mais on enfile les fossés et les escarpes par un tir plongeant qui ne
produit pas l'effet efficace du tir rasant. Il faut donc réunir les deux
conditions.
Nous verrons tout à l'heure comment les derniers architectes militaires
du moyen âge essayèrent de résoudre ce double problème. Le château de
Vincennes n'en est pas moins, pour le temps où il fut élevé, une
tentative dont peut-être on n'a pas apprécié toute l'importance.
L'architecte constructeur des défenses a prétendu soustraire les tours à
l'effet du tir parabolique, en leur donnant un relief considérable, et
il a prétendu utiliser ce commandement, inusité alors, pour le tir des
nouveaux engins à feu, et des grands engins perfectionnés, tels que les
mangonneaux et trébuchets[95].
Sous le règne de Charles V, on ne trouve nulle part, en France, en
Allemagne, en Italie, en Angleterre ou en Espagne, un second exemple de
la disposition adoptée pour la construction du château de Vincennes.
C'est une tentative isolée qui ne fut pas suivie; en voici la raison:
Alors (de 1365 à 1370)[96] on commençait à peine à employer des bouches
à feu d'un assez faible calibre, ou des bombardes de fer courtes,
frettées, propres à lancer des boulets de pierre à la volée, ainsi que
pouvaient le faire les engins à contre-poids. On ne croyait pas que la
nouvelle artillerie à feu remplacerait un siècle plus tard ces machines
encombrantes, mais dont le tir était très-précis et l'effet terrible
jusqu'à une portée de 150 à 200 mètres. L'artillerie à feu usitée vers
la fin du XIVe siècle dans les places consistait en des tubes de fer qui
envoyaient des balles de deux ou trois livres au plus, ou même des
cailloux arrondis. Ces engins remplaçaient avec avantage les grandes
arbalètes, et pouvaient être mis en batterie derrière les merlons des
tours. Il y avait donc intérêt à augmenter le relief de ces tours, car
le tir de plein fouet étant faible, plus on l'élevait, plus il pouvait
causer de dommages aux assiégeants, D'ailleurs, ainsi que nous l'avons
dit tout à l'heure, il était important de soustraire le sommet de ces
tours aux projectiles lancés à la volée par les anciens engins. Les
courtines devaient, relativement, n'avoir qu'un relief moindre, afin de
poster les arbalétriers, qui envoyaient leurs carreaux de but en blanc à
60 mètres environ. Les machines et bouches à feu des plates-formes des
tours couvraient la campagne de gros projectiles dans un rayon de 200
mètres, et tenant ainsi les assiégeants à distance, les courtines se
trouvaient protégées jusqu'au moment où, par des travaux d'approche, les
assaillants arrivaient à la crête du fossé. Dans ce dernier cas, les
arbalétriers des courtines en défendaient l'approche, et ceux des tours
prenaient en flanc les colonnes d'assaut par un tir plongeant. Mais bien
que les progrès de l'artillerie à feu fussent lents, cependant, à la fin
du XIVe siècle, les armées assiégeantes commençaient à mettre des
bombardes en batterie. Celles-ci, couvertes par des épaulements et des
gabionnades, n'avaient pas à redouter beaucoup les rares engins disposés
au sommet des tours, concentraient leur feu sur les courtines
relativement basses, écrêtaient leurs parapets, détruisaient leurs
mâchicoulis, rendaient la défense impossible, et l'assiégeant pouvait
alors procéder par la sape pour faire brèche. Les commandements élevés
des tours devenaient inutiles dès que l'ennemi s'attachait au pied de
l'escarpe. Vers 1400, on changea donc de système, on éleva les courtines
au niveau des tours; la défense bâtie fut réservée pour l'attaque
rapprochée, et en dehors de cette défense on éleva des ouvrages avancés
sur lesquels on mit les bouches à feu en batterie. Celles-ci furent donc
réservées pour garnir ces ouvrages bas, étendus, battant la campagne, et
la forteresse ne fut plus qu'une sorte de réduit uniquement destiné à la
défense rapprochée.
