Signé: A. SACHOD, RECTEUR DE LEMENS.»

Le 20 -- Quitté Chambéri avec le regret de ne pas le connaître

davantage. Rousseau fait une agréable peinture du caractère de ses

habitants[31], j'aurais voulu pouvoir l'apprécier. Voici la pire

journée qu'il y ait eu pour moi depuis bien des mois: un dégel

glacial accompagné de pluie et de neige fondue; cependant à cette

époque de l'année où la nature laisse à peine paraître un sourire,

les environs étaient charmants; les vallées, les collines se

mêlent dans une telle confusion, que l'ensemble est assez

pittoresque pour accompagner une scène du désert, et assez adouci

par la culture et les habitations pour produire une beauté

enchanteresse. Tout le pays est enclos jusqu'à Pont-de-Beauvoisin,

première ville de France où nous nous arrêtâmes pour dîner et

passer la nuit. Le passage des Échelles, taillé dans le roc par le

duc de Savoie, est un superbe et prodigieux ouvrage. À Pont, nous

entrons de nouveau dans ce noble royaume, et nous revoyons ces

cocardes de liberté et ces armes dans les mains du peuple, qui,

nous l'espérons, ne serviront qu'à maintenir la paix du pays et

celle de l'Europe. -- 24 milles.

Le 26. -- Dîné à Tour-du-Pin, couché à Verpilière (la

Verpillière). Cette entrée est, sous le rapport de la beauté, la

plus avantageuse pour la France. Que l'on vienne d'Espagne,

d'Angleterre, des Flandres ou de l'Italie par Antibes, rien

n'égale ceci. Le pays est réellement magnifique, bien planté, bien

enclos et paré de mûriers et de quelques vignes. On n'y trouve à

redire que pour les maisons, qui, au lieu d'être blanches et bien

bâties comme en Italie, sont des huttes de boue, couvertes en

chaume, sans cheminées, la fumée sortant ou par un trou dans le

toit ou par les fenêtres. Le verre semble inconnu, et ces maisons

ont un air de pauvreté qui jure avec l'aspect général de la

campagne. En sortant de Tour-du-Pin, nous avons vu de grands

communaux. Passé par Bourgoin, ville importante. Gagné Verpilière.

Ce pays est très accidenté très beau, bien planté et parsemé de

châteaux, de fermes et de chaumières. Un soleil radieux ne

contribuait pas peu à sa beauté. Depuis dix ou douze jours il a

fait, de ce côté des Alpes, un temps magnifique et chaud; dans les

Alpes, et de l'autre côté, dans les plaines de la Lombardie, nous

étions gelés et enterrés dans les neiges. La garde bourgeoise

examina nos passeports à Pont-de-Beauvoisin et à Bourgoin, mais

nulle part ensuite. On nous assure que le pays est parfaitement

calme, on ne monte plus la garde dans les villages, et on ne

recherche plus les émigrés comme cet été. Passé, non loin de

Verpilière, à côté du château de M. de Veau, qui a été incendié;

il est bien situé et adossé à un beau bois. M. Grundy était ici en

août; quelques jours après ces ravages, il y avait encore un

paysan pendu à un arbre de l'avenue, le seul de ceux que la garde

bourgeoise avait saisis pour ces brigandages. -- 27 milles.

Le 27. -- Changement soudain; la campagne, l'une des plus belles

de France, devient plate et sombre. Arrivé a Lyon, et là, pour la

dernière fois, j'ai vu les Alpes. On a du quai le magnifique coup

d'oeil du mont Blanc, que je ne connaissais pas auparavant:

j'éprouve une certaine mélancolie en pensant que je quitte

l'Italie, la Savoie et les Alpes, pour ne les revoir probablement

jamais. Quelle terre peut se comparer à l'Italie pour tout ce qui

la rend illustre! Elle a été le séjour des grands hommes, le

théâtre des grandes actions, la seule carrière où les beaux-arts

aient régné sans partage. Où trouver plus de charmes pour les

yeux, les oreilles, plus de sujets de curiosité? Pour chacun

l'Italie est le second pays du monde, preuve certaine qu'il en est

le premier. Au théâtre: une chose en musique qui m'a trop rappelé

l'Italie par le contraste! Quelle ordure que cette musique

française! Les contorsions de la dissonance incarnée! Le théâtre

ne vaut pas celui de Nantes, encore bien moins celui de Bordeaux.

-- 18 milles.

Le 28 -- J'avais des lettres pour M. Goudard, grand négociant en

soies, et j'étais passé hier chez lui; il m'avait invité à

déjeuner pour ce matin. J'essayai de toutes les façons d'avoir

quelques renseignements sur la manufacture de Lyon, ce fut en

vain: toujours c'est selon ou c'est suivant. Visite à M. l'abbé

Rozier, auteur du volumineux Dictionnaire d'agriculture in-quarto.

Je voulais simplement voir l'homme que l'on élevait aux nues, et

non pas lui demander, selon mon habitude, des notions simples et

pratiques, qu'il ne fallait pas attendre du compilateur d'un

dictionnaire. Quand M. Rozier était à Béziers, il occupait une

ferme considérable; mais en devenant citadin, il plaça sur sa

porte la devise suivante: «Laudato ingentia rura, exiguum colito,»

mauvais excuse pour se passer tout à fait de ferme. Par deux ou

trois fois j'essayai d'amener la conversation sur la pratique,

mais il s'échappa de ce sujet par des rayons tellement

excentriques de la science, que je sentis la vanité de mes

tentatives. Un médecin présent à notre entretien me fit observer

que si je tenais à des choses purement pratiques, c'était aux

fermiers ordinaires qu'il fallait m'adresser, montrant par son ton

et ses manières que cela lui semblait au-dessous de la science.

M. l'abbé Rozier possède cependant de vastes connaissances,

quoiqu'il ne soit pas fermier, et dans les branches où son

inclination l'a poussé, il est célèbre à juste titre: il n'est

éloge qu'il ne mérite pour avoir fondé le Journal de physique,

qui, en somme, est de beaucoup le meilleur qu'il y ait en Europe.

Sa maison est magnifiquement située, en face d'un beau paysage, sa

bibliothèque est garnie de bons livres, et tout chez lui annonce

l'aisance. Visité ensuite M. Frossard, ministre protestant, qui

mit avec un aimable empressement tout ce qu'il connaissait à ma

disposition, et, pour le reste, m'adressa à M. Roland la Platerie

(de la Platière), inspecteur des fabriques de Lyon. Ce monsieur

avait sur différents sujets des notes qui enrichissaient son

entretien, et, comme il ne s'en montrait pas jaloux, j'eus

l'agréable certitude de ne pas quitter Lyon sans emporter ce que

j'y étais venu chercher. M. Roland, quoique déjà assez âgé, a une

jeune et belle femme, celle à qui il adressait ses lettres

d'Italie, publiées ensuite en cinq ou six volumes. M. Frossard

ayant invité M. de la Platerie à dîner, notre entretien recommença

sur l'agriculture, les manufactures et le commerce; nos opinions

étaient à peu près les mêmes, excepté sur le dernier traité, qu'il

condamnait injustement selon moi; la discussion s'engagea. Il

soutenait avec chaleur que la soie aurait dû jouir des avantages

assurés à la France: je lui représentai que l'offre en avait été

faite au ministère français, qui l'avait refusée; j'allai plus

loin, j'osai soutenir que, si cela avait eu lieu, l'avantage

aurait été pour nous, en supposant, suivant les idées ordinaires,

que le bénéfice et la balance du commerce soient la même chose. Je

lui demandai sa raison de croire que la France achèterait les

soies de Piémont et de Chine, et les vendrait à meilleur marché

que l'Angleterre, tandis que nous achetons les cotons de France

pour nos fabriques et nous pouvons, malgré les droits et les

charges, les donner à meilleur compte que ce pays. Ces points et

quelques autres semblables furent discutés avec cette attention et

cette bonne foi qui leur donnent tant d'intérêt auprès des

personnes qui aiment un entretien libre sur des sujets

instructifs. Le point de jonction des deux fleuves, la Saône et le

Rhône, est à Lyon un des objets les plus dignes de la curiosité

des voyageurs. La ville serait sans doute mieux placée sur ce

terrain égal à la moitié de l'espace qu'elle couvre actuellement;

les travaux au moyen desquels il a été conquis sur les fleuves ont

ruiné leurs entrepreneurs. Je préfère Nantes à Lyon. Lorsqu'une

ville s'élève au confluent de deux rivières, on doit supposer que

celles-ci ajoutent à la magnificence du tableau qu'elle présente.

