tours d'observation avec fanaux, qui permettaient de concerter des
opérations militaires pendant la nuit, et de surveiller les mouvements
d'ennemis ou de bandes de pillards pendant le jour. Quand un
gouvernement approche de sa dissolution, le premier symptôme qui se
manifeste bien avant les grandes crises finales, c'est le brigandage.
L'empire romain à son déclin, mais longtemps avant le moment des
débordements des barbares, était rongé par le brigandage; des bandes
armées se répandaient non-seulement sur les frontières de l'empire, mais
autour des grands centres et jusque dans la campagne de Rome. Les
derniers empereurs se préoccupèrent, non sans raison, de guérir cet
ulcère des gouvernements qui finissent, sans y parvenir. Constance,
Julien, Valentinien, établirent dans les Gaules des lignes de postes sur
les marches, le long des vallées voisines des frontières, et à l'entour
des grandes villes. Ces postes n'étaient autre chose que des tours
élevées sur des promontoires, des monticules naturels ou factices
(mottes). Nous verrons bientôt que ce système romain fut longtemps
observé pendant le moyen âge.
Il convient donc tout d'abord de distinguer les tours flanquantes,
c'est-à-dire attachées aux courtines d'une place, des tours isolées.
Vitruve explique comment il faut établir les tours flanquantes: «Elles
doivent, dit-il[66], être en saillie sur le parement extérieur du mur de
telle manière que lorsque l'ennemi s'approche (de la courtine), il soit
pris en flanc par deux tours, l'une à droite, l'autre à gauche... Les
murs des forteresses doivent être plantés, non sur plan carré ou
présentant des angles saillants, mais suivant un périmètre circulaire
(ou se rapprochant de cette figure), afin que l'ennemi puisse être vu de
plusieurs points, car les saillants sont difficilement défendables, et
plus favorables aux assiégeants qu'aux assiégés... L'intervalle entre
les tours doit être calculé en raison de la portée d'un trait, afin que
l'assiégeant soit repoussé par les machines de jet manoeuvrant sur les
deux flancs.
Il faut, au droit des tours, que les courtines soient interrompues par
une coupure ayant une largeur égale au diamètre de ces tours. De la
sorte les chemins de ronde, étant interrompus, sont seulement complétés
intérieurement par des passerelles de charpente qui, n'étant pas fixées
avec des attaches de fer, peuvent être jetées bas si l'ennemi s'est
emparé d'une portion de courtine, et rendre ainsi l'occupation des
autres courtines et des tours impossible.
Les tours doivent être élevées sur plan circulaire ou polygonal, car,
étant carrées, les béliers les détruisent plus facilement en ruinant
leurs angles. Circulaires, chaque pierre formant coin et reportant la
percussion au centre, ces tours résistent mieux à l'effort des machines.
Mais rien n'est tel que de terrasser les remparts et les tours pour leur
donner une grande puissance de résistance...»
Ces préceptes, sauf les modifications amenées par la portée des engins
modernes, sont les mêmes que ceux admis de nos jours. Voir l'ennemi de
plusieurs points, éviter, par conséquent, les saillants qui sont
difficiles à flanquer; mettre toujours l'assiégeant entre des feux
convergents; faire qu'un ouvrage pris n'entraîne pas immédiatement
l'abandon des autres; relier au besoin ou séparer les ouvrages, tels
sont les immuables principes de la fortification. Ils furent établis, à
notre connaissance, par les Grecs et les Romains, pratiqués pendant le
moyen âge avec une supériorité marquée, singulièrement développés dans
les temps modernes par suite de l'emploi des bouches à feu. En effet, de
la tour ronde à court flanquement, et ayant toujours des points morts,
au bastion moderne avec ses flancs et ses faces, il y a une longue suite
d'essais, de tentatives et de transitions[67].
