Le 13. -- Ils ont bien raison d'avoir des maisons de campagne pour

sortir de cette grande et vilaine ville, puante, étroite et mal

bâtie, où l'on ne trouve que de l'industrie et de la boue. En

Angleterre, quel tableau de constructions neuves offre une ville

manufacturière florissante! Le choeur de la cathédrale est entouré

par une magnifique grille de cuivre massif. On y montre les

tombeaux de Rollon, premier duc de Normandie, et de son fils; de

Guillaume Longue-Epée; de Richard Coeur de lion, et de son frère

Henry; du duc de Bedford, régent de France; d'Henry V, qui en fut

roi; du cardinal d'Amboise, ministre de Louis XII. Le tableau

d'autel est une Adoration des bergers par Philippe de Champaigne.

La vie à Rouen est plus chère qu'à Paris; aussi les gens, pour

ménager leur bourse, doivent-ils se serrer le ventre. À la table

d'hôte de la Pomme-du-Pin nous étions seize pour le dîner suivant:

une soupe, environ 3 livres de bouilli, une volaille, un canard,

une petite fricassée de poulet, une longe de veau d'environ 2

livres, et deux autres petits plats avec une salade; prix 45 sous,

plus 20 sous pour une pinte de vin; en Angleterre, pour 20 d. (40

sous), on aurait un morceau de viande qui, littéralement, pèserait

plus que tout ce dîner! Les canards furent nettoyés si vivement,

que je ne mangeai pas la moitié de mon appétit. De semblables

tables d'hôte sont parmi les choses bon marché de France!

Parmi toutes les réunions sombres et tristes, la table d'hôte

française occupe le premier rang; pendant huit minutes, un silence

de mort; quant à la politesse d'entamer conversation avec un

étranger, on ne doit pas s'y attendre. Nulle part on ne m'a dit un

seul mot qu'en réponse à mes questions, Rouen n'a rien de

particulier à cet égard. Le parlement est fermé, et ses membres

relégués depuis un mois dans leurs maisons de campagne, pour refus

d'enregistrer une nouvelle contribution territoriale. Je

m'informai beaucoup du sentiment public, et vis que le roi

personnellement, depuis son voyage ici, est plus populaire que le

parlement, auquel on attribue la cherté générale. Rendu visite à

M. d'Ambournay, auteur d'un traité sur la préférence à donner à la

garance verte sur la garance sèche; j'ai eu le plaisir de causer

longuement avec lui sur différents sujets d'agriculture qui

m'intéressaient.

Le 14. -- Barentin. Traversé une forêt de pommiers et de poiriers.

Le pays vaut mieux que les fermiers. Yvetot, plus riche encore,

mais misérablement cultivé. -- 21 milles.

Le 15. -- Même pays jusqu'à Bolbec; les clôtures me rappellent

celles de l'Irlande: ce sont de hauts et larges talus en terre,

avec des haies, des chênes et des hêtres en très bon état. Depuis

Rouen, il y a une multitude de maisons de campagne qui me fait

plaisir à voir; partout des fermes et des chaumières, et, dans

toutes les filatures de coton. De même jusqu'à Harfleur. Les

approches du Havre-de-Grâce indiquent une ville très florissante:

les coteaux sont presque entièrement couverts de petites villas

nouvelles; on en élève de plus nombreuses; quelques-unes sont si

près l'une de l'autre, qu'elles forment presque des rues. La ville

aussi s'agrandit considérablement. -- 30 milles.

Le 16. -- Il n'est pas besoin d'informations pour s'apercevoir de

la prospérité de cette ville; impossible de s'y méprendre: il y a

plus de mouvement, de vie, d'activité que n'importe où j'aie été

en France. On a loué dernièrement, pour trois ans, à raison de 600

liv. par an, une maison prise à bail pour dix ans, en 1779, à

raison de 240 liv., sans aucun pot-de-vin; il y a douze ans, on

l'aurait eue pour 24 liv. Le goulet, formé par une jetée, est

étroit; mais il s'élargit en deux bassins oblongs, encombrés de

plusieurs centaines de navires. Le commerce occupe tous les quais;

tout y est hâte, confusion et animation. On dit qu'un vaisseau de

50 peut y entrer, peut-être en ôtant ses canons. Ce qui vaut

mieux, ce sont des navires marchands de 500 et 600 tonneaux.

L'état du port a cependant donné de l'inquiétude: si on n'y eût

pris garde le goulet se serait vite ensablé, mal qui va

s'accroissant, et sur lequel on a consulté beaucoup d'ingénieurs.

Le manque d'eau pour chasser ce que la mer apporte est si grand,

qu'on a entrepris, aux frais du roi, un magnifique ouvrage, un

vaste bassin, séparé de l'Océan par un mur, ou bien plutôt l'Océan

lui-même a été emprisonné dans une maçonnerie solide de 700 yards

de long, 5 de large, et dépassant de 10 ou 12 pieds le niveau de

la haute marée; et deux autres murs extérieurs, longs de 400

yards, larges de 3 yards, laissant entre eux un espace de 7 yards

qu'on remplit de terre. On espère, au moyen de ce bassin, obtenir

assez d'eau pour nettoyer le port de toute obstruction. C'est un

travail qui fait honneur au pays.

La Seine, vue de cette jetée, est remarquable; elle a cinq milles

de largeur; de hautes terres forment son horizon sur la rive

opposée, et les falaises de craie qui s'ouvrent pour lui laisser

porter son énorme tribut à l'Océan sont grandes et pittoresques.

Rendu visite à M. l'abbé Dicquemarre, le célèbre naturaliste, chez

qui j'ai eu le plaisir de rencontrer mademoiselle Le Masson Le

Golft, auteur de quelques ouvrages agréables, entre autres

l'Entretien sur le Havre, 1781, quand il ne comptait que 25 000

âmes. Le lendemain, M. de Reiseicourt (Récicourt), capitaine au

corps royal du génie, pour lequel j'avais des lettres de

recommandation, me présenta à MM. Hombert, qui prennent rang parmi

les plus notables négociants de France. On dîna dans une de leurs

maisons de campagne, en nombreuse société, de façon très

somptueuse. Les femmes, les filles, les cousins et les amis de ces

messieurs ont beaucoup d'enjouement, de grâce et d'instruction.

L'idée de les quitter si tôt ne me revenait nullement, car leur

société me semblait devoir rendre un plus long séjour très

agréable. Il n'y a pas de mauvais penchant à aimer des gens qui

aiment l'Angleterre, où ils ont été pour la plupart. -- Nous avons

assurément en France de belles, d'agréables et de bonnes choses;

mais on trouve une telle énergie dans votre nation!

Le 18. -- Passé à Honfleur sur le paquebot, bateau ponté, qu'un

fort vent du nord fit franchir ces 7 1/2 milles en une heure. Le

fleuve était plus houleux que je croyais qu'un fleuve pût l'être.

Honfleur est une petite ville très-industrieuse, avec un bassin

rempli de navires, parmi lesquels des négriers (Guinea-men) aussi

forts qu'au Havre.

Visité, à Pont-Audemer, M. Martin, directeur de la manufacture

royale de cuirs. Je vis huit ou dix Anglais employés là (il y en a

quarante en tout). L'un d'eux, du Yorkshire, me dit qu'on l'avait

trompé pour le faire venir. Bien qu'ils fussent largement payés,

la vie est très chère, au lieu d'être bon marché, comme on le leur

avait donné à entendre. -- 20 milles.

Le 19. -- Pont-l'Évêque. En approchant de cette ville, la campagne

devient plus riche, c'est-à-dire qu'il y a plus de pâturages;

l'ensemble en est singulier; ce sont des vergers entourés de haies

si épaisses et si bonnes, quoique composées d'osier avec quelques

épines, que le regard peut à peine les pénétrer: beaucoup de

châteaux épars, dont quelques-uns sont beaux, mais un chemin

exécrable. Pont-l'Évêque est dans le pays d'Auge, célèbre par la

grande fertilité de ses pâturages. Gagné Lisieux à travers la même

riche contrée; haies admirablement plantées; le sol est divisé en

nombreux enclos et très boisé. Descendu à l'hôtel d'Angleterre,

nouvel établissement propre et bien monté; j'y fus parfaitement

traité et servi. -- 26 milles.

Le 20. -- Caen. Le chemin gravit une hauteur qui domine la riche

vallée de Corbon, la plus fertile du pays d'Auge. Elle est remplie

de beaux boeufs du Poitou, et se ferait remarquer dans le

Leicester et le Northampton. -- 28 milles.

Le 21. -- Le marquis de Guerchy, que j'avais eu le plaisir de voir

en Suffolk, était colonel du régiment d'Artois, en garnison ici;

j'allai lui rendre visite; il me présenta à la marquise. Comme la

foire de Guibray allait avoir lieu et qu'il s'y rendait lui-même,

il me fit remarquer que je ne pouvais rien faire de mieux que de

l'accompagner car cette foire était la deuxième de France. J'y

consentis; en chemin, nous passâmes par Bon pour dîner avec le

marquis de Turgot, frère aîné du contrôleur général si justement

célèbre; lui-même est auteur de quelques mémoires sur les

plantations, publiés dans les Trimestres de la Société royale de

Paris. Il nous fit voir, en nous les expliquant, toutes ses

plantations; il se glorifie surtout des plantes étrangères, et

j'eus le chagrin de m'apercevoir qu'il songeait un peu moins à

leur utilité qu'à leur rareté. Ce travers n'est pas peu commun en

France, non plus qu'en Angleterre. Je voulais, à chaque moment de

cette longue promenade, amener la conversation des arbres sur la

culture; je fis même plusieurs efforts, mais en vain. On passa le

soir au théâtre, jolie salle; on donnait Richard Coeur de lion; je

ne pus m'empêcher de remarquer le grand nombre de jolies femmes.

N'y a-t-il pas un antiquaire qui attribue la beauté, chez les

Anglaises, au sang normand, ou qui pense, comme le major Jardine,

que rien n'améliore autant les races que de les croiser; à lire

ses agréables voyages, on ne croirait pas qu'il y en ait aucune

nécessité, et cependant, en regardant ces filles et en entendant

leur musique, on ne saurait douter de son système. Soupé chez le

marquis d'Ecougal, à son château, à la Fresnaye. Si ces marquis de

France n'ont pas de beaux produits en blés et en navets à me

montrer, ils en ont de magnifiques d'une autre nature, de belles

et élégantes filles, portraits charmants d'une agréable mère; rien

qu'à la première rougeur, je déclarai la famille tout aimable; ces

dames sont enjouées, gracieuses, intéressantes; j'aurais voulu les

mieux connaître, mais c'est le destin du voyageur d'entrevoir des

occasions de plaisir pour les quitter aussitôt. Après souper,

tandis qu'on jouait aux cartes, le marquis m'entretint de choses

qui m'intéressaient. -- 22 milles 1/2.

Le 22. -- On vend, à cette foire de Guibray, pour 6 millions

(262 500 l. st.); à Beaucaire, le montant est de 10. J'y trouvai

une quantité considérable d'articles anglais, de la quincaillerie

en entrepôt: des draps et des tissus de coton. -- Une douzaine

d'assiettes communes en imitation française, bien moins bonnes que

les nôtres, valent 3 et 4 liv.; je demandai au marchand (un

Français), si le traité de commerce ne serait pas nuisible avec

une telle différence. «C'est précisément le contraire, Monsieur;

quelque mauvaise que soit cette imitation, on n'a encore rien fait

d'aussi bien en France; l'année prochaine on fera mieux, nous

perfectionnerons, et enfin nous l'emporterons sur vous.» Je le

crois bon politique; sans concurrence, aucune fabrication ne

progresse. Une douzaine d'anglaises, à filets bleus ou verts, 5

livres 5 sous. Revenu à Caen dîné avec le marquis de Guerchy,

lieutenant-colonel, le major de son régiment, et leurs femmes,

nombreuse et charmante société. Visité l'abbaye des Bénédictins,

fondée par Guillaume le Conquérant. Superbe édifice, massif,

solide, magnifique, avec de grands appartements et des escaliers

de pierre dignes d'un palais. Soupé avec M. du Mesnil, capitaine

au corps du génie, pour lequel j'avais des lettres; il m'a

présenté à l'ingénieur chargé du nouveau canal qui amènera à Caen

des navires de 3 à 400 tonneaux, bel ouvrage à ranger parmi ceux

qui font honneur à la France.

Le 23. -- M. de Guerchy et l'abbé de *** m'ont accompagné à

Harcourt, résidence du duc d'Harcourt, gouverneur de Normandie et

du Dauphin. On me l'avait donné comme ayant le plus beau jardin

anglais de France; Ermenonville ne lui laisse pas ce rang, quoique

le château y soit moins beau. Trouvé enfin un cheval pour essayer

de poursuivre mon chemin un peu moins en Don Quichotte; il ne me

convint pas, il bronchait à chaque pas, était cher, et on

demandait le prix d'un bon; nous continuerons ensemble, mon

aveugle ami et moi. -- 30 milles.

Le 24. -- Bayeux; la cathédrale a trois tours, dont une est très

légère, très élégante et richement sculptée.

Le 25. -- Passé à Isigny, sur la route de Carentan, un bras de mer

qui est guéable. En arrivant dans cette dernière ville, je me

trouvai si mal par suite, je crois, de rhumes négligés, que j'eus

peur de tomber malade; je m'en ressentais dans tous mes membres,

j'étais accablé d'une pesanteur générale. Je me couchai de bonne

heure, et une dose de poudre d'antimoine provoqua chez moi une

transpiration qui me soulagea assez pour reprendre mon voyage. --

23 milles.

Le 26. -- Valognes; de là jusqu'à Cherbourg le pays est très boisé

et ressemble au Sussex. Le marquis de Guerchy m'avait prié de

rendre visite à M. Doumerc, cultivateur très entreprenant, à

Pierre-Buté près Cherbourg; je le fis; mais M. Doumerc était à

Paris; cependant son régisseur M. Baillio mit une grande

courtoisie à me montrer et à m'expliquer tout. -- 30 milles.

