spectacle extraordinaire d'une rivière sortant d'une caverne; au
revers de la montagne, on voit l'autre caverne par où elle entre;
la montagne est percée. Dans beaucoup de pays, il y a de ces
exemples de rivières souterraines. À St-Géronds (St-Girons),
descendu à la Croix-Blanche, le plus exécrable réceptacle de
saleté, de vermine, d'impudence et de vol qui ait jamais exercé la
patience ou blessé les sentiments d'un voyageur! Là préside une
sorcière décrépite, le démon de la brutalité. Je me couchai (je ne
dis pas que j'aie dormi) dans une chambre au-dessus de l'écurie,
dont les vapeurs étaient les moins désagréables des parfums
qu'exhalait ce hideux bouge. On ne put me servir que deux oeufs
gâtés, pour lesquels seulement je dus payer vingt sous. L'Espagne
ne m'a rien présenté qui égalât ce cloaque, dont un porc anglais
se détournerait avec horreur. Mais toutes les auberges depuis
Nîmes sont misérables, excepté celles de Lodève, de Ganges, de
Carcassonne et de Mirepoix. Saint-Géronds paraît avoir de 4 à
5 000 âmes. Pamiers en contient près du double. Quelle peut être,
entre ces centres de population et d'autres, la circulation,
encouragée par de semblables auberges? Certains écrivains ont
regardé de telles remarques comme dictées purement par la vivacité
des voyageurs; cela montre leur ignorance. Il y a une donnée
politique dans ces petites observations. Nous ne pouvons demander
que tous les registres de France soient ouverts pour trouver
quelle est la circulation dans ce royaume; le politique doit donc
le préjuger de choses à sa portée et parmi celles-ci, la
circulation sur les grandes routes, et la disposition des maisons
établies pour la réception des voyageurs nous disent et le nombre
et la qualité de ces voyageurs. J'entends les gens du pays, que
les affaires ou les plaisirs appellent hors de chez eux; car,
s'ils ne sont pas assez nombreux pour entretenir de bonnes
auberges, ce ne seront certes pas ceux qui viennent de loin qui le
feront: on le voit par la détestable hospitalité offerte même sur
le grand chemin de Londres à Rome. Au contraire, allez en
Angleterre, dans des villes de 1 500, 2 000 ou 3 000 habitants,
tout à fait en dehors de la circulation comme moyen de ressource,
et n'ayant à attendre presque aucun voyageur, vous y trouverez
cependant des auberges bien tenues par du monde propre et
convenable, de bons meubles, une civilité cordiale; si vos sens ne
sont pas flattés, au moins ne seront-ils blessés par rien; et, si
vous demandez une chaise de poste et un couple de bons chevaux, ce
qui ne coûte pas moins de 80 liv. st., vous l'aurez à votre
disposition pour vous mener où bon vous semblera, malgré la lourde
taxe qui les grève. N'y a-t-il pas des conclusions politiques à
tirer de ce contraste? Cela prouve qu'il y a assez de
communications entre les villes anglaises pour soutenir de telles
maisons. Les clubs des habitants, les visites de leurs amis et de
leurs parents, les parties de plaisir, les marchés, les rapports
avec la capitale et les autres centres, forment les bonnes
auberges; et quand elles n'existent pas dans un pays, c'est qu'il
n'a pas le même mouvement, ou que ce mouvement entraîne moins de
richesse, moins de consommation, moins de bien-être. Dans cette
tournée en Languedoc, j'ai traversé un nombre incroyable de
magnifiques ponts et de superbes chaussées. Cela ne prouve que
l'absurdité et l'oppression du gouvernement. Des ponts de 70 à
80 000 l. s., et d'immenses chaussées pour réunir des villes sans
auberges autres que celles décrites ci-dessus, paraît une grande
erreur. Cela n'est pas à l'usage seul des habitants, le quart seul
leur suffirait; c'est donc un faste que l'on déploie aux yeux des
voyageurs. Mais quel voyageur, au milieu de la saleté d'un
cabaret, blessé par tous les sens, ne condamnera une aussi vaine
folie, et ne souhaitera moins d'apparente splendeur et plus de
bien-être réel. -- 30 milles.
Le 5. -- Jusqu'à Saint-Martory, suite d'enclos bien cultivés. --
Depuis plus de cent milles, les femmes vont sans souliers, même
dans les villes; à la campagne, beaucoup d'hommes font de même.
La chaleur, hier et aujourd'hui, est aussi intense qu'auparavant;
il est hors de propos de chercher à voir clair dans les
appartements; tout doit être clos, ou il n'y en a pas d'assez
frais; en passant d'une chambre éclairée dans une autre, noire,
quoique toutes deux au nord, on éprouve une fraîcheur bien
différente; mais aller de là sur une terrasse couverte, c'est
comme si on entrait dans un four. On m'a conseillé, aujourd'hui,
de ne pas bouger avant quatre heures. De dix heures du matin à
cinq heures de l'après-midi, la chaleur rend tout exercice
pénible, et les mouches sont une vraie plaie d'Égypte. Plutôt le
froid et les brouillards de l'Angleterre qu'une telle chaleur, si
elle devait durer! Les gens du pays me disent que cette intensité
a atteint son terme ordinaire, quatre ou cinq jours, et que même,
dans les mois les plus brûlants, il fait beaucoup plus frais qu'à
présent. Pendant deux cent cinquante milles, je n'ai rencontré que
deux cabriolets et trois misérables choses semblables à notre
vieille chaise de poste anglaise à un cheval; pas un gentilhomme;
beaucoup de négociants, comme ils s'appellent, avec deux ou trois
porte-manteaux en croupe: rareté de voyageurs surprenante! -- 28
milles.
Le 6. -- Rejoint mes amis à Bagnères-de-Luchon, très aise de me
reposer un peu au sein de ces fraîches montagnes, après une si
brûlante tournée.
Le 10. -- Notre société n'étant pas encore prête à retourner à
Paris, je résolus d'employer les dix ou douze jours qui restaient
à visiter Bagnères-de-Bigorre et Bayonne, et de revenir rejoindre
mes compagnons à Auch sur le chemin de Bordeaux. Cela conclu, je
montai ma jument anglaise et pris un dernier congé de Bagnères-de-
Luchon. -- 28 milles.
Le 11. -- Paré près d'un couvent de Bernardins, dont le revenu est
de 30 000 livres; il est situé, dans un vallon qu'arrose un
charmant ruisseau aux eaux cristallines; des hauteurs, boisées de
chênes, l'abritent en arrière. -- Arrivé à Bagnères, qui contient
peu de choses remarquables, mais que l'on fréquente beaucoup à
cause de ses eaux. Visité la vallée de Campan, dont j'avais
entendu faire de grands récits, et qui a cependant surpassé mon
attente. Elle diffère entièrement de celles que j'ai vues dans les
Pyrénées ou en Catalogne. Les traits en sont autrement disposés.
En général, les pentes cultivées des montagnes sont divisées en
enclos; ici, elles restent ouvertes. La vallée elle-même est une
nappe unie de cultures et de prairies arrosées, parsemée de
nombreux villages et de maisons isolées. Les montagnes de l'est
sont sauvages, escarpées, rocheuses, et ne nourrissent que des
moutons et des chèvres. Elles forment le trait le plus saillant de
ce tableau par leur contraste frappant avec celles de l'ouest qui
déploient une admirable succession de moissons et de verdure, sans
haies ni fossés, coupée seulement par les lignes de division des
propriétés et les canaux, amenant aux basses région, les eaux des
sommets; leurs pentes offrent l'aspect de la plus riche et la plus
luxuriante végétation. Çà et là s'éparpillent quelques bouquets de
bois que le hasard a groupés avec un merveilleux bonheur pour
jeter de la variété. La saison, en mélangeant l'or des blés mûrs
avec le vert des prairies, colorait vivement ce paysage, qui est
en somme, pour les formes et les teintes, le plus exquis dont nos
yeux se soient récréés. -- Pris le chemin de Lourdes; on y tient
garnison dans un château bâti sur le roc, rien que pour garder les
prisonniers d'État envoyés ici par lettres de cachet. On en
connaît sept ou huit qui y sont; il y en a eu jusqu'à trente à la
fois, arrachés par la main impitoyable d'une jalouse tyrannie, du
sein des douceurs de la famille, enlevés à leurs femmes, à leurs
enfants, à leurs amis, et condamnés pour des crimes ignorés d'eux,
peut-être pour leurs vertus, à languir dans ce séjour de douleur
et à y mourir de désespoir! O liberté! Liberté! Et ce gouvernement
est encore, après le nôtre, le plus doux de ceux d'Europe. Les
décrets de la Providence semblent avoir permis à la race humaine
d'exister, sous condition de servir de proie aux tyrans, comme
elle a fait les pigeons pour les vautours. -- 35 milles.
Le 12. -- Pau est une ville considérable, ayant un Parlement et
une manufacture de toile, mais elle est plus célèbre comme lieu de
naissance d'Henri IV. J'ai vu le château, et on m'a montré, comme
à tous les voyageurs, la chambre où Henri IV vint au monde et
l'écaille de tortue qui lui servit de berceau. Influence des
talents sur la postérité! Voici une grande ville, mais je doute
que rien y amenât l'étranger s'il n'y avait pas ce souvenir
favori.
En prenant la route de Moneng (Moneins), je suis tombé sur une
scène si nouvelle pour moi en France, que j'en pouvais à peine
croire mes yeux. Une longue suite de chaumières bien bâties, bien
closes et confortables, construites en pierres et couvertes en
tuiles, ayant chacune son petit jardin entouré d'une baie d'épines
nettement taillée, ombragé de pêchers et d'autres arbres à fruits,
de beaux chênes épars dans les clôtures, et çà et là de jeunes
arbres traités avec ce soin, cette attention inquiète du
propriétaire, que rien ne pourrait remplacer. De chaque maison
dépend une ferme, parfaitement enclose; le gazon des tournières
dans les champs de blé est fauché ras, et ces champs communiquent
ensemble par des barrières ouvertes dans les haies. Les hommes
portent des bonnets rouges comme les montagnards d'Écosse.
Quelques parties de l'Angleterre (là où il reste encore de petits
Yeomen) se rapprochent de ce pays de Béarn, mais nous en avons
bien peu d'égales à ce que je viens de voir dans ma course de
douze milles de Pau à Moneng. Il est tout entre les mains de
petits propriétaires sans que les fermes se morcèlent assez pour
rendre la population misérable et vicieuse. Partout on respire un
air de propreté, de bien-être et d'aisance qui se retrouve dans
les maisons, dans les étables fraîchement construites. Dans les
petits jardins, dans les clôtures, dans la cour qui précède les
maisons, jusque dans les mues de volailles et les toits à porcs.
Peu importe au paysan que son porc soit mal abrité, si son propre
bonheur tient à un fil, à un bail de neuf ans. Nous sommes en
Béarn, à quelques milles du berceau d'Henri IV. Serait-ce de ce
bon prince qu'ils tiennent tant de bonheur? Le génie bienveillant
de cet excellent monarque semble régner encore sur le pays: chaque
paysan y a la poule au pot. -- 34 milles.
Le 13. -- L'agréable tableau d'hier se déroule encore devant nos
yeux: beaucoup de petites propriétés, toutes les apparences du
bonheur champêtre. Navarreins est une petite ville murée et
fortifiée, ayant trois rues principales, qui se coupent à angle
droit, et une petite place. Des remparts on domine une belle
campagne. La fabrication de la toile est très répandue. Jusqu'à
Saint-Palais, le pays est le plus souvent enclos, et, en général,
par des haies admirablement venues et soigneusement coupées. -- 25
milles.
Le 14. -- Pris un guide de Saint-Palais pour me conduire à quatre
lieues de là, à Auspan (Hasparren). Jour de foire, la place est
remplie de fermiers; j'ai vu la soupe qu'on leur préparait:
c'était une montagne de tranches d'un pain de couleur peu
ragoûtante, une grande masse de choux, de la graisse et de l'eau,
et pour quelques vingtaines de personnes, à peu près autant de
viande qu'en eussent mangé six fermiers anglais, en grognant
contre leur hôte pour sa parcimonie. -- 26 milles.
Le 15. -- Bayonne est de beaucoup la plus jolie ville que j'aie
vue en France: non seulement les maisons sont en pierre et bien
bâties, mais les rues sont larges, et il y a beaucoup de vides
qui, sans former de places régulières, sont d'un bon effet. La
rivière est large, beaucoup de maisons lui font face, ce qui, du
pont, forme une belle perspective. La promenade est charmante; les
allées d'arbres, dont les têtes se croisent en berceau, donnent un
ombrage délicieux dans ce climat brûlant. Le soir elle était
remplie de personnes de bonne mine; les femmes de ce pays sont les
plus belles que j'aie vues en France. Sur mon chemin, depuis Pau,
j'ai rencontré, ce qui est bien rare dans ce royaume, des
paysannes jolies et proprement mises; dans la plupart des
provinces, un travail dur leur gâte la taille et le teint. La
fleur de la santé sur les joues d'une fille de campagne
convenablement habillée n'est pas la moindre beauté d'un paysage.
Loué une chaloupe pour voir l'endiguement à l'embouchure. L'eau en
se répandant détériorait le port; le gouvernement, pour la
retenir, fait élever un mur d'un mille de long sur la rive N., et
au S. un autre de moitié cette longueur. Il est large de dix à
vingt pieds, et haut d'environ douze ou quinze pieds. Vers le
goulet il a vingt pieds d'épaisseur, et les pierres sont reliées
ensemble par des crampons de fer. On enfonce actuellement des
pilotis en pin de seize pieds de longueur pour les fondations.
C'est, en somme, un travail qui exigera de grandes dépenses, mais
d'une grande magnificence et d'une grande utilité.
Le 16. -- Dax n'est pas précisément sur la route d'Auch; mais
j'étais résolu à voir le fameux désert appelé les Landes de
Bordeaux, sur lequel j'avais tant lu de choses, et dont on m'avait
tant parlé. On m'assura qu'en suivant cette route j'en
traverserais au moins douze lieues. Il s'étend presque jusqu'aux
portes de Bayonne, mais quelques endroits cultivés s'y montrent
pendant une ou deux lieues. Ces landes forment une zone sableuse,
couverte de pins que l'on exploite régulièrement pour la résine.
Les historiens rapportent que, lors de leur expulsion d'Espagne,
les Morisques demandèrent à la cour de France l'autorisation de
coloniser et de défricher ces landes, ce que la cour leur refusa,
au mécontentement général. Puisqu'il paraissait impossible aux
Français de s'y fixer, ne valait-il pas mieux les abandonner aux
Maures qu'à la solitude? -- À Dax, il y a au centre de la ville
une source chaude fort remarquable. Elle sourd en abondance du
fond d'un large bassin revêtu de maçonnerie: elle est bouillante,
n'a aucune saveur, on la dit dépourvue de toute espèce de minéral.
