Avec les armes de jet et les moyens d'attaque de l'époque, on ne pouvait

adopter une meilleure combinaison défensive. Ces tours pleines dans la

hauteur du talus qui enveloppe la roche naturelle ne pouvaient être

ruinées par la sape. Bien percées de meurtrières, elles envoyaient des

projectiles divergeants de plein fouet à 60 mètres de leur

circonférence. Pour les aborder, il fallait donc entreprendre une suite

d'ouvrages qui demandaient du temps et beaucoup de monde; tandis que

pour les défendre, il suffisait d'un poste peu nombreux. Un ouvrage de

cette étendue pouvait longtemps défier les attaques avec un capitaine et

vingt hommes[84]. Si l'attaque était très-rapprochée, les meurtrières

inférieures devenaient inutiles, et alors les vingt hommes répandus sur

les galeries des hourds couvraient les assaillants d'une pluie de

projectiles. Nous avons dit ailleurs (voyez ARCHITECTURE MILITAIRE) que

les assiégeants dirigeaient plutôt leurs attaques méthodiques contre les

courtines que contre les tours, parce que la courtine possédait moins de

moyens défensifs que les tours, et qu'il était plus difficile à

l'assiégé de les retrancher. Mais, il va sans dire que, pour emporter

une courtine, il fallait d'abord détruire ou masquer les flanquements

que donnaient les tours voisines.

Tant que les tours enfilaient la courtine, on ne pouvait guère avancer

les _chats_ et les _beffrois_ contre cette courtine. Ainsi, quoiqu'il ne

fût pas conforme à la tactique d'envoyer une colonne d'assaut contre une

tour--et les beffrois n'étaient qu'un moyen de jeter une colonne

d'assaut sur la courtine,--il fallait toujours que l'assaillant rendît

nulles les défenses des tours sur les flancs, avant de rien entreprendre

contre la courtine.

Mais admettant que les hourds des tours eussent été détruits ou brûlés,

et que les défenses de celles-ci eussent été réduites aux meurtrières

des étages inférieurs, que les beffrois fussent approchés de la

courtine; le chemin de ronde de la courtine étant toujours élevé

au-dessus du sol intérieur, les assaillants qui se précipitaient du

beffroi sur ces chemins de ronde étaient pris en flanc par les

défenseurs qui sortaient des tours voisines comme de réduits, au moment

de l'assaut. C'est en prévision de cette éventualité que les tours, bien

qu'elles interceptent la communication d'un chemin de ronde à l'autre,

possèdent des portes donnant directement sur ces chemins de ronde et

permettant aux postes des tours de se jeter sur les flancs de la colonne

d'assaut.

Voici (fig. 18) une des tours de l'enceinte extérieure de Carcassonne,

bâtie par saint Louis, qui remplit exactement ce programme. C'est la

tour sur le front nord, dite de la Porte-Rouge. Cette tour possède deux

étages au-dessous du crénelage. Comme le terrain s'élève sensiblement de

_a_ en _b_, les deux chemins de ronde des courtines ne sont pas au même

niveau; le chemin de ronde _b_ est à 3 mètres au-dessus du chemin de

ronde _a_. En A, est tracé le plan de la tour au-dessous du terre-plein;

en B, au niveau du chemin de ronde _d_; en C, au niveau du crénelage de

la tour qui arase le crénelage de la courtine _e_. On voit en _d_ la

porte qui, s'ouvrant sur le chemin de ronde, communique à un degré qui

descend à l'étage inférieur A, et en _c_ la porte qui, s'ouvrant sur le

chemin de ronde plus élevé, communique à un second degré qui descend à

l'étage B. On arrive du dehors au crénelage de la tour par le degré _g_.