Le 27. -- Cherbourg. J'avais des lettres de recommandation pour

M. le duc de Beuvron, qui commande la ville, le comte de Chavagnac

et M. de Meusnier, de l'Académie des sciences, traducteur des

voyages de Cook; le comte est à la campagne. J'avais tant entendu

parler des fameux travaux entrepris pour faire ici un port, que je

ne voulais pas attendre un moment de plus pour les voir: le duc

m'accorda un laissez-passer; je pris un bateau et me fis conduire

à travers le port artificiel formé par les fameux cônes. Comme ce

voyage peut être lu par des personnes n'ayant ni le temps, ni le

désir de chercher dans d'autres livres la description de ces

travaux, je ferai en quelques mots une esquisse des intentions qui

y ont présidé et de l'exécution qui a suivi. De Dunkerque jusqu'à

Brest la France n'a pas de port militaire; encore le premier ne

peut-il recevoir que des frégates. Cette lacune lui a été fatale

plus d'une fois dans ses guerres avec notre pays, dont la côte

plus favorisée offre non seulement, l'embouchure de la Tamise,

mais aussi la magnifique rade de Portsmouth. Afin d'y remédier, on

a conçu le projet d'une digue jetée en travers de la rade ouverte

de Cherbourg. Mais la formation d'une enceinte capable d'abriter

une flotte de guerre eût demandé une muraille si étendue, si

exposée à de fortes marées, que la dépense eût été beaucoup trop

grande pour que l'on y pensât, la réussite trop douteuse pour oser

l'entreprendre. On renonça donc à une jetée régulière, et on en

adopta une partielle. Pour la former, on éleva dans la mer, sur

toute la ligne que l'on voulait couvrir, des colonnes isolées en

charpente et en maçonnerie, assez fortes pour résister à la

violence de l'Océan; elles en brisent les vagues et permettent

d'établir une digue de l'une à l'autre. Ces colonnes ont reçu de

leur forme le nom de cônes; elles ont 140 pieds de diamètre à la

base, 60 pieds au sommet, et 60 pieds de hauteur verticale;

enfoncées de 30 à 34 pieds, elles sont couvertes au reflux des

plus hautes marées. Construits en chêne avec toutes les garanties

de force et de solidité, ces énormes tonneaux à large base

étaient, une fois terminés, chargés d'autant de pierres qu'il en

fallait pour les couler; chacun pesait alors 1 000 tonnes (de

2 000 livres). Afin de les faire flotter jusqu'à destination, on

attachait tout autour avec des cordes 60 pièces vides de 10 pipes

chaque, de nombreux vaisseaux les remorquaient en présence

d'innombrables spectateurs. Au signal convenu, toutes les cordes

sont coupées à la fois et l'énorme pilier s'engloutit; il est

alors rempli de pierres par des bateaux que l'on tient prêts

chargés, et on le recouvre de maçonnerie. La capacité de chacun,

jusqu'à 4 pieds de la surface seulement, est de 2 500 toises

cubiques de pierre. Un nombre immense de navires sont ensuite

occupés à construire de l'un à l'autre une chaussée de pierre, que

l'on voit à marée basse au temps de la quadrature (neap tides). 18

cônes selon un certain projet, et 33 selon un autre, compléteront

ce travail, qui ne laissera que deux passes, commandées par deux

très beaux forts nouvellement construits, le fort Royal et le fort

d'Artois, parfaitement bien approvisionnés, dit-on, car on ne les

laisse pas voir, et munis d'un four à boulets rouges. Le nombre de

cônes dépend de l'espacement qui doit régner entre eux. J'en

trouvai huit finis et la charpente de deux autres sur le chantier;

mais tout est arrêté par l'archevêque de Toulouse, grâces à ses

plans de futures économies. Les quatre cônes dernièrement

submergés, étant très exposés, sont maintenant en réparation; on

les a trouvés trop faibles pour résister à la furie des tempêtes

et aux coups de mer par les vents d'ouest. Le dernier de tous est

le plus endommagé: plus on avance, plus il en sera ainsi; ce qui a

fait croire à plusieurs habiles ingénieurs que le tout n'aboutira

pas si l'on ne dépense pour le reste des sommes qui suffiraient à

épuiser le revenu d'un royaume. Ce qu'il y a déjà de fait suffit à

donner depuis quelques années à Cherbourg un nouvel aspect: il y a

des maisons et jusqu'à des rues neuves, aussi l'annonce de la

cessation des travaux a-t-elle été fort mal reçue. On dit qu'on y

employait 3 000 ouvriers, y compris les carriers. Ces huit cônes

seuls et la levée qui les accompagne ont rendu parfaitement sûre

une partie considérable du port projeté. Deux vaisseaux de 40 y

sont à l'ancre depuis 18 mois, par forme d'expérience, et

quoiqu'il y ait eu d'assez fortes tempêtes pour éprouver le tout

rigoureusement, et même, comme je l'ai dit, endommager beaucoup

trois des cônes, ces vaisseaux n'ont pas ressenti la plus légère

agitation; sans rien ajouter de plus, c'est déjà un refuge pour

une petite flotte. Si l'on continue, on devra construire des cônes

plus fort, peut-être plus grands, et donner bien plus d'attention

à leur solidité, on devra voir aussi s'il ne faut pas les

rapprocher davantage: en tous cas la dépense sera presque double,

mais toute dépense disparaît devant l'importance d'avoir un port

de refuge si bien situé en cas de guerre avec l'Angleterre; cette

importance est immense, au moins aux yeux des habitants de

Cherbourg.

Je remarquai, en traversant le port, que, tandis qu'en dehors de

la digue la mer eût été bien rude pour un canot, elle était tout à

fait paisible en deçà. Je montai sur deux de ces cônes, dont l'un

portait cette inscription: «Louis XVI, sur ce premier cône échoué

le 6 Juin 1784, a vu l'immersion de celui de l'est, le 23 juin

1786.»

En somme, le projet est grandiose et ne fait pas peu d'honneur à

l'esprit d'entreprise de la génération actuelle en France. Une

grande marine y est une idée favorite (que ce soit à tort ou à

raison, c'est une autre question). Maintenant ce port fait voir

que, quand ce grand peuple entreprend des travaux semblables, il

sait trouver des génies audacieux pour en dresser le plan, et

d'habiles ingénieurs pour le mettre à exécution d'une manière

digne de ce royaume. Le duc de Beuvron m'avait invité à dîner mais

je réfléchis que, si j'acceptais, il me faudrait la journée du

lendemain pour voir les verreries; je mis en conséquence les

affaires avant les plaisirs et, demandant à ce gentilhomme une

lettre qui m'en ouvrît l'entrée, j'y allai à cheval dans l'après-

midi. Elles sont à environ trois milles de Cherbourg. M. de Faye,

le directeur, m'expliqua le tout de la façon la plus obligeante.

Il ne faut pas s'arrêter à Cherbourg plus que le strict

nécessaire. On m'y écorcha plus scandaleusement que dans aucune

autre ville de France. Les deux meilleurs hôtels étant pleins, je

fus forcé d'aller à la Barque, vilain trou, à peine meilleur qu'un

toit à pourceaux, où, pour une misérable chambre toute malpropre,

deux soupers se composant d'un plat de pommes, d'un peu de beurre,

un peu de fromage plus quelques rogatons trop mauvais pour y

toucher, et un pauvre dîner, on m'apporta un compte de 31 liv. (1

l. 7 s. 1 d.); on ne se contentait pas de me mettre la chambre à 3

liv. la nuit, mais on comptait encore l'écurie pour mon cheval,

après d'énormes items pour l'avoine le foin et la paille. C'est un

abus qui ternit le caractère national. Je montrai, en passant,

cette note à M. Baillio, qui cria au scandale; il me dit qu'il ne

fallait pas s'en étonner: ces gens, qui se retiraient du commerce,

se faisaient une règle d'écorcher leurs hôtes de la bonne façon.

Que personne ne passe à Cherbourg sans faire d'avance le prix de

tout, jusqu'à la litière et à la stalle de son cheval, jusqu'au

sel, au poivre et à la nappe de sa table. -- 10 milles.

Le 28. -- Retourné à Carentan, et, le 29, gagné, par un beau pays,

bien enclos, Coutances, capitale du Cotentin. On y construit en

terre d'excellentes habitations, de belles granges, et même des

maisons à trois étages et d'autres bâtiments considérables. Cette

terre (la plus convenable à cet emploi, est une glaise riche et

noire) est pétrie avec de la paille; après l'avoir étendue sur le

terrain en couche épaisse d'environ 4 pouces, on la coupe en

carrés de 9 pouces que l'on prend sur une pelle pour les donner au

maçon qui fait le mur; à chaque couche de 3 pieds, on laisse,

comme en Irlande, sécher le mur, afin de pouvoir le continuer. Sa

largeur est d'environ 2 pieds; on fait dépasser d'un pouce en

plus, pour couper cela ras, couche par couche. Si on les

badigeonnait comme en Angleterre, ces murs feraient aussi bon

effet que nos murs en lattes et en plâtre, et dureraient

davantage. Dans les belles maisons, les encadrements des portes et

des fenêtres sont en pierre. -- 20 milles.

Le 30. -- Beau paysage formé par la mer, les îles de Chaussey à 5

lieues de distance, Jersey, que l'on distingue clairement à 40

milles, et Granville, qui se montre sur un cap élevé. La beauté de

cette ville disparaît quand on y entre: c'est un trou laid,

étroit, sale et mal bâti. Aujourd'hui, jour de marché, on y voit

cette foule d'oisifs commune en France. La baie de Cancale

s'étendant à droite et le rocher conique de Saint-Michel s'élevant

brusquement de la mer, portant un château au sommet, forment un

ensemble très pittoresque. -- 30 milles.

Le 31. -- Entré en Bretagne par Pont-Orsin (Pontorson). La

propriété semble être plus divisée que je ne l'ai vue jusque-là.

Dans la ville épiscopale de Doll (Dol) une longue rue tout entière

n'a pas de carreaux; chétive apparence! Le début en Bretagne me

donne l'idée d'une bien pauvre province. -- 22 milles.

Le 1er septembre. -- Combourg. Le pays a un aspect sauvage; la

culture n'est pas beaucoup plus avancée que chez les Hurons, ce

qui paraît incroyable au milieu de ces terrains si bons. Les gens

sont presque aussi sauvages que leur pays, et leur ville de

Combourg est une des plus ignoblement sales que l'on puisse voir.

Des murs de boue, pas de carreaux, et un si mauvais pavé que c'est

plutôt un obstacle aux passants qu'un secours. Il y a cependant un

château, et qui est habité. Quel est donc ce M. de Chateaubriand,

le propriétaire, dont les nerfs s'arrangent d'un séjour au milieu

de tant de misère et de saleté? Au-dessous de ce hideux tas

d'ordures se trouve un beau lac entouré de hais bien boisées. Au

sortir d'Hédé, beau lac appartenant à M. de Blassac, intendant de

Poitiers; superbes bois aux alentours. Avec un peu de soin, on

ferait de ceci un tableau délicieux. Il y a un château, des

fenêtres duquel on ne voit que quatre rangées d'arbres, rien de

plus, selon le style français. Dieu du goût, faut-il que le

possesseur de ce château soit aussi celui de cet admirable lac! Et

cependant M. de Blassac a fait à Poitiers la plus belle promenade

de France! Mais le goût de la ligne droite et celui de la ligne

sinueuse sont fondés sur des sentiments et des idées aussi

séparés, aussi distincts que la peinture et la musique, la poésie

et la sculpture. Le lac est poissonneux; il y a des brochets de 36

liv., des carpes de 24, des perches de 4 et des tanches de 5.

Jusqu'à Rennes, même confusion bizarre de déserts et de cultures;

pays moitié sauvage, moitié civilisé. -- 31 milles.

Rennes est bien bâtie et a deux belles places, surtout celle de

Louis XV, où se trouve sa statue. Le Parlement étant en exil, on

ne peut voir la salle des séances. Le jardin des Bénédictins,

appelé le Tabour, est remarquable; mais ce qu'il y a de plus

curieux à Rennes maintenant, c'est, aux portes de la ville, un

camp formé par quatre régiments d'infanterie et deux de dragons,

sous le commandement d'un maréchal de France, M. de Stainville. Le

mécontentement du peuple, qui avait amené ces précautions, venait

de deux causes: la cherté du pain et l'exil du Parlement. La

première est fort naturelle; mais ce que je ne puis entendre,

c'est cet amour pour le Parlement; car tous ses membres sont

nobles comme ceux des états, et nulle part la distinction entre la

noblesse et les roturiers n'est si tranchée, si insultante, si

oppressive, qu'en Bretagne. On m'assura, cependant, que la

population avait été poussée par toutes sortes de manoeuvres et

même par des distributions d'argent. Les troubles présentaient une

telle violence, avant que le camp ne fût établi, que la troupe fut

incapable de maintenir l'ordre. M. Argentaise, pour lequel j'avais

des lettres, eut la bonté de me servir de guide pendant les quatre

jours que je passai ici. Il fait bon marché vivre à Rennes, et

cela me frappe d'autant plus, que je sors de Normandie, où tout

est à un prix extravagant. La table d'hôte, à la Grande-Maison,

est bien tenue: à dîner il y a deux services abondamment pourvus

d'excellents mets, et un très grand dessert bien composé; à souper

un bon service, un fort morceau de mouton et un délicieux dessert.

Chaque repas se paye, avec le vin ordinaire, 40 sous; pour 20 sous

en plus, vous avez de très bon vin; l'entretien du cheval 30 sous;

en tout cela ne fait (avec du vin de choix) que 6 livres 10 sous

par jour ou 5 shill. 10 ds. Cependant on se plaint que le camp a

fait hausser tous les prix.

Le 5. -- Montauban. Les pauvres ici le sont tout à fait; les

enfants terriblement déguenillés, et plus mal peut-être sous cette

couverture que s'ils restaient tout nus; quant aux bas et aux

souliers, c'est un luxe hors de propos. Une charmante petite fille

de six à sept ans, qui jouait avec une baguette et souriait, avait

sur elle de tels haillons, que mon coeur s'en serra: on ne

mendiait pas, et quand je donnai quelque chose, on me parut plus

surpris que reconnaissant. Le tiers de ce que j'ai vu de cette

province me paraît inculte et la presque totalité dans la misère.

Quel terrible fardeau pour la conscience des rois, des ministres,

des parlements, des états, que ces millions de gens industrieux,

livrés à la faim et à l'oisiveté par les exécrables maximes du

despotisme et les préjugés non moins abominables d'une noblesse

féodale! Couché au Lion-d'Or, affreux bouge. -- 20 milles.

Le 6. -- L'aspect est le même jusqu'à Brooms (Broons); mais près

de cette ville il devient plus agréable, le terrain étant plus

accidenté.

Lamballe. -- Plus de cinquante familles nobles passent l'hiver

dans cette petite ville et vivent sur leurs biens en été. Il y a

probablement autant d'extravagance et de sottise, et, pour ce que

j'en sais, autant de bonheur dans leurs cercles que dans ceux de

Paris. Ici et là on ferait bien mieux de cultiver ses terres et de

donner du travail aux malheureux. -- 30 milles.

Le 7. -- Le pays change immédiatement au delà de Lamballe. Le

marquis d'Urvoy, que j'ai connu à Rennes, et qui possède un beau

domaine à Saint-Brieuc, m'avait donné une lettre pour son

intendant; celui-ci y a fait honneur. -- 12 milles 1/2.

