M. Picardet. Ç'a été un beau jour pour moi. La grande et juste
réputation qu'a M. de Morveau d'être non seulement le premier
chimiste de France, mais aussi l'un des plus célèbres dont
l'Europe se fait honneur, suffisait à me faire désirer sa
compagnie; mais je goûtais encore le charme de trouver en lui un
homme sans affectation, libre de ces airs de supériorité trop
communs chez les personnes de renom, et de cette réserve qui voile
aussi bien leurs talents que les faiblesses qu'ils veulent cacher.
M. de Morveau est un homme affable, enjoué, éloquent, qui, dans
tous les rangs de la société, se serait fait rechercher pour
l'agrément de son commerce. Dans ce moment même, avec la
révolution en marche, sa conversation roulait presque entièrement
sur la chimie. Je le pressai, comme je l'avais déjà fait pour le
docteur Priestley et M. Lavoisier, de diriger un peu plus ses
recherches vers l'application de sa science à l'agriculture, lui
représentant qu'il y avait là un magnifique champ d'expériences,
où les découvertes ne lui manqueraient pas. Il en convint, en
ajoutant qu'il n'avait pas le temps de suivre cette carrière. On
voit, par son entretien, que ses vues se dirigent toutes sur
l'absurdité du phlogistique, sauf quelques travaux pour
l'établissement d'une nomenclature. Tandis que nous étions à
dîner, on lui apporta une épreuve de la Nouvelle Encyclopédie,
dont la partie chimique est imprimée à Dijon, pour sa convenance.
Je pris la liberté de lui dire qu'un homme capable de concevoir
une série d'expériences décisives sur les questions scientifiques,
et d'en tirer les conclusions utiles, devrait être entièrement
voué à ces travaux et à leur publication, et que, si j'étais roi
de France, je voudrais que cette occupation fût pour lui si
fructueuse, qu'il n'en cherchât pas d'autre. Il se mit à rire et
me demanda, puisque j'étais si amateur de manipulations, si
hostile aux écrits, ce que je pensais de mon ami le docteur
Priestley? En même temps, il expliqua aux deux autres convives
combien ce grand physicien avait d'ardeur pour la métaphysique et
la théologie militante. Il y aurait eu cent personnes à table, que
ce sentiment eût été unanime. M. de Morveau parla toutefois avec
une grande estime du talent de mon ami pour la partie,
expérimentale: qui ferait autrement en Europe? Je réfléchis
ensuite sur les occupations qui empêchaient M. de Morveau
d'appliquer la chimie et l'agriculture; il trouve bien cependant
du temps pour écrire dans le volumineux recueil de Panckoucke.
Je pose en principe que personne ne peut acquérir une renommée
durable dans les sciences naturelles autrement que par les
expériences, et qu'ordinairement plus un homme manipule et moins
il écrit, mieux cela vaut; ou, pour mieux dire, plus sa renommée
sera de bon aloi; ce que l'on gagne à écrire a ruiné bien des
savants (ceux qui connaissent M. de Morveau sauront bien que ceci
ne le regarde pas; sa position dans le monde le met hors de
cause). L'habitude d'ordonner et de condenser les matières, de
disposer les faits de façon à faire ressortir rigoureusement les
conclusions qu'ils sont destinés à établir, est contraire aux
règles ordinaires de la compilation. Il y a par tous pays des
compilateurs très capables et très dignes de considération, mais
les expérimentateurs de génie devraient se placer dans une autre
classe. Si j'étais souverain, ayant, par conséquent, le pouvoir de
récompenser le mérite, du moment où je saurais un homme de génie
engagé dans une telle entreprise, je lui offrirais le double de ce
qui aurait été convenu avec l'éditeur pour le détourner et le
remettre dans une voie où il ne trouve pas de rivaux. Quelques
personnes trouveront cette opinion fantasque de la part d'un homme
qui, comme je l'ai fait, a publié tant de livres; mais elle
passera pour naturelle, au moins dans cet ouvrage dont je
n'attends aucun profit et dans lequel, par conséquent, il y a
beaucoup plus de motifs pour être concis que pour s'étendre en
dissertations.
La description du laboratoire de ce grand chimiste montrera qu'il
ne reste pas inactif; il y a consacré deux vastes salles
admirablement garnies de tout le nécessaire. On y trouve six ou
sept fourneaux divers, parmi lesquels celui de Macquer est le plus
puissant, des appareils si compliqués et si variés, que je n'en ai
vu nulle part de semblable; enfin une collection d'échantillons
pris dans les trois règnes de la nature, qui lui donne un air tout
à fait pratique. De petits bureaux avec ce qu'il faut pour écrire
sont épars çà et là, comme dans la bibliothèque, c'est d'une
commodité très grande. Il suit maintenant une série d'expériences
eudiométriques, principalement à l'aide des instruments de Fontana
et de Volta. À son avis, ces expériences méritent toute confiance.
Il garde son air nitreux dans des bouteilles fermées de bouchons
ordinaires, ayant soin seulement de les renverser, et l'air
résultant est toujours le même, pourvu qu'on se serve des mêmes
matériaux. L'expérience qu'il fit devant nous pour déterminer la
proportion d'air vital d'une partie de l'atmosphère est très
simple et très élégante. On met un morceau de phosphore dans une
cornue de verre, dont l'ouverture est bouchée par de l'eau ou du
mercure; puis on l'allume au moyen d'une bougie; la diminution du
volume occupé, par l'air indique combien il renfermait d'air vital
selon la doctrine antiphlogistique. Une fois éteint, le phosphore
bout, mais ne s'enflamme plus. M. de Morveau a des balances faites
à Paris, qui, chargées de 3 000 grains, accusaient une différence
de poids de 1/20e de grain, une pompe à air à cylindres de verre
dont l'un a été cassé et réparé, un système de lentilles ardentes
selon le comte de Buffon, un vase à absorption, un appareil
respiratoire avec de l'air vital dans un vase et de l'eau de chaux
dans l'autre, enfin une foule d'instruments nouveaux très
ingénieux pour faciliter les recherches sur l'air selon les
récentes théories. Ils sont si nombreux et en même temps si bien
adaptés à leur fin, que cette sorte d'invention semble être la
partie principale du mérite de M. de Morveau. Je voudrais qu'il
suivît l'exemple du docteur Priestley, qu'il publiât les figures
de ses appareils, cela n'ajouterait pas peu à son immense
réputation si justement méritée, et aurait aussi cet avantage
d'engager d'autres expérimentateurs dans la carrière qu'il a
entreprise. Il eut la bonté de m'accompagner dans l'après-midi à
l'Académie des sciences; la réunion se tenait dans un grand salon,
orné des bustes des hommes célèbres de Dijon: Bossuet, Fevret, de
Brosses, de Crébillon, Piron, Bouhier, Rameau, et enfin Buffon.
Quelque voyageur trouvera sans doute dans l'avenir qu'on y aura
joint celui d'un autre homme qui ne le cède à aucun des
précédents, le savant par qui j'avais l'honneur d'être présenté,
M. de Morveau. Dans la soirée nous allâmes de nouveau chez madame
Picardet, qui nous emmena à la promenade. Je fus charmé d'entendre
M. de Morveau remarquer, à propos des derniers troubles, que les
excès des paysans venaient de leur manque de lumières. À Dijon, on
avait recommandé publiquement aux curés de mêler à leurs sermons
de courtes explications politiques, mais ce fut en vain; pas un ne
voulut sortir de sa routine. Que l'on me permette une question:
Est-ce qu'un journal n'éclairerait pas plus le peuple que vingt
curés? Je demandai à M. de Morveau si les châteaux avaient été
pillés par les paysans seuls, ou par ces bandes de brigands que
l'on disait si nombreuses. Il m'assura qu'il avait cherché très
sérieusement à s'en assurer, et que toutes les violences à sa
connaissance, dans cette province, venaient des seuls paysans; on
avait beaucoup parlé de brigands sans rien prouver. À Besançon, on
m'avait dit qu'ils étaient 800; mais comment 800 bandits qui
auraient traversé une province auraient-ils rendu leur existence
problématique? C'est aussi bouffon que l'armée de M. Bayes, qui
marchait incognito.
Le 2. -- Beaune. On a, sur la droite, une chaîne de coteaux
couverts de vignobles; à gauche, une plaine unie, ouverte et par
trop nue. À Nuits, petite ville sans importance, quarante hommes
sont de garde tous les jours; à Beaune ils sont bien plus
nombreux. Muni d'un passeport signé du maire de Dijon et d'une
cocarde flamboyante aux couleurs du tiers états j'espère bien
éviter toutes difficultés, quoique le récit des troubles dans les
campagnes soit si formidable, qu'il paraisse impossible de voyager
en sûreté. -- Fait une halte à Nuits pour me renseigner sur les
vignobles de ce pays si renommé en France et dans toute l'Europe,
et visité le Clos de Vougeot; cent journaux de terre bien entourés
de murs et appartenant à un couvent de Bernardins. Qui surprendra
ces gens-là à faire un mauvais choix? Les endroits qu'ils
s'approprient montrent l'attention scrupuleuse qu'ils portent aux
choses de l'esprit. -- 22 milles.
Le 3. -- En sortant de Chagny, où je quittai la grande route de
Lyon, je suis passé près du canal de Chanlaix (Charolais); ses
progrès sont bien lents; c'est qu'une entreprise vraiment utile
peut bien attendre, tandis que, s'il se fût agi du forage des
canons ou du doublage des vaisseaux de ligne, il y a longtemps
qu'elle serait achevée. Moncenis, vilain pays, mais assez
singulier. C'est là que se trouve l'une des fonderies de canons de
M. Wilkinson; j'en ai déjà décrit une située près de Nantes. Les
Français disent que cet actif Anglais est beau-frère du docteur
Priestley, par suite ami de l'humanité, et que c'est pour donner
la liberté à l'Amérique qu'il leur a montré à forer les canons.
L'établissement est très considérable; on y compte cinq cents à
six cents ouvriers, sans y comprendre les charbonniers; cinq
machines à vapeur servent à faire aller les soufflets et à forer;
on en construit une sixième. Je causai avec un ouvrier anglais de
la cristallerie; ils étaient plusieurs autrefois, il n'en reste
plus que deux. Il se plaignit du pays, disant qu'il n'y avait rien
de bon que le vin et l'eau-de-vie, et je ne doute pas qu'il en fît
bon usage. -- 25 milles.
Le 4. -- Arrivé à Autun par un affreux pays et par d'affreux
chemins. Pendant les sept ou huit premiers milles l'agriculture
fait pitié. Après, les clôtures ne cessent pas jusqu'auprès
d'Autun, où elles laissent quelques interruptions. De la hauteur
qui domine la ville on découvre une grande partie des plaines du
Bourbonnais. Visité le temple de Janus, les remparts, la
cathédrale, l'abbaye. Les rumeurs sur les brigands, les pillages
et les incendies sont aussi nombreuses que par le passé; quand on
sut que je venais de traverser la Bourgogne et la Franche-Comté,
huit ou dix personnes vinrent à l'hôtel me demander des nouvelles.
La bande des brigands s'élève ici à 1 600. On fut très surpris de
mon incrédulité à cet égard, car j'étais désormais convaincu que
ces désordres étaient dus à la rapacité des paysans. Mes auditeurs
ne partageaient pas cette croyance; ils me citèrent nombre de
châteaux brûlés par ces bandes; mais l'analyse de ces récits ne
tardait pas à faire voir leur peu de fondement. -- 20 milles.
Le 5. -- L'extrême chaleur d'hier m'a donné la fièvre, et je me
suis réveillé avec le mal de gorge. J'étais tenté de perdre ici un
jour à me soigner; mais nous sommes tous assez sots pour jouer
avec ce qui nous importe le plus: un homme qui voyage aussi en
philosophe que je suis obligé de le faire, n'a en tête que la
frayeur de perdre son temps et son argent. À Maison de Bourgogne,
il me sembla entrer dans un nouveau monde; non seulement le chemin
bien sablé est excellent, mais le pays est tout bois et enclos.
Nombreuses collines aux contours allongés, ornées d'étangs. Depuis
le commencement d'août, le temps a été clair, splendide et
brûlant: trop chaud pour ne pas gêner un peu vers midi; mais comme
il n'y a pas de mouches, peu m'importe. C'est là un caractère
distinctif. En Languedoc, les chaleurs que je viens de passer sont
accompagnées de myriades de mouches, j'en avais souffert. Bien
m'en prenait d'être malade à Maison de Bourgogne; un estomac sain
n'y eût pas trouvé de quoi se rassasier; c'est cependant une
station de poste. Arrêté le soir à Lusy, autre poste misérable. --
N. B. Dans toute la Bourgogne, les femmes portent des chapeaux
d'hommes, à grands bords; ils sont bien loin de faire autant
d'effet que ceux en paille de mode chez les Alsaciennes. -- 22
milles.
Le 6. -- En route dès quatre heures du matin pour Bourbon-Lancy,
afin d'éviter la grande chaleur. Pays toujours le même, enclos,
affreusement cultivé, susceptible cependant d'étonnantes
améliorations. Si j'y possédais un grand domaine, je ne serais pas
long, je pense, à faire ma fortune: le climat, les prix, les
routes, les clôtures, tout me viendrait en aide, excepté le
gouvernement. D'Autun jusqu'à la Loire, se déroule un magnifique
champ pour les améliorations, non point par les opérations
coûteuses du dessèchement et de la fumure, mais par la simple
substitution de récoltes mieux appropriées au sol. Quand je vois
un aussi beau pays si pitoyablement cultivé par des métayers
mourant de faim, au lieu de prospérer sous des fermiers riches, je
ne sais plus plaindre les seigneurs, quelque grandes que soient
leurs souffrances d'aujourd'hui. J'en rencontrai un à qui
j'expliquai ma manière de voir: il prétendait parler agriculture;
voyant que je m'en occupais aussi, il me dit qu'il avait le Cours
complet de l'abbé Rozier, et que, suivant ses calculs, ce pays
n'était bon qu'à faire du seigle. Je lui demandai si lui et l'abbé
Rozier savaient distinguer les mancherons de la charrue de l'âge?
À quoi il me répondit que l'abbé était un homme de grand mérite,
beaucoup d'agriculteur. -- Traversé la Loire sur un bac; elle
présente le même triste lit de galets qu'en Touraine. Entré dans
le Bourbonnais; même pays coupé d'enclos; le chemin, formé de
sable, est très beau. À Chavannes-le-Roi, l'aubergiste, M. Joly,
m'informa qu'il y avait trois fermes à vendre près de sa maison,
qui est neuve et bien construite. Mon imagination travaillait à
transformer cette auberge en bâtiment d'exploitation et j'en étais
déjà aux semailles de navets et de trèfle, quand M. Joly ajouta
que si je voulais aller seulement derrière l'écurie, je verrais à
peu de distance les deux maisons dépendantes de ces domaines; le
prix était, pour le tout ensemble, de 50 à 60 000 livres (1 625 l.
st.). On aurait ainsi une superbe ferme. Si j'avais vingt ans de
moins, j'y penserais sérieusement; mais telle est la vanité de
notre vie: il y a vingt ans, par mon manque d'expérience, une
telle spéculation eût causé ma ruine; maintenant l'expérience est
venue, mais l'âge avec elle, et je suis trop vieux. -- 27 milles.