De plus, les deux étages A et B sont en communication entre eux par un

escalier intérieur _hh'_, pris dans l'épaisseur du mur de la tour. Ainsi

les hommes postés dans les deux étages A et B sont seuls en

communication directe avec les deux chemins de ronde. Si l'assiégeant

est parvenu à détruire les hourds et le crénelage supérieur, et si

croyant avoir rendu l'ouvrage indéfendable, il tente l'assaut de l'une

des courtines, il est reçu de flanc par les postes établis dans les

étages inférieurs, lesquels, étant facilement blindés, n'ont pu être

bouleversés par les projectiles des pierrières ou rendus inhabitables

par l'incendie du comble et des hourds. Une coupe longitudinale faite

sur les deux chemins de ronde de _c_ en _d_ permet de saisir cette

disposition (fig. 19). On voit en _e'_ la porte de l'escalier e, et en

_d'_ la porte de l'escalier _d_ (du plan). Cette dernière porte est

défendue par une échauguette _f_, à laquelle on arrive par un degré de

six marches. En _h'_, commence l'escalier qui met en communication les

deux étages A et B. Une couche de terre posée en _k_ empêche le feu, qui

pourrait être mis aux hourds et au comble _l_ par les assiégés, de

communiquer aux deux planchers qui couvrent ces deux étages A et B.

La figure 20 donne la coupe de cette tour suivant l'axe perpendiculaire

au front. En _d''_, est la porte donnant sur l'escalier _d_. Les hourds

sont posés en _m_. En _p_, est tracé le profil de l'escarpement avec le

prolongement des lignes de tir des deux rangs de meurtrières des étages

A et B.

Il n'est pas besoin de dire que les hourds battent le pied _o_ de la

tour.

Une vue perspective (fig. 21), prise du chemin militaire entre ces deux

enceintes (point X du plan), fera saisir les dispositions intérieures de

cette défense. Les approvisionnements des hourds et chemins de ronde de

la tour se font par le créneau _c_ (du plan C), au moyen d'un palan et

d'une poulie, ainsi'que le fait voir le tracé perspectif.

Ici la tour ne commande que l'un des chemins de ronde (voy. la coupe,

fig. 19). Lors de sa construction sous saint Louis, elle commandait les

deux chemins de ronde; mais sous Philippe le Hardi, lorsqu'on termina

les défenses de ia cité de Carcassonne, on augmenta le relief de

quelques-unes des courtines, qui ne paraissaient pas avoir un

commandement assez élevé. C'est à cette époque que le crénelage G fut

remonté au-dessus de l'ancien crénelage H, sans qu'on ait pris la peine

de démolir celui-ci; de sorte qu'extérieurement ce premier crénelage H

reste englobé dans la maçonnerie surélevée. En effet, le terrain

extérieur s'élève comme le chemin militaire de _a_ en _b_ (voy. le

plan), et les ingénieurs, ayant cru devoir adopter un commandement

uniforme des courtines sur l'extérieur, aussi bien pour l'enceinte

extérieure que pour l'enceinte intérieure, on régularisa vers 1285 tous

les reliefs. Il faut dire aussi qu'à cette époque, on ne donnait plus

guère aux tours un commandement important qu'aux angles des forteresses

ou sur quelques parties où il était nécessaire de découvrir les dehors.

Pour les grands fronts, les tours flanquantes n'ont pas de commandement

sur les courtines, et cette disposition est observée pour le grand front

sud de l'enceinte intérieure de Carcassonne, rebâti sous Philippe le

Hardi.

La cité de Carcassonne est une mine inépuisable de renseignements sur

l'art de la fortification du XIIe au XIVe siècle. Là ce ne sont pas des

fragments épars et très-altérés par le temps et la main des hommes, que

l'on trouve, mais un ensemble coordonné avec méthode, presque intact,

construit en matériaux robustes par les plus habiles ingénieurs des XIIe

et XIIIe siècles, comme étant un point militaire d'une très-grande

importance. Lorsque Carcassonne fut comprise dans le domaine royal, sous

saint Louis, cette place devenait, sur un point éloigné et mal relié aux

possessions de la couronne, une tête de pont garantissant une notable

partie du Languedoc contre l'Aragon.

Toutes les dispositions défensives que l'on trouve encore en France

datant de cette époque, n'ont point l'unité de conception et la valeur

des fortifications de Carcassonne. On comprendra dès lors pourquoi nous

choisissons de préférence nos exemples dans cette place de guerre, qui,

heureusement aujourd'hui, grâce aux efforts du gouvernement, à l'intérêt

que la population de Carcassonne apporte à cette forteresse, unique en

Europe, est préservée de la ruine qui si longtemps l'a menacée.

La disposition de la dernière tour de l'enceinte extérieure que nous

venons de donner est telle, que cet ouvrage ne pouvait se défendre

contre l'enceinte intérieure; car, non-seulement cette tour est dominée

de beaucoup, mais elle est, à l'intérieur, nulle comme défense.