Nous voyons, en effet, que les châteaux bâtis à cette époque établissent
les défenses des courtines presque au niveau de celles des tours, ne
laissant à celles-ci qu'un commandement un peu plus élevé, pour la
surveillance des dehors, et que beaucoup de vieilles courtines des XIIIe
et XIVe siècles sont relevées jusqu'au niveau des chemins de ronde des
tours[97]. On renonçait complétement alors à mettre des pièces en
batterie sur ces tours; les plates-formes disparurent pour un temps, et
l'artillerie à feu ne fut employée par la défense que pour balayer les
approches.
Le château de Pierrefonds, bâti entièrement par Louis d'Orléans, nous
fournit à cet égard des renseignements précieux. Non-seulement les
travaux de déblaiement et de restauration entrepris dans cette
forteresse[98] ont permis de reconnaître exactement les dispositions des
tours et courtines, c'est-à-dire de la défense rapprochée, mais ils ont
mis en lumière une suite d'ouvrages avancés, de peu de relief, qui
formaient une zone de défense faite pour recevoir de l'artillerie à feu.
Ces ouvrages expliquent comment les troupes envoyées à deux reprises par
Henri IV, avec de l'artillerie pour prendre ce château, ne purent s'en
emparer, et comment il fallut, sous la minorité de Louis XIII,
entreprendre un siége en règle pour le réduire.
Ces observations feront comprendre pourquoi les tours de Vincennes, qui
datent du règne de Charles V, possèdent des plates-formes propres à
placer de l'artillerie, et pourquoi elles ont sur les courtines un
commandement considérable, tandis que les tours du château de
Pierrefonds, bâties trente ans plus tard environ, ne présentent aucune
disposition propre à recevoir des bouches à feu, et n'ont sur les
courtines qu'un commandement insignifiant. Nous voyons qu'à partir de
1400, les architectes militaires suivent pas à pas les progrès de
l'artillerie à feu, tantôt donnant à ces engins un commandement sur la
campagne, tantôt les plaçant à la base des tours et les réservant pour
battre la crête des fossés; tantôt les rendant indépendants des
anciennes défenses conservées, et les employant à retarder les travaux
d'approche au moyen d'ouvrages avancés, de boulevards, de cavaliers,
etc.[99].
La figure 33 donne le plan du rez-de-chaussée de l'une des tours du
château de Pierrefonds[100], au niveau du sol de la cour et au-dessus
des deux étages souterrains par rapport à ce sol. En A, sont des
bâtiments d'habitation adossés aux courtines B. Conformément à la
disposition habituelle, il faut entrer dans la tour occupée par un poste
pour arriver à l'escalier qui monte à tous les étages. La porte du poste
est en _a_. Trois fenêtres éclairent cette salle, auprès de laquelle se
trouvent, en _b_, des latrines. En _c_, est une cheminée.
La coupe sur _fe_ (fig. 34) explique les divers services de cet ouvrage.
Le niveau du chemin de ronde couvert des courtines est en N, et le
crénelage supérieur de ces courtines, à la base des combles des
bâtiments, est au niveau G du chemin de ronde des tours; donc ces tours
n'ont sur les courtines que le commandement GK.
Les quatre étages supérieurs, compris le rez-de-chaussée, sont fermés
par des planchers, mais les deux étages au-dessous du sol de la cour,
qui est en L, sont voûtés. On remarquera même que la voûte V est
couverte par une épaisse couche de blocage qui met celle-ci a l'abri des
incendies ou chutes des parties supérieures.
L'escalier à vis s'arrête au niveau du sol A de la seconde cave, car la
première cave B est un cachot dans lequel on ne descend que par l'oeil
percé au milieu de la voûte ellipsoïde construite par assises
horizontales posées en encorbellement. On ne peut douter que cette cave
n'ait été destinée à servir de cachot, de _chartre_, puisqu'elle possède
une niche avec siége d'aisances C et petite fosse.
Le sol des lices, ou du chemin militaire extérieur, est, le long de
cette tour, au niveau P.
