15 mai 1787. - Il faut qu'un voyageur traverse bien des fois le
détroit qui sépare, si heureusement pour elle, l'Angleterre du
reste du monde, pour cesser d'être surpris du changement soudain
et complet qui s'est fait autour de lui lorsqu'il débarque à
Calais. L'aspect du pays, les gens, le langage, tout lui est
nouveau, et dans ce qui paraît avoir le plus de ressemblance, un
oeil exercé n'a pas de peine à découvrir des traits différents.
Les beaux travaux d'amélioration d'un marais salant, exécutés par
M. Mourlon (de cette ville), m'avaient fait faire sa connaissance,
il y a quelque temps, et je l'avais trouvé si bien renseigné sur
plusieurs objets importants, que c'est avec le plus grand plaisir
que je l'ai revu. J'ai passé chez lui une soirée agréable et
instructive. - 165 milles.
Le 17. -- Neuf heures de roulis à l'ancrage avaient tellement
fatigue ma jument, que je crus qu'un jour de repos lui serait
nécessaire; ce matin seulement j'ai quitté Calais. Pendant
quelques milles le pays ressemble à certaines parties du Norfolk
et du Suffolk; des collines en pente douce, quelques maisons
entourées de haies au fond des vallées, et des bois dans le
lointain. Il en est de même en s'approchant de Boulogne. Aux
environs de cette ville, je fus charmé de trouver plusieurs
châteaux appartenant à des personnes qui y demeurent
habituellement. Combien de fausses idées ne recevons-nous pas des
lectures et des ouï-dire? Je croyais que personne en France, hors
les fermiers et leurs gens, ne vivait à la campagne et mes
premiers pas dans ce royaume me font rencontrer une vingtaine de
villas. -- Route excellente.
Boulogne n'est pas désagréable; des remparts de la ville haute, on
embrasse un horizon magnifique, quoique les eaux basses de la
rivière ne me le fissent pas voir à son avantage. On sait
généralement que Boulogne est depuis fort longtemps le refuge d'un
grand nombre d'Anglais à qui des malheurs dans le commerce ou une
vie pleine d'extravagances ont rendu le séjour de l'étranger plus
souhaitable que celui de leur propre patrie. Il est facile de
s'imaginer qu'ils y trouvent un niveau de société qui les invite à
se rassembler dans un même endroit. Certainement, ce n'est pas le
bon marché, car la vie y est plutôt chère. Le mélange de dames
françaises et anglaises donne aux rues un aspect singulier; les
dernières suivent leurs modes, les autres ne portent pas de
chapeaux; elles se coiffent d'un bonnet fermé et portent un
manteau qui leur descend jusqu'aux pieds. La ville a l'air d'être
florissante; les édifices sont en bon état et soigneusement
réparés; il y en a quelques-uns de date récente, signe de
prospérité tout aussi certain, peut-être, qu'aucun autre. On
construit une nouvelle église sur un plan qui nécessitera de
grandes dépenses. En somme, la cité est animée, les environs
agréables; une plage de sable ferme s'étend aussi loin que la
marée. Les falaises adjacentes sont dignes d'être visitées par
ceux qui ne connaissent pas déjà la pétrification de la glaise;
elle se trouve à l'état rocheux et argileux que j'ai décrit à
Harwich. (Annales d'Agriculture) -- 24 milles.
Le 18. -- Boulogne, où se trouvent des collines opposées à la
distance d'un mille, forme un charmant paysage; la rivière
serpente dans la vallée, et s'étend, en une belle nappe, au-
dessous de la ville, avant de se jeter dans la mer, que l'on
aperçoit entre deux falaises, dont l'une sert de fond au tableau.
Il n'y manque que du bois; s'il s'en trouvait un peu plus, on
aurait peine à imaginer une scène plus agréable. Le pays
s'améliore, les clôtures deviennent plus fréquentes, quelques
parties se rapprochent beaucoup de l'Angleterre. Belles prairies
aux environs de Boubrie (Pont-de-Brique); plusieurs châteaux.
L'agriculture ne fait pas l'objet de ce journal, mais je dois
noter, en passant, qu'elle est certainement aussi misérable que le
pays est bon. Pauvres moissons, jaunes de mauvaises herbes!
Cependant le terrain est resté tout l'été en jachère, bien
inutilement. Sur les collines non loin de la mer, les arbres en
détournent leurs cimes dépouillées de feuillage, ce n'est donc pas
au vent du S.-O. seul qu'on doit attribuer cet effet. Si les
Français n'ont pas d'agriculture à nous montrer, ils ont des
routes; rien de plus magnifique, de mieux tenu, que celle qui
traverse un beau bois, propriété de M. Neuvillier; on croirait
voir une allée de parc. Et, certes, tout le chemin, à partir de la
mer, est merveilleux: c'est une large chaussée aplanissant les
montagnes au niveau des vallées: elle m'eût rempli d'admiration si
je n'eusse rien su des abominables corvées, qui me font plaindre
les malheureux cultivateurs auxquels un travail forcé a arraché
cette magnificence. Des femmes que l'on voit dans le bois,
arrachant à la main l'herbe pour nourrir leurs vaches, donnent au
pays un air de pauvreté.
Longé près de Montreuil des tourbières semblables à celles de
Newbury. La promenade autour des remparts de cette ville est très
jolie; les petits jardins des bastions sont curieux. Beaucoup
d'Anglais habitent Montreuil; pourquoi? Il n'est pas aisé de le
concevoir; car on n'y trouve pas cette animation qui fait le
charme du séjour dans les villes. Dans un court entretien avec une
famille anglaise retournant chez elle, la dame, qui est jeune et,
je crois, agréable, m'assura que je trouverais la cour de
Versailles d'une splendeur surprenante. Oh! qu'elle aimait la
France! Comme elle aurait regretté son voyage en Angleterre, si
elle ne se fût pas attendue à en revenir bientôt! Comme elle avait
traversé tout le royaume, je lui demandai quelle en était la
partie qui lui plaisait le mieux; la réponse fut telle qu'on la
devait attendre d'aussi jolies lèvres: «Oh! Paris et Versailles!»
Son mari, qui n'est plus si jeune, me répondit: «La Touraine.» Il
est très probable qu'un fermier approuvera plutôt les sentiments
du mari que ceux de la femme, malgré tous ses attraits. -- 24
milles.
Le 19. -- J'ai dîné, ou plutôt je suis mort de faim, à Bernay, où,
pour la première fois, j'ai rencontré ce vin dont j'avais entendu
si souvent dire en Angleterre qu'il était pire que la petite
bière. Pas de fermes éparses dans cette partie de la Picardie, ce
qui est aussi malheureux pour la beauté de la campagne
qu'incommode pour sa culture. Jusqu'à Abbeville, pays uni, mal
plaisant, il y a beaucoup de bois, qui sont fort grands, mais sans
intérêt. Passé près d'un château nouvellement construit, en craie;
il appartient à M. Saint-Maritan. S'il avait vécu en Angleterre,
il n'aurait pas élevé une belle maison dans cette situation, ni
donné à ses murs l'air de ceux d'un hôpital.
Abbeville passe pour contenir 22 000 âmes; c'est une ville
ancienne et mal bâtie; beaucoup de maisons sont en bois et me
paraissent les plus antiques que je me souvienne avoir vues; il y
a longtemps qu'en Angleterre leurs soeurs ont été démolies. J'ai
visité la manufacture de Van-Robais, établie par Louis XIV, et
dont Voltaire et d'autres ont tant parlé. J'avais à prendre ici
beaucoup d'informations sur la laine et les lainages, et, dans mes
conversations avec les manufacturiers, je les ai trouvés grands
faiseurs de politique et très violents contre le nouveau traité de
commerce avec l'Angleterre. -- 30 milles.
Le 21. -- Même pays plat et ennuyeux jusqu'à Flixcourt. -- 15
milles.
Le 22 -- De la misère et de misérables moissons jusqu'à Amiens;
les femmes sont au labour avec un couple de chevaux pour les
semailles d'orge. La différence de coutumes entre les deux nations
n'est nulle part plus frappante que dans les travaux des femmes:
en Angleterre, elles vont peu aux champs, si ce n'est pour glaner
et faner, parties de plaisir ou de maraude bien plus que travaux
réguliers; en France, elles tiennent la charrue et chargent le
fumier. Les peupliers d'Italie ont été introduits ici en même
temps qu'en Angleterre.[1]
Une affaire remarquable dont Picquigny a été le théâtre fait le
plus grand honneur à l'esprit tolérant des Français. M. Colmar,
qui est juif, a acheté, du duc de Chaulnes, la seigneurie et les
terres comprenant la vicomté d'Amiens, en vertu de quoi il nomme
les chanoines de la cathédrale. L'évêque s'est opposé à l'exercice
de ce droit; un appel a porté la discussion devant le Parlement de
Paris, qui s'est prononcé pour M. Colmar. La seigneurie immédiate
de Picquigny, sans ses dépendances, a été revendue au comte
d'Artois.
Vu la cathédrale d'Amiens, que l'on dit bâtie par les Anglais;
elle est très grande et magnifique de légèreté et de richesse
d'ornementation. On y disposait une tenture noire avec baldaquin
et des luminaires pour le service du prince de Tingry, colonel du
régiment de cavalerie en garnison dans la ville. Ce spectacle
était une affaire pour les bourgeois, il y avait foule à chaque
porte. On me refusa l'entrée; mais, quelques officiers ayant été
admis, donnèrent des ordres pour laisser passer un monsieur
anglais; je me trouvais déjà à une certaine distance lorsqu'on me
rappela, en m'invitant, avec beaucoup de politesse, à entrer, et
me faisant des excuses sur ce qu'on ne m'avait pas d'abord reconnu
pour Anglais. Ce ne sont là que de bien petites choses, mais elles
montrent un esprit libéral et doivent être notées. Si un Anglais
reçoit des attentions en France, parce qu'il est Anglais, point
n'est besoin de dire la conduite à tenir envers un Français en
Angleterre. Le Château-d'Eau, ou machine hydraulique qui alimente
Amiens vaut la peine d'être vu, mais on n'en pourrait donner une
idée qu'au moyen de planches. La ville contient un grand nombre de
fabriques de lainages. Je me suis entretenu avec plusieurs
maîtres, qui s'accordaient entièrement avec ceux d'Abeville pour
condamner le traité de commerce. -- 15 milles.
Le 23. -- D'Amiens à Breteuil, pays accidenté, des bois en vue
pendant tout le chemin. -- 21 milles.
Le 24. -- Campagne plate, crayeuse et ennuyeuse presque jusqu'à
Clermont, où elle s'améliore, s'accidente et se boise. Jolie vue
de la ville et des plantations du duc de Fitzjames, au débouché de
la vallée. -- 24 milles.
Le 25. -- Les environs de Clermont sont pittoresques. Les coteaux
de Liancourt sont jolis et couverts d'une culture que je n'avais
pas vue auparavant, mélange de vignes (car la vigne se présente
ici pour la première fois), de jardins et de champs: une pièce de
blé, une autre de luzerne, un morceau de trèfle ou de vesces, un
carré de vignes, des cerisiers et d'autres arbres à fruits plantés
çà et là, le tout cultivé à la bêche. Cela fait un charmant
ensemble, mais doit donner de pauvres produits. Chantilly! La
magnificence est son caractère dominant, on l'y voit partout. Il
n'y a ni assez de goût, ni assez de beauté pour l'adoucir: tout
est grand, excepté le château et il y a en cela quelque chose
d'imposant. Je mets à part la galerie des batailles du grand Condé
et le cabinet d'histoire naturelle, bien que riche en beaux
échantillons, très habilement disposés; il ne contient rien qui
mérite une mention particulière; pas une salle ne serait regardée
comme grande en Angleterre. L'écurie est vraiment belle et
surpasse en vérité de beaucoup tout ce que j'ai pu voir jusqu'ici:
elle a 580 pieds de long, 40 de large, et renferme quelquefois 240
chevaux anglais. J'avais tellement l'habitude de retrouver, dans
les pièces d'eau, l'imitation des lignes sinueuses et irrégulières
de la nature, que j'arrivais à Chantilly prévenu contre l'idée
d'un canal; mais la vue de celui d'ici est frappante, elle
m'impressionna comme les grandes choses seules le peuvent faire.
Ce sentiment résulte de la longueur et des lignes droites de l'eau
s'unissant à la régularité de tous les objets en vue.
C'est, je crois, lord Kaimes qui dit que la portion du jardin
contiguë au château doit participer à la régularité des bâtiments;
dans un endroit, si somptueux, cela est presque indispensable.
L'effet, ici, est amoindri par le parterre devant la façade, dans
lequel les carrés et les petits jets d'eau ne correspondent pas à
la magnificence du canal. La ménagerie est très jolie et montre
une variété prodigieuse de volailles de toutes les parties du
monde; c'est un des meilleurs objets auxquels une ménagerie puisse
être consacrée; ceci et le cerf de Corse prit toute mon attention.
Le hameau renferme une imitation de jardin anglais; comme ce genre
est nouvellement introduit en France, on ne doit pas user d'une
critique sévère. L'idée la plus anglaise que j'aie rencontrée est
celle de la pelouse devant les écuries: elle est grande, d'une
belle verdure et bien tenue, preuve certaine que l'on peut avoir
d'aussi beaux gazons dans le nord de la France qu'en Angleterre.
Le labyrinthe est le seul complet que j'aie vu, et il ne m'a pas
laissé de désir d'en voir un autre: c'est le rébus du jardinage.
Dans les sylvae, il y a des plantes très rares et très belles. Je
souhaite que les personnes qui visitent Chantilly et qui aiment
les beaux arbres n'oublient pas de demander le gros hêtre; c'est
le plus, beau que j'aie vu, droit comme une flèche, n'ayant pas, à
vue d'oeil, moins de 80 à 90 pieds de haut, 40 jusqu'à la première
branche, et 12 de diamètre à 5 pieds du sol.
C'est, sous tous les rapports, un des plus beaux arbres qui se
rencontrent en aucun lieu. Il y en a deux qui s'en rapprochent
sans l'égaler. La forêt de Chantilly, appartenant au prince de
Condé, est immense et s'étend fort loin dans tous les sens; la
route de Paris la traverse pendant dix milles dans la direction la
moins étendue. On dit que la capitainerie est de plus de cent
milles en circonférence, c'est-à-dire que dans cette
circonscription les habitants sont ruinés par le gibier, sans
avoir la permission de le détruire, afin de fournir aux plaisirs
d'un seul homme. Ne devrait-on pas en finir avec ces
capitaineries?