La tour romaine sur plan circulaire ou carré (car, quoi qu'ait enseigné
Vitruve, les Grecs et les Romains ont élevé beaucoup de tours
flanquantes carrées), était ouverte ou fermée à la gorge, c'est-à-dire
du côté intérieur de la forteresse. Si elle était ouverte, le chemin de
ronde des courtines voisines s'interrompait, comme l'indique Vitruve, au
droit de cette ouverture. Si elle était fermée, les rondes circulant sur
la courtine devaient se faire ouvrir deux portes pour entrer et sortir
de la tour, afin de reprendre l'autre courtine. Dans ce cas, la tour
formait obstacle à la circulation continue de plain-pied sur le sommet
des remparts; Les premières de ces tours sont, à proprement parler, des
tours _retranchées_, tandis que les secondes sont des postes ou petits
forts espacés, commandant les remparts.
Ce qui prouverait que le système des tours retranchées a été de
préférence pratiqué par les Romains, c'est que nous voyons pendant le
moyen âge l'emploi de ce système persister dans les villes qui ont le
mieux conservé les traditions romaines; tandis que dans le Nord, où
l'influence normande se fait sentir de bonne heure dans l'art de la
fortification, les tours sont toujours fermées, à moins toutefois
qu'elles ne flanquent une enceinte extérieure commandée par une enceinte
intérieure.
Nous diviserons donc cet article en: TOURS FLANQUANTES, _ouvertes ou
fermées à la gorge_; TOURS RÉDUITE, _tenant lieu de donjons ou dépendant
de donjons_; TOURS DE GUET, TOURS ISOLÉES, _postes, tours de signaux, de
passages, de ponts, de phares._
Tours flanquantes. Les tours flanquantes établies suivant la tradition
romaine, qui se perpétua en Occident jusqu'à l'époque des grandes
invasions normandes, sont (à moins qu'elles ne dépendent de portes)
généralement pleines jusqu'à une certaine hauteur au-dessus du fossé ou
du sol extérieur, afin de résister à l'effort des engins d'attaque ou à
la sape; leur flanquement ne commence donc qu'au niveau des chemins de
ronde des courtines, et consiste en des ouvertures assez larges masquées
par des mantelets mobiles de bois. Ce premier flanquement est surmonté
de l'étage supérieur crénelé, formant couronnement et second
flanquement. Cet étage supérieur est couvert par un comble, de manière à
mettre le crénelage à l'abri, ou découvert, le comble étant alors établi
en contre-bas du chemin de ronde ou au ras de ce chemin de ronde.
Voici (fig. 1) un type de ces tours de la fin de l'empire romain[68],
ouvertes à la gorge, mais interrompant les chemins de ronde des
courtines.
Des plats-bords posés sur les poutres engagées A permettaient de passer
d'un chemin de ronde sur l'autre, et d'entrer de plain-pied au premier
étage de la tour. Ce premier étage est mis en communication avec le
second et avec le crénelage au moyen d'échelles de bois. Une échelle
mobile, que l'on relève au moyen d'un treuil, met le plancher du premier
étage en communication avec le sol du chemin militaire intérieur. Cette
portion d'échelle relevée et les plats-bords enlevés, le poste gardant
la tour ne peut redouter une surprise; il est complétement isolé.
Cependant il voit ce qui se passe dans la ville et peut être surveillé.
La tour, occupée par l'ennemi, ne peut battre le chemin militaire,
puisque les étages de cette tour sont ouverts sur ce chemin. Les
approvisionnements de projectiles se font, comme l'indique notre figure,
par ces ouvertures sur le chemin militaire.
La tour se défend, extérieurement, par des ouvertures pratiquées dans
les deux étages et par le crénelage supérieur. Les larges créneaux en
façon d'arcades sont masqués par des mantelets mobiles de bois roulant
sur un axe.
La cité de Carcassonne possède encore des tours datant de la domination
des Visigoths, construites suivant cette donnée, si ce n'est que le
chemin de ronde passe à travers la tour, et que celle-ci est percée de
portes au niveau de ce chemin de ronde. À Carcassonne, les tours
visigothes avaient leurs crénelages couverts, des mantelets pour les
créneaux supérieurs comme pour les créneaux des étages, et des hourds de
bois pour permettre de battre le pied de la défense.
Voici (fig. 2) le plan d'une de ces tours[69], au niveau du chemin de
ronde. Au-dessous de ce niveau, l'ouvrage est de maçonnerie pleine.