Le cachot B ne reçoit ni air ni lumière de l'extérieur. On observera que
la maçonnerie du cylindre, au niveau P, a 5m,20 d'épaisseur (16 pieds),
et que derrière les parements, intérieur et extérieur, en pierres
d'appareil, cette maçonnerie est composée d'un blocage bien lité de gros
moellons de caillasse d'une extrême dureté [101]. Il n'était donc pas
aisé de saper un ouvrage ainsi construit, défendu par la ceinture des
mâchicoulis du chemin de ronde G. Cet ouvrage date de 1400. Nulle trace
de plates-formes supérieures pour mettre de la grosse artillerie en
batterie. Les bombardes, les passe-volants, veuglaires, basilics,
coulevrines, étaient placés sur les ouvrages extérieurs, c'est-à-dire
sur la crête du plateau qui sert d'assiette au château, de manière à
battre les vallons environnants. Les chemins de ronde supérieurs
n'étaient occupés, au moment de la construction du château de
Pierrefonds, que par des arbalétriers ou des archers contre l'attaque
rapprochée.
Cependant, du jour que les assiégeants possédaient des pièces
d'artillerie d'un assez gros calibre pour pouvoir battre les ouvrages
extérieurs et éteindre leur feu, il fallait que la défense dernière, le
château, pût opposer du canon aux assaillants. Les architectes
s'ingénièrent donc, dès l'époque de la guerre contre les Anglais, à
trouver le moyen de placer des bouches à feu sur les tours[102]. Pour
obtenir ce résultat, on donna il celles-ci moins de relief, on augmenta
l'épaisseur de leurs parois cylindriques, on les voûta pour porter une
plate-forme; ou bien, conservant l'ancien système de la défense
supérieure du XIVe siècle, destinée aux arbalétriers, on perça des
embrasures pour du canon à la base de ces tours, si elles étaient bâties
sur un lieu escarpé, afin de battre les approches [103].
Il faut dire qu'alors les bouches à feu, qui envoyaient des projectiles
de plein fouet, n'avaient qu'un faible calibre; ces engins projetaient
des balles de plomb, mais plus souvent des pyrites de fer ou de petites
sphères de grès dur. Ces derniers projectiles ne pouvaient avoir une
longue portée. Quant aux grosses bouches à feu réservées pour les dehors
ou les plates-formes des tours, elles n'envoyaient guère, pendant le
cours du XVe siècle, que des boulets de pierre à la volée, c'est-à-dire
suivant une parabole. Les artilleurs d'Orléans, au moment du siége, en
1428, possédaient cependant des canons envoyant des balles de plein
fouet à 600 mètres [104]; ces canons furent tous placés sur les
anciennes tours ou sur des boulevards [105]; quant aux courtines, elles
étaient garnies de mâchicoulis et de hourdis de maçonnerie ou de bois.
Pendant long temps, en effet, l'artillerie à feu est mise en batterie
sur les tours pour commander les approches, ou à la base Des tours pour
enfiler les fossés, protéger les courtines, qui ne se défendent que
contre l'attaque rapprochée à l'aide des anciennes armes. Ainsi le rôle
des tours, à la fin du moyen âge, au lieu de diminuer, prend plus
d'importance. Moins rapprochées les unes des autres, puisqu'elles sont
munies d'engins à longue portée, elles se projettent davantage en dehors
des courtines afin de les mieux flanquer; elles s'en détachent même
parfois presque entièrement, surtout aux saillants; elles étendent
considérablement leur diamètre, elles renforcent leurs parois et sont
casematées. Souvent même la batterie supérieure, au lieu d'être
découverte, est blindée au moyen d'une carapace de maçonnerie et de
terre. Nous ne pourrions dire si cette innovation des batteries
supérieures blindées est due à la France, à l'Allemagne ou à l'Italie.
Francesco di Giorgio Martini, architecte de Sienne, qui vivait au milieu
du XVe siècle, donne plusieurs exemples de ces tours avec batteries
supérieures blindées dans son _Traité de l'architecture militaire_[106].
