adopter une meilleure combinaison défensive. Ces tours pleines dans la
hauteur du talus qui enveloppe la roche naturelle ne pouvaient être
ruinées par la sape. Bien percées de meurtrières, elles envoyaient des
projectiles divergeants de plein fouet à 60 mètres de leur
circonférence. Pour les aborder, il fallait donc entreprendre une suite
d'ouvrages qui demandaient du temps et beaucoup de monde; tandis que
pour les défendre, il suffisait d'un poste peu nombreux. Un ouvrage de
cette étendue pouvait longtemps défier les attaques avec un capitaine et
vingt hommes[84]. Si l'attaque était très-rapprochée, les meurtrières
inférieures devenaient inutiles, et alors les vingt hommes répandus sur
les galeries des hourds couvraient les assaillants d'une pluie de
projectiles. Nous avons dit ailleurs (voyez ARCHITECTURE MILITAIRE) que
les assiégeants dirigeaient plutôt leurs attaques méthodiques contre les
courtines que contre les tours, parce que la courtine possédait moins de
moyens défensifs que les tours, et qu'il était plus difficile à
l'assiégé de les retrancher. Mais, il va sans dire que, pour emporter
une courtine, il fallait d'abord détruire ou masquer les flanquements
que donnaient les tours voisines.
Tant que les tours enfilaient la courtine, on ne pouvait guère avancer
les _chats_ et les _beffrois_ contre cette courtine. Ainsi, quoiqu'il ne
fût pas conforme à la tactique d'envoyer une colonne d'assaut contre une
tour--et les beffrois n'étaient qu'un moyen de jeter une colonne
d'assaut sur la courtine,--il fallait toujours que l'assaillant rendît
nulles les défenses des tours sur les flancs, avant de rien entreprendre
contre la courtine.
Mais admettant que les hourds des tours eussent été détruits ou brûlés,
et que les défenses de celles-ci eussent été réduites aux meurtrières
des étages inférieurs, que les beffrois fussent approchés de la
courtine; le chemin de ronde de la courtine étant toujours élevé
au-dessus du sol intérieur, les assaillants qui se précipitaient du
beffroi sur ces chemins de ronde étaient pris en flanc par les
défenseurs qui sortaient des tours voisines comme de réduits, au moment
de l'assaut. C'est en prévision de cette éventualité que les tours, bien
qu'elles interceptent la communication d'un chemin de ronde à l'autre,
possèdent des portes donnant directement sur ces chemins de ronde et
permettant aux postes des tours de se jeter sur les flancs de la colonne
d'assaut.
Voici (fig. 18) une des tours de l'enceinte extérieure de Carcassonne,
bâtie par saint Louis, qui remplit exactement ce programme. C'est la
tour sur le front nord, dite de la Porte-Rouge. Cette tour possède deux
étages au-dessous du crénelage. Comme le terrain s'élève sensiblement de
_a_ en _b_, les deux chemins de ronde des courtines ne sont pas au même
niveau; le chemin de ronde _b_ est à 3 mètres au-dessus du chemin de
ronde _a_. En A, est tracé le plan de la tour au-dessous du terre-plein;
en B, au niveau du chemin de ronde _d_; en C, au niveau du crénelage de
la tour qui arase le crénelage de la courtine _e_. On voit en _d_ la
porte qui, s'ouvrant sur le chemin de ronde, communique à un degré qui
descend à l'étage inférieur A, et en _c_ la porte qui, s'ouvrant sur le
chemin de ronde plus élevé, communique à un second degré qui descend à
l'étage B. On arrive du dehors au crénelage de la tour par le degré _g_.
De plus, les deux étages A et B sont en communication entre eux par un
escalier intérieur _hh'_, pris dans l'épaisseur du mur de la tour. Ainsi
les hommes postés dans les deux étages A et B sont seuls en
communication directe avec les deux chemins de ronde. Si l'assiégeant
est parvenu à détruire les hourds et le crénelage supérieur, et si
croyant avoir rendu l'ouvrage indéfendable, il tente l'assaut de l'une
des courtines, il est reçu de flanc par les postes établis dans les
étages inférieurs, lesquels, étant facilement blindés, n'ont pu être
bouleversés par les projectiles des pierrières ou rendus inhabitables
par l'incendie du comble et des hourds. Une coupe longitudinale faite
sur les deux chemins de ronde de _c_ en _d_ permet de saisir cette
disposition (fig. 19). On voit en _e'_ la porte de l'escalier e, et en
_d'_ la porte de l'escalier _d_ (du plan). Cette dernière porte est
défendue par une échauguette _f_, à laquelle on arrive par un degré de
six marches. En _h'_, commence l'escalier qui met en communication les
deux étages A et B. Une couche de terre posée en _k_ empêche le feu, qui
pourrait être mis aux hourds et au comble _l_ par les assiégés, de
communiquer aux deux planchers qui couvrent ces deux étages A et B.
