La loi salique mentionne la _construction_, la _balustrade_, le _petit

édifice_ ou le _petit pont_ placé au-dessus d'un homme mort[37].

Grégoire de Tours[38] à propos d'un vol avec effraction commis dans la

basilique Saint-Martin de Tours, dit que les voleurs s'étaient

introduits par une fenêtre en montant sur un treillis qu'ils avaient

enlevé sur la tombe d'un mort (_Qui ponentes ad fenestram absidoe

cancellum, qui super tumulum cujusdam defuncti erat...._). Les

Anglo-Saxons avaient pour habitude de poser sur la tombe du mort une

sorte de berceau de bois ou de fer (_hearse_), que l'on recouvrait d'un

poêle[38]. Or, la forme des tombeaux lyciens, celle des tombes des

Vosges, indiquent l'_aristato_[40] que cite la loi salique, le _hearse_

des Anglo-Saxons, les catafalques figurés dans la broderie de Bayeux

(dite tapisserie de la reine Mathilde); et bien que les pierres des

Vosges recouvrent des urnes cinéraires, et que les Francs ni les

Anglo-Saxons ne brûlassent leurs corps, il est difficile de ne pas

admettre pour cette forme de tombeaux, figurant un poêle recouvrant une

carcasse de bois ou de fer, une origine pareille. Observons que cet

_aristato_, ce _hearse_, recouvrent, non pas le mort, mais la sépulture

du mort; c'est ce que nous appelons aujourd'hui un catafalque. Ce n'est

pas la bière, mais le signe honorable et visible qui indique la place de

la tombe.

Le tombeau lycien déposé au British Museum présente cette particularité

curieuse (fig. 14), que le sarcophage proprement dit A, qui est de

marbre, et dans lequel étaient déposés les restes du mort, prend la

figure propre à cette matière, tandis que la partie BC de recouvrement,

quoique taillée de même dans des blocs de marbre, affecte l'apparence

d'une structure de bois. Le sommet curviligne C est même revêtu de son

poêle, simulant une étoffe dont la broderie est figurée par des

bas-reliefs très-plats, et les ornements de métal que ce poêle pouvait

recevoir, par des mufles de lion saillants. Il y a donc, dans ce

tombeau, la sépulture proprement dite et le catafalque qui la surmonte.

Même disposition en petit, dans les tombes des Vosges, pour les tombeaux

dont parle Grégoire de Tours; pour le monument de Beauchamp, où

l'effigie du mort, placée sur le sarcophage, est recouverte d'un berceau

de fer sur lequel le poêle était posé. Même disposition adoptée pour le

tombeau du religieux Guillaume, déposé autrefois près de la porte du

chapitre, dans le cloître de l'abbaye de Noaillé (fig. 15), et qui date

de la fin du XIIe siècle[41]. Cette pierre n'est autre chose que le

catafalque, la représentation de l'_aristato_, du poêle posé sur une

carcasse et recouvrant la place où repose le mort.

Mais voici un exemple intéressant qui se présente et qui donne plus de

valeur aux observations précédentes. La petite église de Saint-Dizier,

en Alsace, renferme plusieurs tombeaux, et entre autres celui attribué à

saint Dizier, évêque, dit la légende. Ce tombeau, qui d'ailleurs ne

remonte pas au delà du milieu du XIIe siècle, n'est autre chose qu'une

pierre creusée en forme de petite cellule, avec deux portes (fig. 16).

La cellule, monolithe, est terminée à sa partie supérieure par deux

pentes recouvertes de riches ornements. «Jusqu'en 1835», dit M. Anatole

de Barthélemy, auquel nous empruntons ce détail[42], «on faisait passer

par ces ouvertures les personnes atteintes d'aliénation mentale.....»

Voilà l'_aristato_, le poêle, le catafalque antique recouvrant le corps

d'un saint, et pourvu de propriétés miraculeuses. Le corps est enseveli,

et sa place est consacrée par cet édicule qui reproduit toujours la

disposition que nous trouvons en Lycie, sur les sommets des Vosges, à

l'abbaye de Noaillé, et que nous allons voir se développer avec l'art du

XIIIe siècle à son apogée.