Tous les ouvrages de cette enceinte extérieure sont dans la même

situation, bien que variés dans leurs dispositions, en raison de la

nature du sol des dehors et des besoins auxquels ils doivent satisfaire.

Il n'est qu'un point où l'enceinte extérieure est reliée à la défense

intérieure au moyen d'une tour bâtie à cheval sur le chemin militaire

qui sépare les deux fronts. C'est un ouvrage sur plan rectangulaire,

posé en vedette, flanquant à la fois les courtines extérieures, les

lices (chemin militaire) et les courtines intérieures; permettant de

découvrir, sans sortir de la défense intérieure, la montée à la porte de

l'Aude, tout le front jusqu'au saillant occidental de la place défendu

par deux grosses tours _du coin_, et la partie la plus rapprochée du

faubourg de la Barbacane. Cette tour, dite de _l'Évêque_, parce qu'elle

donnait sur le palais épiscopal, est un admirable ouvrage, bâti de

belles pierres de grès dur avec bossages, et dépendant des travaux

terminés sous Philippe le Hardi [85].

En voici (fig. 22) les plans à différents étages. En A, au niveau des

lices ou du chemin militaire entre les deux enceintes,--le crénelage de

l'enceinte extérieure étant en _a_ et la courtine de l'enceinte

intérieure en _b_.--Le premier étage est tracé en B. Du terre-plein de

la cité, on arrive à cet étage par l'escalier _d_, qui monte aux deux

étages supérieurs. Le plan C donne l'étage du crénelage avec son hourd

de face _e_.

On communique du chemin de ronde _g_ au chemin de ronde _h_, en passant

par la porte _i_, montant quelques degrés qui arrivent au niveau de la

salle _k_ et en redescendant par l'escalier à vis. Deux mâchicoulis en

_m_ et _n_ (voy. le plan B) commandent les deux arcs à cheval sur le

chemin militaire.

La figure 23 donne la coupe de cet ouvrage, faite sur la ligne _op_. Le

niveau des lices est en A, le niveau du sol intérieur de la cité en B.

Outre les deux mâchicoulis percés dans les archivoltes des passages P,

on établissait, en temps de guerre, des hourds au deuxième étage,

au-dessus de ces arcs, ainsi que l'indiquent le tracé D et le profil

_d_; hourds auxquels les baies C donnaient accès. Un hourd établi en E,

sur la face de la tour, commandait son pied et flanquait ses angles. Le

profil F donne la coupe sur la courtine intérieure, les lices et la

courtine extérieure. Tous les étages sont mis en communication par les

oeils percés au milieu des voûtes d'arête. Ces oeils permettent aussi

d'approvisionner les étages supérieurs des munitions nécessaires au

service des hourds.

La figure 24 présente la vue perspective de cette tour en dehors de

l'enceinte extérieure, avec les hourds posés partout. On voit que les

meurtrières des crénelages ont leur champ de tir dégagé au-dessous des

hourds, ce qui permet à deux lignes d'arbalétriers ou d'archers de

défendre les ouvrages, puisque les hourds possèdent des meurtrières

au-dessus des mâchicoulis. Les tourelles d'angle, octogones, donnent un

tir divergeant et sont flanquées par les meurtrières des flancs des

hourds. Cette tour a l'avantage d'enfiler le chemin militaire entre les

deux enceintes, de le couper totalement au besoin, et de posséder des

flanquements sur l'escarpe de l'enceinte extérieure. Parfaitement

conservée, bâtie avec des matériaux inaltérables, elle a pu être

utilisée au moyen de travaux peu importants.

Tous les ouvrages entrepris à Carcassonne, sous Philippe le Hardi, ont

un caractère de puissance remarquable, et indiquent de profondes

connaissances dans l'art de la fortification, eu égard aux moyens

d'attaque de l'époque. Les flanquements étant courts, il est impossible

de les mieux combiner. Les garnisons étaient composées alors de gens de

toutes sortes, hommes liges et mercenaires, il fallait se tenir en

défiance contre les trahisons possibles. Ces tours étaient des réduits

indépendants, interceptant le parcours sur les chemins de ronde, même

sur les lices, comme on le voit par l'exemple précédent. Commandées

chacune par un capitaine, la reddition de l'une d'elles n'entraînait pas

la chute des autres. Les gens de la ville ne pouvaient monter sur les

chemins de ronde, qui avaient Sur le terre-plein un relief considérable

et n'étaient mis en communication avec le sol intérieur que par des

escaliers très-rares passant généralement par des postes. Toute

tentative de trahison devenait difficile, chanceuse, parce qu'il

fallait, ou qu'elle pût mettre beaucoup de monde dans la confidence des

moyens à employer, ou qu'elle restât isolée, et par suite promptement

réprimée.