On ne l'emploie qu'à laver le linge. En toutes saisons elle reste
toujours la même et pour la quantité et pour le degré de chaleur.
-- 27 milles.
Le 17. -- Traversé une région blanche comme la neige et dont le
terrain est tellement désagrégé, que le vent l'emporte; il y a
cependant, grâce à un sous-sol de terre forte et blanche comme la
marne, des chênes de deux pieds de diamètre. Passé trois rivières
très propres à l'irrigation et dont on ne tire aucun parti.
Le duc de Bouillon a de vastes domaines dans ce pays. En quelque
temps et en quelque lieu que ce soit, si vous voyez des terres
abandonnées, bien qu'elles soient susceptibles d'améliorations, il
suffit, dites qu'elles appartiennent à un grand seigneur. -- 29
milles.
Le 18. -- Comme les prix sont, dans mon opinion, généralement
assez élevés en France, la sincérité veut que je donne, quand je
les rencontre, des exemples du contraire. À la Croix-d'Or, à Aire,
on me servit de la soupe, des anguilles, du pain blanc, avec des
petits pois, un pigeon, un poulet et des côtelettes de veau, plus
un dessert composé de biscuits, de pêches, de pêches-abricots et
de prunes, un verre de liqueur et une bouteille de bon vin, le
tout pour quarante sous (vingt p.): je payai pour ma jument
l'avoine 20 sous, et le foin dix sous. À Saint-Sever, le jour
d'avant, j'avais eu un semblable souper. Tout à Aire était bon et
propre, et chose extraordinaire, j'avais un salon pour moi seul,
et la fille qui me servait était fort convenable et mise avec
soin. Il avait plu si fort deux heures avant mon arrivée, que mon
surtout de soie était traversé; ma vieille hôtesse ne s'en pressa
pas davantage de me faire du feu. Pour souper j'eus le souvenir de
mon dîner. -- 35 milles.
Le 19. -- Beek (Vic) semble une florissante petite ville à en
juger par les maisons qui s'y construisent. La Clef-d'Or est une
nouvelle auberge, grande et bien tenue.
Une observation générale que je puis faire sur les deux cent
soixante-dix milles qui séparent Bagnères-de-Luchon d'Auch, c'est
que tout, à quelques exceptions près, est enclos, et que les
fermes sont dispersées ça et là, au lieu d'être groupées en villes
comme dans beaucoup d'autres provinces françaises. Je n'ai presque
pas rencontré de châteaux modernes; en général, ils sont d'une
rareté surprenante. Je n'ai pas vu non plus de voiture de maître,
pas un cavalier qui semblât un gentilhomme en train de faire des
visites à ses voisins. En somme, pas de noblesse. À Auch, mes amis
se trouvaient au rendez-vous, prêts à partir pour Paris. La ville
n'a presque ni industrie, ni commerce; elle ne se nourrit que des
revenus de la campagne. Il y a beaucoup de nobles dans la
province, mais trop pauvres pour vivre ici: si pauvres en vérité,
que quelques-uns d'entre eux labourent leurs champs eux-mêmes; il
pourrait bien se faire qu'ils soient pour la société des membres
plus estimables que les sots et les fripons qui les tournent en
ridicule. -- 31 milles.
Le 20. -- Fleuran (Fleurance); on y trouve de belles maisons.
Contrée populeuse jusqu'à La Tour (Lectoure), évêché dont nous
avons laissé le titulaire à Bagnères-de-Luchon. Situation
pittoresque à l'extrémité d'une rangée de collines. -- 20 milles.
Le 22, -- Par Leyrac, à travers une campagne très belle, nous
arrivons à la Garonne, qu'un bac nous fait traverser. La rivière a
un quart de mille de large et paraît animée par le commerce. Un
grand chaland passait chargé de cages à volaille. La consommation
de la grande ville de Bordeaux se fait sentir aussi loin que la
rivière est navigable. Cette riche vallée se continue parfaitement
cultivée jusqu'à Agen; mais elle n'a plus la beauté des environs
de La Tour.
Si de nouvelles constructions sont un indice sûr de l'état
florissant d'une ville, Agen prospère. L'évêque s'est bâti un
superbe palais dont le centre est de bon goût; le raccordement
avec les ailes est moins heureux. -- 23 milles.
Le 23. -- La route d'Aiguillon suit une vallée riche et de bonne
culture; beaucoup de chanvre, toutes les paysannes y sont
employées. Beaucoup de fermes propres et bien bâties sur de
petites propriétés; tout le pays est très peuplé. Vu le château du
duc d'Aiguillon, dont la situation dans la ville n'est pas selon
nos idées rurales, mais en France une ville est l'accessoire
obligé d'un château; il en était ainsi autrefois dans la plus
grande partie de l'Europe; il semblait résulter du pacte féodal
que le grand seigneur garderait ses esclaves le plus possible à sa
portée, comme on bâtit ses écuries près de la maison. Cet édifice,
qui est considérable, a été bâti par le duc actuel; il le
commença, il y a une vingtaine d'années, lorsqu'il resta exilé ici
pendant huit ans. Grâce à ce bannissement, l'édifice s'éleva
majestueusement; le corps de bâtiment fut fait, et les ailes
détachées presque achevées. Mais à peine eut-on révoqué la
sentence que le duc courut à Paris, d'où il n'est pas revenu
depuis; en conséquence, tout est arrêté. C'est ainsi que l'exil
seul force la noblesse de France à ce que les Anglais font par
plaisir: résider sur leurs domaines et les embellir. Une grande
magnificence, c'est la construction d'un théâtre élégant et
spacieux, qui remplit une des ailes. L'orchestre contient vingt-
quatre musiciens payés et défrayés de tout par le duc, quand il
est ici. Ce luxe agréable et de bon goût, à portée des grandes
fortunes, est général en Europe, l'Angleterre exceptée; les grands
propriétaires y préfèrent des chevaux et des chiens à tous les
plaisirs qu'on peut retirer du théâtre. Tonnance (Tonneins.) -- 25
milles.
Le 24. -- Quantité de belles maisons de plaisance, nouvellement
bâties, bien construites et accompagnées de jardins, de
plantations, etc., etc.; autant d'effets de la richesse de
Bordeaux. Le peuple d'ici, comme le Français en général, mange peu
de viande; à Leyrac, on ne tue que cinq boeufs par an; dans une
ville anglaise de même importance, il en faudrait deux ou trois
par semaine. La vue est superbe du côté de Bordeaux pendant
plusieurs lieues; on découvre la rivière en cinq ou six endroits.
Gagné Langon et bu de son excellent vin blanc. -- 32 milles.
Le 25. -- Traversé Barsac, fameux aussi par ses vins. On laboure
maintenant avec les boeufs entre les rangées de ceps, opération
qui suggéra à Jethro Tull l'idée de sarcler les blés avec la houe
à cheval. Population dense et nombreuses villas pendant tout le
chemin. À Castres la campagne devient plate et sans intérêt.
Arrivé à Bordeaux, à travers un village continuel. -- 30 milles.
Le 26 -- Malgré tout ce que j'avais lu et entendu sur le commerce,
la richesse et la magnificence de cette ville, mon attente fut
grandement surpassée. Paris n'y répondit en rien, car on ne
saurait le comparer à Londres; mais il ne faut pas mettre
Liverpool en parallèle avec Bordeaux. La chose principale, que
l'on m'avait le plus vantée, est ce qui m'a frappé le moins: je
veux dire le quai, remarquable seulement par sa longueur et
l'activité dont il est le théâtre, choses que l'étranger
n'apprécie guère, si la beauté y fait faute. Les maisons qui le
bordent sont régulières, sans grandeur ni élégance. C'est une
berge boueuse, glissante, sans pavés par intervalles, embarrassée
de tas de boue et de pierres; on y amarre les alléges servant à
charger et décharger les navires, qui ne peuvent s'approcher de ce
qui devrait être un quai. On y trouve toute la saleté et les
ennuis du commerce sans l'ordre, l'arrangement, la grandeur d'un
beau port. Barcelone est unique à cet égard. En m'avançant jusqu'à
blâmer les bâtiments qui bordent la rivière, il ne faut pas
supposer que ce soit le tout; la demi-lune placée sur la même
ligne est bien mieux. La place royale, avec une statue de Louis XV
au centre, est très belle; les maisons qui l'encadrent ont de la
régularité et un grand air. Mais le quartier du Chapeau-Rouge est
réellement magnifique, composé de beaux hôtels construits, comme
le reste de la ville, en pierre de taille blanche. Il confine au
Château-Trompette, qui occupe près d'un demi-mille du rivage. Ce
fort a été acheté au roi par une compagnie de spéculateurs, qui
l'abattent dans l'intention d'y tracer une place et plusieurs rues
avec dix-huit cents maisons. J'ai vu les plans, et si on les
exécute, ce sera le plus beau développement qu'ait reçu aucune
ville en Europe. La peur que le roi ne revienne sur son marché a
fait suspendre ce grand travail.
Le théâtre, bâti il y a environ dix ou douze ans, est de beaucoup
le plus magnifique de France. Je n'ai rien vu qui en approche. Cet
édifice est isolé et couvre un espace de trois cent six pieds sur
cent soixante-cinq; un portique de douze colonnes corinthiennes
occupe la façade principale tout entière. De ce portique on se
rend, par un superbe vestibule, non seulement aux différentes
parties du théâtre, mais encore à une salle de concert ovale, fort
élégante, et à des salons de promenade et de rafraîchissement. Le
théâtre lui-même est de grande dimension et forme uni segment
d'ellipse. La troupe pour la comédie, la tragédie, l'opéra, le
ballet, l'orchestre, etc., donne une idée de la richesse et du
luxe de cette ville. On m'a assuré qu'il a été payé de 30 à 50
louis par soirée à une actrice favorite de Paris. Larrive, le
premier tragédien de la capitale, est maintenant ici à raison de
500 livres (21 l. st 12 sch. 6 p.) par soirée, plus deux
bénéfices. Dauberval, le danseur, et sa femme (mademoiselle
Théodore, de Londres) sont engagés comme maître de ballet et
première danseuse, aux appointements de 28 000 livres (1, 225 l.
st.); on joue tous les jours, sans excepter le dimanche, comme
partout en France. La vie des négociants ici est très somptueuse.
Leurs maisons d'habitation et leurs magasins sont sur un grand
pied. Grands dîners, souvent servis en vaisselle plate; le pis est
un gros jeu, et la chronique scandaleuse parle de commerçants
comme entretenant ces dames du chant et de la danse, à un taux
fort dangereux pour leur crédit. Ce théâtre, qui fait tant
d'honneur au goût de Bordeaux pour les plaisirs, fut élevé à ses
frais, moyennant 270 000 livres.
Le nouveau moulin à farine et qui marche par les marées, qu'une
compagnie vient de construire, mérite d'être visité. Un grand
canal creusé sous le bâtiment et revêtu de murs en pierres de
taille, de quatre pieds d'épaisseur, reçoit la marée montante et
la jette sur les roues; de là d'autres canaux également soignés la
mènent à un réservoir d'où, en s'écoulant aux reflux, elle produit
encore du mouvement. Trois de ces canaux passent sous le bâtiment,
qui contient vingt-quatre paires de meules. Ces travaux sont
admirablement exécutés pour la solidité et la durée. On estime la
dépense à huit millions de livres (350 000 l. st); je ne saurais
croire que l'on aventurât ainsi une pareille somme. De combien une
à machine à vapeur, pour faire le même ouvrage, eût été plus
économique, c'est ce que je ne rechercherai pas; mais je
craindrais que les moulins ordinaires de la Garonne, qui n'exigent
pas de si énormes dépenses pour marcher, n'arrivent, par le cours
habituel des choses, à ruiner la compagnie.
Les constructions s'élevant dans tous les quartiers de la ville
indiquent sa prospérité à ne pouvoir s'y méprendre. Dans les
faubourgs on fait de nouvelles rues, d'autres sont déjà tracées et
en partie bâties. Elles se composent en général de petites ou de
médiocres habitations, pour les commerçants de classe inférieure.
Toutes sont en pierre blanche, et, une fois finies, ajoutent
beaucoup à la beauté de la ville. Je me suis enquis de la date de
ces nouvelles rues: elles ne remontent pas à plus de quatre ou
cinq ans, c'est-à-dire à la paix; et de la couleur de la pierre
des constructions immédiatement antérieures, on voit que cette
activité avait cessé pendant la guerre. Depuis la paix elle est
plus grande que jamais. Quelle satire du gouvernement des deux
royaumes, de permettre que dans l'un les préjugés des
manufacturiers et des marchands, dans l'autre la politique double
d'une cour ambitieuse, précipitent les deux nations dans des
guerres éternelles qui arrêtent tous les travaux utiles et
répandent la désolation la où les efforts privés tendaient à
appeler le bonheur. Les loyers qui s'élèvent tous les jours, comme
ils l'ont fait beaucoup depuis la paix, malgré les constructions
en train de se faire ou achevées, se joignent à la hausse des
denrées; on se plaint qu'en dix ans la vie a augmenté de 30 %. Il
n'y a pas de preuve plus frappante de progrès en prospérité.
Le traité de commerce avec l'Angleterre était un sujet trop
intéressant pour ne pas attirer notre attention; nous posâmes les
questions nécessaires. On le regarde ici d'une bien autre façon
qu'à Abbeville et à Rouen: pour les Bordelais, c'est une sage
mesure également profitable aux deux pays. Nous n'insisterons pas
ici sur le commerce de cette ville.
On alla deux fois voir Larrive remplir ses deux rôles principaux
du prince Noir, dans Pierre le Cruel, de M. du Belloy, et de
Philoctète; il me donna une très haute idée du Théâtre-Français.
Excellents hôtels, entre autres l'hôtel d'Angleterre et celui du
Prince des Asturies; nous trouvâmes à ce dernier tout ce que l'on
peut souhaiter, mais avec des contrastes que l'on ne saurait trop
condamner: ainsi nous avions un appartement très élégant, on nous
servait en vaisselle plate; mais les lieux d'aisance étaient le
même temple d'abomination que l'on eut trouvé dans les boues d'un
village.
Le 28. -- Quitté Bordeaux; traversé la rivière sur un bac qui
emploie vingt-neuf hommes et quinze bateaux; on l'afferme 18 000
l. par an (787 l. st.). La Garonne offre un beau coup d'oeil, elle
est deux fois aussi large que la Tamise à Londres; le nombre de
grands vaisseaux qui y sont ancrés en fait, je suppose, le plus
riche tableau maritime dont la France puisse se vanter. Nous
gagnons la Dordogne, fort belle rivière encore, quoique très
inférieure à la Garonne; nous la passons sur un bac affermé 6.000
liv. Gagné Cavignac. -- 20 milles.
