Le 17. -- Toutes les conversations roulent sur la motion de l'abbé

Sieyès, que l'on croit devoir être votée, bien qu'on lui préfère

celle du comte de Mirabeau. Mais sa réputation le paralyse: on le

soupçonne d'avoir reçu 100 000 livres de la reine; bruit aveugle,

improbable. S'il était vrai, sa conduite serait très différente;

mais quand un homme n'a pas été exempt des plus grandes erreurs

(pour parler modérément), les soupçons l'accompagnent sans cesse,

quoiqu'il soit aussi innocent de ce qui les cause que le plus pur

de leurs patriotes. Ce bruit en éveille d'autres; ainsi que c'est

à son instigation qu'il a publié ses anecdotes sur la cour de

Berlin, et que le roi de Prusse, informé de cette publication, a

fait répandre par toute l'Allemagne les Mémoires de madame de la

Mothe. Voilà les histoires éternelles, les soupçons et les

absurdités pour lesquelles Paris a toujours été si fameux. On voit

aisément toutefois, par la tournure de la conversation, même sur

le sujet le plus ridicule, pourvu qu'il soit d'intérêt public,

jusqu'où va la confiance en certains hommes, et sur quoi elle est

fondée. Dans toutes les sociétés, quelle que soit leur

composition, vous entendez vanter les talents du comte de

Mirabeau; c'est le premier écrivain, c'est le premier orateur de

France. Il ne pourrait cependant compter sur six votes de

confiance dans les états. Ses écrits toutefois se répandent par

tout Paris et dans les provinces; il a publié un Journal des

états; mais quelques numéros furent d'une telle force, d'une telle

témérité, que le gouvernement lui imposa silence par ordre exprès.

On attribue ce coup à M. Necker, dont la vanité était blessée au

vif par le peu de cérémonie avec lequel on le traitait. Tel était

le nombre des souscripteurs, que j'ai entendu mettre à 80 000 liv.

(3 500 l. st.) par an le profit de M. de Mirabeau. Depuis cette

suppression il publie, une ou deux fois par semaine, un petit

pamphlet répondant au même but de donner un compte rendu des

débats; il y met pour titre: 1re, 2e, 3e Lettres du comte de

Mirabeau à ses commettants. Quoique pleins de violence, de

sarcasme et de sévérité, la cour, arrêtée sans doute par ce titre,

n'a pas trouvé à propos de les suspendre. Il y a de la faiblesse

et de la lâcheté à prohiber ainsi une seule publication, parmi

tant d'autres qui font gémir la presse, et dont la tendance

manifeste est de renverser l'état de choses actuel. D'un autre

côté, c'est folie et aveuglement de permettre que de pareils

pamphlets circulent dans tout le royaume, même par les soins du

gouvernement, entre les mains duquel sont les postes et les

diligences: il n'y a rien qu'on n'en doive attendre. -- Passé la

soirée à l'Opéra-Comique: de la musique italienne, des paroles

italiennes, des chanteurs italiens, et des applaudissements si

continus, si enthousiastes, que les oreilles françaises doivent

faire de rapides progrès. Qu'aurait dit Jean-Jacques s'il avait vu

un tel spectacle à Paris!

Le 18. -- Hier, en conséquence de la motion amendée de l'abbé

Sieyès, les communes ont décrété: qu'elles prendraient le titre

d'Assemblée nationale; que se considérant comme en activité,

toutes taxes étaient illégales, mais que leur levée serait

accordée pour le temps de la session; qu'enfin elles procéderaient

sans délai à la consolidation de la dette et au soulagement de la

misère du peuple. Ces mesures donnent bon espoir aux partisans

extrêmes d'une nouvelle constitution; mais je vois évidemment,

parmi les personnes de sens plus rassis, une grande appréhension

que cette démarche n'ait été trop précipitée. C'est une violence

dont la cour peut se saisir comme prétexte et tourner au préjudice

du peuple. Le raisonnement de M. de Mirabeau contre ces mesures

était très fort et très juste: Si je voulais employer, contre les

autres motions les armes dont on se sert pour attaquer la mienne,

ne pourrais-je pas dire à mon tour: De quelque manière que vous

vous qualifiiez, que vous soyez les représentants connus et

vérifiés de la nation, les représentants de vingt-cinq millions

d'hommes, les représentants de la majorité du peuple, dussiez-vous

même vous appeler l'Assemblée nationale, les états généraux,

empêcherez-vous les classes privilégiées de continuer des

assemblées que Sa Majesté a reconnues? Les empêcherez-vous de

prendre des délibérations? Les empêcherez-vous de prétendre au

veto? Empêcherez-vous le roi de les recevoir, de les reconnaître,

de leur continuer les mêmes titres qu'il leur a donnés jusqu'à

présent? Enfin, empêcherez-vous la nation d'appeler le clergé, le

clergé, la noblesse, la noblesse?

À la Société royale d'agriculture, où j'ai voté comme tout le

monde, pour élire le général Washington membre honoraire. Cette

motion avait été faite par M. de Broussonnet, à qui j'avais

présenté le général comme un excellent fermier avec lequel j'avais

eu une correspondance sur ce sujet. L'abbé Commerel, qui était

présent, me donna une petite brochure de lui sur un nouveau sujet:

le Chou à faucher, et un sac en papier plein de semence.

Le 19. -- Accompagné M. de Broussonnet chez M. Parmentier à

l'hôtel des Invalides, où nous avons dîné. Il y avait là un

président du Parlement, un Mailly, beau-frère du chancelier,

l'abbé Commerel, etc. Je l'ai noté, il y a deux ans, M. Parmentier

est le meilleur des hommes, et, comme on peut le voir par ses

écrits, s'entend mieux que tout autre en ce qui regarde la

boulangerie. Après le dîner, promenade à la plaine des Sablons

pour voir les pommes de terre que la Société y cultive et ses

préparations du sol pour les navets; je n'en dirai que ceci

seulement: que je souhaite de voir mes frères se tenir obstinément

à leur agriculture scientifique, laissant la pratique à ceux qui

s'y connaissent. C'est une chose bien triste, pour des

cultivateurs savants, que Dieu ait créé une peste semblable au

chiendent (triticum repens)!

Le 20. -- Des nouvelles! Des nouvelles! Chacun s'étonne de ce

qu'il aurait dû s'attendre à voir arriver: un message du roi aux

présidents des trois ordres, les prévenant qu'il les réunirait

lundi, et des gardes françaises, avec la baïonnette au bout du

fusil, placées à chaque porte de la salle des états pour empêcher

qui que ce soit d'entrer, sous prétexte des préparatifs pour la

séance royale. La manière dont s'est exécuté cet acte de violence

mal inspiré a été aussi mal inspirée que l'acte lui-même.

M. Bailly n'avait reçu d'autre avertissement qu'une lettre du

marquis de Brézé, et les députés se réunirent à la porte de la

salle sans savoir qu'elle fût fermée. On ajouta ainsi, de gaieté

de coeur, des formes provoquantes à une mesure suffisamment

odieuse et inconstitutionnelle par elle-même. On prit sur les

lieux une noble et ferme résolution: ce fut de se transporter

immédiatement au Jeu de Paume, et là l'assemblée tout entière

s'engagea, par serment, de ne se séparer que de son propre

mouvement, et de se considérer et d'agir comme Assemblée nationale

partout où la violence et les hasards de la fortune pourraient la

chasser; les prévisions étaient si menaçantes, que des exprès

furent envoyés à Nantes annonçant la nécessité où se verrait peut-

être l'assemblée de chercher un refuge dans quelque ville

éloignée. Ce message et la fermeture de la salle des états sont le

résultat de conciliabules très longs et très fréquents tenus en

présence du roi, à Marly, où il a été plusieurs jours sans voir

personne, et où l'on n'admettait, même les officiers de la cour,

qu'avec un soin et une circonspection extrêmes. Les frères du roi

n'ont pas place au conseil; mais le comte d'Artois suit sans cesse

les délibérations et en fait part à la reine dans de longues

conférences qu'ils ont ensemble. À la réception de ces nouvelles à

Paris, le Palais-Royal fut en feu: les cafés, les magasins de

brochures, les galeries et les jardins étaient remplis par la

foule; l'inquiétude se voyait dans tous les yeux; les bruits que

l'on faisait courir prêtant à la cour des intentions de la

dernière violence, comme si elle avait résolu d'anéantir tout ce

qui, en France n'appartenait pas au parti de la reine, étaient

d'une absurdité incroyable; mais rien n'était trop ridicule pour

la foi aveugle de la populace. Il était cependant curieux de voir,

parmi les personnes de classe plus élevée (car je fis plusieurs

visites après l'arrivée de ces nouvelles), l'opinion reprocher à

l'Assemblée nationale (comme elle s'appelait) d'avoir été trop

loin, d'avoir avec trop de précipitation, de violence, adopté des

mesures que la masse du peuple ne soutiendrait pas. Nous pouvons

conclure de là que si la cour, instruite de ces dernières

démarches, poursuit un plan ferme et habile, la cause populaire

aura peu de raisons de s'en louer.

Le 21. -- II est impossible, dans un moment si critique, de

s'occuper a autre chose que de courir de maison en maison demander

des nouvelles et de noter les idées et les opinions qui ont le

plus de cours. Le moment actuel est, entre tous, celui qui

contient en germe les futures destinées de la France. La

résolution par laquelle les communes se sont déclarées Assemblée

nationale, indépendamment des deux autres ordres et du roi lui-

même, en rejetant toute possibilité de dissolution, est la prise

de possession de tous les pouvoirs du royaume. Elles se sont

toutes d'un coup transformées dans le Long-Parlement de Charles

1er. Il n'est pas besoin de perspicacité pour s'assurer que, si

une telle prétention n'est pas mise à néant, le roi, les grands

seigneurs et le clergé sont a jamais dépouillés de leur part de

pouvoir. On ne doit pas souffrir de l'armée ou d'un parlement une

démarche aussi audacieuse et destructive de l'autorité royale

comme des intérêts qu'elle attaque directement. Si l'on n'y met

obstacle, tous les autres pouvoirs tomberont devant celui des

communes. Avec quelle anxieuse inquiétude ne doit-on pas attendre

la décision de la couronne pour savoir si elle se montrera ferme

dans cette occasion, sans se départir du système de liberté

absolument nécessaire en ce moment. Tout bien considéré, c'est-à-

dire connaissant le caractère des gens au pouvoir, il ne faut

espérer ni plan bien arrêté, ni ferme exécution. Passé la soirée

au théâtre. Madame Rocquère (Raucourt) jouait la Reine dans

Hamlet; on se figurera aisément comment la pièce de Shakespeare a

été mise en pièces; le talent admirable de l'actrice lui rendait

cependant un peu de vie.

Le 22. -- J'arrivais à Versailles, à six heures du matin, afin

d'être, prêt pour la séance royale. Nous déjeunions avec le duc de

Liancourt quand on nous apprit que le roi l'avait remise à demain.

Hier il y a eu une séance du conseil, qui s'est prolongée jusqu'à

minuit; Monsieur et le comte d'Artois y assistaient: chose

extraordinaire et attribuée à l'influence de la reine, le comte

d'Artois, l'adversaire constant des plans de M. Necker, s'est

opposé à son système et a obtenu de faire remettre la séance de

vingt-quatre heures, pour qu'il y ait aujourd'hui conseil en

présence du roi. En sortant du château, nous allâmes chercher les

députés; il courait plusieurs versions sur le lieu de leur

réunion. Nous vîmes d'abord les Récollets; ils y avaient été, mais

s'y trouvant peu commodément, ils s'étaient rendus à Saint-Louis,

où nous les suivîmes; nous arrivâmes à temps pour voir M. Bailly

ouvrir la séance et lire la lettre du roi, ajournant la séance

royale à demain. L'aspect de celle assemblée était extraordinaire:

une foule immense se pressait en dedans et autour de l'église;

l'inquiétude des regards, la variété d'expression causée par la

différence des opinions et des sentiments, imprimaient aux visages

de tout le monde un caractère que je n'avais jamais vu auparavant.

La seule affaire d'importance que l'on traita, et qui dura jusqu'à

trois heures, fut la réception du serment et de la signature de

quelques députés absents au Jeu de Paume, et la réunion de trois

évêques et de cent cinquante députés du clergé, qui vinrent faire

vérifier leurs pouvoirs et furent accueillis par de tels

applaudissements, de telles acclamations de la foule, que l'église

en retentit. Apparemment les habitants de Versailles, au nombre de

60 000, sont, jusqu'au dernier, dans les intérêts des communes:

ceci est remarquable, car cette ville est nourrie par le palais,

et si la cour n'y est pas populaire, on peut supposer ce qu'en

pense le reste du royaume. Dîné avec le duc de Liancourt au

Palais: il s'y trouvait beaucoup de noblesse et de députés des

communes, entre autres le duc d'Orléans, l'évêque de Rhodez,

l'abbé Siéyes, et M. Rabaud-Saint-Etienne.

Voici un des exemples les plus frappants de l'impression que

produisent les grands événements sur les hommes de classes

diverses. Dans la rue et dans l'église Saint-Louis, il y avait une

telle inquiétude sur chaque visage, que l'importance du moment se

lisait dans les physionomies. Toutes les formes de civilité

ordinaires étaient négligées; mais parmi les personnes du rang

bien plus élevé avec lesquelles je m'assis à table, la différence

me frappa. Il n'y avait pas, dans trente convives, cinq personnes

dans la figure desquelles on pût deviner qu'il se passait quelque

chose d'extraordinaire; la conversation fut même plus indifférente

que je ne l'aurais cru. Si elle l'avait été complètement, il n'y

aurait rien eu d'étonnant; mais on fit, avec la plus grande

liberté, des observations qui furent reçues de façon à prouver

qu'on ne les trouvait pas déplacées. N'aurait-on pas cru, dans ce

cas, à une plus grande énergie de sentiments et d'expressions, à

une plus grande vivacité dans un entretien sur cette crise qui

nécessairement devait remplir toutes les pensées? Cependant chacun

mangeait, buvait, se promenait, souriait avec une négligence qui

me confondait: je ne revenais pas de tant de froideur. Il y a

peut-être une certaine nonchalance devenue naturelle aux gens de

bonne société par suite d'une longue habitude, et qui les

distingue du vulgaire: celui-ci a, dans l'expression de ses

sentiments, mille rudesses qu'on ne retrouve pas à la surface

polie de ceux dont les manières ont été adoucies, sinon usées par

le frottement de la société. Cette remarque serait injuste dans la

plupart des cas; mais, je le confesse, le moment actuel, le plus

critique, sans aucun doute, que la France ait traversé depuis la

fondation de la monarchie, puisque le conseil qui doit décider de

la conduite du roi est assemblé, ce moment aurait motivé une tout

autre tenue. La présence et surtout les manières du duc d'Orléans

y pouvaient être pour quelque chose, mais pour bien peu; ce ne fut

pas sans un certain dégoût que je lui vis plusieurs fois montrer

un esprit de mauvais aloi et un air moqueur qui, je le suppose,

font partie de son caractère; autrement il n'en eût rien paru

aujourd'hui. À en juger par ses façons, l'état des affaires ne lui

déplaît pas. L'abbé Siéyès a une physionomie remarquable: son oeil

vif et toujours en mouvement pénètre la pensée des autres, mais se

tient soigneusement sur la réserve, pour ne pas livrer la sienne.