La figure 3 montre la face latérale de cette tour, avec la coupe du
chemin de ronde de la courtine. En A est tracée en place une ferme des
hourds[70]; en B, le détail perspectif d'un des corbeaux des créneaux
supérieurs, destinés à recevoir les tourillons des mantelets, et en C
les pierres saillantes posées sous les arcades-créneaux pour supporter
de même les axes à tourillons qui permettent de relever ou d'abaisser
les volets fermant ces arcades. Au-dessus du plancher, posé en D, est
ouvert, sur la ville, un arc qui laisse voir ce qui se passe à l'étage
supérieur et qui facilite les approvisionnements de projectiles. Cet arc
surmonte le mur de fermeture C (voyez le plan), et porte sur les deux
pieds-droits H, I.
La question des approvisionnements rapides de projectiles destinés à
défendre ces tours ne paraît pas avoir été examinée avec assez
d'attention. On remarquera que ces tours, d'une époque ancienne,
c'est-à-dire qui datent de la fin de l'empire romain aux derniers
Carlovingiens, sont généralement d'un faible diamètre, et ne pouvaient,
par conséquent, contenir un approvisionnement très-considérable de
projectiles, soit armes de trait, soit pierres propres à être jetées sur
les assaillants qui voulaient s'approcher du pied des ouvrages pour les
saper.
En supposant qu'une tour, comme celle que nous présentons ici (fig. 2 et
3), soit attaquée à son pied; que, protégés par des _chats_, les mineurs
s'attachent à la maçonnerie, les défenseurs ne peuvent repousser cette
attaque qu'en jetant sur les galeries, sur les _chats_, force pierres ou
matières enflammées, afin de les détruire. Si l'attaque se prolongeait,
on peut estimer la quantité considérable de projectiles qu'il fallait
avoir sous la main. Il était donc nécessaire de renouveler à chaque
heure cette provision, comme aujourd'hui il faut, dans une place
assiégée, renouveler sans cesse les munitions des bouches à feu placées
sur les ouvrages qui contribuent à la défense d'un point attaqué.
Ces tours ouvertes à la gorge se prêtaient à ces approvisionnements
incessants, car plus leur diamètre était petit, plus il fallait
remplacer souvent les projectiles employés à la défense. D'ailleurs
l'attaque n'étant sérieuse qu'autant qu'elle était très-rapprochée,
c'était le point attaqué qui se défendait sans attendre secours des
ouvrages voisins. Tous les efforts de l'attaque, et, par suite, de la
défense, étant ainsi limités à un champ très-étroit, les moyens de
résistance s'accumulaient sur ce point attaqué et devaient être
renouvelés avec activité et facilité. Nous verrons comment cette partie
du programme de la défense des tours se modifie peu à peu suivant les
perfectionnements apportés dans le mode d'attaque.
Il est encore une observation dont il faut tenir compte. Dans les
ouvrages de la fin de l'empire romain, comme pendant les périodes
grecque et romaine, les tours ont sur les courtines un commandement
considérable (fig. 4)[71]: cette disposition est assez régulièrement
observée jusque vers le milieu du XIIIe siècle, mais alors les courtines
s'élèvent; le commandement des tours sur ces courtines diminue d'autant.
À cette époque, il arrive même parfois que ces tours ne remplissent que
la fonction de flanquement, et n'ont plus de commandement Sur les
courtines. C'est encore le système de l'attaque qui provoque ces
changements. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce sujet.
En examinant les tours d'angle du château de Carcassonne, dont la
construction remonte aux premières années du XIIe siècle, on peut se
rendre un compte exact des moyens d'approvisionnement des défenses
supérieures de ces tours, car ces ouvrages sont parfaitement conservés,
les anciennes charpentes ayant seules été supprimées.
