présente à vol d'oiseau la perspective d'une de ces tours.
On voit en A le parapet exhaussé défilant les canonniers et les pièces
placés sur la plate-forme, ainsi que le ferait un cavalier ou une
traverse. Les courtines, construites seulement pour de la mousqueterie,
ne sont pas munies d'embrasures, mais possèdent une banquette B et
relèvent leurs parapets en face des terrains élevés qui ont des vues sur
le château. Des échauguettes C occupent les angles rentrants des tours
avec les courtines, et peuvent recevoir des arquebusiers dont le tir
flanque les escarpes. De plus, de petites pièces placées dans des étages
voûtés et suffisamment aérés enfilent les fossés à la base et vers le
sommet des talus des tours.
La figure 40 donne la perspective d'une des demi-lunes avec son parapet
relevé en E pour couvrir la plate-forme contre les vues d'enfilade des
hauteurs voisines. On observera, dans cette figure, le bec saillant qui
renforce la demi-lune sur sa face, et qui couvre une partie de l'angle
mort dont l'assiégeant pourrait profiter, car ces demi-lunes sont
incomplétement flanquées par les tours d'angle.
Les plates-formes ne sont pas assez spacieuses pour pouvoir garnir à la
fois toutes les embrasures par de grosses pièces de canon. L'ingénieur
comptait, ou ne mettre en batterie que des fauconneaux, ou changer les
pièces de place au besoin.
«De grandes précautions sont prises contre la mine, dit M. le capitaine
Ratheau[118]; une galerie règne le long des quatre courtines, en avant
des souterrains, et de distance en distance sont des amorces de galerie
d'écoute ingénieusement disposées.»
TOURS-RÉDUITS _tenant lieu de donjons ou dépendant de donjons._--Les
plus anciens donjons ne sont guère que de grosses tours voisines de l'un
des fronts du château féodal, commandant les dehors du côté attaquable
et tous les ouvrages de la forteresse, avec sortie particulière sur les
dehors et porte donnant dans la cour du château (voyez ARCHITECTURE
MILITAIRE, CHÂTEAU, DONJON). Mais certaines places fortes possédaient
des réduits qui doivent être plutôt considérés comme des tours
dominantes et indépendantes que comme des donjons. Puis, vers la fin du
XIIIe siècle, les donjons devenant de véritables logis, renfermant les
services propres à l'habitation, sont renforcés souvent de tours
formidables qui commandent les dehors, protégent ces logis et deviennent
au besoin des réduits pouvant tenir encore, si le donjon était en partie
ruiné par la sape ou l'incendie.
On voit encore à Compiègne les restes d'une grosse tour du commencement
du XIIe siècle, voisine de l'ancien pont sur lequel passa Jeanne Darc le
jour où elle fut prise par les Anglais, et qui est un de ces ouvrages
servant de réduit le long d'une enceinte. À Villeneuve-sur-Yonne il
existe également, sur le front opposé à la rivière, une grosse tour
cylindrique indépendante, qui servait de réduit et commandait la
campagne. Cette tour appartient au XIIIe siècle. Le château de
Carcassonne possède, sur le front qui fait face au dehors, du côté de la
Barbacane et de l'Aude, deux tours sur plans quadrangulaires presque
juxtaposées, qui tenaient lieu de donjon; ces tours datent du XIIe
siècle et furent encore surélevées à la fin du XIIIe (voyez ARCHITECTURE
MILITAIRE, fig. 12 et 13). Le château (palais) des papes, à Avignon, ne
possède pas, à proprement parler, de donjon, mais plusieurs
tours-réduits qui commandent les dehors et la forteresse et qui datent
du XIVe siècle. Il est donc nécessaire de distinguer, dans cet article,
les tours-réduits tenant à des enceintes, des tours-réduits tenant à des
châteaux et des tours tenant à des donjons. Nous nous occuperons d'abord
des premières.
C'est encore à l'enceinte de la cité de Carcassonne qu'il faut recourir
pour trouver les exemples les mieux caractérisés de ces tours, sortes de
donjons appuyant un front. Le long de la première enceinte de cette
cité, vers le sud-est, il existe une grosse tour cylindrique presque
entièrement détachée de cette enceinte, et qui a nom, tour de la Vade ou
du Papegay[119]. Elle est bâtie sur un saillant et en face de la partie
la plus élevée du plateau qui, de ce côté, fait face aux remparts. Sa
base est flanquée par un redan de la courtine et par la tour que nous
avons donnée dans cet article[120]. Elle domine de beaucoup les
alentours, est complétement fermée, et n'était commandée que par la tour
qui, derrière elle, appartient à l'enceinte intérieure. Elle renferme
cinq étages, dont trois sont voûtés. Son crénelage supérieur était, en
cas de guerre, garni de hourds[121]. Le sol de l'étage inférieur est un
peu au-dessus du niveau du fond du fossé. Cet étage inférieur possède un
puits.