Autant cette figure a de caractère, autant celle de Rabaud-Saint-

Étienne a de nullité; elle lui fait tort cependant, car ses

talents sont incontestables. On semble d'accord que si le comte

d'Artois l'emporte dans le conseil, M. Necker, le comte de

Montmorin et M. de Saint-Priest se retireront; en ce cas, la

rentrée triomphale de M. Necker aux affaires est inévitable. -- Ce

soir. -- Le plan du comte d'Artois est accepté; le roi le

déclarera demain dans son discours; M. Necker a offert sa

démission, que le roi a refusée. On se demande maintenant quel est

ce plan.

Le 23. -- Le grand jour est passé: dès le matin Versailles

semblait rempli de troupes; vers dix heures, on forma la haie dans

les rues avec les gardes françaises, quelques régiments suisses,

etc. La salle des états était entourée, des sentinelles postées à

tous les passages et à toutes les portes; aucune autre personne

que les députés n'était admise. Ces préparatifs militaires étaient

mal entendus, car ils semblaient trahir l'odieux et l'impopularité

des mesures que l'on allait proposer, et l'attente, peut-être la

crainte, d'un mouvement populaire. On déclarait, avant que le roi

eût quitté le château, que ses projets étaient hostiles à la

nation par la force qui paraissait les escorter. C'est cependant

le contraire qui a eu lieu: on connaît les propositions; ce plan

avait du bon, on accordait beaucoup au peuple sur des points

essentiels, et cela avant que les états eussent pourvu aux

difficultés de finances qui les ont fait réunir, en leur laissant

ainsi plein pouvoir de faire ensuite, dans l'intérêt de la nation,

ce que les circonstances auraient permis; il semble qu'ils eussent

dû accepter, moyennant quelques garanties pour leur future

réunion, sans laquelle rien n'est assuré; mais comme une courte

négociation peut aisément amener cela; je crains que les députés

ne se rendent conditionnellement. L'emploi de la force armée,

quelques imprudentes tentatives du parti royal, pour agir sur la

constitution intérieure, et la réunion des états, jointe à la

mauvaise humeur qu'ils avaient eu le temps de couver depuis trois

jours, empêchèrent les communes d'accueillir le roi avec des

acclamations. Le clergé et quelques nobles crièrent «Vive le roi!»

mais les trois quarts de l'assemblée firent contraste par leur

silence. Il paraît qu'on était résolu d'avance à ne souffrir

aucune violence, car lorsque le roi fut parti, le clergé et la

noblesse s'étant retirés, le marquis de Brézé attendit

qu'obéissant aux ordres de la couronne, le tiers se rendît aussi

dans la salle préparée pour lui; puis s'apercevant que personne ne

bougeait, -- Messieurs, dit-il, vous connaissez les intentions du

roi. Un silence de mort s'ensuivit, et alors les talents

supérieurs s'emparèrent de cet empire, devant lequel disparaissent

toutes les autres considérations. Les yeux de l'assemblée entière

furent tournés sur le comte de Mirabeau, qui, à l'instant,

répondit au marquis de Brézé: «Oui, monsieur, nous avons entendu

les intentions qu'on a suggérées au roi, et vous qui ne sauriez

être son organe auprès des états généraux; vous qui n'avez ni

place, ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous

rappeler son discours. Cependant pour éviter toute équivoque et

tout délai, je vous déclare que si l'on vous a chargé de nous

faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour employer

la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance

de la baïonnette.» Sur quoi, ce fut un cri unanime de «Tel est le

voeu de l'assemblée.» On confirma sur-le-champ les arrêtés pris

antérieurement, et sur la motion du comte de Mirabeau, on déclara

l'inviolabilité de la personne des députés, aussi bien hors de

I'assemblée que dans son sein, et fut réputé infâme et traître

quiconque ferait contre eux une tentative.

Le 24. -- La fermentation à Paris passe toute conception; toute la

journée il y a eu dix mille personnes au Palais-Royal; on avait

apporté ce matin un récit très complet des événements d'hier, qui

a été lu et commenté à la foule par plusieurs des meneurs

apparents de petites sociétés. À ma grande surprise les

propositions du roi n'ont rencontré qu'un dégoût universel. Il ne

disait rien d'explicite sur le retour périodique des états; il

regardait comme une propriété tous les vieux droits féodaux. Ceci

et le changement de l'équilibre de la représentation, dans les

assemblées provinciales, est ce qui cause le plus de répugnance.

Mais au lieu d'espérer et de tendre vers des concessions

ultérieures sur ces points, afin de les faire mieux concorder avec

les voeux de la majorité, le peuple semble saisi d'une sorte de

frénésie, repoussant tout moyen terme, et insister sur l'absolue

nécessité de la réunion des ordres, afin que, tout pouvoir passant

au tiers, il puisse effectuer ce qu'on appelle la régénération du

royaume:mot favori, auquel on n'attache aucun sens bien précis, et

que l'on explique vaguement par la réforme générale de tous les

abus. On croit aussi beaucoup à la démission de M. Necker, et on

semble s'y attacher plus particulièrement qu'à des points d'une

bien autre importance. Il est clair pour moi, d'après les

conversations et les harangues dont j'ai été le témoin, que les

réunions permanentes du Palais-Royal, qui arrivent à un degré de

licence et à une furie de liberté à peine croyables, s'unissant

aux innombrables publications incendiaires que chaque heure a vues

naître, depuis l'assemblée des états, ont tellement enflammé les

désirs du peuple, et lui ont donné l'idée de changements si

radicaux, que rien ne le satisferait maintenant de ce que

pourraient faire ou le roi ou la cour. En conséquence, il serait

de la dernière inutilité de faire des concessions, si on n'est pas

fermement résolu non-seulement à les faire observer par le roi,

mais aussi à maintenir le peuple, en s'occupant en même temps de

rétablir l'ordre. Mais la pierre d'achoppement de ce projet, comme

de tous ceux que l'on peut imaginer, comme chacun le sait et le

crie dans les carrefours, c'est la situation des finances qu'il

n'est guère possible de restaurer que par un secours libéral,

accordé par les états, ou par une banqueroute. Il est de notoriété

publique que ce point a été chaudement débattu en conseil.

M. Necker a prouvé que la banqueroute était inévitable, si l'on

rompait avec les états avant que les finances ne fussent en ordre,

et la terreur d'une telle mesure, que pas un ministre n'oserait

prendre sur soi, a été la grande difficulté qui s'est opposée aux

projets de la reine et du comte d'Artois. On a eu recours à un

moyen terme, par lequel on espère se gagner un parti dans la

nation et dépopulariser assez les députés pour s'en débarrasser

ensuite; cette attente sera infailliblement trompée. Si du côté du

peuple on avance que les vices d'un gouvernement suranné rendent

nécessaire l'adoption d'un système nouveau, et qu'il n'y a que les

mesures les plus vigoureuses qui soient susceptibles de mettre la

nation en possession des bienfaits d'un gouvernement libre, on

réplique, de l'autre côté, que le caractère personnel du roi doit

éloigner toute crainte de voir employer la violence; que, sous

quelque régime que ce soit, l'état des finances doit être réglé ou

par le crédit ou par la banqueroute, qu'il faut temporiser pour

gagner, dans les négociations, ce que la force mettrait en

question; qu'en poussant les choses à l'extrême, on s'expose à une

coalition des autres ordres avec l'armée, le parlement et même

cette partie prépondérante du peuple qui désapprouve les excès.

Quand à tout cela on ajoute la possibilité de jeter le pays dans

une guerre civile, avec laquelle on est si familiarisé que son nom

est sur toutes les lèvres, nous devons avouer que, si les communes

refusent obstinément ce qui leur est proposé, elles exposent

d'immenses bienfaits assurés aux hasards de la fortune, qui peut-

être les fera maudire par la postérité, au lieu de faire bénir

leur mémoire comme celle de vrais patriotes qui n'avaient en vue

que le bonheur de leur pays. Les oreilles me bourdonnaient de

politique depuis quelques jours, j'allai m'en refaire à l'Opéra-

Italien. Rien ne valait pour cela la pièce que l'on donnait: la

Villanella rapita, de Bianchi, composition vraiment délicieuse.

Croirait-on que ce même peuple qui naguère n'estimait d'un opéra

que les danses et n'entendait que des orages de cris, suit

maintenant avec passion les mélodies italiennes, les applaudit

avec goût et avec enthousiasme, et cela sans qu'elles empruntent

le secours d'un seul pas! La musique est charmante, élégamment

enjouée, légère et gracieuse; il y a, pour la signora Mandini et

Vigagnoni, un duo de premier mérite. La Mandini est une cantatrice

qui vous fascine: sa voix n'est rien; mais sa grâce, son

expression, son âme, s'harmonisent dans une exquise sensibilité.

Le 25. -- La conduite de M. Necker est sévèrement critiquée, même

parmi ses amis, aussitôt qu'ils sortent d'un certain monde. On

assure positivement que l'abbé Siéyès, MM. Mounier, Chapelier,

Barnave, Turgot, Tourette, Rabaud et autres chefs de partis se

sont presque mis à ses genoux pour qu'il insiste à faite accepter

sa démission, dans la conviction que sa retraite jetterait plus

que toute autre chose le parti de la reine dans des difficultés

infiniment plus graves et plus embarrassantes. Mais sa vanité a

prévalu sur leurs efforts pour lui faire prêter l'oreille aux

paroles insidieuses de la reine, qui a l'air de lui demander grâce

et lui fait croire que lui seul est capable de maintenir la

couronne sur la tête du roi. En même temps qu'il se prête à ces

manoeuvres, contrairement à l'intérêt des amis de la liberté, il

brigue les applaudissements de la populace de Versailles d'une

manière déplorable. Pour aller chez le roi et pour en revenir, les

ministres ne traversent jamais la cour à pied; ce dont M. Necker

s'avisa, quoiqu'il ne l'eût pas fait dans des temps plus

tranquilles, afin de provoquer les louanges, de s'entendre appeler

le Père du peuple, et de traîner sur ses traces une foule immense

qui l'acclame. Presque au même moment que la reine, dans une

entrevue privée, parlait à M. Necker, ainsi que je l'ai dit, elle

recevait les députés de la noblesse, en appelait à leur honneur

pour soutenir les droits de son fils qu'elle leur présentait,

montrant clairement que, si les projets du roi n'étaient pas

vigoureusement soutenus, la monarchie était perdue et la noblesse

engloutie. Tandis que le tumulte soulevé par M. Necker faisait

retentir le château, le roi, se rendant en voiture à Marly,

n'était accueilli que par un lugubre et morne silence, et cela,

après avoir accordé au peuple et à la cause de la liberté plus

qu'aucun de ses prédécesseurs. Telle est la foule, telle

l'impossibilité de la satisfaire dans un moment comme celui-ci,

lorsque l'imagination exaltée pare toutes les chimères des

couleurs enchanteresses de la liberté. Je suis très curieux

d'apprendre le résultat des délibérations qui ont suivi les

premières protestations des communes contre la violence militaire

employée d'une façon à la fois si injustifiable et si peu

judicieuse. Si les propositions du roi étaient venues après le

vote des subsides, et à propos de quelques questions moins

importantes, ce serait autre chose; mais les présenter avant

d'avoir un shilling de voté, ou une mesure prise pour sortir de

cet embarras, change l'affaire du tout au tout. Le soir, la

conduite de la cour est inexplicable et inconséquente: tandis que

par la séance royale on avait tout fait pour maintenir la

séparation des ordres, on a permis à une grande partie du clergé

de se réunir aux communes. Le duc d'Orléans, à la tête de

quarante-sept membres de la noblesse, fait de même: et, autre

preuve de l'instabilité des conseils de la cour, les communes se

sont maintenues dans la grande salle des états, malgré l'exprès

commandement du roi. Le fait est que la séance royale était

contraire à ses sentiments personnels, et que ce n'est qu'avec

beaucoup de difficulté que le conseil la lui avait fait adopter;

aussi, lorsqu'à chaque instant il devenait de plus en plus urgent

de donner des ordres efficaces pour le maintien du système

proposé, il fallut, de nouveau, livrer bataille sur chaque point,

et le projet ne fut que mis en train sans que l'on y persistât.

Voilà ce qu'on en dit, et c'est probablement la vérité. On voit

aisément que mieux aurait valu, pour mille raisons, ne pas prendre

cette mesure, car le gouvernement a perdu tout prestige et toute

énergie, et le peuple va se montrer plus exigeant que jamais.

Hier, à Versailles, la populace a insulté, et même maltraité, les

membres du clergé et de la noblesse connus par leurs efforts pour

maintenir la séparation des ordres. L'évêque de Beauvais a reçu à

la tête une pierre qui l'a presque assommé.[22] On a brisé toutes

les fenêtres chez l'archevêque de Paris, et il a dû changer de

logement; le cardinal de Larochefoucauld a été hué et sifflé. La

confusion est si grande, que la cour ne peut compter que sur les

troupes; encore dit-on maintenant d'une manière positive que, si

ordre est donné aux gardes françaises de faire feu sur le peuple,

ils refuseront. Cela n'étonne que ceux qui ne savent pas combien

ils sont las des mauvais traitements, de la conduite et des

manoeuvres du duc du Châtelet, leur colonel; tant les affaires de

la cour ont été mal menées sous tous les rapports, tant elle a été

malheureuse dans le choix des hommes dont dépendent le plus sa

sûreté et même son existence! Quelle leçon pour les princes qui

souffrent que de vils courtisans, des femmes, des bouffons,

s'emparent d'un pouvoir qui n'offre de sécurité qu'entre les mains

de l'habileté et de la prudence. On affirme que ces troubles ont

été machinés par les meneurs des communes, et quelques-uns payés

par le duc d'Orléans. La confusion du ministère est au comble. --

Le soir, Théâtre-Français: le Comte d'Essex et la Maison de

Molière.

Le 26. -- Chaque moment semble apporter au peuple une nouvelle

ardeur; les réunions du Palais-Royal sont plus nombreuses, plus

violentes et plus audacieuses que jamais, et dans la réunion des

électeurs, convoqués à Paris pour envoyer une députation à

l'Assemblée nationale, grands comme petits ne parlaient de rien

moins que d'une révolution dans le gouvernement et de

l'établissement d'une libre constitution. Ce qu'on entend par

libre constitution n'est pas difficile à deviner: c'est la

République; car les doctrines du temps y tendent de plus en plus

chaque jour; on dit toutefois que l'État doit conserver la forme

monarchique ou que, du moins, il y a besoin d'un roi. On est

étourdi dans les rues par les colporteurs de pamphlets séditieux

et de relations d'événements chimériques dont la commune tendance

est de maintenir le peuple dans la frayeur et l'incertitude. Il

n'y a pas d'exemple d'une nonchalance, d'une stupidité pareilles à

celles de la cour. Le moment demanderait la plus grande décision;

et hier, pendant que l'on discutait s'il serait doge de Venise ou

roi de France, le roi était à la chasse! Jusqu'à onze heures du

soir, et comme nous en avons été informés ensuite, presque

jusqu'au matin le Palais Royal a présenté un spectacle curieux. La

foule était prodigieuse; on faisait partir des pièces d'artifice

de toutes sortes, et tout l'édifice était illuminé; les

réjouissances se faisaient pour célébrer la réunion du duc

d'Orléans et de la noblesse aux communes; elles se joignaient à la

liberté excessive ou plutôt à la licence des orateurs populaires.

