édifice_ ou le _petit pont_ placé au-dessus d'un homme mort[37].
Grégoire de Tours[38] à propos d'un vol avec effraction commis dans la
basilique Saint-Martin de Tours, dit que les voleurs s'étaient
introduits par une fenêtre en montant sur un treillis qu'ils avaient
enlevé sur la tombe d'un mort (_Qui ponentes ad fenestram absidoe
cancellum, qui super tumulum cujusdam defuncti erat...._). Les
Anglo-Saxons avaient pour habitude de poser sur la tombe du mort une
sorte de berceau de bois ou de fer (_hearse_), que l'on recouvrait d'un
poêle[38]. Or, la forme des tombeaux lyciens, celle des tombes des
Vosges, indiquent l'_aristato_[40] que cite la loi salique, le _hearse_
des Anglo-Saxons, les catafalques figurés dans la broderie de Bayeux
(dite tapisserie de la reine Mathilde); et bien que les pierres des
Vosges recouvrent des urnes cinéraires, et que les Francs ni les
Anglo-Saxons ne brûlassent leurs corps, il est difficile de ne pas
admettre pour cette forme de tombeaux, figurant un poêle recouvrant une
carcasse de bois ou de fer, une origine pareille. Observons que cet
_aristato_, ce _hearse_, recouvrent, non pas le mort, mais la sépulture
du mort; c'est ce que nous appelons aujourd'hui un catafalque. Ce n'est
pas la bière, mais le signe honorable et visible qui indique la place de
la tombe.
Le tombeau lycien déposé au British Museum présente cette particularité
curieuse (fig. 14), que le sarcophage proprement dit A, qui est de
marbre, et dans lequel étaient déposés les restes du mort, prend la
figure propre à cette matière, tandis que la partie BC de recouvrement,
quoique taillée de même dans des blocs de marbre, affecte l'apparence
d'une structure de bois. Le sommet curviligne C est même revêtu de son
poêle, simulant une étoffe dont la broderie est figurée par des
bas-reliefs très-plats, et les ornements de métal que ce poêle pouvait
recevoir, par des mufles de lion saillants. Il y a donc, dans ce
tombeau, la sépulture proprement dite et le catafalque qui la surmonte.
Même disposition en petit, dans les tombes des Vosges, pour les tombeaux
dont parle Grégoire de Tours; pour le monument de Beauchamp, où
l'effigie du mort, placée sur le sarcophage, est recouverte d'un berceau
de fer sur lequel le poêle était posé. Même disposition adoptée pour le
tombeau du religieux Guillaume, déposé autrefois près de la porte du
chapitre, dans le cloître de l'abbaye de Noaillé (fig. 15), et qui date
de la fin du XIIe siècle[41]. Cette pierre n'est autre chose que le
catafalque, la représentation de l'_aristato_, du poêle posé sur une
carcasse et recouvrant la place où repose le mort.
Mais voici un exemple intéressant qui se présente et qui donne plus de
valeur aux observations précédentes. La petite église de Saint-Dizier,
en Alsace, renferme plusieurs tombeaux, et entre autres celui attribué à
saint Dizier, évêque, dit la légende. Ce tombeau, qui d'ailleurs ne
remonte pas au delà du milieu du XIIe siècle, n'est autre chose qu'une
pierre creusée en forme de petite cellule, avec deux portes (fig. 16).
La cellule, monolithe, est terminée à sa partie supérieure par deux
pentes recouvertes de riches ornements. «Jusqu'en 1835», dit M. Anatole
de Barthélemy, auquel nous empruntons ce détail[42], «on faisait passer
par ces ouvertures les personnes atteintes d'aliénation mentale.....»
Voilà l'_aristato_, le poêle, le catafalque antique recouvrant le corps
d'un saint, et pourvu de propriétés miraculeuses. Le corps est enseveli,
et sa place est consacrée par cet édicule qui reproduit toujours la
disposition que nous trouvons en Lycie, sur les sommets des Vosges, à
l'abbaye de Noaillé, et que nous allons voir se développer avec l'art du
XIIIe siècle à son apogée.
