VI

Blessé, en effet, mais légèrement, dans l’affaire d’Hamelen, Charles

Doisy avait reçu de son lieutenant-colonel le conseil et l’autorisation

d’aller lui-même plaider sa cause auprès du ministre.

Arrivé à Versailles le lendemain même du jour où Dampierre et sa fille

en étaient sortis, il se présente dans les bureaux, pour y réclamer son

état de service. Le commis auquel il s’adresse se hâte de lui annoncer

qu’il vient d’être nommé lieutenant dans le régiment d’Anjou et lui

montre la lettre signée par M. de Paulmy.

Le jeune homme pousse un cri de joie; son front, jusqu’alors resté

soucieux, s’éclaira vif et animé, et, redressant fièrement la tête, il

se rendit aussitôt chez le capitaine de Pardaillan.

M. de Pardaillan travaillait avec quelques officiers de son futur

régiment et avait fait défendre sa porte, lorsque son domestique vint

lui dire qu’un jeune militaire insistait vivement pour pénétrer jusqu’à

lui, malgré la consigne.

Au nom de Charles Doisy, il ne douta pas qu’une indiscrétion n’eût été

commise et que son ex-maréchal des logis ne vînt le remercier de sa

récente nomination. Il ordonna qu’on le laissât entrer.

--Je viens, capitaine, lui dit Charles, le prenant dès l’abord sur le

ton le plus élevé et n’adressant son salut militaire qu’aux officiers,

vous annoncer que je suis enfin lieutenant.

--J’en suis ravi, mon brave, répondit M. de Pardaillan, d’autant que je

sais à n’en pas douter que cette distinction est méritée.

--Ravi? répéta le jeune homme, la tête haute et d’un ton de sarcasme;

j’en doute, monsieur; car si j’ai tenu si fort à cette distinction,

méritée, ainsi que vous voulez bien le reconnaître, ce n’a été, avant

tout, que pour avoir le droit de vous demander raison de votre conduite

lâche et déloyale à mon égard.

Les témoins de cette scène firent un mouvement pour intervenir; le

capitaine les retint d’un geste, et leur dit ensuite:

--Veuillez nous laisser seuls.

--Restez, messieurs, reprit Charles Doisy; restez pour pouvoir attester

devant tous, s’il en est besoin, que je suis venu ici pour demander

raison à M. le capitaine de Pardaillan de l’insulte qu’il m’a faite, de

l’injustice calculée dont il m’a rendu victime; restez! car, contre

toute probabilité, s’il refuse de me rendre satisfaction, il faut que

devant vous je lui arrache ses insignes d’officier, comme il a voulu me

dégrader de ceux que je portais, plus noblement peut-être qu’il ne porte

les siens!

Le capitaine se couvrit les yeux de ses deux mains avec un geste

désespéré.

S’il se fût trouvé seul lors de l’arrivée de Charles Doisy, peut-être ne

lui eut-il pas laissé le temps de s’engager dans cette route fatale;

peut-être même, la terrible phrase achevée, il eût été assez généreux

pour oublier l’outrage et forcer par un seul mot son insulteur à lui

demander pardon. Mais une explication n’était plus possible, ou ne

l’était du moins qu’après l’affaire vidée.

--Vos armes, monsieur? lui dit-il.

--L’épée.

--Le lieu?

--L’Étoile de Satory.

--L’heure?

--Le temps de trouver un témoin.

--Allez donc le chercher, monsieur! Vous serez le mien, Blangy, dit le

capitaine en s’adressant à l’un des officiers.

Doisy ne connaissait personne dans Versailles. Pour son témoin, il dut

donc se contenter du premier venu ou du plus tôt trouvé.

En longeant les boulevards, il aperçoit, à travers les vitres d’un café,

un jeune beau fils qui s’ébat tout seul devant un bol de punch, et

semble prendre un grand plaisir à le faire flamber. Il entre, et le

touchant légèrement du doigt:

--Pardon, monsieur, lui dit-il, j’aurais un service à vous demander.

Pourriez-vous sortir un instant?

--Du tout, mon cher, répond l’autre en le toisant du haut en bas. Si je

sors, mon punch va s’éteindre. Ne savez-vous parler sans prendre l’air?

Dès les premiers mots, l’homme au punch vit de quoi il s’agissait.

--Très-bien, dit-il, je suis à vous, mais asseyez-vous, et pour gagner

du temps aidez-moi à vider ce bol; il est payé, je ne puis le perdre.

Ici, où j’ai l’honneur d’être connu, les drôles me font toujours payer

d’avance. Allons donc! pas de cérémonie! vous m’en payerez un autre

quand nous reviendrons... si vous revenez. Holà! oh! garçon, un verre!