Sans quais larges, propres et bien bâtis, que sont les fleuves

pour les cités, sinon des canaux qui leur apportent la houille et

le goudron? Mettons à l'écart la terrasse d'Adelphi et les

nouveaux bâtiments de Somerset-place, la Tamise contribue-t-elle

plus à la beauté de Londres que Fleetditch tout enterré qu'il est?

Je ne connais rien qui trompe autant notre attente que les villes,

il y en a si peu dont le tracé satisfasse aux exigences du goût!

Le 29. -- Parti de bon matin avec M. Frossard pour visiter une

ferme des environs. Mon compagnon est un champion dévoué de la

nouvelle constitution qui s'établit en France. Justement, tous

ceux de la ville avec qui j'ai parlé représentent l'état des

fabriques comme atteignant la plus extrême misère. Vingt mille

personnes ne vivent que de charités, et la détresse des basses

classes est la plus grande que l'on ait vue, plus grande que l'on

ne pourrait se l'imaginer. La cause principale du mal que l'on

ressent ici est la stagnation du commerce, causée par l'émigration

des riches et le manque absolu de confiance chez les marchands et

les manufacturiers, d'où de fréquentes banqueroutes. Dans une

période où on peut mal supporter un accroissement de charges, on

s'épuise en souscriptions énormes pour le soutien des pauvres; on

ne paye pas pour eux moins de 40 000 louis d'or par an, y compris

le revenu des hôpitaux et des fondations charitables. Mon

compagnon de voyage, désirant arriver au plus tôt à Paris, m'a

persuadé de l'accompagner dans sa chaise de poste, façon de

voyager détestable à mon goût, mais la saison m'y forçait. Un

autre motif: c'était d'avoir plus de temps à passer à Paris pour

observer ce spectacle extraordinaire d'un roi, d'une reine et d'un

dauphin de France, prisonniers de leur peuple. J'acceptai donc, et

nous nous sommes mis en route aujourd'hui après dîner. Au bout de

dix milles nous atteignîmes les montagnes. La campagne est triste,

ni clôtures, ni mûriers, ni vignes, de grandes terres incultes, et

rien qui indique le voisinage d'une grande ville. Couché à Arnas.

Bon hôtel. -- 17 milles.

Le 30. -- En chemin de bon matin pour Tarare, dont la montagne est

moins formidable en réalité qu'on veut bien le dire. Même pays

jusqu'à Saint-Symphorien. Les maisons deviennent plus belles, plus

nombreuses en approchant de la Loire, que l'on passe à Roanne;

c'est déjà une belle rivière, navigable depuis bien des milles, et

conséquemment à une grande distance de son embouchure. Beaucoup

d'énormes bateaux plats. -- 50 milles.

Le 31. -- Belle journée, soleil brillant; nous n'en connaissons

guère de semblable en Angleterre dans cette saison. Les bois du

Bourbonnais commencent après Droiturier. Le pays devient meilleur:

à Saint-Gérand le Puy, il est animé par de jolies maisons blanches

et des châteaux; cela continue jusqu'à Moulins. J'ai cherché ici

mon vieil ami M. l'abbé Barut, et j'ai revu M. le marquis de

Gouttes, à l'occasion de la vente du domaine de Riaux; je désirais

qu'il m'assurât de nouveau de me prévenir avant de s'entendre avec

un autre acheteur; il me le promit, et je n'hésitai pas à me fier

à sa parole. Jamais aucune occasion ne m'a tenté comme celle-ci

d'acquérir une magnifique propriété dans l'une des plus belles

parties de la France et l'un des plus beaux climats de l'Europe.

Dieu veuille, s'il lui plaît de prolonger ma vie, que dans ma

triste vieillesse je ne me repente pas d'avoir repoussé, sans y

penser à deux fois, une offre que la prudence m'ordonnait

d'accepter, tandis que le seul préjugé m'empêchait de le faire. Le

ciel m'accorde la paix et la tranquillité pour le soir de mes

jours, qu'ils se passent en Suffolk ou dans le Bourbonnais! -- 38

milles.

ANNÉE 1790

1er janvier. -- Nevers a un bel aspect, se dressant avec orgueil

sur les bords de la Loire; mais après l'entrée, elle est comme

mille autres villes. Vues de loin, toutes ressemblent à un groupe

de femmes se pressant l'une contre l'autre; vous voyez ondoyer

leurs plumes et étinceler leurs diamants; vous croyez ces

ornements des signes certains de la beauté; mais approchez, vous

reconnaîtrez trop souvent l'argile commune. Vaste panorama au nord

de la montagne qui descend à Pougues et, après Pouilly, beau

paysage où serpente la Loire. -- 75 milles.

Le 2. -- Briare. Le canal annonce les heureux effets de

l'industrie. Nous quittons ici la Loire. Sur toute la route, la

campagne est très variée, sèche en grande partie; des rivières,

des collines, des bois, la rendent fort agréable; mais presque

partout le sol est pauvre. Passé en vue de nombreux châteaux,

parmi lesquels il en a de beaux. Couché à Nemours, chez un

aubergiste surpassant en friponnerie tous ceux que nous avions

rencontrés en Italie comme en France. Notre souper se composait

de: une soupe maigre, une perdrix et un poulet rôtis, un plat de

céleri, un petit chou-fleur, deux bouteilles de méchant vin du

pays et un dessert consistant en deux biscuits et quatre pommes.

Voici la note: Potage 1 l. 10 s. -- Perdrix, 2 l. 10 s. -- Poulet,

2 l. -- Céleri, 1 l. 4 s. -- Chou-fleur, 2 l. -- Pain et dessert,

2 l. -- Feu et appartement, 6 l. -- Total, 19 l. 8 s. Nous eûmes

beau nous récrier sur ce vol, ce fut en vain. Nous insistâmes

alors pour qu'il acquittât sa note, ce qu'il fit de mauvaise grâce

en mettant à l'Étoile, Foulliare. Mais comme, en nous menant à

l'auberge, on ne nous avait pas annoncé l'Étoile, mais l'Écu de

France, nous soupçonnions quelque duperie; effectivement, nous

vîmes, en sortant de la maison pour l'examiner, que l'enseigne

était bien celle de l'Écu, et on nous apprit que le nom de ce

coquin était Roux au lieu de Foulliare. Il ne s'attendait pas à

être ainsi démasqué, non plus qu'au torrent d'injures et de

reproches qui nous échappa sur son infâme conduite; mais il se

sauva à toutes jambes et fut se cacher jusqu'à notre départ. En

bonne conscience, on doit au monde de noter un tel gredin. -- 60

milles.

Le 3. -- Traversé la forêt de Fontainebleau, gagné Melun, puis

Paris. Les soixante postes de Lyon à Paris, équivalant à 300

milles anglais, nous reviennent, y compris les trois louis du

loyer de la chaise (vieux cabriolet français à deux roues) et les

dépenses d'auberge, etc., à 15 liv. st., soit 1 sh. par mille ou 6

d. par mille et par tête. À Paris, je me dirigeai immédiatement

vers mon ancienne demeure, l'hôtel de Larochefoucauld; j'avais

reçu à Lyon une lettre du duc de Liancourt, par laquelle il me

priait de me considérer dans son hôtel comme chez moi, ainsi que

je le faisais du temps de sa regrettable mère, la duchesse

d'Estissac, qui était morte pendant mon voyage en Italie. Je

trouvai mon ami Lazowski en bonne santé, et nous pûmes parler à

gorge déployée de ce qui s'était passé en France depuis mon départ

de Paris. -- 46 milles.

