Voisine de Perpignan, la place de Salces est située entre l'étang de

Leucate et les montagnes; elle commande ainsi le passage du Roussillon

en Catalogne. Bâtie avec un grand soin, elle consiste en un

parallélogramme flanqué aux angles de quatre tours. Deux demi-lunes

couvrent deux des fronts. Un donjon occupe le troisième, et une

demi-lune forme saillant sur un des angles. Les ouvrages sont casematés;

les tours et demi-lunes couronnées par des plates-formes pour recevoir

de l'artillerie. De petites bouches à feu étaient en outre mises en

batterie dans les étages inférieurs des tours pour enfiler les fossés.

Les ouvrages que nous désignons comme des demi-lunes sont de véritables

tours isolées porte-flancs, ouvertes à la gorge et réunies aux casemates

des courtines par des caponnières, ou galeries couvertes, percées

d'embrasures pour de la mousqueterie[116]. Un fossé de 15 mètres de

largeur environ sur 7 mètres de profondeur circonscrit tout le château.

Ce fossé, qui peut être inondé jusqu'au niveau de la cour du château et

même au-dessus, est mis en communication avec le château par des

poternes étroites. En outre, d'autres issues ouvertes dans la

contrescarpe donnaient vraisemblablement sur les dehors, car dans la

légende jointe au plan du château de Salces donné par le chevalier de

Beaulieu[117], on lit: «Il y a plus de logement soubs terre, dans ce

château, qu'il n'y en a dehors; car il est casematé et contre-miné

partout, et l'on passe par dessoubs les fossés pour aller dans les

dehors...» On ne passait certainement pas _sous la cunette_ des fossés

qui étaient inondés, mais on passait au fond du fossé, dans des galeries

casematées qui communiquaient à un chemin couvert pratiqué derrière la

contrescarpe; chemin couvert dont on retrouve certaines galeries

creusées sur le fossé et de là sur les dehors, protégés par des ouvrages

de terre avancés.

Mais ce qui donne à l'étude des tours du château de Salces un intérêt

marqué, c'est la manière dont elles sont disposées pour abriter les

défenseurs. En effet, la place de Salces, barrant la route entre l'étang

de Leucate et les derniers contre-forts des Corbières, est dominée par

ces hauteurs. Les tours, les courtines, les demi-lunes sont soumises à

des vues de revers et d'enfilade.

C'est en exhaussant les parapets des tours du côté dangereux et en

établissant à la gorge des tours opposées des parados, que l'ingénieur a

couvert les plates-formes. L'exhaussement des parapets du côté de la

montagne met les embrasures à couvert, tandis que celles du côté opposé

sont à ciel ouvert.

La figure 39 présente à vol d'oiseau la perspective d'une de ces tours.

On voit en A le parapet exhaussé défilant les canonniers et les pièces

placés sur la plate-forme, ainsi que le ferait un cavalier ou une

traverse. Les courtines, construites seulement pour de la mousqueterie,

ne sont pas munies d'embrasures, mais possèdent une banquette B et

relèvent leurs parapets en face des terrains élevés qui ont des vues sur

le château. Des échauguettes C occupent les angles rentrants des tours

avec les courtines, et peuvent recevoir des arquebusiers dont le tir

flanque les escarpes. De plus, de petites pièces placées dans des étages

voûtés et suffisamment aérés enfilent les fossés à la base et vers le

sommet des talus des tours.

La figure 40 donne la perspective d'une des demi-lunes avec son parapet

relevé en E pour couvrir la plate-forme contre les vues d'enfilade des

hauteurs voisines. On observera, dans cette figure, le bec saillant qui

renforce la demi-lune sur sa face, et qui couvre une partie de l'angle

mort dont l'assiégeant pourrait profiter, car ces demi-lunes sont

incomplétement flanquées par les tours d'angle.

Les plates-formes ne sont pas assez spacieuses pour pouvoir garnir à la

fois toutes les embrasures par de grosses pièces de canon. L'ingénieur

comptait, ou ne mettre en batterie que des fauconneaux, ou changer les

pièces de place au besoin.

«De grandes précautions sont prises contre la mine, dit M. le capitaine

Ratheau[118]; une galerie règne le long des quatre courtines, en avant

des souterrains, et de distance en distance sont des amorces de galerie

d'écoute ingénieusement disposées.»