Citons d'abord le charmant tombeau de Saint-Étienne, placé dans l'église
d'Obazine (Corrèze). L'effigie du saint, couchée, est garantie du
contact par une arcature à jour; au-dessus de l'arcature est un riche
poêle formant comble à deux pentes, et couvert de bas-reliefs. Des
moines sortent de leurs cercueils et viennent se prosterner devant la
Vierge. Des anges tenant des flambeaux apparaissent à mi-corps entre les
gâbles sculptés sur les rampants, terminés par une crête feuillue[43].
Mais voyons comment, sur des données beaucoup plus simples, ce souvenir
du tombeau antique s'est perpétué. Dans le cimetière qui entoure encore
l'église de Montréal (Yonne), on remarque plusieurs tombes dont voici
(fig. 17) la forme. Cette pierre, en façon de comble croisé, recouvre,
sur des cales, la sépulture. Le tracé A donne le détail des trois
pignons de l'extrémité postérieure et du croisillon. Quant au pignon B
de l'extrémité antérieure, il est muni d'une petite niche avec coupelle
formant bénitier. Une croix à plat est sculptée sur le faîte de ce
comble. Ne trouve-t-on pas là comme une dernière trace des traditions
antiques, christianisée? Mais cette disposition devait fournir des
motifs d'architecture autrement riches. On n'enterrait guère dans les
cimetières que des personnes peu considérables, tandis qu'à dater du
XIIIe siècle, les églises étaient réservées aux sépultures des grands.
En outre des sépultures adossées aux murs, en forme de niches, et des
tombes plates dont nous parlerons tout à l'heure, on élevait un assez
grand nombre de monuments dont la donnée se rapprochait du tombeau
catafalque. L'effigie du mort était posée sur une sorte de crédence
ajourée, placée sur la sépulture. Un dais tenu par des pilettes formant
clôture tenait lieu du poêle, de l'_aristato_ dont nous avons parlé. Il
ne semble pas que dans les provinces du nord de la France on ait adopté
(si ce n'est pendant les époques mérovingienne et carlovingienne) la
disposition de certaines sépultures italiennes et orientales
chrétiennes, disposition qui consistait en un sarcophage recevant
réellement le corps, élevé sur des pieds et surmonté d'un édicule en
façon de dais. Le tombeau du roi Guillaume Ier, déposé dans la basilique
de Montreale, à Palerme, était ainsi conçu. Il consiste en une cuve de
porphyre élevée sur deux pieds ajourés Un toit reposant sur six colonnes
de porphyre protége la cuve. Alors (au XIIe siècle), en France, on
plaçait les corps en terre, dans un cercueil de pierre, de bois ou de
métal, et le monument visible n'était, comme nous l'avons déjà dit,
qu'un simulacre, une indication de la place où reposait ce corps. Il est
fort important de ne pas perdre de vue ce principe qui influe sur la
composition de tous les monuments funéraires français, depuis le XIIe
siècle au moins.
Quand saint Louis fit refaire, dans l'église abbatiale de Saint-Denis,
la plupart des tombeaux de ses prédécesseurs, l'artiste chargé de ce
travail adopta un parti mixte. Ne voulant pas encombrer le transsept au
milieu duquel ces tombes sont placées, et ayant à ménager la place,
n'ayant pas peut-être des ressources suffisantes, il ne put élever un
édicule sur chaque sépulture. Les rois et reines furent placés sur des
socles deux par deux; derrière leur tête fut dressé un dais double en
forme de chevet ou de dossier, et deux colonnettes accompagnant et
surmontant ces dais permirent de poser sur leurs chapiteaux, et entre
leurs fûts, des flambeaux. Peut-être, certains jours, des poêles
d'étoffe attachés à ces colonnettes étaient-ils tendus sur chaque tombe.
C'est ici l'occasion de parler des illuminations des tombes, usage qui
remonte à une très-haute antiquité. Les Grecs illuminaient les monuments
funèbres, et la plupart des tombeaux qui existent encore en si grand
nombre dans la Syrie centrale sont surmontés de pyramides disposées de
façon à placer des lampes sur de petites consoles ménagées à cet effet
le long des pans inclinés[44]. Depuis l'établissement du christianisme
dans les Gaules, on illuminait les cimetières à l'occasion de certaines
fêtes, et chaque nuit un fanal était allumé dans leur enceinte. Quelques
tombeaux du moyen âge possèdent encore les herses de fer qui étaient
destinées à porter des cierges, et les tombeaux relevés par Louis IX à
Saint-Denis adoptent ce parti.