À Luzarches, ma jument m'a paru incapable d'aller plus loin; les
écuries de France, espèces de tas de fumier couverts, et la
négligence des garçons d'écurie, la plus exécrable engeance que je
connaisse, lui ont fait prendre froid. Je l'ai laissée, en
conséquence, jusqu'à ce que je l'envoie chercher de Paris, et j'ai
pris la poste pour cette ville. J'ai trouvé ce service plus
mauvais, et même, en somme, plus cher qu'en Angleterre. En chaise
de poste, j'ai voyagé comme on voyage en chaise de poste, c'est-à-
dire, voyant peu, ou rien. Pendant les dix derniers milles, je
m'attendais à cette cohue de voitures qui près de Londres arrête
le voyageur. J'attendis en vain; car le chemin, jusqu'aux
barrières, est un désert en comparaison. Tant de routes se
joignent ici, que je suppose que ce n'est qu'un accident. L'entrée
n'a rien de magnifique; elle est sale et mal bâtie. Pour gagner la
rue de Varenne, faubourg Saint-Germain, je dus traverser toute la
ville, et le fis par de vilaines rues étroites et populeuses.
À l'hôtel de Larochefoucauld, j'ai trouvé le duc de Liancourt et
ses fils, le comte de Larochefoucauld et le comte Alexandre, ainsi
que mon excellent ami, M. de Lazowski, que tous j'avais eu le
plaisir de connaître dans le Suffolk. Ils me présentèrent à la
duchesse d'Estissac, mère du duc, et à la duchesse de Liancourt.
L'agréable réception et les attentions amicales que me prodigua
toute cette généreuse famille étaient de nature à me laisser la
plus favorable impression... -- 42 milles.
Le 26. -- J'avais passé si peu de temps en France que tout y était
encore nouveau pour moi. Jusqu'à ce que nous soyons accoutumés aux
voyages, nous avons un penchant à tout dévorer des yeux, à nous
étonner de tout, à chercher du nouveau en cela même où il est
ridicule d'en attendre. J'ai été assez sot d'espérer trouver le
monde bien autre que je le connaissais, comme si une rue de Paris
pouvait se composer d'autre chose que de maisons, les maisons
d'autre chose que de brique ou de pierre; comme si les gens qui
s'y trouvent, parce qu'ils n'étaient pas des Anglais, eussent dû
marcher sur la tête. Je me déferai de cette sotte habitude aussi
vite que possible, et porterai mon attention sur le caractère
national et ses dispositions. Cela mène tout naturellement à
saisir les petits détails qui les expriment le mieux; tâche peu
aisée et sujette à beaucoup d'erreurs.
Je n'ai qu'un jour à passer à Paris, et il est employé à faire des
achats. À Calais, ma trop grande prévoyance a causé les
désagréments qu'elle voulait empêcher: j'avais peur de perdre ma
malle si je la laissais à l'hôtel Dessein; pour qu'on la mît à la
diligence, je l'envoyai chez Mouron. Par suite, je ne l'ai pas
trouvée à Paris, et j'ai à me procurer de nouveau tout ce qu'elle
renfermait, avant de quitter cette ville pour les Pyrénées. Ce
devrait être, selon moi, une maxime pour les voyageurs, de
toujours confier leurs bagages aux entreprises publiques du pays,
sans recourir à des précautions extraordinaires.
Après une rapide excursion avec mon ami, M. Lazowski, pour voir
beaucoup de choses, trop à la hâte pour en avoir quelque idée
exacte, j'ai passé la soirée chez son frère, où j'ai eu le plaisir
de rencontrer M. de Boussonet, secrétaire de la Société royale
d'agriculture, et M. Desmarets, tous deux de l'Académie des
sciences. Comme M. Lazowski connaît bien les manufactures de
France, dans l'administration desquelles il occupe un poste
important, et comme ces autres messieurs se sont beaucoup occupés
d'agriculture, la conversation ne fut pas peu instructive, et je
regrettai que l'obligation de quitter Paris de bonne heure ne me
laissât pas l'espérance de retrouver une chose aussi agréable pour
moi que la compagnie d'hommes dont la conversation montrait la
connaissance des intérêts nationaux. Au sortir de là, je partis en
poste, avec le comte Alexandre de Larochefoucauld, pour
Versailles. afin d'assister à la fête du jour suivant (Pentecôte).
Couché à l'hôtel du duc de Liancourt.
Déjeuné avec lui, dans ses appartements, au palais, privilège
qu'il tient de sa charge de grand maître de la garde-robe, une des
principales de la cour de France. Là, je le trouvai au milieu d'un
cercle de gentils-hommes, entre autres le duc de Larochefoucauld,
célèbre par son goût pour l'histoire naturelle; je lui fus
présenté, car il se rend à Bagnères-de-Luchon, où j'aurai
l'honneur d'être de sa compagnie.
La cérémonie du jour était causée par le cordon bleu dont le roi
devait donner l'investiture au duc de Berri, fils du comte
d'Artois. La chapelle de la reine y chanta, mais l'effet fut bien
mince. Pendant le service, le roi était assis entre ses deux
frères, et semblait, par sa tenue et son inattention, regretter de
n'être pas à la chasse. Il eût tout aussi bien fait que de
s'entendre prêter un serment féodal, ou quelque autre sottise de
ce genre, par un enfant de dix ans. À la vue de tant de pompeuses
vanités, j'imaginai que c'était là le Dauphin, et m'en informai
d'une dame fort à la mode, assise près de moi, ce qui la fit me
rire au nez, comme si j'avais été coupable de la bêtise la plus
signalée; rien ne pouvait être plus offensant; car ses efforts
pour se retenir ne marquaient que mieux l'expression de son
visage. Je m'adressai à M. de Larochefoucauld afin de savoir
quelle grosse absurdité m'était échappée à mon insu; c'était de
croirez-vous? Parce que le Dauphin, comme tout le monde le sait en
France, reçoit le cordon bleu en naissant.
Était-il si impardonnable à un étranger d'ignorer une chose
d'autant d'importance dans l'histoire du pays que la bavette bleue
donnée à un marmot au lieu d'une bavette blanche?
Après cette cérémonie, le roi et les chevaliers se dirigèrent en
procession vers un petit appartement où le roi dîna; ils saluèrent
la reine en passant. Il parut y avoir plus d'aisance et de
familiarité que d'apparat dans cette partie de la cérémonie; Sa
Majesté qui, par parenthèse, est la plus belle femme que j'aie vue
aujourd'hui, reçut ces hommages de façons diverses. Elle souriait
aux uns, parlait aux autres, certaines personnes semblaient avoir
l'honneur d'être plus dans son intimité. Elle répondait froidement
à ceux-ci, tenait ceux-là à distance. Elle se montra respectueuse
et bienveillante pour le brave Suffren. Le dîner du roi en public
a plus de singularité que de magnificence. La reine s'assit devant
un couvert, mais ne mangea rien, elle causait avec le duc
d'Orléans et le duc de Liancourt qui se tenait derrière sa chaise.
C'eût été pour moi un très mauvais repas, et si j'étais souverain,
je balayerais les trois quarts de ces formalités absurdes. Si les
rois ne dînent pas comme leurs sujets, ils perdent beaucoup des
plaisirs de la vie; leur situation est assez faite pour leur en
enlever la plus grande partie; le reste, ils le perdent par les
cérémonies vides de sens auxquelles ils se soumettent. La seule
façon confortable et amusante de dîner serait d'avoir une table de
dix à douze couverts, entourée de gens qui leur plairaient; les
voyageurs nous disent que telle était l'habitude du feu roi de
Prusse.
Il connaissait trop bien le prix de la vie pour la sacrifier à de
vaines formes ou à une réserve monastique.
Le palais de Versailles, dont les récits qu'on m'avait Ils avaient
excité en moi la plus grande attente, n'est pas le moins du monde
frappant. Je l'ai vu sans émotion; l'impression qu'il m'a laissée
est nulle. Qu'y a-t-il qui puisse compenser le manque d'unité? De
quelque point qu'on le voie, ce n'est qu'un assemblage de
bâtiments, un beau quartier pour une ville, non pas un bel
édifice, reproche qui s'étend à la façade donnant sur le parc,
quoiqu'elle soit de beaucoup la plus remarquable. La grande
galerie est la plus belle que je connaisse, les autres salles ne
sont rien; on sait, du reste, que les statues et les peintures
forment une magnifique collection. Tout le palais, hors la
chapelle, semble ouvert à tout le monde; la foule incroyable, au
travers de laquelle nous nous frayâmes un chemin pour voir la
procession, était composée de toutes sortes de personnes,
quelques-unes assez mal vêtues, d'où je conclus qu'on ne
repoussait qui que ce soit aux portes. Mais à l'entrée de
l'appartement où dînait le roi, les officiers firent des
distinctions, et ne permirent pas à tous de s'introduire pêle-
mêle.
Les voyageurs, même de ces derniers temps, parlent beaucoup de
l'intérêt remarquable que prennent les Français à ce qui concerne
leurs rois, montrant par la vivacité de leur attention non
seulement de la curiosité, mais de l'amour. Où, comment et chez
qui l'ont-ils découvert? C'est ce que j'ignore. -- Il doit y avoir
de l'inexactitude, ou bien le peuple a changé, dans ce peu
d'années, au delà de ce qu'on peut croire.
Dîné à Paris; le soir, la duchesse de Liancourt, qui paraît être
la meilleure des femmes, m'a mené à l'Opéra, à Saint-Cloud, où
nous avons aussi visité le palais que la reine fait bâtir; il est
grand, mais je trouve beaucoup à redire dans la façade. -- 20
milles.
Le 28. -- Ma jument étant assez remise pour supporter le voyage,
point essentiel pour un aussi pauvre écuyer que moi, j'ai quitté
Paris avec le comte de Larochefoucauld et mon ami Lazowski, et me
suis mis en chemin pour traverser tout le royaume jusqu'aux
Pyrénées. La route d'Orléans est une des plus importantes de
celles qui partent de Paris; j'espérais, en conséquence, que ma
précédente impression du peu d'animation des environs de cette
ville serait effacée; elle s'est au contraire confirmée: c'est un
désert, comparé aux approches de Londres.
Pendant dix milles nous n'avons pas rencontré une diligence; rien
que deux messageries et des chaises de poste en petit nombre; pas
la dixième partie de ce que nous aurions trouvé près de Londres à
la même heure.
Connaissant la grandeur, la richesse et l'importance de Paris, ce
fait m'embarrasse beaucoup. S'il se confirmait plus tard, il y
aurait abondance de conclusions à en tirer.
Pendant quelques milles on voit de tous côtés des carrières, dont
on extrait la pierre au moyen de grandes roues. La campagne est
variée; il y faudrait une rivière pour la rendre plus agréable aux
yeux. On a, en général, des bois en vue; la proportion du
territoire français, couvert par cette production en l'absence de
charbon de terre, doit être considérable, car elle est la même
depuis Calais. À Arpajon, petit château du duc de Mouchy, rien ne
le recommande à l'attention. -- 20 milles.
Le 29. -- Contrée plate jusqu'à Étampes, le commencement du fameux
Pays de Beauce. Jusqu'à Toury, chemin plat et ennuyeux, deux ou
trois maisons de campagne en vue, seulement. -- 31 milles.
Le 30. -- Plaine unie, sans clôtures, sans intérêt et même
ennuyeuse, quoique l'on ait partout en vue des villages et de
petites villes; on ne trouve pas réunis les éléments d'un paysage.
Ce Pays de Beauce renferme, selon sa réputation, la fine fleur de
l'agriculture française; sol excellent, mais partout des jachères.
Passé à travers la forêt d'Orléans, propriété du duc de ce nom,
c'est une des plus grandes de France.
Du clocher de la cathédrale d'Orléans, la vue est fort belle. La
ville est grande; ses faubourgs, dont chacun se compose d'une
seule rue, s'étendent à près d'une lieue. Le vaste panorama qui se
déroule de toutes parts est formé par une plaine sans bornes, à
travers laquelle la magnifique Loire serpente majestueusement;
c'est un horizon de quatorze lieues parsemé de riches prairies, de
vignes, de jardins et de forêts. Le chiffre de la population doit
être élevé; car, outre la cité, qui contient près de 40 000
habitants, le nombre de villes plus petites et de villages qui se
pressent dans cette plaine est assez grand pour donner au paysage
beaucoup d'animation. La cathédrale, d'où nous observions cette
scène grandiose, est un bel édifice; le choeur en fut élevé par
Henri IV. La nouvelle église est jolie, le pont de pierre superbe;
c'est le premier essai en France de l'arche plate, qui y est
maintenant en vogue. Il a neuf arches et mesure 410 yards de long
sur 45 pieds de large. À entendre certains Anglais, on supposerait
qu'il n'y a pas un beau pont dans toute la France; ce n'est, je
l'espère, ni la première, ni la dernière erreur que ce voyage
dissipera. On voit amarrés aux quais beaucoup de barges et de
bateaux construits sur la rivière, dans le Bourbonnais, etc.;
chargés de bois, d'eau-de-vie, de vin et d'autres marchandises,
ils sont démembrés à leur arrivée à Nantes et vendus avec la
cargaison. Le plus grand nombre est en sapin. Entre Nantes et
Orléans, il y a un service de bateaux partant quand il se trouve
six voyageurs à un louis d'or par tête; on couche à terre; le
trajet dure quatre jours et demi. La rue principale conduisant au
pont est très belle, pleine d'activité et de mouvement, car on
fait ici beaucoup de commerce. On doit admirer les beaux acacias
épars dans la ville. -- 20 milles.
Le 31. En la quittant, on entre dans la misérable province de
Sologne, que les écrivains français appellent la triste Sologne.
Les gelées de printemps ont été fortes partout dans le pays, car
les feuilles de noyers sont noires et brûlées. Je ne me serais pas
attendu à ce signe certain d'un mauvais climat de l'autre côté de
la Loire; la Ferté-Lowendahl, plateau graveleux couvert de
bruyères. Les pauvres gens qui cultivent ici sont métayers, c'est-
à-dire que, n'ayant pas de capital, ils reçoivent du propriétaire
le bétail et la semence, et partagent avec lui le produit;
misérable système qui perpétue la pauvreté et empêche
l'instruction.