Le 7. -- Moulins paraît être une pauvre ville, mal bâtie. Je
descendis à la Belle-Image, mais je m'y trouvai si mal que je
changeai pour le Lion-d'Or qui est encore pire. Cette capitale du
Bourbonnais, située sur la grande route d'Italie, n'a pas une
auberge comparable à celle du petit village de Chavannes. Pour
lire le journal j'allai au café de madame Bourgeau, le meilleur de
la ville; j'y trouvai vingt tables pour les réunions; quant au
journal, j'aurais pu tout aussi bien demander un éléphant. Quel
trait de retard, d'ignorance, d'apathie et de misère chez une
nation! Ne pas trouver dans la capitale d'une grande province, la
résidence d'un intendant, et au moment où une assemblée nationale
vote une révolution, un papier qui dise au peuple si c'est
Lafayette, Mirabeau ou Louis XVI qui est sur le trône! Assez de
monde pour occuper vingt tables et assez peu de curiosité pour
soutenir une feuille! Quelle impudence et quelle folie! Folie de
la part des habitués, qui n'insistent pas pour avoir au moins une
douzaine de journaux; impudence de la maîtresse de maison qui ose
ne pas les avoir. Un tel peuple eût-il jamais fait une révolution,
fût-il jamais devenu libre? Jamais, pour des milliers de siècles.
C'est le peuple éclairé de Paris, au milieu des brochures et des
publications, qui a tout fait. Je demandai pourquoi on n'avait pas
de journaux. «Ils sont trop chers,» me répondit-elle, en me
prenant vingt-quatre sous pour une tasse de café au lait et un
morceau de beurre de la grosseur d'une noix. «C'est grand dommage
qu'une bande de brigands ne campe pas dans votre établissement,
madame.» Parmi les lettres que j'ai dues à M. de Broussonnet, peu
m'ont été aussi utiles que celle qui m'adressait à M. l'abbé de
Barut, principal du collège de Moulins. Il se pénétra vivement de
l'objet de mon voyage et fit toutes les démarches possibles pour
me satisfaire. Nous allâmes d'abord chez M. le comte de Grimau,
lieutenant général du bailliage et directeur de la Société
d'agriculture de Moulins, qui voulut nous garder à dîner. Il
paraît avoir une fortune considérable, du savoir, et son accueil
est très bienveillant. On parla de l'état du Bourbonnais; il me
dit que les terres étaient plutôt données que vendues, et que les
métayers sont trop pauvres pour bien cultiver. Je suggérai
quelques-uns des modes à suivre pour y remédier; mais c'est perdre
son temps d'en parler en France. Après le dîner, M. de Grimau
m'emmena à sa maison de campagne, tout près de la ville; elle est
bien située et domine la vallée de l'Allier. -- Des lettres de
Paris: elles ne contiennent rien que des récits certainement
effrayants sur les excès qui se commettent par tout le royaume, et
particulièrement dans la capitale et sa banlieue. Le retour de
M. Necker, qu'on croyait devoir tout calmer, n'a produit aucun
effet.
On remarque dans l'Assemblée nationale un parti violent dont
l'intention arrêtée est de tout pousser à l'extrême, des hommes
qui ne doivent leur position qu'aux violences de l'époque, leur
importance qu'à la confusion des choses; ils feront tout pour
empêcher un accord qui leur donnerait le coup mortel: élevés par
l'orage, le calme les engloutirait. Parmi les personnes auxquelles
me présenta M. l'abbé de Barut se trouve M. de Gouttes, chef
d'escadre. Pris par l'amiral Boscawen à Louisbourg en 1758, il fut
emmené en Angleterre, où il étudia notre langue dont il lui reste
encore quelque souvenir. J'avais dit à M. l'abbé qu'une personne
riche de mon pays m'avait chargé de chercher une bonne acquisition
en terres: sachant l'intention du marquis de vendre un de ses
domaines, il lui en parla. Celui-ci me fit alors une telle
description de ce bien, que, quoique je fusse à court de temps, je
ne crus pas perdre une journée en l'allant voir, d'autant plus
qu'il n'y a que 8 milles de Moulins, et que le marquis devait
venir me prendre en voiture. À l'heure dite, nous partions, en
compagnie de M. l'abbé Barut, pour le château de Riaux, situé au
milieu des terres que l'on m'offrit à des conditions telles, que
jamais je ne fus plus tenté de faire une spéculation. C'était bien
moi que cela regardait; car je n'ai pas le moindre doute que la
personne qui m'avait donné cette commission, comptant trouver ici
un séjour de plaisance, dût en être bien dégoûtée depuis les
troubles. C'était, en somme, un marché beaucoup plus beau que je
ne me l'imaginais, et confirmant la maxime de M. de Grimau, qu'en
Bourbonnais les terres sont plutôt données que vendues. Le château
est vaste et bien construit, ayant, au rez-de-chaussée, deux
belles salles pouvant contenir trente personnes, et trois autres
plus petites; au premier, dix belles chambres à coucher, et, sous
les combles, des mansardes fort convenablement arrangées; des
communs de toute espèce bien bâtis, à l'usage d'une nombreuse
famille, des granges assez grandes pour tenir la moitié des gerbes
du domaine, et des greniers assez vastes pour en recevoir tout le
grain. Il y a aussi un pressoir et des celliers pour en garder le
produit dans les années les plus abondantes. La position est
agréable, sur le penchant d'une hauteur; la vue, peu étendue, mais
très jolie; tout le pays ressemble à ce que j'ai décrit jusqu'ici:
c'est une des plus charmantes régions de la France. Tout près du
château se trouve une pièce de terre d'environ cinq à six arpents,
bien entourée de murs, dont la moitié est en potager et fournit
beaucoup de fruits de toute espèce. Douze étangs sont traversés
par un petit cours d'eau qui fait tourner deux moulins loués 1 000
liv. (43 l. 15 sh.) par an. Les étangs approvisionnent la table du
propriétaire de carpes, de tanches, de perches et d'anguilles de
première qualité, et donnent, en outre, un revenu régulier de
1 000 liv. Vingt arpents de vignobles, avec des chaumières pour
les vignerons, produisent d'excellent vin tant rouge que blanc;
des bois fournissent aux besoins du château pour le combustible,
et enfin neuf terres, louées à des métayers pour la moitié du
produit, rapportent 10 500 liv. (459 l. st. 7 sh. 6 d.), soit en
tout, pour revenu brut des fermes, des moulins et du poisson,
12 500 liv. Sa surface, autant que j'en ai pu juger par le coup
d'oeil et les notes que j'ai recueillies, peut dépasser 3 000
arpents ou acres contigus et attenant au château. Les charges,
comme impôts personnels, réparations, garde-chasse (car on jouit
de tous les droits, seigneuriaux, haute justice, etc.), intendant,
vin extra, etc., se montent environ à 4 400 liv. (192 l. st. 10
sh.). Le produit net est donc, par an, de 8 000 liv. (350 l. st.).
On en demande 300 000 liv. (12 125 l. st.); mais pour ce prix on
cède l'ameublement complet du château, toutes les coupes de bois,
évaluées, pour le chêne seulement, à 40 000 liv. (1, 750 l. st.),
et tout le bétail du domaine, savoir: 1 000 moutons, 60 vaches, 72
boeufs, 9 juments et je ne sais combien de porcs. Sachant très
bien que je trouverais à emprunter sur ce gage tout l'argent
nécessaire à l'acheter, ce ne fut pas peu de chose pour moi de
résister à cette tentation. Le plus beau climat de la France, de
l'Europe peut-être; d'excellentes routes, des voies navigables
jusqu'à Paris; du vin, du gibier, du poisson, tout ce que l'on
peut désirer sur une table, hors les fruits du tropique; un bon
château, un beau jardin, des marchés pour tous les produits; par-
dessus tout 4 000 acres de terres tout encloses, capables de
rapporter quatre fois davantage en peu de temps et sans frais, n'y
avait-il pas là de quoi tenter un homme comptant vingt-cinq ans de
pratique constante de l'agriculture convenable à ce terrain? Mais
l'état des choses, la possibilité de voir les meneurs de la
démocratie à Paris abolir, dans leur sagesse, la propriété ainsi
que les rangs, la perspective d'acheter avec ce domaine ma part
d'une guerre civile, m'empêchèrent de m'engager sur le moment;
cependant je suppliai le marquis de ne vendre à personne avant
d'avoir reçu mon refus définitif. Quand j'aurai à faire un marché,
je souhaite avoir affaire à un homme comme le marquis de Gouttes.
Sa physionomie me plaît: à un grand fonds d'honneur et de probité
il joint la facilité de rapports et la courtoisie de ses
compatriotes, et l'apparence digne venant de son origine noble et
respectable ne lui ôte rien de ses dispositions aimables. Je le
regarde comme un homme du commerce le plus sûr dans toutes les
occasions. Je serais resté un mois dans le Bourbonnais si j'avais
voulu visiter toutes les terres à vendre. À côté de celle de
M. Gouttes, il y en a une appelée Ballain, que l'on fait 270 000
liv. M. l'abbé Barut ayant pris rendez-vous avec le propriétaire,
me mena, dans l'après-midi, voir le château et une partie des
terres. Le pays est partout le même et cultivé de même. Il y a à
Ballain huit fermes, que le propriétaire garnit de gros bétail et
de moutons; les étangs donnent aussi un beau produit. Le revenu
est à présent de 10 000 liv. (437 l. st. 10 sh.); le prix de
260 000 (11, 375 l. st.); plus 10 000 liv. pour le bois: c'est la
rente de vingt-cinq années. Près de Saint-Pourçain s'en trouve une
autre de 400 000 liv. (17 500 l. st.), dont les bois, s'étendant
sur 170 acres, rapportent 5 000 liv. par an; le vin des 80 acres
de vignes est si bon qu'on l'envoie à Paris. La terre est propre à
la culture du froment et en partie emblavée; le château est
moderne, avec toutes les aisances. On m'a parlé de bien d'autres
propriétés encore. Je crois qu'on pourrait se créer en Bourbonais,
à présent, un des domaines les plus beaux et les mieux arrondis de
l'Europe. On m'informe qu'il y a maintenant en France plus de
6 000 domaines à vendre. Si les choses vont toujours du même pas,
ce ne seront plus des domaines, ce seront des royaumes qu'on
parlera d'acheter, et la France elle-même sera mise à l'encan.
J'aime un système politique qui inspire assez de confiance pour
donner de la valeur aux terres et qui rend les hommes si heureux
sur leurs domaines, que l'idée de s'en défaire soit la dernière
qui leur vienne. Retourné à Moulins. -- 30 milles.
Le 10. -- Quitté Moulins, où les propriétés à vendre et les
projets de fermage avaient chassé de mon souvenir Maria et le
peuplier, ne laissant pas même de place pour le tombeau de
Montmorency. Après avoir payé une note extravagante pour les murs
de boue, les tentures de toiles d'araignées et les odieuses
senteurs du Lion-d'Or, je tournai la tête de ma jument vers
Chateauneuf, sur la route d'Auvergne. Le fleuve donne de
l'agrément au paysage. Je trouvai l'auberge pleine de bruit et
d'activité. Monseigneur l'évêque était venu pour la Saint-Laurent,
fête de la paroisse; comme je demandais la commodité, on me pria
de faire un tour dans le jardin. Ceci m'est arrivé deux ou trois
fois en France. Je ne les soupçonnais pas, auparavant, d'être
aussi bons cultivateurs; je suis peu fait pour dispenser cette
sorte de fertilité mais Monseigneur et trente prêtres bien gras
doivent sans doute, après un dîner qui a demandé les talents
réunis de tous les cuisiniers du voisinage, contribuer amplement à
la prospérité des oignons et des laitues de M. le maître de poste.
Saint-Poncin (Saint-Pourçain). -- 30 milles.
Le 11. -- Arrivé de bonne heure à Riom, en Auvergne. Près de cette
ville, le pays devient pittoresque; une belle vallée bien boisée
s'étend sur la gauche, entourée de tous côtés par les montagnes,
dont la chaîne de droite présente des lignes hardies. Une partie
de Riom est jolie; la ville tout entière est bâtie en lave tirée
des carrières de Volvic, point excessivement intéressant pour le
naturaliste. La plaine que j'ai traversée pour arriver à Clermont
est le commencement de la fameuse Limagne d'Auvergne, qui passe
pour la province la plus fertile de France: c'est une erreur, j'ai
vu des terres plus riches, soit dans les Flandres, soit en
Normandie. Elle est aussi unie que la surface d'un lac au repos;
les montagnes sont toutes volcaniques, et, par suite, de formes
très pittoresques. Vu en passant à Montferrand et à Clermont des
irrigations qui frapperont le regard de tout agriculteur. Riom,
Montferrand et Clermont sont toutes les trois bâties sur le sommet
de rochers. Clermont, au centre d'une contrée excessivement
curieuse, entièrement volcanique, est bâti et pavé en lave; c'est,
dans certaines de ses parties, un des endroits les plus mal bâtis,
les plus sales et les plus puants que j'aie rencontrés sur mon
chemin. Il y a des rues qui, pour la couleur, la saleté et la
mauvaise odeur, ne peuvent se comparer qu'à des tranchées dans un
tas de fumier. L'infection qui corrompt l'air dans ces ruelles
remplies d'ordures, quand la brise des montagnes n'y souffle pas,
me faisait envier les nerfs des braves gens qui, pour ce qui m'en
parut, s'en trouvent bien. C'est la foire; la ville est pleine, la
table d'hôte également. -- 25 milles.
Le 12. -- Clermont ne mérite qu'en partie les reproches que j'ai
adressés à Moulins et à Besançon; il y a une salle à lecture chez
M. Bovares (Beauvert), libraire; j'y trouvai plusieurs journaux et
écrits périodiques; mais ce fut en vain que j'en demandai au café;
on me dit cependant que les gens sont grands amateurs de politique
et attendent avec impatience l'arrivée de chaque courrier. La
conséquence est qu'il n'y a pas eu de troubles; ce sont les
ignorants qui font le mal. La grande nouvelle arrivée à l'instant
de Paris de la complète abolition des dîmes, des droits féodaux,
de chasse, de garenne, de colombier, etc., etc., a été reçue avec
la joie la plus enthousiaste par la grande masse du peuple, et en
général par tous ceux que cela ne blesse pas directement.
Quelques-uns même, parmi ces derniers, approuvent hautement cette
déclaration; mais j'ai beaucoup causé avec deux ou trois
personnages de grand sens qui se plaignent amèrement de la
grossière injustice et de la dureté de ces déclarations, qui ne
produisent pas leur effet au moment même. M. l'abbé Arbre, auquel
j'étais recommandé par M. de Brousonnet, eut non seulement la
bonté de me communiquer les renseignements d'histoire naturelle
qu'il avait recueillis lui-même dans les environs de Clermont,
mais aussi il me fit connaître M. Chabrol, amateur très ardent de
l'agriculture, qui me mit au courant de tout ce qui y touchait
avec le plus grand empressement.