TOURS-RÉDUITS _tenant lieu de donjons ou dépendant de donjons._--Les

plus anciens donjons ne sont guère que de grosses tours voisines de l'un

des fronts du château féodal, commandant les dehors du côté attaquable

et tous les ouvrages de la forteresse, avec sortie particulière sur les

dehors et porte donnant dans la cour du château (voyez ARCHITECTURE

MILITAIRE, CHÂTEAU, DONJON). Mais certaines places fortes possédaient

des réduits qui doivent être plutôt considérés comme des tours

dominantes et indépendantes que comme des donjons. Puis, vers la fin du

XIIIe siècle, les donjons devenant de véritables logis, renfermant les

services propres à l'habitation, sont renforcés souvent de tours

formidables qui commandent les dehors, protégent ces logis et deviennent

au besoin des réduits pouvant tenir encore, si le donjon était en partie

ruiné par la sape ou l'incendie.

On voit encore à Compiègne les restes d'une grosse tour du commencement

du XIIe siècle, voisine de l'ancien pont sur lequel passa Jeanne Darc le

jour où elle fut prise par les Anglais, et qui est un de ces ouvrages

servant de réduit le long d'une enceinte. À Villeneuve-sur-Yonne il

existe également, sur le front opposé à la rivière, une grosse tour

cylindrique indépendante, qui servait de réduit et commandait la

campagne. Cette tour appartient au XIIIe siècle. Le château de

Carcassonne possède, sur le front qui fait face au dehors, du côté de la

Barbacane et de l'Aude, deux tours sur plans quadrangulaires presque

juxtaposées, qui tenaient lieu de donjon; ces tours datent du XIIe

siècle et furent encore surélevées à la fin du XIIIe (voyez ARCHITECTURE

MILITAIRE, fig. 12 et 13). Le château (palais) des papes, à Avignon, ne

possède pas, à proprement parler, de donjon, mais plusieurs

tours-réduits qui commandent les dehors et la forteresse et qui datent

du XIVe siècle. Il est donc nécessaire de distinguer, dans cet article,

les tours-réduits tenant à des enceintes, des tours-réduits tenant à des

châteaux et des tours tenant à des donjons. Nous nous occuperons d'abord

des premières.

C'est encore à l'enceinte de la cité de Carcassonne qu'il faut recourir

pour trouver les exemples les mieux caractérisés de ces tours, sortes de

donjons appuyant un front. Le long de la première enceinte de cette

cité, vers le sud-est, il existe une grosse tour cylindrique presque

entièrement détachée de cette enceinte, et qui a nom, tour de la Vade ou

du Papegay[119]. Elle est bâtie sur un saillant et en face de la partie

la plus élevée du plateau qui, de ce côté, fait face aux remparts. Sa

base est flanquée par un redan de la courtine et par la tour que nous

avons donnée dans cet article[120]. Elle domine de beaucoup les

alentours, est complétement fermée, et n'était commandée que par la tour

qui, derrière elle, appartient à l'enceinte intérieure. Elle renferme

cinq étages, dont trois sont voûtés. Son crénelage supérieur était, en

cas de guerre, garni de hourds[121]. Le sol de l'étage inférieur est un

peu au-dessus du niveau du fond du fossé. Cet étage inférieur possède un

puits.

Nous donnons les plans des étages de cette tour figure 41.