Rencontré un homme employé sur le chemin, qui est resté quatre ans
prisonnier à Falmouth; il ne semble pas garder rancune aux
Anglais, bien qu'il n'ait pas été satisfait de la façon dont on
l'avait traité. Le château de la Ferté, appartenant au marquis de
Coix, est très beau; on y trouve de nombreux canaux, de l'eau en
abondance. À Nonant-le-Fuzellier, singulier mélange de sables et
de flaques d'eau; clôtures nombreuses, maisons et chaumières en
bois, à murs d'argile ou de briques, couvertes, non pas en
ardoises, mais en tuiles, quelques-unes en bardeaux, comme dans le
Suffolk; rangées de têtards dans les haies, excellente route, sol
sableux. L'aspect général du pays est boisé; tout concourt à
produire une ressemblance frappante avec plusieurs parties de
l'Angleterre; mais la culture en est si différente, que la moindre
attention suffit à détruire cette apparence. -- 27 milles.
Le 1er Juin. -- Même pays malheureux jusqu'à la Loge; les champs
trahissent une agriculture pitoyable, les maisons la misère.
Cependant le sol serait susceptible de grandes améliorations, si
l'on savait s'y prendre; mais c'est peut-être la propriété de
quelques-uns de ces êtres brillants qui figuraient dans la
cérémonie de l'autre jour à Versailles. Que Dieu m'accorde de la
patience quand j'aurai à rencontrer des pays aussi abandonnés, et
qu'il me pardonne les malédictions qui m'échappent contre
l'absence ou l'ignorance de leurs possesseurs. Entré dans la
généralité de Bourges et bientôt après dans une forêt de chênes,
appartenant au comte d'Artois; les arbres se couronnent avant
d'atteindre une taille convenable. Ici finit la Sologne pauvre. Le
premier aspect de Verson (Vierzon) et de ses alentours est très
beau: une vallée majestueuse s'ouvre à vos pieds; le Cheere (Cher)
la suit, et l'oeil le retrouve plusieurs fois pendant quelques
lieues; un soleil brillant faisait resplendir ses eaux comme une
chaîne de lacs sous les ombrages d'une vaste forêt. On aperçoit
Bourges sur la gauche. -- 18 milles.
Le 2. -- Passé le Cher et la Lave. Ponts bien construits; belles
rivières formant, avec les bois, les maisons, les bateaux, les
collines adjacentes, une scène animée.
Vierzon. -- Plusieurs maisons neuves, édifices en belle pierre; la
ville semble florissante et doit sans doute beaucoup à la
navigation. Nous sommes actuellement en Berry, pays gouverné par
une assemblée provinciale; par conséquent, les routes sont bonnes
et faites sans corvées.
La petite ville de Vatan s'occupe surtout de filature. Nous y
avons bu d'excellent vin de Sancerre, généreux, haut en couleur,
d'une saveur riche, à 20 sous la bouteille; dans la campagne, il
n'en coûte que 10. Horizon étendu aux approches de Châteauroux. Vu
les manufactures. -- 40 milles.
Le 3. -- Nous sommes tombés, à environ 3 milles d'Argenton, sur un
paysage admirable, malgré sa sévérité: c'est une vallée étroite
entre deux rangs de collines boisées, se resserrant, de façon à
être embrassées d'un coup d'oeil, pas un acre de sol uni, sauf le
fond, que sillonne une petite rivière baignant les murs d'un vieux
château placé à droite, de façon pittoresque; à gauche une tour
s'élève au-dessus des bois.
Argenton. -- J'ai gravi les rochers qui surplombent la ville, et
une scène délicieuse s'est offerte à mes regards: la vallée, qui a
1/2 mille de large, 2 ou 3 de long, fermée, à l'une de ses
extrémités, par des collines, à l'autre par Argenton et les vignes
qui l'entourent, présente des traits assez abruptes pour former un
ensemble pittoresque; dans le fond, la rivière serpente
gracieusement au milieu d'innombrables enclos d'une charmante
verdure.
Les vénérables ruines d'un château, situées près du spectateur,
sont bien faites pour éveiller les réflexions sur le triomphe des
arts de la paix sur les ravages barbares des âges féodaux, alors
que chacune des classes de la société était plongée dans le
désordre, et les rangs inférieurs dans un esclavage pire que celui
de nos jours.
De Vierzon à Argenton, plaine unie et semée de bruyères. Pas
d'apparence de population, les villes mêmes sont distantes. Pauvre
culture, gens misérables. Par ce que j'ai pu voir, je les crois
honnêtes et industrieux; ils paraissent propres, sont polis et ont
bonne façon. Je pense qu'ils amélioreraient volontiers leur pays,
si la société dont ils font partie était réglée par des principes
tendant à la prospérité nationale. -- 18 milles.
Le 4 -- Traversé une suite d'enclos, qui auraient eu meilleure
apparence si les chênes n'avaient perdu leurs feuilles, par suite
des ravages d'insectes dont les toiles pendent encore sur leurs
bourgeons. Il en repousse de nouvelles. Traversé un cours d'eau
qui sépare le Berry de la Marche; on voit aussitôt paraître les
châtaigniers; ils s'étendent sur les champs, et donnent la
nourriture du pauvre.
De beaux bois, des accidents de terrain, mais peu de signes de
population. On voit aussi des lézards pour la première fois. Il
semble y avoir une corrélation entre le climat, les châtaigniers
et ces innocents animaux. Ils sont très nombreux, quelques-uns ont
près d'un pied de long. Couché à la Ville-au-Brun. -- 24 milles.
La campagne devient plus belle. Passé un vallon où les eaux d'un
petit ruisseau, retenues par une chaussée, forment un lac,
principal ornement de ce tableau délicieux. Ses rives ondulées et
les éminences couvertes de bois sont pittoresques; de chaque côté,
les collines sont en harmonie; l'une d'elles, couverte maintenant
de bruyères, peut se transformer en une pelouse pour l'oeil
prophétique du goût. Rien ne manque, pour faire un jardin
charmant, qu'un peu de soin.
Pendant seize milles, le pays est de beaucoup le plus beau que
j'aie vu en France. Bien clos, bien boisé; le feuillage ombreux
des châtaigniers donne aux collines une éclatante verdure, comme
les prairies arrosées (que je vois ici pour la première fois
aujourd'hui) la donnent aux vallées. Des chaînes de montagnes
lointaines forment l'arrière-plan du tableau dont elles rehaussent
l'intérêt. La pente qui mène à Bassines offre une superbe vue; et,
à l'approche de la ville, le paysage présente un mélange
capricieux de rochers, de bois et d'eaux.
Le long de notre route vers Limoges, nous avons rencontré un
second lac artificiel entre deux collines; puis des hauteurs plus
sauvages coupées de jolis vallons; un autre lac plus beau que le
précédent, avec une belle ceinture de bois; nous avons ensuite
passé une montagne revêtue d'un taillis de châtaigniers, d'où se
découvrait un horizon comme je n'en avais pas encore vu, soit en
France, soit en Angleterre, très accidenté, tout couvert de
forêts, et bordé de montagnes éloignées. Pas une trace
d'habitation humaine; ni village, ni maison, ni hutte, pas même
une fumée indiquant la présence de l'homme; scène vraiment
américaine, où il ne manquait que le tomahawk du sauvage. Halte à
une exécrable auberge, appelée Maison-Rouge, où nous projetions de
passer la nuit; mais, après examen, les apparences furent jugées
si repoussantes, et il nous vint de la cuisine un rapport si
misérable, que nous reprîmes le chemin de Limoges. La route,
pendant tout ce trajet, est vraiment superbe, bien au delà de ce
que j'ai vu en France ou autre part. -- 44 milles.
Le 6. -- Visité Limoges et ses manufactures. C'était certainement
une station romaine, et il y reste encore quelques traces de son
antiquité. Elle est mal bâtie, les rues sont étroites et
tortueuses, les maisons hautes et d'un aspect désagréable; les
gros murs sont en granit ou en bois, revêtus avec des lattes et du
plâtre, ce qui épargne la chaux article très cher ici, car on
l'amène de douze lieues de distance; toits garnis de tuiles, très
avancés et presque plats; preuve certaine que nous sommes hors de
la région des neiges.
Le plus bel édifice public est une fontaine dont l'eau, amenée de
trois quarts de lieue par un aqueduc voûté, passe à soixante pieds
sous un rocher pour arriver à l'endroit le plus élevé de la ville,
d'où elle tombe dans un bassin de quinze pieds de diamètre, taillé
dans un seul bloc de granit; de là elle se rend dans des
réservoirs garnis d'écluses, que l'on ouvre pour l'arrosage des
rues ou en cas d'incendie.
L'antique cathédrale est en pierre; on y voit des arabesques
sculptées avec autant de légèreté, de délicatesse, d'élégance, que
ce que fait l'orgueil des maisons modernes décorées dans le même
style.
L'archevêque actuel s'est bâti un grand et beau palais, et son
jardin est la chose la plus remarquable de Limoges, car il domine
un paysage dont la beauté a peu d'égales; ce serait perdre son
temps d'en donner d'autre description que juste ce qu'il faut pour
engager les autres voyageurs à le voir. La rivière serpente dans
une vallée entourée de coteaux, qui présentent l'assemblage le
plus animé et le plus riant de villas, de fermes, de vignes, de
prairies en pente, de châtaigneraies, s'harmonisant avec un tel
bonheur, qu'il en résulte un spectacle vraiment délicieux. Cet
évêque est un ami de la famille du comte de Larochefoucauld; il
nous invita à dîner et nous reçut largement.
Lord Macartney, amené en France après la prise des Grenadines,
passa quelque temps avec lui: il y eut un exemple de politesse
française à l'égard de Sa Seigneurie, qui montre l'urbanité de ce
peuple: l'ordre était venu de la Cour de chanter le Te Deum, juste
le jour où lord Macartney devait arriver. Sentant ce que des
démonstrations de joie publique, pour une victoire qui avait
enlevé sa liberté à cet hôte distingué, auraient de pénible pour
lui, l'évêque proposa à l'intendant de remettre la cérémonie à
quelques jours plus tard, afin qu'elle ne le surprît point à
l'improviste; ce que fut convenu, et fait ensuite de manière à
montrer autant d'attention pour les sentiments de lord Macartney
que pour les leurs propres. L'évêque me dit que lord Macartney
parlait mieux français qu'il ne l'aurait cru possible à un
étranger, s'il ne l'avait entendu; mieux que beaucoup de Français
bien élevés.
La place d'intendant ici a été illustrée par un ami de l'humanité,
Turgot, dont la réputation, bien gagnée dans cette province, le
fit mettre à la tête des finances du royaume, comme on le peut
voir dans son intéressante biographie, écrite par le marquis de
Condorcet avec autant d'exactitude que d'élégance. La renommée
laissée ici par Turgot est considérable. Les magnifiques chemins
que nous avons suivis, si fort au-dessus de tout ce que j'ai vu en
France, comptent parmi ses bonnes oeuvres; on leur doit bien ce
nom, car il n'y employa pas les corvées. Le même patriote éminent
a fondé une société d'agriculture; mais dans cette direction, où
les efforts de la France ont presque toujours été malheureux, il
n'a rien pu faire, des abus trop enracinés lui barraient le
chemin. Comme dans les autres sociétés, on s'assemble, on fait la
conversation, on offre des prix et on publie des sottises. Il n'y
a pas grand mal à cela; le peuple, ne sachant pas lire, est bien
loin de consulter les mémoires qu'on écrit. Il peut voir
cependant, et si une ferme lui était présentée digne d'être
imitée, il pourrait apprendre. Je demandai, entre autres choses,
si les membres de cette société avaient des terres, d'où l'on pût
juger s'ils connaissaient eux-mêmes ce dont ils parlaient; on m'en
assura, cependant la conversation m'éclaira bientôt là-dessus. Ils
ont des métairies autour de leurs maisons de campagne, et se
considèrent comme faisant valoir, se faisant justement un mérite
de ce qui est la malédiction et la ruine du pays. Dans toutes mes
conversations sur l'agriculture depuis Orléans, je n'ai pas trouvé
une personne qui sentît le mal dérivant de ce mode de fermage.
Le 7. -- Les châtaigneraies cessent une lieue avant Pierre-
Buffière, parce que, dit-on, le sol est un granit très dur; on
ajoute aussi à Limoges que sur ce granit il ne vient ni vignes, ni
blé, ni châtaignes, bien que ces plantes prospèrent quand il se
désagrège; il est vrai que le granit et les châtaignes nous
apparurent à la fois à notre entrée dans le Limousin. La route est
incomparable, et ressemble plutôt aux allées bien tenues d'un
jardin qu'à un grand chemin ordinaire. Vu pour la première fois de
vieilles tours; elles semblent nombreuses dans ce pays. -- 33
milles.
Le 8. -- Spectacle extraordinaire pour l'oeil d'un Anglais:
plusieurs bâtiments, trop bien construits pour mériter le nom de
chaumières, n'ont pas une vitre. À quelques milles sur la droite
se trouve Pompadour, haras royal; il y a des chevaux de toutes
races, mais principalement des arabes, des turcs et des anglais.
Il y a trois ans, on importa quatre étalons arabes coûtant
soixante-douze mille livres (3 149 L.). Le prix d'une saillie
n'est que de trois livres, au bénéfice du palefrenier; les
propriétaires peuvent vendre leurs poulains comme ils l'entendent,
mais lorsque ceux-ci atteignent la taille voulue, les officiers du
roi jouissent d'un privilège, pourvu qu'ils donnent le prix offert
par d'autres. On ne monte pas ces chevaux avant six ans. Ils
pâturent tout le jour; la nuit on les renferme par crainte des
loups, une des grandes plaies du pays. Un cheval de six ans, haut
de quatre pieds six pouces, se vend soixante-dix liv. st.; on a
offert quinze liv. st. d'un poulain d'un an. Passé Uzarche; dîné à
Douzenac; entre cet endroit et Brives, rencontré le premier champ
de maïs ou blé de Turquie.