La figure 20 donne la coupe de cette tour suivant l'axe perpendiculaire
au front. En _d''_, est la porte donnant sur l'escalier _d_. Les hourds
sont posés en _m_. En _p_, est tracé le profil de l'escarpement avec le
prolongement des lignes de tir des deux rangs de meurtrières des étages
A et B.
Il n'est pas besoin de dire que les hourds battent le pied _o_ de la
tour.
Une vue perspective (fig. 21), prise du chemin militaire entre ces deux
enceintes (point X du plan), fera saisir les dispositions intérieures de
cette défense. Les approvisionnements des hourds et chemins de ronde de
la tour se font par le créneau _c_ (du plan C), au moyen d'un palan et
d'une poulie, ainsi'que le fait voir le tracé perspectif.
Ici la tour ne commande que l'un des chemins de ronde (voy. la coupe,
fig. 19). Lors de sa construction sous saint Louis, elle commandait les
deux chemins de ronde; mais sous Philippe le Hardi, lorsqu'on termina
les défenses de ia cité de Carcassonne, on augmenta le relief de
quelques-unes des courtines, qui ne paraissaient pas avoir un
commandement assez élevé. C'est à cette époque que le crénelage G fut
remonté au-dessus de l'ancien crénelage H, sans qu'on ait pris la peine
de démolir celui-ci; de sorte qu'extérieurement ce premier crénelage H
reste englobé dans la maçonnerie surélevée. En effet, le terrain
extérieur s'élève comme le chemin militaire de _a_ en _b_ (voy. le
plan), et les ingénieurs, ayant cru devoir adopter un commandement
uniforme des courtines sur l'extérieur, aussi bien pour l'enceinte
extérieure que pour l'enceinte intérieure, on régularisa vers 1285 tous
les reliefs. Il faut dire aussi qu'à cette époque, on ne donnait plus
guère aux tours un commandement important qu'aux angles des forteresses
ou sur quelques parties où il était nécessaire de découvrir les dehors.
Pour les grands fronts, les tours flanquantes n'ont pas de commandement
sur les courtines, et cette disposition est observée pour le grand front
sud de l'enceinte intérieure de Carcassonne, rebâti sous Philippe le
Hardi.
La cité de Carcassonne est une mine inépuisable de renseignements sur
l'art de la fortification du XIIe au XIVe siècle. Là ce ne sont pas des
fragments épars et très-altérés par le temps et la main des hommes, que
l'on trouve, mais un ensemble coordonné avec méthode, presque intact,
construit en matériaux robustes par les plus habiles ingénieurs des XIIe
et XIIIe siècles, comme étant un point militaire d'une très-grande
importance. Lorsque Carcassonne fut comprise dans le domaine royal, sous
saint Louis, cette place devenait, sur un point éloigné et mal relié aux
possessions de la couronne, une tête de pont garantissant une notable
partie du Languedoc contre l'Aragon.
Toutes les dispositions défensives que l'on trouve encore en France
datant de cette époque, n'ont point l'unité de conception et la valeur
des fortifications de Carcassonne. On comprendra dès lors pourquoi nous
choisissons de préférence nos exemples dans cette place de guerre, qui,
heureusement aujourd'hui, grâce aux efforts du gouvernement, à l'intérêt
que la population de Carcassonne apporte à cette forteresse, unique en
Europe, est préservée de la ruine qui si longtemps l'a menacée.
La disposition de la dernière tour de l'enceinte extérieure que nous
venons de donner est telle, que cet ouvrage ne pouvait se défendre
contre l'enceinte intérieure; car, non-seulement cette tour est dominée
de beaucoup, mais elle est, à l'intérieur, nulle comme défense.