Le 4 -- Après le déjeuner, j'ai fait un tour aux Tuileries, où se

présenta le spectacle le plus extraordinaire que Français ou

Anglais ait vu dans cette ville: le roi se promenant avec un ou

deux officiers de sa maison et un page au milieu de six grenadiers

de la garde bourgeoise. Les portes du jardin étaient fermées, par

respect pour lui, afin d'en exclure toute personne qui n'a pas le

titre de député ou une carte d'admission. Quand il rentra dans le

palais, on les ouvrit pour tout le monde sans distinction, quoique

la reine se promenât encore avec une dame de la cour. Elle aussi

était escortée par des gardes françaises, et de si près, que, pour

n'être pas entendue d'eux, elle devait parler à voix basse. La

populace la suivait, parlant très haut et ne lui marquant d'autre

respect que de lui ôter son chapeau quand elle passait; c'est plus

que je n'aurais cru. Sa Majesté ne paraît pas bien portante, elle

semble affectée et sa figure en garde des traces. Le roi est aussi

gras que s'il n'avait aucun souci. Par ses ordres, on a réservé un

petit jardin pour l'amusement du Dauphin, on y a bâti un petit

pavillon où il se retire en cas de pluie: je le vis à l'ouvrage

avec sa bêche et son râteau, mais non sans deux grenadiers pour

l'accompagner. C'est un joli petit garçon, d'un air très avenant;

il ne passe pas sa sixième année; il se tient bien. Partout où il

va, on lui ôte son chapeau, ce que j'observais avec plaisir. Le

spectacle de cette famille prisonnière (car telle est sa véritable

situation) choque au premier abord; ce serait à bon droit, si,

comme je le crois, il ne le fallait pas absolument pour effectuer

la révolution; mais dans cette nécessité personne ne peut blâmer

le peuple de prendre toutes les mesures en son pouvoir pour

assurer cette liberté saisie par la violence. Il n'y a de

condamnable, dans un tel moment, que ce qui met en danger la

liberté de la nation. Je dois cependant avouer ici mes doutes: je

ne sais si ce traitement de la famille royale doit être regardé

comme une garantie de liberté, ou si, au contraire, ce n'est pas

une démarche fort périlleuse qui expose au hasard tout ce que l'on

a gagné. Je me suis entretenu avec plusieurs personnes

aujourd'hui, et leur ai fait part de mes appréhensions en les

peignant même plus vives qu'elles ne sont en réalité, afin de

connaître leur sentiment; il est évident que l'on est à présent

dans la crainte d'une contre-révolution. Grande partie de ce

danger, sinon le tout, vient de la violence faite à la famille

royale. Avant, l'Assemblée nationale ne répondait que des lois et

de la future constitution, à présent elle a toute la

responsabilité du gouvernement de l'État, du pouvoir exécutif

comme du législatif. Cette situation critique a nécessité des

efforts constants de la milice parisienne. Le grand but de

M. de La Fayette et des autres chefs militaires est d'améliorer sa

discipline et de la former assez pour pouvoir y placer leur

confiance s'il en était besoin pour le champ de bataille. Mais tel

est l'esprit de liberté, même dans les choses militaires, qu'on

peut être officier aujourd'hui et rentrer demain dans les rangs,

méthode qui rend difficile d'atteindre le point que l'on se

propose. L'armée permanente se compose à Paris de 8 000 hommes,

payés 15 sous par jour. Dans ce nombre sont compris les gardes

françaises qui passèrent au peuple à Versailles; il y a également

800 cavaliers, coûtant chacun 1 500 liv. (62 liv. st. 15 sh. 6 d.)

par an, leurs officiers ont la paye double de ceux de l'armée.

Le 5. -- L'adresse présentée hier au roi par l'Assemblée nationale

lui a fait honneur auprès de tous. Je l'ai entendu louer par des

gens de toute opinion. Elle avait trait à la fixation de la liste

civile. On avait arrêté d'envoyer au roi une députation pour le

prier d'en déterminer le montant, en consultant moins son goût

pour l'économie que le sentiment de la dignité dont il convient

d'entourer le trône. Dîné avec le duc de Liancourt, dans les

appartements des Tuileries, qui, au retour de Versailles, lui ont

été assignés comme grand maître de la garde-robe: deux fois la

semaine il donne un grand dîner aux députés, il en vient de vingt

à quarante. On avait fixé trois heures et demie, mais j'attendis

avec quelques députés, qui avaient quitté l'Assemblée, jusqu'à

sept heures, que le duc arriva avec le reste des convives.

Il y a dans l'Assemblée un écrivain de valeur, auteur d'un très

bon livre, dont j'attendais quelque chose au-dessus de la

médiocrité; mais il est plein de tant de gentillesse, que j'en fus

ébahi en le voyant. Sa voix est le murmure d'une femme, comme si

ses nerfs ne lui permettaient pas un exercice aussi violent que de

parler assez haut pour se faire entendre; quand il soupire ses

idées, c'est les yeux à demi fermés; il tourne la tête de côté et

d'autre comme si ses paroles devaient être reçues comme des

oracles, et il a tant de laisser-aller et de prétentions à

l'aisance et à la délicatesse sans avantages personnels qui

secondent ses gentillesses, que j'admirai par quel art on avait

formé un tel ensemble d'éléments hétérogènes. N'est-il pas étrange

de lire avec ravissement le livre d'un auteur, de se dire: Cet

homme est complet, tout se tient chez lui, il n'y a point de cette

boursouflure, de ces niaiseries si communes chez les autres, et de

trouver tant de petitesse!

Le 6, le 7 et le 8. -- Le duc de Liancourt ayant l'intention de

prendre une ferme pour la cultiver selon les principes anglais, il

me pria de l'accompagner, ainsi que mon ami Lazowski, à Liancourt,

pour lui donner mon opinion sur les terres et les moyens

d'accomplir ses projets, ce à quoi je me rendis sur-le-champ. Je

fus témoin d'une scène qui me fit sourire: à peu de distance du

château de Liancourt, il y a un vaste terrain inculte, tout à côté

de la route, et qui appartient au duc. Je vis quelques ouvriers

très occupés à le couper en petites divisions par des haies, à le

niveler, à le défoncer, enfin perdant un travail précieux sur un

terrain qui n'en valait pas la peine. Je demandai à l'intendant

s'il croyait cette dépense utile: il me répondit que les pauvres

de la ville, au début de la révolution, déclarèrent que, faisant

partie de la nation, les terrains incultes, propriétés de la

nation, leur appartenaient; en conséquence, passant de la théorie

à la pratique, ils en prirent possession sans autre formalités et

commencèrent à cultiver; le duc, ne voyant pas leur industrie avec

déplaisir, n'y mit aucun obstacle. Ceci montre l'esprit général et

prouve que, poussé un peu plus loin, ce ne serait pas peu de chose

pour la propriété dans ce royaume. Dans ce cas, cependant, je ne

puis que le louer; car s'il y a une injustice criante, c'est qu'un

homme garde inutilement de la terre qu'il ne veut ni cultiver ni

laisser cultiver aux autres. Les pauvres gens meurent de faim

devant des déserts qui les nourriraient par milliers. Ils sont

sages, et suivent la raison et la philosophie en s'emparant de ces

terrains, et je souhaite de tout coeur qu'une loi permette chez

nous ce qu'ont fait ici les paysans français. -- 72 milles.