La beauté du pays, dans les 34 milles qui séparent Saint-Georges
de Brives, est si variée, et sous tous les rapports si frappante
et de tant d'intérêt, que je n'entreprendrai pas une description
minutieuse; je remarquerai seulement, d'une manière générale, que
je doute qu'il y ait en Angleterre ou en Irlande quelque chose de
comparable. Ce n'est pas que, dans le Royaume-Uni, une belle vue
ne rompe çà et là l'uniformité ennuyeuse de tout un district, et
ne récompense le voyageur; mais il n'y a pas cette rapide
succession de paysages, dont bon nombre seraient fameux en
Angleterre par la foule de curieux qu'ils attireraient. Le pays
est tout en collines et en vallées; les collines sont très hautes,
elles seraient chez nous des montagnes si elles étaient désertes
et revêtues de bruyères; la culture, qui s'étend jusqu'au sommet,
les amoindrit à l'oeil. Leurs formes sont très variées: elles se
renflent en dômes superbes; elles se dressent en masses abruptes,
enserrant des gorges profondes (glens); elles s'étendent en
amphithéâtres de cultures que l'oeil suit de gradin en gradin; à
de certains endroits se trouvent amoncelées mille et mille
inégalités de terrain; dans d'autres, la vue se repose sur des
tableaux de la plus douce verdure. Ajoutez à ceci le riche
vêtement de châtaigneraies que la main prodigue de la nature a
jeté sur les pentes. Soit que les vallées ouvrent leur sein
verdoyant pour que le soleil y fasse resplendir les rivières qui
s'y reposent, soit qu'elles se resserrent en sombres gorges,
livrant à peine passage aux eaux qui roulent sur leurs lits de
rochers, éblouissant l'oeil de l'éclat des cascades, toujours le
paysage est rempli d'intérêt et de caractère. Des vues, d'une
beauté singulière, nous rivaient au sol; celle de la ville
d'Uzarche, couvrant une montagne conique surgissant du milieu d'un
amphithéâtre de forêts, les pieds baignés par une magnifique
rivière, n'a point d'égale en son genre. Derry (Irlande) y
ressemble, mais les traits les plus beaux lui manquent. De la
ville elle-même, et un peu après l'avoir passée, on jouit de
délicieuses scènes formées par les eaux. À la descente de
Douzenac, on a également un horizon immense et magnifique. Il faut
y joindre le plus beau chemin du monde, parfaitement construit,
parfaitement tenu: on n'y voit pas plus de poussière, de sable, de
pierres, d'inégalités que dans l'allée d'un jardin; solide, uni,
formé de granit broyé, tracé toujours tellement de façon à dominer
le paysage, que si l'ingénieur n'avait pas eu d'autre but, il ne
l'eût pas fait avec un goût plus accompli.
La vue de Brives, prise des hauteurs, est si attrayante, que l'on
s'attend à trouver une charmante petite ville; l'animation des
alentours confirme cet espoir; mais en entrant le contraste est
tel, qu'il vous en dégoûte entièrement. Les rues étroites, mal
bâties, tortueuses, sales, puantes, empêchent le soleil et presque
l'air de pénétrer dans les habitations; il faut en excepter
quelques-unes sur la promenade. -- 34 milles.
Le 9. -- Nous entrons dans une nouvelle province, le Quercy,
partie de la Guyenne; elle n'est pas, à beaucoup près, si belle
que le Limousin, mais en revanche, elle est beaucoup mieux
cultivée, grâce au maïs qui y fait merveilles. Passé devant
Noailles; sur le sommet d'une haute colline, on voit le château du
duc de ce nom. Nous avons quitté le granit pour le calcaire, et
perdu du même coup les châtaigniers.
En descendant à Souillac, on jouit d'une vue qui doit plaire à
tout le monde: c'est une échappée sur un délicieux petit vallon,
encaissé entre des collines très abruptes; de sauvages montagnes
font ressortir la beauté de la plaine couverte de cultures,
ombragée çà et là de noyers. Rien ne semble pouvoir surpasser
l'exubérance de ce fonds.
Souillac est une petite ville florissante, qui compte quelques
gros négociants. Par la Dordogne, rivière navigable huit mois de
l'année, on reçoit du merrain d'Auvergne qu'on exporte à Bordeaux
et Libourne, ainsi que du vin, du blé et du bétail; on importe du
sel en grande quantité. Impossible pour une imagination anglaise
de se figurer les animaux qui nous servirent à l'hôtel du Chapeau-
rouge: des êtres appelés femmes par la courtoisie des habitants de
Souillac, en réalité des tas de fumier ambulants. Mais ce serait
en vain qu'on chercherait en France une servante d'auberge
proprement mise. -- 34 milles. Le 10. -- Passé la Dordogne sur un
bac, parfaitement arrangé aux deux extrémités pour l'entrée et la
sortie des chevaux, sans qu'on soit obligé, comme en Angleterre,
de les battre outrageusement pour les décider à y sauter: le
contraste des prix n'est pas moindre; pour un whisky anglais, un
cabriolet français, un cheval de selle et six personnes, nous ne
payâmes que 50 sous (2/1). En Angleterre, sur ces exécrables bacs,
j'ai payé une demi-couronne par roue, et au grand risque de rompre
les jambes des chevaux. La rivière coule dans une vallée très
profonde entre deux rangs de collines élevées: la vue qui s'étend
loin, rencontre partout des villages ou des habitations isolées;
l'apparence d'une nombreuse population. Les châtaigniers viennent
ici sur le calcaire, contrairement à la maxime limousine.
Passé Payrac, rencontré beaucoup de mendiants, ce qui ne m'était
pas encore arrivé. Partout le pays, filles et femmes n'ont ni bas,
ni souliers; les hommes à la charrue n'ont ni sabots, ni bas à
leurs pieds. Cette pauvreté frappe à sa racine la prospérité
nationale, la consommation du pauvre étant d'une bien autre
importance que celle du riche: la richesse d'un peuple consiste
dans la circulation intérieure et sa propre consommation; on doit
donc regarder comme un mal des plus funestes, que les produits des
manufactures de lainage et de cuir soient hors de la portée des
classes pauvres. Cela nous rappelle la misère de l'Irlande.
Traversé Pont-de-Rodez et gagné un terrain élevé, d'où nous
jouissons d'un immense panorama de chaînes de montagnes, de
collines, de pentes douces, de vallées, s'échelonnant l'une
derrière l'autre dans toutes les directions; peu de bois, mais de
nombreux arbres disséminés. On embrasse distinctement au moins
quarante milles, sur lesquels pas un acre n'est de niveau; le
soleil, sur le point de se coucher, en éclairait une partie et
montrait un grand nombre de villages et de fermes éparses. Les
monts d'Auvergne, à une distance de cent milles, ajoutaient à
l'effet.
Passé près de plusieurs chaumières, fort bien bâties en pierre et
couvertes en tuiles ou ardoises, cependant sans vitres aux
fenêtres: y a-t-il apparence qu'un pays soit florissant quand la
préoccupation principale est d'éviter la consommation des objets
manufacturés? Un autre signe de misère que je remarque, pendant
tout le chemin, depuis Calais jusqu'ici, ce sont ces femmes qui
vont ramasser dans leur tablier de l'herbe pour leurs vaches. --
30 milles.
Le 11. -- Vu pour la première fois les Pyrénées, à la distance de
150 milles. -- Pour moi qui n'avais aperçu de montagnes qu'à 60 ou
70 milles au plus, j'entends celles de Wicklow, au sortir
d'Holyhead, le coup d'oeil était intéressant. L'oeil, en quête de
nouveaux objets, finissait toujours par se reposer là. Leur
grandeur, leurs cimes neigeuses, les deux royaumes qu'elles
partagent, le but de notre voyage que nous savions y trouver,
rendent bon compte de cet effet. Vers Cahors, le pays change et
prend un aspect sauvage; cependant partout on voit des maisons, et
un tiers des terres est en vignes.
Ville laide; les rues ne sont ni larges ni droites; la nouvelle
route est une amélioration. Le principal objet du commerce d'ici
sont les vins et les eaux-de-vie. Le vrai vin de Cahors, dont la
réputation est grande, provient d'une suite d'enclos très
rocailleux, situés sur une chaîne de collines en plein sud; on
l'appelle vin de Grave, parce qu'il vient sur un sol de gravier.
Dans les années d'abondance, le prix du bon vin ici ne dépasse pas
le prix du fût; l'année dernière, il se vendait 10/6 la barrique,
ou 8 d. la douzaine. On nous en servit, aux Trois-Rois, de trois à
dix ans; ce dernier à raison de 30 sous (2/3) la barrique;
excellent, généreux, montant, sans être capiteux, et, à mon goût,
bien meilleur que nos Porto. Il me plut tellement que j'établis
une correspondance avec M. Andoury, l'aubergiste.[2] La chaleur de
ce pays suffit à la production de ce vin très fort. Voici le jour
le plus brûlant que nous ayons encore eu.
Après Cahors la montagne s'élève si brusquement qu'on la croirait
près de culbuter dans la ville. Les feuilles de noyers ont été
noircies par les gelées d'il y a quinze jours. En questionnant,
j'ai appris que les mois de printemps sont sujets à ces gelées,
et, quoique les seigles en soient quelquefois brûlés, on connaît à
peine la rouille du froment; preuve décisive contre la théorie qui
fait des gelées la cause de ce fléau. Il est rare qu'il tombe de
la neige. Couché à Ventillac. -- 22 milles.
Le 12. -- Par leur forme et leur couleur, les maisons des paysans
ajoutent à la beauté de la campagne: elles sont carrées, blanches,
ont des toits presque plats, et peu de fenêtres. Les paysans sont
pour la plupart propriétaires. Le tableau immense des Pyrénées se
déploie devant nous dans des proportions d'étendue et de hauteur
vraiment sublimes: près de Perges, la vue d'une riche vallée, qui
semble s'étendre jusqu'au pied des montagnes, est une scène
splendide; on ne voit qu'une vaste nappe de culture, parsemée de
ces maisons blanches si bien bâties; l'oeil se perd dans une
vapeur qui s'arrête au pied de la magnifique chaîne, dont les
sommets, couverts de neige, se découpent de la façon la plus
hardie. Le chemin de Caussade est bordé de six rangées d'arbres,
dont deux de mûriers, les premiers que j'aie vus. Ainsi nous avons
donc presque atteint les Pyrénées avant de rencontrer une culture
que quelques-uns voudraient introduire en Angleterre! Le fond de
la vallée est tout à fait plat; la route est bien construite, et
faite principalement de gravier. Montauban est une ville ancienne
mais non pas mal bâtie. Il y a de belles maisons, bien qu'elles ne
forment pas de belles rues. On la dit populeuse; le mouvement qui
y règne en est la preuve. La cathédrale est moderne, d'une assez
bonne construction, mais lourde. Le collège, le séminaire,
l'évêché et le palais du premier président de la Cour des Aides
sont de beaux édifices; ce dernier est grand, avec une entrée trop
fastueuse. Promenade bien située, sur le plus haut des remparts,
embrassant cette admirable vallée, ou plutôt cette plaine, une des
plus riches de l'Europe, bornée d'un côté par la mer, de l'autre
par les Pyrénées, dont les masses sublimes, amoncelées les unes
sur les autres et couvertes de neige, déploient une étonnante
variété d'ombres et de lumières, naissant de leurs formes abruptes
et de l'immensité de leurs proportions. Cet amphithéâtre, de cent
milles de diamètre, a la majesté de l'Océan, l'oeil s'y perd:
horizon presque infini de cultures; ensemble animé et confus de
parties infiniment variées, se fondant par degrés dans la
lointaine obscurité, d'où sort l'imposant chaos des Pyrénées, dont
les cimes argentées s'élèvent par delà les nuages. J'ai rencontré
à Montauban le capitaine Plampin, de la marine royale; il était
avec le major Crew, qui vit avec sa famille dans une maison qu'il
a achetée ici. Il nous en fit courtoisement les honneurs; elle est
délicieusement placée, à la sortie de la ville, devant un très
beau paysage; leur obligeance m'éclaira sur certains points, dont
leur résidence ici les faisait bons juges. La vie est à bon
marché; on nous nomma une famille, dont on supposait le revenu de
1 500 louis par an, et qui vivait sur le pied de 5 000 l. st. en
Angleterre. La cherté et le bon marché relatifs des différents
pays est un sujet de considérable importance, mais d'une analyse
difficile. Comme, à mon avis, les Anglais sont beaucoup plus
avancés que les Français dans les arts usuels et les manufactures,
l'Angleterre doit être le pays où il fait le moins cher vivre. Ce
que nous observons ici, c'est l'habitude de moins dépenser; chose,
très différente. -- 30 milles.
Le 13. -- Traversé Grisolles: les chaumières sont, les unes bien
bâties, mais sans vitres aux fenêtres, les autres sans autre
ouverture que la porte. Dîné à Pompinion (Pompignan), au Grand-
Soleil, auberge excellente, où le capitaine Plampin, qui nous
avait accompagnés, prit congé de nous. Violent orage; j'avais
trouvé cette pluie plus forte que ce que je connaissais en
Angleterre; mais en nous remettant en route pour Toulouse, je fus
immédiatement convaincu qu'il n'en était pas tombé de semblable
dans le royaume car la désolation répandue sur la scène, qui nous
souriait dans son abondance peu d'heures auparavant, faisant mal à
voir.
Partout la détresse; les belles moissons de blé sont tellement
couchées, que je doute qu'elles se relèvent jamais, d'autres
champs sont si inondés, qu'on ne sait, en les regardant, si l'eau
ne les a pas toujours occupés. Les fossés, rapidement comblés par
la boue, avaient débordé sur la route et porté du sable et du
limon au travers des récoltes.
Traversé les plus beaux champs de blé que l'on puise voir nulle
part. L'orage a donc été heureusement partiel. Passé à Saint-
Jorry; route superbe, sans surpasser celles du Limousin. Jusqu'aux
portes de Toulouse, c'est le désert; on ne rencontre pas plus de
monde que si l'on était à cent milles de toute cité. -- 31 milles.
Le 14. -- Visité la ville, qui est très ancienne et très grande,
mais non peuplée à proportion; les édifices sont de briques et de
bois, et, par suite, de triste apparence. Toulouse s'est toujours
enorgueilli de son goût pour les beaux-arts et la littérature. Son
université date de 1215, et ses prétentions font remonter la
fameuse Académie des Jeux floraux jusqu'à 1323; elle possède aussi
une Académie royale des sciences, et une autre de peinture,
sculpture et architecture. L'église des Cordeliers a des caveaux,
dans lesquels nous descendîmes, et qui ont la propriété de
préserver les cadavres de la corruption; on en montre que l'on dit
avoir cinq cents ans.