Tous les ouvrages de cette enceinte extérieure sont dans la même
situation, bien que variés dans leurs dispositions, en raison de la
nature du sol des dehors et des besoins auxquels ils doivent satisfaire.
Il n'est qu'un point où l'enceinte extérieure est reliée à la défense
intérieure au moyen d'une tour bâtie à cheval sur le chemin militaire
qui sépare les deux fronts. C'est un ouvrage sur plan rectangulaire,
posé en vedette, flanquant à la fois les courtines extérieures, les
lices (chemin militaire) et les courtines intérieures; permettant de
découvrir, sans sortir de la défense intérieure, la montée à la porte de
l'Aude, tout le front jusqu'au saillant occidental de la place défendu
par deux grosses tours _du coin_, et la partie la plus rapprochée du
faubourg de la Barbacane. Cette tour, dite de _l'Évêque_, parce qu'elle
donnait sur le palais épiscopal, est un admirable ouvrage, bâti de
belles pierres de grès dur avec bossages, et dépendant des travaux
terminés sous Philippe le Hardi [85].
En voici (fig. 22) les plans à différents étages. En A, au niveau des
lices ou du chemin militaire entre les deux enceintes,--le crénelage de
l'enceinte extérieure étant en _a_ et la courtine de l'enceinte
intérieure en _b_.--Le premier étage est tracé en B. Du terre-plein de
la cité, on arrive à cet étage par l'escalier _d_, qui monte aux deux
étages supérieurs. Le plan C donne l'étage du crénelage avec son hourd
de face _e_.
On communique du chemin de ronde _g_ au chemin de ronde _h_, en passant
par la porte _i_, montant quelques degrés qui arrivent au niveau de la
salle _k_ et en redescendant par l'escalier à vis. Deux mâchicoulis en
_m_ et _n_ (voy. le plan B) commandent les deux arcs à cheval sur le
chemin militaire.
La figure 23 donne la coupe de cet ouvrage, faite sur la ligne _op_. Le
niveau des lices est en A, le niveau du sol intérieur de la cité en B.
Outre les deux mâchicoulis percés dans les archivoltes des passages P,
on établissait, en temps de guerre, des hourds au deuxième étage,
au-dessus de ces arcs, ainsi que l'indiquent le tracé D et le profil
_d_; hourds auxquels les baies C donnaient accès. Un hourd établi en E,
sur la face de la tour, commandait son pied et flanquait ses angles. Le
profil F donne la coupe sur la courtine intérieure, les lices et la
courtine extérieure. Tous les étages sont mis en communication par les
oeils percés au milieu des voûtes d'arête. Ces oeils permettent aussi
d'approvisionner les étages supérieurs des munitions nécessaires au
service des hourds.
La figure 24 présente la vue perspective de cette tour en dehors de
l'enceinte extérieure, avec les hourds posés partout. On voit que les
meurtrières des crénelages ont leur champ de tir dégagé au-dessous des
hourds, ce qui permet à deux lignes d'arbalétriers ou d'archers de
défendre les ouvrages, puisque les hourds possèdent des meurtrières
au-dessus des mâchicoulis. Les tourelles d'angle, octogones, donnent un
tir divergeant et sont flanquées par les meurtrières des flancs des
hourds. Cette tour a l'avantage d'enfiler le chemin militaire entre les
deux enceintes, de le couper totalement au besoin, et de posséder des
flanquements sur l'escarpe de l'enceinte extérieure. Parfaitement
conservée, bâtie avec des matériaux inaltérables, elle a pu être
utilisée au moyen de travaux peu importants.
Tous les ouvrages entrepris à Carcassonne, sous Philippe le Hardi, ont
un caractère de puissance remarquable, et indiquent de profondes
connaissances dans l'art de la fortification, eu égard aux moyens
d'attaque de l'époque. Les flanquements étant courts, il est impossible
de les mieux combiner. Les garnisons étaient composées alors de gens de
toutes sortes, hommes liges et mercenaires, il fallait se tenir en
défiance contre les trahisons possibles. Ces tours étaient des réduits
indépendants, interceptant le parcours sur les chemins de ronde, même
sur les lices, comme on le voit par l'exemple précédent. Commandées
chacune par un capitaine, la reddition de l'une d'elles n'entraînait pas
la chute des autres. Les gens de la ville ne pouvaient monter sur les
chemins de ronde, qui avaient Sur le terre-plein un relief considérable
et n'étaient mis en communication avec le sol intérieur que par des
escaliers très-rares passant généralement par des postes. Toute
tentative de trahison devenait difficile, chanceuse, parce qu'il
fallait, ou qu'elle pût mettre beaucoup de monde dans la confidence des
moyens à employer, ou qu'elle restât isolée, et par suite promptement
réprimée.