La figure 5 présente le plan de la tour de l'angle nord-est, dite _tour
du Major_, au niveau du sol de la cour du château. La salle ronde voûtée
en calotte hémisphérique se défend par cinq meurtrières qui battent le
fond du fossé. La figure 6 donne le plan du premier étage, qui se trouve
au niveau du chemin de ronde des courtines. Les meurtrières qui, de la
salle, s'ouvrent sur les dehors au nombre de quatre, ne sont pas percées
au-dessus de celles du rez-de-chaussée, afin de laisser le moins de
points morts possible. La voûte également en calotte qui couvre cette
seconde salle est percée d'un trou A, ou porte-voix, qui communique avec
les étages supérieurs. Le deuxième étage n'est pas voûté, mais couvert
par un plancher placé en contre-bas du chemin de ronde de la tour. Cette
troisième salle n'était destinée qu'au logement du poste de la tour,
elle ne se défend pas. Au-dessus s'élève le crénelage avec son chemin de
ronde et ses hourds (fig. 7). Pour faciliter la pose de la charpente du
comble, l'intérieur du crénelage est à pans. Ce comble était ainsi
pyramidal, avec des coyaux qui formaient la transition entre la pyramide
et le cône. De B en C, les fermes des hourds sont supposées placées. Ces
hourds étaient évidemment très-saillants, car les deux trous superposés
réservés dans la construction pour recevoir les fermes, indiquent un
système de liens avec corbelets[72] soulageant la bascule des pièces
horizontales destinées à porter le plancher. La coupe, faite sur la
ligne _ab_, du plan du rez-de-chaussée (fig. 8), montre la disposition
des deux salles inférieures percées de meurtrières, de la salle D,
chambrée des hommes de garde, et de l'étage supérieur, poste du
capitaine et défense principale. La corne E (voy. fig. 7), s'élevant
d'aplomb sur la cour du château, permettait de hisser les munitions au
sommet des défenses, sans qu'il fût nécessaire de les monter à dos
d'homme par l'escalier. Au moyen d'un treuil posé en G et d'une poulie
passant en E à travers le bout de l'entrait de la ferme principale du
comble, on élevait facilement des poids assez considérables. Notre coupe
(fig. 8) indique ce mécanisme si simple. Le bourriquet hissé au niveau
du plancher du hourd, on fermait la trappe, on lâchait sur le treuil, et
les munitions étaient disposées le long des hourds ou dans la salle
supérieure; car on remarquera que cette salle est mise en communication
avec le chemin de ronde des hourds au moyen des créneaux.
Cette salle bien garnie de pierres et les hourds de sagettes et de
carreaux, il était possible de couvrir les assaillants de projectiles
pendant plusieurs heures. Les mâchicoulis de hourds, aussi saillants,
étaient habituellement doubles, c'est-à-dire qu'ils permettaient de
laisser tomber des pierres en I et en L. Les matériaux tombant en I
ricochaient sur le talus K, et prenaient les assaillants en écharpe
(voyez MÂCHICOULIS).
La figure 9 explique d'une façon claire, pensons-nous, le mode de
montage des munitions. Le servant attend que le bourriquet soit hissé au
niveau du plancher, pour fermer la trappe et répartir les projectiles où
besoin est. En A, est tracée la section horizontale des potelets doubles
des hourds au droit des angles, laissant entre eux la rainure dans
laquelle s'engagent les masques du chemin de ronde. Le plancher de la
salle supérieure, étant à 1 mètre 28 centimètres en contre-bas de
l'appui des créneaux, permettait d'approvisionner une quantité
considérable de projectiles que les servants, postés dans cette salle,
passaient, au fur et à mesure du besoin, aux défenseurs des hourds, de
manière à ne pas encombrer leur chemin de ronde. Pendant une attaque
même, on pouvait hisser, à l'aide du treuil, de la chaux vive, de la
poix bouillante, de la cendre qui aveuglait les assaillants[73] (voyez
SIÉGE). On observera que cette tour d'angle, comme toutes celles des
défenses de la cité de Carcassonne, interrompt la circulation sur les
chemins de ronde des courtines, et force ainsi les patrouilles de se
faire reconnaître à chaque tour. D'ailleurs, c'était dans les tours que
logeaient les postes de défense, et chacun de ces postes avait à
défendre une portion de courtine. La tactique des assaillants consistait
à s'emparer d'une courtine en dépit des flanquements, et de se répandre
ainsi dans la place.