Le 13. -- Royat, près de Clermont. Dans les montagnes volcaniques
qui l'entourent et qui ont tant occupé les esprits ces années
passées, il y a des sources que les physiciens représentent comme
les plus belles et les plus abondantes de France; on ajoutait que
les irrigations environnantes méritaient qu'on les visitât; cela
m'engagea à prendre un guide. Quand la renommée parle de choses
que ne connaissent pas ceux qui la répandent, on est sûr de la
trouver exagérée: les irrigations se réduisent à une pente de
montagne convertie par l'eau en prairie passable, mais à la grosse
et sans entente de l'affaire. Celles de la vallée, entre Riom et
Montferrand, sont bien au-dessus. Les sources sont abondantes et
curieuses: elles sortent, ou plutôt jaillissent en sortant des
rochers en quatre ou cinq courants dont chacun peut faire tourner
un moulin; c'est dans une caverne, un peu plus bas que le village,
qu'elles se trouvent. Il y en a beaucoup d'autres une demi-lieue
plus haut; au fait, elles sont si nombreuses qu'il n'y a pas de
rocher qui en soit dépourvu. Je m'aperçus au village que mon guide
ne connaissait pas du tout le pays, je pris donc une femme pour
m'indiquer les sources d'en haut: à notre retour elle fut arrêtée
par un soldat de la garde bourgeoise (car ce misérable village,
lui-même, a sa milice nationale), pour s'être faite, sans
permission, le guide d'un étranger. On la conduisit à un monceau
de pierres, appelé le château: quant à moi, on me dit qu'on
n'avait que faire de moi; cette femme seulement devait recevoir
une leçon qui lui enseignât la prudence à l'avenir. Comme la
pauvre diablesse se trouvait dans l'embarras à cause de ma
personne, je me décidai sur-le-champ à la suivre pour la faire
relâcher, en attestant son innocence. Toute la populace du village
nous accompagna, ainsi que les enfants de cette femme, qui
pleuraient de crainte que leur mère ne fût emprisonnée. Arrivés au
château, on nous fit attendre un peu, puis on nous introduisit
dans la salle où se tenait le conseil municipal. On entendit
l'accusation: tous furent d'accord que, dans des temps aussi
dangereux, lorsque tout le monde savait qu'une personne du rang et
du pouvoir de la reine conspirait contre la France, de façon à
causer les plus vives alarmes, c'était pour une femme un très
grand crime de se faire le guide d'un étranger, surtout un
étranger qui avait pris tant de renseignements suspects: elle
devait aller en prison. J'assurai qu'elle était complètement
innocente, car il était impossible de lui prêter aucun mauvais
dessein. J'avais vu les sources inférieures: désireux de visiter
les autres je cherchais un guide, elle s'était offerte, elle ne
pouvait avoir d'autre espérance que de rapporter quelques sols
pour sa pauvre famille. Ce fut alors sur moi que tombèrent les
interrogations. Puisque mon but n'était que de voir les sources,
pourquoi cette multitude de questions sur le prix, la valeur et le
revenu des terres? Qu'est-ce que cela avait à faire avec les
sources et les volcans? Je leur répondis que ma position de
cultivateur en Angleterre me faisait prendre à ces choses un
intérêt personnel; que s'ils voulaient envoyer prendre des
informations à Clermont, ils pourraient trouver des personnes
respectables qui leur attesteraient la vérité de ce que
j'avançais. J'espérais que l'indiscrétion de cette femme (je ne
pouvais l'appeler une faute) étant la première qu'elle ait
commise, on la renverrait purement et simplement. On me le refusa
d'abord, pour me l'accorder ensuite, sur ma déclaration que si on
la menait en prison, je l'y suivrais en rendant la municipalité
responsable. Elle fut renvoyée après une réprimande, et je repris
mon chemin sans m'étonner de l'ignorance de ces gens, qui leur
fait voir la reine conspirant contre leurs rochers et leurs
sources; il y a longtemps que je suis blasé sur ce chapitre-là. Je
vis mon premier guide au milieu de la foule qui l'avait accablé
d'autant de questions sur moi que je lui en avais posé sur les
récoltes. Deux opinions se balançaient: la première, que j'étais
un commissaire, venu pour évaluer les ravages faits par la grêle;
l'autre, que la reine m'avait chargé de faire miner la ville pour
la faire sauter, puis d'envoyer aux galères tous les habitants qui
en réchapperaient. Le soin que l'on a pris de noircir la
réputation de cette princesse aux yeux du peuple est quelque chose
d'incroyable, et il n'y a si grossières absurdités, ni
impossibilités si flagrantes qui ne soient reçues partout sans
hésitation. -- Le soir, théâtre. On donnait l'Optimiste: bonne
troupe. Avant de quitter Clermont, je noterai qu'il m'est arrivé
de dîner ou souper cinq fois à table d'hôte en compagnie de vingt
à trente personnes, marchands, négociants, officiers, etc., etc.
Je ne saurais rendre l'insignifiance, le vide de la conversation.
À peine un mot de politique, lorsqu'on ne devrait penser à autre
chose. L'ignorance ou l'apathie de ces gens doit être
inimaginable; il ne se passe pas de semaine dans ce pays qui
n'abonde d'événements qui seraient discutés et analysés en
Angleterre par les charpentiers et les forgerons. L'abolition des
dîmes, la destruction des gabelles, le gibier devenu une
propriété, les droits féodaux anéantis, autant de choses
françaises, qui, traduites en anglais six jours après leur
accomplissement, deviennent, ainsi que leurs conséquences, leurs
modifications, leurs combinaisons, le sujet de dissertations pour
les épiciers, les marchands de chandelles, les marchands d'étoffes
et les cordonniers de toutes nos villes; cependant les Français
eux-mêmes ne les jugent pas dignes de leur conversation, si ce
n'est en petit comité. Pourquoi? Parce que le bavardage privé
n'exige pas de connaissances. Il en faut pour parler en public, et
c'est pourquoi ils se taisent: je le suppose au moins, car la
vraie solution est hérissée de mille difficultés. Cependant,
combien de gens et de sujets dans lesquels la volubilité ne
provient que de l'ignorance? Enfin, que l'on s'explique le fait
comme on voudra, pour moi il est constant et n'admet pas le
moindre doute.
Le 14. -- Issoire. Le pays est rendu pittoresque par la quantité
de montagnes coniques qui s'élèvent de tous les côtés. Quelques-
unes sont couronnées de villes, sur d'autres s'élèvent des
forteresses romaines; l'idée que tout cela est le produit d'un feu
souterrain, quoique remontant à des âges bien trop éloignés pour
qu'il en reste aucun témoignage que l'oeuvre elle-même, cette idée
tient constamment l'attention en éveil. M. de l'Arbre m'a donné
une lettre pour M. de Brès, docteur en médecine à Issoire; je
trouvai celui-ci au milieu de ses concitoyens réunis à l'Hôtel de
ville, pour entendre la lecture d'un journal. Il me conduisit au
fond de la salle et me fit asseoir près de lui: le sujet de la
lecture était la suppression des ordres monastiques et la
conversion des dîmes. Je remarquai que les auditeurs, parmi
lesquels il y en avait de la plus basse classe, étaient très
attentifs; tous paraissaient approuver ce qu'on avait dit des
dîmes et des moines. M. de Brès, qui est un homme de grand sens,
m'emmena à sa ferme, à demi-lieue de la ville, sur un terrain
d'une richesse admirable; comme toutes les autres fermes, celle-ci
est aux mains d'un métayer. Soupé ensuite chez lui en bonne
compagnie; la discussion politique a été fort animée. On parlait
des nouvelles du jour, on semblait disposé à approuver
chaleureusement les dernières mesures; je soutins que l'assemblée
ne suivait aucun plan régulier; elle avait la rage de la
destruction sans le goût qui fait édifier de nouveau: si elle
continuait ainsi, détruisant tout et n'établissant rien, elle
jetterait à la fin le royaume dans une telle confusion, qu'elle-
même n'aurait plus assez de pouvoir pour ramener l'ordre et la
paix; on serait sur le bord de l'abîme, ou de la banqueroute, ou
de la guerre civile.
-- Je hasardai mon avis que, sans une chambre haute, il ne peut y
avoir de constitution solide et durable. Ce point fut très
débattu, mais c'était assez pour moi que la discussion fût
possible, et que de six ou sept messieurs il s'en trouvât deux
pour adopter un système si peu au goût du jour que le mien. -- 17
milles.
Le 15. -- Jusqu'à Brioude, la campagne offre toujours le même
intérêt. Le sommet de chacune des montagnes d'Auvergne est
couronné d'un vieux château, d'un village ou d'une ville. Pour
aller à Lampde (Lempdes), traversé la rivière sur un grand pont
d'une seule arche. Là j'ai rendu visite à M. Greyffier de
Talairat, avocat et subdélégué, pour lequel j'avais une
recommandation; il a eu la bonté de répondre avec soin à toutes
mes demandes sur l'agriculture des environs. Il s'enquit beaucoup
de lord Bristol, et apprit avec plaisir que je venais de la même
province. Nous bûmes à la santé de ce seigneur avec du vin blanc
très fort, très goûté par lui et conservé depuis quatre ans au
soleil. -- 18 milles.
Le 16. -- En route de bonne heure pour éviter la chaleur dont je
m'étais senti légèrement incommodé; arrivé, à Fix. Traversé la
rivière sur un bac, tout près d'un pont en construction, et monté
graduellement dans un district d'origine volcanique où tout a été
bouleversé par le feu. À la descente près de Chomet (la
Chaumette), on remarque, à côté du chemin à droite, un amas de
colonnes basaltiques; ce sont de petits prismes hexagones très
réguliers; à gauche, dans la plaine, s'élève Poulaget
(Paulhaguet). Fait halte à Saint-Georges, où je me procurai un
guide et des mules pour visiter la chaussée basaltique de Chilliac
(Chilhac), qui ne vaut certes pas qu'on se dérange. À Fix, j'ai vu
un beau champ de trèfle, spectacle qui n'avait pas réjoui mes
yeux, je crois, depuis l'Alsace. Je demandai à qui il appartenait:
à M. Coffier, docteur en médecine. J'entrai chez lui pour obtenir
quelques renseignements qu'il me donna très courtoisement en me
permettant de parcourir presque toute sa ferme. Il me fit présent
d'une bouteille de vin mousseux fait en Auvergne. Je lui demandai
le moyen de visiter les mines d'antimoine à quatre heures d'ici;
mais il me dit que l'on était si enragé dans les environs et qu'il
y avait eu dernièrement de si grands excès, qu'il me conseillait
d'abandonner ce projet. À en juger par le climat et par les bois
de pin, l'altitude doit être assez grande ici. Depuis trois jours
je fondais de chaleur; aujourd'hui, quoique le soleil soit
brillant, je suis aussi à mon aise qu'un jour d'été en Angleterre.
Il ne fait jamais plus chaud, mais on se plaint de l'intensité du
froid de l'hiver; l'année passée, il y a eu seize pouces de neige.
L'empreinte des volcans est marquée partout; les édifices et les
murs de clôture sont en lave, les chemins formés de lave, de
pouzzolane et de basalte: partout on remarque I'action du feu
souterrain. Il faut cependant faire des réflexions pour
s'apercevoir de la fertilité du sol. Les récoltes n'ont rien
d'extraordinaire; quelques-unes même sont mauvaises, mais aussi il
faut considérer la hauteur. Nulle part je n'ai vu de cultures à
cette altitude; le blé vient sur des sommets de montagnes où l'on
ne chercherait que des rochers, du bois ou de la bruyère (erica
vulgaris). -- 42 milles.
Le 17. -- Les 15 milles de Fix au Puy en Velay sont du dernier
merveilleux. La nature, pour enfanter ce pays tel que nous le
voyons, a procédé par des moyens difficiles à retrouver autre
part. L'aspect général rappelle l'Océan furieux. Les montagnes
s'entassent dans une variété infinie, non pas sombres et désolées
comme dans d'autres pays, mais couvertes jusqu'au sommet d'une
culture faible à la vérité. De beaux vallons réjouissent l'oeil de
leur verdure; vers le Puy, le tableau devient plus pittoresque par
l'apparition de rochers les plus extraordinaires que l'on puisse
voir nulle part.
Le château de Polignac, d'où le duc de ce nom prend son titre,
s'élève sur l'un d'eux, masse énorme et hardie, de forme presque
cubique, qui se dresse perpendiculairement au-dessus de la petite
ville rassemblée à ses pieds. La famille de Polignac prétend à une
origine très antique; ses prétentions remontent à Hector ou
Achille, je ne sais plus lequel; mais je n'ai trouvé personne en
France qui consentît à lui donner au delà du premier rang de la
noblesse, auquel elle a assurément des droits. Il n'est peut-être
pas de château ni mieux fait que celui-ci pour donner à une
famille un orgueil local; il n'est personne qui ne sentît une
certaine vanité de voir son nom attaché depuis les temps les plus
anciens à un rocher si extraordinaire; mais si je joignais sa
possession au nom, je ne le vendrais pas pour une province.
L'édifice est si vieux, sa situation si romantique, que les âges
féodaux vous reviennent à l'imagination par une sorte
d'enchantement; vous y reconnaissez la résidence d'un baron
souverain, qui à une époque plus éloignée et plus respectable,
quoique également barbare, fut le généreux défenseur de sa patrie
contre l'invasion et la tyrannie de Rome. Toujours, depuis les
révolutions de la nature qui l'ont vu surgir, cette masse a été
choisie comme une forteresse.
Nos sentiments ne sont pas aussi flattés de donner notre nom à un
château que rien ne distingue au milieu d'une belle plaine par
exemple; les antiques souvenirs des familles remontent à un âge de
profonde barbarie où la guerre civile et l'invasion emportaient
les habitants du plat pays. Les Bretons des plaines d'Angleterre
se virent chassés jusqu'en Bretagne; mais, retranchés derrière les
montagnes du pays de Galles, ils y ont persisté jusqu'à
aujourd'hui. À environ une portée de fusil de Polignac, il y a un
autre rocher aussi remarquable, quoique moins grand. Dans la ville
du Puy il s'en trouve un autre assez élevé et un second
remarquable par sa forme de tour, sur lequel est bâtie l'église
Saint Michel. Le gypse et la chaux abondent, les prairies
recouvrent de la lave; tout, en un mot, est le produit du feu ou a
subi son action, Le Puy, jour de foire, table d'hôte, ignorance
habituelle. Plusieurs cafés, dont quelques-uns considérables, mais
pas de journaux. --15 milles.
Le 18 -- En sortant du Puy, la montagne que l'on monte pour aller
à Costerous, pendant quatre ou cinq milles, offre une vue de la
ville bien plus pittoresque que celle de Clermont. La montagne
avec sa ville conique, couronnée par son grand rocher et ceux de
Saint-Michel et de Polignac, forme un tableau singulier. La route
est superbe, toute en lave et en pouzzolane. Les pentes qui y
touchent semblent se transformer en prismes basaltiques pentagones
et hexagones; les pierres servant de bornes sont des fragments de
colonnes basaltiques. Pradelles, auberge tenue par les trois
soeurs Pichot, une des plus mauvaises de France. Étroitesse,
misère, saleté et ténèbres. -- 20 milles.
Le 19. -- Les forêts de pins sont très grandes près de Thuytz
(Thueyts); il y a des scieries, une roue d'engrenage qui, poussant
les pièces de bois, dispense d'employer un homme à cette besogne;
c'est un grand progrès sur ce qui se fait aux Pyrénées. Passé près
d'une magnifique route neuve sur le versant d'immenses montagnes
de granit, des châtaigniers se voient partout, étendant une
verdure luxuriante sur des roches nues où il n'y a pas de terre.