Ce bruit, cette agitation, les alarmes excitées un peu auparavant,

ne laissent pas respirer la foule et la préparent singulièrement

pour exécuter les projets, quels qu'ils soient, des meneurs de

l'Assemblée: elle est entièrement contraire aux intérêts de la

cour; des deux côtés, même aveuglement, même infatuation. Tout le

monde comprend aujourd'hui que le projet de la séance royale est

hors de question. Au moment que les communes, averties par la

circonstance insignifiante de leur réunion dans la grande salle

des états, ont soupçonné, de l'hésitation, elles ont méprisé les

autres ordres du roi, les ont regardés comme non avenus et ne

méritant aucune considération jusqu'à ce qu'on les appuyât par des

moyens dont on ne voyait pas trace. Elles ont érigé en maxime que

leur droit s'étendait sur beaucoup plus de choses que n'en a

mentionnées le roi; qu'en conséquence, elles n'accepteront aucune

commission du pouvoir, mais évoqueront tout à elles comme leur

appartenant. Beaucoup de personnes avec lesquelles je m'en suis

entretenu paraissent n'y rien voir d'extraordinaire; mais il me

semble pour moi que de telles prétentions sont également

dangereuses et inadmissibles, et menant tout droit à une guerre

civile, le comble de l'égarement et de la folie, quand les

libertés publiques pourraient certainement être assurées sans

recourir à de telles extrémités. Si les communes revendiquent

toute autorité, quelle puissance y a-t-il dans l'État, hors les

armes, pour repousser leurs empiétements? Elles excitent chez le

peuple des espérances sans bornes; si l'effet ne les suit pas,

tout sera dans le chaos: le roi lui-même, quelles que soient sa

nonchalance, son apathie, son indifférence pour le pouvoir,

prendra l'alarme un jour ou l'autre, et prêtera l'oreille à des

projets auxquels il ne donnerait pas à présent un moment

d'attention. Tout semble indiquer fortement un grand désordre et

des troubles intérieurs, et fait voir qu'il eût été plus sage

d'accepter les ordres du roi: c'est dans cette idée que je quittai

Paris.

Le 27. -- On dirait que l'affaire est terminée et la révolution

complète. Le roi, effrayé par les mouvements populaires, a défait

son oeuvre de la séance royale en écrivant aux présidents de la

noblesse et du clergé se joindre avec leurs ordres aux communes,

donnant ainsi le démenti à ses ordres antérieurs. On lui a

représenté que la disette est si grande dans toutes les parties du

royaume, qu'il n'y avait pas d'excès auxquels le peuple ne fût

capable de se porter; qu'à moitié mort de faim il écouterait

toutes les objections et se tenait, sur le qui-vive pour tous les

mouvements; que Paris et Versailles seraient infailliblement

brûlés; qu'en un mot tous les malheurs suivraient son obstination

à ne pas se départir du plan de la séance royale. Ses

appréhensions l'emportèrent sur les conseils du parti qui l'avait

dirigé ces derniers jours, et il prit celle décision dont

l'importance est telle qu'il ne saura plus maintenant ni où

s'arrêter, ni quoi refuser. Sa position dans la réorganisation du

royaume sera celle de Charles 1er, spectateur impuissant des

résolutions efficaces d'un Long-Parlement. La joie excitée par cet

acte a été infinie, et l'Assemblée se mêlant au peuple s'est

empressée de se rendre au château; les cris de: Vive le roi!

Auraient pu s'entendre de Marly. Le roi et la reine se montrèrent

aux balcons et furent reçus par des clameurs enthousiastes, ceux

qui dirigeaient ce mouvement connaissant bien mieux la valeur des

concessions que ceux qui les avaient faites. J'ai parlé

aujourd'hui avec plusieurs personnes, et parmi elles plusieurs

nobles, non sans m'étonner de leur voir entretenir l'idée que

cette union n'est que pour la vérification des pouvoirs et la

confection de la constitution, nouveau terme qu'ils ont adopté

comme si leur nouvelle constitution était un pudding que l'on

fasse d'après une recette. Je leur ai demandé en vain où est le

pouvoir qui les séparera ensuite si les communes n'y veulent pas

consentir, chose probable, puisque cet arrangement met toute

l'autorité dans leurs mains. J'ai fait appel en vain, pour les

persuader, au témoignage des chefs de l'Assemblée qui, dans leurs

pamphlets font bon marché de la constitution anglaise, parce que

le pouvoir de la couronne et des lords y restreint de beaucoup

celui des communes. Le résultat me paraît si évident qu'il n'y a

aucune difficulté à le prédire: tout pouvoir réel passera

désormais aux communes. Après avoir excité les espérances du

peuple dans l'exercice qu'elles en feraient, elles seront

incapables de s'en servir avec modération; la cour ne se résignera

pas à se voir lier les mains; la noblesse, le clergé, les

parlements et l'armée, menacés d'anéantissement, se réuniront pour

la défense commune; mais comme un tel accord demande du temps pour

s'établir, ils trouveront le peuple armé, d'où une guerre civile

sanglante devra suivre. Cette opinion, je l'ai manifestée plus

d'une fois sans trouver quelqu'un qui s'y ralliât.[23] À tout

hasard, le vent est tellement en faveur du peuple, et la conduite

de la cour est si faible, si indécise, si aveugle, qu'il arrivera

peu de chose que l'on ne puisse dater de ce moment. De la vigueur

et du savoir-faire eussent tourné les chances du côté de la cour,

car la grande majorité de la noblesse du royaume, le haut clergé,

les parlements et l'armée soutenaient la couronne; son abandon de

la seule marche qui assurât son pouvoir laisse place à toutes les

exigences. Le soir, les feux d'artifice, les illuminations, la

foule et le bruit ont été croissants au Palais-Royal: la dépense

doit être énorme, et cependant personne ne sait de source certaine

par qui elle est supportée. On donne dans les boutiques autant de

pétards et de serpenteaux pour douze sous qu'on en aurait eu pour

cinq livres en temps ordinaire. Nul doute que ce ne soit aux frais

du duc d'Orléans. On tient ainsi le peuple dans une perpétuelle

fermentation, toujours assemblé, toujours prêt à se jeter dans les

hasards lorsqu'il y sera appelé par les hommes auxquels il a

confiance. Naguère il aurait suffi d'une compagnie de Suisses pour

étouffer tout cela, a présent il faudrait un régiment mené avec

vigueur; dans quinze jours, c'est à peine si une armée y réussira.

Au théâtre, mademoiselle Contat m'a enchanté dans le Misanthrope

de Molière. C'est vraiment une grande actrice, réunissant

l'aisance, la grâce, le port, la beauté, à l'esprit et à l'âme.

Molé a joué Alceste d'une manière admirable. Je ne prendrai pas

congé du Théâtre-Français sans lui donner encore une fois la

préférence sur tout ce que j'ai vu.

Je quitterai Paris, toutefois, heureux de l'assurance que les

représentants du peuple ont sans conteste dans leurs mains le

pouvoir d'améliorer tellement la constitution du pays, que

désormais les grands abus y soient, sinon impossibles, au moins

d'une extrême difficulté à établir; que, par conséquent, ils

fonderont une liberté politique entière, et s'ils y réussissent,

qu'ils mettront à profit mille occasions de doter leurs

compatriotes du bienfait inappréciable de la liberté civile.

L'état des finances place en fait le gouvernement sous la

dépendance des états et assure ainsi leur périodicité. D'aussi

grands bienfaits répandront le bonheur chez vingt-cinq millions

d'hommes, idée noble et encourageante qui devrait animer tout

citoyen du monde, quels que soient son état, sa religion, son

pays. Je ne me permettrais pas un instant de croire que les

représentants puissent jamais assez oublier leurs devoirs envers

la nation française, l'humanité, leur propre honneur, pour que des

vues impraticables, des systèmes chimériques, de frivoles idées

d'une perfection imaginaire, arrêtent leurs progrès et détournent

leurs efforts de la voie certaine pour engager dans les hasards

des troubles les bienfaits assurés qu'ils ont en leur puissance.

Je ne concevrai jamais que des hommes ayant sous la main une

renommée éternelle, jouent ce riche héritage sur un coup de dés,

au risque d'être maudits comme les aventuriers les plus effrénés

qui aient jamais fait honte à l'humanité. Le duc de Liancourt

ayant une collection de brochures, puisqu'il achète tout ce qui se

publie sur les affaires présentes, et entre autres les cahiers de

tous les districts et villes de France pour les trois ordres, il y

avait pour moi un grand intérêt de parcourir tous ces cahiers,

dans la certitude d'y trouver l'énumération des griefs des trois

ordres et l'indication des améliorations à apporter au

gouvernement et à l'administration. Les ayant tous parcourus la

plume à la main pour en faire des extraits, je quitterai Paris

demain.

Le 28. -- M'étant pourvu d'un cabriolet français (ce qui répond à

notre gig) et d'un cheval, je me mis en route après avoir pris

congé de mon excellent ami M. Lazowski, dont l'inquiétude sur le

sort de son pays m'inspirait autant de respect pour son caractère

que les mille attentions que chaque jour je recevais de lui

m'avaient donné de raisons pour l'aimer. Ma bonne protectrice, la

duchesse d'Estissac, eut la bonté de me faire promettre de revenir

chercher l'hospitalité dans son hôtel, au terme du voyage que

j'allais entreprendre. Je ne me souviens pas du nom de l'endroit

où je dînai en allant à Nangis; mais c'est une station de poste, à

gauche, un peu à l'écart de la route. Il n'y avait qu'une mauvaise

chambre avec des murailles nues. Le temps était froid et le feu me

manquait; car, à peine fut-il allumé, qu'il fuma d'une façon

insupportable. Cela me mit d'effroyable humeur. Je venais de

passer quelque temps à Paris, au milieu de l'ardeur, de l'énergie

et de l'animation d'une grande révolution; dans les moments que ne

remplissaient pas les préoccupations politiques, je jouissais des

ressources de conversations libérales et instructives, de

l'amusement du premier théâtre du monde, et les accents

enchanteurs de Mandini m'avaient tour à tour consolé ou charmé

pendant des instants trop fugitifs. Le brusque changement de tout

cela contre une chambre d'auberge, et d'auberge française,

l'ignorance de chacun sur les événements d'alors qui le

regardaient au plus haut point, la circonstance aggravante de

manquer de journaux avec une presse bien plus libre qu'en

Angleterre, formaient un tel contraste que le coeur me manqua. À

Guignes, un maître de danse ambulant faisait sauter avec sa

pochette quelques enfants de marchands; pour soulager ma

tristesse, j'assistai à leurs plaisirs innocents, et je leur

donnai, avec une munificence grande, quatre pièces de douze sous

pour acheter un gâteau, ce qui les remplit d'une nouvelle ardeur;

mais mon hôte, le maître de poste, fripon hargneux pensa que,

puisque j'étais si riche, il en devait avoir sa part, et me fit

payer neuf livres dix sous pour un poulet maigre et coriace, une

côtelette, une salade et une bouteille de mauvais vin. Une si

basse et si pillarde disposition ne contribua pas à me remettre de

bonne humeur. -- 30 milles.

Le 29 -- Nangis. Le château appartient au marquis de Guerchy, qui,

l'an dernier, à Caen, m'avait fait promettre, par ses instances

amicales, de passer quelques jours ici. Une maison presque remplie

d'hôtes, dont quelque-uns fort agréables, l'ardeur de

M. de Guerchy pour la culture, et l'aimable naïveté de la marquise

sur ce point comme sur ceux de la politique et de la vie commune,

étaient ce qu'il fallait pour me relever. Mais je me trouvai dans

un cercle de politiques avec lesquels je ne pus m'accorder que sur

une chose, les souhaits d'une liberté indestructible pour la

France; quant aux moyens de l'obtenir, nous étions aux pôles

opposés. Le chapelain du régiment de M. de Guerchy, qui a ici une

cure et que j'avais connu à Caen, M. l'abbé de ..., se montrait

particulièrement très porté pour ce que l'on appelle la

régénération du royaume, impossible d'entendre par cela, suivant

ses explications, autre chose qu'une perfection théorique de

gouvernement, douteuse à son point de départ, risquée dans son

développement et chimérique quant à ses fins. Elle m'a toujours eu

l'air suspect, parce que tous ses avocats, depuis les meneurs de

l'Assemblée nationale dans leurs pamphlets jusqu'aux messieurs qui

me faisaient actuellement son panégyrique, affectaient tous de

faire bon marché de la constitution anglaise en ce qui touche à la

liberté. Comme elle est, sans aucun doute et selon leurs propres

aveux, la meilleure que le monde ait encore vue, ils déclarent en

appeler de la pratique à la théorie, chose très admissible

(toutefois avec précaution) dans une question de science; mais

qui, pour l'établissement de l'équilibre des nombreux intérêts

d'un grand royaume, des garanties de la liberté de vingt-cinq

millions d'hommes, me partait être le comble de l'imprudence, la

quintessence de l'égarement. Mes arguments roulaient sur la

constitution anglaise: «Acceptez-la, disais-je, en bloc; c'est

l'affaire d'un tour de scrutin; votre représentation égale et

réelle pour tous a fait disparaître sa plus grande imperfection;

quant au reste, dont l'importance est minime, modifiez-la, mais

prudemment; car ce n'est qu'ainsi que l'on touche à une charte

qui, dès son établissement, a procuré le bonheur à une grande

nation, la grandeur à un peuple que la nature avait fait petit,

mais qui, à force de copier humblement ses voisins, s'est rendu

dans un siècle le rival des nations les plus illustres dans ces

arts qui embellissent la vie humaine, et maître de toutes dans

ceux qui contribuent à son bien-être.» On louait mon attachement à

ce que je pensais être la liberté; en répondant que le roi de

France ne devait pas apposer son veto à la volonté de la nation,

que l'armée devait être entre les mains des provinces, et cent

idées également absurdes et impraticables.

Tels sont cependant les sentiments que la cour a tout fait pour

répandre dans le pays, car, la, postérité le croira-t-elle?

Pendant que la presse fourmillait de publications incendiaires

tendant à prouver les bienfaits d'un chaos théorique et d'une

licence spéculative, on n'a pas employé un seul écrivain de talent

à réfuter leur doctrine, en vogue et à les confondre; on ne s'est

pas donné la moindre peine pour faire circuler des oeuvres d'une

autre couleur. À ce propos, je dois dire que quand la cour vit que

les états ne pouvaient plus être convoqués sous leur ancienne

forme, qu'il fallait en conséquence procéder à de grandes

innovations, elle aurait dû prendre notre constitution pour

modèle, rassembler le clergé et la noblesse dans une seule chambre

et mettre un trône pour le roi quand il s'y fût rendu; réunir tes

communes dans une autre salle, puis faire vérifier par chacune

d'elles les pouvoirs de ses membres Dans le cas d'une séance

royale, on aurait invité les communes à paraître à la barre de la

chambre haute, où des sièges leur eussent été préparés. Dans

l'édit de leur constitution, le roi aurait dû copier l'Angleterre

assez pour éviter ces discussions préliminaires sur les formes à

suivre dans les débats, qui, en France, ont pris deux mois et

laissé aux imaginations ardentes du peuple le temps de travailler.