Quelquefois le chemin de ronde de la courtine tourne autour de l'ouvrage

flanquant et contenant un poste; mais alors la tour a tous les

caractères d'un réduit, d'un petit donjon possédant ses moyens de

défense, de retour offensif et de retraite, indépendants. Plusieurs des

tours de l'enceinte intérieure de la cité de Carcassonne sont conçues

suivant ce système. L'une d'elles, dite tour Saint-Martin, est bien

conservée et nous explique clairement cette disposition.

Bâtie sur le front sud, près de la poterne de Saint-Nazaire, la tour

Saint-Martin s'élève de 25 mètres au-dessus du chemin militaire des ces

et de 15m,50 au-dessus du sol de la cité. Elle possède deux étages

inférieurs voûtés et deux étages supérieurs sous le comble, avec

plancher intermédiaire au niveau des hourds. La figure 25 donne en A les

plans superposés des deux étages inférieurs, et en B les plans

superposés des deux étages supérieurs. En examinant ces plans avec

quelque attention, on observera que le cylindre de maçonnerie est plus

épais vers l'extérieur que vers l'intérieur de la cité; en d'autres

termes, que le cercle traçant le vide n'est pas concentrique au cercle

traçant la périphérie de la tour; que cette périphérie qui fait face

à l'extérieur, est renforcée par un éperon C ou bec saillant. Cet éperon

et cette plus forte épaisseur donnée à la maçonnerie ont pour résultat

d'annuler les effets du _bosson_ ou bélier, et de placer l'assaillant

sous le tir direct des flanquements voisins (voyez ARCHITECTURE

MILITAIRE, PORTE). De la ville, on entre dans la tour par la porte P, et

la rampe droite qui monte au premier étage. De ce premier étage, par

l'escalier à vis, on descend à l'étage inférieur et l'on monte aux

étages supérieurs.

L'étage crénelé, et pouvant être muni de hourds, est mis en

communication avec le chemin de ronde des courtines par les deux portes

K et L. Ce chemin de ronde pourtourne l'étage supérieur de la tour du

côté de la ville en G. Une coupe faite sur _ab_ (fig. 26) permet de

saisir facilement ces dispositions. L'étage H renferme une cheminée et

est éclairé par une fenêtre F donnant sur la cité. Les hourds étaient

posés en I, conformément à l'usage. Les meurtrières des deux salles

inférieures sont chevauchées, ainsi que l'indique le plan[86].

Cet ouvrage, comme le précédent, appartient aux constructions de

Philippe le Hardi, et qui datent, par conséquent, des dernières années

du XIIIe siècle.

Quelquefois, à cette époque, pour étendre les flanquements des tours, on

leur donne en plan la forme d'un arc brisé[87]. C'est sur ce plan que

sont bâties quelques-unes des tours du château de Loches.

Les grands engins d'attaque étaient alors perfectionnés: on leur

opposait des murs bâtis en pleine pierre de taille, des merlons épais,

des hourds formés de gros bois; on disposait plusieurs étages voûtés

afin de mettre les postes à l'abri des projectiles lancés en bombe.

Parfois on revenait à la tour carrée comme présentant des flancs plus

étendus et des faces que l'on protégeait par des hourdages

très-saillants et bientôt par des mâchicoulis de pierre.

Les tours d'Aigues-Mortes, bâties par Philippe le Hardi, sont sur plan

quadrangulaire; même plan adopté pour la plus grande partie des tours de

l'enceinte d'Avignon. Il faut dire que tout un front de ces remparts fut

ordonné sous le pape Innocent VI, par Jean Fernandez Heredia, commandeur

de Malte, et que les dispositions adoptées alors furent suivies

successivement, c'est-à-dire de 1350 à 1364[88]. La plupart de ces tours

sont très-saillantes sur la courtine, dont le chemin de ronde passe

derrière elles ou qui se trouve interrompu par les flancs. De plus, ces

tours sont généralement ouvertes à la gorge.