On sait que ce bel arbre aime les sols volcaniques; il y en a de
remarquables, j'en mesurai un de quinze pieds de circonférence à
cinq pieds du sol; beaucoup ont de neuf à dix pieds, avec une
hauteur de cinquante à soixante pieds. À Maisse (Mayres), la belle
route fait place à une autre route presque naturelle, qui traverse
le rocher pendant quelques milles; mais elle reprend environ 1/2
mille avant Thuytz; elle égale tout ce que l'on peut voir. Formée
de matériaux volcaniques, elle a quarante pieds de largeur, sans
un caillou; c'est une surface de niveau cimentée par la nature. On
m'assura qu'un espace de 1 800 toises, soit 2 milles 1/2, avait
coûté 180 000 liv. (8250 liv.). Elle conduit, comme d'habitude, à
une misérable auberge, mais l'écurie est large, et sous tous les
rapports, l'établissement de M. Grenadier surpasse celui des
demoiselles Pichot. Les mûriers font ici leur apparition, et avec
eux les mouches; c'est le premier jour où je m'en sois trouvé
incommodé. À Thuytz, je me proposais de passer un jour pour aller
à quatre milles de là visiter la Montagne de la Coup au Colet
d'Aiza,[27] dont M. Faujas de Saint-Fond a donné une vue
remarquable dans ses Recherches sur les volcans éteints. Je
commençai mes dispositions en me procurant un guide et une mule
pour le lendemain. À l'heure du dîner, le guide et sa femme
vinrent me trouver et semblèrent désapprouver mes projets par les
difficultés qu'ils élevaient à chaque moment; comme je les avais
questionnés sur le prix des vivres et d'autres choses, je suppose
qu'ils me regardaient comme suspect, et me crurent de mauvaises
intentions. Je tins bon cependant; on me dit alors qu'il fallait
prendre deux mules. «Très bien, ayez-en deux!» Ils revinrent; il
n'y avait pas d'homme pour conduire; à cela venaient s'ajouter de
nouvelles expressions de surprise sur mon désir de voir des
montagnes qui ne me regardaient en rien. Enfin, après avoir fait
des difficultés à tout ce que je disais, ils me déclarèrent tout
uniment que je n'aurais ni mule ni guide, et d'un air à ne me
laisser aucun espoir. Environ une heure après, vint un messager
très poli du marquis de Deblou, seigneur de la paroisse, qui,
ayant su qu'il y avait à l'auberge un Anglais très désireux de
visiter les volcans, me proposait de faire une promenade avec moi.
J'acceptai son offre avec empressement, et prenant sur-le-champ la
direction de sa demeure, je le rencontrai en chemin. Je lui
expliquai mes motifs et les difficultés que j'avais rencontrées;
il me dit alors que mes questions avaient inspiré les soupçons les
plus absurdes aux gens du pays, et que les temps étaient si
critiques, qu'il me conseillait de m'abstenir de toute excursion
hors de la grande route à moins qu'on ne montrât de l'empressement
à me satisfaire en cela. Dans un autre moment, il eût été heureux
de me conduire lui-même; mais à présent, on ne saurait avoir trop
de prudence. Impossible de résister à de telles raisons; mais
quelle mortification de laisser sans les voir les traces
volcaniques les plus curieuses du pays! Car dans le dessin de
M. de Saint-Fond, les contours du cratère sont aussi distincts que
si la lave coulait encore. Le marquis me montra alors son jardin
et son château, au milieu des montagnes; derrière se trouve celle
de Gravenne, volcan éteint selon toutes probabilités quoique le
cratère soit difficile à distinguer. En causant avec lui et un
autre monsieur sur l'agriculture, et particulièrement sur le
produit des mûriers, ils me citèrent une petite pièce de terre
qui, par la soie seule, donnait chaque année 120 liv. (5 liv. st.
5 s.); comme elle était près du chemin, nous y entrâmes. Sa
petitesse me frappa comparée à son produit; je la parcourus pour
voir ce qu'elle contenait, et j'en pris note dans mon
portefeuille. Peu après, à la brune, je pris congé de ces
messieurs et rentrai à l'auberge. Mes actions avaient eu plus de
témoins que je n'imaginais, car à onze heures, une bonne heure
après que je m'étais endormi, un piquet de vingt hommes de la
milice bourgeoise, armés de fusils, d'épées, de sabres et de
piques, entra dans ma chambre et entoura mon lit selon les ordres
du chef, qui me demanda mon passeport mais qui ne parlait pas
anglais. Il s'ensuivit un dialogue trop long pour être rapporté;
je dus donner mon passeport, puis, cela ne leur suffisant pas, mes
papiers. On me déclara que j'étais sûrement de la conspiration
tramée par la reine, le comte d'Artois et le comte d'Entragues
(grand propriétaire ici), et qu'ils m'avaient envoyé comme
arpenteur pour mesurer leurs champs, afin d'en doubler les taxes.
Ce qui me sauva fut que mes papiers étaient en anglais. Ils
s'étaient mis en tête que ce nom était pour moi un déguisement,
car ils parlent un tel jargon, qu'ils ne pouvaient s'apercevoir à
mon accent que j'étais étranger. Ne trouvant ni cartes, ni plans,
ni rien que leur imagination pût convertir en cadastre de leur
paroisse, cela leur fit une impression dont je ne jugeai qu'à
leurs manières, car ils ne s'entretenaient qu'en patois. Voyant
cependant qu'ils hésitaient encore, et que le nom du comte
d'Entragues revenait souvent sur leurs lèvres, j'ouvris un paquet
de lettres scellées, en disant: «Voici, Messieurs, mes lettres de
recommandation pour différentes villes de France et d'Italie,
ouvrez celle qu'il vous plaira, et vous verrez, car elles sont
écrites en français, que je suis un honnête fermier d'Angleterre,
et non pas le scélérat que vous vous êtes imaginé.» Là-dessus,
nouveau débat qui se termina en ma faveur, ils refusèrent d'ouvrir
mes lettres, et se préparèrent à me quitter. Mes questions si
nombreuses sur les terres, mon examen détaillé d'un champ après
que j'avais prétendu n'être venu que pour les volcans, tout cela
avait élevé des soupçons qui, me firent-ils remarquer, étaient
très naturels lorsque l'on savait à n'en pouvoir douter que la
reine, le comte d'Artois et le comte d'Entragues conspiraient
contre le Vivarais. À ma grande satisfaction, ils me souhaitèrent
une bonne nuit et me laissèrent aux prises avec les punaises qui
fourmillaient dans mon lit comme des mouches dans un pot de miel.
Je l'échappai belle, c'eût été une position délicate d'être jeté
dans quelque prison commune, ou au moins gardé à mes frais jusqu'à
ce qu'un courrier envoyé à Paris apportât des ordres, moi payant
les violons. -- 20 milles.
Le 20. -- Mêmes montagnes imposantes jusqu'à Villeneuve-de-Berg.
La route, pendant un demi-mille, passe au-dessous d'une immense
masse de lave basaltiques, offrant différentes configurations et
reposant sur des colonnes régulières; au centre s'avance un grand
promontoire. La hauteur, la forme, le caractère volcanique, pris
par toute cette masse, présentent un spectacle magnifique aux yeux
du vulgaire comme à ceux du savant. Au moment d'entrer à Aubenas,
me trompant sur la route, qui n'est qu'à moitié finie, il me
fallut tourner: c'était un terrain en pente et il y a rarement de
parapets. Ma jument française a le malheur de reculer trop tout
d'un coup, quand elle s'y met; elle ne s'en fit pas faute en ce
moment et nous fit rouler, la chaise de poste, elle et moi, dans
le précipice; la fortune voulut qu'en cet endroit la montagne
offrît une sorte de plate-forme inférieure qui ne nous laissa
tomber que d'environ 5 pieds. Je sautai de la voiture et tombai
sans me faire de mal; la chaise fut culbutée et la jument jetée
sur le flanc et prise dans les harnais, ce qui la retint de tomber
de soixante pieds de haut. Heureusement elle resta tranquille;
elle se serait débattue que la chute eût été imminente. J'appelai
à mon aide quelques chaufourniers qui consentirent à grand'peine à
se laisser diriger, en abandonnant chacun son plan particulier
d'où il n'aurait pu résulter que du mal. Nous retirâmes d'abord la
jument, puis la chaise fut relevée et la plus grande difficulté
fut de ramener l'une et l'autre sur la route. C'est le plus grand
risque que j'aie jamais couru. Quel pays pour s'y casser le cou!
Rester six semaines ou deux mois au Cheval blanc d'Aubenas,
auberge qui serait le purgatoire d'un de mes pourceaux, seul, sans
un parent, ni un ami, ni un domestique, au milieu de gens dont il
n'y a pas un sur soixante qui parle français! Grâces soient
rendues à la bonne Providence qui m'en a préservé! Quelle
situation! J'en frémis plus en y réfléchissant que je ne faisais
en tombant dans le précipice. Je donnai aux sept hommes qui
m'entouraient un petit écu de trois livres qu'ils refusèrent,
pensant avec sincérité que c'était beaucoup trop. J'ai fait
réparer mes harnais à Aubenas et visité, sans sortir de la ville,
des moulins pour le dévidage de la soie qui sont considérables.
Villeneuve-de-Berg. -- J'ai été traqué immédiatement par la milice
bourgeoise. Où est votre certificat? Puis la difficulté ordinaire:
qu'il ne contenait pas de signalement. Pas de papiers? La chose
était, disaient-ils, de grande importance, et chacun d'eux parlait
comme s'il se fût agi d'un bâton de maréchal. Ils m'accablèrent de
questions et finirent par me déclarer suspect, ne pouvant
concevoir qu'un fermier de Suffolk vînt voyager dans le Vivarais.
Avait-on jamais entendu parler de voyages entrepris par intérêt
pour l'agriculture? Il fallait emporter mon passeport à l'Hôtel de
ville, assembler le conseil permanent et mettre un homme de
faction à ma porte. Je leur répondis qu'ils pouvaient faire ce que
bon leur semblait, pourvu qu'ils ne m'empêchent pas de dîner,
parce que j'avais faim; ils se retirèrent. À peu près une demi-
heure ensuite, un homme de bonne mine, croix de Saint-Louis, vint
me faire quelques questions très polies et ne sembla pas conclure
de mes réponses qu'il y eût en ce moment de conspiration très
dangereuse entre Marie-Antoinette et A. Young. Il sortit en me
disant qu'il espérait que je n'aurais à rencontrer aucune
difficulté. Une autre demi-heure se passa et un soldat vint me
prendre pour me conduire à l'Hôtel de ville, où le conseil était
assemblé. On me posa de nombreuses questions, et j'entendis
quelquefois s'étonner qu'un fermier anglais voyageât si loin pour
observer l'agriculture, mais d'une manière convenable et
bienveillante; et quoique ce voyage parût aussi nouveau que celui
de ce philosophe ancien qui faisait le tour du monde monté sur une
vache et se nourrissant de son lait, on ne trouva rien
d'invraisemblable dans mon récit, mon passeport fut signé, on
m'assura de tous les bons offices dont je pourrais avoir besoin,
et ces messieurs me congédièrent en hommes bien élevés. Je leur
contai la façon dont j'avais été traité à Thuytz, ils la
condamnèrent fortement. Saisissant l'occasion, je leur demandai où
se trouvait Pradel (Pradelles), terre d'Olivier de Serres, le
fameux écrivain français sur l'agriculture du temps d'Henri IV. On
me fit voir sur-le-champ par la fenêtre sa maison de ville, en
ajoutant que Pradelles était à moins d'une demi-lieue. Comme
c'était une des choses que j'avais notées avant de venir en
France, je ne fus pas peu satisfait de ces renseignements. Pendant
cet interrogatoire, le maire m'avait présenté à un monsieur qui
avait fait une traduction de Sterne; à mon retour à l'auberge je
vis que c'était M. de Boissière, avocat général au parlement de
Grenoble. Je ne voulus pas quitter cette ville sans connaître un
peu une personne qui s'était distinguée plus d'une fois par sa
connaissance de la littérature anglaise: j'écrivis donc un billet
où je lui demandai la faveur de m'accorder un entretien avec un
homme qui avait fait parler à notre inimitable auteur la langue du
peuple qu'il aimait tant. M. de Boissière vint immédiatement,
m'emmena chez lui, me présenta à sa femme et à quelques amis, et
comme je montrais beaucoup d'intérêt pour ce qui avait rapport à
Olivier de Serres, il me proposa une promenade à Pradelles. On
croira aisément que cela entrait trop bien dans mes goûts pour
refuser, et j'ai rarement passé de soirée plus agréable. Je
contemplais la demeure de l'illustre père de l'agriculture
française, de l'un des plus grands écrivains sur cette matière qui
eussent alors paru dans le monde, avec cette vénération que ceux-
là sentent seuls qui se sont adonnés à quelques recherches
particulières et dont ils savourent en de tels moments les plus
exquises jouissances. Je veux ici rendre honneur à sa mémoire,
deux cents ans après ses efforts. C'était un excellent cultivateur
et un excellent patriote, et Henri IV ne l'eût pas choisi comme
l'agent principal de son grand projet de l'introduction de la
culture des mûriers en France, sans sa renommée considérable,
renommée gagnée à juste titre, puisque la postérité l'a confirmée.
Il y a trop longtemps qu'il est mort pour se faire une idée
précise de ce que devait être la ferme. La plus grande partie se
trouve sur un sol calcaire; il y a près du château un grand bois
de chênes, beaucoup de vignes et des mûriers en abondance, dont
quelques-uns sont assez vieux pour avoir été plantés de la main
vénérable de l'homme de génie qui a rendu ce sol classique. Le
domaine de Pradelles, dont le revenu est d'environ 5 000 livres
(218 liv. st. 15 sh.), appartient à présent au marquis de Mirabel,
qui le tient de sa femme, descendante des de Serres. J'espère
qu'on l'a exempté de taxes à tout jamais; celui qui, dans ses
écrits, a posé les fondements de l'amélioration d'un royaume,
devrait laisser à sa postérité quelques marques de la gratitude de
ses concitoyens. Quand on montra, comme on me l'a montrée, la
ferme de Serres à l'évêque actuel de Sisteron, il remarqua que la
nation devrait élever une statue à la mémoire de ce grand génie:
le sentiment ne manque pas de mérite, quoiqu'il ne dépasse pas en
banalité l'offre d'une prise de tabac; mais si cet évêque a en
main une ferme bien cultivée, il lui fait honneur. Soupé avec
monsieur et madame de Boissière, etc., et joui d'une agréable
conversation. -- 21 milles.
Le 21. -- M. de Boissière, voulant avoir mon avis sur les
améliorations à faire dans une ferme qu'il avait achetée à six ou
sept milles de Berg, sur la route de Viviers, où j'allais, il
m'accompagna jusque-là. Je lui conseillai d'en enclore bien une
partie chaque année, finissant avec soin la chose commencée avant
de passer à une autre, ou de ne pas s'en mêler du tout; puis je le
prémunis contre l'abus de l'écobuage. Je crains cependant que son
homme d'affaires ne l'emporte sur le fermier anglais. J'espère
qu'il aura reçu la graine de navets que je lui ai envoyée. Dîné à
Viviers et passé le Rhône. L'arrivée à l'Hôtel de Monsieur, grand
et bel établissement à Montélimart, après les auberges du Vivarais
où il n'y a que de la saleté, des punaises et des buffets mal
garnis, ressemblait au passage d'Espagne en France: le contraste
est frappant, et je me frottai les mains d'être de nouveau dans un
pays chrétien, chez les milords Ninchitreas et les miladis Bettis
de M. Chabot[28] -- 23 milles.