De telles mesures auraient permis de faire face, dans les

meilleures conditions possibles, aux changements ou événements

imprévus qui seraient venus à se produire.

Le château de mon ami est considérable et mieux bâti qu'on ne le

faisait en Angleterre à la même époque, il y a deux cents ans; je

crois que cette supériorité était générale en France dans tous les

arts. On y était, j'en suis presque sûr, du temps de Henri IV,

bien plus avancé que nous pour les villes, les maisons, les rues,

les chemins, bref en toute chose. Grâce à la liberté, nous sommes

parvenus à changer de rôle avec les Français. Comme tous les

châteaux que j'ai vus dans ce pays, celui-ci touche à une ville;

il en forme même une extrémité; mais l'arrière-façade, donnant sur

de belles plantations, sans aucune vue de bâtiments, a tout à fait

l'air de la campagne. Le marquis actuel a formé là une pelouse

avec des sentiers sablés et sinueux, et d'autres embellissements

pour l'encadrer. On y fait les foins, et le marquis, M. l'abbé et

quelques autres montèrent avec moi sur la meule pour que je leur

montrasse à l'arranger et le tasser. Des politiques aussi ardents,

quelle merveille que la meule n'ait pas pris feu! -- Nangis est

assez près de Paris pour que le peuple s'occupe de ce qui s'y

passe; le perruquier qui m'accommodait ce matin m'a dit que chacun

était résolu à ne pas payer les taxes si l'Assemblée l'ordonnait

ainsi. «Mais les soldats, n'auront-ils rien à dire? -- Non,

monsieur, jamais; soyez assuré comme nous que les soldats français

ne tireront jamais sur le peuple, et puis le feraient-ils, que

mieux vaut mourir d'une balle que de faim.» Il me traça un affreux

tableau de la misère du peuple: des familles entières étaient dans

le plus grand dénûment; ceux qui ont de l'ouvrage n'en retirent

pas le profit nécessaire à les nourrir; beaucoup d'autres,

trouvent même de la difficulté à se procurer cet ouvrage. Je

demandai à M. de Guerchy si c'était vrai; effectivement. Les

magistrats ont défendu à la même personne d'acheter plus de deux

boisseaux de blé dans le même marché, par crainte d'accaparement.

Le sens commun montre que ces mesures tendent directement à

accroître le mal, mais il est inutile de discuter avec des

personnes dont les idées sont irrévocablement arrêtées.

Aujourd'hui, jour de marché, j'ai vu le froment se vendre sous

l'empire de ces règlements; un piquet de dragons se tenait au

centre de la place pour prévenir les troubles. D'ordinaire le

peuple se querelle avec les boulangers, prétendant que le prix

qu'ils demandent est au-dessus du cours; de ces mots il passe aux

voies de fait, soulève une émeute et se sauve emportant sans

bourse délier et le blé et le pain. C'est ce qui est arrivé à

Nangis et en plusieurs endroits; la conséquence fut que boulangers

et fermiers refusèrent de s'y rendre jusqu'à ce que la disette fût

à son comble; alors les céréales durent s'élever à un taux énorme,

ce qui augmenta le mal et nécessita vraiment la présence des

soldats pour rassurer les pourvoyeurs du marché. J'ai interrogé

madame de Guerchy sur les dépenses de la vie; notre ami M. l'abbé

était de cette conversation, et il en résulte que pour habiter un

château comme celui-ci, avec six domestiques mâles, cinq

servantes, huit chevaux, entretenir un jardin, etc., etc., tenir

table ouverte, recevant quelque société, sans jamais aller à

Paris, il faut environ mille louis de revenu. En Angleterre, ce

serait deux mille. Il y a donc entre les modes de vie, et non pas

entre le prix des choses, cent pour cent de différence. Il y a des

gentilshommes qui vivent ici pour 6 à 8000 liv. (262 à 320 liv.

st.) avec deux domestiques, deux servantes, trois chevaux et un

cabriolet; en Angleterre, il y en a qui mènent le même train, mais

ce sont des prodigues.

Parmi les voisins qui visitaient Nangis se trouvaient M. Trudaine

de Montigny et sa jeune et jolie femme. Ils ont un beau château à

Montigny et un domaine donnant un revenu de 4000 louis. Cette dame

était une demoiselle de Cour-Breton, nièce de M. de Calonne; elle

avait dû épouser le fils de M. de Lamoignon, mais elle y avait la

plus grande répugnance. Trouvant que les refus ordinaires ne lui

servaient de rien, elle se résolut à en donner un qui ne laissât

aucune réplique: elle se rendit à l'église, selon les ordres de

son père, mais là elle répondit un non solennel au lieu du oui

qu'on attendait; elle s'en fut ensuite à Dijon, d'où elle ne

bougea pas; le peuple la salua de ses acclamations pour avoir

refusé de s'allier avec la cour plénière; partout on loua très

fort sa fermeté. Il y avait aussi M. de la Luzerne, neveu de

l'ambassadeur de France à Londres, qui voulut bien m'informer dans

un anglais pitoyable qu'il avait pris des leçons de boxe de

Mendoza. Personne ne serait bien venu à dire qu'il a voyagé sans

profit. Est-ce que le duc d'Orléans, lui aussi, aurait appris à

boxer? Mauvaises nouvelles de Paris; le trouble s'accroît; les

alarmes sont telles que la reine a fait appeler le maréchal de

Broglie dans le cabinet du roi; il y a eu plusieurs conférences;

le bruit court qu'une armée va être réunie sous son commandement.

Cela peut être indispensable, mais quelle triste conduite que d'en

être arrivé là!

2 juillet. -- Meaux. M. de Guerchy a eu la bonté de me reconduire

jusqu'à Coulommiers; j'avais une lettre pour M. Anvée Dumée. De

Rosoy à Maupertuis, le pays est varié par des bois, animé par des

villages et des fermes isolées se répandant çà et là comme auprès

de Nangis. Maupertuis semble avoir été la création du marquis de

Montesquiou, qui possède ici un très beau château construit

d'après ses propres plans, un grand jardin anglais fait par le

jardinier du comte d'Artois et la ville; tout cela est son oeuvre.

Le jardin m'a fait plaisir à voir. On a tiré bon parti d'un cours

d'eau assez fort et de plusieurs sources jaillissant sur le

domaine; elles ont été bien dirigées, et l'ensemble fait preuve de

goût. L'application d'une de ces sources au potager est

excellente: elle circule en zigzag sur un canal pavé, formant de

temps en temps des bassins pour l'arrosement; on pourrait très

aisément la conduire alternativement sur chaque planche, comme en

Espagne. C'est une suggestion d'une utilité réelle pour ceux qui

créeront des jardins en pente, car l'arrosage au moyen d'arrosoirs

ou de seaux est misérable, comparé à cette méthode infiniment plus

efficace. Je ne reprocherai à ce jardin que d'être trop près de la

maison, d'où l'on ne devrait rien avoir en vue que des gazons et

quelques bouquets d'arbres. Une plantation convenable pourrait

cacher la route. Celle-ci, du reste, jusqu'à Coulommiers, a été

admirablement construite en pierres cassées fin comme du gravier,

sous les ordres de M. de Montesquiou, et en partie à ses frais.

Avant d'en finir avec ce gentilhomme, j'ajouterai que sa famille

est la seconde de France, et même la première selon ceux qui

admettent ses prétentions, car elle croit remonter aux d'Armagnac,

descendance incontestable de Charlemagne. Le roi actuel, quand il

signait des actes se rapportant à cette famille, et semblant

admettre ce fait ou y faire allusion, remarquait que, par sa

signature, il reconnaissait un de ses sujets comme de meilleure

maison que lui-même. Mais on s'accorde généralement à laisser le

premier rang aux Montmorency, d'où sortent les ducs de Luxembourg

et de Laval et le prince de Robec. M. de Montesquiou est député

aux états, un des quarante de l'Académie française, à cause de

quelques écrits qu'il a publiés, et en outre premier officier de

Monsieur, frère du roi, ce qui lui vaut 100 000 liv. par an (4375

l. st.). Dîner avec M. et madame Dumée: la conversation, comme

dans toutes les villes de province, ne roule presque que sur la

cherté des grains. Il y avait eu marché hier, et émeute malgré la

présence des troupes; le blé vaut 46 liv. (2 l. 3 d.) le septier

ou demi-quarter, quelquefois plus. -- Meaux. -- 32 milles.

Le 3. -- Meaux ne se trouvait guère sur mon chemin, mais le

district qui l'entoure, la Brie, est si célèbre pour sa fertilité,

que je ne pouvais passer sans la voir. J'avais des lettres pour

M. Bernier, grand fermier du pays, à Chauconin, près Meaux, et

pour M. Gibert, de Neufmoutier, grand cultivateur qui a fait,

comme son père, une fortune considérable dans l'agriculture. Le

premier n'était pas chez lui; je trouvai le second très

hospitalier et très disposé à me fournir tous les renseignements

que je désirais. Il a élevé une maison belle et commode avec des

bâtiments d'exploitation conçus largement et solidement

construits. J'étais heureux de voir une telle fortune due tout

entière à la charrue. Il ne me laissa pas ignorer qu'il était

noble, exempt de tailles, et jouissait du privilège de la chasse,

son père ayant acheté la charge de secrétaire du roi; mais, homme

sage ayant tout, il vit en fermier. Sa femme apprêta la table, et

son régisseur, la fille de laiterie, etc., etc., prirent place

avec nous. Voilà de vraies façons campagnardes; elles sont très

convenables et ne menacent pas, comme les airs à prétention de

petits gentilshommes, de dévorer une fortune pour satisfaire à une

fausse honte et à de sottes vanités. La seule chose à laquelle je

trouve à redire, c'est la construction d'une habitation bien au

delà de sa manière de vivre, et qui ne peut avoir pour effet que

d'induire un de ses successeurs à des dépenses qui dissipent ses

épargnes et celles de son père. Cela serait sûr en Angleterre; en

France, il y a moins de danger.

Le 4. -- Gagné Château-Thierry en suivant le cours de la Marne. Le

pays est agréablement varié, et offre assez d'accidents de terrain

pour former toujours tableau, s'il s'y trouvait des haies.

Château-Thierry est magnifiquement placé sur cette rivière. Il

était cinq heures quand j'y arrivai, et dans un moment si plein

d'intérêt pour la France et même pour l'Europe, je désirais lire

un journal. Je demandai un café; il n'y en avait pas dans la

ville. On compte ici deux paroisses et quelques milliers

d'habitants, et il n'y a pas un journal pour le voyageur dans un

moment où tout devrait être inquiétude! Quel abrutissement, quelle

pauvreté, quel manque de communications! À peine si ce peuple

mérite d'être libre; le moindre effort vigoureux pour le maintenir

en esclavage serait couronné de succès. Celui qui s'est habitué à

voir, en parcourant l'Angleterre, la circulation rapide et

énergique de la richesse, de l'activité, de l'instruction, ne

trouve pas de mots assez forts pour peindre la tristesse et

l'abrutissement de la France. Tout aujourd'hui j'ai suivi une des

plus grandes routes à trente milles de Paris; je n'ai cependant

pas vu de diligence; je n'ai rencontré qu'une voiture de personne

aisée et rien davantage qui y ressemblât. -- 30 milles.

Le 5. -- Mareuil. La Marne, large d'environ vingt-cinq perches

anglaises, coule à droite dans une riche vallée. Le pays est

accidenté, souvent agréable; des hauteurs on en a une belle vue de

la rivière. Mareuil est la résidence de M. Leblanc, dont

M. de Broussonnet m'avait parlé fort avantageusement, surtout par

rapport à ses moutons d'Espagne et à ses vaches de Suisse. C'était

lui aussi sur lequel je comptais pour mes renseignements touchant

les fameux vignobles d'Épernay, qui produisent le meilleur

champagne. Quel fut mon désappointement quand j'appris de ses

domestiques qu'il était allé à neuf lieues de là pour ses

affaires: «Madame Leblanc y est-elle? -- Non, elle est à Dormans.»

Mes exclamations de dépit furent interrompues par l'arrivée d'une

fort jolie jeune personne qui n'était autre que mademoiselle

Leblanc. «Maman sera ici à dîner, et papa ce soir; si vous lui

voulez parler, veuillez bien l'attendre.» Quand la persuasion

prend d'aussi gracieuses formes, il n'est pas facile de lui

résister. Il y a dans la manière de faire les choses un tour qui

vous y laisse indifférent on vous y fait prendre intérêt.

L'enjouement naturel et la simplicité de mademoiselle Leblanc me

firent attendre patiemment le retour de sa mère, en me disant à

part moi: «Vous ferez, mademoiselle, une excellente fermière.»

Madame Leblanc approuva la naïve hospitalité de sa fille, et

m'assura que son mari arriverait le lendemain de bon matin; car

elle lui dépêchait un exprès pour ses propres affaires. Le soir,

nous soupâmes avec M. B..., mari d'une nièce de M. Leblanc, qui

demeure dans le même village. Si l'on ne fait qu'y passer, Mareuil

semble un hameau de petits fermiers entouré des chaumières de

leurs ouvriers, et la première idée qui vienne, c'est la tristesse

qu'il y aurait à y être banni pour la vie. Qui croirait y

rencontrer deux familles à leur aise? Trouver dans l'une

mademoiselle Leblanc chantant en s'accompagnant sur le sistre;

dans l'autre la jeune et belle madame B ... jouant sur un

excellent piano-forte anglais? Nous avons comparé le prix de la

vie en Champagne et en Suffolk: cent louis dans le premier pays en

valent cent quatre-vingts dans l'autre, ce que je crois exact. À

son retour, M. Leblanc a satisfait à toutes mes demandes de la

façon la plus obligeante et m'a donné des lettres pour les

propriétaires des crus les plus célèbres.

Le 7. -- Épernay, vins fameux. J'étais recommandé à M. Parétilaine

(Parctelaine), un des plus grands négociants d'ici, qui, avec deux

autres messieurs, eut la bonté d'entrer dans de grands détails sur

le profit et le produit des vignes. L'hôtel de Rohan est très bon;

je m'y régalai, pour quarante sous, d'une bouteille d'excellent

vin mousseux, que je bus à la prospérité de la vraie liberté en

France. -- 12 milles.

Le 8. -- Aï. Petit village non loin de la route de Reims, très

fameux par ses vins. J'avais une lettre pour M. Lasnier, qui a

soixante mille bouteilles de champagne dans ses caves. Par

malheur, il n'était pas chez lui. M. Dorsé en a de trente à

quarante mille. Tout le long du chemin, la moisson avait mauvaise

apparence, non point à cause d'une forte gelée, mais des froids de

la semaine dernière.

Arrivé à Reims à travers les cinq milles de forêts couronnant les

hauteurs qui séparent le vallon d'Épernay de la grande plaine de

Reims. Le premier coup d'oeil de cette ville, au moment où l'on

commence à descendre, est magnifique. La cathédrale s'élève d'un

air majestueux, et l'église Saint-Remy termine noblement la ville.