Nous donnons les plans des étages de cette tour figure 41.
L'étage A est à rez-de-chaussée pour le chemin militaire des lices L,
entre les deux enceintes de la cité. Le chemin de ronde des courtines de
l'enceinte extérieure est en _c_, le fossé en F. De la route militaire
L, on monte sur le chemin de ronde par un degré d'une dizaine de marches
_d_, puis on se trouve en face de l'unique porte de la tour _e_ qui
donne entrée dans la salle voûtée S. En prenant l'escalier _f_, on
descend à l'étage inférieur B, également voûté. Cet escalier débouche en
_g'_. Une trémie, établie de _g'_ en _g_, permet de monter, au moyen
d'un treuil de l'eau ou des provisions au niveau du sol du
rez-de-chaussée. Le puits est en _p_. Cette cave n'est éclairée que par
deux soupiraux relevés _i_. De la salle du rez-de-chaussée S, en prenant
l'escalier _k_, on monte à la salle du premier étage S', où l'on
débouche en _l_. Cette salle S', voûtée, possède une cheminée _m_ et est
éclairée pàr quatre meurtrières et une baie relevée. De cette salle S'',
en prenant l'escalier _n_, on monte à la salle du second étage S'',
couverte par un plancher; cet escalier débouche en _o_. En reprenant le
degré _q_, on arrive au crénelage supérieur. Ce second étage possède
quatre fenêtres et des latrines en _t_. On remarquera que la salle du
rez-de-chaussée S est percée de sept meurtrières qui enfilent la crête
de la contrescarpe du fossé. Si nous faisons une section sur _ab_, et
que nous prenions la partie de cette section du côté des lices, nous
obtenons la coupe figure 42, coupe qui permet de se rendre compte de la
disposition de toutes les issues des escaliers. Le niveau du fond du
fossé est en N et les niveaux des crénelages des courtines en R. En E
est tracé le plan du crénelage supérieur, au sol duquel on arrive par
l'escalier _h_. Des hourds étaient disposés tout autour de ce crénelage,
ainsi que nous l'avons indiqué partiellement en VV'. Par les fenêtres
_rr_ (voyez en D, fig. 41), le poste enfermé dans la tour voyait les
parties supérieures de l'enceinte intérieure et communiquait ou recevait
des avis. Trente hommes pouvaient facilement loger dans cette tour, y
amasser des provisions pour longtemps, avoir de l'eau et faire la
cuisine. C'était donc un réduit se défendant encore si l'enceinte
extérieure tombait au pouvoir de l'assiégeant. La seule entrée, étroite,
était barricadée et fermée avec des barres épaisses.
La tour du Trésau, de la même cité de Carcassonne, attachée à l'enceinte
intérieure et qui dépend des ouvrages dus à Philippe le Hardi, est aussi
un réduit. Nous donnons cette belle tour à l'article CONSTRUCTION fig.
149, 150, 151, 152, 153 et 154.
La tour du Trésau domine de beaucoup les courtines, et, de plus, elle
est munie de deux guettes qui permettaient de découvrir tous les abords
de la cité de ce côté, le château, la tour du coin ouest au saillant
opposé, et tout le front du nord (voyez le plan de la cité, ARCHITECTURE
MILITAIRE, fig. 11[122]).
Il serait superflu de fournir un grand nombre d'exemples de ces tours,
qui ne diffèrent des tours flanquantes fermées que par leur hauteur et
leur diamètre relativement plus fort. Les enceintes bien défendues
possédaient toujours un certain nombre de tours-réduits plus ou moins
considérable, en raison de leur étendue; quelques enceintes d'un
développement peu considérable n'en possédaient parfois qu'une seule.
Telle est l'enceinte de Villeneuve-sur-Yonne. Cette tour remplaçait
alors le château et était entourée d'une chemise. Les tours dépendant de
châteaux et tenant lieu de donjons présentent, au contraire, comme les
donjons eux-mêmes, une grande variété de formes. Les unes sont
indépendantes, peuvent au besoin s'isoler, possèdent une chemise, ont
leur porte relevée au-dessus du sol extérieur; les autres sont comme le
réduit du donjon et y tiennent par un point: elles sont au donjon ce que
celui-ci est au château. Il ne faut pas perdre de vue la véritable
fonction du donjon, qui est l'habitation du seigneur; or il est fort
rare de trouver des donjons qui, comme ceux du Louvre et de Coucy, ne se
composent que d'une grosse tour sans aucune dépendance. Nous voyons que
les donjons normands, par exemple ceux du Berry, du Poitou, consistent
habituellement, jusqu'au XIIIe siècle, en un gros logis quadrangulaire
divisé à chaque étage en deux salles. Ce donjon était toujours
l'habitation seigneuriale. Les donjons du Louvre et de Coucy sont des
exceptions, et ne servaient de logis seigneurial qu'en temps de guerre
(voy. DONJON).