Le 22. -- Ayant une lettre pour M. Faujas de Saint-Fond, le
célèbre naturaliste, auquel le monde doit plusieurs ouvrages
importants sur les volcans, les aérostats et d'autres sujets de
l'étude de la nature, j'eus la satisfaction d'apprendre, en le
demandant, qu'il était à Montélimart, et de voir, en lui rendant
visite, un homme de sa valeur bien logé et paraissant dans
l'aisance. Il me reçut avec cette politesse franche qui fait
partie de son caractère, et me présenta sur-le-champ à M. l'abbé
Bérenger, qui est un de ses voisins de campagne et un excellent
cultivateur, et à un autre monsieur qui partage les mêmes goûts.
Le soir, il m'emmena faire visite à une dame de ses amies adonnée
aux mêmes recherches, madame Cheinet, dont le mari est membre de
l'Assemblée nationale; s'il a le bonheur de rencontrer à
Versailles une dame aussi accomplie que celle qu'il a laissée à
Montélimart, sa mission ne sera pas stérile et il pourra
s'employer mieux qu'à voter des régénérations. Cette dame nous
accompagna dans une promenade aux environs, et je fus enchanté de
la trouver excellente fermière, très habile dans la culture, et
tout à fait disposée à répondre à nos questions, particulièrement
sur la culture de la soie. La naïveté de ce caractère et
l'agréable conversation de cette personne avaient un charme qui
m'aurait rendu délicieux un plus long séjour ici; mais la
charrue!...
Le 23. -- Accompagné M. Faujas à sa terre de l'Oriol (Loriol), à
15 milles nord de Montélimart; il est en train de bâtir une belle
maison. Je fus content de voir sa ferme monter à 280 septerées de
terre; ma satisfaction eût été plus grande si je n'y avais pas
trouvé un métayer. M. Faujas me plaît beaucoup; la vivacité,
l'entrain, le phlogistique de son caractère ne dégénèrent pas en
légèreté ni en affectation; il poursuit obstinément un sujet, et
montre que ce qui lui plaît dans la conversation, c'est
l'éclaircissement d'un point douteux par l'échange et l'examen
consommé des idées qui s'y rapportent, et non pas cette vaine
montre de facilité de parole qui n'amène aucun résultat. Le
lendemain, M. l'abbé Bérenger vint avec un autre monsieur passer
la journée; on alla visiter sa ferme. C'est un excellent homme,
qui me convient beaucoup; il est curé de la paroisse et préside le
conseil permanent. Il est à présent enflammé d'un projet de réunir
les protestants à son église, et il nous parla avec bonheur du
pouvoir qu'il avait eu de leur persuader de se mêler comme des
frères à leurs concitoyens dans l'église catholique pour chanter
le Te Deum, le jour des actions de grâces générales pour
l'établissement de la liberté; ils y avaient consenti par égard
pour son caractère personnel. Sa conviction est ferme que chaque
parti cédant un peu et adoucissant ou retranchant ce qu'il y a de
trop blessant pour l'autre, ils pourront parvenir à un complet
accord. Cette idée est si généreuse que je doute qu'elle convienne
à la multitude, indocile à la voix de la raison, mais soumise à
des futilités et à des cérémonies, et attachée à sa religion en
raison des absurdités qu'elle y trouve. Il n'y a pas pour moi le
moindre doute que la populace anglaise serait plus scandalisée de
voir délaisser le symbole de saint Athanase, que tout le banc des
évêques dont les lumières pourraient être une réflexion exacte de
celles de la Couronne. M. l'abbé Bérenger vient d'achever un
mémoire pour l'Assemblée nationale, dans lequel il propose son
projet d'union des deux églises, et il a l'intention d'y ajouter
une clause pour faire autoriser le mariage des prêtres. Il lui
semblait évident que l'intérêt de la morale et celui de la nation
demandaient que, cessant de rester isolé, le clergé partageât les
relations et les attachements de ses concitoyens. Il faisait voir
combien était triste la vie d'un curé de campagne, et, flattant
mes goûts, il avançait que personne ne pouvait se livrer a la
culture sans l'espoir de voir ses travaux continués par ses
héritiers. Il me montra son mémoire, et je vis avec grand plaisir
la bonne harmonie qui régnait entre gens des deux confessions,
grâce, sans doute, à d'aussi bons curés. Le nombre des protestants
est très considérable dans ce pays. Je l'engageai fortement à
mettre à exécution son plan de mémoire sur le mariage, en
l'assurant que, dans les circonstances actuelles, le plus grand
honneur reviendrait à tous ceux qui soutiendraient ce mémoire,
qu'on devait considérer comme la revendication des droits de
l'humanité violemment et injurieusement déniés au grand détriment
de la nation. Hier, avec M. Faujas de Saint-Fond, nous sommes
passés près d'une congrégation de protestants, assemblés comme des
druides sous cinq ou six beaux chênes, pour offrir leurs actions
de grâces au Père qui leur donne le bonheur et l'espérance. Sous
un semblable ciel, quel temple de pierre et de ciment pourrait
égaler la dignité de celui-ci que leur a préparé la main du Dieu
qu'ils révèrent? Voici un des jours les mieux remplis que j'aye
passés en France: nous avons dîné longuement et en fermiers, nous
avons bu à l'anglaise au progrès de la charrue, et nous avons si
bien parlé agriculture que j'aurais voulu avoir mes voisins de
Suffolk pour partager ma satisfaction. Si M. Faujas de Saint-Fond
vient en Angleterre, je le leur présenterai avec plaisir. --
Retourné le soir à Montélimart. -- 30 milles.
Le 25. -- Traversé le Rhône au château de Rochemaure. Ce château
s'élève sur un rocher de basalte, presque perpendiculaire,
décelant, par sa structure prismatique, son origine ignée. Voyez
les Recherches de M. Faujas. L'après-midi, gagné Pierrelatte au
milieu d'un pays stérile et sans intérêt, bien inférieur aux
environs de Montélimart. -- 22 milles.
Le 26. -- Il ne devient guère meilleur du côté d'Orange; une
chaîne de montagnes borde l'horizon sur la gauche, on ne voit rien
du Rhône. Dans cette dernière ville, on voit les ruines d'un
édifice romain de 60 à 80 pieds de haut, que l'on prend pour un
cirque; d'un arc de triomphe, dont les beaux ornements n'ont pas
tout à fait disparu, et, dans une maison pauvre, un beau pavé très
bien conservé, mais inférieur à celui de Nîmes. Le vent de bise a
soufflé très fort ces derniers jours, sous un ciel clair,
tempérant les chaleurs, qui sans lui seraient accablantes. Je ne
sais si la santé des Français s'en accommode, mais il a sur la
mienne un effet diabolique, je me sentais comme prêt à tomber
malade, le corps dans un malaise nouveau pour moi. Ne pensant pas
au vent, je ne savais à quoi l'attribuer, mais la coïncidence des
deux choses me fit voir leur rapport comme probable; l'instinct,
en outre, beaucoup plus que la raison, me fait m'en garder autant
que possible. Vers quatre ou cinq heures, le matin, il est si âpre
qu'aucun voyageur ne se met en chemin. Il est plus pénétrant que
je ne l'aurais imaginé; les autres vents arrêtent la
transpiration, celui-ci semble vous dessécher jusqu'à la moelle
des os. -- 20 milles.
Le 27. -- Avignon. Soit pour avoir vu ce nom si souvent répété
dans l'histoire du moyen âge, soit les souvenirs du séjour des
papes, soit plus encore la mention qu'en fait Pétrarque. Dans ses
poèmes, qui dureront autant que l'élégance italienne et les
sentiments du coeur humain, je ne saurais le dire, mais
j'approchais de cette ville avec un intérêt, une attente, que peu
d'autres ont excité en moi. La tombe de Laure est dans l'église
des Cordeliers; ce n'est qu'une dalle portant une image à moitié
effacée, et une inscription en caractères gothiques; une seconde
fixée dans le mur montre les armes de la famille de Sade.
Incroyable puissance du talent quand il s'emploie à décrire des
passions communes à tous les coeurs! Que de millions de jeunes
filles, belles comme Laure aussi tendrement aimées, qui, faute
d'un Pétrarque, ont vécu et sont mortes dans l'oubli! Tandis que
des milliers de voyageurs, guidés par ces lignes impérissables,
viennent, poussés par des sentiments que le génie seul peut
exciter, mêler leurs soupirs à ceux du poète qui, a voué ces
restes à l'immortalité! J'ai vu dans la même église un monument au
brave Crillon, j'ai visité aussi d'autres églises et d'autres
tableaux; mais à Avignon, c'est toujours Laure et Pétrarque qui
dominent. -- 19 milles.
Le 28. -- Visite au père Brouillony, visiteur provincial, qui,
avec, la plus grande obligeance, me mit en rapport avec les
personnes les plus capables en agriculture. De la roche où s'élève
le palais du légat, on jouit d'une admirable vue des sinuosités du
Rhône; ce fleuve forme deux grande îles, arrosées et couvertes,
comme le reste de la plaine, de mûriers, d'oliviers et d'arbres à
fruits, les montagnes de la Provence, du Dauphiné et du Languedoc
bornant l'horizon. J'ai été frappé de la ressemblance des femmes
d'ici avec les Anglaises. Je ne pouvais d'abord me rendre compte
en quoi elle consistait; mais c'est dans la coiffure: elles se
coiffent d'une manière tout à fait différente des autres
Françaises.[29] Une particularité plus à l'avantage du pays, c'est
qu'on ne porte pas de sabots, je n'en ai pas vu non plus en
Provence. Je me suis souvent plaint de l'ignorance de mes
commensaux à table d'hôte, c'est bien pis ici: la politesse
française est proverbiale, mais elle n'est certainement pas sortie
des moeurs de ceux qui fréquentent les auberges. On n'aura pas,
une fois sur cent, la moindre attention pour un étranger, parce
qu'il est étranger. La seule idée politique qui ait cours chez ces
gens-là est que, si les Anglais attaquent la France, il y a un
million d'hommes armés pour les recevoir; et leur ignorance ne
semble pas distinguer un homme armé pour défendre sa maison de
celui qui combat loin de sa terre natale. Sterne l'a bien
remarqué, leur compréhension surpasse de beaucoup leur pouvoir de
réfléchir. Ce fut en vain que je leur fis des questions comme les
suivantes: Si une arme à feu, rouillée, dans les mains d'un
bourgeois en faisait un soldat? Quand les soldats leur avaient
manqué pour faire la guerre? Si jamais il leur avait manqué autre
chose que de l'argent? Si la transformation d'un million d'hommes
en porteurs de mousquets le rendrait plus abondant? Si le service
personnel ne leur semblait pas une taxe? Si, par conséquent, la
taxe payée par le service d'un million d'hommes aiderait à en
payer d'autres plus utiles? Si la régénération du royaume, en
mettant les armes à la main a un million d'hommes, avait rendu
l'industrie plus active, la paix intérieure plus assurée, la
confiance plus grande et le crédit plus ferme? Enfin je les
assurai que, si les Anglais les attaquaient en ce moment, la
France jouerait probablement le rôle le plus malheureux qu'elle
ait connu depuis le commencement de la monarchie. «Mais,
poursuivais-je, l'Angleterre, malgré l'exemple que vous lui avez
donné dans la guerre d'Amérique, dédaignera une telle conduite;
elle voit avec peine la constitution que vous vous faites, parce
qu'elle la croit mauvaise; mais, quoi que vous établissiez,
Messieurs, vous n'aurez de vos voisins que des voeux de réussite,
pas un obstacle.» Ce fui en vain, ils étaient persuadés que leur
gouvernement était le meilleur du monde, que c'était une monarchie
et non une république, ce que je contestai; que les Anglais le
croyaient excellent et qu'ils aboliraient très certainement leur
chambre des lords; je les laissai se complaire dans un espoir si
bien fondé. Arrivé le soir à Lille (Lisle), dont le nom s'est
perdu dans la splendeur de celui de Vaucluse. Impossible de voir
de plus belles cultures, de meilleures irrigations et un sol plus
fertile que pendant ces seize milles. La situation de Lille est
fort jolie. Au moment d'y entrer, je trouvai de belles allées
d'arbres entourées de cours d'eau murmurant sur des cailloux; des
personnes parfaitement mises étaient réunies pour jouir de la
fraîcheur du soir, dans un endroit que je croyais être un village
de montagnes. Ce fut pour moi comme une scène féerique. «Allons,
disais-je, quel ennui de quitter ces beaux bois et ces eaux
courantes pour m'enterrer dans quelque ville sale, pauvre, puante,
étouffant entre ses murs, l'un des contrastes les plus pénibles à
mes sentiments!» Quelle agréable surprise! L'auberge était hors de
la ville, au milieu de ce paysage que j'avais admiré, et, de plus,
une excellente auberge. Je me promenai pendant une heure au clair
de la lune, sur les bords de ce ruisseau célèbre, dont les flots
couleront toujours dans une oeuvre de mélodieuse poésie. Je ne
rentrai que pour souper, on me servit les truites les plus
exquises et les meilleures écrevisses du monde. Demain je verrai
cette fameuse source. -- 16 milles.
Le 29. -- Les environs de Lille m'enchantent; de belles routes
plantées d'arbres qui en font des promenades partent de cette
ville comme d'une capitale, et la rivière se divise en tant de
branches et conduites avec tant de soins, qu'il en résulte un
effet délicieux, surtout pour celui dont l'oeil sait reconnaître
les bienfaits de l'irrigation.
Fontaine de Vaucluse, presque aussi célèbre, que celle d'Hélicon
et à juste titre. On traverse une vallée que n'égale pas le
tableau qu'on se fait de Tempé; la montagne qui se dresse
perpendiculairement présente à ses pieds une belle et immense
caverne à moitié remplie par une eau dormante, mais limpide; c'est
la fameuse fontaine; dans d'autres saisons elle remplit toute la
caverne et bouillonne comme un torrent à travers les rochers; son
lit est marqué par la végétation. À présent l'eau, ressort, à 200
yards plus bas, de masses de rochers, et, à très peu de distance,
forme une rivière considérable détournée immédiatement par les
moulins et les irrigations. Sur le haut d'un roc, auprès du
village, mais au-dessous de la montagne, il y a une ruine appelée
par le peuple le château de Pétrarque, qui, nous dit-on, était
habité par M. Pétrarque et madame Laure.
Ce tableau est sublime; mais ce qui le rend vraiment intéressant
pour notre coeur, c'est la célébrité qu'il doit au génie. La
puissance qu'ont les rochers, les eaux et les montagnes de
captiver notre attention et de bannir de notre sein les insipides
préoccupations de la vie ordinaire, ne tient pas à la nature
inanimée elle-même. Pour donner de l'énergie à de telles
sensations, il faut la vie prêtée par la main créatrice d'une
forte imagination: décrite par le poète ou illustrée par le
séjour, les actions, les recherches ou les passions des grands
génies, la nature vit personnifiée par le talent, et attire
l'intérêt qu'inspirent les lieux que la renommée a consacrés.
Orgon. -- Quitté le territoire du pape en traversant la Durance.