Ces aspects de cités sont communs en France; mais, à l'entrée,

vous ne trouvez plus qu'une confusion de ruelles étroites, sales,

tortueuses et sombres. À Reims, c'est autre chose, les rues sont

presque toutes droites, larges et bien bâties; elles vont de pair

avec tout ce que je connais de mieux sous ce rapport, et l'hôtel

de Moulinet est si grand et si bien servi, qu'il ne détruit pas le

plaisir causé par les choses agréables que l'on a vues, en

provoquant des sensations toutes contraires chez le voyageur, ce

qui est trop souvent le cas dans les hôtels français. On me servit

à dîner une bouteille d'excellent vin. Je suppose que l'air

condensé (fixed air) est bon pour les rhumatismes, car j'en

ressentais quelques atteintes avant d'entrer dans cette province,

mais le champagne mousseux les a fait complètement disparaître.

J'avais des lettres pour M. Cadot aîné, grand manufacturier et

propriétaire d'une vigne étendue qu'il cultive lui-même; à ces

deux titres, je devais faire fond sur lui. Il me reçut très

courtoisement, répondit à mes demandes et me montra sa fabrique.

La cathédrale est grande, mais me frappe moins que celle d'Amiens;

elle est cependant richement sculptée, et a de beaux vitraux. On

me montra l'endroit où les rois sont couronnés. On entre dans

Reims et on en sort par de superbes portes de fer très élégantes;

pour ces décorations publiques, ces promenades, etc., etc., les

villes de France sont bien supérieures à celles d'Angleterre. Fait

halte à Sillery, pour visiter les propriétés du marquis de ce nom;

c'est un des plus grands propriétaires de vignes de toute la

Champagne: il en a 180 arpents. Ce ne fut qu'en y arrivant que je

sus que ce gentilhomme était le mari de madame de Genlis[24];

j'appelai toute mon effronterie à l'aide, pour me présenter au

château s'il y avait quelqu'un: je n'aurais pas voulu passer

devant la porte de cette femme, que ses écrits ont rendue si

célèbre, sans lui rendre visite. En conscience, la Petite Loge où

je couchai est une assez mauvaise auberge, sans que cette

réflexion en vînt décupler les ennuis; toutefois, l'absence de

monsieur et madame mit fin à mes inquiétudes et à mes souhaits. Le

marquis est aux états généraux. -- 28 milles.

Le 9. -- Traversé jusqu'à Châlons un pauvre pays et de pauvres

récoltes. M. de Broussonnet m'avait recommandé à M. Sabbatier,

secrétaire de l'Académie des sciences; mais il était absent. À

l'auberge, l'officier d'un régiment en route sur Paris m'adressa

la parole en anglais. -- Il l'avait, dit-il, appris en Amérique,

damme! Il avait pris lord Cornwallis, damme! Le maréchal de

Broglie était nommé commandant en chef d'une armée de 50 000

hommes, réunie autour de Flétris, il le fallait; le tiers état

perdait la tête, il avait besoin d'une salutaire correction; ne

veulent-ils pas établir une république, c'est absurde! -- Pardon,

répliquai-je, pourquoi donc vous battiez-vous en Amérique? Pour le

même motif, ce me semble. Ce qui était bon pour les Américains,

serait-il si mauvais pour les Français? -- Aye, damme! Vous voulez

vous venger, vous autres Anglais! -- Certainement, ce n'est pas

une mauvaise occasion. Pourrions-nous suivre un meilleur exemple

que le vôtre? -- Il me questionna ensuite beaucoup sur ce qui se

pensait et se disait chez nous de ces affaires: et j'ajouterai que

j'ai rencontré chez presque tout le monde cette même idée: «Les

Anglais doivent bien jouir de notre confusion.» On sent vivement

qu'on le mérite. -- 12 1/2 milles.

Le 10. -- Ove (Aauve). -- Traversé Courtisseau, petit village avec

grande église et un beau cours d'eau que l'on ne songe pas à

utiliser pour les irrigations. Maisons à toits plats et saillants

comme ceux que l'on voit de Pau à Bayonne. Sainte-Menehould.

Affreuse tempête après un jour d'une chaleur dévorante, la pluie

était si forte, que c'est à peine si je pus trouver l'abbé Michel,

auquel j'étais recommandé. Chez lui, les éclairs incessants ne

nous laissaient pas moyen de nous entretenir, car toutes les

femmes de la maison vinrent se réfugier dans la chambre où nous

nous tenions, sans doute pour chercher la protection de l'abbé;

aussi pris-je le parti de m'en aller. Le vin de Champagne, qui

valait 40 sous à Reims, vaut 3 fr. ici et à Châlons; il est

exécrable, voilà qui met fin à mon traitement pour les

rhumatismes. -- 25 milles.

Le 11. -- Traversé les Islettes, ville (je devrais dire amas de

boue et de fumier), avec un aspect nouveau qui semble, ainsi que

la physionomie des gens, indiquer une terre non française. -- 25

milles.

Le 12. -- En montant une côte à pied pour ma jument, je fus

rejoint par une pauvre femme, qui se plaignit du pays et du temps;

je lui en demandai les raisons. Elle me dit que son mari n'avait

qu'un coin de terre, une vache et un pauvre petit cheval:

cependant il devait comme serf à un seigneur un franchard (42 lb.)

de froment et trois poulets, à un autre quatre franchards

d'avoine, un poulet et un sou, puis venaient de lourdes tailles et

autres impôts. Elle avait sept enfants, et le lait de la vache

était tout employé à la soupe. -- Mais pourquoi, au lieu d'un

cheval, ne pas nourrir une seconde vache? -- Oh! Son mari ne

pourrait pas rentrer si bien ses récoltes sans un cheval, et les

ânes ne sont pas d'un usage commun dans le pays. On disait, à

présent, qu'il y avait des riches qui voulaient faire quelque

chose pour les malheureux de sa classe; mais elle ne savait ni qui

ni comment. Dieu nous vienne en aide, ajouta-t-elle, car les

tailles et les droits nous écrasent... -- Même d'assez près on lui

eût donné de 60 à 70 ans, tant elle était courbée et tant sa

figure était ridée et endurcie par le travail; elle me dit n'en

avoir que 28. Un Anglais qui n'a pas quitté son pays ne peut se

figurer l'apparence de la majeure partie des paysannes en France:

elle annonce, à première vue, un travail dur et pénible; je les

crois plus laborieuses que les hommes, et la fatigue plus

douloureuse encore de donner au monde une nouvelle génération

d'esclaves venant s'y joindre, elles perdent, toute régularité de

traits et tout caractère féminin. À quoi attribuerons-nous cette

différence entre la basse classe des deux royaumes? Au

gouvernement. -- 23 milles.

Le 13. -- Quitté Mar-le-Tour (Mars-la-Tour) à 4 heures du matin;

le berger du village sonnait son cor, et rien n'était plus drôle

que de voir chaque porte vomir ses moutons et ses porcs,

quelquefois des chèvres; le troupeau se grossissant à chaque pas.

Moutons misérables et porcs à dos géométriques, formant de grands

segments de très petits cercles. Il doit y avoir ici abondance de

communaux; mais, si j'en juge par les animaux, ils doivent être

terriblement surchargés. -- Une des villes les plus fortes de

France, on passe trois ponts-levis; l'eau que l'on a à discrétion

joue un aussi grand rôle que les ouvrages fortifiés. La garnison

ordinaire est de 10 000 hommes, elle est plus faible maintenant.

Visité M. de Payen, secrétaire de l'Académie des sciences; il me

demanda mon plan, que je lui expliquai; puis il me remit à quatre

heures après midi à l'Académie, où il y avait séance, en me

promettant de me présenter à quelques personnes qui répondraient à

mes questions. Je m'y trouvai: c'était une réunion hebdomadaire.

M. Payen me présenta aux membres, et ils eurent la bonté de

délibérer sur mes demandes et d'en résoudre plusieurs, avant de

procéder à leurs affaires privées. Il est dit dans l'Almanach des

Trois-Évechés, 1789, que cette Académie a l'agriculture pour but

principal; je feuilletai la liste des membres honoraires pour voir

quels hommages elle avait rendus aux hommes de ce temps qui ont le

plus servi cet art. Je trouvai un Anglais, Dom Cowley, de Londres.

Quel peut être ce Dom Cowley? -- Dîné à table d'hôte avec sept

officiers, de la bouche desquels, dans un moment si décisif et

quand la conversation est aussi libre que la presse, il n'est pas

sorti une parole dont je donnerais un fétu; ils n'ont pas abordé

de sujet plus important qu'un habit ou un petit chien. Avec eux il

n'y a qu'absurdité et libertinage; avec les marchands, un silence

morne et stupide. Prenez tout en bloc, vous trouverez plus de bon

sens en une demi-heure en Angleterre qu'en six mois en France. Le

gouvernement! Toujours, en tout, le gouvernement! -- 15 milles.

Le 14. -- Il y a un cabinet littéraire à Metz, dans le genre de

celui que j'ai décrit à Nantes, mais sur une moins grande échelle;

tout le monde y est admis pour lire ou causer, moyennant 4 sous

par jour. Je m'y rendis en hâte et trouvai les nouvelles de Paris

fort intéressantes, tant celles que donnaient les journaux que

d'autres que je tins d'un monsieur que j'y rencontrai. Versailles

et Paris sont environnés de troupes: il y a déjà 35 000 hommes;

20 000 sont en marche; on rassemble un grand parc d'artillerie, et

tout se prépare pour la guerre. Cette concentration a fait hausser

le prix des vivres, et le peuple ne distingue pas aisément les

achats pour le compte de l'armée de ceux qu'il croit faits pour le

compte des accapareurs. Le désespoir s'empare de lui, aussi le

désordre est extrême dans la capitale. Un monsieur, d'un jugement

excellent, et très considéré, à en croire les égards qu'on avait

pour lui, déplorait de la façon la plus touchante la situation de

son pays dans un entretien que nous eûmes à ce sujet; il considère

la guerre civile comme inévitable. «Il n'y a pas à en douter,

ajoutait-il, la cour, ne pouvant s'accorder avec l'Assemblée,

voudra s'en débarrasser; la banqueroute s'ensuivra, puis la

guerre, et ce n'est qu'avec des flots de sang qu'on peut espérer

établir une libre constitution: il faut cependant qu'elle

s'établisse, car le vieux gouvernement est rivé à des abus

désormais insupportables. Il convenait avec moi que les

propositions de la séance royale, quoique loin d'être tout à fait

satisfaisantes, pouvaient cependant servir de base à des

négociations qui eussent assuré par degrés «tout ce que l'épée,

même la plus triomphante, peut conquérir. La bourse est tout;

habilement tenue avec un gouvernement nécessiteux comme le nôtre,

elle obtiendrait de lui tout ce que l'on souhaite. Quant à la

guerre, Dieu sait ce qu'il en sortira; son bonheur même peut nous

ruiner: la France peut, aussi bien que l'Angleterre, nourrir un

Cromwell dans son sein.»

Metz est la ville où j'ai vécu au meilleur marché sans exception.

La table d'hôte est de 36 sous, y compris du bon vin à discrétion.

Nous étions dix, et nous avions deux services et un dessert de dix

plats chacun et abondamment fournis. Le souper est le même; je le

faisais chez moi avec une pinte de vin et un grand plat

d'échaudés, pour 10 sous; mon cheval me coûtait en foin et avoine,

25 sous; mon logement rien; le total de ma dépense journalière

s'élevait à 71 sous, soit 2 sh. 11 1/2 d.; en soupant à table

d'hôte, c'eût été 97 sous, ou 4 sh. 1/2 d. outre cela, une grande

politesse et un bon service. C'était au Faisan. Pourquoi les

hôtels où l'on vit à meilleur marché en France sont-ils les

meilleurs? -- De Metz à Pont-à-Mousson, route pittoresque. La

Moselle, qui est une belle rivière, coule dans la vallée entre

deux rangs de hautes collines. Non loin de Metz se trouvent les

restes d'un ancien aqueduc faisant traverser la Moselle aux eaux

d'une source; les paysans se sont bâtis des maisons sous les

arches placées de ce côté. À Pont-à-Mousson, M. Pichon, subdélégué

de l'intendant pour lequel j'avais des recommandations, me reçut

fort honnêtement, satisfit à mes recherches, ce qu'il était, par

sa position, plus à même de faire que qui que ce soit, et il me

fit voir les choses intéressantes de la ville. Il y en a peu:

l'École militaire, pour les fils de gentilshommes sans fortune, et

le couvent de Prémontré, dont la superbe bibliothèque a 107 pieds

de long sur 25 de large. On me présenta à l'abbé, comme une

personne ayant quelque connaissance de l'agriculture. -- 17

milles.

Le 15. -- J'arrivais à Nancy avec de grandes espérances, car on me

l'avait donnée comme la plus jolie ville de France. Je pense

qu'après tout elle n'usurpe pas sa réputation en ce qui touche à

la construction, à la direction et à la largeur des rues. Bordeaux

est plus grandiose, Bayonne et Nantes plus animées; mais il y a

plus d'égalité à Nancy; presque tout en est bien, et les édifices

publics sont nombreux. La place Royale et le quartier qui y touche

sont superbes. -- Des lettres de Paris! Tout est en désordre! Le

ministère est changé, M. Necker a reçu le commandement de quitter

le royaume sans bruit. L'effet sur le peuple de Nancy a été

considérable. J'étais avec M. Willemet quand ses lettres

arrivèrent, les curieux ne désemplissaient pas la maison; tous

s'accordèrent à regarder ces nouvelles comme fatales et devant

occasionner de grands troubles. -- Quel en sera le résultat pour

Nancy? -- La réponse fut la même chez tous ceux à qui je fis cette

question: Nous sommes de la province, il nous faut attendre pour

voir ce que l'on fait à Paris; mais il y a tout à craindre du

peuple, parce que le pain est cher; il est à moitié mort de faim,

prêt par conséquent à se jeter dans tous les désordres. -- Tel est

le sentiment général; ils sont presque autant intéressés que

Paris, mais ils n'osent pas bouger; ils n'osent pas même se faire

une opinion jusqu'à ce que Paris se soit prononcé; de sorte que,

s'il n'y avait pas dans les débats une multitude affamée, personne

ne penserait à remuer. Ceci confirme ce que j'ai souvent noté, que

le déficit n'eût pas produit de révolution sans le haut prix du

pain. Cela ne montre-t-il pas l'importance infinie des grandes

villes pour la liberté du genre humain? Sans Paris, je doute que

la révolution actuelle, qui se propage rapidement en France, eût

jamais commencé. Ce n'est pas dans les villages de la Syrie ou du

Diarbékir que le Grand Seigneur entend murmurer contre ses

décrets, c'est à Constantinople qu'il se voit obligé à des

ménagements et à de la prudence même dans le despotisme.

M. Willemet, professeur de botanique, me montra le jardin dont la

condition trahit le manque d'argent. Il me présenta à M. Durival,

qui a écrit sur la vigne, il me donna un des traités de ce

monsieur, avec deux brochures composées par lui-même, sur des

sujets de botanique. Il me conduisit aussi chez M. l'abbé Grand-

père, amateur d'horticulture; celui-ci, aussitôt qu'il sut que

j'étais Anglais, se mit en tête le caprice de me présenter à une

dame de mes compatriotes, à laquelle il louait la plus grande

partie de sa maison. Je me révoltai en vain contre l'inconvenance

de cette démarche; l'abbé n'avait jamais voyagé, il croyait, que,

s'il se trouvait aussi éloigné que moi de son pays (les Français

ne sont pas forts en géographie), il se sentirait heureux de

rencontrer un Français, de même cette dame devait éprouver les

mêmes sentiments en voyant un Anglais dont elle n'avait jamais

entendu parler. Il nous entraîna et n'eut de cesse qu'après être

entré dans l'appartement, C'est à la douairière lady Douglas que

je fus ainsi présenté, elle se montra assez bonne pour pardonner

cette indiscrétion. Il n'y avait que peu de jours qu'elle était

là, avec deux belles jeunes personnes, ses filles; elle avait un

superbe chien de Kamtchatka. Les nouvelles que ses amis de la

ville venaient de lui communiquer l'affectaient beaucoup; car elle

se voyait selon toute apparence forcée à quitter le pays, le

renvoi de M. Necker et la formation du nouveau ministère, devant

occasionner d'assez terribles mouvements pour qu'une famille

étrangère; y trouvât des ennuis sinon des dangers. -- 18 milles.