La figure 27 présente le plan d'une de ces tours d'Avignon, à

rez-de-chaussée. Un escalier E, fermé par une porte, permet de monter au

premier étage (fig. 28), qui communique par deux issues avec les chemins

de ronde des courtines Voisines G, H. Un second escalier en

encorbellement monte jusqu'à l'étage crénelé supérieur (fig. 29), percé

de mâchicoulis. Cette tour ne se défend, comme on peut le voir, que par

son sommet. La vue perspective (fig. 30), prise du côté de la ville,

explique complétement le système de défense, et indique les moyens

d'accès aux deux étages. Ouverte à la gorge, elle ne peut être

considérée comme un réduit indépendant, au besoin; cependant les chemins

de ronde des courtines sont interrompus à la façon des tours romaines

dont parle Vitruve. Sa surface étendue permettait de réunir à son sommet

un assez grand nombre de défenseurs. Si l'assaillant parvenait à saper

sa face en K (fig. 27), il était encore possible de défendre la brèche,

soit en remparant la gorge de L en M, soit en accablant les ennemis de

projectiles lancés à travers le grand mâchicoulis ouvert au milieu du

plancher du premier étage. Un comble, que nous avons supposé enlevé,

afin de mieux faire voir le système de défense, était posé sur le vide

supérieur et abritait le plancher du premier étage et le sol du

rez-de-chaussée.

Déjà, au milieu du XIVe siècle, on commençait à faire usage de bouches à

feu. Ces premiers engins, toutefois, n'ayant qu'un faible. calibre et

une portée médiocre, ne pouvaient produire un effet sérieux sur des

màçonneries quelque peu épaisses.

Les anciens grands engins de siége, pierrières, mangonneaux, trébuchets,

envoyant des projectiles de pierre pesant 100 ou 150 kilogrammes, et

quelquefois plus, suivant un tir parabolique, étaient plus redoutables

que les premières pièces d'artillerie. Les projectiles lancés par ces

grands engins ne pouvaient produire d'effet qu'autant qu'ils passaient

par-dessus les défenses et qu'ils retombaient, soit sur les combles des

tours, soit dans les places. Du Guesclin, bien qu'il ne fît pas trop

usage de ces machines de guerre et qu'il préférât brusquer les attaques,

les employa parfois, et lorsqu'il les mit en batterie devant une

forteresse, ce fut toujours pour démoraliser les garnisons par la

quantité de projectiles dont il couvrait les rues et les maisons[89].

Si les défenses étaient très-hautes, les projectiles ne faisaient que

frapper directement leurs parements et ne pouvaient les entamer[90]. Le

trouvère Cuvelier, dans la _Vie de Bertrand du Guesclin_, raconte

comment, au siége du château de Valognes, à chaque pierre que lançaient

les engins des assiégeants, un homme de garde venait frotter les

moellons, par dérision, avec une serviette blanche. Il a le soin de nous

dire aussi, dans le même passage, comment la garnison avait fait blinder

les tours avec du fumier, pour éviter l'effet des projectiles lancés à

la volée:

«De fiens y ot. on mis mainte grande chartée.»

La grande puissance donnée alors aux engins obligeait les architectes

militaires à surhausser les tours et les courtines. Mais s'il s'agissait

d'une place couvrant une grande superficie, on ne pouvait donner à ces

courtines un relief très-considérable sans de grandes dépenses; aussi

sous Charles V prit-on de nouvelles dispositions. Jusqu'alors on n'avait

songé qu'exceptionnellement à terminer les tours par des plates-formes

propres à recevoir des engins. Ces machines étaient mises en position

sur des plates-formes de bois charpentées intérieurement le long des

courtines, ou même sur le sol, derrière celles-ci, lorsqu'elles

n'avaient qu'un faible relief, ou encore le long des lices, quand les

places possédaient une double enceinte, afin d'éloigner l'assaillant.

Mais quand la première enceinte était prise, il ne s'agissait plus que

de pourvoir à la défense très-rapprochée, et alors les machines de jet

devenaient inutiles, les hourds ou les mâchicoulis suffisaient.