Le 9. -- Déjeuné aux Tuileries. M. Desmarets, de l'Académie des

sciences, a apporté un Mémoire présenté par la Société royale

d'agriculture à l'Assemblée nationale, sur les améliorations à

introduire dans l'agriculture; on y signale, entre autres choses,

de plus grands soins à donner aux abeilles, à la panification et à

l'obstétrique. À l'avènement d'un gouvernement libre et patriote,

dont l'agriculture peut espérer des jours d'or, ces objets sont

sans doute d'une extrême importance. Quelques parties de ce

Mémoire méritent vraiment l'attention. Rendu visite à

M. de Nicolaï, mon compagnon de voyage, c'est un homme

considérable; grand hôtel, domestiques nombreux; son père est

maréchal de France et lui-même premier président d'une chambre du

parlement de Paris, la noblesse de cette ville l'avait choisi pour

son représentant aux états généraux, il a décliné cet honneur. Il

m'a invité à dîner dimanche, me promettant d'avoir M. Decrétot, le

célèbre fabricant de Louviers. -- Assemblée nationale. Le comte de

Mirabeau a parlé sur les membres de la chambre des vacations au

parlement de Rennes; il est vraiment éloquent, plein d'ardeur, de

vie, d'énergie, d'impétuosité. Soirée chez la duchesse d'Anville:

il y avait le marquis et la marquise de Condorcet, etc.; on n'a

parlé que de politique.

Le 10. -- Les chefs de l'Assemblée nationale sont: Target,

Chapelier, Mirabeau, Barnave, Volney le voyageur; jusqu'à

l'attaque contre les biens du clergé, l'abbé Sieyès en était; mais

cette mesure lui a tellement déplu, qu'il ne s'avance plus autant

maintenant. Les démocrates violents, qui ont la réputation d'être

si républicains en principe, qu'ils n'admettent pas même la

nécessité politique du nom de roi, sont appelés les enragés. Ils

ont une assemblée à l'église des Jacobins, que l'on nomme le Club

de la Révolution; elle se tient chaque soir dans la même salle où

fut formée la fameuse ligue sous le règne de Henri III, et ils

sont si nombreux que toutes les propositions sont discutées ici

avant d'être portées à l'Assemblée nationale. J'ai rendu visite ce

matin à plusieurs personnes, toutes très dévouées à ce parti et je

leur ai dit que ceci ressemblait trop à une junte parisienne

gouvernant toute la France, pour ne pas devenir à la longue

impopulaire et dangereux. Il m'a été répondu que l'ascendant que

Paris s'était arrogé était absolument nécessaire pour la sûreté de

la nation entière; que si rien ne se faisait que par le

consentement préalable de tous, on perdrait les plus précieuses

occasions, et l'Assemblée serait constamment exposée à une contre-

révolution. On avouait cependant que cela faisait naître de

grandes jalousies, surtout à Versailles, où (ajoutait-on) se

trouvent sans doute les complots qui ont la personne du roi pour

objet.

Il y a là des émeutes fréquentes, sous prétexte de la cherté du

pain, et de tels mouvements sont certainement très dangereux, car

ils ne peuvent éclater si près de Paris sans que le parti

aristocratique de l'ancien gouvernement ne s'efforce d'en prendre

avantage pour les tourner vers un but bien différent de celui

qu'elles s'étaient d'abord proposé. Je remarquai dans toutes les

conversations combien est générale la croyance des menées du vieux

parti pour mettre le roi en liberté. On semble presque persuadé

que la révolution ne sera entièrement consommée que par l'une de

ces tentatives. Il est curieux de voir l'opinion déclarer que, si

l'une d'elles offrait la moindre apparence de succès, le roi la

payerait immanquablement de sa vie; le caractère national est si

changé, non seulement sous le rapport de l'affection envers le

souverain mais aussi de cette douceur et de cette humanité pour

laquelle on l'a si longtemps admiré, que l'on admet cette

supposition sans horreur ni remords. En un mot, la ferveur de la

liberté est maintenant une sorte de rage; elle absorbe toute autre

passion et ne laisse paraître aux regards que ce qui promet

d'assurer cette liberté. Dîné en grande compagnie chez

M. de Larochefoucauld; les dames, les messieurs faisaient

également de la politique. Je dois remarquer un autre effet de la

révolution, qui n'a rien que de naturel, c'est l'amoindrissement

ou plutôt l'anéantissement de l'énorme pouvoir du sexe; auparavant

les dames se mêlaient de tout pour tout gouverner; je vois

clairement la fin de leur règne. Les hommes de ce pays étaient des

marionnettes mues par leurs femmes; au lieu de donner à présent le

ton, elles doivent, dans les questions d'intérêt national, le

recevoir et se résigner à se mouvoir dans la sphère de quelque

chef politique, c'est-à-dire qu'elles sont redescendues au niveau

pour lequel la nature les avait créées; elles en seront plus

aimables et la nation mieux gouvernée.

Le 11. -- On dit que les troubles de Versailles sont sérieux, et

on parle de complots; 800 hommes seraient en marche à

l'instigation d'une certaine personne, pour rejoindre ici certaine

autre personne, dans l'intention de massacrer La Fayette, Bailly

et Necker; chaque moment voit naître les plus sottes rumeurs. Il a

suffi de cela pour que M. La Fayette publie hier une instruction

sur le mode à suivre dans le rassemblement de la milice au cas

d'alarme soudaine. 800 hommes avec deux pièces de canon sont de

garde tous les jours aux Tuileries. Rencontré ce matin quelques

royalistes soutenant que l'opinion publique, dans le royaume,

s'avance rapidement vers un changement complet; que les plus

grands progrès sont dus à la pitié qu'inspire le roi et à

l'improbation de quelques mesures prises dernièrement par

l'Assemblée. Ils disent qu'il serait absurde de rien tenter

maintenant pour le roi, que sa position actuelle fait plus pour sa

cause que toute autre force, le sentiment général de la nation se

déclarant en sa faveur. Ils ne se font pas scrupule de dire qu'un

effort vigoureux et bien concerté le placerait à la tête d'une

puissante armée, à laquelle se joindrait bientôt un grand corps

trop outragé. Je répliquai qu'un honnête homme devait espérer que

cela n'arriverait point; car si une contre-révolution réussissait,

la France gémirait sous un despotisme beaucoup plus lourd

qu'auparavant. Ils n'en voulaient pas convenir; ils croyaient, au

contraire, qu'aucun gouvernement ne serait assuré qu'en donnant au

peuple des droits et des privilèges bien plus étendus que ceux

qu'il possédait sous l'ancienne constitution. Dîné chez mon

compagnon de voyage, M. de Nicolaï; dans la compagnie se trouvait,

suivant la promesse du comte, M. Decrétot, célèbre fabricant de

Louviers, qui m'apprit l'étendue de la détresse présente en

Normandie. Les filatures qu'il m'avait montrées l'année dernière à

Louviers sont arrêtées depuis neuf mois, et le peuple, dans sa

croyance que les machines lui étaient nuisibles, a détruit tant de

métiers, que le commerce est dans une situation déplorable.

Accompagné le soir M. Lazowski à l'Opéra italien. On donnait il

Barbiere di Siviglia, de Paesiello, une des compositions les plus

agréables de ce maître vraiment grand. Mandini et Raffanelli sont

excellents, Baletti a une voix fort douce. Il n'y a pas en Italie

d'opéra-comique comme celui de Paris, la salle est toujours

pleine; cela fera dans la musique française une aussi grande

révolution que celle qui a eu lieu dans le gouvernement. Que

pensera-t-on, dans peu, de Lully et de Rameau? Quel triomphe pour

les mânes de Jean-Jacques!

Le 12. -- Assemblée nationale; suite des débats sur la conduite de

la chambre des vacations au parlement de Rennes. M. l'abbé Maury,

royaliste zélé, a fait un discours très long et très éloquent en

faveur du parlement; sa diction est abondante et précise, il ne se

sert pas de notes. Il a répondu à ce qui avait été demandé par le

comte de Mirabeau quelques jours avant, et il s'exprima avec

véhémence contre son injustifiable appel du peuple de Bretagne à

ce qu'il nomma un redoutable dénombrement. Mieux valait, selon

lui, pour les membres de cette assemblée, passer en revue leurs

principes, leurs devoirs et les fruits de leur soin à respecter

des privilèges des sujets du royaume, que de provoquer un

dénombrement qui livrerait au fer et au feu toute une province.