Le 8. -- Jusqu'à Guingamp; contrée sombre couverte d'enclos. Passé

Châteaulandren (Chatelaudren) et entré en Basse-Bretagne: on

reconnaît au premier coup d'oeil un autre peuple. On rencontre une

quantité de gens n'ayant d'autre réponse à vos questions que: «Je

ne sais pas ce que vous dites», ou: «Je n'entends rien.» Entré à

Guingamp par des portes, des tours, des fortifications qui

paraissent de la plus vieille architecture militaire: tout annonce

l'antiquité et est en parfait état de conservation. L'habitation

des pauvres gens est loin d'être si bonne: ce sont de misérables

huttes de boue, sans vitres, presque sans lumière; mais il y a des

cheminées en terre. J'en étais à mon premier somme à Belle-Isle

quand l'aubergiste vint à mon chevet et tira le rideau en faisant

tomber une pluie d'araignées, pour me dire que j'avais une jument

anglaise superbe, et qu'un seigneur voulait me l'acheter. Je lui

jetai à la tête une demi-douzaine de fleurs d'éloquence française

pour son impertinence; alors il jugea prudent de nous laisser en

paix, moi et les araignées. Il y avait grande partie de chasse. Ce

doivent être des chasseurs de première force que ces seigneurs

bas-bretons pour arrêter leur admiration sur une jument aveugle. À

propos des races de chevaux en France, cette jument m'avait coûté

23 guinées lors de la cherté des chevaux en Angleterre, et en

avait été vendue 16 quand ils étaient un peu meilleur marché: on

peut s'en faire une idée; cependant on l'admira, et beaucoup, et

souvent pendant ce voyage, et en Bretagne elle rencontra rarement

d'égale. Cette province, et la même chose arrive en Normandie, est

infestée de mauvaises rosses d'étalons, perpétuant la malheureuse

race que l'on rencontre partout. Le vilain trou qui s'intitule la

Grande-Maison est la meilleure auberge d'une station de poste sur

la grande route de Brest; des maréchaux de France, des ducs, des

pairs, des comtesses, etc., etc., doivent s'y être arrêtés de

temps à autre, selon les accidents auxquels on est sujet dans les

longs voyages. Que doit-on penser d'un pays qui, au XVIIIe siècle,

n'a pas de meilleurs abris pour les voyageurs! -- 30 milles.

Le 9. -- Morlaix est le port le plus singulier que j'aie vu. Dans

une vallée juste assez large pour contenir un beau canal, on voit

deux quais et deux rangées de maisons; en arrière s'élève la

montagne, abrupte et boisée d'un côté, semée de jardins, de roches

et de broussailles de l'autre; l'effet en est charmant et

romantique. Commerce assez lourd à présent, mais très florissant

pendant la guerre. -- 20 milles.

Le 10. -- Jour de foire à Landivisier (Landivisiau), ce qui me

donne l'occasion de voir réunis nombre de Bas-Bretons et de leurs

bestiaux. Les hommes portent de larges culottes, plusieurs ont les

jambes nues, et la plupart sont en sabots; ils ont les traits

fortement accentués comme les Gallois, et un air moitié énergique,

moitié nonchalant; ils sont grands de taille, larges de poitrine

et carrés d'épaules. Les femmes, même jeunes, sont tellement

ridées par la fatigue, qu'elles perdent l'air de douceur naturel à

leur sexe. Le premier coup d'oeil les fait reconnaître pour

absolument différents des Français. N'est-ce pas un miracle de les

retrouver ainsi, avec leur langage, leurs moeurs, leurs costumes,

après treize cents ans de séjour sur cette terre? -- 35 milles.

Le 11. -- J'avais des lettres de personnes fort recommandables

pour d'autres personnes aussi très recommandables de Brest, à

l'effet de m'obtenir l'entrée des arsenaux. Ce fut en vain.

M. le chevalier de Tredairne fit en ma faveur des instances très

pressantes auprès du commandant: mais l'ordre de ne laisser

pénétrer qui que ce fût, Français ou étranger, était trop strict

pour qu'on osât l'enfreindre, à moins que sur un avis exprès du

ministre de la marine, rarement donné, et auquel on n'obéit qu'à

contre-coeur. M. Tredairne me dit que cependant lord Pembroke

l'avait visité, il y avait peu de temps, en vertu d'une telle

dépêche; et lui-même fit la remarque, voyant bien qu'elle ne

m'échapperait pas, qu'il était singulier de montrer ce port à un

général anglais, gouverneur de Portsmouth, pour en refuser la vue

à un fermier. Il m'assura cependant que le duc de Chartres n'avait

pas été plus heureux ces jours passés. La musique de Grétry, qui,

sans avoir de largeur, est franche et même élégante, n'était pas

de nature à me mettre de bonne humeur; le théâtre donnait Panurge.

Brest est une ville bien bâtie, à belles rues régulières, et le

quai, avec ses vaisseaux de ligne et ses autres navires, a

beaucoup de cette vie et de ce mouvement qui animent les ports de

mer.

Le 12. -- Retourné à Landerneau. Le maître du Duc-de-Chartres, la

meilleure auberge et la plus propre de l'évêché, vint me dire

qu'il y avait là un monsieur, un homme comme il faut, et que le

dîner serait meilleur si nous le prenions ensemble: De tout mon

coeur. C'était un noble Bas-Breton, avec une épée et un misérable

petit bidet très agile. Ce seigneur ignorait que le duc de

Chartres de l'autre jour fût autre que celui qui était dans la

flotte de M. d'Orvilliers. Pris la route de Nantes. -- 25 milles.

Le 13. -- Pays plus accidenté jusqu'à Châteaulin; le tiers en est

inculte. Région bien inférieure au Léon et à Tréguier; aucun

effort, aucune marque d'intelligence; tout près cependant du grand

marché de Brest et sur un bon terrain. Quimper, quoique ce soit un

évêché, n'a de remarquable que sa promenade, une des plus belles

de France. -- 25 milles.

Le 14. -- En sortant de Quimper, on voit un peu plus de culture,

mais ce n'est que pour un instant. Déserts, déserts et déserts.

Arrivé à Quimperlay (Quimperle). -- 27 milles.

Le 15. -- Même aspect sombre jusqu'à Lorient, mais quelques traces

de culture et beaucoup de bois. Lorient était si plein de badauds

venus pour assister au lancement d'un vaisseau de guerre, que je

ne trouvai à l'Épée-Royale ni lit pour moi, ni place pour mon

cheval. Au Cheval-Blanc, misérable trou, je plaçai mon compagnon

au milieu de vingt autres empilés comme des harengs en caque; mais

moi je n'obtins rien. Le duc de Brissac, avec sa suite, ne fut pas

plus heureux. Si le gouverneur de Paris ne put sans peine trouver

à coucher dans Lorient, il ne faut pas s'étonner des obstacles que

rencontra A. Young. J'allai sur-le-champ remettre mes lettres. Je

trouvai M. Besné, négociant, chez lui; il me reçut avec une

cordialité sincère, préférable à un million de cérémonies, et,

lorsqu'il sut ma position, il m'offrit, dans sa maison, une

hospitalité que j'acceptai. Le Tourville, de quatre-vingt-quatre

canons, devait être lancé à trois heures; on remit au lendemain, à

la grande joie des aubergistes, heureux de retenir un jour encore

cet essaim d'étrangers. J'aurais voulu que le vaisseau les

étranglât, car je n'avais en tête que ma pauvre jument, exposée

toute la nuit au milieu des rosses de Bretagne. Cependant une

pièce de douze sous au valet d'écurie la mit considérablement à

l'aise. La ville est moderne et régulière; les rues partent en

divergeant de la porte, et sont coupées à angle droit par

d'autres, larges, bien bâties et bien pavées: beaucoup de maisons

ont vraiment bon air. Mais ce qui fait l'importance de Lorient,

c'est l'entrepôt du commerce des Indes, qui renferme les navires

et les magasins de la Compagnie. Ces derniers sont réellement

grandioses, et annoncent la royale munificence dont ils tirent

leur origine. Ils ont plusieurs étages, sont construits en voûte,

d'un grand style et d'une immense étendue. Mais il leur manque, au

moins à présent, comme à tant d'autres superbes établissements en

France, la vigueur et le mouvement d'un commerce actif. Les

affaires ici semblent insignifiantes. Trois vaisseaux de quatre-

vingt-quatre, le Tourville, l'Éole et le Jean-Bart, et une frégate

de trente-deux sont en chantier. On m'assura qu'il n'avait fallu

que neuf mois pour la construction du Tourville. Le port a de la

vie; quinze vaisseaux de ligne stationnés ici à l'ordinaire,

quelques navires de la Compagnie des Indes et d'autres marchands,

en font un agréable tableau. Une belle tour ronde en pierre

blanche, de cent pieds de haut, légère et gracieuse dans ses

proportions, et portant une balustrade au sommet, sert aux vigies

et aux signaux. Mon hôte est un homme simple et franc, avec

quelques idées originales qui lui donnaient plus d'intérêt; il a

une charmante fille, qui me distrait par son chant, qu'elle

accompagne sur la harpe. Le lendemain matin, le Tourville

descendit à flot au bruit de la musique des régiments et des

acclamations de milliers de spectateurs. Quitté Lorient, arrivé à

Hennebont. -- 7 1/2 milles.

Le 17. -- Traversé, en allant à Auray, les dix-huit milles les

plus pauvres que j'aie encore vus en Bretagne. Bonnes maisons de

pierre, couvertes d'ardoises, mais sans vitres. Auray a un petit

port et quelques sloops, ce qui donne toujours de la gaieté à une

ville. Jusqu'à Vannes, campagne variée, mais les landes dominent.

Vannes n'est pas sans importance, mais son port et sa promenade en

font la principale beauté.

Le 18. -- Musiliac (Muzillac). On a en vue Belle-Isle et les îles

plus petites d'Hédic (Haëdic) et d'Honat (Houat). Si Musiliac ne

peut se vanter d'autre chose, il le peut au moins de son bon

marché. J'eus pour dîner deux bons poissons plats, des huîtres, de

la soupe, un beau rôti de canard, avec un ample dessert consistant

en raisin, poires, noix, biscuits et liqueur, une pinte

d'excellent bordeaux; ma jument, outre le foin, reçut trois quarts

de peck (soit 7 litres) d'avoine, pour 56 sous; 2 sous à la fille

et autant au garçon, font en tout 3 fr. Jusqu'à la Roche-Bernard,

des landes, des landes, des landes! La hardiesse des rives de la

Vilaine la rend pittoresque, il n'y a pas d'ennuyeuses plaines;

elle a les deux tiers de la largeur de la Tamise à Westminster, et

serait égale à quelque rivière que ce soit si ses bords étaient

boisés; mais ce ne sont que les déserts du reste du pays. -- 33

milles.

Le 19. -- Fait un détour sur Auvergnac, château du comte de La

Bourdonnaye, pour lequel j'avais une lettre de la duchesse

d'Anville; c'était la personne qui pouvait le mieux me renseigner

sur la Bretagne, ayant été pendant vingt-cinq ans premier syndic

de la noblesse. On aurait à plaisir amoncelé les pentes et les

rochers, que l'on aurait eu peine à faire un plus mauvais chemin

que ces cinq milles; si j'eusse pu mettre autant de foi que les

bonnes gens de campagne dans deux morceaux de bois attachés

ensemble, je me serais signé; mais mon aveugle ami, avec une

sûreté de pied incroyable, m'amena sain et sauf à travers de tels

endroits; sans mon habitude journalière du cheval, j'aurais

tremblé d'abord, quand même ma monture aurait eu d'aussi bons yeux

que ceux d'Éclipse; car je suppose qu'un beau coureur, sur la

vélocité duquel tant d'imbéciles étaient prêts à aventurer leur

argent, devait avoir des yeux aussi bons que ses jambes. Un tel

chemin desservant plusieurs villages et le château de l'un des

premiers seigneurs du pays montre quel doit être l'état de la

société; pas de communications, de voisinage; aucune des occasions

de dépenses naissant de la compagnie, une vraie retraite pour

épargner ce qu'on dépensera dans les villes. Le comte me reçut

avec beaucoup de politesse; je lui exposai mes motifs et mon plan

de voyage, qu'il voulut bien louer avec chaleur, exprimant sa

surprise que j'aie entrepris une aussi grosse affaire que l'examen

de la France sans être encouragé par mon gouvernement. Je lui

expliquai qu'il connaissait très peu ce gouvernement, s'il

supposait qu'il donnerait un schelling pour une entreprise

agricole ou pour son auteur; qu'il importait peu que le ministre

fût whig ou tory, que le parti de la charrue n'en comptait pas un

dans ses rangs; qu'enfin l'Angleterre, qui comptait plusieurs

Colberts, n'avait pas un Sully. Ceci nous mena à une conversation

intéressante sur la balance de l'agriculture, de l'industrie et du

commerce, et les moyens de les encourager. En réponse à ses

questions, je lui fis comprendre quels sont leurs rapports en

Angleterre et comment notre culture florissait à la barbe des

ministres, par la seule protection que la liberté civile donne à

la propriété; que, par conséquent, sa situation était pauvre en

regard de ce qu'elle eût été, si on lui avait donné les mêmes

secours qu'au commerce et à l'industrie. J'avouai à M. de La

Bourdonnaye que sa province ne me semblait rien avoir que des

privilèges et de la misère. Il sourit, me donna quelques

explications importantes; mais jamais noble n'approfondira cette

question comme elle le devrait être, car c'est à lui que sont

départis ces privilèges; au peuple la pauvreté. Il me fit voir des

plantations très belles et très florissantes qui l'abritent

complètement de chaque côté, même du sud-ouest, quoique si près de

la mer. De son jardin on voit Belle-Isle et les autres, et un

petit roc qui lui appartient. Il me dit que le roi d'Angleterre le

lui prit après la victoire de sir Edw. Hawkes, mais que Sa Majesté

voulut bien le lui laisser après une nuit de possession. -- 20

milles.

Le 20. -- J'ai pris congé de M. et de madame de La Bourdonnaye,

très charmé de leur courtoisie et de leurs amicales attentions.

Des collines près de Saint-Nazaire on a une belle vue de

l'embouchure de la Loire; mais des rives trop basses lui enlèvent

l'air de grandeur que des promontoires élevés donnent au Shannon.

À droite, à l'infini, se gonfle le sein de l'Atlantique. Savinal

(Savenay) est le séjour de la misère. -- 33 milles.

Le 21. -- Rencontré un essai d'amélioration au milieu de ces

déserts, quatre bonnes maisons de pierre et quelques acres

recouverts de pauvre gazon, qui cependant avaient été défrichés;

mais tout cela est redevenu presque aussi sauvage que le reste. Je

sus ensuite que cette amélioration, comme on l'appelle, avait été

tentée par des Anglais aux frais d'un gentilhomme qu'ils avaient

ruiné aussi bien qu'eux-mêmes. Je demandai comment on s'y était

pris. Après un écobuage, on avait fait du froment, puis du seigle,

puis de l'avoine. Et toujours, toujours il en est ainsi! Les mêmes

sottises, les mêmes bévues, la même ignorance; et puis tous les

imbéciles du pays ont été dire, comme ils le disent encore, que

ces déserts ne sont bons à rien. À mon grand étonnement je vis,

chose incroyable, qu'ils s'étendaient jusqu'à trois milles de la

grande ville commerciale de Nantes: voilà un problème et une leçon

à méditer, mais pas à présent. Après mon arrivée, je suis allé de

suite au théâtre, construit tout récemment en belle pierre

blanche. La façade a un superbe portique de huit colonnes

corinthiennes fort élégantes; quatre autres en dedans séparent ce

portique d'un vestibule majestueux. À l'intérieur, ce n'est qu'or

et peinture, le coup d'oeil d'entrée me frappa grandement. La

salle est, je crois, deux fois aussi grande que celle de Drury-

Lane et cinq fois plus magnifique. Comme c'était un dimanche, la

salle était comble. Mon Dieu! m'écriai-je intérieurement; est-ce à

un tel spectacle que mènent les garennes, les landes, les déserts,

les bruyères, les buissons de genêt et d'ajonc et les tourbières

que j'ai traversés pendant 300 milles? Quel miracle que toute

cette splendeur et cette richesse des villes en France n'aient

aucun rapport avec l'état de la campagne! Il n'y a pas de

transitions graduelles: la médiocrité aisée et la richesse, la

richesse et la magnificence. D'un bond vous passez de la misère à

la prodigalité, de mendiants dans leur hutte de boue à

Mademoiselle Saint-Huberti, dans des spectacles splendides à 500

liv. par soirée (21 liv. st. 17 sh. 6 d.). La campagne est

déserte, ou si quelque gentilhomme l'habite, c'est dans quelque

triste bouge, pour épargner cet argent, qu'il vient ensuite jeter

dans les plaisirs de la capitale. -- 20 milles.