Le 16. -- Toutes les maisons de Nancy ont des gouttières et des

tuyaux en étain, ce qui rend la promenade dans les rues très

commode et très agréable; c'est aussi, au point de vue de la

politique, une consommation utile. Nancy et Lunéville sont

éclairées à l'anglaise, au lieu d'avoir, ces réverbères suspendus

au milieu de la rue communs aux autres villes de France. Avant de

terminer ce qui a rapport à mon séjour ici, je veux mettre le

voyageur en garde contre l'hôtel d'Angleterre, à moins qu'il ne

soit grand seigneur et n'ait d'argent à n'en savoir que faire. On

me demanda 3 livres pour la chambre, autant pour un mauvais dîner;

le souper, se composant d'une pinte de vin et d'une assiette

d'échaudés que je payais 10 sous à Metz, on me le compta 20 sous.

Enfin, je fus si peu satisfait, que je transportai mes quartiers à

l'hôtel des Halles, où à table d'hôte, en compagnie d'officiers de

fort bonnes manières, j'avais pour 36 sous deux beaux services, un

dessert et une bouteille de vin, chambre 20 sous. L'hôtel

d'Angleterre, cependant, est supérieur comme apparence, c'est le

premier de la ville. Arrivé le soir à Lunéville. Les environs de

Nancy sont très jolis. -- 17 milles.

Le 17. -- Lunéville étant le séjour de M. Lazowski, père de mon

excellent ami, que l'on avait prévenu de mon voyage, j'allai lui

rendre visite. Il me reçut non seulement avec courtoisie, mais

avec une façon hospitalière que je commençais à croire inconnue

dans cette partie du royaume. J'avais été, depuis Mareuil, si

déshabitué de ces attentions cordiales, qu'elles éveillèrent en

moi une foule d'agréables sentiments. Mon hôte m'avait fait

préparer un appartement; il me fallut l'occuper, et il me fallut

promettre de passer quelques jours en vivant avec la famille, à

laquelle je fus présenté, particulièrement à M. l'abbé Lazowski,

qui avec l'empressement le plus obligeant se chargea de me faire

les honneurs du pays En attendant le dîner, nous visitâmes

l'établissement des orphelins, qui est bien entendu et bien

dirigé. Il faut une semblable institution à Lunéville, qui n'ayant

pas d'industrie, se trouve, par conséquent, très pauvre. On

m'assura que la moitié de la population, c'est-à-dire 10 000

personnes, se trouve dans le dénûment. La vie est à bon marché.

Une cuisinière se paye deux, trois et quatre louis; une femme de

chambre sachant coiffer, trois ou quatre louis; une femme à tout

faire, un louis. On paye de seize à dix-sept louis de loyer pour

une belle maison, neuf louis pour des appartements de quatre à

cinq pièces ou cabinets. Après le dîner nous rendîmes visite à

M. Vaux, dit Pomponne, ami intime de M. Lazowski; là aussi la

cordialité se joignit à la politesse pour me faire accueil. Il me

pressa tellement de dîner chez lui le lendemain, que, n'eût été

une indisposition qui m'a tenu tout le jour, j'aurais accepté rien

que pour jouir de la conversation d'un homme de sens droit et

d'esprit cultivé, qui, bien qu'avancé en âge, conserve de

l'entrain et le talent de rendre sa société agréable pour tout le

monde. La chaleur d'hier a été après quelques coups de tonnerre,

suivie d'une nuit fraîche: sans le savoir, je me suis endormi avec

les fenêtres ouvertes et j'ai pris froid, selon que m'en a averti

une douleur générale dans les membres. Je me lie aussi vite et

aussi aisément que qui que ce soit, grâce à mon habitude de

voyager; mais je n'aime pas à me mêler aux étrangers quand je me

sens malade; c'est ennuyant, on s'en attire trop d'égards, on

cause trop de dérangements. Ceci me fit refuser les instances

obligeantes de M.M. Lazowski et Pomponne et aussi d'une Américaine

très jolie et d'agréable humeur que je rencontrai chez ce dernier.

Son histoire est singulière, quoique fort naturelle. C'est une

miss Blake, de New-York. Ce qui l'amena à la Dominique, je

l'ignore, mais son teint ne souffrit pas du soleil des tropiques.

Un officier français, M. Tibalier, lors de la conquête de l'île,

la fit sa prisonnière, puis devint bientôt le sien, en tomba

amoureux, l'épousa, ramena sa captive en France et l'établit à

Lunéville, lieu de sa naissance. Le régiment dont il est major

étant en garnison dans une province éloignée, elle se plaint de

n'avoir pas vu son mari six mois dans deux ans. En voilà quatre

qu'elle habite Lunéville, et la société de trois enfants l'a

réconciliée avec une vie qui était toute nouvelle. M. Pomponne,

qui, m'assura-t-elle, est le meilleur des hommes, reçoit tous les

jours moins pour sa propre satisfaction que pour la distraire.

Lui-même est, comme cet officier, un exemple d'affection pour sa

ville natale; attaché à la personne de Stanislas dans un emploi

honorable, il a beaucoup vécu à Paris parmi les grands, dans la

société intime des ministres; mais l'amour du natale solum l'a

ramené à Lunéville, où depuis longues années il vit aimé et

respecté, au milieu d'une élégante bibliothèque dans laquelle les

poètes ne sont pas oubliés, n'ayant pas lui-même peu de talent à

traduire en vers fort agréables les sentiments qu'il éprouve.

Quelques couplets de lui placés sous le portrait de ses amis sont

coulants et bien tournés. J'aurais eu grand plaisir à rester

quelques jours à Lunéville; deux maisons m'y offraient une

hospitalité cordiale et charmante; mais le voyageur a ses misères:

tantôt des contrariétés qui surviennent au moment du plaisir,

tantôt un plan arrêté qui ne lui permet pas de se détourner de son

sujet.

Le 18. -- Héming. Pays sans intérêt. -- 28 milles.

Le 19. -- Saverne (Alsace). Le pays continue le même jusqu'à

Phalsbourg, petite ville fortifiée sur les frontières. Les

Alsaciennes portent toutes des chapeaux de paille aussi grands

qu'en Angleterre; ils abritent la figure et devraient abriter

quelques jolies filles, mais je n'en ai pas encore vu une. Il y a,

en sortant de Phalsbourg, des huttes misérables qui ont cependant

et cheminées et fenêtres; mais les habitants paraissent des plus

pauvres. Depuis cette ville jusqu'à Saverne ce n'est qu'une

montagne avec des futaies de chênes; la descente est rapide, la

route en zigzags. À Saverne je pus me croire vraiment en

Allemagne: depuis deux jours le changement se faisait bien sentir;

mais ici, il n'y a pas une personne sur cent qui sache un mot de

français. Les appartements sont chauffés par des poêles; le

fourneau de cuisine a trois ou quatre pieds de haut, plusieurs

détails semblables montrent qu'on est chez un autre peuple.

L'examen d'une carte de France et la lecture des historiens de

Louis XIV ne m'avaient pas fait comprendre la conquête de l'Alsace

comme le fit ce voyage. Franchir une haute chaîne de montagnes,

entrer dans une plaine, qu'habite un peuple séparé des Français

par ses idées, son langage, ses moeurs, ses préjugés, ses

habitudes, cela me donna de l'injustice d'une telle politique une

idée bien plus frappante que tout ce que j'avais lu, tant

l'autorité des faits surpasse celle des paroles. -- 22 milles.

Le 20. -- Arrivé à Strasbourg, en traversant une des plus belles

scènes de fertilité et de bonne culture que l'on puisse voir en

France; elle n'a de rivale que la Flandre, qui la surpasse

cependant. Mon entrée à un moment critique pensa me faire casser

le cou; un détachement de cavalerie sonnant ses trompettes d'un

côté, un autre d'infanterie battant ses tambours de l'autre, et

les acclamations de la foule, effrayèrent tellement ma jument

française, que j'eus peine à l'empêcher de fouler aux pieds

Messieurs du tiers état. En arrivant à l'hôtel, j'ai appris les

nouvelles intéressantes de la révolte de Paris: la réunion des

gardes françaises au peuple, le peu de confiance qu'inspiraient

les autres troupes, la prise de la Bastille, l'institution de la

milice bourgeoise, en un mot le renversement complet de l'ancien

gouvernement. Tout étant décidé à cette heure, le royaume

entièrement aux mains de l'Assemblée, elle peut procéder comme

elle l'entend à une nouvelle constitution; ce sera un grand

spectacle pour le monde à contempler dans ce siècle de lumières,

que les représentants de vingt-cinq millions d'hommes, délibérant

sur la formation d'un édifice de libertés comme l'Europe n'en

connaît pas encore. Nous verrons maintenant s'ils copieront la

constitution anglaise en la corrigeant, ou si, emportés par les

théories, ils ne feront qu'une oeuvre de spéculation: dans le

premier cas, leurs travaux seront un bienfait pour la France; dans

le second, ils la jetteront dans les désordres inextricables des

guerres civiles, qui, pour se faire attendre, n'en viendront pas

moins sûrement. On ne dit pas qu'ils s'éloignent de Versailles; en

y restant sous le contrôle d'une foule armée, il faudra qu'ils

travaillent pour elle; j'espère donc qu'ils se rendront dans

quelque ville du centre, Tours, Blois ou Orléans, afin que leurs

délibérations soient libres. Mais Paris propage son esprit de

révolte, il est ici déjà: ces troupes qui ont manqué me jouer un

si mauvais tour sont placées pour surveiller le peuple, que l'on

soupçonne. On a déjà brisé les vitres de quelques magistrats peu

aimés, et une grande foule est assemblée qui demande à grands cris

la viande à 5 sols la livre. Il y a parmi eux un cri qui les

mènent loin: Point d'impôts et vivent les états.» Visité

M. Hermann, professeur d'histoire naturelle en cette université,

pour lequel j'avais des lettres. Il a répondu à quelques-unes de

mes questions, m'adressant pour les autres à M. Zimmer, qui, ayant

pratiqué l'agriculture un peu de temps, s'y entendait assez pour

donner de bons renseignements. -- Vu les édifices publics et

traversé le Rhin pour entrer un peu en Allemagne; mais rien ne

marque que l'on change de pays; l'Alsace est allemande; c'est à la

descente des montagnes que ce passage se fait. La cathédrale a un

bel aspect extérieur; le clocher, si remarquable par sa beauté, sa

légèreté et son élévation (c'est un des plus hauts de l'Europe),

domine une plaine riche et magnifique, au milieu de laquelle le

Rhin, grâce à ses nombreuses îles, ressemble plutôt à une suite de

lacs qu'à un fleuve. -- Monument du maréchal de Saxe, etc., etc.

Je suis très embarrassé à cause de mon voyage à Carlsruhe,

résidence du margrave de Bade: il y a longtemps que je m'étais

promis de le faire, si jamais j'en venais à cent milles; la

réputation du margrave m'aurait fait désirer d'y aller. Il a

établi dans une de ses grandes fermes M. Taylor de Bifrons en

Kent, et les économistes dans leurs écrits parlent beaucoup d'une

expérience entreprise selon leurs plans physiocratiques, qui,

quelque absurdes qu'en fussent les principes, montrait beaucoup de

mérite chez ce prince. M. Hermann m'a dit aussi qu'il a envoyé une

personne en Espagne pour acheter des béliers afin d'améliorer la

laine j'aurais souhaité que ce fût quelqu'un qui s'y entendît ce

qu'il ne faut guère attendre d'un professeur de botanique. Ce

botaniste est la seule personne que M. Hermann connaisse à

Carlsruhe; il ne peut, par suite, me donner de recommandation, et

M. Taylor ayant quitté le pays, il me paraît impossible à moi,

inconnu de tout le monde, de m'aventurer dans la résidence d'un

prince souverain. -- 22 1/2 milles.

Le 21. -- J'ai passé une partie de ma matinée au cabinet

littéraire à lire dans les gazettes et les journaux les détails

sur les affaires de Paris; je me suis aussi entretenu, avec

quelques personnes sensées et intelligentes, sur la révolution

présente.

L'esprit de rébellion a éclaté dans diverses parties du royaume,

partout la disette a préparé le peuple à toutes les violences: à

Lyon, il y a eu d'aussi furieux mouvements qu'à Paris; dans

plusieurs autres villes, il en est de même; le Dauphiné est en

armes, la Bretagne ouvertement soulevée. On croit que la faim

poussera les masses aux excès et qu'il en faut tout craindre, au

moment où elles découvriront d'autres moyens de subsistance qu'un

travail honnête. Voilà de quelle conséquence il est pour chaque

pays, comme pour tous, d'avoir une saine législation sur les

grains, législation assurant au cultivateur des prix assez élevés

pour l'encourager à s'attacher à cette culture, et préservant par

là le peuple des famines. Je suis fixé quant à Carlsruhe; le

margrave étant à Saw (Spa), je n'ai plus à m'en préoccuper. -- Le

soir. -- J'ai assisté à une scène curieuse pour un étranger, mais

terrible pour les Français qui y réfléchiront. En traversant la

place de l'Hôtel-de-Ville, j'ai trouvé la foule qui en criblait

les fenêtres de pierres, malgré la présence d'un piquet de

cavalerie. La voyant à chaque minute plus nombreuse et plus

hardie, je crus intéressant de rester pour voir où cela en

viendrait, et grimpai sur le toit d'échoppes situées en face de

l'édifice, objet de sa rage. C'était une place très commode.

Voyant que la troupe ne répondait qu'en paroles, les perturbateurs

prirent de l'audace et essayèrent de faire voler la porte en

éclats avec des pinces en fer, tandis que d'autres appliquaient

des échelles d'escalade. Après un quart d'heure, qui permit aux

magistrats de s'enfuir par les portes de derrière, la populace

enfonça tout et se précipita à l'intérieur comme un torrent, aux

acclamations des spectateurs.