Le 29. -- Barbezieux, au milieu d'une belle campagne variée
d'aspect et boisée; le marquisat, ainsi que le château, appartient
au duc de Larochefoucauld, que nous y avons rencontré; il le tient
du fameux Louvois, le ministre de Louis XIV. Dans les trente-sept
milles compris entre la Garonne, la Dordogne et la Charente, par
conséquent au milieu des marchés les plus importants de la France,
il est incroyable que l'on rencontre autant de terres incultes;
c'est ce qui m'a frappé le plus dans cette excursion. Beaucoup de
ces terrains appartenaient au prince de Soubise, qui n'en voulait
rien céder. Il en est de même chaque fois que vous tombez sur un
grand seigneur; eût-il des millions de revenus, vous êtes sûr de
trouver sa propriété déserte. Celles du prince et celles du duc de
Bouillon sont des plus grandes de France, et tous les signes que
j'ai aperçus de leur grandeur sont des bruyères, des landes, des
déserts, des fougeraies. Visitez leur résidence où qu'elle soit,
et vous les verrez probablement au milieu des forêts très peuplées
de cerfs, de sangliers et de loups. Ah! Si pour un jour j'étais le
législateur de la France, comme je ferais sauter les grands
seigneurs![6] Soupé avec le duc; l'assemblée provinciale de
Saintonge devant se réunir bientôt, il reste pour la présider.
Le 30. -- Pays crayeux, bien boisé, sans clôtures; les approches
d'Angoulême sont charmantes, la Charente embellit ces campagnes
qu'elle arrose; elle est navigable ici. -- 25 milles.
Le 31. -- Passé Angoulême, on ne voit guère que des vignes; puis
vient une forêt, propriété de la duchesse d'Anville, mère du duc
de Larochefoucauld; à Verteuil, un château appartenant à cette
même dame, bâti en 1459, et où nous trouvâmes tout ce qu'un
voyageur peut désirer de l'hospitalité la plus large. L'empereur
Charles-Quint y fut reçu par Anne de Polignac, veuve de François
II, comte de Larochefoucauld, et ce prince déclara tout haut
«n'avoir jamais été en maison qui sentît mieux sa grande vertu,
honnêteté et seigneurie que celle-là.» Il est parfaitement tenu,
complètement réparé, meublé entièrement et en bon ordre, ce qui
mérite d'être loué, quand on songe que la famille passe rarement
ici plus de quelques jours chaque année possédant d'autres
châteaux, et bien plus considérables, en différentes provinces du
royaume. Si ces égards, pour les intérêts de ceux qui suivront,
étaient plus communs en France, nous n'aurions pas le triste
spectacle de tant de manoirs ruinés. Dans la galerie se trouve une
suite de portraits depuis le dixième siècle; on voit, par l'un
deux, que ce fut une demoiselle de Larochefoucauld qui acquit ce
domaine en 1470. Le parc, la forêt et la Charente forment un
délicieux ensemble[7] cette rivière abonde de carpes, de tanches et
de perches; il est aisé en tout temps d'y pêcher de 50 à 100
couples de poissons pesant de trois à dix livres chacune; on nous
servit à souper une paire de carpes, les meilleures, sans
exception, que j'aie jamais goûtées. Si je plantais ma tente en
France, ce serait sur les bords d'une rivière donnant de
semblables poissons. Rien ne vous agace davantage à la campagne
que d'avoir en vue soit lac, soit rivière, soit la mer, et de se
passer de poisson à dîner, comme c'est souvent le cas en
Angleterre. -- 27 milles.
1er septembre. -- Caudec (Condac), Ruffec, Maisons-Blanches et
Chaunay. Dans le premier de ces endroits, un très beau moulin à
farine construit par le feu comte de Broglie, frère du maréchal de
ce nom, un des officiers les plus capables et les plus actifs de
l'armée française. Ses entreprises, comme particulier, portent
toutes l'empreinte d'une sollicitude nationale: ce moulin, une
forge et un projet de navigation ont prouvé qu'il était disposé à
tous les efforts nécessaires au bien du pays, selon les idées en
vogue, c'est-à-dire en toutes choses, excepté dans la seule qui
eût été efficace, l'agriculture pratique. Le jour s'est passé, à
quelques exceptions près, dans un pays pauvre, triste et
désagréable. -- 35 milles.
Le 2. Le Poitou selon ce que j'en vois, est une vilaine et pauvre
province, pour laquelle on n'a rien fait. Elle semble manquer de
communications, de débouchés, de mouvement de toutes sortes, et
elle ne produit pas en moyenne la moitié de ce qu'elle devrait
produire. Le Bas-Poitou est bien meilleur et plus riche.
Arrivé à Poitiers, une des villes les plus mal construites que
j'aie vues en France; très vaste, irrégulière, ne contenant
presque rien de remarquable, sauf la cathédrale; elle est bien
bâtie et fort bien tenue. La plus belle chose de la ville, sans
contredit, c'est la promenade, la plus grande que j'aie vue; elle
occupe un terrain considérable, a des allées sablées et tenues
très soigneusement. -- 12 milles.
Le 3. -- Jusqu'à Châtellerault, le pays est blanchâtre, crayeux,
ouvert et peu peuplé, quoiqu'il n'y manque pas de maisons de
plaisance. La ville a l'animation, grâce à sa rivière qui se jette
dans la Loire. La fabrique de coutellerie est considérable: à
peine étions-nous arrivés, que notre appartement fut rempli de
femmes et de filles de manufacturiers, ayant chacune sa boîte de
ciseaux, de couteaux, de joujoux, etc.; et elles pressaient de
leur acheter avec une sollicitude si polie, que quand même rien ne
vous eût été nécessaire, on ne pouvait laisser tant d'instances
infructueuses. Il faut remarquer ici que, quoique les produits
soient à bon marché, le travail est à peine divisé: des ouvriers,
sans aucun rapport entre eux, font tout pour leur propre compte,
sans autre aide que celui de leur famille. -- 25 milles.
Le 4. -- Campagne plus riante, parsemée de châteaux jusqu'aux
Ormes, où on s'arrêta pour visiter la résidence que s'y est
construite feu le comte de Voyer-d'Argenson. C'est un bel édifice
en pierre, flanqué de deux ailes considérables pour les communs et
la réception des étrangers: on entre par un vestibule très
convenable, au bout duquel se trouve le grand salon, pièce
circulaire en marbre extrêmement élégante et parfaitement meublée;
dans le petit salon, des peintures représentent les quatre
victoires remportées par les Français dans la guerre de 1744; on
voit ici, dans chaque appartement, une forte tendance à imiter les
modes et le mobilier anglais. Cette retraite charmante appartient
maintenant au comte d'Argenson, le dernier comte, celui qui l'a
fait élever, avait formé avec le duc de Grafton actuel le projet
d'une partie très agréable. Le duc devait venir, avec ses chevaux
et sa meute, passer ici quelques mois en compagnie de certains de
ses amis. L'idée en était venue d'une proposition de chasser les
loups de France avec les limiers anglais pour le renard. Rien
n'était mieux combiné, car il y a place aux Ormes pour une
nombreuse société; mais la mort du comte mit tout à néant. C'est
une sorte d'échange entre la noblesse des deux royaumes, que je
m'étonne de ne pas voir pratiquer quelquefois; cela varierait très
agréablement la monotonie de leur vie et produirait quelques-uns
des avantages des voyages de la façon la plus convenable. -- 23
milles.
Le 5. -- Pays plat, ennuyeux, mais la plus belle route que j'aie
vue en France; il est impossible qu'il y en ait qui la surpasse,
du moment qu'il ne s'agit pas, comme, en Languedoc, de faire des
prodiges, mais tout simplement d'employer avec art d'admirables
matériaux. Il y a partout des châteaux dans cette partie de la
Touraine, mais les fermes et les chaumières sont clair-semées,
jusqu'à ce que l'on vienne en vue de la Loire, dont les rives
semblent ne former qu'un seul village. Le Val peut avoir trois
milles de largeur; c'est une suite de prairies que le soleil a
roussies.
L'entrée de Tours, par une avenue nouvelle, bordée de grandes
maisons de taille blanche, aux façades régulières, est vraiment
magnifique. Cette superbe rue, large et bordée de trottoirs des
deux côtés, coupe la ville en ligne droite, se dirigeant vers le
nouveau pont, de quinze arches plates, ayant chacune 75 pieds
d'ouverture. C'est un noble effort pour l'embellissement d'une
ville de province. Il reste encore à bâtir quelques maisons dont
les façades seules sont achevées. Des révérends pères, satisfaits
de leur ancien logis, ne veulent rien dépenser pour l'exécution du
plan des architectes de Tours; on les devrait bien dénicher, s'ils
s'obstinent dans leur refus, car rien de plus ridicule que ces
façades sans maisons. De la tour de la cathédrale on a une vue
fort étendue; mais pour un fleuve aussi considérable que la Loire,
et que l'on vante comme le plus beau d'Europe, sa beauté est bien
compromise par une si grande largeur d'écueils et de bancs de
sable. Il y a dans la chapelle du vieux palais de Louis XI, le
Plessis-lès-Tours, trois tableaux méritant l'attention des
voyageurs: une Sainte Famille, une Sainte Catherine et une
Hérodiade; ils me semblent du plus beau siècle de l'art italien.
La promenade est belle, longue et admirablement ombragée par
quatre rangées d'ormes majestueux et élancés, qui n'ont point
d'égaux pour abriter contre un soleil brûlant; il y en a une autre
courant parallèlement sur le vieux rempart qui domine les jardins
adjacents. Mais ces promenades, si longtemps l'orgueil des
habitants, sont devenues des objets de pitié: le corps de ville a
mis les arbres en vente, et l'on assure qu'ils seront abattus
l'hiver prochain. On ne s'étonnerait pas qu'une corporation
anglaise sacrifiât la promenade des dames pour une plus grande
abondance de tortue, de venaison et de madère; mais que les
Français montrent aussi peu de galanterie, c'est inexcusable.
Le 9. -- Des petits accès ressentis par le comte de
Larochefoucault à son arrivée ici, et qui nous avaient empêchés de
continuer notre route, se sont tournés le second jour en fièvre
déclarée. On appela le meilleur médecin de la ville, et sa méthode
me plut beaucoup, car il eut peu de recours aux médicaments,
beaucoup d'attention à ce que la pièce fût fraîche et bien aérée,
et sembla s'en remettre presque entièrement à la nature de se
débarrasser de ce qui la gênait. Qui est-ce donc qui dit que la
différence est grande entre un mauvais et un bon médecin, mais
qu'il y en a bien peu entre un bon médecin et pas du tout?
Entre autres excursions, je me suis promené à cheval du côté de
Saumur, sur les bords de la Loire, et j'ai trouvé le même pays
qu'auprès de Tours; mais les châteaux ne sont ni si nombreux, ni
si beaux. Là où les collines de craie s'avancent
perpendiculairement sur le fleuve, elles présentent le plus
singulier assemblage d'habitations extraordinaires; car un grand
nombre de maisons sont creusées dans le roc, maçonnées sur la
façade; des trous à la partie supérieure leur servent de cheminée,
de sorte que souvent vous ne savez d'où sort la fumée qui s'élève
devant vous. En quelques endroits, ces maisons sont étagées les
unes au-dessus des autres. Certaines font un joli effet avec leur
petit coin de jardin. Elles sont en général occupées par les
propriétaires eux-mêmes, mais beaucoup sont louées 10, 15 et 20
liv. par an. Les gens auxquels je parlai semblaient contents de
leurs habitations pour la salubrité et le bien-être; preuve de la
sécheresse du climat. En Angleterre, il n'y aurait guère d'autres
habitants que les rhumatismes. Promenade à pied au couvent des
bénédictins de Marmoutiers, dont le cardinal de Rohan,
actuellement ici, est abbé.
Le 10. -- Le comte étant remis, grâce à la nature ou au docteur
tourangeau, nous nous mettons en route. On chemine jusqu'à
Chanteloup, sur une digue qui défend des inondations un espace
considérable. Ce pays offre moins d'intérêt que je ne m'y serais
attendu sur les rives d'un grand fleuve. Visité Chanteloup, la
retraite de feu le duc de Choiseul. Elle est située sur une
élévation, à quelque distance de la Loire, qui en hiver ou après
de grandes crues peut orner le paysage, mais que l'on voit à peine
maintenant. Le rez-de-chaussée de la façade se compose de sept
pièces: la salle à manger d'environ 30 pieds sur 20, et le salon
de 30 sur 33; la bibliothèque, de 72 sur 20; elle vient d'être
ornée par le possesseur actuel, le duc de Penthièvre, de très
belles tapisseries des Gobelins. Dans le parc, sur une colline
dominant un vaste horizon, le duc a fait bâtir une pagode de 120
pieds de haut en mémoire des personnes qui l'ont visité dans son
exil. Leurs noms sont gravés sur des tablettes de marbre fixées au
mur de la première pièce. Le nombre et le rang de ces personnes
font honneur au duc et à elles-mêmes. L'idée était heureuse. La
forêt qui s'étend à nos pieds est très grande, elle passe pour
avoir onze lieues de large; des avenues la sillonnent menant à la
pagode. Du vivant du duc, ces clairières présentaient l'animation
dévastatrice d'une grande chasse entretenue si libéralement,
qu'elle a ruiné le propriétaire et fait passer le domaine dans les
dernières, mains auxquelles je voudrais le voir: celles d'un
prince du sang. Les seigneurs ont une malheureuse préférence à
s'entourer de forêts, de sangliers et de chasseurs, au lieu de
fermes propres et bien cultivées, de chaumières avenantes et de
gais paysans. Par cette manière de signaler sa magnificence, on
garderait moins de forêts, on dorerait moins de dômes, on
élèverait moins de colonnes superbes; mais à leur place on aurait
des édifices pleins de bien-être, d'aisance et de félicité; on
récolterait les expressions d'une vive gratitude, au lieu de la
chair des sangliers; on verrait la prospérité publique fondée sur
sa base la plus sûre, le bonheur privé. Une chose montre que le
duc ne manquait pas de mérite comme fermier, c'est une belle
vacherie: une plate-forme centrale règne entre deux rangs de
mangeoires pour 78 bêtes, une autre étable en contient un peu
moins, une troisième est destinée aux veaux. Il importa 120 vaches
suisses très belles, qu'il montrait tous les jours à sa société,
car elles ne sortaient jamais. J'ajouterai à cela la bergerie, la
mieux construite que j'aie vue en France, et il me semble avoir
aperçu de la pagode une partie de la ferme mieux traitée et
labourée que dans le pays; il aura donc amené probablement des
laboureurs étrangers. Il y a du mérite en cela, mais grande part
en revient à l'exil. Chanteloup n'eût jamais été ni bâti, ni
arrangé, ni meublé, si le duc fût resté à Versailles. Il en a été
de même avec le duc d'Aiguillon. Les ministres eussent envoyé le
pays à tous les diables, avant d'avoir élevé de tels édifices ou
formé de tels établissements, si on ne les avait chassés de la
cour. Visité, à Amboise, les aciéries fondées par le duc de
Choiseul. La vigne est la principale culture. -- 37 milles.