Nous avons trouvé, en France, des traces de ces couvertures dans des
ouvrages en forme de tours protégeant des saillants[107], ce qui
n'interdisait pas l'emploi des anciens mâchicoulis et crénelages.
Voici (fig. 35) un exemple de ces sortes de tours. En A est tracé le
plan de l'ouvrage au niveau du sol de la place. La salle D est percée
d'embrasures pour trois pièces de canon; un escalier, ouvert au centre
de cette salle, permet de descendre dans le _moineau_ C', dont le plan
est détaillé en C[108]. La salle D, voûtée, est ouverte du côté de la
place, tant pour aider à la défense que pour laisser échapper la fumée.
La tour est munie d'un parapet crénelé avec mâchicoulis en forme de
pyramides renversées pour faciliter le tir de haut en bas et mieux
protéger le talus. Sur la plate-forme est établie une batterie casematée
avec quatre embrasures, ainsi que l'indique le plan B. Ces embrasures
commandent les dehors par-dessus la crête des merlons. Une traverse en
maçonnerie E garantit les hommes postés derrière le parapet des coups
d'enfilade et de revers. La voûte de la batterie et celle du moineau
sont couvertes de _cran_ et de terre battue et gazonnée. Le système
défensif de cette tour est facile à comprendre. La batterie basse, avec
les deux pièces _a_, enfile les courtines, bat le fossé; et flanque les
tours voisines; avec sa pièce _b_ elle défend la contrescarpe du fossé
en face du point mort. La batterie haute protége les dehors; le moineau
empêche le passage du fossé; les crénelages et mâchicoulis protégent la
base de l'ouvrage contre l'attaque rapprochée et la sape.
L'incertitude qui apparaît dans les ouvrages défensifs de la seconde
moitié du XVe siècle est ici évidente. On n'ose pas abandonner
entièrement la forme et la destination de l'ancienne tour. Les tours
étaient les parties fortes des places du moyen âge avant l'emploi des
bouches à feu. On ne cherchait point, pendant un siége, à entamer une
forteresse par ses tours, mais par ses courtines. Les architectes
militaires du XVe siècle n'avaient d'autre préoccupation que
d'approprier les tours aux nouveaux engins, de les rendre plus épaisses
pour résister aux coups de l'assaillant et à l'ébranlement causé par
l'artillerie qu'elles devaient contenir, de les garantir contre les feux
courbes et de leur donner un flanquement plus efficace. On voulait leur
conserver un commandement sur les dehors et même sur les courtines, et
l'on craignait, en les élevant, de les exposer trop aux coups de
l'ennemi. On sentait que ces crénelages et ces mâchicoulis étaient,
contre les boulets, une faible défense, facilement bouleversée bien
avant le moment où l'on en avait le plus besoin, et cependant on ne
pensait pas pouvoir les supprimer, tant on avait pris l'habitude de
considérer cette défense rapprochée comme une garantie sérieuse.
Toutefois ce furent ces mâchicoulis et crénelages qui disparurent les
premiers dans les défenses fortement combinées vers la fin du XVe
siècle. Le crénelage supérieur, destiné à empêcher l'approche, descendit
au niveau du fossé, devint une fausse braie couvrant la base des tours.