Le 22. -- Remis mes lettres. -- Autant que le comporte

l'agriculture, mon objet principal, je dois acquérir toutes les

notions sur le commerce que je puis obtenir des négociants, car il

est facile d'avoir d'utiles renseignements en abondance sans poser

de questions, qui mettront la personne interrogée dans l'embarras,

et même sans en poser aucune. M. Riédy se montra très civil et

satisfit à beaucoup de mes demandes; je dînai une fois avec lui et

vis avec plaisir la conversation se tourner sur le sujet important

de la situation respective de la France et de l'Angleterre dans le

commerce, particulièrement celui des Antilles. J'avais aussi une

recommandation pour M. Espivent, conseiller au Parlement de

Rennes, dont le frère, M. Espivent de la Villeboisnet, est un des

notables négociants d'ici. On ne saurait être plus obligeant que

ces deux messieurs; leur conduite envers moi fut pleine

d'attention et de cordialité: ils rendirent mon séjour en cette

ville à la foi instructif et agréable. La ville a, dans ses

nouvelles constructions, un signe de prospérité qui ne trompe

jamais. Le quartier de la Comédie est magnifique, toutes les rues

sont en pierre de taille et se coupent à angle droit. Je ne sais

si l'Hôtel de Henri IV n'est pas le plus beau de l'Europe: celui

de Dessein, à Calais, a de plus grandes dimensions; mais il n'est

ni construit, ni distribué, ni meublé comme celui-ci, que l'on

vient d'achever. Il revient à 400 000 livres, avec le mobilier

(17 500 liv. st.), et se loue 14 000 1. (6121. st. 10 sh.) par an,

la première année ne comptant pas. Il y a 60 lits de maître et une

écurie pour 25 chevaux. Les appartements de deux pièces, très

convenables, se payent 6 liv. par jour; une belle pièce 3 liv. Les

commerçants ne donnent que 5 liv. pour le dîner, le souper, le vin

et la chambre, et 35 sous pour leur cheval. C'est sans comparaison

le premier des hôtels où je suis descendu en France; il est de

plus très bon marché. Situé sur une petite place, près du théâtre,

de manière aussi commode pour le plaisir et le commerce que le

peuvent souhaiter ceux qui recherchent l'un ou l'autre. Le théâtre

a coûté 450 000 liv., et se loue aux comédiens 17 000 l. par an;

plein, il donne 120 louis d'or. Le terrain de l'hôtel a été acheté

9 liv. le pied carré; dans quelques quartiers de la ville, il se

vend jusqu'à 15 liv. Cette valeur du terrain conduit à donner aux

maisons une hauteur qui en enlève la beauté. Le quai n'a rien de

remarquable, le fleuve est embarrassé d'îles; mais plus loin, du

côté de la mer, s'élève une longue file de maisons régulières. Une

institution commune aux grandes villes commerciales de France,

mais florissant particulièrement à Nantes, c'est une chambre de

lecture, ce que nous appellerions un book-club, qui ne se défait

pas de ses livres, mais en forme une bibliothèque. Il y a trois

salles: une pour la lecture, une pour la conversation, la dernière

pour la bibliothèque. En hiver on y trouve un bon feu et des

bougies (de cire). Messieurs Espivent eurent la bonté de

m'accompagner dans une excursion sur l'eau, pour voir

l'établissement de M. Wilkinson, pour forer les canons, situé dans

une île de la Loire en aval de Nantes. Jusqu'à la venue de ce

célèbre manufacturier anglais, on ignorait en France cette méthode

de fondre les canons massifs pour les roder ensuite. L'appareil de

Wilkinson, pour quatre canons, mû par des roues hydrauliques, est

maintenant en oeuvre; mais on vient de construire une machine à

vapeur avec un nouvel appareil pour en forer sept de plus.

M. de la Motte, qui a la direction du tout, nous montra aussi un

modèle de cette machine de 6 pieds de long, 5 de haut sur 4 ou 5

de large, qu'il mit en mouvement devant nous, en faisant un petit

feu sous une chaudière qui ne dépasse pas les dimensions d'une

grande théière. C'est une des machines que j'aie vue qui aient le

plus d'intérêt pour un physicien voyageur.

Nantes est aussi enflammé pour la cause de la liberté qu'aucune

ville de France; les conversations dont je fus témoin m'ont fait

voir l'incroyable changement qui s'est opéré dans l'esprit des

Français, et je ne crois pas possible pour le gouvernement actuel

de durer un demi-siècle de plus, si les talents les plus éminents

et les plus courageux ne tiennent le gouvernail. La révolution

d'Amérique en entraînera une autre en France, si le gouvernement

n'y prend garde.[17]

Le 23. -- Un des douze prisonniers de la Bastille est arrivé ici;

c'était le plus violent de tous, et sa détention a été loin de lui

apprendre à se taire.

Le 25. -- Ce n'est pas sans regrets que j'ai quitté une société à

la fois intelligente et agréable, et il me serait pénible de ne

pas espérer au moins de revoir MM. Espivent. Il y peu de chances

pour que je revienne à Nantes; mais s'ils retournaient une seconde

fois en Angleterre, j'ai la promesse de leur visite à Bradfield.

Le plus jeune d'entre eux a passé, avec lord Shelburne à Bowood,

une quinzaine qu'il se rappelle avec beaucoup de plaisir; le

colonel Barré et le docteur Priestley s'y trouvaient en même

temps. Jusqu'à Ancenis, tout est en enclos; nombreuses villas

pendant les sept premiers milles. -- 22 1/2 milles.

Le 26. -- Tableau des vendanges. Je ne l'avais jamais vu avant

aussi bien qu'ici; les fortes pluies de l'automne dernier en

faisaient un triste spectacle. À ce moment de l'année, tout est

vie et activité. Les alentours sont divisés en nombreux enclos par

de belles haies. Superbe vue de la Loire, du dernier village de

Bretagne; il y a une grande barrière qui traverse le chemin, et

des douanes pour la visite de tout ce qui vient de là. La Loire

prend ici les proportions d'un grand lac; des bois l'environnement

sur chaque rive, ce qui est rare pour ce fleuve. Des villes, des

clochers, des moulins à vent, un bel horizon, de charmantes

campagnes, couvertes de vignobles, donnent à ce fleuve autant de

gaieté qu'il a de noblesse. Entré en Anjou par d'immenses

prairies. Traversé Saint-Georges et pris la route d'Angers. Après

avoir perdu la Loire de vue pendant dix milles, je la retrouve

dans cette ville. Des lettres de M. de Broussonnet m'attendaient;

mais ce monsieur n'avait pu savoir dans quelle partie de l'Anjou

résidait le marquis de Tourbilly. Il m'était si important de

trouver la ferme où ce gentilhomme a fait les admirables

défrichements décrits dans son Mémoire sur ce sujet, que je me

déterminai d'y aller, à quelque distance que ce fût de mon chemin.

-- 30 milles.

Le 27. -- Parmi mes lettres j'en avais pour M. de la Livonière,

secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture d'Angers; je le

trouvai à sa maison de campagne, à deux lieues d'ici; lorsque

j'arrivai, il était à table avec sa famille; comme il n'était pas

midi, je pensais avoir évité cette maladresse; mais lui-même et

madame prévinrent mon embarras par leurs instances cordiales de

les imiter, et, sans faire le moindre dérangement d'aucune sorte,

me mirent tout d'un coup à mon aise, devant un dîner médiocre,

mais assaisonné de tant de laisser-aller et d'entrain, que je le

trouvai plus à mon goût que les tables le plus splendidement

servies. Une famille anglaise à la campagne, de même rang, et

prise de même à l'improviste, vous recevrait avec une politesse

anxieuse et une hospitalité inquiète: après vous avoir fait

attendre que l'on change en toute hâte la nappe, la table, les

assiettes, le buffet, le bouilli et le rôti, on vous donnerait un

si bon dîner, que, soit crainte, soit lassitude, personne de la

famille ne trouverait un mot de conversation, et vous partiriez

chargé de voeux faits de bon coeur de ne vous revoir jamais. Cette

sottise, si commune en Angleterre, ne se voit pas en France: les

gens y sont tranquilles chez eux et font tout de bonne grâce.

M. de la Livonière s'entretint longuement de mon voyage, qu'il

loua beaucoup; mais il lui sembla extraordinaire que ni le

gouvernement, ni l'Académie des sciences, ni celle d'agriculture

ne m'en payent au moins les frais. Cette idée est tout à fait

française: ils ne comprennent pas qu'un particulier quitte ses

affaires ordinaires pour le bien public sans que le public le

paye, et il ne m'entendait pas non plus quand je lui disais qu'en

Angleterre, tout est bien, hors ce que fait le gouvernement. Je

fus très contrarié qu'il ne pût m'indiquer la demeure de feu le

marquis de Tourbilly; car il serait fâcheux de traverser la

province sans la trouver, pour m'entendre dire après qu'à mon insu

j'en suis passé à quelques milles. Retourné le soir à Angers. --

20 milles.

Le 28. -- La Flèche. Le château de Duretal, appartenant à la

duchesse d'Estissac, s'élève fièrement au-dessus de la petite

ville de ce nom et sur les bords d'une belle rivière, dont les

pentes, exposées au midi, sont couvertes de vignes. Le pays est

gai, sec et d'un séjour agréable. J'ai demandé à plusieurs

messieurs la résidence du marquis, toujours en vain. Ces trente

milles de chemin jusqu'à La Flèche sont superbes; il est sablé,

uni et tenu dans un ordre admirable. La Flèche est une jolie

petite ville, propre et assez bien bâtie sur la rivière qui passe

à Duretal, et que les bateaux remontent jusqu'ici; mais le

commerce est insignifiant. Mon premier soin en arrivant ici, comme

partout ailleurs en Anjou, fut de m'enquérir du marquis. Je

persistai jusqu'à ce que j'appris qu'il y avait à peu de distance

de La Flèche un endroit appelé Tourbilly, mais qui n'était pas mon

affaire, car on n'y connaissait pas de marquis de Tourbilly, mais

un marquis de Galway qui tenait ce domaine de son père. Ceci

m'embarrassait de plus en plus, et je renouvelai mes recherches

avec tant de ténacité, que bien du monde crut que j'en avais perdu

la tête à moitié. À la fin je rencontrai une dame âgée qui résolut

la difficulté: elle m'assura que le domaine de Tourbilly, à quinze

milles de La Flèche, était bien ce que je cherchais; qu'il

appartenait à un marquis de ce nom, lequel lui semblait, en effet,

avoir écrit quelques livres; que ce marquis était mort insolvable,

et sa propriété avait été achetée par le père du marquis de Galway

actuel. Je n'en demandai pas davantage et me décidai à prendre un

guide le lendemain matin pour visiter les restes de ces travaux,

puisque je ne pouvais voir leur auteur. La mention de sa mort en

état d'insolvabilité me fit beaucoup de peine; c'était un mauvais

commentaire à son livre, et je prévoyais que quiconque je

rencontrerais à Tourbilly n'aurait que des risées pour une

agriculture qui avait ruiné le domaine où on l'avait mise en

pratique. -- 30 milles.

Le 29. -- Ce matin, j'ai exécuté mon projet. Le paysan qui me

servait de guide étant doué de deux bonnes jambes, il me conduisit

à travers les bruyères dont le marquis parle dans son Mémoire.

Elles paraissent sans bornes, et l'on me dit que je pourrais

voyager bien des jours sans voir autre chose; quel champ

d'amélioration pour créer, non pas pour perdre des domaines. À la

fin, nous arrivâmes à Tourbilly, pauvre hameau composé de quelques

maisons éparses dans une vallée entre deux hauteurs encore

incultes ou couvertes de bruyères. Le château est au milieu; on y

arrive par de belles avenues de peupliers. Je ne puis décrire

aisément la curiosité inquiète que je ressentais en visitant

chaque coin de la propriété: il n'y avait pas une baie, un arbre,

un buisson, qui n'eût pour moi de l'intérêt. Longtemps avant

d'avoir pu me procurer l'original du Mémoire sur les

défrichements, j'en avais lu la traduction dans l'Agriculture de

M. Mill, dont c'était, à mon avis, la partie la plus intéressante,

et m'étais résolu, si jamais j'allais en France, de visiter des

travaux dont la description m'avait fait tant de plaisir. Je

n'avais ni lettre ni recommandation pour le propriétaire actuel,

le marquis de Galway. En conséquence, je lui exposai simplement ce

fait, que j'avais lu avec tant de plaisir le livre de

M. de Tourbilly, que je désirais vivement voir les choses qui y

sont rapportées. Il me répondit sur-le-champ en bon anglais, me

reçut avec une politesse si cordiale et de telles expressions

d'estime pour l'objet de mon voyage, qu'il me mit parfaitement à

l'aise avec moi-même, et par suite avec tout ce qui m'entourait.