Le 11. -- Blois, vieille ville dans une jolie situation sur la
Loire, beau pont de pierre de onze arches. On visite le château,
les souvenirs historiques qu'il renferme l'ayant rendu fameux. On
nous fit voir la salle du conseil et la cheminée devant laquelle
se tenait le duc de Guise quand un page du roi vint lui dire de se
rendre près de celui-ci, la porte où il fut poignardé, la
tapisserie qu'il relevait déjà pour pénétrer dans le cabinet, la
tour où l'on jeta son frère, et un trou dans le donjon de Louis
XI, sur lequel le guide nous raconta plusieurs histoires
effrayantes, du même ton que son collègue, le gardien de l'abbaye
de Westminster, récite sa monotone histoire des tombeaux. Le
meilleur résultat du spectacle des lieux ou des murs témoins
d'actions généreuses, pleines d'audace, d'importance, est
l'impression qu'ils font sur l'esprit ou plutôt sur le coeur de
celui qui les contemple, car c'est une émotion de sentiment plutôt
qu'un effort de réflexion. Les meurtres ou exécutions politiques
accomplis dans ce château, quoique non sans intérêt, ont été
infligés et soufferts par des hommes qui n'ont droit ni à notre
amour, ni à notre vénération. Les temps et les hommes nous
inspirent également le dégoût. Un fanatisme et une ambition, l'un
et l'autre sombres, perfides et sanglants, ne permettent aucuns
regrets. De tels hommes n'étaient propres sans doute qu'à de
telles rivalités. Quitté la Loire et passé à Chambord. Grande
quantité de vignes, poussant très bien, sur un mauvais sable que
le vent agite. Que mon ami Le Blanc serait heureux si ses plus
maigres dunes de Cavenham lui donnaient annuellement 100 douzaines
de bon vin par acre! Embrassé d'un coup d'oeil 2 000 acres de ces
vignes.
Visité le château royal de Chambord, bâti par François 1er, ce
prince magnifique, et habité par feu le maréchal de Saxe. On
m'avait beaucoup parlé de ce château, et il a surpassé mon
attente. Il donne une grande idée de la splendeur de François 1er.
En comparant les époques et les ressources, Louis XIV et son
ancêtre, je préfère infiniment Chambord à Versailles. Les
appartements en sont vastes, nombreux et bien distribués.
J'admirai particulièrement l'escalier de pierre au centre du
bâtiment, qui, étant en ligne spirale double, renferme deux
escaliers distincts, l'un au-dessus de l'autre, de façon que deux
personnes peuvent monter ou descendre à la fois sans se voir. Les
quatre appartements des combles, à voûtes de pierre, ne sont pas
de moindre goût. Le comte de Saxe en avait transformé un en un
charmant théâtre, très commode. On nous montra l'appartement
occupé par ce grand capitaine et la chambre où il mourut. Si ce
fut ou non dans son lit, c'est un problème laissé, à résoudre aux
fureteurs d'anecdotes. Le bruit commun en France est qu'il fut
atteint au coeur dans un duel avec le prince de Conti, venu tout
exprès, et que l'on prit le plus grand soin de le cacher au roi
Louis XV, car son amitié pour le maréchal était si vive, qu'il eût
certainement banni le prince du royaume. Plusieurs pièces ont été
arrangées au goût du jour, soit par le maréchal, soit par les
gouverneurs qui lui ont succédé. Dans l'une d'elles se voit un
beau portrait de Louis XIV à cheval. Près du château sont les
quartiers du régiment de 1 500 chevaux, formé par le maréchal, et
que Louis XV lui donna, en fixant Chambord pour garnison, tant que
son colonel y résiderait. Il vivait ici sur un grand pied, vénéré
de son souverain, comme de tout le royaume. Le château n'est pas
bien situé, il est trop bas et sans la moindre perspective; du
reste le pays en général est si uni, qu'il serait difficile d'y
découvrir une éminence. De la plate-forme on découvre un horizon
dont les trois quarts sont couverts par le parc ou forêt; le mur
qui l'entoure renferme 20 000 arpents remplis à profusion de toute
sorte de gibier. De grandes clairières sont ou incultes, ou en
bruyères, ou mal cultivées; je ne pouvais m'empêcher de penser
que, si jamais il prenait au roi de France l'idée d'établir une
ferme-modèle sur le système de récoltes-racines suivi en
Angleterre, c'était ici qu'il le fallait faire. Qu'il donne le
château pour résidence au directeur et à son monde, que l'on
convertisse en étables les casernes qui ne servent plus à rien
maintenant, et les profits du bois suffiront à l'achat du bétail
et à la mise en oeuvre de toute l'entreprise. Quelle comparaison y
a-t-il entre l'utilité d'un tel établissement et celui qu'à bien
plus grands frais on a fait ici d'un haras, qui ne peut produire
par sa tendance que du mal? J'ai beau recommander de semblables
institutions; on ne s'en est jamais occupé nulle part, et jamais
on ne s'en occupera, jusqu'à ce que l'humanité soit régie par des
principes absolument contraires à ceux d'à présent, jusqu'à ce que
l'on pense que le progrès d'une agriculture nationale demande
autre chose que des académies et des mémoires. -- 35 milles.
Le 12. -- À deux milles du port, nous avons tourné la grande route
d'Orléans. Un vigneron nous a informés ce matin que la gelée avait
été assez forte pour faire du mal au raisin; et je dois dire que,
depuis quatre ou cinq jours, le ciel a été constamment clair, le
soleil brillant, mais qu'il a soufflé un vent de nord-est si
froid, que l'on eût dit nos journées claires d'avril en
Angleterre; nous n'avons pas quitté nos surtouts de toute la
journée. Dîné à Clarey (Cléry) et visité le tombeau de ce tyran,
si habile et si sanguinaire, Louis XI: il est en marbre blanc; le
roi est représenté à genoux, implorant, je suppose, pour ses
bassesses et ses meurtres, un pardon qui, sans doute, lui fut
promis par ses prêtres. Arrivé à Orléans. -- 30 milles.
Le 13. -- Ici mes compagnons, pressés d'arriver aussitôt que
possible à Paris, ont pris la route directe; comme je l'avais déjà
parcourue, j'ai préféré celle de Fontainebleau par Petivier
(Pithiviers). Un de mes motifs pour cette résolution était de voir
Denainvilliers, résidence de feu le célèbre M. du Hamel, le lieu
des expériences d'agriculture, qu'il a rapportées dans plusieurs
de ses ouvrages. Étant tout près à Petivier, j'y allai à pied pour
le plaisir de parcourir des terres dont j'avais si souvent entendu
parler, les regardant avec une sorte de vénération classique. Son
homme d'affaires, qui conduisait la ferme, étant mort, je ne pus
recueillir beaucoup de renseignements sur lesquels on pût se fier.
Il en eût été autrement si M. Fougeroux, le propriétaire actuel,
ne s'était trouvé absent. J'examinai le sol, point capital dans
toutes les expériences dont il y a des conclusions à tirer; je
pris aussi quelques notes d'agriculture usuelle. Ayant appris, de
l'ouvrier qui me guidait, que les instruments en usage, du temps
de M. du Hamel, existaient encore dans un grenier, j'allai avec
plaisir les voir, et je trouvai, autant que je me le rappelle,
qu'ils avaient été parfaitement représentés dans les planches qui
en ont été données par leur ingénieux auteur. Je fus satisfait de
les voir mis en réserve jusqu'à ce qu'un autre fermier voyageur,
aussi enthousiaste que moi-même, contemple les vénérables reliques
d'un génie bienfaisant. Il y a un poêle et une étuve à sécher les
grains, également décrits par lui; dans une haie derrière la
maison, une collection d'arbres exotiques très curieux, en bon
état, et le long des chemins, près du château, plusieurs avenues
de frênes, d'ormes et de peupliers ont été plantées par M. du
Hamel. J'éprouvai un plaisir encore plus grand de trouver que
Denainvilliers n'était pas un domaine insignifiant: de vastes
terrains, un château de bonne apparence, avec offices, jardin,
etc., tout ce qui annonce la fortune, prouvent que si cet
infatigable auteur a échoué dans quelques-unes de ses entreprises,
la cour ne s'en est pas moins honorée en le récompensant, et on ne
le laissa pas, comme tant d'autres, chercher dans l'obscurité le
prix que l'industrie obtient de ses propres efforts. Quatre milles
avant Malsherbes (Malesherbes), de beaux arbres ont été plantés de
chaque côté de la route par M. de Malsherbes (Malesherbes); c'est
un effort remarquable pour embellir un pays plat. Pendant plus de
deux milles, ce sont des mûriers; ils se joignent à ces
magnifiques plantations de Malsherbes, qui comprennent une grande
variété des arbres les plus curieux importés en France. -- 36
milles.
Le 14. -- Après trois lieues dans la forêt de Fontainebleau, je
suis arrivé dans cette ville, et j'ai visité le château auquel
plusieurs rois ont tellement ajouté, qu'il n'est plus aisé de
faire la part de François 1er, son fondateur. Il n'a pas si bon
air que Chambord. C'était une résidence favorite des Bourbons,
cette famille de Nemrods. Parmi les appartements que l'on montre,
ceux du Roi, de la Reine, de Monsieur et de Madame sont les
principaux; la dorure semble l'ornement en vogue, mais, dans le
boudoir de la reine, elle est parfaitement employée et avec une
extrême élégance. La décoration de cette délicieuse petite
retraite est exquise, et rien ne peut surpasser le goût des
ornements qu'on y a prodigués. Dans ce palais, les tapisseries de
Beauvais et des Gobelins se montrent à leur avantage. Je remarquai
avec plaisir que la galerie de François 1er avait été conservée
dans son ancien état jusqu'aux chenets, qui sont ceux dont se
servait ce monarque. Le jardin est insignifiant, et il ne faut pas
comparer le grand canal (comme on l'appelle) avec celui de
Chantilly. Dans l'étang proche du palais, il y a des carpes aussi
grosses et aussi apprivoisées que celles du prince de Condé. Mon
hôte pensa sans doute qu'il ne faut pas que l'on visite gratis les
résidences royales, car il me fit payer 10 livres un dîner qui ne
m'aurait pas coûté plus de moitié à l'hôtel de l'Étoile et de la
Jarretière à Richmond. Gagné Meulan (Melun). -- 34 milles.
Le 15. -- Traversé, sur un espace considérable, la royale forêt de
chênes de Sénart. Aux environs de Montgeron, champs sans clôtures,
produisant avec la récolte autant de perdrix qu'il en faut pour la
manger, car le nombre en est énorme. On peut compter en moyenne
une couvée pour deux acres, outre certaines places favorites où
elles foisonnent beaucoup plus. À Saint-George-Villeneuve, la
Seine surpasse la Loire en beauté. Rentré à Paris en renouvelant
mon observation, qu'on ne trouve pas sur les routes qui y
aboutissent le dixième du mouvement des environs de Londres.
Descendu à l'hôtel de Larochefoucauld. -- 20 milles.
Le 16. -- Accompagné le comte à Liancourt. -- 38 milles.
J'y allais faire une visite de trois ou quatre jours; mais toute
la famille s'employa si bien à me rendre l'endroit agréable sous
tous les rapports, que j'y ai passé plus de trois semaines. À
environ un demi-mille se trouvait une suite de collines en grande
partie abandonnées. Le duc de Liancourt l'a dernièrement convertie
en jardin anglais, avec bosquets, allées sinueuses, bancs de
verdure et tonnelles. Le site est très heureux. Des sentiers ornés
suivent le bord des pentes, pendant trois ou quatre milles, les
vues qu'ils offrent sont agréables, dans quelques endroits elles
ont de la grandeur. Près du château, la duchesse a fait construire
une ménagerie et une laiterie d'un goût charmant. Le boudoir et
l'antichambre sont fort jolis, le salon élégant; la laiterie elle-
même est tout en marbre. Dans un village près de Liancourt, le duc
a fondé une manufacture de toiles et de tissus mêlés, fil et
coton, qui promet de rendre de grands services; on y compte 25
métiers, et on se prépare à en monter d'autres. La filature pour
ces métiers emploie un grand nombre de bras, qui autrement
seraient inoccupés; car, bien que la contrée soit populeuse, il
n'y a aucune espèce de manufactures. De tels efforts méritent
d'être loués hautement. À ceci se rattache un excellent projet du
duc pour donner à la génération nouvelle des habitudes
d'industrie. Les filles pauvres sont reçues dans une institution
où on leur apprend un métier: on leur enseigne la religion, la
lecture, l'écriture et le filage du coton; elles y restent jusqu'à
l'âge de se marier, et on leur donne alors pour dot une portion
déterminée de leurs gains. Il y a aussi un autre établissement
(pour lequel je me récuse) destiné à former les orphelins de
l'armée à être soldats. Le duc a élevé pour eux de grands
bâtiments parfaitement aménagés. Le tout est dirigé par un digne
et intelligent officier, M. Leroux, capitaine de dragons et croix
de Saint-Louis, qui surveille tout lui-même. Le nombre des enfants
est maintenant de 120, tous en uniforme. Mes idées ont maintenant
pris une tournure que je suis trop vieux pour changer: j'aurais
mieux aimé voir 120 garçons élevés à la charrue, dans des
principes meilleurs que ceux d'à présent; mais, il faut l'avouer,
l'établissement est fait dans un but d'humanité, et la conduite en
est excellente.
Je reconnus à Liancourt la fausseté des idées que je m'étais
faites, avant mon voyage en France, d'une maison de campagne dans
ce royaume. Je m'attendais à n'y voir qu'une copie de la capitale,
toutes les formes assommantes de la ville, moins ses plaisirs;
mais je me détrompai. La vie et les occupations ressemblent
beaucoup plus à celles d'une résidence de grand seigneur anglais
que l'on ne se l'imaginerait ordinairement. On trouve le thé
servi, si l'on veut descendre déjeuner; puis la promenade à
cheval, la chasse, les plantations, le jardinage, mènent jusqu'au
dîner, que l'on ne sert qu'à deux heures et demie, au lieu de
l'ancienne habitude de midi; la musique, les échecs, ainsi que les
autres passe-temps ordinaires d'un salon de compagnie et une
bibliothèque de sept ou huit mille volumes permettent d'employer
agréablement les loisirs qui restent. On voit que la façon de
vivre est en grande partie la même dans les différents pays
d'Europe. Il faut ici que les ressources de l'intérieur soient
très nombreuses; car, avec un tel climat, on ne peut compter sur
celles du dehors; la quantité de pluie qui tombe est incroyable.