Le tir à ricochet n'était pas encore employé. Les batteries de
l'assiégeant ne pouvaient détruire ce qu'elles ne voyaient pas; or la
fausse braie primitive, étant couverte par la contrescarpe du fossé,
restait intacte jusqu'au moment où l'assaillant s'apprêtait à franchir
ce fossé pour s'attaquer aux escarpes et aux tours. Elle devenait ainsi
un obstacle opposé à l'attaque rapprochée, et qui restait debout encore
quand toutes les défenses supérieures étaient écrêtées. Mais déjà, vers
le milieu du XVe siècle, les armées assiégeantes traînaient avec elles
des pièces de bronze sur affûts, qui envoyaient des boulets de
fonte[109]. Ces projectiles, lancés de plein fouet contre les tours,
couvraient les fausses braies d'éclats de pierre et comblaient
l'intervalle qui séparait ces fausses braies de la défense, si l'on
ruinait celle-ci. Les tours à court flanquement et de faible diamètre
devenaient plus gênantes qu'utiles; on songea à les supprimer tout à
fait, du moins à les appuyer par de nouveaux ouvrages disposés pour
recevoir de l'artillerie, indépendamment des boulevards de terre que
l'on élevait en avant des points faibles. Ces nouveaux ouvrages tenaient
au corps de la place. Bâtis à distance d'une demi-portée de canon, ils
affectaient la forme de grosses tours cylindriques, recevaient des
pièces à longue portée à leur sommet pour battre les dehors et enfiler
les fronts et les fossés, à leur pied pour la défense rapprochée et pour
envoyer des projectiles rasants sur les boulevards de terre qui
couvraient les saillants ou les portes[110]. Alors, à la fin du XVe
siècle, le château féodal ne pouvait avoir assez d'étendue pour se
défendre efficacement contre l'artillerie à feu. Le canon acheva la
ruine de la féodalité. Il fallait, pour pouvoir résister à l'artillerie
à feu, des fronts étendus; les villes seules comportaient ce genre de
défenses. Étendant les fronts, il fallait les flanquer. On ne pourvut
d'abord à cette nécessité, indiquée par la nature des choses, qu'au
moyen de boulevards de terre établis en dehors des saillants et des
portes, lesquels boulevards croisaient leurs feux; puis comme il faut,
en toute fortification, que ce qui défend soit défendu, on ne trouva
rien de mieux que d'établir le long des vieilles enceintes, en arrière
des boulevards, de grosses tours ayant assez de relief pour commander
ces boulevards et les dehors par-dessus leurs parapets. Les systèmes
trouvés par les ingénieurs militaires depuis le XVIe siècle jusqu'à nos
jours sont donc en germe dans ces premières tentatives faites à la fin
du XVe siècle en Italie, en France et en Allemagne. Les Allemands,
conservateurs par excellence, possèdent encore des exemples intacts de
ces ouvrages, transition entre l'ancien système de la fortification du
moyen âge et le système moderne. Nuremberg est, à ce point de vue, la
ville la plus intéressante à étudier.
Le plan général de Nuremberg affecte la forme d'un trapèze arrondi aux
angles, possédant un point culminant près de l'un des angles, occupé par
un ancien château. Une double enceinte des XIV et XVe siècles avec tours
carrées flanquantes et large fossé extérieur plein d'eau, avec
contrescarpe, entourait entièrement la cité, traversée par une rivière
dans sa largeur. À chaque angle, Albert Dürer éleva une grosse tour, et
une cinquième auprès du château, sur le point culminant de la ville. Des
portes sont percées dans le voisinage des quatre tours, lesquelles sont
protégées par des ouvrages avancés. Du haut de chacune des cinq tours,
on découvre les quatre autres. Celles de l'enceinte protégent les
saillants, flanquent deux fronts, commandent les portes, enfilent les
lices entre les deux enceintes, et découvrent la campagne par-dessus les
boulevards des portes. Ces tours ont environ 20 mètres de diamètre à 5
mètres du sol, sont bâties en _fruit_ par assises de grès dur, avec
bossages en bas et près du sommet. Au rez-de-chaussée elles possèdent
une chambre voûtée, mais tracée de manière à laisser à la maçonnerie une
épaisseur considérable du côté extérieur (voyez le plan, fig. 36[111]).
L'intérieur de la ville est en A; en B sont les lices, entre la porte de
l'enceinte extérieure et celle C de l'enceinte intérieure; la poterne D
permet de descendre dans le fossé. En _a_ est pratiqué un large
mâchicoulis qui défend l'entrée dans la salle basse, et en _b_ un oeil
carré, ouvert dans la voûte, met le premier étage, également voûté, en
communication avec ce rez-de-chaussée. On ne monte à la plate-forme
supérieure que par un escalier pris dans l'épaisseur du mur et partant
du niveau du chemin de ronde des courtines. En _d_ sont deux chambres
avec embrasures pour des pièces d'artillerie. La figure 37 donne la vue
perspective de cette tour[112]. Les remparts datent du XVe siècle;
Albert Dürer n'a bâti, dans cet ouvrage, que la tour et la porte qui s'y
réunit. La salle du premier étage était destinée à loger le poste, car
elle ne possède aucune embrasure.