Si j'avais un caveau bien éclairé, qui conservât l'air et la
physionomie, aussi bien que la chair et les os, j'aimerais à y
voir tous mes ancêtres, et ce désir serait, je le suppose,
proportionné, à leur mérite et à leur renommée; mais la tombe
ordinaire, avec sa voracité, est préférable à celle-ci qui
conserve des difformités cadavéreuses et perpétue la mort.
Toulouse n'est pas sans objet plus intéressants que des églises et
des académies: il y a le nouveau quai, les moulins à blé et le
canal de Brienne. Le quai est très long, bel ouvrage sous tous les
rapports; les maisons qu'on doit bâtir seront régulières comme
celles qui existent déjà, d'un style massif et sans élégance. Le
canal de Brienne, ainsi appelé du nom de l'archevêque de Toulouse,
depuis premier ministre et cardinal, a été destiné à joindre à
Toulouse la Garonne et le canal de Languedoc, qui se réunissent à
deux milles de cette ville. La nécessité de cette jonction vient
de ce que la navigation est impossible dans la ville, à cause des
barrages établis pour les moulins à blé. Il communique au fleuve
par une voûte qui passe sous le quai; une écluse le met de niveau
avec le canal de Languedoc. Sa largeur permet à plusieurs barges
de passer de front. Ces entreprises ont été bien conçues, et leur
exécution est vraiment magnifique; mais la magnificence surpasse
le besoin; tandis que le canal de Languedoc est très animé, celui
de Brienne est un désert.
Nous vîmes, entre autres choses à Toulouse, la maison de M. du
Barry, frère du mari de la célèbre comtesse. Grâce à certaines
manoeuvres qui prêteraient à l'anecdote, il parvint à la tirer de
l'obscurité, puis à la marier avec son frère, et en fin de compte
à se faire par elle une assez jolie fortune. Au premier étage se
trouve l'appartement principal, composé de sept à huit pièces,
tapissé et meublé avec un tel luxe, qu'un amant enthousiaste
disposant des finances d'un royaume, pourrait à grand'peine
répéter sur une échelle un peu large ce qui se trouve ici en
proportion modérée. Pour qui aime la dorure il y en a à satiété,
tellement que pour un Anglais cela paraîtrait trop brillant. Mais
les glaces sont belles et en grand nombre. Salon très élégant
(toujours à l'exception des dorures); j'ai remarqué un arrangement
d'un effet très agréable: c'est un miroir devant les cheminées, au
lieu des différents écrans dont on se sert en Angleterre; il
glisse en avant et en arrière dans le mur. Il y a un portrait de
madame du Barry, qui passe pour ressemblant; si vraiment il l'est,
on pardonne les folies faites par un roi pour l'écrin d'une telle
beauté! Quant au jardin, il est au-dessous de tout mépris, si ce
n'est comme exemple des efforts où peut entraîner l'extravagance:
dans l'espace d'un acre sont entassées des collines en terre, des
montagnes de carton, des rochers de toile; des abbés, des vaches
et des bergères, des moutons de plomb, des singes et des paysans,
des ânes et des autels en pierre; de belles dames et des
forgerons, des perroquets et des amants en bois; des moulins à
vent, des chaumières, des boutiques et des villages, tout, excepté
la nature.
Le 15. -- Rencontré des montagnards qui me rappelèrent ceux
d'Écosse; je les avais vus pour la première fois à Montauban, ils
portent des bonnets ronds et plats et de larges culottes: «La
cornemuse, les bonnets bleus, le gruau d'avoine, se trouvent tout
aussi bien, dit Sir James Stuart, en Catalogne, en Auvergne et en
Souabe que dans le Lochaber.» Beaucoup de femmes ici vont sans
bas; j'en ai rencontré revenant du marché avec leurs souliers dans
leurs paniers.[3] La vue des Pyrénées est si nette, on distingue si
bien les contrastes de lumière et d'ombre sur la neige que l'on
serait tenté de réduire à quinze les soixante milles qui nous en
séparent. -- 30 milles.
Le 16. -- À partir de Toulouse nous avons vu, de l'autre côté de
la Garonne, une rangée de hauteurs qui a pris hier de plus en plus
de régularité; ce sont, sans aucun doute, les ramifications les
plus lointaines des Pyrénées, qui s'étendent dans cette immense
vallée jusqu'à Toulouse, mais pas plus loin. On s'approche des
montagnes, la culture couvre les étages inférieurs, le reste
semble être boisé; chemins toujours mauvais. Rencontré plusieurs
charrettes, toutes chargées de deux pièces de vin posées tout à
fait à l'arrière sur le train: comme les roues de derrière sont
beaucoup plus hautes que celles de devant, on voit que ces
montagnards ont plus de bon sens que John Bull. Les roues sont
toutes cerclées en bois.
Ici, pour la première fois, j'ai vu des festons de vignes, courant
d'arbre en arbre dans des rangées d'érables; on les conduit au
moyen de liens de ronces, de sarments ou d'osier. Elles donnent
beaucoup de raisins, mais le vin en est mauvais. Traversé Saint-
Martino (St-Martory), puis un village composé de maisons bien
bâties, sans une seule vitre. -- 30 milles.
Le 17. -- Saint-Gaudens est une ville en train de s'embellir:
beaucoup de maisons neuves, avec quelque chose de plus que du
confort. Vue extraordinaire de Saint-Bertrand; on arrive tout d'un
coup sur une vallée assez enfoncée pour que l'oeil n'en perde ni
un buisson, ni un arbre; la ville se presse sur une éminence
autour de sa grande cathédrale: on l'eût bâtie tout exprès pour
rehausser le pittoresque du paysage, qu'on ne l'eût su mieux
placer. Les montagnes s'élèvent orgueilleusement tout autour,
faisant un cadre rustique à ce délicieux petit tableau.
Passé la Garonne sur un nouveau pont d'une seule belle arche, en
calcaire bleu compacte. Dans toutes les haies, des néfliers, des
pruniers, des cerisiers, des érables, servent d'appui à la vigne.
Halte à Lauresse, après quoi nous touchons presque aux montagnes,
qui ne laissent qu'une étroite vallée, dont la Garonne et la route
occupent une partie. Immense quantité de volaille; dans tout ce
pays on en sale la plus grande partie et on la conserve dans de la
graisse. Nous goûtâmes de la soupe faite avec une cuisse d'oie
ainsi conservée, elle était loin d'être aussi mauvaise que je m'y
serais attendu.
Les moissons d'ici sont arriérées et trahissent le manque de
soleil; il n'y a pas à s'en étonner, car nous suivons depuis
longtemps les bords d'une rivière très rapide, et quoique nous
soyons encore dans la vallée, nous devons avoir atteint une grande
altitude. Les montagnes deviennent de plus en plus intéressantes.
Aux yeux d'un homme du nord, elles sont d'une beauté singulière;
on sait l'aspect sombre et désolé qu'offrent les nôtres, ici le
climat les couvre de verdure, les plus hautes cimes que nous ayons
en vue sont boisées; la neige ne se trouve que sur des chaînes
plus élevées.
Quitté la Garonne à quelques lieues avant Sirpe (Cierp) où elle
reçoit la Neste. La route de Bagnères suit cette rivière dans une
étroite vallée, à la naissance de laquelle est bâtie Luchon, terme
de notre voyage, qui a été pour moi un des plus agréables que
j'aie entrepris: mes compagnons avaient la bonne humeur et le bon
sens indispensables aux voyageurs pour retirer d'une telle
expédition et plaisir et profit.
Après avoir traversé le royaume et fréquenté pas mal d'auberges
françaises, je dirais généralement qu'elles sont, en moyenne,
supérieures à celles d'Angleterre sous deux rapports, inférieures
sous tout le reste. Nous avons été mieux traités sans aucun doute,
pour la nourriture et la boisson que nous ne l'eussions été en
allant de Londres aux Highlands d'Écosse, pour le double du prix.
Mais si on ne regarde pas à la dépense, on vit mieux en
Angleterre. La cuisine ordinaire en France a beaucoup d'avantages;
il est vrai que si on n'avertit pas, tout est rôti outre mesure;
mais on donne des plats si variés et en tel nombre, que si les uns
ne vous conviennent pas, vous en trouverez sûrement d'autres à
votre goût. Le dessert d'une auberge de France n'a pas de rival en
Angleterre; on ne doit pas non plus mépriser les liqueurs. Si nous
avons quelquefois trouvé le vin mauvais, il est en général bien
meilleur que le porto de nos hôteliers. Les lits de France
surpassent les autres, qui ne sont bons que dans les premiers
hôtels. On n'a pas non plus le tracas de voir si les draps sont
mis à l'air, sans doute par rapport au climat. Hors cela, le reste
fait défaut. Pas de salle à manger particulière, rien qu'une
chambre à deux, trois et quatre lits. Vilain ameublement, murs
blanchis à la chaux ou papier de différentes sortes dans la même
pièce, ou encore tapisseries si vieilles, que ce sont des nids de
papillons et d'araignées; un aubergiste anglais jetterait les
meubles au feu. Pour table, on vous donne partout une planche sur
des tréteaux arrangés de façon si commode, qu'on ne peut étendre
ses jambes qu'aux deux extrémités. Les fauteuils de chêne, à siège
de jonc, ont le dossier tellement perpendiculaire, que toute idée
de se délasser doit être abandonnée. On dirait les portes
destinées autant à donner une certaine musique qu'à laisser entrer
le monde; le vent siffle à travers leurs fentes, les gonds sont
toujours grinçant, il entre autant de pluie que de lumière par les
fenêtres; il n'est pas aisé de les ouvrir, une fois fermées; ni
une fois ouvertes, aisé de les fermer.
L'inventaire des ustensiles d'une auberge de France ne doit faire
mention ni de têtes-de-loup, ni de balais de crin, ni de brosses.
De sonnettes, il n'en est pas question, il faut brailler après la
fille, qui, lorsqu'elle paraît n'est ni propre ni bien habillée,
ni jolie. La cuisine est noire de fumée; le maître est
ordinairement aussi cuisinier; moins on voit ce qui s'y fait, plus
il est probable que l'on conservera d'appétit, mais ceci n'a rien
de particulier à la France. Grande quantité de batterie de cuisine
en cuivre, quelquefois mal étamée. La politesse et les attentions
envers leurs hôtes semblent rarement aux maîtresses de maison un
des devoirs de leur état. -- 30 milles.
Le 28. -- Après dix jours passés dans le logement que les amis du
comte de Larochefoucauld nous ont procuré, il est temps de prendre
note de quelques particularités de notre manière de vivre ici.
M. Lazowski et moi nous avons occupé deux belles pièces au rez-de-
chaussée, ayant chacune un lit, plus une chambre de domestique
pour 4 livres (3/6) par jour. Nous sommes si peu habitués en
Angleterre à habiter dans nos chambres à coucher que l'on trouve
singulier qu'en France on ne se tienne nulle part ailleurs; c'est
ce que j'ai vu dans toutes les auberges, c'est ce que fait ici
tout le monde sans différence de rangs. Ceci m'est nouveau: notre
coutume anglaise est bien plus commode et bien plus agréable. Mais
j'attribue cette habitude à l'économie française.
Le lendemain de notre arrivée, je fus présenté à la société
Larochefoucauld avec laquelle nous vivons; elle se compose du duc
et de la duchesse de Larochefoucauld, fille du duc de Chabot; de
son frère, le prince de Laon; de la princesse, fille du duc de
Montmorency; du comte de Chabot, autre frère de la duchesse de
Larochefoucauld; du marquis d'Aubourval; ce qui, en comptant mes
deux compagnons et moi-même, fait un total de neuf convives au
dîner et au souper. Un traiteur nous prend 4 livres par tête pour
les deux repas, composés: à dîner, de deux services et un dessert;
à souper, d'un service et de dessert, le tout bien garni des
fruits de saison; on paye le vin à part, 6 sous (3 d.) la
bouteille. Ce n'est qu'avec difficulté que le palefrenier du comte
a pu trouver une écurie. Le foin ne vaut guère moins de 5 l. st.
par tonne; l'avoine est à peu près au même prix en Angleterre,
mais moins bonne; la paille est chère et si rare que souvent les
chevaux se passent de litière.
Les états de Languedoc font bâtir un grand établissement de bains,
contenant des cabinets séparés avec baignoire, une vaste salle
commune et deux galeries où l'on peut se promener à l'abri du
soleil et de la pluie. Il n'y a actuellement que d'horribles
trous. Les patients sont enfoncés jusqu'au cou dans une eau
sulfureuse, bouillante, que l'on croirait destinée, ainsi que la
caverne de bêtes sauvages d'où elle sort, à donner plus de
maladies qu'elle n'en guérit.
On y a recours pour des éruptions cutanées. La vie y est monotone.