Par six différentes fois, il fut obligé de s'arrêter à cause du

tumulte tant des tribunes que de l'assemblée; rien ne l'émut, il

attendait froidement le retour du calme et reprenait comme si rien

ne s'était passé. Son discours était très remarquable; les

royalistes l'admirèrent beaucoup, mais les enragés le condamnèrent

comme au-dessous du pire. Personne autre ne parla sans notes: le

comte de Clermont lut un discours où se trouvaient quelques

passages brillants, mais contenant toute autre chose qu'une

réponse à celui qui avait précédé; et en vérité c'eût été

merveille qu'il en fût autrement, ayant été préparé avant que

l'abbé eût pris la parole. Impossible de rendre l'ennui que ce

mode de lecture donne aux séances de cette assemblée. Qui de nous

voudrait rester dans les tribunes de la Chambre des communes, si

M. Pitt devait apporter une réponse écrite à ce que M. Fox aurait

à prononcer avant lui? Un autre mal aussi grand qui en découle,

c'est la longueur des séances, puisqu'il y a dix personnes contre

une qui sera capable de parler impromptu. Le manque d'ordre, la

confusion dominent comme au temps que l'Assemblée siégeait à

Versailles; les interruptions sont longues et fréquentes, et les

orateurs auxquels le règlement refuse la parole ne laissent pas de

la vouloir prendre. Le comte de Mirabeau demanda qu'il lui fût

permis de répondre à l'abbé Maury; le président mit sa proposition

aux voix, et la Chambre fut unanime pour la rejeter, de sorte que

le premier de leurs orateurs n'a pas assez d'influence pour faire

entendre ses explications. Nous n'avons pas l'idée d'un tel

règlement; cependant le grand nombre des membres rend ceci

nécessaire. J'oubliais de dire qu'aux deux extrémités de la salle,

il y a des tribunes entièrement publiques; celles qui occupent les

côtés ne s'ouvrent qu'aux amis des députés qui montrent des

cartes: dans toutes, l'auditoire est fort bruyant, applaudit à

outrance ce qui le charme, va parfois jusqu'à siffler ce qui lui

déplaît, indécence incompatible avec la liberté de discussion. Je

n'attendis pas la fin, et je m'en retournai chez le duc de

Liancourt, aux Tuileries, pour dîner avec sa compagnie habituelle;

il y avait ce soir MM. Chapelier et Desmeuniers (Mounier), qui

tous deux ont présidé l'Assemblée et y tiennent encore une place

éminente; M. Volney, le célèbre voyageur, le prince de Poix, le

comte de Montmorency, etc., etc. En attendant le duc de Liancourt,

qui n'arriva qu'à sept heures et demie, avec la majeure partie des

convives, la conversation roula presque entièrement sur le soupçon

véhément que l'on avait d'envois d'argent faits par l'Angleterre

pour jeter le trouble dans le royaume. Le comte de Thiard, cordon

bleu, qui commande en Bretagne, mentionna ce seul fait que

certains régiments en garnison à Brest, dont la conduite avait

toujours été bonne et sur lesquels on pouvait faire autant de

fonds que sur aucun autre de l'armée, avaient changé tout d'un

coup d'allures, par suite de distributions d'argent considérables.

L'un des députés, demandant à quelle époque cela avait eu lieu, il

lui fut répondu que c'était tout dernièrement; sur quoi il fit

observer immédiatement que cela suivait l'envoi de 1 100 000 liv.

(48 125 l. st.) par l'Angleterre, qui avait occasionné tant de

conjectures et de conversations. Cet envoi, dont on s'était

particulièrement préoccupé, était si mystérieux et si obscur, que

le fait seul avait pu être découvert; toutes les personnes

présentes m'en attestèrent l'exactitude. D'autres n'hésitaient pas

à joindre ces deux rapports et à les croire dépendants l'un de

l'autre. Je fis remarquer que, si l'Angleterre était réellement

mêlée à cette affaire, ce qui me paraissait incroyable, on devait

présumer que c'était dans son propre intérêt ou selon les

intentions supposées de son roi, ce qui se trouvait être alors la

même chose exactement: si on envoyait de l'argent, ce serait donc

pour soutenir un trône menacé et non pas pour en détacher les

fidèles serviteurs. Dans ce cas, ce serait sur Metz que seraient

dirigés les fonds, afin de maintenir les troupes dans leur devoir,

et non pas sur Brest, afin de les corrompre; l'idée serait trop

absurde. Tous semblèrent admettre la justesse de cette remarque,

mais ne s'en tinrent pas moins convaincus des deux faits, qu'ils

fussent ou non en relation entre eux. Au dîner, selon l'usage, la

plupart des députés, surtout les plus jeunes, étaient habillés en

polissons, beaucoup sans poudre et quelques-uns en bottes; quatre

ou cinq au plus avaient une tenue convenable. Que les temps sont

changés! Quand il n'avait rien de mieux à faire, le Parisien du

beau monde était la correction en personne dans tout ce qui touche

à la toilette; on le croyait frivole. Maintenant qu'il a à

s'occuper d'autres choses plus importantes, le caractère léger

qu'on lui prête habituellement disparaîtra. Tout dans ce monde

dépend du gouvernement.

Le 13. -- Il y a eu une grande émotion la nuit dernière parmi le

peuple qui s'est soulevé, dit-on, pour deux motifs: le premier,

pour qu'on lui livre le baron de Besenval afin de le pendre; le

deuxième, pour que le pain soit mis à deux sols la livre. Il le

paye cependant vingt-deux millions de moins par an que le reste du

royaume et il lui faut encore des réductions. L'opinion est qu'on

doit satisfaire le peuple en exécutant un aventurier du nom de

Favras qui se trouve en prison car pour Besenval, les cantons

suisses ont protesté si fermement en sa faveur, qu'on n'oserait le

toucher. La garde a été doublée ce matin de bonne heure, et huit

mille hommes d'infanterie et de cavalerie font des patrouilles

dans les rues. Chacun parle de projets d'enlèvement du roi, on dit

que ces mouvements ne sont pas, non plus que ceux de Versailles,

ce qu'ils semblent être, de simples émeutes, mais l'effet de

menées des aristocrates, qui, s'ils prenaient assez d'importance

pour occuper la milice parisienne, favoriseraient une autre partie

de la conspiration contre le nouveau gouvernement. Nul doute qu'on

ne fasse bien d'être sur le qui-vive; car, bien qu'il n'y ait

actuellement aucun complot, la tentation est si grande, les

probabilités si fortes pour qu'il s'en forme, que la moindre

négligence serait sûre d'en produire. Je me suis trouvé avec le

lieutenant-colonel d'un régiment de cavalerie, venant de ses

quartiers; il dit que tous ses hommes, sans exception, sont à la

dévotion du roi, prêts à marcher et à se montrer comme il

l'ordonnerait, pourvu que cela ne fût pas contre leurs sentiments

d'autrefois. Il ajoutait que cette obéissance n'eût pas été si

grande avant le voyage du roi à Paris; et, selon ce qu'il avait

appris dans ses conversations avec les officiers de différents

corps, il en était de même chez eux. S'il y a des projets sérieux

pour une contre-révolution et l'enlèvement du roi, et que leur

exécution ait été ou soit prévenue à l'avenir, la postérité le

saura probablement mieux que nous. Certes, les yeux de tous les

souverains et de tous les grands dignitaires d'Europe sont fixés

sur la révolution française, ils envisagent avec étonnement, avec

terreur, une situation qui plus tard peut devenir la leur; ils

doivent donc attendre avec anxiété que l'on fasse des efforts pour

étouffer un exemple qui ne manquera pas d'être imité quand les

occasions seront favorables. Dîné au Palais-Royal, en compagnie

choisie, tous politiques, car tous sont Français. On discuta la

question suivante: Les complots, dont il est si généralement

question aujourd'hui, sont-ils réels ou bien inventés et répandus

par les chefs de la révolution, afin d'animer la milice et

d'assurer par elle le gouvernement sur ses nouvelles bases?