Sa voûte épaisse porte la plate-forme circulaire supérieure entourée
d'un masque de gros bois de charpente, avec créneaux à volets[113] pour
du canon. Un blindage, également de charpente, reçoit la toiture conique
qui autrefois était surmontée d'une guette[114]. En A nous avons tracé
le profil de cette plate-forme supérieure.
Ces commandements élevés furent rarement adoptés en France à dater de la
fin du XVe siècle. Les ingénieurs français cherchaient plutôt à élargir
les fronts, à étendre le champ de tir, qu'à obtenir des commandements
considérables. Ils préféraient les batteries à barbette à ces batteries
blindées où le service était gêné et où l'on était étouffé par la fumée,
comme dans l'entrepont d'un vaisseau de guerre. D'ailleurs, en supposant
ces tours battues par de l'artillerie, même à grande distance, les feux
convergents de l'ennemi devaient promptement détruire ces masques de
bois qui, pareils à des bordages de gros vaisseaux, n'avaient pas
l'avantage de la mobilité que donne la mer et servaient de points de
mire. Si longue que fût la portée des pièces mises en batterie sur la
plate-forme, ces pièces ne pouvaient opposer qu'un tir divergent à
l'artillerie de l'assiégeant et recevaient dix projectiles pour un
qu'elles envoyaient[115].
Quelques tentatives en ce genre furent cependant faites de ce côté-ci du
Rhin, mais les tours françaises du commencement du XVIe siècle ont un
plus grand diamètre, moins de hauteur et étaient couronnées par des
batteries à barbette avec gabionnades, ou par des caponnières, comme
celle présentée dans l'exemple précédent. Le plus souvent on fit de ces
tours de véritables porte-flancs, c'est-à-dire qu'on leur donna, en plan
horizontal, la forme d'un fer à cheval, et leurs batteries supérieures
ne dépassèrent guère le niveau de la crête des courtines (fig. 38).
Il y a toujours un avantage cependant, pour l'assiégé, à obtenir des
commandements élevés, ou tout au moins des guettes qui permettent de
découvrir au loin les travaux d'approche de l'assiégeant, à établir sur
les bastions retranchés des réduits à cheval sur le fossé du
retranchement, de manière à rendre l'occupation du bastion difficile.
C'est ce besoin qui explique pourquoi on maintint si tard les vieilles
tours des places du moyen âge en arrière des bastions ou des demi-lunes;
pourquoi Vauban, dans sa troisième manière, tenta de revenir à ces tours
dominant les bastions, et pourquoi aussi Montalembert fit de ces tours
dominantes en capitales un des principes de son système défensif. De nos
jours et depuis les progrès merveilleux de l'artillerie, la question est
de nouveau posée, d'autant que ces tours peuvent servir de traverses
pour garantir les défenseurs des coups de revers et défier les effets du
tir en ricochet. La difficulté est de recouvrir ces tours d'une cuirasse
capable de résister aux projectiles modernes, car, si épaisse que soit
leur maçonnerie, celle-ci serait bientôt bouleversée par les gros
boulets creux de notre artillerie, et un de ces projectiles pénétrant
dans une casemate y causerait de tels désordres, que la défense
deviendrait impossible. Ce n'est donc pas seulement la cuirasse qu'il
s'agit de trouver, mais aussi, pour les embrasures, un masque qui arrête
complétement le projectile de l'ennemi, tout en permettant de pointer
les pièces.
Il existe encore un exemple à peu près intact du système défensif de
transition où l'emploi des tours (non point d'anciennes tours
conservées, mais des tours construites pour recevoir de l'artillerie à
feu) entre dans le plan général d'une place forte suivant une donnée
méthodique: c'est la place de Salces, commencée en 1497 et terminée vers
1503 environ, sous la direction d'un ingénieur nommé Ramirez.