La figure 18 représente un de ces tombeaux doubles[45]. Cette
disposition, très-originale, ne paraît pas être une exception, car
souvent on remarque sur les parois des socles recevant des effigies de
morts, les traces de supports de pierre, de métal ou même de bois,
portant ces herses de cierges et peut-être des poêles d'étoffe. Les
tombes avec dais fixes de pierre ou de bois ne sont qu'un dérivé du même
principe. On en voyait beaucoup autrefois dans nos églises abbatiales, à
Royaumont, aux abbayes de Saint-Denis, de Longpont, d'Eu, de Braisne, de
Saint-Seine, de Poissy; aux Jacobins, aux Célestins de Paris. Quelques
cathédrales en possédaient également, Amiens, Rouen, Sens. On en voit
encore dans celles de Limoges et de Narbonne, autour du choeur.
Voici entre autres la tombe de Charles, comte d'Étampes, petit-fils de
Philippe le Hardi, qui était placée dans l'église des Cordeliers, à
Paris, derrière le grand autel[46]. Ce comte d'Étampes mourut en 1336
(fig. 19).
La statue, de marbre blanc, repose sur une dalle de marbre noir, avec
socle orné d'arcatures de marbre blanc sur fond noir. Un dais d'un
charmant travail protége la tête; l'épitaphe est gravée derrière ce
dais. L'édicule à jour, en pierre, était entièrement peint et doré, et
le plan présente une disposition curieuse. Établi entre les deux gros
piliers, derrière le choeur, ce plan est tracé de manière à _échapper_
ces piliers et à laisser l'architecture du dais indépendante (fig.
20)[47]. Les voûtes étaient peintes d'azur avec fleurs de lis d'or, et
les petits contre-forts plaqués de compartiments de verres colorés par
dessous, comme ceux que l'on voit encore dans certaines parties de la
sainte Chapelle de Paris.
Quelquefois le socle portant la statue était ajouré: tel était le
tombeau d'un sire de Coucy, placé entre deux piliers, à gauche du grand
autel de l'abbaye de Longpont, et qui datait de la fin du XIIIe
siècle[48]. Ce tombeau était, comme le précédent, entièrement peint. Le
vêtement guerrier du personnage appartient aux dernières années du XIIIe
siècle.
Maintenir l'intégrité d'un principe et en tirer des conséquences
très-variées, c'est le fait d'un art qui a trouvé sa voie. Le programme
du monument catafalque est adopté dès le XIIIe siècle, pour la sépulture
des personnages considérables, de préférence au tombeau en forme de
niche; cependant quelle variété non-seulement dans les détails de ces
édicules, mais aussi dans la façon d'interpréter ce programme! Voici,
par exemple (fig. 21), encore un des monuments funéraires de l'abbaye de
Longpont, qui était placé à la gauche du grand autel. C'est celui d'une
femme. L'effigie de la morte n'est plus placée sur la crédence qui
recouvre la place de la sépulture, mais sous cette crédence ajourée,
tandis qu'un crucifix richement décoré est déposé sur la crédence. Un
édicule à peu près semblable au précédent recouvre ce simulacre[49]. Ce
tombeau date du commencement du XIVe siècle. Citons encore, parmi les
tombeaux catafalques les plus remarquables de cette époque, celui de
l'archevêque Pierre de la Jugée, placé entre deux des piliers du choeur
de la cathédrale de Narbonne (côté méridional). Pourquoi la statue et
l'un des charmants bas-reliefs de ce tombeau ont-ils été enlevés pour
être déposés au musée de Toulouse? Nous ne saurions le dire. Comment la
cathédrale de Narbonne ne réclame-t-elle pas ces fragments, afin de les
réintégrer? Cela ne peut s'expliquer que par une indifférence profonde
pour ces précieux restes, devenus si rares dans nos anciennes églises,
et cependant laissés à l'abandon ou même dégradés journellement, quand
les fabriques ne les font pas enlever pour placer quelque décoration
nouvelle d'un goût équivoque. Ce tombeau de la cathédrale de Narbonne,
bien que mutilé de la façon la plus sauvage, est encore un véritable
bijou, conservant ses peintures d'un goût charmant et des statuettes
d'un style excellent.