Dans tous les châteaux de quelque importance, il est une partie plus
forte, dont les murailles sont plus épaisses, qui domine les autres
ouvrages; partie qui est réellement le donjon. Ou ce donjon est renforcé
d'une tour plus haute et plus forte que les tours de flanquements; ou
bien, à côté de la partie du château qui était le plus spécialement
réservée à l'habitation du seigneur, est une tour isolée qui devient, en
cas de siége, le réduit dans lequel le seigneur se retire avec ses
fidèles, sa famille et ce qu'il possède de plus précieux. Enfermé dans
cette tour, il surveille les dehors (car ces ouvrages sont élevés sur le
point le plus accessible); il contient sa garnison et peut soutenir un
second siége lorsque le château proprement dit est pris. Si le château
n'occupait pas une assez grande surface de terrains propres à recevoir
des bâtiments pour les gens de la garnison, une cour, un logis pour le
seigneur ou donjon complet, s'il avait peu d'étendue, en temps ordinaire
le seigneur et les siens occupaient le logis; en temps de guerre, il
appelait les hommes liges, ceux qui lui devaient le service militaire,
il recrutait des gens de guerre soldés, et se retirait, lui et ses
proches, dans une tour, la plus forte, qui devenait ainsi le donjon.
Nous trouvons la trace bien évidente de cet usage jusqu'au XIVe siècle,
dans les places fortes intéressantes, mais petites, de la Guyenne. Plus
anciennement, dans des châteaux de l'Île-de-France d'une médiocre
étendue, nous pouvons également reconnaître cette disposition. À peine
si les caractères effacés de notre siècle nous permettent de comprendre
la vie, en temps de guerre, d'un seigneur possesseur de fiefs
considérables et d'une belle et grande habitation seigneuriale; mais
combien nous sommes loin de nous représenter exactement l'énergie morale
et physique de ces châtelains possesseurs de forteresses peu étendues,
et dans lesquelles, cependant, ils n'hésitaient pas, au besoin, à se
défendre contre des voisins dix fois plus puissants qu'eux. Dans ces
places resserrées, le châtelain, entouré d'un petit nombre de vassaux
sur la fidélité desquels il pouvait toujours compter, s'enfermait dans
la tour maîtresse, et de là devait pourvoir à la défense extérieure,
prévoir les trahisons, et inspirer assez de crainte et de respect à sa
garnison pour qu'elle ne fût pas tentée de l'abandonner. Alors (ce fait
se présentait-il souvent) le châtelain et quelques fidèles, les ponts
coupés, les herses baissées, les portes et fenêtres barricadées, enclos
dans ce dernier refuge, se défendaient à outrance jusqu'à ce que les
vivres vinssent à manquer.
Ce système de réduit, propre à une défense extrême, est adopté d'une
manière absolue dans la grosse tour éventrée du château de Montépilloy,
près de Senlis. D'un côté, cette tour donnait sur la baille du château,
de l'autre sur le château lui-même, qui avait peu d'étendue[123]. Nous
parlons ici du château tel qu'il existait au XIIe siècle avant les
adjonctions et modifications que lui fit subir Louis d'Orléans.
Nous donnons (fig. 43) le plan du premier étage de cette tour, au niveau
duquel s'ouvrait la seule poterne donnant entrée dans l'intérieur. En A
est la porte qui permet de descendre, par un escalier voûté, dans
l'épaisseur du cylindre, à l'étage inférieur; en B, la porte qui, par un
long degré, également voûté, donne accès au second étage en C, et à la
chambre D de la herse et du mâchicoulis de la poterne. En continuant
l'ascension par le degré, on arrive au troisième étage. La poterne P est
donc relevée au-dessus du sol extérieur de toute la hauteur du
rez-de-chaussée. On n'y arrive que par une passerelle de bois facile à
détruire. Cette poterne était fermée au moyen d'une grille, d'une herse,
d'un mâchicoulis et d'un vantail barré. Une petite chambre E, propre à
contenir deux hommes, est percée d'une meurtrière oblique qui enfile le
tablier de la passerelle. Ce tablier était percé d'une trappe, par
laquelle, au moyen d'une échelle, on descendait, défilé par la pile du
pont, sur le chemin de ronde de la chemise G. L'intervalle entre cette
chemise et la tour formait donc comme un fossé[124].