L'étage A est à rez-de-chaussée pour le chemin militaire des lices L,

entre les deux enceintes de la cité. Le chemin de ronde des courtines de

l'enceinte extérieure est en _c_, le fossé en F. De la route militaire

L, on monte sur le chemin de ronde par un degré d'une dizaine de marches

_d_, puis on se trouve en face de l'unique porte de la tour _e_ qui

donne entrée dans la salle voûtée S. En prenant l'escalier _f_, on

descend à l'étage inférieur B, également voûté. Cet escalier débouche en

_g'_. Une trémie, établie de _g'_ en _g_, permet de monter, au moyen

d'un treuil de l'eau ou des provisions au niveau du sol du

rez-de-chaussée. Le puits est en _p_. Cette cave n'est éclairée que par

deux soupiraux relevés _i_. De la salle du rez-de-chaussée S, en prenant

l'escalier _k_, on monte à la salle du premier étage S', où l'on

débouche en _l_. Cette salle S', voûtée, possède une cheminée _m_ et est

éclairée pàr quatre meurtrières et une baie relevée. De cette salle S'',

en prenant l'escalier _n_, on monte à la salle du second étage S'',

couverte par un plancher; cet escalier débouche en _o_. En reprenant le

degré _q_, on arrive au crénelage supérieur. Ce second étage possède

quatre fenêtres et des latrines en _t_. On remarquera que la salle du

rez-de-chaussée S est percée de sept meurtrières qui enfilent la crête

de la contrescarpe du fossé. Si nous faisons une section sur _ab_, et

que nous prenions la partie de cette section du côté des lices, nous

obtenons la coupe figure 42, coupe qui permet de se rendre compte de la

disposition de toutes les issues des escaliers. Le niveau du fond du

fossé est en N et les niveaux des crénelages des courtines en R. En E

est tracé le plan du crénelage supérieur, au sol duquel on arrive par

l'escalier _h_. Des hourds étaient disposés tout autour de ce crénelage,

ainsi que nous l'avons indiqué partiellement en VV'. Par les fenêtres

_rr_ (voyez en D, fig. 41), le poste enfermé dans la tour voyait les

parties supérieures de l'enceinte intérieure et communiquait ou recevait

des avis. Trente hommes pouvaient facilement loger dans cette tour, y

amasser des provisions pour longtemps, avoir de l'eau et faire la

cuisine. C'était donc un réduit se défendant encore si l'enceinte

extérieure tombait au pouvoir de l'assiégeant. La seule entrée, étroite,

était barricadée et fermée avec des barres épaisses.

La tour du Trésau, de la même cité de Carcassonne, attachée à l'enceinte

intérieure et qui dépend des ouvrages dus à Philippe le Hardi, est aussi

un réduit. Nous donnons cette belle tour à l'article CONSTRUCTION fig.

149, 150, 151, 152, 153 et 154.

La tour du Trésau domine de beaucoup les courtines, et, de plus, elle

est munie de deux guettes qui permettaient de découvrir tous les abords

de la cité de ce côté, le château, la tour du coin ouest au saillant

opposé, et tout le front du nord (voyez le plan de la cité, ARCHITECTURE

MILITAIRE, fig. 11[122]).

Il serait superflu de fournir un grand nombre d'exemples de ces tours,

qui ne diffèrent des tours flanquantes fermées que par leur hauteur et

leur diamètre relativement plus fort. Les enceintes bien défendues

possédaient toujours un certain nombre de tours-réduits plus ou moins

considérable, en raison de leur étendue; quelques enceintes d'un

développement peu considérable n'en possédaient parfois qu'une seule.

Telle est l'enceinte de Villeneuve-sur-Yonne. Cette tour remplaçait

alors le château et était entourée d'une chemise. Les tours dépendant de

châteaux et tenant lieu de donjons présentent, au contraire, comme les

donjons eux-mêmes, une grande variété de formes. Les unes sont

indépendantes, peuvent au besoin s'isoler, possèdent une chemise, ont

leur porte relevée au-dessus du sol extérieur; les autres sont comme le

réduit du donjon et y tiennent par un point: elles sont au donjon ce que

celui-ci est au château. Il ne faut pas perdre de vue la véritable

fonction du donjon, qui est l'habitation du seigneur; or il est fort

rare de trouver des donjons qui, comme ceux du Louvre et de Coucy, ne se

composent que d'une grosse tour sans aucune dépendance. Nous voyons que

les donjons normands, par exemple ceux du Berry, du Poitou, consistent

habituellement, jusqu'au XIIIe siècle, en un gros logis quadrangulaire

divisé à chaque étage en deux salles. Ce donjon était toujours

l'habitation seigneuriale. Les donjons du Louvre et de Coucy sont des

exceptions, et ne servaient de logis seigneurial qu'en temps de guerre

(voy. DONJON).