Citons d'abord le charmant tombeau de Saint-Étienne, placé dans l'église

d'Obazine (Corrèze). L'effigie du saint, couchée, est garantie du

contact par une arcature à jour; au-dessus de l'arcature est un riche

poêle formant comble à deux pentes, et couvert de bas-reliefs. Des

moines sortent de leurs cercueils et viennent se prosterner devant la

Vierge. Des anges tenant des flambeaux apparaissent à mi-corps entre les

gâbles sculptés sur les rampants, terminés par une crête feuillue[43].

Mais voyons comment, sur des données beaucoup plus simples, ce souvenir

du tombeau antique s'est perpétué. Dans le cimetière qui entoure encore

l'église de Montréal (Yonne), on remarque plusieurs tombes dont voici

(fig. 17) la forme. Cette pierre, en façon de comble croisé, recouvre,

sur des cales, la sépulture. Le tracé A donne le détail des trois

pignons de l'extrémité postérieure et du croisillon. Quant au pignon B

de l'extrémité antérieure, il est muni d'une petite niche avec coupelle

formant bénitier. Une croix à plat est sculptée sur le faîte de ce

comble. Ne trouve-t-on pas là comme une dernière trace des traditions

antiques, christianisée? Mais cette disposition devait fournir des

motifs d'architecture autrement riches. On n'enterrait guère dans les

cimetières que des personnes peu considérables, tandis qu'à dater du

XIIIe siècle, les églises étaient réservées aux sépultures des grands.

En outre des sépultures adossées aux murs, en forme de niches, et des

tombes plates dont nous parlerons tout à l'heure, on élevait un assez

grand nombre de monuments dont la donnée se rapprochait du tombeau

catafalque. L'effigie du mort était posée sur une sorte de crédence

ajourée, placée sur la sépulture. Un dais tenu par des pilettes formant

clôture tenait lieu du poêle, de l'_aristato_ dont nous avons parlé. Il

ne semble pas que dans les provinces du nord de la France on ait adopté

(si ce n'est pendant les époques mérovingienne et carlovingienne) la

disposition de certaines sépultures italiennes et orientales

chrétiennes, disposition qui consistait en un sarcophage recevant

réellement le corps, élevé sur des pieds et surmonté d'un édicule en

façon de dais. Le tombeau du roi Guillaume Ier, déposé dans la basilique

de Montreale, à Palerme, était ainsi conçu. Il consiste en une cuve de

porphyre élevée sur deux pieds ajourés Un toit reposant sur six colonnes

de porphyre protége la cuve. Alors (au XIIe siècle), en France, on

plaçait les corps en terre, dans un cercueil de pierre, de bois ou de

métal, et le monument visible n'était, comme nous l'avons déjà dit,

qu'un simulacre, une indication de la place où reposait ce corps. Il est

fort important de ne pas perdre de vue ce principe qui influe sur la

composition de tous les monuments funéraires français, depuis le XIIe

siècle au moins.

Quand saint Louis fit refaire, dans l'église abbatiale de Saint-Denis,

la plupart des tombeaux de ses prédécesseurs, l'artiste chargé de ce

travail adopta un parti mixte. Ne voulant pas encombrer le transsept au

milieu duquel ces tombes sont placées, et ayant à ménager la place,

n'ayant pas peut-être des ressources suffisantes, il ne put élever un

édicule sur chaque sépulture. Les rois et reines furent placés sur des

socles deux par deux; derrière leur tête fut dressé un dais double en

forme de chevet ou de dossier, et deux colonnettes accompagnant et

surmontant ces dais permirent de poser sur leurs chapiteaux, et entre

leurs fûts, des flambeaux. Peut-être, certains jours, des poêles

d'étoffe attachés à ces colonnettes étaient-ils tendus sur chaque tombe.

C'est ici l'occasion de parler des illuminations des tombes, usage qui

remonte à une très-haute antiquité. Les Grecs illuminaient les monuments

funèbres, et la plupart des tombeaux qui existent encore en si grand

nombre dans la Syrie centrale sont surmontés de pyramides disposées de

façon à placer des lampes sur de petites consoles ménagées à cet effet

le long des pans inclinés[44]. Depuis l'établissement du christianisme

dans les Gaules, on illuminait les cimetières à l'occasion de certaines

fêtes, et chaque nuit un fanal était allumé dans leur enceinte. Quelques

tombeaux du moyen âge possèdent encore les herses de fer qui étaient

destinées à porter des cierges, et les tombeaux relevés par Louis IX à

Saint-Denis adoptent ce parti.