Il commanda un déjeuner à l'anglaise et donna des ordres pour

qu'un homme nous accompagnât dans cette excursion. Je désirai que

ce fût le plus vieil ouvrier du temps de feu le marquis. Je fus

satisfait d'apprendre qu'il y en avait un qui l'avait servi dès le

commencement des travaux. À déjeuner, M. de Galway me présenta son

frère, qui, lui aussi, parle anglais; il regretta de ne pouvoir me

faire connaître madame de Galway; mais elle était en couches. Il

me fit ensuite l'histoire de l'acquisition de ce château par son

père. Son arrière-grand-père s'était établi en Bretagne du temps

que Jacques Il fuyait le trône; plusieurs membres de la famille

vivent encore dans le comté de Cork, près de Lotta. Son père

s'était rendu fameux dans cette province par son habileté

agricole, et en récompense d'améliorations faites sur les landes,

les états lui avaient donné dans Belle-Isle une vaste étendue, qui

appartient encore à son fils. Ayant appris que le marquis de

Tourbilly était entièrement ruiné, et que ses biens d'Anjou

allaient être vendus par les créanciers, il les examina, et

trouvant la terre susceptible d'être amendée, acheta Tourbilly

pour 15 000 louis d'or, marché fort avantageux, bien qu'avec le

domaine il ait aussi acheté quelques procès. Il y a environ 3 000

arpents presque contigus, la seigneurie de deux paroisses, avec la

haute justice, etc., etc., un beau château, vaste et commode, des

communs très complets, et beaucoup de plantations, oeuvres de

l'homme célèbre dont je m'enquérais. Je respirais à peine en

arrivant à l'histoire de la ruine d'un si grand innovateur. «Vous

êtes malheureux qu'un homme se soit ruiné par cet art que vous

aimez tant.» C'était la vérité. Mais il me remit à mon aise en

m'annonçant que cela ne serait jamais arrivé si le marquis se fût

contenté de faire valoir et d'améliorer ses domaines. Un jour,

comme il cherchait de la marne, sa mauvaise étoile lui fit

découvrir une veine de terre parfaitement blanche, ne donnant pas

d'effervescence avec les acides. Il crut avoir du kaolin, montra

sa terre à un fabricant, qui la déclara excellente. Son

imagination s'enflamma; il crut changer Tourbilly en une grande

ville en y créant une manufacture de porcelaine. Il entreprit tout

à ses frais, éleva les bâtiments, réunit tout ce qu'il fallait

hors le capital et le savoir-faire. À force d'essais, il fit de la

bonne porcelaine, fut volé par ses agents et ses ouvriers, puis

ruiné. Une savonnerie qu'il établit également, ainsi que plusieurs

procès à propos d'autres biens, contribuèrent aussi à sa perte;

ses créanciers saisirent le domaine, en lui permettant de

l'administrer jusqu'à sa mort. C'est alors qu'il fut vendu. La

seule partie de ce récit qui diminua mes regrets fut que, bien que

marié, il n'avait pas laissé d'enfants; de sorte que ses cendres

dormiront en paix sans être avilies par une postérité misérable.

Ses ancêtres avaient acquis ce bien par mariage dans le

quatorzième siècle. M. Galway réitéra ses assurances que les

améliorations du marquis ne lui avaient porté aucun préjudice;

elles ne furent ni bien exécutées, ni assez largement conduites

par lui; mais elles donnèrent plus de valeur au domaine, et jamais

on n'avait dit qu'elles lui eussent causé la moindre difficulté.

Je ne puis m'empêcher de noter ici la fatalité qui semble

poursuivre les gentilshommes campagnards lorsqu'ils veulent

s'occuper d'industrie ou de commerce. Je n'ai jamais vu, en

Angleterre, un propriétaire foncier, avec l'éducation et les

habitudes qu'entraîne cette qualité, s'adonner à l'une ou à

l'autre sans être infailliblement ruiné, ou, du moins, sans faire

des pertes; soit que les idées et les principes du commerce aient

en eux quelque chose qui répugne aux sentiments qui doivent

découler de l'éducation, soit que le peu d'attention que les

gentilshommes campagnards donnent ordinairement aux petits

bénéfices et aux petites économies, qui sont l'âme du commerce,

leur rendent le succès impossible; quelle qu'en puisse être la

cause, le fait est tel; il n'y en a pas un sur un million qui

réussisse. L'amélioration de leurs terres est la seule spéculation

qui leur soit permise; et quoique l'ignorance en rende l'essai

dangereux quelquefois, cependant ils y courent moins de risques

que dans toute autre tentative. Le vieux laboureur, dont le nom

est Piron (aussi propice, je pense, à la culture qu'à l'esprit),

étant arrivé, nous sortîmes pour parcourir ce que je regardais

comme une terre classique. Je m'arrêterai peu sur les détails: ils

font bien meilleure figure dans le Mémoire sur les défrichements

qu'à Tourbilly. Les prairies, même près du château, sont encore

bien inégales; en général, tout est assez grossièrement fait; mais

les peupliers dont le marquis parle dans ses Mémoires sont bien

venus, et font honneur à son nom; ils ont soixante à soixante-dix

pieds de haut et un pied de circonférence; les saules sont aussi

beaux. Que n'étaient-ce des chênes, pour garder aux fermiers

voyageurs du siècle à venir le bonheur que j'éprouve en

contemplant ces peupliers plus périssables. Les chaussées près du

château doivent avoir causé un travail très difficile. On néglige

les mûriers. M. de Galway père, n'aimant pas cette culture, en a

détruit beaucoup; mais il en reste encore quelques centaines. On

m'a dit que les pauvres gens du pays avaient obtenu jusqu'à 25

liv. de soie; mais personne n'en fait plus maintenant. Près du

château, 50 ou 60 arpents de prairies ont été drainés et amendés;

il y a des joncs à présent: toutefois, c'est encore très bon pour

le pays. À côté, il y a un bois de pins de Bordeaux, semés il y a

trente-cinq ans, valant actuellement 6 ou 7 liv. le pied. Je

traversai la partie tourbeuse produisant les grands choux dont il

fait mention; elle touche à un fonds très étendu et susceptible de

beaucoup d'améliorations. Piron m'apprit que le marquis a écobué

environ 100 arpents, et qu'il y parquait 250 moutons. À notre

retour au château, M. de Galway, voyant à quel agriculteur

enthousiaste il avait affaire, fouilla ses papiers pour y trouver

un manuscrit du marquis, entièrement de sa main, dont il eut la

bonté de me faire présent, et que je conserverai parmi mes

curiosités agricoles. La réception courtoise de M. Galway, la

chaleur amicale avec laquelle il entrait dans mes vues, et son

désir de m'aider à les réaliser m'eussent décidé à me rendre à son

invitation de passer quelques jours avec lui si je n'avais craint

que l'état de madame de Galway ne rendit inopportune cette visite

inattendue. Je pris congé le soir et retournai à La Flèche par une

route différente de celle que j'avais suivie le matin. -- 25

milles.

Le 30. -- Immenses bruyères jusqu'au Mans. On m'assura à Guerces

qu'elles ont 60 lieues de tour, sans grandes interruptions. Au

Mans j'eus la mauvaise chance de ne pas trouver M. Tournai,

secrétaire de la société d'agriculture. -- 28 milles.

Le 1er octobre. -- Vers Alençon, la campagne forme un contraste

avec celle que j'ai traversée hier; bonne terre, bien enclose,

passablement cultivée et marnée, de bons bâtiments, route superbe

en pierre noire, probablement ferrugineuse, qui se tasse bien. --

Près de Beaumont, on voit des vignes sur les hauteurs: ce sont les

dernières qu'on rencontre en marchant au nord. Tout le pays est

bien arrosé par des rivières et des cours d'eau; cependant il n'y

a pas d'irrigations. -- 30 milles.

Le 2. -- Jusqu'à Nonant, 4 milles de beaux herbages, pâturés par

des boeufs. -- 28 milles.

Le 3. -- De Gacé vers Bernay. Passé à Broglie, château du maréchal

duc de Broglie, qui est entouré d'une telle quantité de haies

tondues, doubles, triples et quadruples, que ce travail doit faire

vivre la moitié des pauvres de cette petite ville. -- 25 milles.

Le 4. -- Quitté Bernay, où, comme en bien d'autres endroits du

pays, il y a beaucoup de murs de terre, formés d'une glaise rouge

et grasse, couverts en chaume au sommet et soutenant de beaux

arbres fruitiers: modèle à suivre dans notre pays, où la pierre et

la brique sont chères. Arrivé dans une des plus riches contrées de

la France et même de l'Europe. Il y a peu de vues plus belles que

celle d'Elbeuf, quand on vient à la découvrir de la hauteur qui la

domine: la ville est à vos pieds, dans la vallée; la Seine d'un

côté offre un beau bassin parsemé d'îles boisées, et un cirque

immense de collines, couvertes par une forêt, encadre le tout.

Le 5. -- Rouen. L'hôtel-Royal fait opposition à cette hideuse

tanière de fripons et d'insolents, la Pomme de pin. Au théâtre, le

soir: il n'est pas, je pense, aussi grand que celui de Nantes, et

surtout il ne lui est pas comparable pour l'élégance et le luxe:

il est sombre et malpropre. La Caravane du Caire de Grétry: la

musique, quoiqu'il y ait un peu trop de choeurs et de tapage,

contient quelques passages tendres et agréables. Je la préfère à

tout ce que j'ai entendu de ce célèbre compositeur. Le lendemain

matin, j'allai visiter M. Scanegatty, professeur de physique dans

la Société royale d'agriculture; il me reçut avec politesse. Une

salle fort grande est garnie d'instruments de mathématiques et de

physique et de modèles. Il m'expliqua quelques-uns de ces

derniers, particulièrement un four pour le plâtre qu'on apporte

ici en grandes quantités de Montmartre. Visité MM. Midy, Roffec et

compagnie, les plus grands négociants en laines du royaume. Ils

eurent la bonté de me faire voir une grande variété de laines de

toutes les parties de l'Europe et de me permettre d'en prendre des

échantillons. Le jour suivant, au matin, j'allai à Darnetal, chez

M. Curmer, qui me montra sa fabrique. Retourné à Rouen et dîné

avec M. Portier, directeur général des fermes, pour lequel j'avais

une lettre du duc de Larochefoucauld. La conversation tomba entre

autres choses sur le manque de nouvelles rues à Rouen en

comparaison du Havre, de Nantes et de Bordeaux. On remarqua que,

dans ces dernières villes, un négociant s'enrichit en dix ou

quinze ans et fait bâtir. Ici c'est un commerce d'économie, dans

lequel la fortune est longue à venir et ne permet pas les mêmes

entreprises. À table, tout le monde s'accorda sur ce point que les

pays de vignobles sont les plus pauvres de France. J'objectai le

produit par arpent, qui est de beaucoup supérieur à celui d'autres

terres; on maintint le fait comme généralement admis et reconnu.

Passé la soirée au théâtre. Madame Dufresne me fit grand plaisir;

c'est une excellente actrice, qui ne charge jamais ses rôles et

vous fait ressentir ce qu'elle ressent elle-même. Plus je vois le

théâtre français, plus je suis forcé de reconnaître qu'il

l'emporte sur le nôtre par le grand nombre de bons acteurs, la

rareté des mauvais, et la très grande quantité de danseurs,

chanteurs et gens dont dépend le théâtre. Dans les passages que

l'on applaudit, je remarque, chez les spectateurs français, cette

générosité qui bien des fois en Angleterre m'a fait aimer mes

compatriotes. Nous nous laissons trop entraîner à notre penchant

haineux contre les Français. Pour moi, je vois bien des raisons

pour les estimer: en attribuant beaucoup de fautes à leur

gouvernement, peut-être trouverons-nous dans le nôtre la cause de

notre grossièreté et de notre mauvais caractère.

Le 8. -- Mon projet, pendant quelque temps, avait été de retourner

tout droit de Rouen en Angleterre, car la poste m'avait causé de

cruelles inquiétudes. Je n'avais reçu aucune lettre de ma famille

depuis un certain temps, quoique j'eusse souvent écrit de manière

pressante. Ces lettres étaient envoyées à une personne à Paris,

qui devait me les faire tenir; mais, soit négligence, soit toute

autre raison, elles ne venaient pas, tandis que celles adressées

dans les villes où je passais m'arrivaient régulièrement; je

craignais que quelqu'un ne fût malade chez moi et qu'on ne voulût

pas me mander de mauvaises nouvelles, lorsque ma position ne me

laissait pas moyen d'y porter remède. Le désir que j'avais

d'accepter l'invitation de la duchesse d'Anville et du duc de

Larochefoucauld, à la Roche-Guyon, prolongea cependant mon voyage,

et je me mis en route pour cette nouvelle excursion. La vue du

chemin au-dessus de Rouen est vraiment superbe: à l'une des

extrémités de la vallée, la ville et le fleuve qui l'arrose, tout

parsemé d'îles boisées; à l'autre, deux grands canaux embrassant

un archipel tantôt cultivé, tantôt en pâturage; autour une

magnifique ceinture de forêts. Passé par Pont-de-l'Arche, dans ma

route sur Louviers; j'avais des lettres pour M. Decretot, le

célèbre manufacturier, qui me reçut avec une bonté pour laquelle

il devrait y avoir une autre expression que celle de courtoisie.

Il me fit voir sa fabrique, la première du monde certainement, si

la réussite, la beauté des tissus et une invention inépuisable

pour répondre à tous les caprices de la fantaisie, sont des

mérites à une telle supériorité. Rien n'égale les draps de vigogne

de M. Decretot, à 110 francs l'aune (4 l. st. 16 sh. 3 d.). Il me

montra aussi sa filature de coton, dirigée par deux Anglais. Près

de Louviers se trouve une manufacture de plaques de cuivre pour le

doublage des vaisseaux de la marine royale; c'est encore une

colonie d'Anglais. Je soupai avec M. Decretot, et passai la soirée

en compagnie de dames fort aimables. -- 17 milles.

Le 9. -- Vernon par Gaillon. Riches terres labourables dans la

vallée. Parmi la liste que j'ai prise il y a longtemps des choses

à voir en France, se trouvaient la plantation de mûriers et la

magnanerie du maréchal de Belle-Isle à Bissy près Vernon; les

nombreux essais de la Société des Arts de Londres, pour introduire

la soie en Angleterre, donnaient un grand intérêt aux entreprises

semblables tentées dans le nord de la France. Je fis en

conséquence toutes les recherches nécessaires pour m'éclairer sur

les résultats d'essais aussi méritoires. Bissy est un beau domaine

acheté à la mort du duc de Belle-Isle par le duc de Penthièvre,

qui ne connaît qu'un seul plaisir, celui d'habiter successivement

les nombreuses terres qu'il possède dans toutes les parties de la

France. Il y a de la raison dans ce goût: moi-même j'aimerais à

avoir une vingtaine de fermes, depuis la Huerta de Valence

jusqu'aux Highlands d'Écosse, à les visiter et à les faire valoir

tour à tour. Passé la Seine à Vernon, franchi de nouveau les

collines de craie, puis fait une nouvelle ascension pour gagner la

Roche-Guyon, l'endroit le plus singulier que j'aie vu. Madame

d'Anville et le duc de Larochefoucauld m'accueillirent d'une façon

qui m'aurait fait trouver de l'agrément au milieu d'un marais. Ce

fut aussi pour moi un très grand plaisir d'y retrouver la duchesse

de Larochefoucauld, avec laquelle j'avais passé des heures si

agréables à Luchon; excellente femme, douée de cette simplicité de

caractère que font disparaître ordinairement l'orgueil de famille

et la morgue du rang. L'abbé Rochon[18], célèbre astronome de

l'Académie des sciences, et quelques autres personnes, donnaient à

la Roche-Guyon, avec l'entourage domestique et le luxe d'un grand

seigneur, l'aspect exact de la résidence d'un de nos pairs

d'Angleterre. L'Europe se ressemble tellement, qu'en visitant des

maisons d'un revenu de 15 à 20 000 l., on trouve la vie bien plus

la même que ne s'y attendrait un jeune voyageur. -- 23 milles.