La coupe faite sur _ab_ (fig. 44) montre en A la tour de Montépilloy
telle qu'elle existait au XIIe siècle, et en B avec les modifications
qui furent apportées aux défenses, en 1400, dans les parties
supérieures[125]. On voit en C la coupe de la chemise, en P la coupe de
la poterne, et en D celle de la chambre de la herse et du mâchicoulis
au-dessus de cette poterne. On observera que le rez-de-chaussée est
voûté, ainsi que l'étage au-dessus, au moyen d'arcs ogives à section
rectangulaire reposant sur cinq piles. Cette salle voûtée supérieure est
divisée par un plancher, c'est le second étage. Le troisième étage, dans
lequel on débouche par la porte I, est resté tel qu'il était au XIIe
siècle, seulement au XVe siècle on entailla sa muraille sur un point
pour y loger un escalier à vis qui était destiné à monter au quatrième
étage et à l'étage crénelé, avec mâchicoulis, M. La hauteur de
l'ancienne tour ne dépassait pas le niveau N. Alors les hourds H
donnaient une plongée en dehors de la chemise, comme l'indique la ligne
ponctuée. Ce quatrième étage était destiné à l'approvisionnement des
projectiles et à la défense supérieure qui se faisait par une série
d'arcades dont on distingue quelques restes englobés dans la maçonnerie
de 1400; arcades qui mettaient la salle supérieure en communication avec
les hourds. Cette défense n'ayant pas paru avoir un commandement
suffisant, en 1400 on suréleva cet étage à arcades; on le voûta en V, et
l'on établit sur cette voûte une plate-forme avec crénelage et
mâchicoulis M dont la plongée permettait de battre le pied de l'escarpe
de la chemise, ainsi que l'indique, de ce côté, la ligne ponctuée. Il
est clair que les passerelles S qui mettaient la tour en communication
avec le château pouvaient être enlevées facilement. En E est figurée
l'échelle qui, de la trappe de cette passerelle, permettait de descendre
derrière la pile par le chemin de ronde de la chemise.
La figure 45 donne le développement de l'intérieur de la tour de
Montépilloy de _e_ en _f_ (voyez au plan, fig. 43). Les escaliers, pris
aux dépens de l'épaisseur du mur cylindrique, sont indiqués par des
lignes ponctuées. En A est la poterne, et en B, au-dessus, la chambre de
la herse et du mâchicoulis. En C, les arcades qui, de l'étage supérieur,
donnaient sur la galerie des hourds avant la sur-élévation du XVe siècle.
Cette construction est bien faite, en assises réglées de 0m,32 de
hauteur (un pied), et tout l'ouvrage serait intact si l'on n'avait pas
fait sauter à la mine la moitié environ du cylindre. Heureusement la
partie conservée est celle qui présente le plus d'intérêt, en ce qu'elle
renferme les escaliers de la poterne. Naturellement on a fait sauter de
préférence les parties qui regardaient l'extérieur, lorsqu'on a voulu
démanteler le château.
On comprend, quand on visite le château de Montépilloy, pourquoi Louis
d'Orléans jugea nécessaire de surélever la tour et de la terminer par
une plate-forme.
Possesseur du duché de Valois, prétendant faire de ce territoire un
vaste réseau militaire propre à dominer Paris, il était important
d'avoir près de Senlis, sur la route de la capitale, un point
d'observation qui pût découvrir le parcours de cette route depuis sa
sortie de Senlis jusqu'à Crespy. Or, on ne pouvait mieux choisir ce
point d'observation qui, occupé par une garnison sur une hauteur,
permettait de couper le passage à tout corps d'armée débouchant de
Senlis. Cette garnison avait d'ailleurs la certitude d'être soutenue par
les troupes enfermées dans Crespy, Béthisy, Vez et Pierrefonds, si ce
corps d'armée tentait de forcer le passage. Les gens sortis de
Montépilloy n'avaient point à s'inquiéter s'ils étaient coupés eux-mêmes
de leur château, puisqu'ils pouvaient battre en retraite jusqu'à Crespy,
et plus loin encore, en défendant pied à pied la route qui pénètre au
coeur du Valois. Mais pour que ces obstacles fussent efficaces, il
fallait avoir le temps: 1º de se mettre en travers de la route ou sur
ses flancs, au moment où une armée envahissante sortait de Senlis; 2º de
prévenir par des signaux ou des émissaires les garnisons des châteaux de
Crespy et de Béthisy situés chacun à huit kilomètres de Montépilloy,
afin de se faire appuyer sur les flancs.