La figure 18 représente un de ces tombeaux doubles[45]. Cette

disposition, très-originale, ne paraît pas être une exception, car

souvent on remarque sur les parois des socles recevant des effigies de

morts, les traces de supports de pierre, de métal ou même de bois,

portant ces herses de cierges et peut-être des poêles d'étoffe. Les

tombes avec dais fixes de pierre ou de bois ne sont qu'un dérivé du même

principe. On en voyait beaucoup autrefois dans nos églises abbatiales, à

Royaumont, aux abbayes de Saint-Denis, de Longpont, d'Eu, de Braisne, de

Saint-Seine, de Poissy; aux Jacobins, aux Célestins de Paris. Quelques

cathédrales en possédaient également, Amiens, Rouen, Sens. On en voit

encore dans celles de Limoges et de Narbonne, autour du choeur.

Voici entre autres la tombe de Charles, comte d'Étampes, petit-fils de

Philippe le Hardi, qui était placée dans l'église des Cordeliers, à

Paris, derrière le grand autel[46]. Ce comte d'Étampes mourut en 1336

(fig. 19).

La statue, de marbre blanc, repose sur une dalle de marbre noir, avec

socle orné d'arcatures de marbre blanc sur fond noir. Un dais d'un

charmant travail protége la tête; l'épitaphe est gravée derrière ce

dais. L'édicule à jour, en pierre, était entièrement peint et doré, et

le plan présente une disposition curieuse. Établi entre les deux gros

piliers, derrière le choeur, ce plan est tracé de manière à _échapper_

ces piliers et à laisser l'architecture du dais indépendante (fig.

20)[47]. Les voûtes étaient peintes d'azur avec fleurs de lis d'or, et

les petits contre-forts plaqués de compartiments de verres colorés par

dessous, comme ceux que l'on voit encore dans certaines parties de la

sainte Chapelle de Paris.

Quelquefois le socle portant la statue était ajouré: tel était le

tombeau d'un sire de Coucy, placé entre deux piliers, à gauche du grand

autel de l'abbaye de Longpont, et qui datait de la fin du XIIIe

siècle[48]. Ce tombeau était, comme le précédent, entièrement peint. Le

vêtement guerrier du personnage appartient aux dernières années du XIIIe

siècle.

Maintenir l'intégrité d'un principe et en tirer des conséquences

très-variées, c'est le fait d'un art qui a trouvé sa voie. Le programme

du monument catafalque est adopté dès le XIIIe siècle, pour la sépulture

des personnages considérables, de préférence au tombeau en forme de

niche; cependant quelle variété non-seulement dans les détails de ces

édicules, mais aussi dans la façon d'interpréter ce programme! Voici,

par exemple (fig. 21), encore un des monuments funéraires de l'abbaye de

Longpont, qui était placé à la gauche du grand autel. C'est celui d'une

femme. L'effigie de la morte n'est plus placée sur la crédence qui

recouvre la place de la sépulture, mais sous cette crédence ajourée,

tandis qu'un crucifix richement décoré est déposé sur la crédence. Un

édicule à peu près semblable au précédent recouvre ce simulacre[49]. Ce

tombeau date du commencement du XIVe siècle. Citons encore, parmi les

tombeaux catafalques les plus remarquables de cette époque, celui de

l'archevêque Pierre de la Jugée, placé entre deux des piliers du choeur

de la cathédrale de Narbonne (côté méridional). Pourquoi la statue et

l'un des charmants bas-reliefs de ce tombeau ont-ils été enlevés pour

être déposés au musée de Toulouse? Nous ne saurions le dire. Comment la

cathédrale de Narbonne ne réclame-t-elle pas ces fragments, afin de les

réintégrer? Cela ne peut s'expliquer que par une indifférence profonde

pour ces précieux restes, devenus si rares dans nos anciennes églises,

et cependant laissés à l'abandon ou même dégradés journellement, quand

les fabriques ne les font pas enlever pour placer quelque décoration

nouvelle d'un goût équivoque. Ce tombeau de la cathédrale de Narbonne,

bien que mutilé de la façon la plus sauvage, est encore un véritable

bijou, conservant ses peintures d'un goût charmant et des statuettes

d'un style excellent.