Nous en traçons le plan (fig. 22). Le choeur étant à un mètre en
contre-haut du collatéral, de ce côté un rang inférieur de bas-reliefs
compense la différence de niveaux. La figure 23 donne la coupe du
monument avec l'indication des peintures qui se trouvaient au-dessus de
la tête du prélat. Deux anges enlèvent son âme au ciel. Sous le
formeret, des quatrefeuilles armoyés aux armes du défunt alternent avec
des oiseaux affrontés. Les voûtes sont peintes en bleu, et tous les
profils de tons variés, d'une harmonie très-heureuse.
La figure 24 donne la face du tombeau du côté du collatéral. Les deux
bas-reliefs, d'albâtre dur, représentent, celui du haut des évêques dans
des niches avec gâbles, celui du bas des chanoines deux par deux,
assistant aux obsèques. Ce tombeau, ainsi que quelques autres qui
existent encore dans la cathédrale de Narbonne, forme clôture du choeur.
La même disposition existe à Limoges, et existait à Amiens, avant
l'établissement des ridicules décorations de plâtre qui déshonorent le
choeur de la cathédrale, et qui sont dues à l'un de ses évêques du
dernier siècle[50].
Parmi les tombeaux de la cathédrale de Limoges, citons celui qui est
placé entre les piliers, côté sud du choeur. Ce tombeau, d'un évêque,
présente une de ces dispositions originales que les artistes du moyen
âge savaient toujours trouver. Un tracé perspectif (fig. 25), en fera
saisir l'effet du côté du collatéral. Deux thuriféraires entr'ouvrent un
rideau qui laisse voir la statue couchée du prélat. La voûte de
l'édicule est en berceau, et des bas-reliefs décorent ses pieds-droits.
Devant le socle, des chanoines sont sculptés dans de petites niches. Ce
monument date également du XIVe siècle. Cette disposition fut conservée
jusqu'à l'époque de la renaissance, et nous possédons un grand nombre de
représentations de tombeaux, avec dais plus ou moins riches, protégeant
l'effigie du mort. On retrouve encore l'application de ce principe dans
les célèbres tombeaux de Louis XII, de François Ier et de Henri II,
érigés à Saint-Denis Cependant le programme des XIIIe et XIVe siècles
est modifié sur un point capital. Dans ces derniers monuments, les
personnages sont représentés avec les apparences de la mort sous le
cénotaphe; vêtus, vivants et agenouillés au-dessus. Le monument
recouvrant la sépulture de François Ier montre non-seulement les figures
nues du roi et de la reine Claude sous le cénotaphe, mais encore, sur le
couronnement, les mêmes figures agenouillées, vêtues et accompagnées du
dauphin François, du prince Charles d'Orléans et de Charlotte de France,
qui mourut âgée de huit ans. Disons, en passant, que ce tombeau,
attribué par quelques-uns à des artistes italiens, est dû à Philibert de
l'Orme, comme architecte; à Pierre Bontems, maître sculpteur, bourgeois
de Paris, qui s'engagea, par un marché en date du 6 octobre 1552,
moyennant 1699 livres, à faire une partie des célèbres bas-reliefs du
stylobate, et une figure du couronnement; à Germain Pilon, qui exécuta
pour 1100 livres les huit figures de _Fortune_ (sous la voûte du
cénotaphe); à Ambroise Perret, qui fit les quatre évangélistes; et
enfin, pour l'ornementation, à Jacques Chantrel, Bastile Galles, Pierre
Bigoigne et Jean de Bourgy. Les belles figures couchées appartiennent à
l'école française, et paraissent être sorties des ateliers de Jean
Goujon. Quant à la statuaire du tombeau de Henri II, elle est tout
entière de la main de Germain Pilon[51].
Depuis la fin du XVe siècle, beaucoup de monuments funéraires adoptèrent
cette disposition, d'une représentation du mort sous le cénotaphe, et du
même personnage vivant, agenouillé sur le couronnement; puis on en vint
à supprimer parfois l'effigie du cadavre, et à ne plus montrer que les
figures des personnages agenouillés sur un socle, ou sur le simulacre
d'un sarcophage. Toutefois ces compositions n'apparaissent pas en
France, que nous sachions, avant la seconde moitié du XVe siècle.
Au XVIe, elles deviennent assez fréquentes. Le tombeau de Charles VIII,
à Saint-Denis, présentait cette disposition.