J'ai visité l'essai de navigation de Boisgelin, ouvrage entrepris
par l'archevêque d'Aix. C'est un noble projet parfaitement exécuté
là où il est fini; pour le faire, on a percé une montagne sur une
longueur d'un quart de mille, effort comparable à ce qu'on n'a
jamais tenté dans ce genre. Voilà cependant bien des années qu'on
n'y travaille plus, faute d'argent. -- Le vent de bise a passé; il
souffle sud-ouest maintenant, et la chaleur est devenue grande; ma
santé s'en est remise à un point qui prouve combien ce vent m'est
contraire, même au mois d'août. -- 20 milles.
Le 30. -- J'avais oublié de remarquer que, depuis quelques jours,
j'ai été ennuyé par la foule de paysans qui chassent. On dirait
qu'il n'y a pas un fusil rouillé en Provence qui ne soit à
l'oeuvre, détruisant toute espèce d'oiseaux. Les bourres ont
sifflé cinq ou six fois à mes oreilles, ou sont tombées dans ma
voiture. L'Assemblée nationale a déclaré chacun libre de chasser
le gibier sur ses terres, et en publiant cette déclaration absurde
telle qu'elle est, bien que sage en principe, parce qu'aucun
règlement n'assure ce droit à qui il appartient, a rempli, me dit-
on partout, la France entière d'une nuée de chasseurs
insupportables. Les mêmes effets ont suivi les déclarations
relatives aux dîmes, taxes, droits féodaux, etc., etc. On parle
bien dans ces déclarations de compensations et d'indemnités, mais
une populace ingouvernable saisit les bienfaits de l'abolition en
se riant des obligations qu'elle impose. Parti au lever du jour
pour Salon, afin de voir la Crau, une des parties les plus
curieuses de la France par son sol, ou plutôt à cause de son
manque de sol, car elle est couverte de pierres fort semblables à
des galets: elle nourrit cependant de nombreux moutons. Visité les
améliorations que M. Pasquali tente sur ses terres; il entreprend
de grandes choses, mais à la grosse: j'aurais voulu le voir et
m'entretenir avec lui, malheureusement il n'était pas à Salon.
Passé la nuit à Saint-Canat. -- 40 milles.
Le 31. -- Aix. Beaucoup de maisons manquent de vitres aux
fenêtres. Les femmes portent des chapeaux d'homme, mais pas de
sabots. Rendu visite à Aix à M. Gibelin, que les traductions des
ouvrages du docteur Priestley et des Philosophical transactions
ont rendu célèbre. Il me reçut avec cette politesse simple et
avenante naturelle à son caractère; il paraît être très affable.
Il fit tout en son pouvoir pour me procurer les renseignements
dont j'avais besoin, et il m'engagea à l'accompagner le lendemain
à la Tour d'Aigues, pour voir le baron de ce nom, président du
parlement d'Aix, pour lequel j'avais aussi des lettres. Ses essais
dans les Trimestres de la Société d'agriculture de Paris prennent
rang parmi les écrits les plus remarquables sur l'économie rurale
que cette publication contienne.
Le 1er septembre. -- Tour d'Aigues est à 20 milles nord d'Aix, de
l'autre côté de la Durance, que nous passâmes dans un bac. Le
pays, auprès du château, est accidenté et pittoresque et devient
montagneux à 5 ou 6 milles de là. Le président me reçut d'une
façon très amicale; la simplicité de ses manières lui donne une
dignité pleine de naturel: il est très amateur d'agriculture et de
plantations. L'après-midi se passa à visiter sa ferme et ses beaux
bois, qui font exception dans cette province si nue. Le château,
avant qu'il eût été incendié par accident en grande partie, doit
avoir été un des plus considérables de France; mais il n'offre
plus à présent qu'un triste spectacle. Le baron a beaucoup
souffert de la révolution; une grande étendue de terres,
appartenant autrefois absolument à ses ancêtres, avait été donnée
à cens ou pour de semblables redevances féodales, de sorte qu'il
n'y a pas de comparaison entre les terres ainsi concédées et
celles demeurées immédiates dans la famille. La perte des droits
honorifiques est bien plus considérable qu'elle ne paraît, c'est
la ruine totale des anciennes influences. Il était naturel d'en
espérer quelque compensation aisée à établir, mais la déclaration
de l'Assemblée nationale n'en alloue aucune, et l'on ne sait que
trop dans ce château que les redevances matérielles que
l'Assemblée avait déclarées rachetables se réduisent à rien, sans
l'ombre d'une indemnité. Le peuple est en armes et très agité dans
ce moment. La situation de la noblesse dans ce pays est terrible:
elle craint qu'on ne lui laisse rien que les chaumières épargnées
par l'incendie, que les métayers s'emparent des fermes sans
s'acquitter de la moitié du produit, et qu'en cas de refus, il n'y
ait plus ni lois ni autorité pour les contraindre. Il y a
cependant ici une nombreuse et charmante société, d'une gaieté
miraculeuse quand on songe aux temps, à ce que perd un si grand
seigneur, qui a reçu de ces ancêtres tant de biens, dévorés
maintenant par la révolution. Ce château superbe, même dans sa
ruine, ces bois antiques, ce parc, tous ces signes extérieurs
d'une noble origine et d'une position élevée, sont, avec la
fortune et même la vie de leurs maîtres, à la merci d'une populace
armée. Quel spectacle! Le baron a une belle bibliothèque bien
remplie, une partie est entièrement consacrée aux livres et aux
brochures publiés sur l'agriculture dans toutes les langues de
l'Europe. Sa collection est presque aussi nombreuse que la mienne.
-- 20 milles.
Le 2. -- M. le président avait destiné cette journée à une visite
à sa ferme dans les montagnes, à 5 milles environ, où il possède
une vaste étendue de terrain et l'un des plus beaux lacs de la
France, mesurant 2 000 toises de circonférence et 40 pieds de
profondeur. Sur ses bords se dresse une montagne composée de
coquilles agglomérées de façon à former une roche, malheureusement
elle n'est pas plantée, les arbres sont l'accompagnement forcé de
l'eau. La carpe atteint 25 livres et les anguilles 12 livres. Dans
le lac du Bourget, en Savoie, on pèche des carpes de 60 livres. Un
voisin, M. Jouvent, très au courant de l'agriculture du pays, nous
accompagna et passa le reste du jour au château. J'obtins de
précieux renseignements de M. le baron, de ce monsieur et de
M. l'abbé ***, j'ai oublié son nom. Le soir je parlai ménage avec
une des dames, et j'appris entre autres choses que les gages d'un
jardinier sont de 300 livres (13 l. st. 2/6 d.), de 150 livres (7
l. st.) pour un domestique ordinaire, de 75 à 90 livres (3 l. st.
18/9 d.) pour une cuisinière bourgeoise, de 60 à 70 livres (3 l.
st. 1/3 d.) pour une bonne. Une belle maison bourgeoise se loue de
7 à 800 livres (35 l. st.). -- 10 milles.
Le 3. -- Pris congé de l'hospitalier baron de la Tour d'Aigues et
retourné à Aix avec M. Gibelin. -- 20 milles.
Le 4. -- Jusqu'à Marseille il n'y a que des montagnes, mais
beaucoup sont plantées de vignes et d'oliviers, l'aspect cependant
est nu et sans intérêt. La plus grande partie du chemin est dans
un état d'abandon scandaleux pour l'une des routes les plus
importantes de la France; à de certains endroits deux voitures n'y
sauraient passer de front. Quel peintre décevant que
l'imagination! J'avais lu je ne sais quelles exagérations sur les
bastides des environs de Marseille, qui ne se comptaient pas par
centaines, mais par milliers. Louis XIV avait ajouté à ce nombre
en construisant une forteresse, etc. J'ai vu d'autres villes en
France où elles sont aussi nombreuses, et les environs de
Montpellier, qui n'a pas de commerce extérieur, sont aussi soignés
que ceux de Marseille; cependant Montpellier n'a rien de rare.
L'aspect de Marseille au loin ne frappe pas. Le nouveau quartier
est bien bâti, mais le vieux, comme dans d'autres villes, est
assez mal bâti et sale; à en juger par la foule des rues, la
population est grande, je n'en connais pas qui la surpasse sous ce
rapport. Je suis allé le soir au théâtre; il est neuf, mais sans
mérite, et ne peut marcher de pair avec ceux de Bordeaux et de
Nantes. La ville elle-même est loin d'égaler Bordeaux, les
nouvelles constructions ne sont ni si belles, ni si nombreuses, le
nombre des vaisseaux si considérable, et le port lui-même n'est
qu'une mare à côté de la Garonne. -- 20 milles.
Le 5. -- Marseille ne mérite en aucune façon le reproche que j'ai
si souvent fait à d'autres villes de manquer de journaux. J'en
trouvai plusieurs au café d'Acajon, où je déjeunai. Distribué mes
lettres, qui m'ont valu des renseignements sur le commerce, mais
j'ai été désappointé de n'en pas recevoir une que j'attendais pour
me recommander à M. l'abbé Raynal, le célèbre écrivain. Ici, comme
à Aix, le comte de Mirabeau est le sujet des conversations de
table d'hôte; je le croyais plus populaire, d'après les
extravagances que l'on a faites pour lui en Provence et à
Marseille. On le regarde simplement comme un fort habile
politique, dont les principes sont ceux du jour; quant à son
caractère privé, on ne s'en mêle pas, en disant que mieux vaut se
servir d'un fripon de talent que d'un honnête homme qui en est
dépourvu. Il ne faut pas entendre par là, cela se conçoit, que
M. de Mirabeau mérite une semblable épithète. On le dit possesseur
d'un domaine en Provence. Ce renseignement, je l'observai sur le
moment, me causa un certain plaisir; une propriété, dans des temps
comme ceux-ci, est la garantie qu'un homme ne jettera pas partout
la confusion pour se donner une importance qui lui serait refusée
à une époque tranquille. Rester à Marseille sans connaître l'abbé
Raynal, l'un des précurseurs, incontestablement, de cette
révolution, eût été par trop mortifiant. N'ayant pas le temps
d'attendre de nouvelles lettres, je résolus de me présenter moi-
même. L'abbé était chez son ami M. Bernard. Je lui expliquai ma
situation, et avec cette aisance et cette courtoisie qui annoncent
l'usage du monde, il me répondit qu'il se sentirait toujours
heureux d'obliger un homme de mon pays, puis, me montrant son ami:
«Voici, Monsieur, me dit-il, une personne qui aime les Anglais et
comprend leur langue.» En nous entretenant sur l'agriculture, que
je leur dis être l'objet de mon voyage, ils me marquèrent tous les
deux une grande surprise qu'il résultât de données
vraisemblablement authentiques, que nous importions de grandes
quantités de froment au lieu d'en exporter comme nous le faisions
autrefois. Ils voulurent savoir, si le fait était exact, à quoi on
devait l'attribuer, et l'un d'eux, en recourant au Mercure de
France pour un état comparatif des importations et des
exportations de blé, le lut comme une citation tirée de M. Arthur
Young. Ceci me donna l'occasion de leur dire que j'étais ce Young,
et fut pour moi la plus heureuse des présentations. Impossible
d'être mieux reçu et avec plus d'offres de services le cas
échéant. J'expliquai le changement qui s'était fait sous ce
rapport par un très grand accroissement de population, cause qui
agissait encore avec plus d'énergie que jamais. Notre conversation
se tourna ensuite sur l'agriculture et l'état actuel des affaires,
que tous deux pensaient aller mal: ils ne craignaient rien tant
qu'un gouvernement purement démocratique, une sorte de république
pour un grand pays comme la France. J'avouai alors l'étonnement
que j'avais ressenti tant de fois de ce que M. Necker n'ait pas
assemblé les états sous une forme et avec un règlement qui
auraient conduit naturellement à l'adoption de la constitution
d'Angleterre, débarrassée des taches que le temps y a fait
découvrir. Sur quoi M. Bertrand me donna un pamphlet qu'il avait
adressé à l'abbé Raynal, dans lequel il proposait de transporter
dans la constitution française certaines dispositions de celle
d'Angleterre. M. l'abbé Raynal fit remarquer que la révolution
d'Amérique avait amené la révolution française; je lui dis que,
s'il en résultait la liberté pour la France, cette révolution
avait été un bienfait pour le monde entier, mais bien plus pour
l'Angleterre que pour l'Amérique. Ils crurent que je faisais un
paradoxe, et je m'expliquai en ajoutant que, selon moi, la
prospérité dont l'Angleterre avait joui depuis la dernière guerre
surpassait, non seulement celle d'aucune période de son histoire,
mais aussi celle de tout autre pays en aucun temps, depuis
l'établissement des monarchies européennes; c'est un fait prouvé
par l'accroissement de la population, de la consommation, du
commerce maritime, du nombre de marins; par l'augmentation et les
progrès de l'agriculture, des manufactures et des échanges; en un
mot, par l'aisance et la félicité croissantes du peuple. Je citai
les documents publics sur lesquels je m'appuyais, et je m'aperçus
que l'abbé Raynal, qui suivait attentivement ce que je disais ne
connaissait en aucune façon ces faits curieux. Il n'est pas le
seul, car je n'ai pas rencontré une personne qui les connût.
Cependant ce sont les résultats de l'expérience la plus curieuse
et la plus remarquable dans le champ de la politique, que le monde
ait jamais vu: un peuple perdant un empire, treize provinces, et
que cette perte fait croître en bonheur, en richesses, en
puissance! Quand donc adoptera-t-on les conclusions évidentes de
cet événement merveilleux que toutes possessions au-delà des mers
sont une cause de faiblesse, et que ce serait sagesse d'y
renoncer? Faites-en l'application en France., à Saint-Domingue, en
Espagne, au Pérou, en Angleterre, au Bengale, et remarquez les
réponses que vous recevrez. Cependant, je ne doute pas de ce fait.
Je complimentai l'abbé sur sa généreuse donation de 1 200 liv.
pour fonder un prix à la Société d'agriculture de Paris; il me dit
qu'il en avait été remercié, non point à la manière usuelle par
une lettre du secrétaire, mais que tous les membres avaient signé.
Son intention est de faire de même pour les Académies des sciences
et des belles-lettres; il a déjà donné pareille somme à l'Académie
de Marseille comme un prix à décerner pour des recherches sur le
commerce de cette ville. Il nourrit ensuite le projet de
consacrer, quand il aura suffisamment fait d'épargnes, 1 200 liv.
par an à l'achat, par les soins de la Société d'agriculture, de
modèles des instruments de culture les plus utiles que l'on
trouvera en pays étranger, principalement en Angleterre, afin d'en
répandre l'usage en France. L'idée est excellente et mérite de
grands éloges, cependant on peut douter que l'effet réponde à tant
de sacrifices. Donnez l'instrument lui-même au fermier, il ne
saura pas comment s'en servir et aura trop de préjugés pour le
trouver bon; il se donnera encore bien moins la peine de le
copier. De grands propriétaires, répandus dans toutes les
provinces et faisant valoir les terres avec l'enthousiasme de
l'art, appliqueraient volontiers ces modèles, mais je crains qu'on
n'en trouve aucun en France. L'esprit et l'occupation de la
noblesse doivent prendre une tournure moins frivole avant qu'on en
arrive là. On m'approuva de recommander les navets et les pommes
de terre, mais la France manque de bonnes espèces, et l'abbé me
cita une expérience que lui-même avait faite en employant, pour
faire du pain, des pommes de terre anglaises et provençales: les
premières avaient donné un tiers de plus en farine. Entre autres
causes de la mauvaise culture en France. Il compta la prohibition
de l'usure; à présent, les personnes de la campagne qui ont de
l'argent le renferment au lieu de le prêter pour des
améliorations. Ces sentiments font honneur à l'illustre écrivain,
et je fus heureux de le voir accorder une partie de son attention
à des objets qui avaient accaparé la mienne, et plus encore de le
voir, quoique âgé, plein d'animation et pouvant vivre encore bien
des années pour éclairer le monde par les productions d'une plume
qui n'a jamais servi qu'au bonheur du genre humain.