Dans tous les châteaux de quelque importance, il est une partie plus

forte, dont les murailles sont plus épaisses, qui domine les autres

ouvrages; partie qui est réellement le donjon. Ou ce donjon est renforcé

d'une tour plus haute et plus forte que les tours de flanquements; ou

bien, à côté de la partie du château qui était le plus spécialement

réservée à l'habitation du seigneur, est une tour isolée qui devient, en

cas de siége, le réduit dans lequel le seigneur se retire avec ses

fidèles, sa famille et ce qu'il possède de plus précieux. Enfermé dans

cette tour, il surveille les dehors (car ces ouvrages sont élevés sur le

point le plus accessible); il contient sa garnison et peut soutenir un

second siége lorsque le château proprement dit est pris. Si le château

n'occupait pas une assez grande surface de terrains propres à recevoir

des bâtiments pour les gens de la garnison, une cour, un logis pour le

seigneur ou donjon complet, s'il avait peu d'étendue, en temps ordinaire

le seigneur et les siens occupaient le logis; en temps de guerre, il

appelait les hommes liges, ceux qui lui devaient le service militaire,

il recrutait des gens de guerre soldés, et se retirait, lui et ses

proches, dans une tour, la plus forte, qui devenait ainsi le donjon.

Nous trouvons la trace bien évidente de cet usage jusqu'au XIVe siècle,

dans les places fortes intéressantes, mais petites, de la Guyenne. Plus

anciennement, dans des châteaux de l'Île-de-France d'une médiocre

étendue, nous pouvons également reconnaître cette disposition. À peine

si les caractères effacés de notre siècle nous permettent de comprendre

la vie, en temps de guerre, d'un seigneur possesseur de fiefs

considérables et d'une belle et grande habitation seigneuriale; mais

combien nous sommes loin de nous représenter exactement l'énergie morale

et physique de ces châtelains possesseurs de forteresses peu étendues,

et dans lesquelles, cependant, ils n'hésitaient pas, au besoin, à se

défendre contre des voisins dix fois plus puissants qu'eux. Dans ces

places resserrées, le châtelain, entouré d'un petit nombre de vassaux

sur la fidélité desquels il pouvait toujours compter, s'enfermait dans

la tour maîtresse, et de là devait pourvoir à la défense extérieure,

prévoir les trahisons, et inspirer assez de crainte et de respect à sa

garnison pour qu'elle ne fût pas tentée de l'abandonner. Alors (ce fait

se présentait-il souvent) le châtelain et quelques fidèles, les ponts

coupés, les herses baissées, les portes et fenêtres barricadées, enclos

dans ce dernier refuge, se défendaient à outrance jusqu'à ce que les

vivres vinssent à manquer.

Ce système de réduit, propre à une défense extrême, est adopté d'une

manière absolue dans la grosse tour éventrée du château de Montépilloy,

près de Senlis. D'un côté, cette tour donnait sur la baille du château,

de l'autre sur le château lui-même, qui avait peu d'étendue[123]. Nous

parlons ici du château tel qu'il existait au XIIe siècle avant les

adjonctions et modifications que lui fit subir Louis d'Orléans.

Nous donnons (fig. 43) le plan du premier étage de cette tour, au niveau

duquel s'ouvrait la seule poterne donnant entrée dans l'intérieur. En A

est la porte qui permet de descendre, par un escalier voûté, dans

l'épaisseur du cylindre, à l'étage inférieur; en B, la porte qui, par un

long degré, également voûté, donne accès au second étage en C, et à la

chambre D de la herse et du mâchicoulis de la poterne. En continuant

l'ascension par le degré, on arrive au troisième étage. La poterne P est

donc relevée au-dessus du sol extérieur de toute la hauteur du

rez-de-chaussée. On n'y arrive que par une passerelle de bois facile à

détruire. Cette poterne était fermée au moyen d'une grille, d'une herse,

d'un mâchicoulis et d'un vantail barré. Une petite chambre E, propre à

contenir deux hommes, est percée d'une meurtrière oblique qui enfile le

tablier de la passerelle. Ce tablier était percé d'une trappe, par

laquelle, au moyen d'une échelle, on descendait, défilé par la pile du

pont, sur le chemin de ronde de la chemise G. L'intervalle entre cette

chemise et la tour formait donc comme un fossé[124].