Le 14. -- Des complots! Des complots! -- Le marquis La Fayette a

pris hier deux cents personnes sur onze cents qui s'étaient

réunies aux Champs-Élysées. Elles avaient de la poudre et des

balles, mais pas de fusils. On se demande quelles elles peuvent

être, et il n'est pas facile d'imaginer une réponse. Selon les

uns, ce sont des brigands venus à Paris, dans de sinistres

intentions; selon les autres, des gens de Versailles; un troisième

les dit Allemands, mais tous s'accordent à vouloir vous persuader

qu'ils font partie d'un plan de contre-révolution. Les bruits sont

si divers, si contradictoires, qu'il n'y a pas de confiance à y

mettre; on ne doit croire non plus que la dixième partie de ce qui

se dit. Il est singulier, et cela a fait beaucoup parler, que La

Fayette ne s'en est pas fié à l'armée, c'est-à-dire aux huit mille

hommes soldés régulièrement, et dont les gardes françaises forment

une grande partie; mais que pour cette expédition il a pris

seulement la bourgeoisie, ce qui a flatté ces derniers en raison

de ce que les autres en ont eu du dépit. L'heure est grosse

d'événements: il y a une anxiété, une attente, une incertitude

visible dans tous les regards; les hommes même qui sont le mieux

informés et le moins susceptibles de se laisser égarer par les

murmures de la foule, ne semblent pas dégagés de l'inquiétude de

tentatives pour enlever le roi et culbuter l'Assemblée. Beaucoup

croient aisé de faciliter la fuite du roi, de la reine et du

Dauphin, sans danger pour eux, pourvu qu'une armée suffisante soit

prête à les recevoir: les Tuileries sont très favorablement

situées pour un tel dessein. Dans ce cas il s'ensuivrait une

guerre civile, qui aboutirait au despotisme, quel que fût le

vainqueur: par conséquent ce dessein ne saurait venir d'un vrai

patriote. Si j'ai l'occasion de passer mon temps en bonne

compagnie dans cette ville, il faut que j'en donne aussi à

consulter des livres, des manuscrits, que je ne pourrais avoir en

Angleterre; je prends sur la nuit pour faire des extraits. J'ai

aussi des documents publics, dont la copie exige du temps. Qui

veut donner un bon aperçu d'un royaume comme la France, doit être

infatigable dans la recherche des matériaux: eût-il rassemblé ses

pièces avec tout le soin possible, quand il les examine de sang-

froid, pour les arranger, il en trouve beaucoup de peu de valeur

réelle, et plus encore d'une inutilité absolue.

Le 15. -- Visité au Palais-Royal les peintures du duc d'Orléans,

ce qui m'avait été refusé déjà une ou deux fois. On sait que la

collection est très riche en oeuvres des maîtres hollandais et

flamands, dont quelques-unes sont finies avec ce soin minutieux

donné par l'école aux détails d'expression. Mais c'est un genre

peu intéressant lorsque l'on trouve tout auprès les tableaux des

grands artistes de l'Italie; sous ce rapport la collection du

Palais-Royal est une des premières du monde; Raphaël, A. Carrache,

Titien, Dominiquin, Corrège, Paul Véronèse, s'y trouvent réunis.

Le premier morceau de la collection est l'un des plus beaux qui

soient jamais sortis d'un chevalet: ce sont les Trois Maries et le

Christ mort, par A. Carrache; le pouvoir de l'expression ne

saurait aller plus loin. Il y a un Saint Jean, de Raphaël,

semblable à ceux de Florence et de Bologne, et une inimitable

Vierge à l'enfant, du même. Une Vénus au bain et une Magdeleine,

par Titien; une Lucrèce, par André del Sarto; une Léda par Paul

Véronèse, et une autre, par Tintoret; Mars et Vénus et quelques

autres choses, de Paul Véronèse; une femme nue, par Bonieu,

peintre français encore vivant, morceau assez agréable. Quelques

belles toiles de Poussin et de Lesueur. Les appartements

tromperont tout le monde: je n'ai pas vu une belle salle; tout

cela est au-dessous du rang et de l'immense fortune du duc, qui

est le premier propriétaire d'Europe. Dîné chez le duc de

Liancourt; dans la compagnie se trouvait M. de Bougainville, le

célèbre voyageur autour du monde; il est aussi aimable que

judicieux; le comte de Castellane et le comte de Montmorency,

jeunes députés aussi enragés que s'ils s'appelaient Barnave ou

Rabaud.

Dans quelques allusions à la constitution d'Angleterre, je trouvai

que ces messieurs en faisaient bon marché, quant aux libertés

politiques. On discuta sur les idées du moment, les conspirations;

mais on semble s'accorder sur ce point, que, bien que la

constitution puisse être retardée par de tels moyens, il était

maintenant absolument impossible de l'empêcher de se faire. Le

soir, à ce que l'on appelle le Cirque national, au Palais-Royal,

édifice élevé dans le jardin, d'une folie coûteuse et extravagante

au delà de ce qu'on peut imaginer. C'est une grande salle de bal

enfoncée sous terre à moitié de sa hauteur, et comme si cela ne

suffisait pas pour la rendre humide, il y a une rivière qui coule

tout autour et un jardin planté sur le toit; des jets d'eau

jaillissant çà et là en font sans doute une place choisie pour une

soirée d'hiver. Ce qu'a coûté ce bâtiment, projeté, je le suppose,

par quelques amis du duc d'Orléans, exécuté à ses frais, aurait

suffi à l'établissement complet d'une ferme anglaise, bâtiments,

bétail, outillage, récoltes, sur une échelle qui eût fait honneur

au premier souverain de l'Europe; car on eût ainsi changé 5 000

arpents de déserts en jardin. Pour le résultat atteint de cette

manière, je ne saurais trouver les épithètes qu'il mérite. On a

voulu avoir un concert, un bal, un café, un billard, un bazar,

etc, etc., quelque chose dans le genre de notre Panthéon. Il y

avait concert ce soir; mais la salle étant presque vide, c'était,

en somme également froid et sombre.

Le 16. -- La frayeur des complots en est venue jusqu'à alarmer

grandement les meneurs de la révolution. Le dégoût, qui s'étend de

plus en plus sur leurs mesures, vient plutôt de la position du roi

que d'autre chose. Ils ne peuvent, après ce qui s'est passé,

mettre le roi en liberté avant d'avoir achevé la constitution, et

ils craignent également le changement qui s'opère en sa faveur

dans les esprits. Dans cette alternative, on a projeté de

persuader au roi de se rendre à l'Assemblée, de se déclarer

satisfait des mesures qu'elle a prises, et de se montrer comme à

la tête de la révolution en des termes qui excluent toute idée de

contrainte à son égard. Voilà le plan favori; il reste à persuader

au roi de faire une démarche qui, selon toute apparence, lui

enlèvera les avantages que l'esprit général des provinces aurait

pu lui valoir: après une telle déclaration, il doit s'attendre à

voir ses amis seconder les efforts du parti démocratique, en

désespoir de l'efficacité de tout autre principe. On pense arriver

là; si cela se vérifie, ce serait le meilleur projet pour se

débarrasser de la crainte des conspirations. J'ai couru les

librairies, un catalogue à la main, pour rassembler des

publications dont, malheureusement pour ma bourse, je sens le

besoin, afin de connaître sous différents rapports l'état actuel

de la France. Elles sont à présent si nombreuses, surtout en ce

qui touche au commerce, aux colonies, aux finances, aux impôts, au

déficit, etc., sans parler de la révolution elle-même, qu'il faut

plusieurs heures par jour pour en diminuer le nombre à acheter, en

les lisant la plume à la main. La collection que le duc de

Liancourt a rassemblée dès le commencement de la révolution, à la

réunion des notables, est prodigieuse: elle a coûté plusieurs

centaines de louis. Très complète, elle sera par la suite de la

plus grande valeur à consulter dans nombre de questions

intéressantes.