Quelquefois le chemin de ronde de la courtine tourne autour de l'ouvrage
flanquant et contenant un poste; mais alors la tour a tous les
caractères d'un réduit, d'un petit donjon possédant ses moyens de
défense, de retour offensif et de retraite, indépendants. Plusieurs des
tours de l'enceinte intérieure de la cité de Carcassonne sont conçues
suivant ce système. L'une d'elles, dite tour Saint-Martin, est bien
conservée et nous explique clairement cette disposition.
Bâtie sur le front sud, près de la poterne de Saint-Nazaire, la tour
Saint-Martin s'élève de 25 mètres au-dessus du chemin militaire des ces
et de 15m,50 au-dessus du sol de la cité. Elle possède deux étages
inférieurs voûtés et deux étages supérieurs sous le comble, avec
plancher intermédiaire au niveau des hourds. La figure 25 donne en A les
plans superposés des deux étages inférieurs, et en B les plans
superposés des deux étages supérieurs. En examinant ces plans avec
quelque attention, on observera que le cylindre de maçonnerie est plus
épais vers l'extérieur que vers l'intérieur de la cité; en d'autres
termes, que le cercle traçant le vide n'est pas concentrique au cercle
traçant la périphérie de la tour; que cette périphérie qui fait face
à l'extérieur, est renforcée par un éperon C ou bec saillant. Cet éperon
et cette plus forte épaisseur donnée à la maçonnerie ont pour résultat
d'annuler les effets du _bosson_ ou bélier, et de placer l'assaillant
sous le tir direct des flanquements voisins (voyez ARCHITECTURE
MILITAIRE, PORTE). De la ville, on entre dans la tour par la porte P, et
la rampe droite qui monte au premier étage. De ce premier étage, par
l'escalier à vis, on descend à l'étage inférieur et l'on monte aux
étages supérieurs.
L'étage crénelé, et pouvant être muni de hourds, est mis en
communication avec le chemin de ronde des courtines par les deux portes
K et L. Ce chemin de ronde pourtourne l'étage supérieur de la tour du
côté de la ville en G. Une coupe faite sur _ab_ (fig. 26) permet de
saisir facilement ces dispositions. L'étage H renferme une cheminée et
est éclairé par une fenêtre F donnant sur la cité. Les hourds étaient
posés en I, conformément à l'usage. Les meurtrières des deux salles
inférieures sont chevauchées, ainsi que l'indique le plan[86].
Cet ouvrage, comme le précédent, appartient aux constructions de
Philippe le Hardi, et qui datent, par conséquent, des dernières années
du XIIIe siècle.
Quelquefois, à cette époque, pour étendre les flanquements des tours, on
leur donne en plan la forme d'un arc brisé[87]. C'est sur ce plan que
sont bâties quelques-unes des tours du château de Loches.
Les grands engins d'attaque étaient alors perfectionnés: on leur
opposait des murs bâtis en pleine pierre de taille, des merlons épais,
des hourds formés de gros bois; on disposait plusieurs étages voûtés
afin de mettre les postes à l'abri des projectiles lancés en bombe.
Parfois on revenait à la tour carrée comme présentant des flancs plus
étendus et des faces que l'on protégeait par des hourdages
très-saillants et bientôt par des mâchicoulis de pierre.
Les tours d'Aigues-Mortes, bâties par Philippe le Hardi, sont sur plan
quadrangulaire; même plan adopté pour la plus grande partie des tours de
l'enceinte d'Avignon. Il faut dire que tout un front de ces remparts fut
ordonné sous le pape Innocent VI, par Jean Fernandez Heredia, commandeur
de Malte, et que les dispositions adoptées alors furent suivies
successivement, c'est-à-dire de 1350 à 1364[88]. La plupart de ces tours
sont très-saillantes sur la courtine, dont le chemin de ronde passe
derrière elles ou qui se trouve interrompu par les flancs. De plus, ces
tours sont généralement ouvertes à la gorge.