La coupe faite sur _ab_ (fig. 44) montre en A la tour de Montépilloy

telle qu'elle existait au XIIe siècle, et en B avec les modifications

qui furent apportées aux défenses, en 1400, dans les parties

supérieures[125]. On voit en C la coupe de la chemise, en P la coupe de

la poterne, et en D celle de la chambre de la herse et du mâchicoulis

au-dessus de cette poterne. On observera que le rez-de-chaussée est

voûté, ainsi que l'étage au-dessus, au moyen d'arcs ogives à section

rectangulaire reposant sur cinq piles. Cette salle voûtée supérieure est

divisée par un plancher, c'est le second étage. Le troisième étage, dans

lequel on débouche par la porte I, est resté tel qu'il était au XIIe

siècle, seulement au XVe siècle on entailla sa muraille sur un point

pour y loger un escalier à vis qui était destiné à monter au quatrième

étage et à l'étage crénelé, avec mâchicoulis, M. La hauteur de

l'ancienne tour ne dépassait pas le niveau N. Alors les hourds H

donnaient une plongée en dehors de la chemise, comme l'indique la ligne

ponctuée. Ce quatrième étage était destiné à l'approvisionnement des

projectiles et à la défense supérieure qui se faisait par une série

d'arcades dont on distingue quelques restes englobés dans la maçonnerie

de 1400; arcades qui mettaient la salle supérieure en communication avec

les hourds. Cette défense n'ayant pas paru avoir un commandement

suffisant, en 1400 on suréleva cet étage à arcades; on le voûta en V, et

l'on établit sur cette voûte une plate-forme avec crénelage et

mâchicoulis M dont la plongée permettait de battre le pied de l'escarpe

de la chemise, ainsi que l'indique, de ce côté, la ligne ponctuée. Il

est clair que les passerelles S qui mettaient la tour en communication

avec le château pouvaient être enlevées facilement. En E est figurée

l'échelle qui, de la trappe de cette passerelle, permettait de descendre

derrière la pile par le chemin de ronde de la chemise.

La figure 45 donne le développement de l'intérieur de la tour de

Montépilloy de _e_ en _f_ (voyez au plan, fig. 43). Les escaliers, pris

aux dépens de l'épaisseur du mur cylindrique, sont indiqués par des

lignes ponctuées. En A est la poterne, et en B, au-dessus, la chambre de

la herse et du mâchicoulis. En C, les arcades qui, de l'étage supérieur,

donnaient sur la galerie des hourds avant la sur-élévation du XVe siècle.

Cette construction est bien faite, en assises réglées de 0m,32 de

hauteur (un pied), et tout l'ouvrage serait intact si l'on n'avait pas

fait sauter à la mine la moitié environ du cylindre. Heureusement la

partie conservée est celle qui présente le plus d'intérêt, en ce qu'elle

renferme les escaliers de la poterne. Naturellement on a fait sauter de

préférence les parties qui regardaient l'extérieur, lorsqu'on a voulu

démanteler le château.

On comprend, quand on visite le château de Montépilloy, pourquoi Louis

d'Orléans jugea nécessaire de surélever la tour et de la terminer par

une plate-forme.

Possesseur du duché de Valois, prétendant faire de ce territoire un

vaste réseau militaire propre à dominer Paris, il était important

d'avoir près de Senlis, sur la route de la capitale, un point

d'observation qui pût découvrir le parcours de cette route depuis sa

sortie de Senlis jusqu'à Crespy. Or, on ne pouvait mieux choisir ce

point d'observation qui, occupé par une garnison sur une hauteur,

permettait de couper le passage à tout corps d'armée débouchant de

Senlis. Cette garnison avait d'ailleurs la certitude d'être soutenue par

les troupes enfermées dans Crespy, Béthisy, Vez et Pierrefonds, si ce

corps d'armée tentait de forcer le passage. Les gens sortis de

Montépilloy n'avaient point à s'inquiéter s'ils étaient coupés eux-mêmes

de leur château, puisqu'ils pouvaient battre en retraite jusqu'à Crespy,

et plus loin encore, en défendant pied à pied la route qui pénètre au

coeur du Valois. Mais pour que ces obstacles fussent efficaces, il

fallait avoir le temps: 1º de se mettre en travers de la route ou sur

ses flancs, au moment où une armée envahissante sortait de Senlis; 2º de

prévenir par des signaux ou des émissaires les garnisons des châteaux de

Crespy et de Béthisy situés chacun à huit kilomètres de Montépilloy,

afin de se faire appuyer sur les flancs.

Or, pour prendre ces dispositions militaires, il était d'une grande

importance de donner à la tour de Montépilloy la hauteur que nous lui

connaissons.