Le 10. -- Voilà certainement le plus singulier endroit où je me

sois trouvé. On a coupé le roc perpendiculairement pour faire

place au château. La cuisine, qui est très grande, de vastes

caves, d'immenses celliers (magnifiquement remplis, par

parenthèse) et des offices sont taillés dans le roc vif, et n'ont

en brique que la façade; le château est large et contient 38

pièces. La duchesse actuelle a ajouté un beau salon de 48 pieds de

long, bien proportionné, avec quatre belles tapisseries des

Gobelins, et aussi une bibliothèque bien garnie. On me montra

l'encrier du fameux Louvois, ministre de Louis XIV, en m'assurant

que c'était celui dont s'était servi le roi pour signer la

révocation de l'édit de Nantes, et je suppose aussi, l'ordre pour

Turenne d'incendier le Palatinat. Ce marquis de Louvois était

grand-père des deux duchesses d'Anville et d'Estissac, dont toute

la fortune leur est revenue, ainsi que celle de leur propre

famille, branche de la maison de Larochefoucauld, d'où elles

tirent, je le pense, leur caractère qui n'a rien de celui des

Louvois. L'appartement principal communique par une terrasse avec

des sentiers qui serpentent le long de la montagne. Comme dans

tous les châteaux français, il y a une petite ville et un grand

potager, qu'il faudrait enlever pour le mettre d'accord avec nos

idées anglaises. Bissy est de même; chez le duc de Penthièvre il y

a devant la maison une pente douce avec un ruisseau dont on

pourrait se servir pour créer une pelouse; ici, exactement à la

même place, s'étend un immense potager avec assez de murs pour une

forteresse. Les pauvres se creusent, comme en Touraine, des

maisons dans la craie, qui ont une apparence singulière: il y a

deux rues, l'une au-dessus de l'autre; on dit ces demeures saines,

chaudes en hiver, fraîches en été; d'autres pensent, au contraire,

que la santé des habitants en souffre. Le duc eut la bonté

d'ordonner au régisseur de me renseigner sur l'agriculture du

pays, et de voir tout le monde qu'il faudrait pour éclaircir tous

les doutes. Chez un noble de mon pays on eût, à cause de moi,

invité à dîner trois ou quatre fermiers, qui se seraient assis à

table à côté de dames du premier rang. Je n'exagère pas en disant

que cela m'est arrivé cent fois dans les premières maisons du

Royaume-Uni. C'est cependant une chose que, dans l'état actuel des

moeurs en France, on ne verrait pas de Calais à Bayonne, excepté

par hasard chez quelque grand seigneur ayant beaucoup voyagé en

Angleterre[19], et encore à condition qu'on le demandât. La

noblesse française n'a pas plus l'idée de se livrer à

l'agriculture, ou d'en faire un objet de conversation, excepté en

théorie, comme on parlerait d'un métier ou d'un engin de marine,

que de toute autre chose contraire à ses habitudes, à ses

occupations journalières. Je ne la blâme pas tant de cette

négligence que ce troupeau d'écrivains absurdes et visionnaires

qui, de leurs greniers dans la ville, ont, avec une impudence

incroyable, assez inondé la France de satires et de théories, pour

dégoûter et ruiner toute la noblesse du royaume.

Le 12. -- Quitté avec regrets une société où j'avais tant de

raisons de me plaire. -- 35 milles.

Le 13 -- Même pays jusqu'à Rouen. La première apparition de cette

ville est soudaine et frappante; mais la route, faisant un zigzag

pour descendre plus doucement la côte, présente à l'un de ces

coudes la plus belle vue de ville que j'aie jamais contemplée. La

cité avec ses églises, ses couvents et sa cathédrale, qui s'élève

fièrement au milieu, remplit la vallée. Le fleuve présente une

belle nappe, traversée par un pont, avant de se diviser en deux

bras qui enceignent une grande île couverte de bois; le reste du

paysage, parsemé de verdure, de champs cultivés, de jardins et

d'habitations, achève ce tableau en parfaite harmonie avec la

grande cité qui en forme l'objet principal. Visité M. d'Ambournay,

secrétaire de la Société d'agriculture, absent alors de mon

premier passage; nous eûmes un entretien très intéressant sur

l'agriculture et les moyens de l'encourager. J'appris, de cet

ingénieux savant, que sa méthode de l'emploi de la garance verte,

qui fit il y a quelques années tant de bruit dans le monde

agricole, n'est à présent nulle part en pratique; ce n'est pas

qu'il ne persiste à la croire bonne. Le soir, à la comédie,

mademoiselle Crétal, de Paris jouait Nina: c'est la plus grande

fête que m'ait donnée le théâtre en France. Elle s'en acquitta

avec une expression inimitable, et une tendresse, et une naïveté,

et une élégance qui s'emparaient de tous les sentiments du coeur,

contre lesquels la pièce a été écrite. Sa physionomie est aussi

gracieuse que sa figure est belle; dans son jeu rien n'est de

trop, elle suit en tout la simplicité de la nature. La salle était

comble; des guirlandes de fleurs et de lauriers jonchèrent le

théâtre; ses camarades la couronnèrent; mais elle, elle retirait

modestement de sa tête chaque couronne que l'on essayait d'y

placer. -- 20 milles.

Le 14. -- Pris la route de Dieppe. Vallée couverte de prairies

bien irriguées; on fait les foins. Couché à Tôtes. 7 milles et

demi.

Le 15. -- Dieppe. J'ai eu le bonheur de trouver le paquebot prêt à

mettre à la voile. Je suis monté à bord avec ma pauvre compagne

aveugle dont le pied est si sûr. Je ne la remonterai probablement

jamais; cependant tous mes sentiments répugnaient à ce que je la

vende en France. Sans y voir elle m'a porté en toute sécurité

pendant plus de 1500 milles; pour le reste de sa vie elle ne

connaîtra d'autre maître que moi; si je le pouvais, ce voyage

serait son dernier travail; mais j'en suis sûr, elle labourera

encore de bon coeur pour moi à la ferme.

Le débarquement dans la jolie petite ville neuve de

Brighthelmstone (Brighton) fait un plus grand contraste avec

Dieppe, qui est vieux et sale, qu'il n'y a entre Douvres et Calai;

à l'auberge du Château, je me suis cru un instant dans le pays des

fées; mais l'enchantement se fit payer cher. Passé la journée

suivante chez lord Sheffield, où je ne vais de fois sans en

remporter autant de plaisir que d'instruction. J'aurais voulu

profiter un peu du cercle du soir à la bibliothèque; mais quelques

mots, dits au hasard dans la conversation, se joignant à mon

manque de lettres en France, je me mis en tête qu'un de mes

enfants était mort pendant mon absence; je partis à la hâte le

lendemain matin pour Londres, où j'eus le plaisir de voir le peu

de fondement de mes alarmes; on m'avait écrit, mais rien ne

m'était arrivé. -- Bradfield. -- 202 milles.

ANNÉE 1789

Mes deux précédents voyages m'avaient fait traverser la moitié

ouest de la France dans toutes les directions, et les

renseignements reçus en les accomplissant m'avaient donné autant

de connaissance des méthodes générales de culture, du sol, de son

aménagement, de ses productions, qu'on pouvait en avoir sans

pénétrer dans chaque localité, sans vivre longtemps dans

différents endroits, manière d'examiner qui, pour un royaume comme

la France, demanderait plusieurs générations, et non plusieurs

années. Il me restait à visiter l'Est. Le grand espace formé par

le triangle dont Paris, Strasbourg et Moulins sont les sommets, et

la région montagneuse au sud-est de cette dernière ville, me

présentaient sur la carte un vide qu'il fallait combler avant

d'avoir de ce royaume une idée telle que je me l'étais proposée.

Je me déterminai à ce troisième voyage afin d'accomplir mon

dessein; plus j'y réfléchissais, plus il me paraissait important;

moins aussi il me semblait avoir de chance d'être exécuté par ceux

que leur position mettait mieux à même que moi d'achever

l'entreprise. La réunion des états généraux de France qui

s'approchait me pressait aussi de ne pas perdre de temps; car

selon toutes les probabilités humaines, cette assemblée doit

marquer l'ère d'une nouvelle constitution qui produira de nouveaux

effets, suivis, selon que j'en juge, d'une nouvelle agriculture;

et tout homme avide d'une science politique réelle aurait à

regretter de ne pas connaître le pays où se montrait sur son

déclin ce soleil royal dont nous avions presque vu l'aurore. Les

événements d'un siècle et demi, en comptant le règne éclatant de

Louis XIV, rendront à jamais intéressantes pour l'humanité les

origines de la puissance française, surtout afin de connaître sa

situation avant l'établissement d'un gouvernement meilleur; car il

n'y aura pas peu d'intérêt à comparer les effets du nouveau

système et ceux de l'ancien.

Le 2 juin. -- Londres. Le soir, représentation de la Generosita

d'Alessandro de Tarchi; il signor Marchesi y déploya sa puissance

et chanta un duo qui, pour quelques moments, me fit oublier tous

les moutons et les porcs de Bradfield. Je fus cependant plus

charmé ensuite en soupant chez mon ami le docteur Burney, où je

rencontrai miss Burney. Qu'il est rare de voir à la fois deux

personnes auxquelles un grand renom n'enlève rien de leur

amabilité privée: combien en voyons-nous, de gens célèbres, avec

qui nous n'aurions jamais le désir de vivre. Parlez-moi seulement

de ceux qui, à de grands talents, joignent des qualités qui nous

fassent souhaiter de rester avec eux portes closes.

Le 3. -- Je n'entends bruire à mon oreille que les récits de la

fête donnée hier par l'ambassadeur d'Espagne. La plus belle fête

du temps présent est celle que dix millions d'hommes se donnent à

eux-mêmes.

La fête de la raison et le trop-plein de l'âme, le vif sentiment

de coeurs que la reconnaissance fait battre pour le danger commun

auquel on a échappé et l'espérance avide de la continuation d'un

bonheur commun. Rencontré le comte de Berchtold chez M. Songa;

c'est un homme plein de bon sens et de vues profondes. Pourquoi

l'empereur ne le rappelle-t-il pas pour en faire son premier

ministre? Le monde ne sera jamais bien gouverné tant que les rois

ne connaîtront pas leurs sujets.

Le 4. -- Arrivé à Douvres par la diligence avec deux négociants de

Stockholm, l'un Suédois, l'autre Allemand, qui vont jusqu'à Paris.

J'ai plus de chance de tirer quelque utilité de leur conversation

que de la cohue d'une diligence anglaise. -- 72 milles.

Le 5. -- Passage à Calais. Quatorze heures de réflexion dans un

véhicule qui ne laisse à personne la faculté de réfléchir. -- 21

milles.

Le 6. -- Nous avions dans la voiture un Français et sa femme; une

institutrice française venant d'Irlande, pleine d'une affectation

et d'une extravagance qu'elle n'avait pas prises sûrement parmi

les siens, et un jeune homme tout novice, son compatriote, qu'elle

tâchait d'éblouir par ses grands airs et ses grâces. Le mari et la

femme mirent en évidence un paquet de cartes, afin, disaient-ils,

de bannir l'ennui du voyage; mais ils s'arrangèrent aussi de façon

à soulager de cinq louis notre jeune compagnon. C'est la première

fois que j'ai été dans une diligence française, ce sera la

dernière: elles sont détestables. Couché à Abbeville. -- 78

milles.

Tous ces gens, à l'exception du Suédois, se croient très enjoués

parce qu'ils sont très bruyants; ils m'ont étourdi de leurs

chansons; j'ai eu les oreilles tellement rebattues d'airs

français, que j'aurais presque préféré faire la route les yeux

bandés sur un âne. Je perds patience en semblable compagnie. Voilà

ce que les Français appellent de la gaieté, et non pas une

véritable émotion du coeur; ils ne disent mot ou ils chantent;

pour de la conversation, ils n'en ont aucune. Le ciel m'afflige

d'une jument aveugle, plutôt que d'une autre diligence! Après

avoir passé la nuit aussi bien que le jour sur le chemin, nous

arrivâmes à Paris à neuf heures du matin. -- 102 milles.

Le 8. -- Visite à mon ami Lazowski, pour savoir où était le

logement que je lui avais écrit de me louer; mais ma bonne

duchesse d'Estissac ne lui a pas permis de faire cette commission.

Je trouvai dans son hôtel un appartement tout préparé pour moi. --

Paris est à présent dans une telle fermentation, à propos des

états généraux tenus à Versailles, que la conversation est

absorbée par eux. On ne parle pas d'autre chose. Tout est

considéré, et à juste titre, comme important, dans une telle phase

de la destinée de vingt-cinq millions d'hommes. Il y a maintenant

une discussion sérieuse, pour savoir si les représentants

s'appelleront communes ou tiers état; eux-mêmes se donnent

constamment ce premier titre, que la cour et la noblesse rejettent

avec une sorte de crainte, comme s'il recouvrait un sens dangereux

à approfondir. Mais ce sujet est de peu d'importance en regard

d'un autre qui a retenu, pendant quelque temps, les états dans

l'inaction, le mode de vérification des pouvoirs, séparément ou en

commun. La noblesse et le clergé sont pour le premier, mais les

communes s'y refusent avec fermeté: la raison qui fait qu'on

s'attache aussi obstinément à une chose en apparence assez légère

est qu'elle peut, par la suite, décider la manière de tenir

séance, en chambres séparées ou en une seule assemblée. Ceux

qu'échauffe l'intérêt du peuple déclarent qu'il sera impossible de

réformer quelques-uns des plus grands abus de l'État, si la

noblesse, siégeant à part, peut mettre à néant les voeux du

peuple, et que donner un tel veto au clergé serait plus absurde

encore. Si, au contraire, par la vérification des pouvoirs en

commun, les trois ordres se trouvent réunis, le parti populaire

pense qu'il ne restera pas de puissance capable de les séparer. La

noblesse et le clergé prévoient le même résultat et ne veulent pas

en conséquence s'y prêter. Dans ce dilemme, il est curieux

d'examiner les sentiments du jour. Ce n'est pas mon affaire

d'écrire des mémoires sur ce qui se passe, mais mon attention se

porte à saisir, autant que je le peux, l'opinion qui prévaut dans

le moment. Pendant mon séjour à Paris, je verrai toute sorte de

monde, depuis les politiques du café, jusqu'aux meneurs des états,

et l'objet principal de notes rapides, comme celles que je jette

sur le papier, sera de reproduire les impressions sur l'heure:

plus tard, en les comparant avec les événements qui auront lieu,

j'en retirerai tout au moins une distraction. Le fait le plus

saillant du jour, c'est qu'aucune idée de communauté de périls et

d'intérêts ne semble unir ceux qui, divisés, se trouvent

incapables de résister au danger commun, naissant de la conscience

qu'aura le peuple de sa force en face de leur faiblesse. Le roi,

la cour, la noblesse, le clergé, l'armée et le parlement sont à

peu près dans la même situation. Tous voient, avec une égale

frayeur, les idées de liberté qui circulent aujourd'hui. Seul, le

roi, pour des raisons très simples à qui connaît son caractère, se

tourmente peu, même des circonstances qui touchent le plus

intimement son pouvoir. Chez les autres, ce sentiment du danger

est commun, et ils s'uniraient s'il se trouvait un homme de talent

qui le leur rendît facile, afin de se passer tout à fait des

états. -- Les communes elles-mêmes considèrent cette union hostile

comme plus que probable. On peut en avoir la preuve dans cette

idée, qui va gagnant chaque jour du terrain, que si les deux

autres ordres continuaient à confondre leurs intérêts dans une

chambre, ce serait une nécessité pour le tiers de se poser

hardiment comme la représentation du royaume tout entier, puis

d'appeler la noblesse et le clergé à venir prendre place dans son

sein, et s'ils s'y refusaient, d'expédier sans eux les affaires.