La figure 27 présente le plan d'une de ces tours d'Avignon, à
rez-de-chaussée. Un escalier E, fermé par une porte, permet de monter au
premier étage (fig. 28), qui communique par deux issues avec les chemins
de ronde des courtines Voisines G, H. Un second escalier en
encorbellement monte jusqu'à l'étage crénelé supérieur (fig. 29), percé
de mâchicoulis. Cette tour ne se défend, comme on peut le voir, que par
son sommet. La vue perspective (fig. 30), prise du côté de la ville,
explique complétement le système de défense, et indique les moyens
d'accès aux deux étages. Ouverte à la gorge, elle ne peut être
considérée comme un réduit indépendant, au besoin; cependant les chemins
de ronde des courtines sont interrompus à la façon des tours romaines
dont parle Vitruve. Sa surface étendue permettait de réunir à son sommet
un assez grand nombre de défenseurs. Si l'assaillant parvenait à saper
sa face en K (fig. 27), il était encore possible de défendre la brèche,
soit en remparant la gorge de L en M, soit en accablant les ennemis de
projectiles lancés à travers le grand mâchicoulis ouvert au milieu du
plancher du premier étage. Un comble, que nous avons supposé enlevé,
afin de mieux faire voir le système de défense, était posé sur le vide
supérieur et abritait le plancher du premier étage et le sol du
rez-de-chaussée.
Déjà, au milieu du XIVe siècle, on commençait à faire usage de bouches à
feu. Ces premiers engins, toutefois, n'ayant qu'un faible. calibre et
une portée médiocre, ne pouvaient produire un effet sérieux sur des
màçonneries quelque peu épaisses.
Les anciens grands engins de siége, pierrières, mangonneaux, trébuchets,
envoyant des projectiles de pierre pesant 100 ou 150 kilogrammes, et
quelquefois plus, suivant un tir parabolique, étaient plus redoutables
que les premières pièces d'artillerie. Les projectiles lancés par ces
grands engins ne pouvaient produire d'effet qu'autant qu'ils passaient
par-dessus les défenses et qu'ils retombaient, soit sur les combles des
tours, soit dans les places. Du Guesclin, bien qu'il ne fît pas trop
usage de ces machines de guerre et qu'il préférât brusquer les attaques,
les employa parfois, et lorsqu'il les mit en batterie devant une
forteresse, ce fut toujours pour démoraliser les garnisons par la
quantité de projectiles dont il couvrait les rues et les maisons[89].
Si les défenses étaient très-hautes, les projectiles ne faisaient que
frapper directement leurs parements et ne pouvaient les entamer[90]. Le
trouvère Cuvelier, dans la _Vie de Bertrand du Guesclin_, raconte
comment, au siége du château de Valognes, à chaque pierre que lançaient
les engins des assiégeants, un homme de garde venait frotter les
moellons, par dérision, avec une serviette blanche. Il a le soin de nous
dire aussi, dans le même passage, comment la garnison avait fait blinder
les tours avec du fumier, pour éviter l'effet des projectiles lancés à
la volée:
«De fiens y ot. on mis mainte grande chartée.»
La grande puissance donnée alors aux engins obligeait les architectes
militaires à surhausser les tours et les courtines. Mais s'il s'agissait
d'une place couvrant une grande superficie, on ne pouvait donner à ces
courtines un relief très-considérable sans de grandes dépenses; aussi
sous Charles V prit-on de nouvelles dispositions. Jusqu'alors on n'avait
songé qu'exceptionnellement à terminer les tours par des plates-formes
propres à recevoir des engins. Ces machines étaient mises en position
sur des plates-formes de bois charpentées intérieurement le long des
courtines, ou même sur le sol, derrière celles-ci, lorsqu'elles
n'avaient qu'un faible relief, ou encore le long des lices, quand les
places possédaient une double enceinte, afin d'éloigner l'assaillant.
Mais quand la première enceinte était prise, il ne s'agissait plus que
de pourvoir à la défense très-rapprochée, et alors les machines de jet
devenaient inutiles, les hourds ou les mâchicoulis suffisaient.