Il faut considérer que l'élévation de ces sortes de tours tenait bien

plus de leur situation stratégique que de leur défense propre. On fait

habituellement trop bon marché des dispositions stratégiques dans les

forteresses du moyen âge. On les étudie séparément, avec plus ou moins

d'attention, mais on tient peu compte de l'appui qu'elles se prêtaient

pour défendre un territoire appartenant à un même suzerain ou à des

seigneurs alliés en vue d'une défense commune, fait qui se présentait

souvent. La fréquence des luttes entre châtelains n'empêchait point

qu'ils ne se réunissent, à un moment donné, contre un envahisseur; et ce

fait s'est présenté notamment lors du voyage de saint Louis dans la

vallée du Rhône pour se rendre à Aigues-Mortes. Ce prince réduisit les

petites forteresses qui commandaient le fleuve, et dont les possesseurs

se défendirent tous contre son corps d'armée, bien que ces châtelains

fussent perpétuellement en guerre les uns avec les autres.

Pour ne parler que d'une contrée qui a conservé un grand nombre de

restes féodaux, le Valois, on remarquera que les postes militaires

éiaient disposés en vue d'une défense commune au besoin, bien avant la

suzeraineté de Louis d'Orléans, et que ce prince ne fit qu'améliorer et

compléter une situation stratégique déjà forte.

Le Valois était borné au nord-ouest et au nord par les cours de l'Oise,

de l'Aisne et de la Vesle, au sud-est par la rivière d'Ourcq, au sud par

la Marne. Il n'était largement ouvert que du côté de Paris, au

sud-ouest, de Gesvres à Creil. Or, le château de Montépilloy est placé

en vedette entre ces deux points, sur la route de Paris passant par

Senlis; il s'appuyait sur le château de Nanteuil-le-Haudouin, sur la

route de Paris à Villers-Cotterets, et qui se reliait au château de

Gesvres, sur l'Ourcq. C'était une première ligne de défense couvrant les

frontières les plus ouvertes du duché. En arrière, était une seconde

ligne de places s'appuyant à l'Oise et suivant le petit cours d'eau de

l'Automne: Verberie, Béthisy, Crespy, Vez, Villers-Cotterets, la

Ferté-Milon sur l'Ourcq, et Louvry au delà. Derrière ces deux lignes,

Louis d'Orléans établit, comme réduit seigneurial, la place de

Pierrefonds, dans une excellente position. Des tours isolées furent

élevées ou d'anciens châteaux augmentés sur les bords de l'Aisne et de

l'Ourcq. Le passage de la Champagne en Valois, entre ces deux rivières,

était commandé par les châteaux d'Ouchy, sur l'Ourcq, et de Braisne, sur

la Vesle, couverts par la forêt de Daule.

Au nord, en dehors du Valois, dans le Vermandois, Louis d'Orléans avait

acheté et restauré la place de Coucy, qui couvrait le cours de l'Aisne.

Tous ces châteaux (Coucy excepté) étaient mis en communication par les

vues directes qu'ils avaient les uns sur les autres au moyen de ces

hautes tours, ou par des postes intermédiaires. C'est ainsi, par

exemple, que le château de Pierrefonds était mis en communication de

signaux avec celui de Villers-Cotterets par la grosse tour de Réalmont,

dont on voit encore les restes sur le point culminant de la forêt de

Villers-Cotterets.

Les expéditions tentées par Louis d'Orléans, et qui n'eurent qu'un

médiocre succès, ne prouveraient pas en faveur des talents militaires de

ce prince, mais il est certain que lorsqu'il résolut de s'établir dans

le Valois de manière à se rendre maître du pouvoir et à dominer Paris,

il dut s'adresser à un homme habile, car ces mesures furent prises avec

une connaissance parfaite des localités et le coup d'oeil d'un

stratégiste. Aussi le premier acte du duc de Bourgogne, après

l'assassinat du duc d'Orléans, fut-il d'envoyer des troupes dans le

Valois, pour mettre la main sur ce réseau formidable de places fortes.

Ainsi donc il ne faut pas confondre le donjon proprement dit, ou

habitation seigneuriale, dernier réduit d'une garnison, avec ces tours

qui, indépendamment de ces qualités, ont été élevées suivant une

disposition stratégique, afin d'établir des communications entre les

diverses places d'une province, et de fournir les moyens à des garnisons

isolées de concerter leurs efforts.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 9 - (T - U - V - Y - Z) · 第 8 / 41 段