Les baigneurs et les buveurs d'eau ne vont à la source que vers
cinq heures et demie, six heures du matin, mais mon ami et moi
parcourons déjà les montagnes, en admirant les scènes grandioses
et sauvages que l'on y rencontre à chaque pas. La région des
Pyrénées tout entière est d'une nature et d'un aspect tellement
différents de ce que j'avais encore vu, que ces excursions
m'intéressent au plus haut point. La culture est d'une grande
perfection, surtout en ce qui regarde les prairies arrosées; nous
recherchons le paysans qui nous paraissent les plus intelligents
et nous nous entretenons longuement avec ceux qui entendent le
français, ce que tous ne font pas, car le langage du pays est un
mélange de catalan, de provençal et de français. Ceci, avec
l'examen des minéraux (sujet pour lequel le duc de Larochefoucauld
aime à nous tenir compagnie, étant lui-même très versé dans cette
branche de l'histoire naturelle) et la revue des plantes que nous
connaissons, nous fait employer très agréablement notre temps. La
course du matin achevée, nous revenons nous habiller pour le
dîner, à midi et demi, une heure; puis on visite alternativement
le salon de madame de Larochefoucauld ou celui de la comtesse de
Grandval, les seules dames logées assez grandement pour recevoir
toute notre compagnie. Personne n'est exclu; comme le premier soin
de tout arrivant est de faire le matin une visite à ceux qui l'ont
précédé, que cette visite est rendue, tout le monde se connaît à
ces réunions, qui durent jusqu'à ce que la fraîcheur du soir
permette de faire une promenade. Il n'est question que de cartes,
de tric-trac, d'échecs et quelquefois de musique; mais les cartes
dominent: point n'est besoin de dire que je m'absentais souvent de
ces assemblées, que je trouve aussi mortellement ennuyeuses en
France qu'en Angleterre. Le soir, la compagnie se sépare pour la
promenade jusqu'à huit heures et demie, on soupe à neuf; ensuite
vient une heure de conversation dans la chambre d'une de ces
dames, et c'est le meilleur moment de la journée, car la causerie
y est libre, vive et pleine d'abandon; on ne l'interrompt que les
jours du courrier, alors le duc reçoit de tels paquets de journaux
et de pamphlets que nous devenons tous de sérieux politiques. Tout
le monde est couché à onze heures. Dans cet ordre du jour il n'y a
rien de plus gênant que l'heure du dîner; c'est une conséquence de
ce qu'on ne déjeune pas, car la toilette étant de rigueur, il faut
être de retour de toute excursion matinale à midi. Cette seule
chose, lorsqu'on s'y tient, suffit à exclure toutes recherches,
sauf les plus frivoles. En coupant la journée exactement en deux,
on rend impossible toute affaire demandant sept ou huit heures
d'attention non interrompue par les soins de la toilette ou des
repas, soins que l'on accepte volontiers après de la fatigue ou un
travail quelconque. En Angleterre nous nous habillons pour le
dîner, et avec raison, le reste du jour étant consacré au loisir,
à la conversation, au repos; mais le faire à midi, c'est trop de
temps perdu. À quoi est bon un homme en culottes et en bas de
soie, le chapeau sous le bras et la tête bien poudrée? -- À faire
de la botanique dans une prairie arrosée? -- À gravir les rochers
pour recueillir des échantillons minéralogiques? -- À parler
fermage avec le paysan et le valet de charrue? -- Non, il n'est
propre qu'à s'entretenir avec les dames, ce qui certainement en
tout pays, mais surtout en France où leur esprit est très éclairé,
forme un excellent emploi du temps; seulement on n'en jouit jamais
aussi bien qu'après une journée passée à un exercice actif ou à
une recherche animée; à quelque chose qui ait élargi la sphère de
nos conceptions, ou ajouté au trésor de nos connaissances. Je suis
conduit à faire cette remarque, parce que l'habitude de dîner à
midi est générale en France, excepté chez les personnes de haut
rang à Paris. On ne saurait l'attaquer avec trop de sévérité ni
trop de ridicule, parce qu'elle est contraire à toute vue de la
science, à tout effort vigoureux, à toute occupation utile.
Vivre, comme je le fais, avec des personnes considérables du
royaume, est une excellente occasion pour un voyageur désireux de
connaître les coutumes et le caractère d'une nation. J'ai toute
raison d'être satisfait de l'expérience, car elle me fait jouir
constamment des avantages d'une société libre et polie, dans
laquelle prévaut, éminemment, une condescendance invariable, une
douceur de caractère, ce que nous appelons en anglais good temper;
elles viennent, je le crois au moins, de mille petites
particularités sans nom, qui ne sont pas le résultat du caractère
personnel des individus, mais apparemment de celui de la nation.
Outre les personnes déjà nommées, nous avons encore dans nos
réunions: le marquis et la marquise de Hautfort (d'Hautefort); le
duc et la duchesse de Ville, la duchesse est une des meilleures
personnes que je connaisse; le chevalier de Peyrac; M. l'abbé
Bastard; le baron de Serres; la vicomtesse Duhamel; Ies évêques de
Croire (Cahors?) et de Montauban; M. de la Marche; le baron de
Montagu, célèbre joueur d'échecs; le chevalier de Cheyron et
M. de Bellecombe, qui commandait à Pondichéry, et fut pris par les
Anglais. Il y a aussi une demi-douzaine de jeunes officiers et
trois ou quatre abbés.
S'il m'était permis, d'après ce que j'ai vu là, de hasarder une
remarque sur le ton de la conversation en France, j'en louerais la
parfaite convenance, bien qu'en la trouvant insipide. Toute
vigueur de pensée doit tellement s'effacer dans l'expression, que
le mérite et la nullité se trouvent ramenés à un même niveau.
Châtiée, élégante, polie, insignifiante, la masse des idées
échangées n'a le pouvoir ni d'offenser ni d'instruire; là où le
caractère est si effacé, il y a peu de place pour la discussion,
et sans la discussion et la controverse, qu'est-ce que la
conversation? L'humeur facile et la douceur habituelle sont les
premières conditions de la société privée; mais l'esprit, les
connaissances, l'originalité, doivent rompre cette surface
uniforme par quelques saillies de sentiment; sans cela l'entretien
n'est qu'un voyage sur une plaine sans fin.
La vallée de Larbousse, dans laquelle Luchon se trouve, est avec
son cadre de montagnes la plus grande de toutes les beautés
rustiques que nous avons à contempler. La chaîne qui la borde au
nord est déboisée mais couverte de cultures; aux trois quarts de
sa hauteur, un grand village est perché sur une côte si escarpée,
que le voyageur inexpérimenté tremble que le village, l'église et
les habitants ne culbutent dans la vallée. Des villages ainsi
juchés, comme l'aire d'un aigle, sont très communs dans les
Pyrénées, qui paraissent prodigieusement peuplées. La hauteur de
la montagne, à l'ouest de la vallée, est étonnante. Les prairies
arrosées et les cultures en occupent plus du tiers. Une forêt de
chênes et de hêtres forme au-dessus une superbe ceinture, plus
haut il n'y a que de la bruyère, plus haut encore, de la neige. De
quelque point qu'on la contemple, cette montagne est imposante par
sa masse, magnifique par sa verdure. La chaîne de l'est est d'un
caractère différent: il y a plus de variété de cultures, de
villages, de forêts, de gorges et de cascades. Celle de Gouzat,
qui met un moulin en mouvement en tombant de la montagne, est
d'une beauté romantique; et rien ne lui manque de ce qu'il faut
pour la rehausser. Il y a des détails dans celle de Montauban que
Claude Lorrain eût reproduits sur sa toile, et la vue prise du roc
au châtaignier, est vive et animée. Au sud, notre vallée se
termine d'une manière remarquable; la Neste jette d'incessantes
cascades sur les rochers qui semblent lui opposer une éternelle
résistance. L'éminence, au centre d'une petite vallée sur laquelle
est une vieille tour, forme un site sauvage et romantique; le
grondement des eaux s'harmonise avec les montagnes, dont les
forêts sourcilleuses perdues dans la neige, donnent une grandeur
imposante, une majesté sombre à cette scène, et semblent élever
entre les deux royaumes une barrière infranchissable aux armées.
Mais que peuvent les rochers, les montagnes et les neiges contre
l'ambition humaine? Les ours se retirent dans les tanières de
leurs bois, les aigles nichent sur leurs rocs. Tout est grand; la
sublimité de la nature, avec une majesté imposante, remplit l'âme
de terreur; l'esprit est comme enchaîné à ces lieux, et
l'imagination, malgré tout son pouvoir, ne cherche rien au delà:
elle rend plus sourds les mugissements des cascades et revêt les
bois d'une teinte plus sombre.
Il faut du temps pour visiter un semblable pays. Le climat est tel
ou du moins a été tel depuis que je suis à Bagnères-de-Luchon, que
l'on ne peut guère compter plus d'un beau jour sur trois. Les
nuages, arrêtés et déchirés par les montagnes, déversent
incessamment leur contenu. Du 26 juin au 2 juillet, nous eûmes une
pluie abondante qui dura soixante heures sans interruption. Les
montagnes, quoique proches, étaient cachées jusqu'à la base par
les nuages. Elles n'arrêtent pas seulement ceux qui flottent dans
l'atmosphère, mais semblent pouvoir en produire: vous voyez de
légères vapeurs s'élever des gorges, s'amasser le long des pentes,
s'accroître par degrés, jusqu'à ce qu'elles forment des nuées
assez lourdes pour reposer sur les hauts sommets, ou autrement
jusqu'à ce qu'elles soient emportées avec les autres dans
l'atmosphère.
Parmi les maîtres de cette immense chaîne, les premiers en
dignité, à l'égard du mal qu'ils font, sont les ours. Il y en a de
deux espèces: carnivores et frugivores; les dégâts de ces derniers
surpassent ceux de leurs plus terribles frères. Ils viennent la
nuit ravager les grains, surtout le sarrasin et le maïs, et sont
d'un goût si délicat dans le choix des épis, qu'ils renversent et
gâtent infiniment plus qu'ils ne mangent. Les carnivores attaquent
le gros bétail aussi bien que les moutons; on ne peut laisser les
troupeaux la nuit au pâturage. Quand ils sortent, c'est sous la
garde d'un berger armé d'un fusil et accompagné de chiens grands
et forts; le soir, tout le long de l'année, on les ramène aux
étables. Quelquefois des boeufs s'égarent et courent risque d'être
dévorés. Les ours les attaquent en leur sautant sur le dos, ils
les forcent à baisser la tête, puis les déchirent avec leurs
ongles dans une étreinte effroyable. On fait, chaque année, des
battues, plusieurs paroisses associant leurs efforts. Une ligne de
chasseurs resserre peu à peu le bois où se trouve l'ours. Les ours
sont gras en hiver, une bonne pièce vaut alors trois louis. Jamais
ils n'attaquent les loups, mais plusieurs loups poussés par la
faim attaqueront un ours et le dévoreront. On ne voit ici les
loups qu'en hiver. En été ils se retirent dans les endroits des
Pyrénées les plus déserts, les plus éloignés des habitations;
c'est la terreur des troupeaux de moutons, comme par tout le reste
de la France.
Dans le premier projet de notre tour aux Pyrénées, se trouvait une
excursion en Espagne. Notre hôte de Luchon avait déjà auparavant
procuré des mulets et des guides à des personnes se rendant à
Saragosse et à Barcelone pour affaires. Sur notre demande, il
écrivit à Vielle, première ville espagnole au delà des montagnes,
qu'on envoyât trois mules et un guide parlant français. Quand ils
arrivèrent, au jour fixé, nous nous mîmes en route.[4] (Voir, pour
les détails, Annales d'Agr., t. VIII, p. 193.)
21 Juillet. -- Retour. -- Quitté Jonquières, où la figure et les
manières des habitants vous feraient croire qu'il n'en est pas un
qui ne soit contrebandier; nous arrivons à une superbe route que
le roi d'Espagne a ordonné de faire. Elle commence aux piliers
marquant la frontière des deux monarchies et se joint à la route
française: elle est magnifiquement construite. Nous prenons congé
de l'Espagne pour rentrer en France; le contraste est frappant.
Lorsque l'on passe la mer de Douvres à Calais, les apprêts et les
embarras d'une traversée conduisent graduellement l'esprit a
l'idée du changement; mais ici, sans franchir une ville, une
barrière, un mur même, vous entrez dans un nouveau monde. Une
superbe chaussée, faite avec la solidité et la magnificence qui
distinguent les grandes routes françaises, prend la place des
misérables chemins de Catalogne, encore tels que la nature les a
tracés; de beaux ponts sont jetés sur les torrents qu'il fallait
passer à gué. Nous nous trouvions tout à coup transportés d'une
province sauvage, déserte et pauvre, au milieu d'un pays enrichi
par l'industrie de l'homme. Tout tenait le même langage et nous
disait en termes sur lesquels on ne pouvait se méprendre, qu'une
cause puissante et active produisait ces contrastes, trop évidents
pour être méconnus. Plus on voit, plus, selon mon opinion, on est
conduit à penser qu'il n'y a qu'une influence toute-puissante qui
stimule le genre humain -- le gouvernement. D'autres produisent
des exceptions et des nuances: celle-ci agit avec une efficacité
permanente et universelle. L'exemple présent est remarquable; car
le Roussillon est en fait une partie de l'Espagne: les habitants
sont Espagnols de langage et de coutumes; mais ils sont soumis à
un gouvernement français.
Nous laissons la chaîne des Pyrénées dans le lointain. Rencontré
des bergers parlant catalan. Sur la route, les cabriolets sont
espagnols. On bat le grain comme de l'autre côté des montagnes.
Les auberges et les maisons sont les mêmes. Gagné Perpignan; là je
me suis séparé de M. Lazowski. Il retournait à Luchon, tandis que
j'avais arrangé un tour dans le Languedoc, pour finir la saison. -
- 15 milles.
Le 22. -- Le duc de Larochefoucauld m'avait donné une lettre pour
M. Barri de Lasseuses, major d'un régiment à Perpignan, qui,
disait-il, s'entendait en agriculture, et serait charmé de
s'entretenir avec moi sur ce sujet. J'allai chez lui le matin,
mais, comme c'était dimanche, il passait la journée à sa maison de
campagne de Pia, à une lieue environ. Je me rôtis en m'y rendant à
travers des vignobles pierreux. Monsieur, madame et mademoiselle
de Lasseuses m'accueillirent avec une grande politesse. Je leur
expliquai que le motif de mon voyage n'était pas de courir à
l'étourdie comme le troupeau des voyageurs vulgaires, mais
d'examiner l'agriculture, afin d'imiter ce que j'y pourrais
trouver de bon et d'applicable à l'Angleterre. On applaudit
beaucoup ce dessein; le major dit que c'était un motif de voyage
vraiment digne de louanges; qu'il était étonnant que cela fût si
peu commun, et se fit fort d'assurer qu'il n'y avait pas un seul
Français en Angleterre poussé par la même raison. Il me pria de
passer la journée avec lui. La vigne était la plus importante de
ses cultures. Mais le peu qu'il avait de terres arables était tenu
selon la singulière coutume de cette province. Il me montra un
village appelé Rivesaltes qu'il me dit produire un des plus fameux
vins de France; je trouvai au dîner que cette réputation était
juste. Retourné le soir à Perpignan, après une journée fort
instructive. -- 8 milles.
Le 23. -- Pris la route de Narbonne. Passé près de Rivesaltes. De
la montagne jaillit la plus grande source que j'aie rencontrée.