J'ai remarqué que pendant vingt-cinq ans, en Angleterre, je n'ai
jamais été retenu à la maison par la pluie; il peut tomber une
forte averse, qui dure plusieurs heures; mais saisissant le
moment, on peut se permettre un tour de promenade, soit à pied,
soit à cheval. Depuis mon séjour à Liancourt, nous avons eu une
pluie incessante, si forte, que je ne pouvais aller du château au
pavillon du duc sans courir le risque d'être traversé. Il est
tombé pendant dix jours plus d'eau, j'en suis sûr, si on avait pu
la mesurer, qu'il n'en tombe jamais en Angleterre pendant un mois.
C'est une mode nouvelle, en France, que de passer quelque temps à
la campagne: dans cette saison et depuis plusieurs semaines Paris
est comparativement désert. Quiconque a un château s'y rend, les
autres visitent les plus favorisés. Cette révolution remarquable
dans les habitudes françaises est certainement le meilleur emprunt
fait à notre pays, et son introduction avait été préparée par les
enchantements des écrits de Rousseau. L'humanité doit beaucoup à
cet admirable génie, chassé, de son vivant, de pays en pays avec
autant de fureur qu'un chien enragé, grâce à cet ignoble esprit de
superstition qui n'a pas encore reçu le dernier coup.
Les femmes du premier rang, en France, rougiraient, à présent, de
laisser allaiter leurs enfants par d'autres, et les corsets, qui
si longtemps torturèrent, comme encore en Espagne, le corps de la
pauvre jeunesse, sont universellement bannis. Le séjour à la
campagne n'a pas encore produit d'effets aussi remarquables, mais
ils n'en sont pas moins sûrs et n'amélioreront pas moins toutes
les classes de la société.
Le duc de Liancourt, devant présider l'assemblée provinciale de
l'élection de Clermont se rendit à la ville pour plusieurs jours
et m'invita au dîner de l'assemblée, où se devaient trouver
plusieurs agriculteurs en renom. Ces assemblées, proposées depuis
de si longues années par les patriotes français et surtout par le
marquis de Mirabeau, le célèbre ami des hommes; reprises par
M. Necker, et jalousées par certaines personnes ne voyant pas de
gouvernement meilleur que celui sur les abus duquel se fondait
leur fortune, ces assemblées, dis-je, m'intéressaient au plus haut
point. J'acceptai l'invitation avec plaisir. Il s'y trouvait trois
grands cultivateurs, non pas propriétaires, mais fermiers.
J'examinai avec attention leur conduite en face d'un grand
seigneur du premier rang, d'une fortune considérable et très haut
en l'estime du roi; à ma grande satisfaction ils s'en tirèrent
avec une aisance et une liberté fort convenables quoique modestes,
d'un air ni trop dégagé ni trop obséquieux pour être en désaccord
avec nos idées anglaises. Ils émirent leur opinion librement et
s'y tinrent avec une confiance convenable. Un spectacle plus
singulier était la présence de deux dames au milieu de vingt-cinq
à vingt-six messieurs; une telle chose ne se ferait pas en
Angleterre. -- Dire que les coutumes françaises l'emportent à cet
égard sur les nôtres, c'est affirmer une vérité qui saute aux
yeux. Si les femmes sont éloignées des réunions où l'entretien
doit rouler sur des sujets plus sérieux que ceux qu'on traite
d'ordinaire dans la conversation, elles resteront dans
l'ignorance, ou bien se jetteront dans les extravagances d'une
éducation exagérée, pédante, affectée, en un mot rebutante chez
elles. L'entretien d'hommes s'occupant de choses importantes est
la meilleure école pour une femme.
La politique, dans toutes les sociétés que j'ai vues, roulait
beaucoup plus sur les affaires de Hollande que sur celles de
France. Tout le monde parlait d'apprêts pour une guerre avec
l'Angleterre; mais les finances françaises sont dans un tel
désordre, que les mieux informés la déclarent impossible. Le
marquis de Vérac, dernier ambassadeur à La Haye (envoyé, disent
les politiques anglais, pour soulever une révolution), a passé
trois jours à Liancourt. On peut croire qu'il se montrait prudent
au milieu d'une compagnie si mêlée; mais il ne faisait pas mystère
de ce que cette révolution qu'il était chargé de provoquer en
Hollande pour changer le stathouder ou réduire son pouvoir, avait
été depuis longtemps combinée et tramée de manière à défier toutes
chances mauvaises, si le comte de Vergennes n'eût compromis cette
affaire, à force de manoeuvres pour se rendre nécessaire au
cabinet de Versailles. Ceci s'accorde avec les idées de quelques
Hollandais, hommes de sens, à qui j'en avais parlé.
Pendant mon séjour à Liancourt, mon ami Lazowski m'accompagna dans
une petite excursion de deux jours à Ermenonville, chez M. le
marquis de Girardon (Girardin). Nous passâmes par Chantilly et
Morefountain (Mortfontaine), maison de campagne de
M. de Mortfontaine, prévôt des marchands de Paris. On m'avait dit
qu'elle était arrangée à l'anglaise. Il y a deux parties bien
distinctes: l'une est un jardin sillonné de sentiers sinueux et
orné d'une profusion de temples, de bancs, de grottes, de
colonnes, de ruines et que sais-je encore? J'espère que les
Français qui n'ont point vu notre pays ne prendront point ceci
comme échantillon du goût anglais, qui en diffère autant que le
style régulier du siècle passé. L'autre, dont l'eau forme le
principal ornement, a une gaieté, une vie, qui contrastent bien
avec les collines sombres et tristes qui l'encadrent, et que revêt
une solitude propre au pays environnant. On a fait beaucoup ici,
et peu s'en faut que l'on ait atteint la perfection que le pays
comporte.
Gagné Ermenonville à travers une autre partie de la forêt du
prince de Condé, qui confine aux jardins du marquis de Girardin.
Cet endroit est devenu fameux depuis la résidence et la mort du
malheureux et immortel Rousseau, dont chacun ici connaît la tombe,
et l'on s'y rend de toutes parts. Il a été décrit, et on en a
gravé les principales vues; en faire une nouvelle description ne
causerait que de l'ennui. Je me contenterai d'une ou deux
observations qui ne me semblent point avoir été faites par
d'autres. Les deux lacs et la rivière présentent trois points de
vue différents. On nous montra d'abord celui qui est si fameux par
la petite île des Peupliers, dans laquelle repose ce qu'il y avait
de périssable dans cet extraordinaire et inimitable écrivain. Ce
paysage est parfaitement conçu et exécuté. Le lac a de quarante a
cinquante acres; des collines l'entourent de deux côtés, de hautes
futaies ferment les autres de façon à l'isoler entièrement. Les
restes du génie que nous avons perdu impriment à cette scène un
caractère mélancolique auquel les ornements siéraient peu; aussi
n'y en a-t-il que quelques-uns. C'était par une soirée calme que
nous le visitions. Le soleil, en se couchant, allongeait les
ombres sur le lac, et le silence semblait reposer sur les eaux
qu'aucun souffle ne ridait, comme le dit un poète, je ne sais
lequel. Les hommes illustres à qui est dédié le temple des
Philosophes, et dont les noms sont gravés sur ses colonnes, sont:
Newton, Lucem; Descartes, Nil in rebus inane; Voltaire, Ridiculum;
Rousseau, Naturam; et, sur une autre colonne non terminée: Quis
hoc perficiet? L'autre lac est plus grand; il remplit tout le fond
de la vallée autour de laquelle s'élèvent des collines sauvages,
de rochers ou de sable infertile, ou nues ou revêtues de bruyères;
quelques endroits sont boisés, d'autres parsemés de genièvres. Le
caractère est ici celui d'une nature sauvage, l'art s'est caché
autant qu'il était compatible avec un accès facile. Une rivière
forme l'autre tableau, en serpentant au milieu d'une pelouse
partant de la maison, parsemée de bouquets de bois. Le terrain est
trop plat pour faire un heureux effet, nulle part on ne le voit à
son avantage.
Le lendemain matin, nous allâmes d'Ermenonville à Brasseuse,
résidence de madame du Pont, soeur de la duchesse de Liancourt.
Quelle fut ma surprise de trouver un grand agriculteur dans cette
vicomtesse! Une dame, une Française, assez jeune encore pour
goûter tous les plaisirs de Paris, vivant à la campagne et
s'occupant de ses terres, c'était un spectacle inattendu. Elle
fait probablement plus de luzerne que qui que ce soit en Europe,
250 arpents. Elle me donna, avec un agrément et une simplicité
charmante, des détails sur ses luzernières et sa laiterie: mais ce
n'est les ici le lieu d'en parler. Retourné à Liancourt par Pont,
où l'on passe l'eau sur trois arches soutenues de façon originale,
chaque culée consistant en quatre piliers, avec un chemin de
halage sous l'une des arches; la rivière et navigable.
La chasse était un des amusements du matin auxquels je prenais
part à Liancourt. Pour le cerf, les chasseurs forment autour du
bois une ligne qu'ils vont toujours resserrant, et il est rare que
plus d'une seule personne puisse tirer; c'est plus ennuyeux qu'on
ne saurait aisément se l'imaginer; comme la pêche à la ligne, une
attente incessante et un désappointement perpétuel. La chasse aux
perdrix et au lièvre est presque aussi différente de ce qui se
pratique en Angleterre. Nous nous y livrions dans la belle vallée
de Catnoir (Catenoy), à cinq ou six milles de Liancourt.
On se mettait en file, à 30 yards environ l'un de l'autre, ayant
chacun derrière soi un domestique avec un fusil chargé tout prêt
pour quand on aurait fait feu: de cette façon, nous parcourions la
vallée en travers, forçant le gibier à se lever devant nous.
Quatre ou cinq couples de lièvres et une vingtaine de couples de
perdrix formaient les trophées de la journée. Cette chasse a pour
moi peu de charmes de plus que celle du cerf à l'affût. Le
meilleur résultat pour moi de cet exercice en campagne, c'est
l'entrain du dîner qui couronne le jour. Pour en jouir, il ne faut
pas que la fatigue ait été trop grande. Un excès de gaîté après un
excès d'exercice est une affectation propre à de jeunes écervelés
(je me rappelle bien d'en avoir été de mon temps); mais quelque
chose au delà de la modération met l'excitation du corps à
l'unisson de celle de l'esprit, et la bonne compagnie est alors
délicieuse. Dans de telles occasions, nous revenions trop tard
pour le dîner; on nous en servait un exprès, pour lequel nous ne
faisions autre toilette que de changer de linge; ce n'était pas
alors que le champagne de la duchesse avait le moins de bouquet.
Un homme n'est pas bon à pendre qui ne sait boire un peu trop le
cas échéant; mais prenez-y garde: revenez-y par trop souvent et
que cela tourne en réunions bachiques, la fleur du plaisir se
fane, et vous devenez un de nos chasseurs de renard d'autrefois.
Un jour que nous dînions ainsi à l'anglaise, buvant à la charrue,
à la chasse, à je ne sais quoi, la duchesse de Liancourt et
quelques-unes de ses dames vinrent par partie nous visiter. Ce
pouvait être pour elles l'occasion de trahir leur malignité, en
cachant à peine sous les sourires leur mépris pour des façons
étrangères; il n'en fut rien, elles ne manifestèrent qu'une
curiosité enjouée, un plaisir naturel à voir les autres gais et
heureux. «Ils ont été de grands chasseurs aujourd'hui, disait
l'une. Oh! Ils s'applaudissent de leurs exploits. -- Ont-ils bu en
l'honneur du fusil? disait l'autre. Ils ont bu à leurs maîtresses
certainement, ajoutait une troisième. J'aime à les voir en gaîté,
il y a là quelque chose d'aimable dans ceci.» Il semblera peut-
être superflu de prendre note de semblables bagatelles; mais
qu'est-ce que la vie, les bagatelles mises de côté? Elles
caractérisent une nation mieux que les grandes affaires. Au
conseil, dans la victoire, dans la défaite, dans la mort,
l'humanité, je le suppose, est toujours et partout la même. Les
riens font plus de différence, et le nombre est infini de ceux qui
me donnent l'idée de l'excellent naturel des Français. Je n'aime
ni un homme ni un écrit montés sur des échasses et vêtus de
cérémonie. Ce sont les sentiments de tous les jours qui donnent la
couleur à notre vie, et qui les goûte le mieux a le plus de
chances d'atteindre le bonheur. Mais, bien à mon regret, il est
temps de quitter Liancourt. Pris congé de la bonne duchesse, dont
l'hospitalité et la bienveillance ne doivent pas être de sitôt
oubliées. -- 51 milles.
Les 9, 10 et 11. -- Revenu par Beauvais et Pontoise à Paris, où je
viens pour la quatrième fois. Je m'y confirme dans l'idée que les
routes de la banlieue sont des déserts en comparaison de celles de
Londres.
Par quel moyen cette ville se relie-t-elle à la campagne? Les
Français doivent être le peuple le plus casanier du globe; une
fois en place, il ne leur doit pas même venir l'idée d'en bouger;
ou bien il faut que les Anglais soient le plus remuant de tous les
peuples et trouvent plus de plaisir à passer d'un endroit à
l'autre que de jouir de la vie en aucun. Si la noblesse française
ne se rendait dans ses terres que sur l'ordre de la cour, les
routes ne seraient pas plus solitaires. -- 25 milles.
Le 12. -- Mon intention était de loger en garni; mais, en arrivant
à l'hôtel de Larochefoucauld, j'ai trouvé ma bonne duchesse aussi
hospitalière à la ville qu'à la campagne; elle m'avait fait
préparer un appartement. La saison est si avancée, que je ne
resterai à Paris que le temps nécessaire pour voir les monuments
publics. Cela s'arrangera bien avec mes visites à quelques savants
pour lesquels j'ai des lettres de recommandation, et me laissera
la soirée pour les nombreux théâtres de cette ville. Dans mes
notes, après un coup d'oeil rapide sur ce que je vois d'une cité
aussi connue en Angleterre, il m'arrivera de décrire plutôt mes
idées et mes sentiments que les objets en eux-mêmes; qu'on se le
rappelle bien, je me propose de dédier ce journal négligé bien
plus aux riens qu'aux choses d'une importance réelle. Des tours de
la cathédrale, on embrasse tout Paris. C'est une grande ville,
même pour ceux qui ont vu Londres du haut de Saint-Paul. Sa forme
circulaire lui donne un grand avantage; la clarté de son ciel, un
plus grand encore. Il est maintenant si pur, qu'on se croirait en
été. Les nuages de fumée de charbon de terre qui enveloppent
toujours Londres empêchent de bien distinguer la grandeur de la
capitale, mais je la crois excéder Paris au moins d'un tiers. Le
Parlement est défiguré par une porte dorée de mauvais goût et de
grands toits à la française. L'hôtel des Monnaies est un bel
édifice, et la façade du Louvre une des plus élégantes du monde,
parce que (pour l'oeil au moins) ils ne sont pas couverts d'un
toit; sitôt que paraît le toit, le bâtiment en souffre. Je ne me
rappelle pas un seul édifice renommé par sa beauté (ceux où il y a
des dômes exceptés) dans lesquels la toiture ne soit si plate,
qu'on ne l'y aperçoive point ou à peine. Quel oeil avaient donc
les artistes français pour charger tant d'édifices de combles dont
l'élévation est destructive de toute beauté? Chargez le Louvre de
ceux qui défigurent le Parlement ou les Tuileries, que deviendra-
t-il? Passé la soirée à l'Opéra, que j'ai cru un beau théâtre
jusqu'à ce que l'on m'ait dit qu'il avait été bâti en six
semaines; alors ce ne fut plus rien pour moi, supposant qu'il
devait crouler dans six ans. L'idée de durée est une des plus
essentielles à l'architecture; quel plaisir donnerait une belle
façade en carton peint? On donnait l'Alceste de Gluck avec
mademoiselle Saint-Huberty, la première chanteuse, une excellente
actrice. Quant à la mise en scène, aux costumes, aux décors, au
ballet, ce théâtre bat Haymarket tout à plat.