Ce flambeur de punch était le chevalier d’Annezay, fils de bonne maison,

deux fois chassé de son régiment pour cause d’indiscipline, perdu de

dettes et de débauches, mais qui, protégé par la maîtresse du prince de

Soubise, fréquentait les antichambres de Versailles et devait faire son

chemin. C’était lui qui, quelques jours auparavant, avait accosté

mademoiselle Dampierre dans la grande galerie du château.

--Voyons, mon gentilhomme, dit-il à Doisy, quand celui-ci eut enfin

consenti à s’asseoir. D’abord, à qui ai-je affaire?

--Je suis officier, monsieur.

--Très-bien, c’est que vous n’en portez pas l’uniforme. Et vous vous

battez?...

--A l’épée, monsieur.

--C’est donc pour cela que je ne vous vois qu’un sabre?

--Je vais pourvoir à l’arme qui me manque.

--On ne peut mieux! Mais ce duel, c’est donc pour demain?

--A l’instant, monsieur.

--Diable! et vous ne vous étiez précautionné ni d’une arme, ni d’un

témoin? Eh bien! mon jeune ami, vous avez eu la main heureuse en me

rencontrant; mon temps est libre, j’ai dix épées à votre service et je

loge dans cette maison même. Il n’y aura pas une minute perdue!

Le bol achevé rapidement, ils montèrent chez d’Annezay.

--Maintenant, tout en menant les choses vivement, ne précipitons rien,

dit le chevalier. Il s’agit de savoir quel genre d’épée nous convient.

J’en ai pour toutes les circonstances. Est-ce à un frère, à un mari que

nous avons affaire? Dans ce cas, l’épée moyenne, plate, courtoise, est

la plus convenable. Il est toujours de mauvais goût de tuer ces

messieurs-là. Consolons les veuves, ventre de biche! mais n’en faisons

pas. Elles sont parfois assez simples pour nous en garder rancune.

--Il ne s’agit nullement de femmes dans cette affaire, monsieur.

--Tant mieux. Ça laisse le jeu plus franc. Une autre question. Nous

battons-nous avec un ami ou avec un ennemi? Pardon! je ne voudrais pas

être indiscret!... il ne s’agit toujours ici que du choix de l’arme.

Quel que soit votre adversaire, je suis votre homme, s’agît-il de mon

propre frère... Je suis cadet.

--C’est avec mon ancien capitaine que je me bats, monsieur.

--Tudieu! la longue épée alors, la colichemarde pour ces distributeurs

d’arrêts forcés! Au diable tous les capitaines! On n’en saurait trop

mettre à la réforme; je sollicite un emploi. Il faut des vacances. Vous

êtes Berchiny, mon gentilhomme. J’aimerais assez ce régiment-là; le

costume est galant. Voulez-vous vous essayer la main, très-cher? j’ai un

joli coup d’arrêt en dessus à vous indiquer, il est vif et peu connu.

--Nous sommes pressés, monsieur.

--Oui? Voici votre épée. En route!

On fit avancer un fiacre; ils y montèrent et se dirigèrent vers l’Étoile

de Satory.

Chemin faisant:

--Eh! dites donc, camarade, à propos, j’oubliais... J’ai un ami qui est

Berchiny aussi... un grand ami, le vicomte d’Arsac... Un instant;

celui-là, je n’en dois pas hériter; au contraire, je n’en jouis qu’en

viager. Il me paye à dîner et je lui gagne son argent au lansquenet! Ce

n’est pas avec lui que vous vous battez, n’est-ce pas?

--Je suis confus, chevalier, de n’avoir pas débuté par vous dire le nom

de mon adversaire, je le devais...

--Mais non!

--Il ne fait même plus partie du régiment de Berchiny...

--Tant pis! Mais qu’importe!

--C’est le capitaine de Pardaillan.

--Pardaillan! s’écria d’Annezay, Pardaillan qui a refusé de m’admettre

dans le régiment en œuf qu’il est en train de couver! Ah! le rufien! Je

suis désolé de ne pas vous avoir appris mon coup d’arrêt en dessus.

J’aurais été ravi d’en voir l’essai sur la peau de ce drôle qui m’a mis

à l’écart; oui, et malgré la recommandation du duc de Soubise,

soi-disant parce que je suis joueur, ivrogne, bretteur, toutes choses,

du reste, parfaitement vraies, mais qui ne le regardent en rien, il me

semble. Il paraît que c’est de vestales qu’il va composer son régiment

de cavalerie. Des vestales qu’il recrute d’abord pour le Parc aux Cerfs!

Comme ça lui va, au Pardaillan, de parler de mœurs!