Otterspool et Holywell ne sont auprès que des bulles de savon.
Elle fait tourner un moulin dès sa naissance, c'est plutôt une
rivière qu'une source. Traversé une plaine unie, dévastée, sans
arbres ni maisons ni village pendant un espace considérable;
certes le plus vilain pays que j'aie vu en France. Le grain est
foulé aux pieds des mules, comme en Espagne. Dîné à Séjeen
(Sigean) au Soleil, bonne auberge neuve, où je rencontrai par
hasard le marquis de Tressan. Il me dit qu'il fallait que je fusse
un singulier original de voyager aussi loin sans autre but que
l'agriculture; il n'avait jamais vu ni entendu rien de pareil;
mais il m'approuvait beaucoup et souhaitait d'en pouvoir faire
autant.
Les routes sont d'admirables travaux. J'ai passé une tranchée,
dans le roc vif qui facilite une descente, elle coûte 90 000 liv.
(3 937 l. st.) pour quelques centaines de yards. Les trois lieues
et demie de Sigean à Narbonne coûtent 1, 800 000 liv. (78 750 l.
st.). On a fait des folies, des sommes énormes ont été employées
au nivellement des pentes les plus douces. Les chaussées sont en
remblai, avec un mur de soutènement de chaque côté, formant une
masse artificielle solide, traversant les vallées à la hauteur de
six, sept et huit pieds, et n'ayant pas moins de cinquante pieds
de large. Il y a un pont d'une seule arche dont la chaussée est
vraiment quelque chose d'admirable; nous n'avons pas en Angleterre
l'idée d'une telle route. La circulation n'exigeait cependant pas
de semblables efforts, un tiers de la largeur est battu, l'autre
sert à peine, il pousse de l'herbe sur le reste. Pendant 36 milles
je n'ai croisé qu'un cabriolet, une demi-douzaine de charrettes et
quelques bonnes femmes menant leur âne. Pourquoi cette
prodigalité? En Languedoc, il est vrai, les corvées n'existent
pas; mais il y a de l'injustice à exiger une contribution qui n'en
diffère que peu. On procède par tailles, et dans la répartition
les terres nobles sont si favorisées, tandis que l'on charge au
contraire tellement les terres de roture, que près d'ici 120
arpents dans le premier cas ne payent que 90 livres, alors que 400
autres, qui proportionnellement devraient 300 livres, sont taxées
à 1 400 livres. À Narbonne, le canal qui se joint à celui du
Languedoc mérite attention; c'est un très bel ouvrage, qui, dit-
on, sera terminé le mois prochain. -- 36 milles.
Le 24. -- Des femmes sans bas, beaucoup même sans souliers; mais
si leurs pieds sont pauvrement couverts, il leur reste la superbe
consolation de les poser sur une chaussée grandiose; la nouvelle
voie a cinquante pieds de large, plus cinquante autres déblayés
pour lui faire place.
Les vendanges peuvent à peine égaler l'animation et le mouvement
universel du dépiquage que présentent les villes et les villages
du Languedoc. Les gerbes sont empilées grossièrement autour d'une
aire où un grand nombre de mules et de chevaux trottent en cercle;
une femme tient les rênes, une autre ou bien une ou deux petites
filles activent la marche avec des fouets; les hommes alimentent
l'aire et la nettoient; d'autres vannent en jetant le grain en
l'air pour que les déchets soient emportés. Personne ne reste
inoccupé et chacun s'emploie de si bon coeur qu'on dirait les gens
aussi joyeux de leurs travaux, que le maître de ses tas de blé. Le
tableau est singulièrement animé et joyeux. Je m'arrêtais souvent
et je descendais de cheval pour examiner ces travaux; toujours on
me traita courtoisement, et mes voeux pour que les prix fussent
bons pour le fermier sans l'être trop pour le pauvre, furent
toujours bien reçus. Cette méthode avec laquelle on se passe de
granges, dépend absolument du climat: depuis mon départ de
Bagnères-de-Luchon jusqu'ici, en Catalogne, en Roussillon, en
Languedoc, je n'ai pas vu de pluie, mais un ciel toujours clair et
un soleil brûlant; la chaleur n'était nullement étouffante et,
pour moi, nullement désagréable. Je demandai si l'on n'était pas
quelquefois surpris par la pluie; c'est bien rare, me dit-on, et
alors, après une violente averse, vient un soleil ardent qui a
bientôt fait de tout sécher.
Le canal de Languedoc est la chose la plus remarquable de cette
province. La montagne qu'il traverse de part en part est isolée au
milieu d'une grande vallée et à un demi-mille seulement de la
route. C'est une oeuvre grandiose et merveilleuse, d'environ trois
toises de largeur et creusée sans le secours de puits d'aérage.
Quitté le chemin et traversé le canal que je suis jusqu'à Béziers;
neuf écluses font descendre l'eau de la montagne pour l'amener à
la ville. Superbe ouvrage! Le port est assez large pour porter
quatre grandes barques de front, la plus grande jaugeant de 90 à
100 tonnes. Beaucoup étaient amarrées au quai, d'autres en
mouvement, signes d'affaires très actives. Voici la plus belle
chose que j'aie vue en France. Ici, Louis XIV, tu es vraiment
grand! -- Ici, d'une main généreuse et bienfaisante, tu dispenses
à ton peuple le bien-être et la richesse! -- Si sic omnia, ton nom
eût été, à juste titre, couvert de vénération. Pour cette réunion
des deux mers, moins d'argent fut dépensé que pour assiéger Turin
ou se saisir de Strasbourg comme un voleur. Un tel emploi des
revenus d'un grand royaume est la seule manière louable dans un
monarque de conquérir l'immortalité; les autres ne font revivre
leur nom qu'au milieu de ceux des incendiaires, des brigands, des
fléaux de l'humanité. Le canal traverse la rivière pendant environ
une demi-lieue, séparé d'elle par des murs qui sont couverts en
temps d'inondation; il prend ensuite la direction de Sète. Dîné à
Béziers. Sachant que M. l'abbé Rozier, le célèbre éditeur du
Journal Physique, actuellement en train de publier un dictionnaire
d'agriculture, très renommé en France, faisait valoir une ferme
près de Béziers, je demandai à l'hôtel le chemin de sa maison. On
me dit qu'il avait quitté Béziers depuis deux ans, mais que de la
rue on pouvait voir sa maison; on me la montra d'une espèce
d'esplanade qui donnait d'un côté sur la campagne ajoutant qu'elle
appartenait à un M. de Rieuse qui avait acheté la terre de l'abbé.
Il me semblait, en visitant la ferme d'un homme célèbre par ses
écrits, que je me mettais en état de mieux saisir, à la lecture de
son livre, ses allusions au sol, à l'exposition et aux autres
circonstances.
Je fus fâché d'entendre, à table d'hôte, jeter du ridicule sur
l'agriculture de l'abbé Rozier, en prétendant qu'il avait beaucoup
de fantaisie, mais rien de solide; on se moquait surtout de son
idée de paver une vigne. Je fus enchanté d'avoir connaissance
d'une telle expérience, qui me parut trop remarquable pour ne pas
la voir. Il arrive ici à l'abbé, comme fermier, ce qui arrivera
sûrement à tout homme qui se départ des errements de ses voisins;
car il n'est pas dans la nature des paysans d'admettre parmi eux
quelqu'un qui pense pour eux. Je m'enquis de la raison qui lui
avait fait quitter le pays, et on me répondit par une curieuse
anecdote. L'évêque de Béziers voulait, avec l'argent de la
province, ouvrir une route qui menât à la porte de sa maîtresse;
comme cette route passait sur les domaines de l'abbé, il
s'ensuivit une telle querelle que M. Rozier se vit forcé de
quitter la place. Voici un joli trait de gouvernement: un homme
forcé de vendre son bien et de s'éloigner du pays par des
galanteries d'évêques, avec les femmes des voisins, je suppose,
car il n'y en a pas d'autres à la mode en France... Laquelle de
mes voisines pousserait l'évêque de Norwich à ouvrir une route sur
ma ferme et à me forcer de vendre Bradfield? Je donne mon autorité
pour cette anecdote: des bavardages de table d'hôte, ayant autant
de chances d'être faux que de se trouver véridiques; mais, après
tout, les évêques du Languedoc ne sont certainement pas des
prélats anglais. -- M. de Rieuse me reçut poliment et satisfit à
mes réponses comme il put, car il ne savait guère des systèmes de
l'abbé que ce qu'en rapportait la voix publique et ce qu'en
montrait la ferme elle-même.
Quant aux vignes pavées, il n'y avait rien de semblable: le conte
doit provenir d'un clos de ceps de Bourgogne que l'abbé fit
planter d'une façon nouvelle, les plaçant en arc dans un trou
qu'il recouvrit seulement de pierres à fusil au lieu de terre, ce
qui réunit très bien. Je parcourus la ferme, admirablement située
sur le penchant et le sommet d'une hauteur qui domine Béziers, sa
riche vallée, ses cours d'eau et un bel horizon de montagnes.
Béziers a une belle promenade; les Anglais commencent à préférer
cette ville à Montpellier à cause de l'air. Pris le chemin de
Pézenas. Il gravit une colline d'où l'on découvre la Méditerranée.
Dans tout ce pays, surtout dans les bois d'oliviers, la cigale
fait retentir son cri constant, aigu, monotone; on ne saurait
imaginer de compagnie plus odieuse, Pézenas domine un très beau
pays, une vallée de six à huit lieues toute cultivée; mélange de
vignes, de mûriers, d'oliviers, de villas et de fermes éparses,
beaucoup de belles luzernes, le tout encadré de collines cultivées
jusqu'au sommet. Au souper, à table d'hôte, nous fûmes servis par
une fille sans bas ni souliers, d'une laideur repoussante, et
sentant plus fort, mais non pas mieux que roses. Il y avait
cependant un chevalier de Saint-Louis et deux ou trois marchands,
à en juger par les apparences, bavardant avec elle très
familièrement: à un repas de fermiers, dans le marché le plus
pauvre et le plus écarté de l'Angleterre, un tel animal ne serait
souffert ni par le maître dans sa maison, ni par les hôtes dans
leur salle à manger. -- 32 milles.
Le 25. -- Magnifique viaduc accompagnant un pont long de plus d'un
mille, large de dix yards, haut de huit à douze pieds; de six en
six yards de chaque côté s'élèvent des colonnes en pierres; c'est
un ouvrage prodigieux. Je ne sais rien d'aussi remarquable pour le
voyageur que les routes du Languedoc: nous n'avons pas en
Angleterre l'idée de tels efforts; c'est superbe, splendide. Si je
pouvais aussi bien chasser de mon esprit le souvenir des taxes
injustes qui les soutiennent, j'admirerais sans cesse la
magnificence déployée par les États de cette province. Cependant
la police est très mauvaise, car je rencontre à peine un
charretier qui ne soit pas endormi.
Suivi la route de Montpellier, à travers une délicieuse campagne,
sur une autre immense chaussée soutenue par des murs; elle est
large de dix yards et haute de huit à douze pieds, longeant le
bord de la mer. Passé à Pijan et près Frontignan et Montbazin,
dont les vins sont si célèbres. Les environs de Montpellier, dans
un rayon d'une lieue, sont charmants et bien plus coquets que tout
ce que j'ai vu en France. Des villas bien bâties, propres, aisées,
paraissant être la propriété de personnes riches, sont répandues à
profusion dans toute la campagne. Ce sont, en général, de jolis
bâtiments carrés, dont quelques-uns sont très spacieux.
Montpellier, qui semble plutôt une capitale qu'une ville de
province, couvre une colline s'élevant avec hardiesse. L'entrée
vous réserve une désillusion par ses rues étroites, mal bâties,
tortueuses, mais très peuplées et pleines de l'animation des
affaires; il n'y a cependant pas de manufactures considérables;
les principales sont celles de vert-de-gris, de foulards, de
couvertures, de parfums et de liqueurs.
La grande curiosité pour l'étranger, c'est une promenade ou une
place (car on y trouve les caractères de l'un et de l'autre) qu'on
appelle le Pérou (Peyrou). Un magnifique aqueduc, à trois rangs
d'arches, alimente la ville avec les eaux d'une montagne éloignée;
c'est un très bel ouvrage; un château d'eau les reçoit dans un
bassin circulaire, d'où elles tombent dans un réservoir extérieur
pour fournir aux besoins de la ville et aux jets d'eau qui
rafraîchissent l'air d'un jardin placé plus bas, le tout dans une
belle esplanade très élevée au-dessus du reste de la ville et
entourée d'une balustrade et d'autres décorations en pierre; au
centre se trouve une belle statue équestre de Louis XIV. Il y a
dans cet ouvrage d'utilité publique un air de vraie grandeur qui
me fit plus d'impression que quoi que ce soit à Versailles. La vue
aussi est singulièrement belle. Au sud, l'oeil se promène avec
délices sur une riche vallée parsemée de villas et se terminant à
la mer. Au nord s'étend une chaîne de hauteurs en culture. D'un
côté, la magnifique chaîne des Pyrénées va se perdre dans le
lointain, de l'autre, les neiges éternelles des Alpes brillent au-
dessus des nuages. C'est un des spectacles les plus sublimes que
l'on puisse contempler, lorsqu'un ciel clair permet de l'embrasser
dans son ensemble. -- 32 milles.
Le 26. -- La foire de Beaucaire met en mouvement tout le pays;
j'ai rencontré beaucoup de charrettes chargées, et neuf diligences
allant ou revenant. -- Hier et aujourd'hui sont les jours les plus
chauds que j'aie sentis; nous n'avions rien de semblable en
Espagne. -- Les mouches sont plus désagréables encore que la
chaleur. -- 30 milles.
Le 27. -- L'amphithéâtre de Nîmes est un édifice merveilleux,
montrant combien les Romains savaient adapter ces lieux aux
abominables fêtes auxquelles ils étaient destinés. La bonne
disposition d'un théâtre pouvant recevoir sans embarras 17 000
personnes, sa masse, la manière inébranlable dont ces énormes
pierres sont posées sans ciment, les ravages du temps, et plus
encore des barbares qui l'ont à peine entamé dans les révolutions
de seize siècles, tout captive l'attention.