Nous en traçons le plan (fig. 22). Le choeur étant à un mètre en

contre-haut du collatéral, de ce côté un rang inférieur de bas-reliefs

compense la différence de niveaux. La figure 23 donne la coupe du

monument avec l'indication des peintures qui se trouvaient au-dessus de

la tête du prélat. Deux anges enlèvent son âme au ciel. Sous le

formeret, des quatrefeuilles armoyés aux armes du défunt alternent avec

des oiseaux affrontés. Les voûtes sont peintes en bleu, et tous les

profils de tons variés, d'une harmonie très-heureuse.

La figure 24 donne la face du tombeau du côté du collatéral. Les deux

bas-reliefs, d'albâtre dur, représentent, celui du haut des évêques dans

des niches avec gâbles, celui du bas des chanoines deux par deux,

assistant aux obsèques. Ce tombeau, ainsi que quelques autres qui

existent encore dans la cathédrale de Narbonne, forme clôture du choeur.

La même disposition existe à Limoges, et existait à Amiens, avant

l'établissement des ridicules décorations de plâtre qui déshonorent le

choeur de la cathédrale, et qui sont dues à l'un de ses évêques du

dernier siècle[50].

Parmi les tombeaux de la cathédrale de Limoges, citons celui qui est

placé entre les piliers, côté sud du choeur. Ce tombeau, d'un évêque,

présente une de ces dispositions originales que les artistes du moyen

âge savaient toujours trouver. Un tracé perspectif (fig. 25), en fera

saisir l'effet du côté du collatéral. Deux thuriféraires entr'ouvrent un

rideau qui laisse voir la statue couchée du prélat. La voûte de

l'édicule est en berceau, et des bas-reliefs décorent ses pieds-droits.

Devant le socle, des chanoines sont sculptés dans de petites niches. Ce

monument date également du XIVe siècle. Cette disposition fut conservée

jusqu'à l'époque de la renaissance, et nous possédons un grand nombre de

représentations de tombeaux, avec dais plus ou moins riches, protégeant

l'effigie du mort. On retrouve encore l'application de ce principe dans

les célèbres tombeaux de Louis XII, de François Ier et de Henri II,

érigés à Saint-Denis Cependant le programme des XIIIe et XIVe siècles

est modifié sur un point capital. Dans ces derniers monuments, les

personnages sont représentés avec les apparences de la mort sous le

cénotaphe; vêtus, vivants et agenouillés au-dessus. Le monument

recouvrant la sépulture de François Ier montre non-seulement les figures

nues du roi et de la reine Claude sous le cénotaphe, mais encore, sur le

couronnement, les mêmes figures agenouillées, vêtues et accompagnées du

dauphin François, du prince Charles d'Orléans et de Charlotte de France,

qui mourut âgée de huit ans. Disons, en passant, que ce tombeau,

attribué par quelques-uns à des artistes italiens, est dû à Philibert de

l'Orme, comme architecte; à Pierre Bontems, maître sculpteur, bourgeois

de Paris, qui s'engagea, par un marché en date du 6 octobre 1552,

moyennant 1699 livres, à faire une partie des célèbres bas-reliefs du

stylobate, et une figure du couronnement; à Germain Pilon, qui exécuta

pour 1100 livres les huit figures de _Fortune_ (sous la voûte du

cénotaphe); à Ambroise Perret, qui fit les quatre évangélistes; et

enfin, pour l'ornementation, à Jacques Chantrel, Bastile Galles, Pierre

Bigoigne et Jean de Bourgy. Les belles figures couchées appartiennent à

l'école française, et paraissent être sorties des ateliers de Jean

Goujon. Quant à la statuaire du tombeau de Henri II, elle est tout

entière de la main de Germain Pilon[51].

Depuis la fin du XVe siècle, beaucoup de monuments funéraires adoptèrent

cette disposition, d'une représentation du mort sous le cénotaphe, et du

même personnage vivant, agenouillé sur le couronnement; puis on en vint

à supprimer parfois l'effigie du cadavre, et à ne plus montrer que les

figures des personnages agenouillés sur un socle, ou sur le simulacre

d'un sarcophage. Toutefois ces compositions n'apparaissent pas en

France, que nous sachions, avant la seconde moitié du XVe siècle.

Au XVIe, elles deviennent assez fréquentes. Le tombeau de Charles VIII,

à Saint-Denis, présentait cette disposition.