Charles VIII mourut le 7 avril 1498, par conséquent son tombeau
appartient déjà au style dit de la renaissance française. Il était fort
beau[52], et a été gravé plusieurs fois. Gagnières, dans sa
collection[53], en a donné un bon dessin. Comme corollaire de ces
tombeaux cénotaphes, il faut citer les monuments appliqués contre les
murs, et qui présentent sur une surface verticale comme le développement
de toutes les parties qui constituent le mausolée, avec soubassement,
image du mort et dais.
Ces sortes de monuments sont assez rares en France; le défaut d'espace
et aussi le défaut d'argent faisaient parfois adopter ce parti. Nous en
connaissons deux beaux exemples dans l'ancienne cathédrale de la cité de
Carcassonne. L'un date du milieu du XIIIe siècle, c'est celui de
l'évêque Radulphe. Le simulacre du sarcophage, qui persiste tard dans
les provinces méridionales de la France, est posé sur trois colonnettes
et paraît engagé dans la muraille. Des chanoines, sous une arcature,
assistent aux obsèques. Sur le sarcophage se dresse debout, en
bas-relief, la figure de l'évêque bénissant. Un gâble orné de fleurons
et de crochets couronne le tout. L'autre tombeau (fig. 26) date du
commencement du XIVe siècle: c'est celui de l'évêque Pierre de
Roquefort, qui fit rebâtir le choeur de l'église et deux chapelles
voisines du transsept[54]. Ce monument, ainsi que le montre notre tracé,
présente en _rabattement_, dirons-nous, la disposition des tombeaux
cénotaphes; l'évêque n'est pas couché sur le socle, qui n'est qu'un
placage, mais se dresse sur ce socle; il est couronné par un dais
plaqué; un chanoine et un diacre accompagnent la figure principale dans
deux arcatures latérales. Ainsi que nous le disions, cette disposition
est rare en France, et nous n'en connaissons pas d'exemple, encore
existant, dans les provinces du Nord.
Il nous reste à parler des plates tombes, avec effigies en relief ou
simplement gravées sur la pierre ou sur le métal. Ces tombes sont de
deux sortes: ou les effigies des morts sont posées sur un socle très-bas
présentant une faible saillie au-dessus du sol, ou elles sont au ras
même du sol, de façon à permettre de marcher dessus comme sur un
dallage. Nous ne doutons pas que les premiers de ces tombeaux étaient
garnis d'un poêle d'étoffe aux anniversaires ou à certains jours
solennels, et nous en donnerions comme preuve les attaches de tiges de
métal ou les douilles dont on trouve fréquemment la trace le long des
socles. Pour les seconds, ils n'étaient qu'un signe apparent indiquant
la place de la sépulture.
Il existe des plates-tombes d'une époque assez ancienne, c'est-à-dire
remontant au XIIe siècle, mais qui, tout en présentant peu de relief,
formaient cependant assez de saillie sur le sol pour qu'on ne pût
marcher dessus, tandis que ce n'est que vers 1225 que l'on commence à
voir des plates-tombes au ras du sol, et seulement gravées.
Il faut cependant mentionner ici une tombe très-singulière, qui
autrefois était placée dans le choeur de l'église Saint-Germain des
Prés, à Paris, et qui est aujourd'hui déposée à Saint-Denis: c'est celle
de Frédégonde. Dom Bouillard[55] prétend que cette princesse avait été
enterrée dans la basilique de Sainte-Croix et de Saint-Vincent, du côté
du nord, près du gros mur qui soutenait le clocher. La tombe actuelle ne
remonte pas au delà de la première moitié du XIIe siècle. C'est une
plaque de pierre de liais incrustée de fragments de pâtes de verre et de
pierres dures, entremêlés de filets de cuivre. Des réserves laissées
dans la pierre forment les linéaments du vêtement. La tête, les mains et
les pieds, entièrement unis aujourd'hui, étaient très-probablement
peints. Nous ne connaissons pas d'autre exemple de ce genre de monuments
funéraires[56]; et il est difficile de découvrir les motifs qui
déterminèrent les religieux de Saint-Germain des Prés à faire exécuter
ce monument suivant un procédé aussi peu usité. Était-ce pour imiter une
mosaïque beaucoup plus ancienne qui aurait été faite par
_encloisonnements_, sur des indications d'artistes byzantins? Était-ce
l'essai d'un artiste occidental? Nous ne saurions le dire. D'autres
plates-tombes en mosaïque existent en France, celle, entre autres, de
l'évêque d'Arras, Frumaldus, mort en 1180[57], et celle trouvée dans les
ruines de l'abbaye de Saint-Bertin, avec la date de 1109; mais ces
tombes sont exécutées suivant le procédé ordinaire du mosaïste employé
en Italie et en France au XIIe siècle, procédé qui ne ressemble en rien
à celui adopté pour l'effigie de Frédégonde.