Dès ce moment, ce fut une pluie de fenêtres, de volets, de

chaises, de tables, de sofas, de livres, de papiers, etc., etc.,

par toutes les ouvertures du palais, qui a de soixante-dix à

quatre-vingts pieds de façade; il s'ensuivit une autre de tuiles,

de planches, de balcons, de pièces de charpente, enfin de tout ce

qui peut s'enlever de force dans un bâtiment. Les troupes, tant à

pied qu'à cheval, restèrent impassibles. D'abord elles n'étaient

pas assez nombreuses pour intervenir avec succès; plus tard, quand

elles furent renforcées, le mal était trop grand pour qu'on pût

faire autre chose que garder les approches sans permettre à

personne de s'avancer, mais en laissant se retirer ceux qui le

voulaient avec leur butin.[25] On avait mis, en même temps, des

gardes à toutes les issues des monuments publics. Pendant deux

heures, je suivis les détails de cette scène en différents

endroits, assez loin pour ne pas craindre les éclats de

l'incendie, assez près pour voir écraser devant moi un beau garçon

d'environ quatorze ans, en train de passer du butin à une femme,

que son expression d'horreur me fait croire être sa mère. Je

remarquai plusieurs soldats avec leurs cocardes blanches au milieu

de la foule, qu'ils excitaient sous les yeux des officiers du

détachement. Il y avait aussi des personnes si bien vêtues, que

leur vue ne me causa pas peu de surprise. Les archives publiques

furent entièrement détruites; les rues environnantes étaient

jonchées de papiers c'est une barbarie gratuite, car il s'ensuivra

la ruine de bien des familles, qui n'ont rien de commun avec les

magistrats.

Le 22. -- Schelestadt. À Strasbourg et par tout le pays où j'ai

passé, les femmes portent leurs cheveux relevés en toupet sur le

sommet de la tête, et nattés derrière en natte circulaire de trois

pouces d'épaisseur, très bien arrangés, pour prouver qu'elles n'y

passent jamais le peigne. Je ne pus m'empêcher d'y voir le nidus

de colonies vivantes, et elles n'approchaient pas de moi (la

beauté n'est pas leur fort), qu'une démangeaison imaginaire ne me

fît me gratter la tête. Dans ce pays tout est allemand, sitôt que

vous sortez des villes; les auberges ont de vastes salles

communes, avec plusieurs tables toujours servies, où se mettent

les différentes sociétés, riches comme pauvres. La cuisine aussi

est allemande: on appelle schnitz[26] un plat composé de lard et de

poires à la poêle; on dirait d'un mets de la table de Satan, mais

je fus bien étonné en y goûtant de le trouver plus que passable. À

Schelestadt, j'eus le plaisir de rencontrer le comte de

Larochefoucauld, le régiment de Champagne, dont il est le second

major, étant en garnison ici. On ne saurait avoir des attentions

plus cordiales que les siennes, elles me rappelaient celles en

nombre infini que j'avais reçues de sa famille; il me mit en

relations avec un bon fermier, qui me donna les renseignements

dont j'avais besoin. -- 25 milles.

Le 23. -- Journée agréable et tranquille, passée avec le comte de

Larochefoucauld; nous avons dîné en compagnie des officiers du

régiment: le colonel est le comte de Loménie, neveu du cardinal

actuel de ce nom. Soupé chez mon ami: il s'y trouvait un officier

d'infanterie, Hollandais qui a beaucoup vécu dans les Indes

Orientales et parle anglais. Ce jour m'a ravivé; la compagnie de

personnes instruites, libérales, bien élevées et communicatives, a

été le remède à la sombre apathie des tables d'hôte.

Le 24. -- Gagné Isenheim par Colmar. Le pays est entièrement plat;

on a les Vosges tout près sur la droite, les montagnes de Souabe à

gauche, et entre les deux on en voit paraître une chaîne dans

l'éloignement, vers le sud. La grande nouvelle à la table d'hôte

de Colmar était curieuse: la reine avait formé le complot, qu'elle

était à la veille d'exécuter, de faire sauter l'Assemblée par une

mine, et au même moment d'envoyer l'armée massacrer Paris tout

entier. Un officier français qui se trouvait là se permit d'en

douter, et fut à l'instant réduit au silence par le bavardage de

ses adversaires. Un député l'avait écrit, ils avaient vu la

lettre, il n'y avait pas d'hésitation. Sans me laisser intimider,

je soutins que c'était une absurdité visible au premier coup

d'oeil, rien qu'une invention pour rendre odieuses des personnes

qui, à mon avis, le méritaient, mais non certes par de pareils

moyens. L'ange Gabriel serait descendu tout exprès et se serait

mis à table pour les dissuader, qu'il n'aurait pas ébranlé leur

foi. C'est ainsi que cela se passe dans les révolutions: mille

imbéciles se trouvent pour croire ce qu'écrit un coquin. -- 25

milles.

Le 25. -- À partir d'Isenheim, le pays s'accidente et devient

meilleur jusqu'à Béfort; mais il n'y a ni clôtures, ni maisons

disséminées. Grands troubles à Béfort; hier la populace et les

paysans ont demandé aux magistrats les armes en magasin; il

étaient de trois à quatre mille. Se voyant refuser, ils ont fait

du bruit et ont menacé de mettre le feu à la ville; alors on a

fermé les portes. Aujourd'hui le régiment de Bourgogne est arrivé

pour maintenir l'ordre. M. Necker vient de passer ici pour

retourner de Bâle à Paris; quatre-vingts bourgeois l'escortaient à

cheval, et les musiques de régiment l'ont accompagné pendant qu'il

traversait la ville. Mais la période brillante de sa vie est

terminée: depuis sa rentrée au pouvoir jusqu'à l'assemblée des

états, il a eu dans ses mains le sort de la France et des

Bourbons, et, quelle que soit l'issue de la confusion présente,

cette confusion lui sera reprochée par la postérité, puisqu'il

pouvait donner aux états la forme qui lui plaisait. Il pouvait,

par un décret, établir deux chambres, ou trois, ou une; il pouvait

organiser quelque chose qui eût abouti certainement à la

constitution anglaise: rien ne lui manquait; c'était la plus belle

occasion pour élever un édifice politique qu'un homme eût jamais

eue; les plus grands législateurs de l'antiquité n'en connurent

jamais de semblable. Selon moi, il l'a manquée complètement, et

abandonné aux vents et aux flots ce qui aurait dû recevoir de lui

et l'impulsion et la direction. J'avais des lettres pour

M. de Bellonde, commissaire de guerre; je le trouvai seul: il

m'invita à souper, disant qu'il me ferait rencontrer des personnes

bien informées. Lorsque je revins, il me présenta à madame de

Bellonde et à un cercle d'une douzaine de dames et de trois ou

quatre jeunes officiers; lui-même quitta le salon pour se rendre

auprès de madame la princesse de quelque chose, qui se sauvait en

Suisse. J'envoyai de bonne heure la compagnie au diable, car je

vis du premier coup d'oeil, sur quoi elle avait tant de

renseignements à me donner. Il y avait dans un coin une petite

coterie autour d'un officier arrivant de Paris: ce monsieur voulut

bien nous répéter ensuite que le comte d'Artois et tous les

princes du sang, excepté Monsieur et le duc d'Orléans, toute la

famille Polignac, le maréchal de Broglie et un nombre infini de

gens de la première noblesse, s'étaient enfuis du royaume, que

d'autres les imitaient chaque jour, et qu'enfin le roi, la reine

et la famille royale se trouvaient à Versailles, dans une position

aussi dangereuse qu'alarmante, sans confiance aucune dans les

troupes, et, en réalité, prisonniers. Voici une révolution

effectuée comme par magie: il ne reste debout dans le royaume que

les Communes; il n'y a plus qu'à voir quels architectes elles

feront, maintenant qu'il faut élever un édifice au lieu de celui

qui a si merveilleusement croulé. On annonça que le souper était

servi; comme je ne me pressai pas de quitter le salon avec les

autres personnes, je restai seul en arrière; j'en fus frappé, et

je me trouvai dans une singulière position que j'avais cherchée,

pour voir si elle m'arriverait. Je pris alors mon chapeau en

souriant, et sortis tout droit de la maison. On me rejoignit au

bas de l'escalier; mais je parlai d'affaires, de plaisirs ou de

quelque autre chose, ou de rien du tout, et retournai en hâte à

l'hôtel. Je n'aurais pas rapporté ceci si le moment n'en

fournissait l'excuse; les inquiétudes et les distractions du jour

doivent remplir la tête d'un homme; quant aux dames, que peuvent

penser les dames de France d'un homme qui voyage pour la charrue?

-- 25 milles.

Le 26. -- Pendant les 20 milles jusqu'à l'Isle-sur-Doubs la

campagne ne varie pas beaucoup; mais après cela, à Baume-les-

Dames, ce n'est plus que montagnes et rochers, beaucoup de bois et

de jolis tableaux formés par la rivière qui coule au bas. Tout le

pays est dans la plus grande agitation; dans l'une des petites

villes où je passai, on me demanda pourquoi je n'avais pas la

cocarde du tiers état. On me dit que c'était ordonné par le tiers

et que, si je n'étais pas un seigneur, je devais obéir. «Mais

supposons que je sois un seigneur, et après, mes ami? -- Après, me

répliqua-t-on d'un air farouche, la corde; car c'est tout ce que

vous méritez!» Il devenait évident que la plaisanterie n'était

plus de mise; jeunes garçons et jeunes filles commençaient à

s'assembler, signe ordinaire en tous temps et en tous lieux de

quelques tristes scènes; si je ne m'étais pas déclaré Anglais, et

dans l'ignorance de cet ordre, je ne m'en serais pas tiré à si bon

marché. J'achetai immédiatement une cocarde, mais la friponne qui

me la vendit la piqua si mal, qu'elle tomba à la rivière avant que

j'eusse gagné l'Isle, où je courus encore le même danger. Il était

inutile de me dire Anglais; j'étais un seigneur déguisé peut-être,

mais certainement un coquin de première volée. En ce moment, un

prêtre arriva dans la rue, une lettre à la main; le peuple

s'amassa autour de lui, et il lut à haute voix des nouvelles de

Béfort, sur le passage de M. Necker, avec quelques traits généraux

de la situation de Paris, et des assurances que la position du

peuple s'améliorerait. Quand il eut fini, il exhorta la foule à

s'abstenir de toute violence et l'engagea à ne pas se bercer de

l'idée que les impôts disparaîtraient entièrement, comme s'il

avait la conviction que cet espoir devenait général.

On m'entoura de nouveau quand il se fut retiré, on se montra

soupçonneux, menaçant; la position ne me semblait rien moins que

plaisante, surtout lorsque quelqu'un proposa de s'assurer de moi

jusqu'à ce que des personnes connues se portassent mes cautions.

J'étais sur le perron de l'hôtel, je demandai à dire quelques

mots. Pour leur prouver que j'étais bien Anglais, comme je l'avais

dit, je désirais expliquer une particularité des taxes dans mon

pays, qui servirait de commentaire à ce qui avait été avancé par

M. l'abbé, et que je ne croyais pas absolument juste. Il avait

avancé, qu'il fallait que les impôts fussent acquittés comme on

l'avait fait jusque-là; qu'ils dussent être payés, il n'y a pas de

doute, mais non pas comme ils l'ont été, car on pourrait imiter en

ceci l'Angleterre. Nous avons, messieurs, un grand nombre de taxes

qui vous sont inconnues en France; mais le tiers état, les pauvres

n'en sont pas chargés; ce sont les riches qui payent; toute

fenêtre est imposée, mais seulement quand la maison en a plus de

six; la terre du seigneur paye les vingtièmes et les tailles, et

non pas le jardin du petit propriétaire; le riche paye pour ses

chevaux, ses voitures, ses domestiques, pour la permission de

chasser les perdrix de son domaine; le pauvre fermier en est

exempt; bien mieux, le riche, en Angleterre, contribue au

soulagement du pauvre. Vous voyez donc bien que si, suivant

M. l'abbé, il doit toujours y avoir des taxes parce qu'il y en a

toujours eu, cela ne prouve pas qu'elles doivent être levées de

même; notre manière anglaise serait bien meilleure. Pas un mot de

ce discours qui ne fût approuvé par mes auditeurs; ils parurent

penser que j'étais un assez bon diable, ce que je confirmai en

criant: Vive le tiers sans impositions! Ils me donnèrent alors une

salve d'applaudissements et ne me troublèrent pas davantage. Mon

mauvais français allait à peu près de pair avec leur patois.

J'achetai cependant une autre cocarde, que je fis attacher de

façon à ne plus la perdre. Le voyage me plaît moitié moins dans un

moment de fermentation comme celui-ci; personne n'est sûr de

l'heure qui va suivre. -- 35 milles.

Le 27. -- Besançon. Au-dessus de la rivière, le pays est

montagneux, couvert de rochers et de bois; on y trouve quelques

beaux points de vue. J'étais arrivé depuis une heure à peine,

quand je vis passer devant l'hôtel un paysan à cheval suivi d'un

officier de la garde bourgeoise; son détachement, aux cocardes

tricolores, en précédait un autre de fantassins et de cavaliers

pris dans l'armée. Je demandai pourquoi la milice (qui compte ici

1, 200 hommes, dont 200 toujours sous les armes) prenait ainsi le

pas sur les troupes royales. «Par cette excellente raison, me fut-

il répondu: les troupes seraient attaquées et massacrées par la

populace, tandis qu'elle ne résistera pas à la garde bourgeoise.»

Ce paysan, riche propriétaire dans un village où il se commet

beaucoup de pillages et d'incendies, était venu chercher une

sauvegarde. Les dégâts faits du côté des montagnes et de Vesoul

sont aussi nombreux que repoussants. Bien des châteaux ont été

brûlés, d'autres livrés au pillage, les seigneurs traqués comme

des bêtes fauves, leurs femmes et leurs filles enlevées, leurs

papiers et leurs titres mis au feu, tous leurs biens ravagés; et

ces abominations n'ont pas atteint seulement des personnes

marquantes, que leur conduite ou leurs principes avaient rendues

odieuses, mais une rage aveugle les a étendues sur tous pour

satisfaire la soif du pillage. Des voleurs, des galériens, des

mauvais sujets de toute espèce, ont poussé les paysans aux

dernières violences. Quelques personnes m'informèrent à table

d'hôte que des lettres reçues du Mâconnais, du Lyonnais, de

l'Auvergne, du Dauphiné, etc., rapportaient des faits semblables

et la crainte où l'on était qu'ils ne se reproduisissent par tout

le royaume. La France est incroyablement en arrière pour ce qui

touche aux communications. Depuis Strasbourg jusqu'ici, je n'ai

pas pu voir un journal. Ici, j'ai demandé le cabinet littéraire,

il n'y en a pas; les gazettes, on les reçoit au café. C'est très

aisé à répondre, mais moins aisé à trouver. Il n'y avait que la

Gazette de France, pour laquelle, en ce moment, un homme sensé

n'eût pas donné un sou. J'allai dans quatre autres maisons; les

unes n'avaient pas même le Mercure; au café Militaire, le Courrier

de l'Europe remontait à une quinzaine, et des personnes à l'air

respectable s'entretiennent maintenant des nouvelles d'il y a deux

ou trois semaines, et montrent clairement par leurs discours

qu'elles ne savent rien de ce qui se passe. Dans toute la ville de

Besançon, je n'ai trouvé ni le Journal de Paris, ni aucun autre

donnant le détail des séances des états; c'est cependant la

capitale d'une province grande comme une demi-douzaine de nos

comtés anglais et contenant 25 000 âmes, et, ce qui est étrange à

dire, la poste n'y vient que trois fois par semaine! Dans un

moment où il n'y a ni droit de timbre ni censure, comment

n'imprime-t-on pas à Paris un journal pour les provinces, en ayant

soin d'en prévenir par des affiches et des placards le public

auquel il serait destiné! On croit en province que les députés

sont à la Bastille, tandis que la Bastille est démolie; et le

peuple, dans son erreur, pille, brûle et dévaste. Cependant,

malgré cette ignorance honteuse, on voit tous les jours aux états

des hommes qui se disent fiers d'appartenir à la première nation

de l'Europe, au plus grand peuple de l'univers! Croient-ils donc

que ce sont les assemblées politiques ou les cercles littéraires

d'une capitale qui constituent un peuple, et non la diffusion

rapide des lumières parmi des esprits préparés par l'habitude du

raisonnement à recevoir la vérité et à en faire l'application? Que

cette affreuse ignorance de la masse sur ses intérêts soit

l'oeuvre de l'ancien gouvernement, personne n'en doutera. Si, ce

qu'il y a de grandes raisons de croire, la noblesse dans toute la

France est traquée comme en Franche-Comté, il est curieux de voir

cet ordre entier souffrir pareille proscription, comme un troupeau

de moutons, sans opposer la moindre résistance. Cela confond de la

part d'un corps qui a sous la main une armée de 150 000 hommes;

sans doute, une partie de ces troupes se révolterait; mais on doit

cependant bien compter que les 40 000, peut-être 100 000 nobles de

France, pourraient remplir la moitié des rangs de l'armée royale

d'hommes qui leur seraient unis par une communauté d'idées et

d'intérêts. Mais il n'existe ni réunions, ni associations entre

eux, ni relations avec les soldats; ils ne savent pas chercher

sous les drapeaux un refuge pour défendre leur cause ou la venger;

heureusement pour la France, ils tombent sans lutte et meurent

sans qu'on les frappe. Ce mouvement universel de l'intelligence,

qui, en Angleterre, transmet avec la rapidité de la foudre, d'un

bout du royaume à l'autre, la moindre émotion ou la moindre

alarme, ne se retrouve pas en France. Aussi peut-on dire, et peut-

être avec vérité, que la chute du roi, de la cour, des pairs, des

nobles, de l'armée, de l'Église et des parlements, est due aux

suites mêmes de l'esclavage dans lequel ils ont tenu le peuple;

que c'est, par conséquent, un juste salaire plutôt qu'un

châtiment. -- 18 milles.