Sous Charles V, disons-nous, on modifia l'ancien dispositif défensif. On

possédait déjà de petites pièces d'artillerie, qui permettaient

d'allonger les fronts, d'éloigner les flanquements par conséquent. On

avait reconnu que les fronts courts avaient l'inconvénient, si les deux

flancs voisins avaient été détruits, de défiler l'assaillant et de ne

lui présenter qu'un obstacle peu étendu, contre lequel il pouvait

accumuler ses moyens d'attaque. Aussi était-ce toujours contre ces

courtines étroites, entre deux tours, que les dernières opérations d'un

siége se concentraient, dès qu'au préalable on était parvenu à ruiner

les défenses supérieures des tours par le feu, si elles se composaient

de hourds, ou par de gros projectiles, si les galeries des mâchicoulis

étaient revêtues d'un manteau de maçonnerie. Vers 1360, les courtines

furent donc allongées; les tours furent plus espacées, prirent une plus

grande surface, eurent parfois des flancs droits,--c'est-à-dire que ces

tours furent bâties sur plan rectangulaire,--et furent couronnées par

des plates-formes. Le château de Vincennes est une forteresse type

conforme à un nouveau dispositif. Le plan bien connu de cette place[91]

présente un grand parallélogramme flanqué de quatre tours rectangulaires

aux angles, d'une tour (porte) également rectangulaire au milieu de

chacun des petits côtés, de trois tours carrées sur l'un des grands

côtés, et par le donjon avec son enceinte sur l'autre.

Les courtines entre les tours ont environ 100 mètres de long, ce qui

dépasse la limite des anciennes escarpes flanquées.

Les tours d'angle sont plantées de telle façon, que leurs flancs sont

plus longs sur les petits côtés du parallélogramme que sur les grands,

afin de mieux protéger les portes.

Voici en A (fig. 31) le plan d'une de ces tours d'angle, à

rez-de-chaussée, c'est-à-dire au niveau du sol de la place. De gros

contre-forts reposant sur un talus montent jusqu'à la corniche

supérieure, qui n'est qu'une suite de larges mâchicoulis. Les trois

étages étaient voûtés, et sur la dernière voûte reposait une plate-forme

dallée, très-propre à recevoir, ou de grands engins, ou des bouches à

feu. Un crénelage protégeait les arbalétriers. En B, est tracé le plan

de cette plate-forme.

La figure 32 donne l'élévation de cette tour sur son grand côté, avec la

courtine voisine. On reconnaît ici que vers la seconde moitié du XIVe

siècle, on revenait aux commandements considérables des tours sur les

courtines, avec l'intention évidente de faire servir ce commandement au

placement d'engins à longue portée. La voûte supérieure, couverte d'un

épais blindage de _cran_[92] sous le dallage, résistait à tous les

projectiles lancés à la volée, en supposant que ces projectiles aient pu

s'élever assez haut pour retomber sur la plate-forme.

La tour ne se défend absolument que du sommet, soit par les engins de

position, soit, contre l'attaque rapprochée, par les crénelages et

mâchicoulis[93].

Il est curieux de suivre pas à pas, depuis l'antiquité, ce mouvement

d'oscillation constant, qui, dans les travaux de défense, tantôt fait

donner aux tours ou flanquements un commandement sur les courtines,

tantôt réduit ce commandement et arase le sommet des tours au niveau des

courtines. De nos jours encore ces mêmes oscillations se font sentir

dans l'art de la fortification, et Vauban lui-même, vers la fin de sa

carrière, après avoir préconisé les flanquements de niveau avec les

courtines, était revenu aux commandements élevés sur les bastions.

C'est qu'en effet, quelle que soit la portée des projectiles, ce n'est

là qu'une question relative, puisque les conditions de tir sont égales

pour l'assiégé comme pour l'assaillant. Si l'on supprime les

commandements élevés, on découvre l'assaillant de moins loin, et on lui

permet de commencer de plus près ses travaux d'approche; si l'on

augmente ces commandements, on donne une prise plus facile à

l'artillerie de l'assiégeant. Aussi voyons-nous, pendant le moyen âge,

et principalement depuis l'adoption des bouches à feu, les systèmes se

succéder et flotter entre ces deux principes[94]. D'ailleurs une

difficulté surgissait autrefois comme elle surgit aujourd'hui.

Le tracé d'une place en projection horizontale peut être rationnel, et

ne plus l'être en raison des reliefs.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 9 - (T - U - V - Y - Z) · 第 6 / 41 段