Or, pour prendre ces dispositions militaires, il était d'une grande
importance de donner à la tour de Montépilloy la hauteur que nous lui
connaissons.
Il faut considérer que l'élévation de ces sortes de tours tenait bien
plus de leur situation stratégique que de leur défense propre. On fait
habituellement trop bon marché des dispositions stratégiques dans les
forteresses du moyen âge. On les étudie séparément, avec plus ou moins
d'attention, mais on tient peu compte de l'appui qu'elles se prêtaient
pour défendre un territoire appartenant à un même suzerain ou à des
seigneurs alliés en vue d'une défense commune, fait qui se présentait
souvent. La fréquence des luttes entre châtelains n'empêchait point
qu'ils ne se réunissent, à un moment donné, contre un envahisseur; et ce
fait s'est présenté notamment lors du voyage de saint Louis dans la
vallée du Rhône pour se rendre à Aigues-Mortes. Ce prince réduisit les
petites forteresses qui commandaient le fleuve, et dont les possesseurs
se défendirent tous contre son corps d'armée, bien que ces châtelains
fussent perpétuellement en guerre les uns avec les autres.
Pour ne parler que d'une contrée qui a conservé un grand nombre de
restes féodaux, le Valois, on remarquera que les postes militaires
éiaient disposés en vue d'une défense commune au besoin, bien avant la
suzeraineté de Louis d'Orléans, et que ce prince ne fit qu'améliorer et
compléter une situation stratégique déjà forte.
Le Valois était borné au nord-ouest et au nord par les cours de l'Oise,
de l'Aisne et de la Vesle, au sud-est par la rivière d'Ourcq, au sud par
la Marne. Il n'était largement ouvert que du côté de Paris, au
sud-ouest, de Gesvres à Creil. Or, le château de Montépilloy est placé
en vedette entre ces deux points, sur la route de Paris passant par
Senlis; il s'appuyait sur le château de Nanteuil-le-Haudouin, sur la
route de Paris à Villers-Cotterets, et qui se reliait au château de
Gesvres, sur l'Ourcq. C'était une première ligne de défense couvrant les
frontières les plus ouvertes du duché. En arrière, était une seconde
ligne de places s'appuyant à l'Oise et suivant le petit cours d'eau de
l'Automne: Verberie, Béthisy, Crespy, Vez, Villers-Cotterets, la
Ferté-Milon sur l'Ourcq, et Louvry au delà. Derrière ces deux lignes,
Louis d'Orléans établit, comme réduit seigneurial, la place de
Pierrefonds, dans une excellente position. Des tours isolées furent
élevées ou d'anciens châteaux augmentés sur les bords de l'Aisne et de
l'Ourcq. Le passage de la Champagne en Valois, entre ces deux rivières,
était commandé par les châteaux d'Ouchy, sur l'Ourcq, et de Braisne, sur
la Vesle, couverts par la forêt de Daule.
Au nord, en dehors du Valois, dans le Vermandois, Louis d'Orléans avait
acheté et restauré la place de Coucy, qui couvrait le cours de l'Aisne.
Tous ces châteaux (Coucy excepté) étaient mis en communication par les
vues directes qu'ils avaient les uns sur les autres au moyen de ces
hautes tours, ou par des postes intermédiaires. C'est ainsi, par
exemple, que le château de Pierrefonds était mis en communication de
signaux avec celui de Villers-Cotterets par la grosse tour de Réalmont,
dont on voit encore les restes sur le point culminant de la forêt de
Villers-Cotterets.
Les expéditions tentées par Louis d'Orléans, et qui n'eurent qu'un
médiocre succès, ne prouveraient pas en faveur des talents militaires de
ce prince, mais il est certain que lorsqu'il résolut de s'établir dans
le Valois de manière à se rendre maître du pouvoir et à dominer Paris,
il dut s'adresser à un homme habile, car ces mesures furent prises avec
une connaissance parfaite des localités et le coup d'oeil d'un
stratégiste. Aussi le premier acte du duc de Bourgogne, après
l'assassinat du duc d'Orléans, fut-il d'envoyer des troupes dans le
Valois, pour mettre la main sur ce réseau formidable de places fortes.
Ainsi donc il ne faut pas confondre le donjon proprement dit, ou
habitation seigneuriale, dernier réduit d'une garnison, avec ces tours
qui, indépendamment de ces qualités, ont été élevées suivant une
disposition stratégique, afin d'établir des communications entre les
diverses places d'une province, et de fournir les moyens à des garnisons
isolées de concerter leurs efforts.