Alors les postes des tours s'enfermaient, et il fallait les assiéger
séparément, ce qui rendait possible un retour offensif de la garnison et
mettait les assiégeants dans une position assez périlleuse. Cependant on
voulut, dès le milieu du XIIIe siècle, rendre les parties de la défense
plus solidaires, et l'on augmenta le relief des courtines en renonçant
ainsi aux commandements considérables des tours. Dans le dernier exemple
que nous présentons, le niveau des chemins de ronde des courtines est en
N; le commandement de la tour est donc très-prononcé.
Déjà ces commandements sont moins considérables au château de Coucy,
bâti vers 1220[74]. Les quatre tours d'angle de ce château sont
très-remarquables, au double point de vue de la structure et de la
défense. Elles sont pleines dans toute la hauteur du talus. Cinq étages
s'élèvent au-dessus de ce talus; deux sont voûtés, deux sont fermés par
des planchers, le cinquième est couvert par le comble conique[75].
Les plans (fig. 10) présentent en A la tour d'angle nord-ouest, au
niveau du sol du premier étage du château; en C, au niveau du sol du
second étage; en D, au niveau du crénelage supérieur.
L'étage inférieur, voûté, au niveau du sol de la cour, ne possède aucune
meurtrière; c'est une cave à provisions dont la voûte est percée d'un
oeil. L'escalier ne monte que du niveau de la cour au sol du quatrième
étage, et l'on n'arrivait à l'étage crénelé que par un escalier de bois
(échelle de meunier)[76]. En _g_, sont des cheminées; en _l_, des
latrines[77]. Une ouverture laissée au centre des planchers permettait
de hisser les munitions du rez-de-chaussée au sommet de la tour sur les
chemins de ronde. Les meurtrières sont alternées, afin de laisser le
moins possible de points morts.
Les tours du château de Coucy présentent une particularité intéressante,
c'est la transition entre le hourdage de bois et le mâchicoulis de
pierre[78]. Des corbeaux de pierre remplacent les trous par lesquels on
passait (comme nous l'avons vu dans l'exemple précédent) les pièces de
bois en bascule qui recevaient les chemins de ronde établis en temps de
guerre. Ces corbeaux à demeure recevaient alors les hourds[79].
La figure 11 donne la coupe (sur la ligne _ad_ du plan A) de ce bel
ouvrage. Outre les jours des meurtrières, les salles des troisième et
quatrième étages possèdent une fenêtre chacune, qui les éclaire. Les
munitions étaient montées à l'aide d'un treuil placé dans la salle du
quatrième étage, ainsi que le fait voir notre figure, et étaient
déposées sur le plancher supérieur mis en communication avec les hourds
au moyen des créneaux couverts. Les hourds tracés en G expliquent le
système des défenses de bois posées en temps de guerre sur les corbeaux
à demeure de pierre, C. Le niveau du chemin de ronde des courtines se
trouvant en R, on voit que le commandement de la tour sur ce chemin de
ronde était moins considérable déjà que dans l'exemple précédent[80]. En
E, commence l'escalier de bois qui, passant à travers un des arcs de
l'hexagone, montait du quatrième étage au niveau du plancher supé rieur,
très-solidement construit pour recevoir la charge d'une provision de
projectiles.
Cette construction est merveilleusement exécutée en assises de 40 à 50
centimètres, et n'a subi aucune altération, malgré le chevauchement des
piles. Le talus extérieur descend à 8 mètres en contre-bas du niveau K,
sol de la cour. Une élévation extérieure prise en B (voy. le plan), fig.
12, complète notre description. Les hourds sont supposés placés sur une
moitié des corbeaux.
Ces défenses du château de Coucy sont construites au sommet d'un
escarpement; leur effet ne devait s'exercer, par conséquent, que suivant
un rayon peu étendu, lorsque l'assaillant cherchait à se loger au pied
même des murs. Les meurtrières, percées à chaque étage, sont plutôt
faites pour se rendre compte des mouvements de l'ennemi que pour tirer.