Toutes les conversations d'aujourd'hui roulent sur ce sujet, mais

les opinions sont plus divisées que je ne m'y serais attendu. Il y

en a qui haïssent le clergé si cordialement, que, plutôt que de le

voir former une chambre à part, ils hasarderaient un système

nouveau, si dangereux qu'il fût.

Le 9. -- Les boutiques où se débitent les brochures font des

affaires incroyables. Je suis allé au Palais-Royal pour voir les

nouvelles publications et m'en procurer un catalogue complet.

Chaque heure en produit une. Il en a paru treize aujourd'hui,

seize hier, et quatre-vingt-douze la semaine dernière. Nous nous

imaginons quelquefois que les magasins de Debrett ou de Stockdale

à Londres sont encombrés, mais ce sont des déserts à côté de celui

de Dessin et quelques autres ici, où l'on a peine à se faufiler de

la porte jusqu'au comptoir. Il en coûtait, il y a deux ans, de 27

à 30 liv. par feuille pour l'impression; c'est maintenant de 60 à

80 liv. Le besoin de lire des brochures politiques s'est tellement

étendu, dit-on, dans la province, que toutes les presses de France

sont également occupées. Les 19/20es de ces productions sont en

faveur de la liberté; elles sont ordinairement très violentes

contre les ordres privilégiés; j'en ai retenu aujourd'hui beaucoup

de cette espèce qui ont de la réputation; mais lorsque je me suis

enquis d'autres d'opinion contraire, j'ai trouvé, à mon grand

étonnement, qu'il n'y en avait que deux ou trois d'assez de mérite

pour être connues. N'est-il pas étonnant que, tandis que la presse

répand à foison des principes excessivement niveleurs et même

séditieux qui renverseraient la monarchie si on les appliquait,

rien ne paraisse en réponse, et que la cour ne prenne aucune

mesure contre la licence extrême de ces publications. Il est aisé

de concevoir l'esprit que l'on éveille de la sorte chez le peuple.

Mais les cafés du Palais-Royal présentent des scènes encore plus

singulières et plus étonnantes: non seulement l'intérieur est

comble, mais une foule patiente se presse aux portes et aux

fenêtres, écoutant à gorge déployée certains orateurs qui, montés

sur une table ou sur une chaise, haranguent chacun son petit

auditoire. On ne se figure pas aisément l'avidité avec laquelle

ils sont écoutés et le tonnerre d'applaudissements qu'ils

reçoivent pour toute expression plus hardie ou plus violente que

d'ordinaire contre le gouvernement. Je n'en reviens pas que les

ministres souffrent de tels nids, de telles pépinières de sédition

et de révolte, répandant à toute heure chez le peuple des

principes qu'il leur faudra bientôt combattre avec vigueur, et

dont il semble que ce soit une sorte de folie de permettre

actuellement la propagation.

Le 10. -- Tout conspire à rendre l'époque présente critique pour

ce pays: la disette est terrible; à chaque instant, il arrive des

provinces des nouvelles d'émeutes et de troubles, on appelle la

force armée pour maintenir l'ordre sur les marchés. Les prix dont

on parle sont les mêmes que j'ai trouvés à Abbeville et à Amiens,

cinq sous (deux deniers et demi) la livre de pain blanc; celle de

pain bis, dont se nourrissent les pauvres, de trois sous et demi à

quatre sous. Ce taux est au delà de leurs moyens et occasionne une

grande misère. À Meudon, la police, c'est-à-dire l'intendant, a

ordonné que personne n'achetât de froment sans prendre à la fois

une égale quantité d'orge. Quelle ridicule et stupide

réglementation que celle qui met obstacle à l'approvisionnement du

marché, afin qu'il soit mieux approvisionné; qui montre au peuple

les appréhensions du gouvernement, créant par là des frayeurs et

faisant hausser les prix que l'on voudrait voir baisser. J'ai

causé de ceci avec quelques personnes instruites, qui m'ont assuré

que le prix est, comme d'ordinaire, trop élevé par rapport à la

demande, et qu'il n'y aurait pas eu de disette réelle si M. Necker

avait laissé tranquille le commerce des grains; mais que ses édits

restrictifs, purs commentaires de son livre sur cette matière, ont

plus contribué à élever le cours que tout le reste. Il me paraît

clair que les violents amis des communes ne sont pas mécontents de

cette cherté, qui seconde grandement leurs vues et leur rend un

appel aux passions du peuple plus facile que si le marché était

bas. Il y a trois jours, le clergé a imaginé une proposition très

insidieuse: c'était d'envoyer aux communes une députation pour

leur soumettre l'idée d'un comité des trois ordres, qui s'occupât

de la misère du peuple et délibérât sur les moyens d'amener une

baisse. Ceci eût conduit à la délibération par ordre et non par

tête, et devait, conséquemment, être rejeté; les communes se

montrèrent aussi habiles: dans leur réponse, elles prièrent et

supplièrent le clergé de venir les joindre dans la salle commune

des états pour délibérer. On ne le sut pas plus tôt à Paris, que

le clergé en devint doublement un objet de haine, et que les

politiques du café de Foy se demandèrent si les communes n'avaient

pas le droit d'appliquer, par un décret, les biens de cet ordre au

soulagement de la détresse du peuple.

Le 11. -- J'ai beaucoup vu de monde aujourd'hui et ne puis

m'empêcher de remarquer qu'il n'y a pas d'idées arrêtées sur les

meilleurs moyens de faire une nouvelle constitution. Hier, l'abbé

Sieyès a fait une motion dans les communes pour déclarer

formellement aux ordres privilégiés que, s'ils ne veulent pas se

réunir à eux, ils procéderont sans leur assistance à l'expédition

des affaires nationales; les communes y ont adhéré avec un

amendement insignifiant. On parle beaucoup des conséquences de

cette mesure, et aussi sur ce qui pourrait arriver du refus des

deux autres ordres de délibérer en commun, de leur protestation

contre ce qui se ferait sans eux, et de leur appel au roi pour

obtenir la dissolution des états et leur reconstitution sous une

forme plus favorable à l'arrangement des difficultés présentes.

Dans ces discussions excessivement intéressantes, on s'appuie,

d'un côté, sur un prétendu droit naturel idéal et chimérique; de

l'autre, on se garde de présenter aucun projet de garanties, rien

qui assure le peuple d'être à l'avenir mieux traité qu'il ne l'a

été jusqu'ici; ce serait cependant absolument nécessaire. Mais la

noblesse défend les principes des grands seigneurs avec lesquels

je m'entretiens; absurdement entichée de ses vieux privilèges,

quelque lourds qu'ils soient pour le peuple, elle ne veut pas

entendre parler de céder, à l'esprit de liberté, rien au delà de

l'égalité des taxes foncières, qu'elle tient pour tout ce que l'on

peut raisonnablement demander. Le parti populaire, d'autre part,

semble faire dépendre toute liberté de l'absorption des classes

privilégiées par les communes au moins pour faire la constitution.

Quand je représente que, si l'on admet une fois l'union des

ordres, aucun pouvoir ne sera capable d'arriver à la séparation

ensuite, et qu'en pareil cas la constitution ne sera guère bonne

si elle n'est mauvaise tout à fait, on me répond toujours que le

premier point, pour le peuple, est d'avoir le pouvoir de faire le

bien, et que ce n'est pas un argument valable que de dire qu'il en

peut mal user. Parmi ces gens règne l'idée commune que tout ce qui

tend à constituer un ordre à part, comme notre Chambre des lords,

n'est pas en harmonie avec la liberté. Ce qui me paraît

parfaitement extravagant et sans fondement aucun.

Le 12. -- À la réunion de la Société royale d'agriculture, à

l'Hôtel-de-ville, en qualité d'associé, je pris part au vote et

reçus un jeton. C'est une petite médaille donnée aux membres

présents à la séance, pour leur rappeler l'objet de leur

institution; il en est de même à toutes les académies royales,

etc., ce qui fait au bout de l'année une dépense excessive et

ridicule; car que faudrait-il attendre d'hommes qui ne s'y

rendraient que pour recevoir leur jeton? Quel qu'en fût le motif,

il y avait beaucoup de monde; près de trente membres étaient

présents, entre lesquels Parmentier, vice-président, Cadet de

Vaux, Fourcroy, Tillet, Desmarets, Broussonnet, secrétaire, et

Creté de Palieul, dont j'ai visité la ferme il y a deux ans, le

seul agriculteur pratique de la Société. Le secrétaire lit les

titres des mémoires présentés, et en fait un compte rendu

sommaire; mais on n'en donne lecture que s'ils offrent un intérêt

particulier. Les membres communiquent ensuite leurs mémoires ou

leurs rapports; et quand il y a une discussion, c'est sans ordre,

tous parlent à la fois comme dans une conversation animée. L'abbé

Raynal a offert un prix de 1200 liv. (52 l. st. 10 s.) pour

récompenser quelque service important, et on me demanda pourquoi

on devrait l'accorder. «Employez-les, dis-je, à encourager

l'introduction des turneps.» Mais tous me le représentèrent comme

impossible; ils ont essayé tant de fois, le gouvernement l'a fait

de son côté sans résultat; cela leur paraît une chose dont il faut

désespérer. Je ne dis pas que l'on n'avait fait jusqu'ici que des

sottises et que le vrai moyen de réussir était de tout défaire

pour recommencer. Je n'assiste jamais à aucune Société

d'agriculture, soit en France, soit en Angleterre, sans me

demander, à part moi, si même bien dirigées elles font plus de

bien que de mal; c'est-à-dire si les avantages que l'agriculture

nationale en retire ne sont pas plus que balancés par le préjudice

qu'elles causent en détournant l'attention publique d'objets

importants, ou en revêtant ces objets importants de formes

frivoles, qui les font dédaigner. La seule société réellement

utile serait celle qui, dans l'exploitation d'une grande ferme,

offrirait un parfait exemple à l'usage de ceux qui y voudraient

recourir, qui se composerait, par conséquent, d'hommes pratiques;

reste maintenant la question de savoir si tant de bons cuisiniers

ne gâteraient pas la sauce.

Les idées du public sur les grandes affaires de Versailles

changent chaque jour, chaque heure. On paraît croire à présent que

les communes ont été trop loin dans leur dernier vote, et que

l'union de la noblesse, du clergé, de l'armée, du parlement et du

roi les écrasera. On parle de cette union comme se préparant; on

dit que le comte d'Artois, la reine et le parti qui prend son nom

s'arrangent à cet effet, pour le moment où les démarches des

communes demanderont d'agir avec vigueur et ensemble. L'abolition

du parlement passe chez les meneurs populaires pour une mesure

essentiellement nécessaire; parce que, tant qu'ils existent, ce

sont des tribunaux auxquels la cour peut recourir, si elle avait

l'intention de menacer l'existence des états généraux; de leur

côté, ces grands corps ont pris l'alarme et voient avec un profond

regret que leur refus d'enregistrer les ordonnances royales a créé

dans la nation une puissance non seulement hostile, mais encore

dangereuse pour eux-mêmes. On sait aujourd'hui partout que, si le

roi se débarrassait des états et gouvernait sur des principes tels

quels, tous ses édits seraient reçus par tous les parlements. Dans

ce dilemme et l'appréhension de ce jour, on se tourne beaucoup

vers le duc d'Orléans, comme chef, mais avec une défiance générale

très visible: on déplore sa conduite, on regrette de ne pouvoir

compter sur lui dans des circonstances difficiles; on le sait sans

fermeté, redoutant fort d'être éloigné des plaisirs de Paris; on

se rappelle les bassesses auxquelles il descendit il y a longtemps

afin d'être rappelé d'exil. On est cependant tellement au

dépourvu, qu'on s'arrange de lui; le bruit qui s'est répandu qu'il

était déterminé d'aller, à la tête d'une fraction de la noblesse,

se joindre aux communes pour vérifier ensemble les pouvoirs, a

causé beaucoup de satisfaction. On tombe d'accord que s'il avait

quelque peu de fermeté, avec son énorme revenu de 7 millions (306,

204 l. st.) et les 4 175 000 l. en plus qui lui feront retour à la

mort de son beau-père le duc de Penthièvre, il pourrait tout, en

se mettant à la tête de la cause populaire.

Le 13. -- Visité le matin la Bibliothèque royale de Paris, que je

n'avais pas encore vue. C'est un vaste local, magnifiquement

rempli, comme tout le monde sait. Tout est combiné pour la

commodité des lecteurs: il y en avait 60 ou 70. Au centre des

salles, des cages de verre renferment des modèles d'instruments de

différents arts que l'on garde pour la postérité; ils sont à

l'échelle exacte des proportions; on y voit entre autres ceux qui

servent au potier, au fondeur, au briquetier, au chimiste, etc.,

etc., et un très grand relief de jardin anglais, pauvrement conçu,

qui a été ajouté dernièrement. Dans tout cela, pas une charrue,

pas un iota d'agriculture; il serait cependant bien plus aisé et

infiniment plus utile de représenter une ferme que ce jardin. Je

ne fais pas de doute que dans bien des cas il n'y ait une utilité

très grande à conserver exactement ces modèles; je le vois

clairement, au moins pour la culture; pourquoi n'en serait-il pas

ainsi pour les autres arts? Cela a toutefois un tel air de joujoux

que je ne répondrais pas que, si ma petite fille eût été ici, elle

n'eût pleuré pour qu'on les lui donnât. Visité la duchesse

d'Anville, chez qui je me suis trouvé avec l'archevêque d'Aix,

l'évêque de Blois, le prince de Laon, le duc et la duchesse de

Larochefoucauld (j'avais connu ces trois derniers à Bagnères de

Luchon), lord et lady Camelford, lord Eyre, etc., etc.

Toute la journée je n'ai entendu parler que d'inquiétudes sur ce

que cette crise des états va produire. L'embarras du moment est

extrême. Tout le monde convient qu'il n'y a pas de ministère. La

reine se rapproche du parti des princes, dont le comte d'Artois

est le chef, et ils sont si hostiles à M. Necker que la confusion

touche au dernier degré. Mais le roi, qui personnellement est le

plus honnête homme du monde, n'a d'autres souhaits que de faire le

bien. Cependant, dénué de ces qualités dominantes qui mettent

l'homme à même de prévoir les difficultés et de les éviter, il ne

sait à quels conseils se vouer.