Le 17. -- C'est en vain que l'on a pressé le roi d'accepter le

plan dont j'ai parlé hier. Sa Majesté l'a reçu de façon à laisser

peu d'espoir de le voir adopter: mais le marquis de La Fayette le

soutient si vigoureusement, que, loin de l'abandonner tout à fait,

on le représentera à quelque moment plus favorable. Les royalistes

qui connaissent ce projet (car il n'est pas public) sont enchantés

de son échec. On attribue le refus à la reine. Une autre cause de

grandes inquiétudes pour les chefs de la révolution, ce sont les

rapports que l'on reçoit journellement des provinces, sur la

misère, la faim même qui tourmentent les manufacturiers, artisans,

marins; elles prennent de plus en plus un caractère sombre et

rendent d'autant plus alarmante l'idée d'efforts pour arrêter la

révolution. La seule industrie encore florissante est le commerce

avec les colonies sucrières, et l'idée d'émanciper les noirs, ou

au moins d'en arrêter la traite (idée venue d'Angleterre), a jeté

Nantes, Bordeaux, le Havre, Marseille et les autres villes

intéressées à ce commerce, quoique indirectement, dans une extrême

agitation. Le comte de Mirabeau se dit sûr d'obtenir un vote qui

abolisse l'esclavage; c'est la conversation du jour, surtout parmi

les meneurs, qui disent que la révolution étant fondée sur la

philosophie, et supportée par la métaphysique, un tel projet ne

peut que lui convenir. Mais certainement aussi, le commerce dépend

plus de la pratique que de la théorie, et les planteurs et les

négociants, venus à Paris pour s'opposer à cette mesure, sont

mieux préparés à montrer l'importance de leurs transactions, qu'à

raisonner philosophiquement sur l'abolition de l'esclavage.

Plusieurs brochures ont paru sur ce sujet dont quelques-unes

méritent l'attention.

Le 18. -- J'ai rencontré aujourd'hui à dîner, chez le duc de

Liancourt le marquis de Casaux, auteur du Mécanisme des Sociétés;

malgré toute la chaleur, le feu d'argumentation, la vivacité de

manières qui caractérisent ses écrits, il est très calme dans la

conversation, et n'a que peu de cette effervescence que ses livres

font attendre de lui. Le comte de Marguerite a avancé aujourd'hui

à table, devant près de trente députés, un fait excessivement

grave: parlant du vote sur l'affaire de Toulon, il a soutenu que

plusieurs députés s'en sont fait ouvertement les champions en

prétendant qu'il fallait encore plus d'insurrections. Je regardai

tout autour de moi pour voir venir une réponse: à mon extrême

surprise, personne ne répliqua un mot. Après une pause de quelques

moments, M. Volney, le voyageur, déclara qu'il croyait le peuple

de Toulon dans son droit, et justifiable dans toute sa conduite.

L'histoire de Toulon est connue de tout le monde. Ce comte de

Marguerite a la tête dure, sa conduite est ferme, ce n'est

sûrement pas un enragé. À dîner, M. Blin, député de Nantes,

parlant du club de la Révolution qui se tient aux Jacobins, dit:

«Nous vous avons donné un bon président,» puis il demanda au comte

pourquoi il n'y venait pas. Celui-ci répondit: «Je me trouve

heureux, en vérité, de n'avoir jamais été d'aucune société

politique particulière; je pense que mes fonctions sont publiques

et qu'elles peuvent aisément se remplir sans associations

particulières.» Personne ne répliqua. Le soir M. Decrétot et

M. Blin m'ont mené à ce club des Jacobins: la salle où il se tient

est, comme je l'ai déjà dit, celle où fut signée la fameuse Ligue.

Il y avait plus de cent députés présents, et le président sur son

fauteuil. On me présenta à lui comme l'auteur de l'Arithmétique

politique; alors il se leva, répéta mon nom à l'assemblée, en

demandant s'il éveillait quelques objections: «Aucune.» Voilà

toute la cérémonie, non pas seulement de présentation, mais même

d'élection: car on me dit qu'à présent je puis toujours être admis

en ma qualité d'étranger. On procéda ainsi à dix ou douze autres

élections. On débat dans ce club toute question qui doit être

portée à l'Assemblée nationale, on y lit les projets de lois, qui

sont rejetés ou approuvés après correction. Quand ils ont obtenu

l'assentiment général, tout le parti s'engage à les soutenir. On y

arrête des plans de conduite, on y élit les personnes qui devront

faire partie des comités, on y nomme des présidents pour

l'assemblée. Revenu chez la duchesse d'Anville, où le temps coule

toujours pour moi d'une manière agréable.

L'une des choses les plus amusantes d'un voyage à l'étranger,

c'est le spectacle de la différence des coutumes dans les choses

de la vie usuelle. Sous ce rapport, les Français ont été

généralement regardés en Europe comme ayant fait les plus grands

progrès, et, par suite, leurs manières, leurs coutumes ont été

plus copiées que celles de toute autre nation. Il n'y a qu'une

opinion sur leur cuisine; car, en Europe, tout homme qui tient

table a soit un cuisinier français, soit un de leurs élèves. Je

n'hésite pas à la proclamer bien supérieure à la nôtre. Nous avons

en Angleterre une demi-douzaine de plats vraiment nationaux

surpassant, à mon avis, tout ce que peut offrir la France;

j'entends un turbot à la sauce au homard, du poulet avec du

jambon, de la tortue, un quartier de venaison, une dinde à la

sauce aux huîtres, et puis c'est tout. C'est un vrai préjugé de

mettre le rosbif dans cette liste; car il n'y a pas de boeuf au

monde comme celui de Paris. Sur toutes les grandes tables où j'ai

dîné, il y en avait toujours de magnifiques morceaux. Les formes

variées que les cuisiniers savent donner à une même chose sont

vraiment surprenantes, et les légumes de toutes sortes prennent

avec leurs sauces une saveur dont manquent absolument ceux que

nous faisons bouillir dans l'eau. Cette différence ne se borne pas

à la comparaison d'une grande table en France avec une autre en

Angleterre; elle frappe aussi bien quand on rapproche le menu de

familles modestes dans les deux pays. Le dîner anglais que l'on

offre au voisin, la fortune du pot, composée d'un morceau de

viande et d'un pudding, est une mauvaise fortune en Angleterre; en

France, rien que par le savoir faire, cela donne quatre plats pour

un et couvre convenablement une table. Chez nous on ne s'attend à

un mince dessert que dans une fort grande maison, ou, dans un rang

moins élevé, dans une occasion extraordinaire; en France, c'est

une partie essentielle à toutes les tables, ne consisterait-il

qu'en une grappe de raisin ou une pomme: on le sert aussi

régulièrement que la soupe. J'ai rencontré de nos compatriotes

dans la croyance que la sobriété est telle chez les Français,

qu'un ou deux verres de vin sont tout ce que l'on peut avoir dans

un repas; c'est une erreur. Les domestiques vous versent l'eau et

le vin dans la proportion qu'il vous plaît: devant la maîtresse de

la maison, comme devant quelques amis de la famille, à différents

endroits de la table, il y a de larges coupes remplies de verres

propres pour les vins plus généreux et plus rares, que l'on boit à

rasades assez larges. Dans toutes les classes on trouve de la

répugnance à se servir du verre d'un autre: chez un charpentier,

un forgeron, chacun a le sien. Cela vient de ce que la boisson

commune est l'eau rougie; mais si, à une grande table, comme en

Angleterre, il y avait à la fois du porter, de l'ale, du cidre et

du poiré, il serait impossible de mettre trois ou quatre verres à

chaque place et aussi de les tenir bien séparés et distincts.

Quant au linge de table, on est ici plus propre et mieux entendu;

on n'en a que de grossier pour le changer souvent. Il semble

ridicule à un Français de dîner sans nappe; chez nous on s'en

passe, même chez les gens de fortune moyenne. Un charpentier

français a sa serviette aussi bien que sa fourchette, et, à

l'auberge, la fille en met une propre à chaque place sur la table

servie dans la cuisine pour les plus pauvres voyageurs. Nous

dépensons énormément pour cet article, parce que nous prenons du

linge trop fin; il serait beaucoup plus raisonnable d'en avoir de

plus gros et d'en changer souvent. La propreté est diverse chez

les deux nations: les Français sont plus propres sur eux; les

Anglais, dans leur intérieur, je parle de la masse du peuple et

non pas des gens très riches. Dans tout appartement il se trouve

un bidet aussi bien qu'une cuvette pour les mains; c'est un trait

de propreté personnelle que je voudrais voir plus commun en

Angleterre. Au contraire, les commodités sont des temples

d'abomination, et l'habitude générale, chez les grands comme chez

les petits, de cracher partout dans les appartements est

détestable: j'ai vu un gentilhomme cracher si près de la robe

d'une duchesse que son inattention m'a ébahi.