Il s'agissait ici d'opposer aux attaques un obstacle formidable par son
élévation et par la défense du couronnement. Sur trois côtés, en effet,
le château de Coucy ne laisse entre ses murs et la crête du coteau
qu'une largeur de quelques mètres, un chemin de ronde extérieur qui
lui-même pouvait être défendu. Un très-large fossé et le gros donjon
protégent le quatrième côté[81]. Il n'était besoin que d'une défense
rapprochée et presque verticale. Mais la situation des lieux obligeait
souvent, alors comme aujourd'hui, de suppléer à l'obstacle naturel d'un
escarpement par un champ de tir aussi étendu que possible,
horizontalement, afin de gêner les approches. Cette condition est
remplie habituellement au moyen d'ouvrages bas, d'enceintes extérieures
flanquées, dominées par le commandement des ouvrages intérieurs.
L'enceinte si complète de Carcassonne nous fournit, à cet égard, des
dispositions d'un grand intérêt. On sait que la cité de Carcassonne est
protégée par une double enceinte: celle extérieure n'ayant qu'un
commandement peu considérable; celle intérieure, au contraire, dominant
et cette enceinte extérieure et la campagne[82]. Or, l'enceinte
extérieure, bâtie vers le milieu du XIIIe siècle par ordre de saint
Louis, est flanquée de tours, la plupart fermées à la gorge et espacées
les unes des autres de 50 à 60 mètres. Ces tours, qui n'ont qu'un faible
commandement sur les courtines, et parfois même qui s'unissent avec
elles, sont disposées pour la défense éloignée. Bien munies de
meurtrières, elles se projettent en dehors des murs et recevaient des
hourdages saillants.
L'une de ces tours[83], entièrement conservée, présente une disposition
conforme en tous points au programme que nous venons d'indiquer. La
figure 13 donne le plan de cette tour au niveau du sol des lices,
c'est-à-dire de la route militaire pratiquée entre les deux enceintes.
La figure 14 donne le plan du premier étage. Le chemin de ronde de la
courtine est en A, et la tour n'interrompt pas la circulation.
La porte B met le chemin de ronde en communication avec le
rez-de-chaussée par l'escalier D, avec le premier étage de plain-pied,
et avec les défenses supérieures par l'escalier C. Les meurtrières,
nombreuses, sont chevauchées pour éviter les points morts. La figure 15
présente le plan de ces défenses supérieures, les hourds étant supposés
placés en E. Le crénelage est largement ouvert en G pour permettre les
approvisionnements et pour que l'ouvrage ne puisse se défendre contre
l'enceinte intérieure, qui, du reste, possède un commandement très
considérable. En temps de paix, l'espace circulaire H était seul couvert
par un comble à demeure. Les combles des hourds posés en temps de guerre
couvraient le chemin de ronde K et les galeries de bois L; un large
auvent protégeait l'ouverture G. La coupe faite sur la ligne _ab_ de ce
plan est présentée dans la figure 16. En M, est tracé le profil
d'ensemble de cet ouvrage, avec le fossé, la crête de la contrescarpe et
le sol extérieur formant le glacis. On voit comme les meurtrières sont
disposées pour couvrir de projectiles rasants ce glacis, et de
projectiles plongeants la crête et le pied de la contrescarpe. Quant à
la défense rapprochée, il y est pourvu par les mâchicoulis des hourds,
ainsi qu'on le voit en P. La figure 17 donne le tracé géométral de cette
tour du côté intérieur, les hourds n'étant posés que du côté R.
Si l'assaillant parvenait à s'emparer de cet ouvrage, il se trouvait à
20 mètres du pied de l'enceinte intérieure, dont les tours plus
rapprochées, mais moins saillantes sur les courtines, présentent un
front avec courts flanquements très-multipliés. Du haut de cette
enceinte intérieure, dont le relief est de 15 mètres au-dessus du chemin
de ronde S, il n'était pas difficile de mettre le feu aux couvertures
des tours de l'enceinte extérieure au moyen de projectiles incendiaires,
et d'en rendre ainsi l'occupation impossible, d'autant que ces tours ne
se défendent pas sur le chemin militaire des lices.