Le 8. -- Cuges. Pendant trois ou quatre milles, la route circule
entre deux rangs de bastides et de murs; elle est en pierre
blanche qui donne une poussière incroyable; à vingt perches de
chaque côté, les vignes semblaient poudrées à blanc. Partout des
montagnes et des pins rabougris. Vilain pays sans intérêt; de
petites plaines sont couvertes de vignes et d'oliviers. Vu des
câpriers pour la première fois à Cuges. À Aubagne, on m'a servi à
dîner six plats assez bons, un dessert et une bouteille de vin
pour 24 sous, cela pour moi seul, car il n'y a pas de table
d'hôte. On ne s'explique pas comment M. Dutens a pu appeler la
poste aux chevaux de Cuges, une bonne auberge, c'est un misérable
bouge; j'avais pris sa meilleure chambre, il n'y avait pas de
carreaux aux fenêtres. -- 21 milles.
Le 9. -- En approchant de Toulon, le pays se change en mieux, les
montagnes sont plus imposantes, la mer se joint au tableau, et une
certaine gorge entre des rochers est d'un effet sublime. Les neuf
dixièmes de ces montagnes sont incultes, et malgré le climat ne
produisent que des pins, du buis et de maigres herbes aromatiques.
Aux environs de Toulon, surtout à Ollioules, il y a dans les
buissons des grenadiers avec des fruits aussi gros que des pommes
de nonpareille, il y a aussi quelques orangers. Le bassin de
Toulon, avec ses lignes de vaisseaux à trois ponts et son quai
plein de vie et d'activité, est très beau. La ville n'a rien de
remarquable; quant à l'arsenal, les règlements qui en défendent
l'entrée, sont aussi sévèrement exécutés ici qu'à Brest; j'avais
cependant des lettres, mais toutes mes démarches furent vaines. --
25 milles.
Le 10. -- Lady Craven m'avait envoyé chasser l'oie sauvage à
Hyères (wild-goose chase). On croirait, à l'entendre, elle et bien
d'autres, que ce pays est un jardin, mais on l'a bien trop vanté.
La vallée est magnifiquement cultivée et plantée de vignes et
d'oliviers, au milieu desquels se trouvent aussi des mûriers, des
figuiers et d'autres arbres à fruit. Les montagnes sont un amas de
roches dénudées, ou couvertes d'une pauvre végétation d'arbres
toujours verts, comme des pins, des lentisques, etc. La vallée,
quoique de blanches bastides l'animent de toutes parts, trahit
cependant cette pauvreté du manteau de la nature qui choque l'oeil
dans les pays où dominent les oliviers et les arbres à fruit. Tout
cela paraît sec en comparaison de la riche verdure de nos forêts
du Nord. Les seules choses remarquables sont l'oranger et le
citronnier, qui viennent ici en pleine terre, atteignent une
grande taille, et font admirer chaque jardin par le voyageur qui
se rend dans le Midi; mais l'hiver dernier les a dépouillés de
leurs richesses. Ils ont été en général si maltraités, qu'on a dû
les couper jusqu'au collet, ou au moins les ébrancher
complètement, mais ils jettent de nouveaux scions. Je crois que
ces arbres, même bien portants et couverts de feuilles, pris en
eux-mêmes, ajoutent peu à la beauté du paysage. Renfermés dans des
jardins et entourés de murs, ils perdent encore de leur effet.
Suivant toujours le tour de lady Craven, j'allai à la chapelle de
Notre Dame de Consolation et sur les collines qui mènent chez
M. Glapierre de Saint-Tropez; je demandai aussi le père Laurent,
qui parut très peu flatté de l'honneur qu'elle lui avait fait. On
a une assez jolie vue des hauteurs qui entourent la ville. Les
montagnes, les rochers, les collines, les îles de Porte-Croix
(Portcros), de Porquerolles et du Levant, forment un ensemble
harmonieux. Cette dernière est jointe à la terre ferme par une
chaussée et un marais salant, que dans le pays on appelle une
mare. Les pins qui s'élèvent çà et là ne font guère meilleur effet
que des ajoncs. La verdure de la vallée est en contraste
désagréable avec celle des oliviers. Les lignes du paysage sont
belles, mais pour un pays dont la végétation est la gloire, celle-
ci est pauvre et ne rafraîchit pas l'imagination par l'idée d'un
abri contre un soleil brûlant. Je n'ai pas entendu parler qu'il y
ait de cotonniers en Provence, comme l'avancent certains livres;
mais la datte et la pistache viennent bien, le myrte est partout
spontané ainsi que le jasmin (commune et fruticans). Dans l'île du
Levant se trouvent le Genista caudescens et le Teucrium herbopoma.
À mon retour de la promenade à l'hôtel de Necker, l'hôte m'assomma
d'une liste d'Anglais qui passent l'hiver à Hyères; on a bâti
beaucoup de maisons pour les louer à raison de deux à trois jours
par mois, tout compris, mobilier, linge, couverts, etc., etc.
Beaucoup de ces maisons dominent la vallée et la mer, et je crois
bien que si le vent de bise ne s'y fait pas sentir, on y doit
jouir d'un délicieux climat d'hiver. Peut-être en en est-il ainsi
en novembre, décembre, janvier et février, mais en mars et avril?
L'hiver il y a à l'hôtel de Necker une table d'hôte très bien
servie à 4 liv. par tête. Visité le jardin du roi, qui peut avoir
dix à douze acres, et est rempli de tous les fruits de la région;
sa seule récolte d'orangers a donné l'année dernière 21 000 liv.
(918 l. st. 15). Les orangers ont donné à Hyères jusqu'à deux
louis par pied. Dîné avec M. de Sainte-Césaire, qui a une jolie
maison nouvellement bâtie, avec un beau jardin entouré de murs et
un domaine attenant; il voudrait la vendre ou la louer. Lui et le
docteur Battaile mirent une extrême obligeance à me renseigner sur
ce pays. Retourné le soir à Toulon. -- 34 milles.
Le 11. -- Les préparatifs de mon voyage en Italie m'ont assez
occupé. On m'a souvent répété, et des personnes habituées à ce
pays, que je ne dois pas penser à y aller avec ma voiture à un
cheval. J'aurais à perdre un temps infini pour surveiller les
repas de mon cheval, et si je ne le faisais pas aussi bien pour le
foin que pour l'avoine, on me volerait l'un et l'autre. Il y a en
outre des parties périlleuses pour un voyageur seul, à cause des
voleurs qui infestent les routes. Persuadé par les raisons de gens
qui devaient s'y connaître mieux que moi, je me déterminai à
vendre jument et voiture, et à me servir des vetturini qui
semblent se trouver partout et à bon marché. À Aix on m'offrit 20
louis du tout; à Marseille, 18; de sorte que plus j'allais, plus
je devais m'attendre, à voir le prix baisser pour me tirer des
mains des aubergistes et des garçons d'écurie, qui croyaient
partout que je leur appartenais, je fis promener ma voiture et mon
cheval dans les principales rues de Toulon, avec un grand écriteau
portant à vendre et le prix 25 louis; je les avais payés 32 à
Paris. Mon plan réussit, je les vendis 22, ils m'avaient servi
pendant plus de 1 200 milles; cependant le marché fut bon aussi
pour l'officier qui me les acheta. Il fallut ensuite penser à
gagner Nice; le croirait-on? De Marseille, qui contient 100 000
âmes, comme de Toulon, qui en contient 30 000, sur la grande route
d'Italie par Antibes et Nice, il ne part ni diligence ni service
régulier. Un monsieur, à table d'hôte, m'assura qu'on lui avait
demandé 3 louis pour une place dans une voiture allant à Antibes,
et encore, il avait fallu attendre jusqu'à ce que l'autre place
fût prise pour le même prix. Ceci paraîtra incroyable à ceux qui
sont accoutumés au nombre infini de voitures qui sillonnent
l'Angleterre dans toutes les directions. On ne trouve pas entre
les plus grandes cités de la France les communications existant
chez nous entre les villes secondaires de province: preuve
concluante de leur manque de consommation et d'activité. Un autre
monsieur qui connaissait bien la Provence, et qui avait été de
Nice à Toulon par mer, me conseilla de prendre pour un jour la
barque ordinaire qui fait ce service; je verrais ainsi les îles
d'Hyères: je lui dis que j'avais été à Hyères et visité la côte.
«Vous n'avez rien vu, me dit-il, si vous n'avez pas vu ce petit
archipel et la côte, contemplée de la mer, est ce qu'il y a de
plus beau en Provence. Vous n'aurez qu'un jour de mer, puisque
vous pouvez débarquer à Cavalero (Cavalaire) et prendre des mules
pour Fréjus, et vous ne perdrez rien, puisque toute la route
ressemble à ce que vous connaissez déjà: des montagnes, des vignes
et des oliviers.» Son avis prévalut, et je m'entendis pour mon
passage jusqu'à Cavalero avec le capitaine Jassoire, d'Antibes.
Le 12. -- À six heures du matin, j'étais à bord; le temps était
délicieux, et la sortie du port de Toulon et de se rade
m'intéressa au plus haut point. Il est impossible d'imaginer un
port plus abrité et plus sûr. La partie la plus intérieure semble
artificielle, elle est séparée du grand bassin par un môle sur
lequel est bâti le quai. Il ne peut y entrer qu'un vaisseau à la
fois, mais une flotte y tiendrait à l'aise. Il y a maintenant à
l'ancre, sur deux lignes, le Commerce-de-Marseille, de 130 canons,
le plus beau vaisseau de guerre de la marine française, 17 de 90
canons chacun, et d'autres plus petits. Dans le grand bassin, qui
a 2 ou 3 milles de large, vous vous croyez entouré de tous côtés
par les montagnes, ce n'est qu'au moment d'en sortir que vous
devinez où se trouve l'issue qui le joint à la mer. La ville, les
navires, la haute montagne sur laquelle ils se détachent, les
collines couvertes de plantations et de bastides, s'unissent pour
former un coup d'oeil admirable. Quant aux îles d'Hyères et au
tableau des côtes dont je devais jouir, la personne qui me les
avait vantés manquait ou d'yeux ou de goût: ce sont des rochers
nus où les pins donnent seuls l'idée de la végétation. N'étaient
quelques maisons solitaires et ici et là quelque peu de culture
pour varier l'aspect de la montagne, je me serais imaginé, à cet
air sombre, sauvage et morne, avoir devant les yeux les côtes de
la Nouvelle-Zélande ou de la Nouvelle-Hollande. Les pins et les
buissons d'arbustes toujours verts la couvrent de plus de
tristesse que de verdure. Débarqué le soir à Cavalero, que je
m'imaginais être au moins une petite ville: il n'y a que trois
maisons et plus de misère qu'on ne peut se l'imaginer. On me jeta
un matelas sur les dalles de la chambre, car il n'y avait pas de
lit; pour me refaire de la faim que je venais d'endurer tout le
jour, on ne me donna que des oeufs couvés, de mauvais pain et du
vin encore pis; quant aux mules qui devaient me mener à Fréjus, il
n'y avait ni cheval, ni mule, ni âne, rien que quatre boeufs pour
le labourage. Je me voyais dans une triste position, et j'allais
me décider à remonter à bord quoique le vent commençât à n'être
rien moins que favorable, si le capitaine ne m'avait promis deux
de ses hommes pour porter mon bagage à deux lieues de là, dans un
village où je trouverais des bêtes de somme; cette assurance me
fit retourner à mon matelas.
Le 13. -- Le capitaine m'a envoyé trois matelots, un Corse, le
second à moitié Italien, le troisième Provençal, ne possédant pas
à eux tous assez de français pour une heure de conversation. Nous
nous mîmes en chemin à travers les montagnes, les sentiers
tortueux, les lits de torrents, et nous nous trouvâmes enfin au
village de Cassang (Gassin), sur le sommet d'une hauteur et à plus
d'une lieue d'où nous devions nous rendre. Les matelots se
rafraîchirent; deux d'entre eux avec du vin, l'autre ne voulut
jamais prendre que de l'eau. Je lui demandai s'il se sentait aussi
fort que les autres avec ce régime. «Certainement, me répondit-il,
aussi fort que tout autre homme de ma taille.» Je serais
longtemps, je crois, avant de trouver un marin anglais qui veuille
se prêter à l'expérience. Pas de lait; déjeuné avec du raisin, du
pain de seigle et de mauvais vin. On nous avait donné ce village,
ou plutôt celui que nous avions manqué, comme très triche en
mules; mais le propriétaire des deux seules dont on nous parla
étant absent, je n'eus d'autre ressource que de m'arranger avec un
homme qui, pour 3 livres, me mena à une lieue de là, à Saint-
Tropez, en faisant porter mon bagage sur un âne. En deux heures je
gagnai cette ville, dans une jolie position et assez bien bâtie
sur un beau bras de mer. Depuis Cavalero il n'y a que des
montagnes couvertes, pour les dix-neuf vingtièmes, de pins ou de
misérables arbustes toujours verts. Traversé le bras de mer, qui a
plus d'une lieue de large. Les passeurs avaient servi à bord d'un
vaisseau de ligne et se plaignaient beaucoup des traitements
qu'ils avaient subis, mais en ajoutant que, maintenant qu'ils
étaient libres, ils seraient mieux considérés, et que, en cas de
guerre, les Anglais se verraient payés d'autre monnaie; ils
n'avaient eu devant eux que des esclaves, ils auraient des hommes
maintenant. Débarqué à Saint-Maxime, où j'ai loué deux mules et un
guide pour Fréjus. Mêmes montagnes, mêmes solitudes de pins et de
lentisques; quelques arbousiers vers Fréjus. Très peu de culture
avant la plaine qui y touche. J'ai traversé 30 milles aujourd'hui;
5 sont tout à fait incultes. La côte de Provence présente partout
le même désert; cependant le climat devrait permettre de trouver
sur ces montagnes de quoi nourrir des moutons et du bétail, au
lieu d'y laisser des broussailles inutiles. Il vaudrait bien mieux
que la liberté fît voir ses effets sur les champs qu'à bord d'un
navire de guerre. -- 30 milles.