Le 14. -- Traversé Paris pour voir M. Broussonnet, secrétaire de
la Société d'agriculture, rue des Blancs-Manteaux; il est en
Bourgogne. Visité M. Cook, de Londres, qui attend ici la saison
pour montrer au duc d'Orléans son drill plough[8]; voilà une idée
française d'améliorer l'agriculture de cette façon. On doit savoir
marcher avant d'apprendre à danser. Il y a de l'agilité dans les
cabrioles, et même on peut y mettre de la grâce; mais pourquoi en
faire? Il a beaucoup plu aujourd'hui, il est presque incroyable,
pour une personne habituée à Londres, combien les rues de Paris
sont sales et le danger qu'il y a à les parcourir; la plupart
manquent de trottoirs. La table était très garnie; il s'y trouvait
quelques politiques, et on a causé de l'état présent de la France.
L'opinion générale semble être que l'archevêque ne pourra tirer le
pays de sa situation actuelle; les uns prétendent qu'il lui en
faudrait la volonté, d'autres, le courage, d'autres encore, la
capacité. Certains ne le croient attentif qu'à son propre intérêt;
suivant les autres, les finances sont trop dérangées pour être
rétablies par aucun système, hors la réunion des états généraux du
royaume, et une telle assemblée ne peut se faire sans provoquer
une révolution dans le gouvernement. Tous s'accordent à pressentir
quelque chose d'extraordinaire, et l'idée d'une banqueroute est
loin d'être rare. Mais qui aura le courage de s'en charger?
Le 14. -- Abbaye des Bénédictins de Saint-Germain, piliers de
marbre africain, etc., etc. -- C'est la plus riche de France;
l'abbé a 300 000 livres (13 125 l. st.). La patience m'échappe,
quand je vois disposer de tels revenus comme on le faisait au
dixième siècle et non selon les idées du dix-huitième. Quelle
magnifique ferme on créerait avec le quart seulement de cette
rente! Quels navets, quels choux, quelles pommes de terre, quels
trèfles, quels moutons, quelle laine! Est-ce que tout cela ne vaut
pas mieux qu'un prêtre à l'engrais? Si un actif fermier anglais
était derrière cet abbé, il ferait plus de bien à la France, avec
moitié de sa prébende, que la moitié des abbés du pays avec toutes
les leurs. Passé près de la Bastille, autre objet propre à faire
vibrer dans le coeur de l'homme d'agréables émotions. Je mis en
quête de bons cultivateurs, et à chaque coin je me heurte contre,
des moines et des prisons d'État. -- À l'Arsenal, pour voir
M. Lavoisier, ce célèbre chimiste dont la théorie, anéantissant le
phlogistique, a fait autant de bruit que celle de Stahl, qui
l'établissait. Le docteur Priestley m'avait donné pour lui une
lettre de recommandation. Dans la conversation, je parlai de son
laboratoire; il m'y a donné rendez-vous pour mardi. Revenu par les
boulevards à la place Louis XV, qui n'est pas, à proprement
parler, une place, mais la magnifique entrée d'une grande ville.
Les façades des deux édifices qu'on vient d'y élever sont
parfaites. L'union de la place Louis XV avec tes Champs-Élysées,
le jardin des Tuileries et la Seine lui donne un aspect de
grandeur et d'élégance; c'est la partie la mieux bâtie et la plus
agréable de Paris; on n'est pas dans la boue, et l'on respire
librement. Mais, certes, la plus belle chose que j'aie encore vue
à Paris, c'est la Halle aux blés, immense rotonde; la couverture,
entièrement en bois, sur un nouveau système de charpente,
demanderait, pour en donner une idée, quelques planches
accompagnées de longues explications; la galerie a 150 pas de
circonférence, par conséquent autant de pieds de diamètre: à sa
légèreté, on la dirait suspendue par des fées. Des grains, des
haricots, des pois et des lentilles sont emmagasinés et vendus sur
l'aire centrale; la farine est mise sur des plates-formes de bois
dans les divisions qui entourent cette aire. On arrive par des
escaliers tournants enlacés l'un dans l'autre, à de grandes salles
pour le seigle, l'orge, l'avoine, etc. Le tout est si bien conçu
et si admirablement exécuté, que je ne connais pas, en France ou
en Angleterre, un monument qui le surpasse. Et si l'appropriation
de toutes les parties aux exigences du service, l'adaptation de
chacune à sa fin spéciale, unies à cette élégance qui ne demande
aucun sacrifice de l'utilité et cette magnificence résultant de la
solidité et de la durée, si ces conditions, dis-je, sont celles de
l'excellence d'un édifice public, je n'en connais pas un qui
l'égale. On ne peut y faire qu'un reproche, sa situation; on
l'aurait dû mettre sur le quai pour y décharger les bateaux sans
recourir au transport par terre. Le soir, à la Comédie italienne,
beau bâtiment, tout le quartier est régulier et nouvellement
construit: c'est une spéculation privée du duc de Choiseul, dont
la famille y a une loge à perpétuité. On jouait l'Amant jaloux. Il
y a une, jeune cantatrice, mademoiselle Renard, dont lit voix est
si suave, que, chantant en italien et selon la méthode italienne,
elle ferait une charmante artiste.
Visite la tombe du cardinal de Richelieu; noble production du
génie, la plus belle statue de beaucoup que j'aie vue. On ne peut
souhaiter rien qui soit plus aisé et plus gracieux que l'attitude
du cardinal, ni une plus grande expression que celle de la science
en larmes. Dîné au Palais-Royal avec mon ami. Le monde y est bien
mis, les repas propres, bien préparés et bien servis: mais ici,
comme partout ailleurs, il faut payer bon pour de bonnes choses;
ne l'oublions pas, payer peu une chose mauvaise n'est point un bon
marché. Le soir, à la Comédie française, l'École des Pères, pièce
lamentable, genre larmoyant. Ce théâtre, le principal de Paris est
un bel édifice avec un portique superbe. Après les salles
circulaires de France, comment supporter nos trous oblongs et mal
agencés de Londres?
Le 16. -- Rendez-vous citez M. Lavoisier. Madame Lavoisier,
personne pleine d'animation, de sens et de savoir, nous avait
préparé, un déjeuner anglais au thé et au café; mais la meilleure
partie de son repas, c'était, sans contredit, sa conversation,
soit sur l'Essai de M. Kirwan sur le Phlogistique, qu'elle est en
train de traduire, soit sur d'autres sujets qu'une femme de sens,
travaillant avec son mari dans le laboratoire, sait si bien rendre
intéressants. J'eus le plaisir de visiter cette retraite, théâtre
d'expériences suivies par le monde scientifique. Dans l'appareil
pour les recherches sur l'air, rien ne frappe autant que la partie
destinée à brûler l'air inflammable et vital et à condenser l'eau;
c'est une machine admirable. Trois vaisseaux sont tenus en
suspension par des index qui accusent immédiatement leurs
variations de poids; deux d'entre eux, aussi grands que des demi-
barils, contiennent de l'air inflammable, le troisième de l'air
vital; un tube de communication le met en rapport avec les autres,
qui lui envoient leur contenu pour le brûler, par des arrangements
trop complexes pour être décrits sans le secours de planches. On
voit que la perte de poids des deux airs, indiquée par leurs
balances respectives, est égale à chaque moment au gain du
troisième vaisseau, dans lequel l'eau se forme ou se condense, car
on ne sait pas encore si cette eau se forme au moment même ou bien
se condense. Si elle est exacte (ce que je ne saurais trop dire),
c'est une magnifique invention. M. Lavoisier me dit, lorsque j'en
louai la construction: «Mais oui, Monsieur, et même par un artiste
français!»[9] d'un ton qui semblait admettre leur infériorité
générale par rapport aux nôtres. On sait que nous avons une
exportation considérable d'instruments de précision pour toutes
les contrées de l'Europe, et la France entre autres. Et ceci n'est
pas d'hier, car l'appareil qui servit aux académiciens français à
mesurer un degré du cercle polaire avait été fait par M. G.
Graham[10]. M. Lavoisier nous montra un autre appareil formé d'une
machine électrique dans un ballon pour expérimenter les effets de
l'électricité dans différents milieux. La cuve à mercure est
considérable, elle contient 250 lb.; son réservoir est aussi très
grand, mais je ne trouvai pas ses fourneaux si bien calculés, pour
obtenir de hautes températures, que certains autres que j'avais
vus. Je fus enchanté de le voir magnifiquement logé et avec toutes
les apparences d'une fortune considérable. Cela satisfait
toujours; les emplois de l'État ne sont jamais en meilleures mains
qu'en celles d'hommes qui dépensent ainsi le superflu de leurs
richesses. À voir l'usage qu'on fait de l'argent, on croirait que
c'est lui qui contribue le moins à l'avancement des choses
vraiment utiles à l'humanité; la plupart des grandes découvertes
qui ont élargi l'horizon de la science ont été obtenues par des
moyens en apparence sans proportions avec leurs fins, par les
efforts énergiques d'esprits ardents sortant de l'obscurité et
rompant les liens de la pauvreté, peut-être de la misère. -- Hôtel
des Invalides; le major de l'établissement eut la bonté de m'en
faire les honneurs. Le soir, visite à M. Lomond, jeune mécanicien
très ingénieux et très fécond, qui a apporté une modification au
métier à filer le coton. Les machines ordinaires filent trop dur
pour de certaines fabrications; celle-ci donne un fil lâche et
mou. Il a fait une découverte remarquable sur l'électricité: on
écrit deux ou trois mots sur un morceau de papier; il l'emporte
dans une chambre et tourne une machine renfermée dans une caisse
cylindrique, sur laquelle est un électromètre, petite balle de
moelle de sureau; un fil de métal la relie à une autre caisse,
également munie d'un électromètre, placée dans une pièce éloignée;
sa femme, en notant les mouvements de la balle de moelle, écrit
les mots qu'ils indiquent; d'où l'on doit conclure qu'il a formé
un alphabet au moyen de mouvements. Comme la longueur du fil n'a
pas d'influence sur le phénomène, on peut correspondre ainsi a
quelque distance que ce soit: par exemple, du dedans au dehors
d'une ville assiégée, ou pour un motif bien plus digne et mille
fois plus innocent, l'entretien de deux amants privés d'en avoir
d'autre. Quel qu'en puisse être l'usage, l'invention est fort
belle. M. Lomond a plusieurs autres machines curieuses, toutes
oeuvres de ses propres mains; le génie de la mécanique lui semble
naturel. -- Le soir à la Comédie française; Molé jouait dans le
Bourru bienfaisant; l'art ne saurait atteindre à une plus grande
perfection.
Le 17. -- Visite à M. l'abbé Messier, astronome du roi et de
l'Académie des sciences; visité l'exposition de l'Académie de
peinture au Louvre. Pour un beau tableau d'histoire dans nos
expositions de Londres, il y en a ici dix: c'est beaucoup plus
qu'il n'en faut pour contre-balancer la différence entre une
exposition annuelle et une bisannuelle. Dîné aujourd'hui dans une
société dont la conversation a été entièrement politique. La
Requête au Roi de M. de Calonne a paru; tout le monde la lit et la
discute. On semble cependant généralement d'accord que, sans se
décharger lui-même de l'accusation d'agiotage, il a jeté sur les
épaules de Monseigneur l'archevêque de Toulouse, premier ministre
actuel, un fardeau non petit, et que celui-ci doit se trouver dans
un singulier embarras pour repousser cette attaque. Mais l'un et
l'autre sont condamnés par tous et en bloc, comme absolument
incapables de faire face aux difficultés d'une époque si critique.
Toute la compagnie semblait imbue de cette opinion, que l'on est à
la veille de quelque grande révolution dans le gouvernement, que
tout l'indique: les finances en désordre, avec un déficit
impossible à combler sans l'aide des états généraux du royaume,
sans que l'on ait une idée précise des conséquences de leur
réunion: aucun ministre soit au pouvoir, soit au dehors, ayant
assez de talents pour promettre d'autres remèdes que des
palliatifs; sur le trône, un prince dont les dispositions sont
excellentes, mais à qui font défaut les ressources d'esprit qui
lui permettraient de gouverner par lui-même dans un tel moment;
une cour enfoncée dans le plaisir et la dissipation, ajoutant à la
détresse générale au lieu de chercher une position plus
indépendante; une grande fermentation parmi les hommes de tous les
rangs qui aspirent à du nouveau sans savoir quoi désirer, ni quoi
espérer; en outre, un levain actif de liberté qui s'accroît chaque
jour depuis la révolution d'Amérique: voilà une réunion de
circonstances qui ne manquera pas de provoquer avant peu un
mouvement, si quelque main ferme, de grands talents et un courage
inflexible ne prennent le gouvernail pour guider les événements et
non pas se laisser emporter par eux. Il est remarquable que jamais
pareille conversation ne s'engage sans que la banqueroute n'en
soit le sujet; on se pose à son propos cette question curieuse:
Occasionnerait-elle une guerre civile et la chute complète du
gouvernement? Les réponses que j'ai reçues me paraissent justes;
une telle mesure, conduite par un homme capable, vigoureux et
ferme, ne causerait certainement ni l'une ni l'autre. Mais,
essayée par un autre, elle les amènerait très probablement toutes
les deux. On tombe d'accord que les états ne peuvent s'assembler
sans qu'il en résulte une liberté plus grande; mais je rencontre
si peu d'hommes qui aient des idées justes à cet égard, que je me
demande l'espèce de liberté qui en naîtrait. On ne sait quelle
valeur donner aux privilèges du peuple; quant à la noblesse et au
clergé, si la révolution ajoutait quelque chose en leur faveur, je
suis d'avis qu'elle ferait plus de mal que de bien.[11]
Le 18. -- Les Gobelins sont sans aucun doute, la première
manufacture de tapisseries du monde; un roi peut seul en soutenir
de pareilles. Le soir, vu la Métromanie, cette incomparable
comédie de Piron, très bien jouée. Plus je vois le théâtre
français, plus je l'aime, et je n'hésite pas un moment à le
préférer de beaucoup au nôtre. Auteurs, acteurs, édifices, mise en
scène, décors, musique, ballets, prenez le tout en masse, il n'y a
rien d'égal à Londres. Nous avons certainement quelques brillants
de première eau; mais, tout mis en balance, ce n'est pas le
plateau de l'Angleterre qui l'emporte. J'écris ce passage d'un
coeur plus léger que je ne le ferais s'il me fallait donner la
palme à la charrue française.