Charles VIII mourut le 7 avril 1498, par conséquent son tombeau

appartient déjà au style dit de la renaissance française. Il était fort

beau[52], et a été gravé plusieurs fois. Gagnières, dans sa

collection[53], en a donné un bon dessin. Comme corollaire de ces

tombeaux cénotaphes, il faut citer les monuments appliqués contre les

murs, et qui présentent sur une surface verticale comme le développement

de toutes les parties qui constituent le mausolée, avec soubassement,

image du mort et dais.

Ces sortes de monuments sont assez rares en France; le défaut d'espace

et aussi le défaut d'argent faisaient parfois adopter ce parti. Nous en

connaissons deux beaux exemples dans l'ancienne cathédrale de la cité de

Carcassonne. L'un date du milieu du XIIIe siècle, c'est celui de

l'évêque Radulphe. Le simulacre du sarcophage, qui persiste tard dans

les provinces méridionales de la France, est posé sur trois colonnettes

et paraît engagé dans la muraille. Des chanoines, sous une arcature,

assistent aux obsèques. Sur le sarcophage se dresse debout, en

bas-relief, la figure de l'évêque bénissant. Un gâble orné de fleurons

et de crochets couronne le tout. L'autre tombeau (fig. 26) date du

commencement du XIVe siècle: c'est celui de l'évêque Pierre de

Roquefort, qui fit rebâtir le choeur de l'église et deux chapelles

voisines du transsept[54]. Ce monument, ainsi que le montre notre tracé,

présente en _rabattement_, dirons-nous, la disposition des tombeaux

cénotaphes; l'évêque n'est pas couché sur le socle, qui n'est qu'un

placage, mais se dresse sur ce socle; il est couronné par un dais

plaqué; un chanoine et un diacre accompagnent la figure principale dans

deux arcatures latérales. Ainsi que nous le disions, cette disposition

est rare en France, et nous n'en connaissons pas d'exemple, encore

existant, dans les provinces du Nord.

Il nous reste à parler des plates tombes, avec effigies en relief ou

simplement gravées sur la pierre ou sur le métal. Ces tombes sont de

deux sortes: ou les effigies des morts sont posées sur un socle très-bas

présentant une faible saillie au-dessus du sol, ou elles sont au ras

même du sol, de façon à permettre de marcher dessus comme sur un

dallage. Nous ne doutons pas que les premiers de ces tombeaux étaient

garnis d'un poêle d'étoffe aux anniversaires ou à certains jours

solennels, et nous en donnerions comme preuve les attaches de tiges de

métal ou les douilles dont on trouve fréquemment la trace le long des

socles. Pour les seconds, ils n'étaient qu'un signe apparent indiquant

la place de la sépulture.

Il existe des plates-tombes d'une époque assez ancienne, c'est-à-dire

remontant au XIIe siècle, mais qui, tout en présentant peu de relief,

formaient cependant assez de saillie sur le sol pour qu'on ne pût

marcher dessus, tandis que ce n'est que vers 1225 que l'on commence à

voir des plates-tombes au ras du sol, et seulement gravées.

Il faut cependant mentionner ici une tombe très-singulière, qui

autrefois était placée dans le choeur de l'église Saint-Germain des

Prés, à Paris, et qui est aujourd'hui déposée à Saint-Denis: c'est celle

de Frédégonde. Dom Bouillard[55] prétend que cette princesse avait été

enterrée dans la basilique de Sainte-Croix et de Saint-Vincent, du côté

du nord, près du gros mur qui soutenait le clocher. La tombe actuelle ne

remonte pas au delà de la première moitié du XIIe siècle. C'est une

plaque de pierre de liais incrustée de fragments de pâtes de verre et de

pierres dures, entremêlés de filets de cuivre. Des réserves laissées

dans la pierre forment les linéaments du vêtement. La tête, les mains et

les pieds, entièrement unis aujourd'hui, étaient très-probablement

peints. Nous ne connaissons pas d'autre exemple de ce genre de monuments

funéraires[56]; et il est difficile de découvrir les motifs qui

déterminèrent les religieux de Saint-Germain des Prés à faire exécuter

ce monument suivant un procédé aussi peu usité. Était-ce pour imiter une

mosaïque beaucoup plus ancienne qui aurait été faite par

_encloisonnements_, sur des indications d'artistes byzantins? Était-ce

l'essai d'un artiste occidental? Nous ne saurions le dire. D'autres

plates-tombes en mosaïque existent en France, celle, entre autres, de

l'évêque d'Arras, Frumaldus, mort en 1180[57], et celle trouvée dans les

ruines de l'abbaye de Saint-Bertin, avec la date de 1109; mais ces

tombes sont exécutées suivant le procédé ordinaire du mosaïste employé

en Italie et en France au XIIe siècle, procédé qui ne ressemble en rien

à celui adopté pour l'effigie de Frédégonde.