Le 14. -- Je suis resté à Fréjus pour me reposer, examiner les
environs, quoiqu'ils n'aient rien de beau, et préparer mon voyage
à Nice. Il y a des restes d'un amphithéâtre et d'un aqueduc. En
demandant une voiture de poste, je trouvai qu'il n'y avait rien de
semblable ici; je n'avais d'autre ressource que les mules. Je
m'arrangeai avec le garçon d'écurie (car le maître de poste se
croit trop d'importance pour se mêler de rien), et il revint me
dire que cela ne me coûterait que 12 liv. jusqu'à Estrelles. Un
pareil prix pour 10 milles monté sur une misérable bête, c'était
engageant: j'offris la moitié; le garçon m'assura qu'il m'avait
dit le prix le plus bas et s'en alla croyant me tenir sous sa
griffe. J'allai me promener autour de la ville pour recueillir
quelques plantes qui étaient en fleurs, et, rencontrant une femme
qui menait un âne chargé de raisin, je lui demandai à quoi elle
s'occupait; un interprète me répondit qu'elle gagnait son pain à
rapporter ainsi du raisin. Je lui proposai de porter ainsi mon
bagage à Estrelles (l'Esterel), et lui demandai son prix. 40 sous.
Elle les aura. Le point du jour étant pris pour heure de départ,
je retournai à l'hôtel au moins en grand économiste, épargnant 10
livres par ma marche.
Le 15. -- Moi, mon guide féminin et l'âne, nous cheminâmes
joyeusement à travers la montagne; le malheur était que nous ne
nous entendions pas, je sus seulement qu'elle avait un mari et
trois enfants. J'essayai de connaître si ce mari était bon et si
elle l'aimait beaucoup; mais impossible d'en venir à bout; peu
importe, c'était son âne qui me servait, et non pas sa langue. À
Estrelles, je pris des chevaux de poste: il n'y avait ni ânes, ni
femmes pour les conduire, sans cela je les aurais préférés. Je ne
saurais dire combien est agréable pour un homme qui marche bien,
une promenade de quinze milles quand on en a fait mille assis dans
une voiture. Toujours ce même vilain pays, montagne sur montagne,
ces mêmes broussailles, pas un mille en culture sur vingt. Les
jardins de Grasse font seuls exception, on y fait de grands mais
bien singuliers travaux. Les roses sont la principale culture,
pour la fabrication de l'essence que l'on suppose venir du
Bengale. On dit que quinze cents fleurs n'en donnent qu'une
goutte, vingt fleurs se vendent un sol et une once d'essence 400
livres (17 liv. st. 10 sh.). Les tubéreuses se cultivent pour les
parfumeurs de Paris et de Londres. Le romarin, la lavande, la
bergamote, l'oranger forment ici de grands objets de culture. La
moitié de l'Europe tire d'ici ses essences. La situation de Cannes
est jolie, tout près du rivage, avec les îles Sainte-Marguerite,
où se trouve une affreuse prison d'État, à deux milles en mer, et
à l'horizon, les lignes pittoresques des montagnes d'Estrelles.
Ces montagnes sont de la dernière nudité. Dans tous les villages
depuis Toulon, à Fréjus. Estrelles, etc., j'ai demandé du lait, il
n'y en a pas, même de chèvre ou de brebis; quant au beurre,
l'aubergiste d'Estrelles me dit que c'était un article qui venait
de Nice en contrebande. Grands Dieux! quelles idées nous nous
faisons, nous autres gens du Nord, avant de les avoir connus, d'un
beau soleil, d'un climat délicieux, qui produisent les myrtes, les
orangers, les citronniers, les grenadiers, les jasmins et les
haies d'aloès; si l'eau y manque, ce sont les plus grands déserts
du globe. Dans nos bruyères, nos tourbières les plus affreuses, on
a du beurre, du lait, de la crème: que l'on me donne de quoi
nourrir une vache, je laisserai de bon coeur les orangers de la
Provence. La faute, cependant, en est plus aux gens qu'au climat;
et comme le peuple ne peut pas faire de fautes, lui, jusqu'à ce
qu'il devienne le maître, tout est l'effet du gouvernement. On
trouve dans ces déserts les arbousiers (Arbutus); le laurier-tin
(Laurus tinus), les cistes (Cistus) et le genêt d'Espagne.
Personne à l'auberge, excepté un marchand de Bordeaux, revenant
d'Italie. Nous soupâmes ensemble, et notre entretien ne fut pas
dénué d'intérêt: «il était triste, disait-il, de voir le mauvais
effet de la révolution française en Italie, partout où il avait
passé. -- Malheureuse France!» s'écriait-il souvent. Il me fit
beaucoup de questions et me dit que ses lettres confirmaient mes
récits. Tous les Italiens semblaient convaincus que la rivalité de
l'Angleterre et de la France était finie; la première était
maintenant pleinement à même de se venger de la guerre d'Amérique
par la prise de Saint-Domingue et de toutes les autres possessions
de la France outre-mer. Je lui dis que cette idée était
pernicieuse et tellement contraire aux intérêts personnels des
hommes du gouvernement d'Angleterre, qu'il n'y fallait pas penser.
Il me dit que nous serions merveilleusement magnanimes de ne pas
le faire, et que nous donnerions là un exemple de pureté politique
suffisant à éterniser la partie de notre caractère que l'on
croyait la plus faible: la modération. Il se plaignait amèrement
de la conduite de certains meneurs de l'Assemblée nationale qui
semblaient déterminés à la banqueroute et peut-être à la guerre
civile. -- 22 milles.
Le 16. -- À Cannes, je n'avais pas le choix, ni postes ni
voitures, ni chevaux ni mules de louage: j'en fus réduit à me
rabattre sur une femme et son âne. À cinq heures du matin je
partis pour Antibes. Ces neuf milles sont cultivés, sauf les
montagnes, qui sont désertes en général. Antibes, comme ville de
frontière, est régulièrement fortifiée, le môle est joli et on y
jouit d'une belle vue. Pris une chaise de poste pour Nice; passé
le Var et dit, pour le moment, adieu à la France.[30]
RETOUR D'ITALIE
Le 21 décembre. -- Jour le plus court de l'année pour une
expédition qui eût demandé tout le contraire, le passage du mont
Cenis, sur lequel tant de choses ont été écrites. Pour ceux que la
lecture a remplis de l'attente de quelque chose de sublime, c'est
une illusion aussi grande qu'on en peut trouver dans les romans;
si l'on en croyait les voyageurs, la descente en ramassant sur la
neige se fait avec la rapidité de l'éclair; mon malheur ne me
permit pas de rencontrer quelque chose d'aussi merveilleux. À la
Grande-Croix, nous nous assîmes entre quatre bâtons parés du nom
de traîneau, on y attelle une mule, et un conducteur qui marche
entre l'animal et le traîneau sert principalement à fouetter de
neige la figure du voyageur. Arrivés au précipice qui mène à
Lanebourg (Lans-le-Bourg), on renvoie la mule et on commence à
ramasser. Le poids de deux personnes, le guide s'étant assis à
l'avant du traîneau pour le diriger avec ses talons dans la neige,
est suffisant à mettre le tout en mouvement. Pendant la plus
grande partie de la route, il se contente de suivre très
modestement le sentier des mules, mais de temps en temps, pour
éviter un détour, il prend la droite ligne, et alors le mouvement
est assez rapide pour être agréable. Les guides pourraient
raccourcir de moitié et satisfaire les Anglais avec cette
rapidité, qui leur plaît tant. Actuellement on ne va pas plus vite
qu'un bon cheval anglais au trot. Les exagérations viennent peut-
être de voyageurs qui, passant dans l'été, ont cru les muletiers
sur parole. Voyager sur la neige fait naître assez communément de
risibles incidents; la route des traîneaux n'est pas plus large
que ce véhicule, et quelquefois nous rencontrions des mules, etc.
On se demandait souvent qui céderait le pas, et avec raison, car
la neige a dix pieds de profondeur, et les pauvres bêtes y
regardaient un peu avant de s'engloutir. Une jeune Savoyarde,
montée sur un mulet, fut tout à fait malheureuse; en passant près
du traîneau, sa monture, qui était rétive, trébucha et la jeta
dans la neige; la pauvrette y tomba la tête la première et assez
profondément pour que ses grâces fissent l'effet d'un poteau
fourchu. Les mauvais plaisants de muletiers riaient de trop bon
coeur pour songer à la tirer d'embarras. Si c'eût été une
ballerina italienne, l'attitude n'aurait eu pour elle rien de bien
mortifiant. Ces aventures joviales et un beau soleil firent passer
agréablement la journée, et à Lanebourg nous étions d'assez bonne
humeur pour avaler de bon appétit un dîner qu'en Angleterre nous
eussions fait porter au chenil. -- 20 milles.
Le 22. -- Passé tout le jour dans les hautes Alpes. Les villages
paraissent pauvres, les maisons sont mal bâties, et les gens n'ont
pour leur bien-être que du bois de pin en abondance, encore les
forêts qui le fournissent sont-elles le refuge des loups et des
ours. Dîné à Modane, couché à Saint-Michel. -- 25 milles.
Le 23. -- Traversé Saint-Jean de Maurienne, siège épiscopal;
rencontré tout auprès quelque chose de mieux qu'un évêque, la plus
jolie, ou plus exactement la seule jolie des femmes que nous ayons
vues en Savoie. On nous dit que c'était madame de la Coste, femme
d'un fermier des tabacs; j'aurais été plus content de savoir
qu'elle appartenait à la charrue. Les montagnes se montrent moins
menaçantes, elles s'écartent assez pour offrir à la courageuse
industrie des habitants quelque chose comme une vallée, mais le
torrent, qui en est jaloux, s'en empare avec la violence du
despotisme, et comme ses frères, les tyrans, il ne règne que pour
ravager. Les vignes s'étendent sur quelques pentes, les mûriers
commencent à paraître, les villages deviennent plus grands, mais
ce sont des amas informes de pierres plutôt que des rangées
régulières de maisons. Cependant à l'intérieur de ces humbles
chaumières, au pied de ces montagnes couvertes de neige, où la
lumière ne vient que tardivement et où la main de l'homme semble
plutôt l'exclure que la rechercher, la paix et le contentement qui
accompagnent une vie honnête pourraient, devraient trouver un
asile, si la nature seule y faisait sentir sa misère; le poids du
despotisme peut être plus lourd encore. Par instants la vue est
pittoresque et agréable, des enclos s'attachent aux parois de la
montagne, comme un tableau fixé au mur d'une chambre. Les gens
sont en général mortellement laids et de petite taille. La
Chambre, triste dîner, couché à Aiguebelle. -- 30 milles.
Le 24. -- Aujourd'hui le pays devient bien meilleur, nous
approchons de Chambéri, les montagnes s'éloignent, tout en gardant
leur hauteur imposante, les vallées s'élargissent, les versants se
cultivent, et près de la capitale de la Savoie, de nombreuses
maisons de campagne animent cette scène. Au-dessus de Mal-Taverne
se trouve Châteauneuf, résidence de la comtesse de ce nom. Je fus
indigné de voir au village un carcan avec une chaîne et un collier
de fer, signe de l'arrogance seigneuriale de la noblesse et de la
servitude du peuple. Je demandai pourquoi il n'avait pas été brûlé
avec l'horreur qu'il méritait. Cette question n'excita pas la
surprise comme je m'y attendais, et comme elle l'aurait fait avant
la révolution française. Ceci amena une conversation dans laquelle
j'appris qu'en haute Savoie il n'y a pas de seigneurs; les gens y
sont en général à leur aise, ils ont quelques petites propriétés,
et, malgré la nature, la terre y est presque aussi chère que dans
le pays bas, où les gens sont pauvres et malheureux. «Pourquoi? --
Parce qu'il y a partout des seigneurs.» Quel malheur que la
noblesse, au lieu d'être le soutien, la bienfaitrice de ses
pauvres voisins, devienne son tyran par ces exécrables droits
féodaux! N'y a-t-il donc que les révolutions qui, en brûlant ses
châteaux, la force à céder à la violence ce qu'elle devrait
accorder à la misère et à l'humanité? Nous nous étions arrangés de
manière à arriver de bonne heure à Chambéri, pour visiter le peu
qu'il y a de curieux. C'est le séjour d'hiver de presque toute la
noblesse savoyarde. Le plus beau domaine du duché ne donne pas au
delà de 60 000 liv. de Piémont (3 000 l. st.), mais on vit ici en
grand seigneur pour 20 000 liv. Un gentilhomme qui n'a que 150
louis de revenu veut passer trois mois à la ville; pour y faire
pauvre figure, il doit donc mener une misérable vie pendant les
neuf mois de campagne. Les oisifs voient leur Noël manquée, la
cour n'a pas permis l'entrée de la troupe ordinaire de comédiens
français, craignant qu'ils n'apportassent avec eux, à ces rudes
montagnards, l'esprit de liberté de leur pays. Est-ce faiblesse,
est-ce bonne politique? Chambéri avait pour moi des objets plus
intéressants. Je brûlais de voir les Charmettes, le chemin, la
maison de madame de Warens, la vigne, le jardin, tout, en un mot,
de ce qui a été décrit par l'inimitable plume de Rousseau. Il y
avait dans madame de Warens quelque chose de si délicieusement
aimable, en dépit de ses faiblesses; sa gaieté constante, son
égalité d'humeur, sa tendresse, son humanité, ses entreprises
agricoles, et plus que tout, l'amour de Rousseau, ont gravé son
nom parmi le petit nombre de ceux dont la mémoire nous est chère,
par des raisons plus aisées à sentir qu'à expliquer. La maison est
à un mille environ de Chambéri, faisant face au chemin rocailleux
qui mène à la ville et à la châtaigneraie, située dans la vallée.
Elle est petite, semblable à celle d'un fermier de cent acres,
sans prétentions, en Angleterre: le jardin pour les fleurs et les
arbustes est très simple. Le tableau plaît, on aime à se savoir
près de la ville sans la sentir en rien, comme Rousseau l'a
décrit. Il ne pouvait que m'intéresser et je le vis avec la plus
grande émotion, il me souriait même avec la triste nudité de
décembre. Je m'égarai sur ces collines où Rousseau s'était
certainement promené et qu'il avait peintes de couleurs si
agréables. En retournant à Chambéri, mon coeur était plein de
madame de Warens. Nous avions dans notre compagnie un jeune
médecin, M. Bernard de Modane en Maurienne, homme de bonnes
manières, ayant des relations à Chambéri; je fus fâché de le voir
ignorant de tout ce qui concernait madame de Warens, excepté sa
mort. En me remuant un peu, j'obtins le certificat suivant:
Extrait du registre mortuaire de l'église paroissiale de Saint-
Pierre de Lemens.
«Le 30 juillet 1762 a été inhumée, dans le cimetière de Lemens,
dame Louise-Françoise-Éléonore de la Tour, veuve du seigneur baron
de Warens, native de Vevey, canton de Berne, en Suisse; morte
hier, à dix heures du soir, en bonne chrétienne et munie des
derniers sacrements de l'Église, à l'âge de 63 ans. Elle avait
abjuré la religion protestante il y a trente-six ans, persévérant
depuis dans la nôtre. Elle a fini ses jours au faubourg de Nesin,
où elle vivait depuis environ huit ans, dans la maison de
M. Crépine. Elle avait demeuré auparavant pendant quatre ans au
Rectus, dans la maison du marquis d'Allinge. Elle n'avait pas
quitté cette ville depuis son abjuration.»
«Signé: GAIME, RECTEUR DE LEMENS.»
«Je soussigné, recteur actuel de la paroisse dudit Lemens,
certifie que ceci est un extrait fait par moi, du registre
mortuaire de l'église dudit lieu, sans y avoir ajouté ou retranché
quoi que ce soit, et, après l'avoir colligé, je l'ai trouvé
conforme à l'original. En foi de quoi j'ai signé les présentes à
Chambéri, ce vingt-quatre décembre 1789.