Le 28. -- Hier, à table d'hôte, quelqu'un raconta comment on

l'avait forcé à s'arrêter à Salins, faute d'un passeport, et les

ennuis qu'il y avait eu à subir. Je trouvai donc nécessaire de

m'en procurer un, et me rendis pour cela au bureau, dans la maison

d'un M. Bellamy, avocat, avec qui j'eus la conversation suivante:

«Mais, Monsieur, qui me répondra de vous? Est-ce que personne ne

vous connaît? Connaissez-vous quelqu'un à Besançon? -- Non,

personne; mon dessein, était d'aller à Vesoul, d'où j'aurais eu

des lettres; mais j'ai changé de route à cause de ces tumultes. --

Monsieur, je ne vous connais pas, et si vous êtes inconnu à

Besançon, vous ne pouvez avoir de passeport. -- Mais voici mes

lettres; j'en ai plusieurs d'autres villes de France; il y en a

même d'adressées à Vesoul et à Arbois: ouvrez-les et lisez-les, et

vous trouverez que je ne suis pas inconnu ailleurs, bien que je le

sois à Besançon. -- N'importe, je ne vous connais pas; il n'y a

personne ici qui vous connaisse, ainsi vous n'aurez point de

passeport. -- Je vous dis, Monsieur, que ces lettres vous

expliqueront... -- Il me faut des gens, et non pas des lettres,

pour m'expliquer qui vous êtes; ces lettres ne me valent rien. --

Cette façon d'agir me paraît assez singulière; apparemment que

vous la croyez très honnête; pour moi, Monsieur, j'en pense bien

autrement. -- Eh! Monsieur, je ne me soucie de ce que vous en

pensez. -- En vérité voici ce qui s'appelle avoir des manières

gracieuses envers un étranger; c'est la première fois que j'ai eu

affaire avec ces messieurs du tiers état, et vous m'avouerez qu'il

n'y a rien ici qui puisse me donner une haute idée du caractère de

ces messieurs-là. -- Monsieur, cela m'est fort égal. -- Je

donnerai, à mon retour en Angleterre, le détail de mon voyage au

public, et assurément, Monsieur, je n'oublierai pas d'enregistrer

ce trait de votre politesse, il vous fait tant d'honneur et à ceux

pour qui vous agissez! -- Monsieur, je regarde tout cela avec la

dernière indifférence.»

Le ton de mon interlocuteur était encore plus insolent que ses

paroles; il feuilletait ses paperasses de l'air véritablement d'un

commis de bureau. Ces passeports sont des choses nouvelles

d'hommes nouveaux, avec un pouvoir tout neuf; cela montre qu'ils

ne portent pas trop modestement leurs nouveaux honneurs. Ainsi il

m'est impossible, sans donner de la tête contre le mur, de voir

Salins ou Arbois, où M. de Broussonnet m'a adressé une lettre;

mais il me faut courir la chance et gagner aussi vite que possible

Dijon, où le président de Virly me connaît pour avoir passé

quelques jours à Bradfield, à moins qu'en sa qualité de président

et de noble le tiers état ne l'ait déjà assommé. Ce soir au

spectacle: misérables acteurs; le théâtre, construit assez

récemment, est lourd; le cintre, qui sépare la scène de la salle,

ressemble à l'entrée d'une caverne, et la ligne de l'amphithéâtre

rappelle les contorsions d'une anguille blessée; l'air et les

manières des gens ici ne me reviennent pas du tout, et je voudrais

voir Besançon englouti par un tremblement de terre plutôt que de

consentir à y vivre. La musique, les hurlements et les grincements

de l'Épreuve villageoise de Grétry, pièce détestable, n'eurent pas

le pouvoir de me remettre de bonne humeur. Je ne prendrai pas

congé de la ville de Besançon, dans laquelle je désire bien ne

plus jamais remettre les pieds, sans dire qu'il y a une belle

promenade, et que M. Artaud, l'arpenteur, auquel je m'adressai

pour avoir des informations, sans avoir pour lui de lettre de

recommandation, s'est montré très franc et très poli à mon égard.

Il m'a donné tout sujet d'être satisfait par ses réponses à mes

questions.

Le 29. -- Jusqu'à Orechamp (Orchamps), le pays est sévère, plein

de beaux bois et de rochers; cependant il ne plaît pas; il en est

comme de ces gens dont les qualités sont estimables, mais que

cependant nous ne saurions aimer. Pauvre culture aussi. Au sortir

de Saint-Vété (Saint-Wit), riant paysage, formé par la rivière qui

revient sur ses pas à travers la vallée qu'animent un village et

quelques maisons éparses çà et là: la plus jolie vue que j'aie

rencontrée en Franche-Comté. -- 23 milles.

Le 30. -- Le maire de Dôle est de même étoffe que le notaire de

Besançon; il n'a pas voulu me délivrer de passeport; mais comme

son refus n'était pas accompagné des airs importants de l'autre,

je le laisse passer. Pour éviter les sentinelles, je fis le tour

de la ville.

Auxonne. -- Traversé la Saône, belle rivière bordée de prairies

d'une admirable verdure; il y a des pâturages communaux pour un

nombre immense de bétail; les meules de foin sont sous l'eau. Beau

pays jusqu'à Dijon, quoique le bois y fasse défaut. On m'a demandé

mon passeport à la porte; sur ma réponse, deux mousquetaires

bourgeois m'ont conduit à l'Hôtel de ville, où j'ai été interrogé:

comme on a vu que j'avais des connaissances à Dijon, il me fut

permis d'aller chercher un hôtel. Je joue de malheur: M. de Virly,

sur qui je comptais le plus en cette ville, est à Bourbonne-les-

Bains, et M. de Morveau, le célèbre chimiste, que je croyais avoir

des lettres pour moi, n'en a aucune, et quoiqu'il m'ait reçu fort

convenablement quand je me donnai comme son collègue à la Société

royale de Londres, je me sentis très mal à mon aise: il m'a

cependant prié de revenir demain matin. On me dit que l'intendant

d'ici s'est sauvé, et que le prince de Condé, gouverneur de

Bourgogne, est passé en Allemagne; on assure positivement, et sans

façon, que tous deux seraient pendus s'ils revenaient; de telles

idées n'indiquent pas une grande autorité de la garde bourgeoise,

instituée pour arrêter les excès. Elle est trop faible pour

maintenir l'ordre. La licence et l'esprit de déprédation, dont on

parlait tant en Franche-Comté, se sont montrés ici, mais non pas

de la même façon. Il y a à présent, dans cet hôtel (la Ville de

Lyon), un monsieur, noble pour son malheur, sa femme, ses parents,

trois domestiques et un enfant de quelques mois à peine, qui se

sont échappés la nuit presque nus de leur château en flammes; ils

ont tout perdu, excepté la terre. Cependant ces malheureux étaient

estimés de leurs voisins; leur bonté aurait dû leur gagner l'amour

des pauvres, dont le ressentiment n'était motivé par rien. Ces

abominations gratuites attireront la haine contre la cause qui les

a suscitées: on pouvait bien reconstituer le royaume sans recourir

à cette régénération par le fer et le feu, le pillage et

l'effusion du sang. Trois cents bourgeois montent la garde tous

les jours à Dijon: ils sont armés par la ville, mais non payés par

elle; ils ont aussi six pièces de canon. La noblesse a cherché son

seul refuge parmi eux; aussi, plusieurs croix de Saint-Louis

brillent dans les rangs. Le Palais des États est un vaste et

superbe édifice, mais il ne frappe pas en proportion de sa masse

et de ce qu'il a coûté. Les armes des Condé prédominent et le

salon est appelé la salle à manger du Prince. Un artiste de Dijon

y a peint un plafond et un tableau de la bataille de Senef; il a

choisi le moment où le grand Condé est jeté à bas de son cheval;

les deux ouvrages sont d'une bonne exécution. Tombe du duc de

Bourgogne, 1404. -- Tableau de Rubens à la Chartreuse. On vante la

maison de M. de Montigny, mais on refuse de la laisser voir, parce

que sa soeur y habite maintenant. En somme, Dijon est une belle

ville; les rues, quoique anciennes, sont larges, très bien pavées,

et, ce qui n'est pas commun en France, garnies de trottoirs. -- 28

milles.

Le 31. -- Rendu visite à M. de Morveau, qui, fort heureusement, a

reçu ce matin, de M. de Virly, une lettre de recommandation pour

moi avec quatre lettres de M. de Broussonnet; mais M. Vaudrey, de

Dijon, auquel l'une d'elles est adressée, se trouve absent. Nous

eûmes une conversation sur ce sujet si intéressant pour tous les

physiciens, le phlogistique. M. de Morveau combat vivement son

existence; il regarde la dernière publication du docteur Priestley

comme fort en dehors de la question, et me déclare qu'il tient

cette controverse pour aussi décidée que celle de la liberté en

France. Il me montra une partie de son article: Air pour la

Nouvelle Encyclopédie, qui va se publier bientôt; il pense y avoir

établi au delà de toute discussion la doctrine des chimistes

français sur sa non-existence. Il me pria de revenir le soir pour

me présenter à une dame aussi instruite qu'aimable, et m'invita à

dîner pour le lendemain. Après l'avoir quitté, je me mis à courir

les cafés; mais croirait-on que dans cette capitale de la

Bourgogne, je n'en trouvai qu'un où je puisse lire le journal!

C'était sur la place, dans une maison de chétive apparence, où je

dus l'attendre pendant une heure. Partout on est désireux de

savoir les nouvelles, sans qu'il y ait moyen de satisfaire sa

curiosité; on se fera une idée de l'ignorance où l'on vit de ce

qui se passe par le fait suivant. Personne, à Dijon, n'avait

entendu parler du sac de l'Hôtel de ville de Strasbourg; quand je

me mis à en parler, on fit cercle autour de moi; on n'en savait

pas un mot; cependant voilà neuf jours que c'est arrivé; y en eût-

il eu dix-neuf, je doute qu'on eût été mieux renseigné. Si les

nouvelles véritables sont longues à se répandre, en revanche on

est prompt à savoir ce qui n'est pas arrivé. Le bruit en vogue à

présent, et qui obtient crédit est que la reine a été convaincue

d'un complot pour empoisonner le roi et Monsieur, donner la

régence au comte d'Artois, mettre le feu à Paris et faire sauter

le Palais-Royal par une mine! Pourquoi les différents partis des

états n'ont-ils pas des journaux, expression de leurs sentiments

et de leurs opinions, afin que chacun connaisse, ainsi les faits à

l'appui de son opinion et les conséquences que de grands esprits

en ont tirées. On a conseillé au roi bien des mesures contre les

états, mais aucun de ses ministres ne lui a parlé de

l'établissement des journaux et de leur prompte circulation, pour

éclairer le peuple sur les points faussement présentés par ses

ennemis. Quand de nombreuses feuilles paraissent opposées les unes

aux autres, le peuple cherche à y démêler la vérité, et cette

recherche seule l'éclaire; il s'instruit et ne se laisse plus

tromper si aisément. -- Rien que trois convives à table d'hôte,

moi et deux gentilshommes, chassés de leurs domaines, à en juger

par leur conversation; mais ils ne parlent pas d'incendie. Leur

description de cette partie de la province d'où ils arrivent,

entre Langres et Gray, est effrayante: il y a eu peu de châteaux

brûlés, mais trois sur cinq ont été pillés, et leurs,

propriétaires sont heureux de s'enfuir du pays la vie sauve. L'un

d'eux, homme très judicieux et bien renseigné, croit que les rangs

et les privilèges sont abolis de fait en France, et que les

membres de l'Assemblée ayant eux-mêmes peu ou point de propriétés

foncières, les attaqueront et procéderont à un partage égal. Le

peuple s'y attend; mais, que cela soit ou non, il considère la

France comme absolument ruinée. «Vous allez trop loin, répliquai-

je, la destruction des rangs n'implique pas la ruine. -- J'appelle

ruine, me dit-il, une guerre civile générale ou le démembrement du

royaume; selon moi, les deux sont inévitables; peut-être pas pour

cette année, mais pour l'autre ou celle d'après. Quelque

gouvernement que ce soit, fondé sur l'état actuel des choses en

France, ne pourra résister à des secousses un peu vives; une

guerre heureuse ou malheureuse l'anéantira.» Il parlait avec une

profonde connaissance de l'histoire et tirait ses conclusions

politiques de façon très rigoureuse. J'ai rencontré peu d'hommes

comme lui à table d'hôte. -- On peut croire que je n'oubliai pas

le rendez-vous de M. de Morveau. Il m'avait tenu parole; madame

Picardet est à sa place au salon comme dans le cabinet d'étude;

femme d'une simplicité charmante, elle a traduit Scheele de

l'allemand et une partie des ouvrages de M. Kirwan de l'anglais;

c'est un trésor pour M. de Morveau, car elle peut soutenir sa

conversation sur des sujets de chimie aussi bien que sur d'autres,

soit agréables, soit instructifs. Je les accompagnai à leur

promenade du soir. Madame Picardet me dit que son frère,

M. de Poule, était un grand fermier, qu'il avait semé beaucoup de

sainfoin, dont il se servait pour l'engraissement des boeufs; elle

m'exprima ses regrets de ce qu'il fût trop occupé des affaires de

la municipalité pour pouvoir m'accompagner à sa ferme.

Voyages en France pendant les années 1787, 1788, 1789 · 第 9 / 12 题