Il nous reste deux belles tombes datant du XIIe siècle, qui
représentent, en plat relief les effigies des rois Clovis Ier et
Childebert Ier. Ces tombes, qui proviennent de l'abbaye Saint-Germain
des Prés, sont maintenant déposées à Saint-Denis. Le relief de ces
figures est trouvé aux dépens d'une cavité faite dans une épaisse dalle
de pierre. Elles avaient remplacé, dans l'église Saint-Germain des Prés,
des monuments beaucoup plus anciens, mais fort dégradés, lorsque
l'abbaye fut prise par les Normands.
Vers la fin du XIIe siècle et le commencement du XIIIe, on plaça dans
les églises beaucoup de ces tombes avec effigie en demi-relief, peu
élevées au-dessus du pavé. Elles étaient très-fréquemment exécutées en
bronze coulé ou repoussé, émaillé, et consistaient en une plaque de
métal posée aux quatre coins sur des colonnettes très-trapues, sur des
lions, ou simplement sur des cales. La tombe de Charles le Chauve,
placée au milieu du choeur des religieux de Saint-Denis, et dont la
fabrication paraît appartenir aux premières années du XIIIe siècle,
était ainsi composée. Nous en donnons (fig. 27) une copie d'après le bon
dessin de la collection Gaignières. L'empereur est représenté en
demi-relief; sa tête repose sur un coussin, ses pieds sur un lion. La
main droite tient le sceptre fleurdelisé, la gauche une sphère. Il est
vêtu des trois robes, les deux de dessus fendues sur le côté, et du
manteau rond attaché sur l'épaule droite; il porte la couronne
fleuronnée. Deux angelets, placés dans les écoinçons du trilobe qui
encadre la tête du prince, tiennent des encensoirs et des navettes. Aux
quatre coins A de la plaque sont assises quatre statuettes d'évêques.
Une inscription en creux formait la bordure de la tombe. Le fond de la
plaque est entièrement émaillé en bleu, avec fleurs de lis et réseau or.
Des plaques d'émail incrusté décoraient aussi les bordures des robes et
du manteau. Quatre lions de bronze, reposant sur des colonnettes
jumelles très-courtes, de pierre, supportaient cette table (voyez
l'élévation, fig. 27 _bis_), laissant un vide de 0m,55 environ
au-dessous d'elle[58].
Nous ne possédons plus en France que quatre tombes de métal dans le
genre de celle de Charles le Chauve. Deux sont sans émaux, ce sont les
tombes des évêques d'Amiens, Ewrard de Fouilloy et Godefroy; l'un de ces
deux monuments est d'une grande valeur comme art, c'est celui de
l'évêque Ewrard. La tête, les draperies, admirablement modelées, sont
d'un style excellent.
Nous donnons (fig. 28) une copie de ce tombeau. Le personnage, demi
ronde bosse, est fondu avec la plaque, et la table repose sur un socle
de pierre très-bas, avec six lions issants. L'évêque bénit et porte la
crosse. Deux anges thuriféraires, en bas-relief, encensent sa tête, qui
repose sur un coussin richement décoré. Deux clercs, également en
bas-relief, tiennent des flambeaux. Les pieds du prélat reposent sur
deux dragons. Une inscription et un bel ornement courant enveloppent la
figure encadrée par une sorte de dais à sa partie supérieure. L'évêque
Ewrard de Fouilloy fut le fondateur de la cathédrale actuelle d'Amiens,
commencée en 1220. Il mourut en 1223; donc, son tombeau, placé autrefois
à l'entrée de la nef, dans l'axe, date de la première moitié du XIIIe
siècle; il possède d'ailleurs tous les caractères de cette époque.