Le 19. -- Charenton près Paris, visité l'École vétérinaire et la
ferme de la Société royale d'agriculture. M. Chabert, le directeur
général, nous a reçus avec la plus cordiale politesse; j'avais eu
le plaisir de connaître en Suffolk M. Flandrein, son second et son
gendre. Ils me montrèrent tout l'établissement vétérinaire; il
fait honneur au gouvernement de la France. Fondé en 1766, on y
ajouta une ferme en 1783 et quatre nouvelles chaires, deux
d'économie rurale, une d'anatomie et une de chimie. On m'informe
que M. Daubenton, qui est à la tête de la ferme avec un traitement
de 6 000 livres par an, professe l'économie rurale, surtout en ce
qui regarde les moutons dont un troupeau est gardé pour
démonstration. Il y a une vaste salle, bien aménagée pour la
dissection des chevaux et autres animaux; un grand cabinet où sont
conservées dans l'esprit-de-vin les parties les plus intéressantes
de leur corps et aussi celles qui montrent l'effet des maladies.
C'est une grande richesse. Cet établissement et un autre semblable
près de Lyon ne demandent (sauf les additions de 1783) que la
somme modérée de 60 000 livres (2, 600 liv. st.), comme il résulte
des écrits de M. de Necker; d'où il paraîtrait (comme dans
beaucoup d'autres cas) que ce qui est le plus utile est aussi ce
qui coûte le moins. On y compte à présent cent élèves de toutes
les provinces de France comme de tous les pays de l'Europe,
excepté I'Angleterre, étrange exception quand on voit la grossière
ignorance de nos vétérinaires, et que tous les frais pour
entretenir un jeune homme ici ne sont que de 100 louis par an
pendant les quatre années que dure le cours. Quant à la ferme,
elle est sous la direction d'un grand naturaliste, haut placé dans
les académies, et dont le nom est célèbre par toute l'Europe pour
son mérite dans les branches supérieures de la science. Attendre
une pratique sûre de telles gens dénoterait en moi bien peu de
connaissance de la nature humaine. Ils croiraient probablement au-
dessous d'eux et de leur position dans le monde d'être bons
laboureurs, bons sarcleurs de navets, bons bergers; je trahirais
par conséquent mon ignorance de la vie, si j'exprimais la moindre
surprise d'avoir trouvé cette ferme dans un tel état, que j'aime
mieux l'oublier que la décrire. Vu le soir un champ cultivé avec
beaucoup plus de succès, mademoiselle Saint-Huberti dans la
Pénélope de Piccini.
Le 20. -- J'ai été à l'École militaire, établie par Louis XV pour
l'éducation de cent quarante jeunes gens de la noblesse; de
semblables institutions sont ridicules et injustes. Donner de
l'éducation au fils d'un homme qui ne peut la lui donner lui-même,
c'est une grande injustice, si on ne lui assure dans la vie une
situation qui réponde à cette éducation. Si vous la lui assurez,
vous détruisez l'effet de l'éducation, parce que le mérite seul
doit donner cette certitude de parvenir. Si, au contraire, vous le
faites pour des gens qui ont le moyen, vous chargez le peuple, qui
ne l'a pas, pour alléger le fardeau de ceux qui seraient en état
de le porter, et c'est ce qu'on est sûr de voir arriver dans de
tels établissements.
Passé la soirée à l'Ambigu-Comique, joli petit théâtre entouré de
beaucoup d'ordures. Tout le long des boulevards, des cafés, de la
musique, du bruit et des filles; de tout, hormis des balayeurs et
des réverbères. Il y a un pied de boue, et dans certains endroits
pas une lumière.
Le 21. -- M. de Broussonnet étant revenu de Bourgogne, j'ai eu le
plaisir de passer chez lui une couple d'heures très agréables.
C'est un homme d'une rare activité, possédant une grande variété
de connaissances usuelles dans toutes les branches de l'histoire
naturelle, et il parle très bien l'anglais. Il est difficile de
voir un homme plus propre que M. de Broussonnet pour le poste de
secrétaire de la Société royale.
Le 22. -- Course au pont de Neuilly, qui passe pour le plus beau
de France; c'est de beaucoup le plus beau que j'aie vu. Il se
compose de cinq arches plates, en style florentin, toutes d'égale
ouverture, construction incomparablement plus élégante et plus
frappante que nos arches de différentes grandeurs. Nous avons vu,
ensuite la machine de Marly, qui ne fait plus maintenant la
moindre impression. L'ancienne résidence de madame du Barry est
sur le coteau, juste au-dessus de cette machine. Elle s'est bâtie,
au bord de la pente dominant le paysage, un pavillon meublé et
décoré avec beaucoup d'élégance. Il y a une table exquise en
porcelaine de Sèvres. J'ai oublié le nombre de louis qu'elle
coûte. Les Français à qui j'ai parlé de Luciennes se sont récriés
contre les maîtresses et les extravagances avec plus de violence
que de raison, à mon sens. Qui, en conscience, refuserait à son
roi le plaisir d'une maîtresse, pourvu que le jouet ne devînt pas
une affaire d'État? Mais Frédéric le Grand avait-il une maîtresse;
lui faisait-il bâtir des pavillons, et les meublait-il de tables
de porcelaine? Non; mais il avait un tort cinquante fois plus
grand. Mieux vaut qu'un roi courtise une jolie femme que les
provinces de ses voisins. La maîtresse du roi de Prusse lui a
coûté cent millions sterling et cinq cent mille hommes, et, avant
que le règne de cette favorite ne soit passé, elle peut en coûter
encore autant. Les plus grands génies et les plus grands talents
pèsent moins qu'une plume, si la rapine, la guerre et la conquête
en sont les suites.
Saint-Germain. -- Fort belle terrasse. J'ai trouvé ici
M. de Broussonnet, et nous sommes allés dîner, avec M. Breton,
chez le maréchal duc de Noailles, qui a une belle collection de
plantes curieuses. J'y ai vu le plus beau sophora japonica que je
connaisse. -- 10 milles.
Le 10. -- Une lettre de M. Richard m'a fait entrer dans le jardin
anglais de la reine à Trianon. Il contient environ cent acres,
arrangés d'après les descriptions que l'on nous donne des jardins
chinés, d'où l'on suppose que vient notre style. Il a plus de la
manière de sir W. Chambers que de M. Brown;[12] plus d'art que de
nature; cela sent plus le faste que le bon goût. On concevrait
difficilement une chose que l'art peut placer dans un jardin, qui
ne soit pas dans celui-ci. On y voit des bois, des rochers, des
pelouses, des lacs, des rivières, des îles, des cascades, des
grottes, des promenades, des temples, de tout, jusqu'à un village.
Plusieurs parties sont très jolies et bien exécutées. La seule
chose à reprendre est l'entassement, erreur qui a conduit à une
autre, celle de sillonner la pelouse par trop de sentiers sablés,
erreur commune à presque tous les jardins que j'ai vus en France.
Mais la gloire du petit Trianon, ce sont les arbres et arbrisseaux
exotiques. Le monde entier a été heureusement mis à contribution
pour l'orner. On en trouve qui sont à la fois et beaux et curieux
pour charmer les yeux de l'ignorance et exercer la mémoire des
savants. Parmi les édifices, je citerai le Temple de l'Amour comme
vraiment élégant.
Versailles, encore une fois. En parcourant l'appartement que le
roi venait de quitter depuis un quart d'heure à peine, et qui
portait les traces du léger désordre causé par son séjour, je
m'amusais de voir les figures de vauriens circulant sans contrôle
dans le palais, jusque dans la chambre à coucher; d'hommes dont
les haillons accusaient le dernier degré de misère; et cependant
j'étais seul à m'ébahir et à me demander comment diable ils
s'étaient introduits. Il est impossible de n'être pas touché de
cet abandon négligent, de cette absence de tout soupçon. On aime
le maître de maison qui ne se sent pas blessé de voir, en arrivant
à l'improviste, son appartement ainsi occupé; s'il en était
autrement, tout accès serait bien défendu. C'est encore là un
trait de ce bon naturel qui me semble si visible partout en
France. Je désirais voir l'appartement de la reine, mais on ne me
le permit pas. «Sa Majesté y est-elle? -- Non. -- Alors pourquoi
ne pas le visiter aussi bien que celui du roi? --Ma foi, monsieur,
c'est une autre chose!» Parcouru les jardins ainsi que les bords
du grand canal, m'étonnant profondément des exagérations des
écrivains et des voyageurs. On trouve de la magnificence du côté
de l'Orangerie, mais nulle part de la beauté; seulement quelques
statues ont assez de mérite pour qu'on souhaite de les voir à
l'abri. Comme dimension, le canal ne dit rien aux yeux, et il
n'est pas en si bon état qu'un abreuvoir de ferme. La ménagerie
est bien, mais n'a rien de grand. Que ceux qui veulent conserver
des créations de Louis XIV l'impression qu'ils ont prise dans les
écrits de Voltaire aillent voir le canal du Languedoc, et non
Versailles. -- 14 milles.
Le 24. -- Visité, en compagnie de M. de Broussonnet, le cabinet
royal d'histoire naturelle et le jardin botanique, qui est arrangé
dans un très bel ordre. Ses richesses sont bien connues, et la
politesse de M. Thouin, effet de son aimable caractère, donne à ce
jardin des charmes qui ne viennent pas seulement de la botanique.
Dîné aux Invalides avec M. de Parmentier, le célèbre auteur de
tant d'écrits économiques, surtout sur la boulangerie de France. À
une quantité considérable de connaissances usuelles, il joint
beaucoup de ce feu et de cette vivacité pour lesquelles sa nation
est renommée, mais que je n'ai pas trouvés aussi souvent que je
m'y attendais.
Le 25. -- Paris. Cette grande ville me parait, de toutes celles
que j'ai vues, la dernière qu'une personne de fortune modeste
devrait choisir pour résidence. Elle est à ce point de vue
considérablement inférieure à Londres. Les rues sont très
étroites, encombrées par la foule, boueuses pour les neuf
dixièmes, et toutes sans trottoirs. La promenade, qui à Londres
est si agréable et si aisée que les dames s'y livrent chaque jour,
est ici un travail, une fatigue, même pour un homme, par
conséquent chose impossible à une femme en toilette. Les voitures
sont nombreuses, et le pis c'est qu'il y a une infinité de
cabriolets à un cheval, menés par les jeunes gens à la mode et
leurs imitateurs, également écervelés, avec tant de rapidité que
cela devient un danger et rend les rues périlleuses à moins
d'incessantes précautions. Un pauvre enfant a été écrasé et
probablement tué devant nos yeux, et j'ai été plusieurs fois
couvert des pieds à la tête par l'eau du ruisseau. Cette mode
absurde de courir les rues d'une grande capitale sur ces cages à
poules vient de la pauvreté ou d'un esprit de misérable économie:
on n'en saurait parler trop sévèrement. Si nos jeunes nobles
allaient à Londres, dans les rues sans trottoirs, du train de
leurs frères de Paris, ils se verraient bientôt et justement
rossés de la bonne façon et traînés dans le ruisseau. Ceci rend le
séjour difficile pour les personnes et surtout pour les familles
qui n'ont pas le moyen d'avoir une voiture; commodité tout aussi
chère ici qu'à Londres. Les fiacres, remises, etc., y sont
beaucoup plus laids que chez nous, et pour des chaises, il n'y en
a plus, elles seraient renversées à tout moment.[13]
À cela se rapporte aussi la nécessité pour toutes les personnes
peu aisées de s'habiller en noir, avec des bas également noirs;
cette couleur sombre, en société, n'est pas si odieuse que la
démarcation qu'elle trace entre un homme riche et un autre qui ne
l'est pas. Avec l'orgueil, l'arrogance et la dureté des Anglais
riches, elle ne serait pas supportable; mais le bon naturel
dominant du caractère français adoucit toutes ces causes
malencontreuses d'irritation. Les logements en garni, sans être
aussi bons de moitié que ceux de Londres, sont considérablement
plus chers. Si, dans un hôtel, vous ne prenez pas toute une
enfilade de pièces, il vous faudra monter trois, quatre et cinq
étages, et vous contenter en général d'une chambre avec un lit. On
conçoit, après l'horrible fatigue des rues ce qu'a de détestable
une pareille ascension. Vous avez beaucoup à chercher avant de
vous faire accepter comme pensionnaire dans une famille, ainsi
qu'on le fait habituellement à Londres, et cela se paye bien plus.
Les gages de domestiques sont à peu près les mêmes. On doit,
regretter ces désavantages de Paris[14], car autrement je le tiens
pour le séjour à préférer par ceux qui aiment la vie des grandes
villes. Il n'y a nulle part de meilleure société pour un homme de
lettres ou un savant. Leur commerce avec les grands, qui, s'il
n'est pas sur le pied d'égalité, ne doit pas avoir lieu du tout,
est plein de dignité. Les gens du plus haut rang se tiennent au
courant de la science et de la littérature et envient la gloire
qu'elles donnent. Je plaindrais volontiers l'homme qui croirait
être bien reçu dans un cercle brillant à Londres, sans compter sur
d'autres raisons que son titre de membre de la Société royale. Il
n'en serait pas de même à Paris pour un membre de l'Académie des
sciences, il est assuré partout d'un excellent accueil. Peut-être
ce contraste vient-il en grande partie de la différence de
gouvernement des deux pays. La politique est suivie avec trop
d'ardeur en Angleterre pour permettre que l'on s'occupe dignement
du reste; que les Français établissent un gouvernement plus libre,
ils ne tiendront plus les académiciens en si haute estime, en face
des orateurs qui soutiendront les droits et la liberté dans un
libre parlement.
Le 28. -- Quitté Paris par la route de Flandre. M. de Broussonnet
a eu l'obligeance de m'accompagner jusqu'à Dugny, pour me montrer
la ferme d'un agriculteur très capable, M. Cretté de Palluel. À
Senlis, j'ai pris la grand'route; à Dammartin, j'ai rencontré par
hasard M. du Pré du Saint-Cotin. M'entendant parler culture avec
un fermier, il se présenta comme un amateur, me donna un aperçu de
plusieurs expériences qu'il avait faites sur ses terres en
Champagne, et me promit quelque chose de plus détaillé, en quoi il
a fait honneur à sa parole. -- 22 milles.