J'ai visité hier la Maison-Carrée, je l'ai revue ce matin et deux
fois dans la journée: c'est, sans comparaison, l'édifice le plus
léger, le plus élégant, le plus charmant que j'aie jamais vu.
Quoiqu'il n'ait aucune masse qui surprenne, ni aucune magnificence
extraordinaire qui éblouisse, le regard ne peut s'en détacher. Il
y a dans les proportions une harmonie magique qui charme les yeux.
Aucun détail ne ressort par une beauté particulière, c'est un tout
parfait de grâce et de symétrie Quelle infatuation des architectes
modernes, de dédaigner la pure et élégante simplicité pour élever
ces chefs-d'oeuvre d'extravagance et de lourdeur si communs en
France! Le Temple de Diane, comme on l'appelle, les bains
dernièrement restaurés et la promenade, forment les parties d'un
même tableau qui orne magnifiquement la cité. Par malheur pour
moi, on avait retiré l'eau des bains et des canaux pour les
nettoyer. Les pavés (mosaïques) romains sont fort beaux et très
bien conservés.
L'hôtel du Louvre, excellente maison, vaste et commode, où j'étais
descendu à Nîmes, ressemblait, depuis le matin jusqu'à la nuit,
autant à une foire que le champ de Beaucaire lui-même.
Je dînais et soupais à table d'hôte; le bon marché de ces tables
convient à mes finances et l'on peut y étudier les habitudes du
pays; nous étions de vingt à quarante à chaque repas, compagnie
mêlée de Français, d'Italiens, d'Espagnols et d'Allemands, avec un
Grec et un Arménien. On me dit qu'il y avait à peine une nation
d'Europe ou d'Asie qui n'ait pas son représentant à cette grande
foire, principalement pour le commerce des soies grèges, dont il
se fait des affaires de millions en quatre jours; on y trouve
également tous les autres produits du monde.
À propos de cette nombreuse table d'hôte, je dois noter un fait
dont j'ai été souvent frappé: l'humeur taciturne des Français.
J'arrivai dans ce royaume, m'attendant à avoir constamment les
oreilles rompues par la vivacité et la volubilité infinie de ces
gens, que tant de personnes ont décrits, au coin de leur feu en
Angleterre, sans doute. À Montpellier, quoiqu'il y eût quinze
personnes à table parmi lesquelles plusieurs dames, il me fut
impossible de leur faire rompre ce silence inflexible par plus
d'un monosyllabe, et la société ressemblait plutôt à une assemblée
de quakers muets qu'à la réunion des deux sexes chez un peuple
fameux par sa loquacité. Ici il en était de même à chaque repas,
aucun Français n'ouvrait la bouche. Aujourd'hui, à dîner,
désespérant des gens de cette nation, et dans la peur de perdre
l'usage d'un organe dont ils semblaient si peu disposés à se
servir, je m'assis à côté d'un Espagnol, et comme j'arrivais
récemment de son pays, je le trouvai en humeur de parler et assez
communicatif. Nous eûmes, à nous seuls, plus de conversation que
les trente autres personnes.
Le 28. -- Parti de bon matin pour le pont du Gard, en traversant
une grande plaine couverte, vers la gauche, de vastes plants
d'oliviers au milieu de beaucoup de rochers arides. À première
vue, je fus désappointé, je me figurais quelque chose d'autrement
grandiose, mais je découvris bientôt mon erreur, et restai
convaincu, après l'avoir examiné de plus près, qu'il ne lui manque
aucune des qualités qui commandent l'admiration. C'est un travail
prodigieux; la grandeur et la solidité massive de l'architecture,
qui peut encore défier deux ou trois mille ans, unies à
l'incontestable utilité de l'entreprise, nous donnent une haute
idée de la hardiesse qui l'a fait exécuter, pour fournir aux
besoins d'une ville de province: la surprise cesse toutefois en
voyant que ce furent les nations enchaînées qui fournirent au
travail. Sur le chemin de Nîmes, j'ai rencontré beaucoup de
marchands de retour de la foire; chacun portait un tambour
d'enfant attaché à son porte-manteau; j'avais trop ma petite-fille
en tête pour ne pas les aimer, pour cette preuve d'attention
envers leurs enfants; mais pourquoi un tambour? N'y a-t-il pas
assez d'esprit militaire dans ce royaume, où eux-mêmes sont exclus
des honneurs, de la considération et des bénéfices venant du
sabre? J'aime beaucoup Nîmes; et si les habitants étaient le moins
du monde au niveau de leur ville, je la préférerais comme
résidence à la plupart, si ce n'est à toutes les villes de France
sous le rapport du théâtre, point fort important, on dit que
Montpellier l'emporte. -- 24 milles.
Six lieues de pays très désagréable jusqu'à Sauve; vignes et
oliviers. Le château de M. Sabattier se remarque dans une contrée
si sauvage; il a enclos une partie de sa propriété de murs en
pierres sèches, planté beaucoup de mûriers et d'oliviers qui
semblent jeunes et bien venants, surtout bien défendus, cependant
le sol est si pierreux, qu'on n'y voit pas de terre: quelques-uns
de ses murs ont quatre pieds d'épaisseur, l'un même atteint douze
pieds sur cinq de hauteur, d'où il semble qu'il prenne à tâche
d'enlever les pierres, amélioration sur laquelle j'ai des doutes.
Il a bâti trois ou quatre nouvelles fermes; je suppose qu'il a
l'intention de résider sur ses terres pour les mettre en bon état.
J'espère qu'il n'a aucune charge dont les vains tracas puissent le
détourner d'une conduite aussi honorable pour lui que bienfaisante
pour le pays. Au sortir de Sauve, j'ai été très frappé de voir au
grand espace qui ne paraissait être qu'un amas d'énormes rochers,
enclos et planté avec le soin le plus industrieux. Chacun a un
mûrier, un olivier, un amandier, un pêcher ou quelques vignes
répandus çà et là; de sorte que le terrain forme le plus bizarre
mélange de plantes et de quartiers de roches que l'on puisse
concevoir. Les habitants de ce village méritent d'être encouragés
pour leur industrie, et, si j'étais ministre, ils le seraient. Ils
changeraient bientôt en jardins les déserts qui les entourent. Un
tel centre d'agriculteurs actifs, qui transforment leurs rochers
en une scène de fertilité, parce que, je le suppose, ces rochers
leur appartiennent, feraient de même pour les solitudes
environnantes, en vertu du même principe tout-puissant. Dîné à
Saint-Hippolyte avec huit marchands protestants, retournant chez
eux, dans le Rouergue, après la foire de Beaucaire. Comme nous
partîmes en même temps, je voyageai dans leur compagnie et je sus
d'eux plusieurs choses dont je désirais être informé; ils
m'apprirent aussi que les mûriers s'étendent au-delà du Vigan,
mais là et surtout à Milhau les amandiers prennent leur place et
sont très abondants.
Mes amis de Rouergue me pressèrent de les accompagner à Milhau et
à Rodez, m'assurant que le bon marché était si grand dans leur
province, que je serais tenté de me fixer quelque temps parmi eux.
Je pourrais trouver à Milhau un logement garni, composé de quatre
pièces ordinaires, de plain-pied, pour 12 louis par an, et vivre
avec ma famille, si je la faisais venir, dans la plus grande
abondance, pour 100 louis; il y avait des familles nobles, vivant
d'un revenu de 50 et même de 25 louis. De tels récits, considérés
au point de vue de la politique, ont leur intérêt; ce bon marché
contribue, d'un côté au bien-être des individus; de l'autre, à la
prospérité, à la richesse, à la puissance du royaume. Si je
rencontrais beaucoup d'exemples semblables ou d'autres directement
opposés, il deviendrait nécessaire d'y réfléchir plus longuement.
-- 30 milles.
Le 30 -- En sortant de Ganges, je fus surpris de rencontrer le
système d'irrigation le plus avancé que j'aie vu en France; je
passai ensuite près de montagnes fort escarpées, parfaitement
cultivées en terrasses. Grandes irrigations à Saint-Laurent;
paysage d'un grand intérêt pour le fermier. Depuis Ganges jusqu'à
la rude montagne que j'ai traversée, la course a été la plus
intéressante que j'aie faite en France; les efforts de l'industrie
les plus vigoureux; le travail le plus animé. Il y a ici une
activité qui a balayé devant elle toutes les difficultés et revêtu
les rochers de verdure. Ce serait insulter au bon sens que d'en
demander la cause: la propriété seule l'a pu faire. Assurez à un
homme la possession d'une roche nue, il en fera un jardin; donnez-
lui un jardin par bail de neuf ans, il en fera un désert.
Montadier, sur une rude montagne couverte de buis et de lavande,
est un village de mendiants, avec une auberge qui me fit presque
reculer. Je trouvai, mangeant du pain noir, des espèces de coupe-
jarrets dont le visage avait un tel air de galères, que je croyais
entendre le bruit de leur chaîne. Je les regardai aux jambes et ne
pus m'empêcher d'imaginer qu'il vaudrait mieux qu'ils ne fussent
pas libres. Il y a une sorte de physionomie si horriblement
mauvaise, qu'il est impossible de s'y tromper. J'étais seul et
sans aucune arme. Jusqu'alors, il ne m'était pas à l'idée
d'emporter des pistolets; à cette heure j'eusse été fort aise d'en
avoir. Le maître de l'auberge, qui semblait cousin-germain de ses
hôtes, me donna avec difficulté un mauvais pain, qui cependant
n'était pas noir. Ni viande, ni oeufs, ni légumes, et du vin
exécrable; pour ma mule, ni avoine, ni foin, ni paille, ni
fourrage vert; par bonheur la miche était grosse, j'en pris un
morceau et coupai le reste en tranches pour mon ami le quadrupède
espagnol, qui le mangea d'un air reconnaissant; l'aubergiste
grognait. Descendu par une route sinueuse excellente à Maudières,
où un pont d'une arche est jeté sur le torrent. Passé Saint-
Maurice et traversé une forêt détruite, au milieu des troncs
d'arbres. Descente de trois heures sur une route superbe, tranchée
dans la montagne jusqu'à Lodève, ville sale, laide, mal
construite, avec d'étroites rues tortueuses, mais très peuplée et
fort industrieuse. Bu d'excellent vin blanc léger, à 5 sous la
bouteille. -- 36 milles.
Le 31. -- Traversé la montagne par un affreux chemin et gagné Beg
de Rieux (Bédarieux), qui partage avec Carcassonne la fabrication
des londrins pour le commerce du Levant. -- Grands espaces
incultes jusqu'à Béziers. J'ai rencontré aujourd'hui dans un
marchand français de bonne mine, un exemple d'ignorance qui m'a
surpris. Il m'avait harassé par une foule de questions saugrenues,
et me demandait, pour la troisième ou quatrième fois, de quel pays
j'étais. Je lui dis que j'étais Chinois. -- Combien y a-t-il
d'ici? Deux cents lieues, répliquai-je. Deux cents lieues! Diable!
C'est un grand chemin! -- L'autre jour un Français me demanda,
après que je lui eus dit que j'étais Anglais, si nous avions des
arbres dans mon pays. -- Quelquefois, lui répondis-je. -- Et des
rivières? -- Oh! Pas du tout. -- Ah! Ma foi, c'est bien triste.[5]
Cette ignorance incroyable, quand on la compare aux lumières si
universellement répandues en Angleterre, doit être attribuée,
comme tout le reste, au gouvernement. -- 40 milles.
1er août. -- Quitté Béziers pour me rendre à Capestang, par la
montagne Percée. Traversé plusieurs fois le canal de Languedoc et
de grands terrains incultes avant d'arriver à Pléraville. On voit
les Pyrénées en plein sur la gauche, et leurs derniers contreforts
ne sont qu'à quelques lieues. À Carcassonne, on me mena voir une
fontaine d'eau bourbeuse et la porte des Casernes; mais je fus
plus satisfait de quelques grandes maisons de manufacturiers, qui
marquaient de la richesse. -- 40 milles.
Le 2. -- Faujours (Fargeaux), couvent considérable, avec une
longue ligne de bâtiments très élevés.
Le 3. -- À Mirepoix, on bâtit un pont magnifique à sept arches
plates, chacune de 64 pieds d'ouverture, qui coûtera 1, 8000 000
livres (78 758 l. st.). Voilà douze ans qu'on y travaille; il en
faudra encore bien deux pour le finir. Le temps, depuis quelques
jours, a été aussi beau que possible, mais très chaud;
aujourd'hui, la chaleur était si désagréable, que je me suis
reposé à Mirepoix depuis midi jusqu'à trois heures; il faisait un
soleil si brûlant, qu'il m'en coûta beaucoup de faire un demi-
quart de mille pour voir le pont. Des myriades de mouches me
dévoraient, et je pouvais à peine supporter un peu de clarté dans
ma chambre. Le cheval me fatiguant, je cherchai un véhicule
quelconque pour ces grandes chaleurs, c'est ce que j'avais fait à
Carcassonne; mais on ne put m'en procurer d'aucune sorte. En se
rappelant que Carcassonne est une des villes manufacturières les
plus considérables de France, comptant 15 000 âmes, que Mirepoix
est loin d'être sans importance, et que cependant on n'y peut
trouver de voiture d'aucune espèce, combien un Anglais doit
s'estimer heureux des facilités de tout genre, universellement
répandues dans son pays, où je ne crois pas qu'il y ait une ville
de 1 500 âmes dans laquelle on ne puisse avoir, en un moment, une
chaise de poste et de bons chevaux. Quel contraste! Ceci confirme
le fait déduit du peu de mouvement sur les routes près de Paris.
La circulation est presque nulle en France. La chaleur était telle
que je quittai Mirepoix presque malade: c'est de beaucoup le jour
le plus chaud que j'aie éprouvé. L'air paraissait enflammé des
rayons ardents qui rendaient impossible de diriger les regards
même à bien des degrés de distance de l'orbe radieux flamboyant
alors dans les cieux. Traversé un autre beau pont de trois arches;
puis, une contrée boisée, ce qui ne m'était pas arrivé depuis
longtemps. Vignes nombreuses autour de Pamiers, qui est situé au
centre d'une belle vallée, sur le bord d'une jolie rivière. La
ville elle-même est remarquablement laide et mal bâtie; et quelle
auberge! Adieu, monsieur Gascit; si le sort m'en départ encore une
comme la vôtre, que cela me soit compté en rémission de mes
péchés! -- 28 milles.