On dit que M. Necker tremble pour son pouvoir, et il circule sur

son compte des anecdotes peu à son avantage, et probablement

fausses: il aurait intrigué pour se faire bien venir de l'abbé de

Vermont, lecteur de la reine, dont l'influence est grande dans les

choses dont il veut bien se mêler: c'est peu croyable, car ce

parti est excessivement contraire a M. Necker, et l'on raconte

même qu'il y a deux jours, le comte d'Artois, madame de Polignac

et quelques autres rencontrant madame Necker dans le jardin privé

de Versailles, où ils se promenaient, s'abaissèrent jusqu'à la

siffler. S'il y avait la moitié de vrai là-dedans, il est clair

que le ministre devrait se retirer au plus vite. Tous ceux qui

adhèrent à l'ancienne constitution, ou plutôt à l'ancien

gouvernement, le regardent comme leur ennemi mortel, disant, avec

raison, qu'à son entrée aux affaires il aurait pu tout ce qu'il

aurait voulu, le roi et le royaume étaient entre ses mains; mais

que les erreurs dont il s'est rendu coupable, par faute de plans

bien arrêtés, ont été cause de tout le mal qu'on a éprouvé depuis.

Ils l'accusent hautement de la réunion des notables, comme d'une

fausse démarche qui n'a rien produit que de mauvais, et ils

ajoutent que c'était une folie de laisser le roi se rendre aux

états généraux avant que leurs pouvoirs fussent vérifiés, et les

mesures nécessaires prises pour conserver la séparation des

ordres, surtout après avoir accordé le doublement du tiers. Il

aurait dû nommer des commissaires pour recevoir la vérification

avant d'admettre personne. Ils lui reprochent, en outre, d'avoir

fait tout cela par une excessive et insupportable vanité, qui lui

faisait croire que ses connaissances et sa réputation lui

laisseraient la direction des états. Le portrait d'un homme tracé

par ses ennemis doit nécessairement être chargé; mais voici de ses

traits dont chacun ici reconnaît la vérité, quelque joie maligne

qu'il éprouve des erreurs de son caractère. Les amis les plus

intimes de M. Necker soutiennent que c'est de bonne foi qu'il a

agi et qu'il est en principe partisan du pouvoir royal aussi bien

que de l'amélioration du sort du peuple. La pire chose que je

connaisse de lui, est son discours pour l'ouverture des états;

c'était une belle occasion qu'il a perdue: aucune vue grandiose ou

magistrale, aucune détermination des points sur lesquels devait

porter le soulagement du peuple, ni des nouveaux principes de

gouvernement qu'il fallait adopter; c'est le discours que l'on

attendrait d'un commis de banque de quelque habileté. À ce propos

il y a une anecdote qui vaut qu'on la rapporte; il savait que son

organe ne lui permettrait pas de le lire dans une si grande salle

et devant une si nombreuse assemblée; en conséquence, il avait

averti M. de Broussonnet, de l'Académie des sciences et secrétaire

de la Société royale d'Agriculture, de se tenir prêt à le

remplacer. Il avait assisté à une séance annuelle générale de

cette Société, où M. de Broussonnet avait lu un discours d'une

voix puissante, entendue distinctement à la plus grande distance.

Ce Monsieur le vit plusieurs fois pour prendre ses instructions et

s'assurer qu'il entendait bien les changements faits même après

que le discours eut été fini. Il se trouvait avec lui la veille de

la séance d'ouverture, à neuf heures du soir; le lendemain, quand

il revint, il trouva le manuscrit chargé de nouvelles corrections

que M. Necker avait faites en le quittant; elles portaient

principalement sur le style, et montraient combien il attachait

d'importance à la forme; il eût mieux fait, à mon avis, de se

préoccuper davantage des idées. Cette petite anecdote me vient de

M. de Broussonnet lui-même. Ce matin trois curés de Poitou se sont

joints aux communes pour la vérification de leurs pouvoirs et ont

été reçus avec des applaudissements frénétiques; ce soir à Paris

on ne parle de rien autre chose. Les nobles ont discuté toute la

journée sans arriver à une conclusion et se sont ajournés à lundi.

Le 14. -- Visité le Jardin du Roi, où M. Thouin a eu la bonté de

me montrer quelques petites expériences qu'il avait faites sur des

plantes qui promettent beaucoup pour les cultivateurs, surtout le

lathyrus biennis et le melilotus siberica[20], que l'on vante

beaucoup comme fourrages; tous deux sont bisannuels, mais durent

trois ou quatre ans si on les coupe avant qu'ils aient monté en

graine (l'Achillea siberica et un astragalus réussissent assez

bien).[21] Le chanvre de Chine a produit des graines parfaites, ce

qu'il n'avait pas encore fait en France. Plus je vois M. Thouin,

plus je l'apprécie; c'est un des hommes les plus aimables que je

connaisse.

M. Vandermonde m'a fait voir, avec une politesse et un

empressement infinis, le Conservatoire royal des machines. Ce qui

m'a frappé davantage, est la machine de M. Vaucanson pour faire

une chaîne. On me dit que M. Watt, de Birmingham, l'a beaucoup

admirée, ce qui paraît ne pas déplaire à mes compagnons. Une autre

pour denter les roues de fer. Il y a un hache-paille, d'après un

original anglais, et le modèle d'une grotesque charrue destinée à

marcher sans chevaux: ce sont les seules machines agricoles.

Plusieurs inventions très ingénieuses pour tordre la soie, etc.,

etc. Théâtre-Français, le Siège de Calais, par M. de Belloy, pièce

médiocre, mais populaire. Les meneurs ont décidé, pour demain, de

faire déclarer illégales toutes les taxes levées sans

l'autorisation des états, mais de les voter immédiatement pour un

certain terme, soit pour deux ans, soit pour la durée de la

session actuelle des états. Ce projet est très approuvé des amis

de la liberté: c'est très certainement une mesure raisonnable,

fondée sur des principes justes, et qui jettera la cour dans un

grand embarras.

Le 15. -- Voici un beau jour, tel que jamais on n'en eût attendu

de pareil en France il y a dix ans. Il devait y avoir une

discussion importante sur ce que, dans notre Chambre des communes,

on appellerait l'état de la nation. Mon ami, M. Lazowski, et moi,

nous étions à Versailles à huit heures du matin. Nous allâmes

immédiatement à la salle des états pour nous assurer de bonnes

places dans la galerie. Il y avait déjà quelques députés et un

auditoire assez nombreux. Le local est trop grand; seuls les

organes de stentor ou les voix du timbre le plus clair peuvent se

faire entendre; cependant les dimensions mêmes de la salle, qui

peut contenir deux mille personnes, donnent de la majesté à la

scène. Elle était vraiment pleine d'intérêt. Le spectacle des

représentants de vingt-cinq millions d'hommes, à peine sortis des

misères de deux cents ans de pouvoir absolu, et appelés aux

bienfaits d'une constitution plus libre, s'assemblant sous les

yeux du public, auquel les portes étaient ouvertes, ce spectacle,

dis-je, était bien fait pour raviver toute flamme cachée, toute

émotion d'un coeur libéral, pour me faire bannir toute idée que ce

peuple s'était montré trop souvent hostile envers le mien, et pour

me raire reposer les yeux avec plaisir sur le splendide tableau du

bonheur d'une grande nation, de la félicité des millions d'hommes

qui n'ont point encore vu le jour. M. l'abbé Sieyès ouvrit les

débats. C'est un des principaux zélateurs de la cause populaire;

il ne pense pas à modifier le gouvernement actuel, qui lui paraît

trop mauvais pour être modifié en rien; mais ses idées tendent à

le voir renversé, car il est républicain et violent; c'est la

réputation qu'on lui fait généralement, et il la justifie assez

par ses pamphlets. Il parle sans grâce et sans éloquence, mais il

argumente très bien; je devrais dire: Il lit, car il lisait, en

effet, un discours préparé. Sa motion, ou plutôt sa série de

motions, tendait à faire déclarer aux communes qu'elles se

considéraient comme l'assemblée des représentants reconnus et

vérifiés de la nation française, en admettant le droit de tous les

députés absents (de la noblesse et du clergé) d'être reçus parmi

eux sur vérification de leurs pouvoirs. M. de Mirabeau parla, sans

le secours d'aucunes notes, pendant près d'une heure, avec une

chaleur, une animation, une éloquence qui lui donnent droit au

titre d'orateur. Il s'opposa, avec une grande force de

raisonnement, aux mots reconnus et vérifiés de la motion de l'abbé

Sieyès, et proposa à la place le nom de représentants du peuple

français, puis avança les résolutions suivantes: qu'aucune autre

assemblée ne pût arrêter par un veto l'effet de leurs

délibérations: que tous les impôts fussent déclarés illégaux et

concédés seulement pour la durée de la présente session et non au

delà; que les dettes du roi fussent reconnues par la nation et

payées sur des fonds à ce destinés. On l'écouta avec attention et

on l'applaudit beaucoup. M. Mounier, député du Dauphiné, homme de

grand renom et qui a aussi publié quelques brochures très bien

reçues du public, fit une motion différente: de se déclarer les

représentants légitimes de la majorité de la nation; d'adopter le

vote par tête, et non par ordre; de ne jamais reconnaître aux

représentants du clergé et de la noblesse le droit de délibérer

séparément.

M. Rabaud-Saint-Étienne, protestant du Languedoc; auteur, lui

aussi, d'écrits sur les affaires présentes, homme de talent

considérable, parla à son tour pour émettre les propositions: que

l'on se proclamât les représentants du peuple de France, que les

impôts fussent déclarés nuls, qu'on les accordât seulement pour la

durée de la session des états; que la dette fût vérifiée et

consolidée et un emprunt voté. Ce qui fut fort approuvé, sauf

l'emprunt que l'assemblée rejeta avec répugnance. Ce député parle

avec clarté et précision, et ne s'aide de ses notes que par

intervalles. M. Barnave, un tout jeune homme, de Grenoble,

improvisa avec beaucoup de chaleur et d'animation; quelques-unes

de ses phrases furent d'un rythme si heureux, et il les prononça

de façon si éloquente, qu'il en reçut beaucoup d'applaudissements;

plusieurs membres crièrent bravo! Quant à leur manière générale de

procéder, elle pèche en deux endroits: on permet aux spectateurs

des tribunes de se mêler aux débats par leurs applaudissements et

d'autres expressions bruyantes d'approbation, ce qui est d'une

grossière inconvenance, et a même son danger; car s'ils peuvent

exprimer leur approbation, ils peuvent en conséquence exprimer

leur déplaisir, c'est-à-dire siffler, aussi bien que battre des

mains; ce qui, dit-on, s'est produit plusieurs fois: de la sorte

ils domineraient les débats et influenceraient la délibération. En

second lieu, il n'y a pas d'ordre parmi les députés eux-mêmes; il

y a eu plus d'une fois aujourd'hui une centaine des membres debout

à la fois, sans que M. Baillie (Bailly) pût les ramener à l'ordre.

Cela dépend beaucoup de ce qu'on admet des motions complexes;

parler dans une même proposition de leur titre, de leurs pouvoirs,

de l'impôt, d'un emprunt, etc., etc., paraîtrait absurde à des

oreilles anglaises, et l'est en effet. Des motions spéciales

fondées sur des propositions simples, isolées, peuvent seules

produire de l'ordre dans les débats, car on n'en finit pas lorsque

500 membres viennent tous motiver leur approbation sur un point,

leur dissentiment sur un autre. Une assemblée délibérante ne

devrait procéder aux affaires qu'après avoir établi les règles et

l'ordre à suivre dans ses séances, ce qu'on fera seulement en

prenant le règlement d'autres assemblées expérimentées, en

confirmant ce que l'on y trouve d'utile, en modifiant le reste

selon les circonstances. Comme je pris ensuite la liberté de le

dire à M. Rabaud-Saint-Etienne, on aurait pu prendre dans le livre

de M. Hatsel le règlement de la Chambre des communes, on aurait

ainsi épargné un quart du temps. On leva la séance pour le dîner.

Nous dînâmes nous-mêmes chez M. le duc de Liancourt, au Palais, où

se trouvèrent 20 députés. J'étais à côté de M. Rabaud-Saint-

Etienne, et j'eus avec lui une longue conversation; tous parlent

avec une égale confiance de la chute du despotisme. Ils prévoient

bien que l'on fera des tentatives très pernicieuses contre la

liberté, mais ils croient l'excitation de l'esprit populaire trop

grande maintenant pour pouvoir être domptée désormais. En voyant

que le débat actuel ne pouvait arriver aujourd'hui à une

conclusion, que toutes les probabilités sont contraires à ce qu'il

se termine même demain, à cause du grand nombre d'orateurs qui

veulent y prendre part, je suis retourné le soir à Paris.

Le 16. -- Dugny. 10 milles de Paris. J'y suis allé en compagnie de

M. de Broussonnet, pour voir M. Creté de Palieul, le seul

cultivateur pratique de la Société d'agriculture,

M. de Broussonnet, dont personne ne peut surpasser le zèle pour

l'honneur et les progrès de l'agriculture désirait que je voie les

cultures et les améliorations d'un homme si haut placé parmi les

agriculteurs de France. Nous sommes allés d'abord chez le frère de

M. Creté, qui tient à présent la poste. Il a 140 chevaux. On

visita sa ferme, et il nous montra des avoines et des froments

très beaux en somme, quelques-uns même d'une qualité supérieure;

mais je dois avouer que ma satisfaction eût été plus grande si ses

écuries n'avaient pas été remplies dans une vue toute différente

de la ferme. Il est inutile de chercher un système de rotation en

France. M. Creté sème deux, trois et jusqu'à quatre fois du blé

blanc dans la même pièce. À dîner, je causai beaucoup avec les

deux frères et quelques cultivateurs du voisinage sur ce sujet, et

je leur recommandai soit les turneps, soit les choux, suivant le

sol, pour rompre leur succession de froments. Chacun d'eux,

excepté M. de Broussonnet, se prononça contre moi. «Pouvons-nous

faire du blé après les navets et les choux?» Certes, et avec

succès, si vous essayez sur une petite étendue; mais cela est

rendu impraticable par le temps qu'il faut pour consommer la plus

grande partie de cette récolte. «Cela nous suffit, si nous ne

pouvons faire du blé après les racines; elles ne valent rien pour

la France.» Cette idée est partout à peu près la même en ce

royaume. Je leur dis alors qu'ils pourraient n'emblaver que la

moitié de leurs terres et être cependant de bons cultivateurs.

Ainsi, par exemple: 1° des fèves; 2° du blé; 3° des lentilles; 4°

du blé; 5° du trèfle; 6° du blé; cela leur convint mieux, bien que

leur méthode leur parût plus profitable. La chose la plus

intéressante dans leur culture est la chicorée (Chicorium

intybus). Je fus satisfait de voir que M. Creté de Palieul en

avait aussi bonne opinion que jamais, que son frère l'avait

adoptée, et qu'elle réussissait très bien dans leurs fermes et

celles de quelques voisins. Je ne vois jamais cette plante sans me

féliciter d'avoir voyagé pour quelque chose de plus que pour

écrire dans un cabinet, sans me dire que son introduction en

Angleterre serait assez pour que l'on dît d'un homme que ce n'est

pas en vain qu'il a vécu. J'en parlerai plus tard, ainsi que des

expériences de M. Creté.

Voyages en France pendant les années 1787, 1788, 1789 · 第 8 / 12 题