Le 29. -- Traversé Nanteuil, où le prince de Condé a un château;
Villers-Cotterets, au milieu d'immenses forêts appartenant au duc
d'Orléans. Les récoltes de ce pays sont, en conséquence, celles de
princes du sang, c'est-à-dire, des lièvres, des faisans, des cerfs
et des sangliers. -- 26 milles.
Le 30. -- Soissons paraît une pauvre ville, sans manufactures,
vivant surtout du commerce des blés qui, d'ici, s'en vont par eau
à Paris et à Rouen. -- 25 milles.
Le 31. -- Coucy est magnifiquement situé sur une colline, avec une
belle vallée serpentant à ses pieds. J'ai vu à Saint-Gobain, au
milieu de grands bois, la fabrique des plus grandes glaces du
monde. J'eus la bonne fortune d'arriver une demi-heure avant le
coulage du jour. Passé La Fère. Gagné Saint-Quentin, dont les
grandes manufactures me prirent mon après-midi tout entière.
Depuis Saint-Gobain, les toitures d'ardoises sont les plus belles
que j'aie vues en aucun pays. -- 30 milles.
1er novembre. -- Près de la Belle-Anglaise, j'ai fait un détour
d'une demi-lieue pour voir le canal de Picardie, dont on m'avait
beaucoup parlé. De Saint-Quentin à Cambrai, le pays s'élève
tellement, qu'il a fallu creuser un tunnel à une profondeur
considérable au-dessous de plusieurs vallées aussi bien que des
collines. Dans l'une de ces vallées se trouve un puits avec
escalier voûté pour le visiter. Je comptai 134 marches avant de
trouver l'eau, et comme cette vallée est beaucoup au-dessous des
vallées adjacentes, on peut en conclure l'étonnante profondeur de
ce canal. Sur la porte d'entrée se lit l'inscription suivante:
L'année 1781, M. le comte d'Agay étant intendant de cette
province, M. de Laurent de Lionni étant directeur de l'ancien et
nouveau canal de Picardie, et M. de Champrosé inspecteur, Joseph
II, Empereur, Roi des Romains, a parcouru en bateau le canal
souterrain depuis cet endroit jusques au puits n° 20, le 28, et a
témoigné sa satisfaction d'avoir vu cet ouvrage en ces termes: «Je
suis fier d'être homme, quand je vois qu'un de mes semblables a
osé imaginer et exécuter un ouvrage aussi vaste et aussi hardi.
Cette idée m'élève l'âme.» Ces trois messieurs mènent ici la danse
dans un style très français. Le grand Joseph suit humblement leurs
traces; et quant au pauvre Louis XVI, aux frais duquel tout fut
fait, ces messieurs ont certainement pensé qu'après celui d'un
empereur, aucun nom ne pouvait marcher avec les leurs. Les
inscriptions des monuments publics ne devraient porter d'autres
noms que celui du roi, dont le mérite a patronisé l'oeuvre, et de
l'artiste dont le génie l'a exécutée. Quant à la cohue des
intendants, directeurs et inspecteurs, qu'elle aille au diable!
Ici le canal est large de 10 pieds et haut de 12, entièrement
taillé dans une roche crayeuse renfermant des lits de cailloux
siliceux (pierre à fusil), sans maçonnerie. On n'a fini comme
modèle qu'une petite longueur de 10 toises, elle a 20 pieds en
tous sens. Cinq mille toises sont déjà faites de la manière que
j'ai dite, toute la partie souterraine, quand le tunnel sera
entièrement percé, comptera 7 020 toises (de six pieds chaque), ou
9 milles anglais environ. La dépense s'élève déjà à 1, 200 000
liv. (52 500 l. st.), pour le compléter il faudra 2 500 000 liv.
(109 375 l. st.), ce qui donne un total de 4 millions. Il est fait
par puits; l'eau n'a que 5 ou 6 pouces de hauteur à présent.
Depuis l'administration de l'archevêque de Toulouse, ce grand
travail a été arrêté entièrement. Quand nous voyons de tels
ouvrages languir faute de fonds, nous devons en toute raison nous
demander: «Quels sont donc les services auxquels on pourvoit?» et
conclure que chez les rois, les ministres et les nations,
l'économie est la première des vertus: sans elle le génie est un
feu follet, la victoire un vain bruit, la splendeur d'une cour un
vol public.
Visité les manufactures de Cambrai. Ces villes de la frontière de
Flandre sont bâties dans le vieux style; mais les rues sont
belles, larges, bien pavées et bien éclairées. Point n'est besoin
de remarquer que toutes sont fortifiées, et que chaque pied de
terre de cette région s'est rendu glorieux ou infâme (selon les
sentiments particuliers du spectateur) par beaucoup de guerres les
plus sanglantes qui aient affligé et épuisé la chrétienté.
Chambre, repas et service excellent à l'hôtel de Bourbon. -- 22
milles.
Le 2. -- Arrivé par Bouchain à Valenciennes, autre vieille ville
qui, comme le reste des cités flamandes, montre plutôt une
opulence ancienne qu'une richesse actuelle. -- 18 milles.
Le 3. -- Orchies. -- Le 4. -- Lille; il y a dans sa banlieue plus
de moulins à vent pour l'extraction de l'huile de colza qu'on n'en
peut voir en aucun endroit du monde. On traverse moins de ponts-
levis et d'ouvrages fortifiés ici qu'à Calais: la grande force de
cette place est dans ses mines et autres souterraines. Passé la
soirée au spectacle.
Je fus surpris du cri de guerre qui s'élève contre notre pays.
Tous ceux à qui j'ai parlé prétendent que sans aucun doute ce sont
les Anglais qui ont amené une armée prussienne en Hollande, et que
la France a de justes et nombreuses raisons qui la poussent à la
guerre. Il est assez aisé de découvrir l'origine de toute cette
violence; c'est le traité de commerce, que l'on exècre ici comme
le coup le plus fatal porté aux manufactures du pays. Ces gens
sont dans les vraies idées du monopole, tout prêts à jeter 21
millions de leurs concitoyens dans les misères certaines de la
guerre, plutôt que devoir l'intérêt, de ces 24 millions de
consommateurs prévaloir sur celui des manufacturiers. Rencontré
dans la ville beaucoup de petites charrettes traînées par un
chien; le propriétaire de l'une d'elles me dit, ce qui me paraît
difficile à croire, que son chien tirerait 700 livres pendant une
demi-lieue. Les roues sont très hautes par rapport à l'animal, en
sorte que son poitrail est beaucoup au-dessous de l'essieu.
Le 6. -- Au sortir de Lille, un pont en réparation me fit suivre
les bords du canal, sous les ouvrages de la citadelle. Ils sont
très nombreux et parfaitement placés sur une éminence en pente
douce, entourée de marais peu profonds, faciles à inonder.
Traversé Armentières, grande ville pavée. Couché à Mont-Cassel. --
30 milles.
Le 7. -- Cassel occupe le sommet de la seule hauteur qui soit en
Flandre. On répare le bassin de Dunkerque, si fameux dans
l'histoire par une hauteur que l'Angleterre aura payée cher. Je
place sur une même ligne d'arrogance nationale Dunkerque,
Gibraltar et la statue de Louis XIV, sur la place des Victoires.
Il y a beaucoup d'ouvriers à ce bassin; une fois fini, il ne
tiendra que vingt à vingt-cinq frégates, ce qui, pour un regard
non expérimenté, semble un objet indigne de la jalousie d'une
grande nation, à moins qu'elle ne soit jalouse de corsaires.
Je m'informai de l'importation des laines d'Angleterre; on me la
donna comme tout à fait insignifiante. Je remarquai qu'en sortant
de la ville, mon petit porte-manteau fut aussi scrupuleusement
examiné que si je venais de débarquer avec une cargaison de
marchandises prohibées; à un fort à deux milles de là, ce fut de
même. Dunkerque étant un port franc, la douane est aux portes. Que
penserons-nous de nos manufacturiers, qui dans leur demande de
lois sur la laine, d'infâme mémoire, amenèrent du quai de
Dunkerque à la barre de la Chambre des lords un certain Th.
Wilkinson, qui jura que la laine passe à Dunkerque sans que l'on
demande ni une entrée ni un droit avec deux douanes qui se
contrôlent l'une l'autre, et où l'on fouille jusqu'à un porte-
manteau. C'est sur un semblable témoignage que notre législateur,
selon le véritable esprit du boutiquier, menaça, par un acte
d'amendes et de peines de toutes sortes, les producteurs de laine
anglais. -- Promenade à Rosendal, près de la ville, où M. Le Brun
me montra fort obligeamment ses travaux d'amélioration des dunes.
Sur les chemins, on a bâti un grand nombre de jolies petites
maisons ayant chacune son jardin et un ou deux champs enclos où
l'industrie a tiré parti du sable blanc et mouvant des dunes. La
baguette magique de la prospérité a changé le sable en or. -- 18
milles.
Le 8. -- Quitté Dunkerque et son excellente auberge du Concierge;
je n'en ai pas trouvé d'autres en Flandre. Passé à Gravelines,
qui, à mon oeil inexpérimenté, sembla la plus forte place que
j'aie encore vue; au moins ses ouvrages apparents sont plus
nombreux que dans les autres.[15] Si Gengis-Khan ou Tamerlan
avaient trouvé des villes comme Lille et Gravelines sur leur
chemin, où seraient leurs conquêtes et leur destruction du genre
humain? -- Arrivé à Calais! Ici se termine mon voyage, qui m'a
donné beaucoup de plaisir et plus d'instruction que je ne
m'attendais à en rapporter d'un royaume moins bien cultivé que le
nôtre. Ç'a été le premier que j'aie fait à l'étranger, et il m'a
confirmé dans l'opinion que, si nous voulons bien connaître notre
propre pays, il faut que nous voyons quelque peu les autres. Les
nations se jugent par comparaison, et on doit mettre au rang des
bienfaiteurs de l'humanité les peuples qui ont le mieux établi la
prospérité publique sur la base du bonheur privé. M'assurer du
degré atteint par les Français dans cette voie a été un des motifs
de mon voyage. C'est une enquête qui s'étend loin et n'est pas peu
complexe; mais une seule excursion est trop peu de chose pour que
l'on y ait pleine confiance. Il faut que je revienne encore et
encore avant de me hasarder à conclure. -- 15 milles.
Descendu chez Dessein, où j'ai attendu trois jours le paquebot et
un vent favorable. (Le duc et la duchesse de Glocester étaient au
même hôtel et dans le même cas.) Un capitaine se conduisit envers
moi de pauvre façon: il me trompa pour s'engager avec une famille
qui ne voulait recevoir personne sur le même bord. Je ne demandai
pas même à quelle nation appartenait cette famille. -- Douvres,
Londres, Bradfield; je ressens plus de plaisir à donner à ma
petite-fille une poupée de France qu'à voir Versailles.
ANNÉE 1788
Le long voyage que j'avais fait en France l'année précédente me
suggéra une foule de réflexions sur l'agriculture et sur les
sources et le développement de la prospérité nationale dans ce
royaume. Malgré moi ces idées fermentaient dans ma tête, et tandis
que je tirais des conclusions relativement aux circonstances
politiques de ce grand pays, dans ce qui touche à l'agriculture,
j'arrivais à chaque moment à trouver l'importance qu'il y aurait à
faire du tout un relevé exact, autant qu'il est possible à un
voyageur. Poussé par ces raisons, je me déterminai à essayer de
finir ce que j'avais si heureusement commencé.
Juillet 30. -- Quitté Bradfield et arrivé à Calais. -- 161 milles.
Août 5. -- Le lendemain pris la route de Saint-Omer. Passé le
Sans-Pareil, ce pont qui sert à deux cours d'eau à la fois; on l'a
loué au-delà de son mérite, il coûte plus qu'il ne vaut. Saint-
Omer contient peu de choses remarquables; il en contiendrait
encore moins s'il était en moi de guider les parlements
d'Angleterre et d'Irlande; pourquoi forcer les catholiques à
chercher à l'étranger une mauvaise éducation, au lieu de leur
permettre de fonder des institutions chez nous, où on les
élèverait bien? La campagne se montre plus à son avantage du
clocher de Saint-Bertin. -- 25 milles.
Le 7. -- Le canal de Saint-Omer s'élève par une suite d'écluses.
Aire, Lillers, Béthune, villes bien connues dans l'histoire
militaire. -- 25 milles.
Le 8. -- Le pays change: ce n'est qu'une plaine, admirable chemin
sablé de Béthune, jusqu'à Arras. Rien dans cette dernière ville,
si ce n'est la grande et riche abbaye du Var, qu'on ne voulut pas
me laisser voir: ce n'était pas le jour ou quelque prétexte aussi
frivole. La cathédrale n'est rien. -- 17 milles 1/2.
Le 9. -- Jour de marché; en sortant de la ville, j'ai rencontré
une centaine d'ânes au moins, chargés les uns d'une besace, les
autres, d'un sac, mais en général de toutes choses peu pesantes en
apparence; la route fourmillait d'hommes et de femmes. C'est
véritablement un marché abondamment pourvu, mais une grande partie
du travail du pays se perd, au temps de la moisson, pour fournir
aux besoins d'une ville qui, en Angleterre, serait nourrie par la
quarantième partie de ce monde. Toutes les fois que je vois
bourdonner cet essaim d'oisifs dans un marché, j'en infère, une
mauvaise et trop grande division de la propriété. Ici, mon seul
compagnon de voyage, ma jument anglaise, me révèle par son oeil un
secret, non des plus agréables: elle se fait aveugle et le sera
bientôt. Elle a la fluxion périodique, mais notre imbécile de
vétérinaire à Bradfield m'avait assuré qu'elle en avait encore
pour plus d'un an. Il faut convenir que voilà une de ces agréables
situations dans lesquelles peu de personnes croiront qu'on se
mette volontiers. Ma foy! C'est bien un échantillon de ma bonne
veine; ce voyage n'est guère qu'une corvée que d'autres se font
payer pour l'entreprendre sur un bon cheval, moi je paye pour le
faire sur un aveugle; pourvu que je ne paye pas en me cassant le
cou. -- 20 milles.
Le 10. -- Amiens. M. Fox a couché ici hier, et la conversation à
table d'hôte était fort amusante: on s'étonnait qu'un si grand
homme voyageât si simplement. Je demandais quel était son train?
Monsieur et madame[16] étaient dans une chaise de poste anglaise,
la fille et le valet de chambre dans un cabriolet; un courrier
français faisait tenir prêts les chevaux de relais. Que leur faut-
il de plus que ces aises et ce plaisir? La peste soit d'une jument
aveugle! Mais j'ai travaillé toute ma vie; lui, il parle.
Le 11. -- Gagné Aumale par Poix; entré en Normandie. -- 25 milles.
Le 12. -- De là à Neufchâtel par le plus beau pays que j'aie vu
depuis Calais. Nombreuses maisons de campagne appartenant aux
marchands de Rouen. -- 40 milles.