Il nous reste deux belles tombes datant du XIIe siècle, qui

représentent, en plat relief les effigies des rois Clovis Ier et

Childebert Ier. Ces tombes, qui proviennent de l'abbaye Saint-Germain

des Prés, sont maintenant déposées à Saint-Denis. Le relief de ces

figures est trouvé aux dépens d'une cavité faite dans une épaisse dalle

de pierre. Elles avaient remplacé, dans l'église Saint-Germain des Prés,

des monuments beaucoup plus anciens, mais fort dégradés, lorsque

l'abbaye fut prise par les Normands.

Vers la fin du XIIe siècle et le commencement du XIIIe, on plaça dans

les églises beaucoup de ces tombes avec effigie en demi-relief, peu

élevées au-dessus du pavé. Elles étaient très-fréquemment exécutées en

bronze coulé ou repoussé, émaillé, et consistaient en une plaque de

métal posée aux quatre coins sur des colonnettes très-trapues, sur des

lions, ou simplement sur des cales. La tombe de Charles le Chauve,

placée au milieu du choeur des religieux de Saint-Denis, et dont la

fabrication paraît appartenir aux premières années du XIIIe siècle,

était ainsi composée. Nous en donnons (fig. 27) une copie d'après le bon

dessin de la collection Gaignières. L'empereur est représenté en

demi-relief; sa tête repose sur un coussin, ses pieds sur un lion. La

main droite tient le sceptre fleurdelisé, la gauche une sphère. Il est

vêtu des trois robes, les deux de dessus fendues sur le côté, et du

manteau rond attaché sur l'épaule droite; il porte la couronne

fleuronnée. Deux angelets, placés dans les écoinçons du trilobe qui

encadre la tête du prince, tiennent des encensoirs et des navettes. Aux

quatre coins A de la plaque sont assises quatre statuettes d'évêques.

Une inscription en creux formait la bordure de la tombe. Le fond de la

plaque est entièrement émaillé en bleu, avec fleurs de lis et réseau or.

Des plaques d'émail incrusté décoraient aussi les bordures des robes et

du manteau. Quatre lions de bronze, reposant sur des colonnettes

jumelles très-courtes, de pierre, supportaient cette table (voyez

l'élévation, fig. 27 _bis_), laissant un vide de 0m,55 environ

au-dessous d'elle[58].

Nous ne possédons plus en France que quatre tombes de métal dans le

genre de celle de Charles le Chauve. Deux sont sans émaux, ce sont les

tombes des évêques d'Amiens, Ewrard de Fouilloy et Godefroy; l'un de ces

deux monuments est d'une grande valeur comme art, c'est celui de

l'évêque Ewrard. La tête, les draperies, admirablement modelées, sont

d'un style excellent.

Nous donnons (fig. 28) une copie de ce tombeau. Le personnage, demi

ronde bosse, est fondu avec la plaque, et la table repose sur un socle

de pierre très-bas, avec six lions issants. L'évêque bénit et porte la

crosse. Deux anges thuriféraires, en bas-relief, encensent sa tête, qui

repose sur un coussin richement décoré. Deux clercs, également en

bas-relief, tiennent des flambeaux. Les pieds du prélat reposent sur

deux dragons. Une inscription et un bel ornement courant enveloppent la

figure encadrée par une sorte de dais à sa partie supérieure. L'évêque

Ewrard de Fouilloy fut le fondateur de la cathédrale actuelle d'Amiens,

commencée en 1220. Il mourut en 1223; donc, son tombeau, placé autrefois

à l'entrée de la nef, dans l'axe, date de la première moitié du XIIIe

siècle; il possède d'ailleurs tous les caractères de cette époque.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 9 - (T - U - V - Y - Z) · 第 3 / 41 段