Sous Charles V, disons-nous, on modifia l'ancien dispositif défensif. On
possédait déjà de petites pièces d'artillerie, qui permettaient
d'allonger les fronts, d'éloigner les flanquements par conséquent. On
avait reconnu que les fronts courts avaient l'inconvénient, si les deux
flancs voisins avaient été détruits, de défiler l'assaillant et de ne
lui présenter qu'un obstacle peu étendu, contre lequel il pouvait
accumuler ses moyens d'attaque. Aussi était-ce toujours contre ces
courtines étroites, entre deux tours, que les dernières opérations d'un
siége se concentraient, dès qu'au préalable on était parvenu à ruiner
les défenses supérieures des tours par le feu, si elles se composaient
de hourds, ou par de gros projectiles, si les galeries des mâchicoulis
étaient revêtues d'un manteau de maçonnerie. Vers 1360, les courtines
furent donc allongées; les tours furent plus espacées, prirent une plus
grande surface, eurent parfois des flancs droits,--c'est-à-dire que ces
tours furent bâties sur plan rectangulaire,--et furent couronnées par
des plates-formes. Le château de Vincennes est une forteresse type
conforme à un nouveau dispositif. Le plan bien connu de cette place[91]
présente un grand parallélogramme flanqué de quatre tours rectangulaires
aux angles, d'une tour (porte) également rectangulaire au milieu de
chacun des petits côtés, de trois tours carrées sur l'un des grands
côtés, et par le donjon avec son enceinte sur l'autre.
Les courtines entre les tours ont environ 100 mètres de long, ce qui
dépasse la limite des anciennes escarpes flanquées.
Les tours d'angle sont plantées de telle façon, que leurs flancs sont
plus longs sur les petits côtés du parallélogramme que sur les grands,
afin de mieux protéger les portes.
Voici en A (fig. 31) le plan d'une de ces tours d'angle, à
rez-de-chaussée, c'est-à-dire au niveau du sol de la place. De gros
contre-forts reposant sur un talus montent jusqu'à la corniche
supérieure, qui n'est qu'une suite de larges mâchicoulis. Les trois
étages étaient voûtés, et sur la dernière voûte reposait une plate-forme
dallée, très-propre à recevoir, ou de grands engins, ou des bouches à
feu. Un crénelage protégeait les arbalétriers. En B, est tracé le plan
de cette plate-forme.
La figure 32 donne l'élévation de cette tour sur son grand côté, avec la
courtine voisine. On reconnaît ici que vers la seconde moitié du XIVe
siècle, on revenait aux commandements considérables des tours sur les
courtines, avec l'intention évidente de faire servir ce commandement au
placement d'engins à longue portée. La voûte supérieure, couverte d'un
épais blindage de _cran_[92] sous le dallage, résistait à tous les
projectiles lancés à la volée, en supposant que ces projectiles aient pu
s'élever assez haut pour retomber sur la plate-forme.
La tour ne se défend absolument que du sommet, soit par les engins de
position, soit, contre l'attaque rapprochée, par les crénelages et
mâchicoulis[93].
Il est curieux de suivre pas à pas, depuis l'antiquité, ce mouvement
d'oscillation constant, qui, dans les travaux de défense, tantôt fait
donner aux tours ou flanquements un commandement sur les courtines,
tantôt réduit ce commandement et arase le sommet des tours au niveau des
courtines. De nos jours encore ces mêmes oscillations se font sentir
dans l'art de la fortification, et Vauban lui-même, vers la fin de sa
carrière, après avoir préconisé les flanquements de niveau avec les
courtines, était revenu aux commandements élevés sur les bastions.
C'est qu'en effet, quelle que soit la portée des projectiles, ce n'est
là qu'une question relative, puisque les conditions de tir sont égales
pour l'assiégé comme pour l'assaillant. Si l'on supprime les
commandements élevés, on découvre l'assaillant de moins loin, et on lui
permet de commencer de plus près ses travaux d'approche; si l'on
augmente ces commandements, on donne une prise plus facile à
l'artillerie de l'assiégeant. Aussi voyons-nous, pendant le moyen âge,
et principalement depuis l'adoption des bouches à feu, les systèmes se
succéder et flotter entre ces deux principes[94]. D'ailleurs une
difficulté surgissait autrefois comme elle surgit aujourd'hui.
Le tracé d'une place en projection horizontale peut être rationnel, et
ne plus l'être en raison des reliefs.