Quant à ce qui concerne les écuries, chevaux, palefreniers,

harnais et équipages de rechange, les Anglais l'emportent de

beaucoup, Vous voyez en province des cabriolets datant à coup sûr

du siècle dernier; un Anglais, si petite que soit sa fortune, ne

se montrera pas dans une voiture remontant au-delà de quarante

ans: il aimera mieux aller à pied, s'il n'en peut avoir d'autre.

Il est faux de dire qu'il n'y ait pas à Paris d'équipages

complets; j'en ai vu, et plusieurs: la voilure, l'attelage, les

harnais, la livrée ne laissaient rien à désirer, mais le nombre en

est certes de beaucoup inférieur à ce que l'on voit à Londres.

Dans ces dernières années on a beaucoup introduit de voitures, de

chevaux et de grooms anglais.

Nous avons bien dépassé nos voisins pour l'ameublement et

l'arrangement des maisons. L'acajou est rare ici; chez nous on le

prodigue. Quelques-uns des hôtels de Paris sont immenses, par

l'habitude des familles de vivre ensemble, trait caractéristique

qui, à défaut des autres, m'aurait fait aimer la nation. Quand le

fils aîné se marie, il amène sa femme dans la maison de son père,

il y a un appartement tout prêt pour eux; si une fille n'épouse

pas un aîné, son mari est reçu de même dans la famille, ce qui

rend leur table très animée. On ne peut, comme en d'autres

circonstances, attribuer ceci à des raisons d'économie, parce

qu'on le voit chez les plus grandes et les plus riches familles du

royaume. Cela s'accorde avec les manières françaises; en

Angleterre, l'échec serait certain et dans toutes les classes de

la société: ne peut-on conjecturer avec de grandes chances de

certitude que la nation chez laquelle cela réussit est celle qui a

le meilleur caractère. Il n'y a qu'une heureuse disposition qui

puisse rendre agréable et même supportable ce mélange des

familles.

Les Français ont donné le ton à toute l'Europe pendant plus d'un

siècle pour les modes; mais ce n'est pas chez eux, excepté dans

les classes élevées, un sujet de dépenses comme parmi nous où

(pour me servir du terme usuel) les meilleures choses sont plus

répandues dans la masse qu'ici: cela me frappe, surtout par

rapport aux dames françaises de tout rang, dont la toilette ne

coûte pas la moitié de celle des nôtres. On attribue de la

légèreté et de l'inconstance aux Français, c'est une grossière

exagération en ce qui concerne les modes. Elles changent en

Angleterre pour la forme, la couleur, l'assemblage, avec dix fois

plus de rapidité; les vicissitudes de chaque partie de notre

vêtement sont vraiment fantastiques. Je ne vois pas qu'il en soit

de même ici: par exemple, la forme des perruques d'homme n'a pas

varié, tandis qu'il y a eu cinq modes différentes en Angleterre.

Rien ne contribue davantage à rendre les gens heureux qu'une

facilité d'humeur qui les fasse se conformer aux diverses

circonstances de la vie; c'est ce que possèdent les Français, bien

plus que l'esprit capricieux et léger qu'on leur a attribué. Il en

découle pour eux cette heureuse conséquence, qu'ils sont bien plus

exempts que nous de l'extravagance de mener une vie au delà de

leurs moyens. Tous les pays offrent ces tristes exemples dans les

rangs les plus élevés; mais pour un petit noble de province, qui

en France sort de sa sphère, vous en trouverez dix en Angleterre.

L'idée que je m'étais formée de ce peuple par mes lectures s'est

trouvée fausse sur trois points que je croyais prédominants. En

comparant les Français avec les Anglais je m'attendais à un plus

grand penchant à la causerie, à plus de caprices, à plus de

politesse. Je pense, au contraire, qu'ils ne sont pas si causeurs

que nous, n'ont pas tant d'entrain et pas un grain de politesse

davantage. Je parle non pas d'une classe, mais de la grande masse.

Je crois le caractère français incomparablement bien meilleur, et

je me demande si on ne doit pas attendre ce résultat d'un

gouvernement arbitraire, plutôt que d'habitudes de liberté.

Le 19. -- Dernier jour passé à Paris; je l'ai donc employé à

prendre congé de mes amis, parmi lesquels je mets le duc de

Liancourt au premier rang. Je dois aux bons offices, pleins de

politesse, de cordialité, dont ce gentilhomme n'a cessé de me

combler, les instants heureux ou agréables que j'ai passés à

Paris: sa bonté ne s'est pas démentie, et à la fin j'ai dû lui

promettre que, si je revenais en France, je viendrais lui demander

asile dans son hôtel à Paris ou dans son château à la campagne. Je

ne dois pas oublier de dire que, dès le commencement de la

révolution, sa conduite a été droite et ferme. Son rang, sa

famille, sa richesse, son poste à la cour, tout se réunissait pour

en faire un des personnages les plus influents du royaume, et

quand la confusion des affaires publiques rendit nécessaires des

assemblées de la noblesse, son désir de posséder les questions

alors débattues se trouva secondé par cette attention et cette

application exigées, lorsqu'il n'y avait d'importance dans l'État

qu'en raison de la capacité. Dès la première réunion des états

généraux, il a pris le parti de la liberté, et se fût joint tout

d'abord aux députés du tiers, si les ordres de ses commettants ne

l'en eussent empêché. Il leur demanda ou d'y consentir ou de le

remplacer; et en même temps, avec la même loyauté, il déclara que

si ses devoirs envers la nation devenaient incompatibles avec sa

charge à la cour, il la résignerait: acte non seulement inutile,

mais absurde, du moment où le roi se mettait à la tête de la

révolution. En épousant la cause du peuple, il a suivi les

principes de tous ceux de sa race, qui, dans les troubles et les

guerres civiles des siècles passés, se sont toujours opposés aux

mesures arbitraires de la cour. Le monde entier connaît sa

démarche à Versailles auprès du roi, etc. On doit, sans hésiter,

le classer parmi ceux qui ont en la part principale dans la

révolution; mais il a toujours été guidé par des vues

constitutionnelles; il est certain qu'il s'est toujours montré

aussi contraire aux violences inutiles et aux mesures sanguinaires

que les plus dévoués partisans de l'ancien régime. J'ai passé

cette dernière soirée avec mon ami M. Lazowski, tâchant de nous

persuader, lui, de me faire prendre une ferme en France; moi, de

lui faire quitter les troubles de Paris pour la paix de

l'Angleterre.

Du 20 au 25. -- Londres, où je viens d'arriver par la diligence, -

- et, quoique les sièges fussent très bons, je soupirais après un

cheval, la meilleure manière de voyager, après tout. C'était un

contraste assez déplaisant de quitter la meilleure société de

Paris pour la populace qu'on rencontre quelquefois en diligence;

mais l'idée de revoir l'Angleterre, ma famille, mes amis,

adoucissait tout pour moi. -- 272 milles.

Le 30. -- Bradfield. -- Ici s'arrêtent, je l'espère, mes voyages.

Après avoir examiné l'agriculture et les ressources politiques de

l'Angleterre et de l'Irlande, il y avait, à en faire autant pour

la France, un intérêt dont l'importance me fit tenter

l'entreprise. Cependant quelque agréable que soit la perspective

de donner au public le meilleur aperçu de l'agriculture qu'on ait

fait jusqu'à ce jour, je me sens plus heureux encore de l'espoir

de rester désormais dans ma ferme, dans cette calme retraite

convenable à ma fortune et, j'en ai la confiance, d'accord avec

mon caractère. -- 72 milles.

Voyages en France pendant les années 1787, 1788, 1789 · 第 11 / 12 题