--Pourquoi non? Quelle que soit la gravité des reproches que j’aie à lui

faire, c’est un homme d’honneur, répondit Charles Doisy, qui commençait

à prendre son témoin en dégoût, et qui, déjà touchant à la vengeance, ne

s’y sentait peut-être plus poussé par la même ardeur.

--Un homme d’honneur! Turlututu! A d’autres, mon gentilhomme! Vous

arrivez de loin, à ce qu’il me paraît.

Puis, partant d’un éclat de rire:

--Il est vrai qu’en fait d’honneur, le capitaine doit en avoir,

puisqu’il en vend.

--Plaît-il?

--Oui, mon très-cher, il vend le sien et celui des autres... celui des

jeunes filles surtout. Ah! le vilain métier! Il vaut mieux vendre que

prendre, dit le proverbe. Ici, le proverbe a menti.

Et il se mit à chanter ce noël tout nouveau alors:

On vend de la tiretaine,

De la soie et du velours;

On vend les plac’s par douzaine;

On vend même de l’amour.

Eh! le beau mal, par ma foi!

C’est pour les plaisirs du roi!

Doisy regarda le chanteur.

--Que voulez-vous faire entendre par là? lui dit-il.

--Vous ne comprenez pas encore? Décidément, vous revenez de très-loin.

--Je reviens de l’armée.

--C’est donc cela!

--Mais quel rapport peut-il y avoir entre M. de Pardaillan et...

--Quel rapport? Écoutez le second couplet.

Et il reprit:

De vingt tendrons mis en vente

Le roi seul est l’acheteur;

Pompadour est la marchande,

Pardaillan le fournisseur.

Changez de nom, Pardaillan,

Car vous voilà _Paillardant_.

--C’est là une étrange calomnie! dit Charles. Le capitaine a pu être

pour moi injuste et cruel; mais une faute, une erreur peut-être,

n’entache pas toute une vie. Comment admettre chez lui des vices pareils

à ceux que vous lui supposez? il vient à peine de quitter son régiment

où il était estimé... et...

--Mais vous n’avez donc pas entendu mon second couplet? Je vais le

recommencer...

--Moi, je vous répète, monsieur, que je ne puis le croire.

--Allons, bon! au lieu de se battre avec lui, il va se battre pour lui,

et avec moi!

--Eh! monsieur!...

--A vos souhaits, jeune homme. Je ne refuse pas de faire plus ample

connaissance avec vous, mais n’embrouillons rien, je vous prie. Si nous

nous battons, et que je sois tué, vous n’aurez plus de témoin; puis,

entre nous, si c’est à moi que vous avez d’abord affaire, je vous

prêterai une autre épée, plus courtoise. Je ne me soucie pas de me

trouver en regard de ma colichemarde.

--Assez sur ce sujet, et trêve de railleries, je vous prie! répliqua

Doisy d’un ton brusque, et en se rencognant dans le fond du fiacre,

comme décidé à terminer là l’entretien.

--Non pas! dit le chevalier en se récriant; car d’un autre côté, si vous

vous battez avec le Paillardant, il peut d’un coup de broche vous

envoyer dans l’autre monde, ce qui serait très-désagréable pour moi.

--Comment, pour vous?

--Sans doute! Je ne veux pas que vous mouriez dans l’impénitence finale

et en regardant le fils de mon père comme un conteur de bourdes. Je

tiens à vous prouver ce que vingt autres pourraient vous attester avec

moi au besoin, c’est-à-dire que, à la Saint-Louis dernière, pour ne pas

remonter à plus de trois jours, le capitaine, en pleine galerie du

château, a présenté publiquement, à la marquise, une jeune provinciale,

une fille sauvage de la forêt de Compiègne, laquelle le roi avait déjà

remarquée dans une de ses chasses; que ledit Pardaillan, ami du père,

après avoir eu l’art de l’attirer chez lui avec sa fille, a grisé le

bonhomme, pour arriver plus facilement à ses fins; que la marquise, qui

aime mieux avoir vingt rivales sans importance qu’une seule capable de

l’inquiéter, ayant trouvé la petite fort jolie, mais d’apparence peu

redoutable, a voulu elle-même la présenter au roi, comme bouquet de

fête; qu’en effet, elle lui a, dès le lendemain de grand matin, facilité

une entrevue avec Sa Majesté; enfin, que le capitaine a accompagné

lui-même jusque dans le boudoir de la marquise la jolie victime, qui en

est sortie pâle, défaite, les yeux rouges, et portant au doigt un

brillant de la valeur de plus de trois mille écus! Ce que j’avance là,

ventre de biche! j’en suis sûr! moi-même je m’étais mis sur la piste de

la poulette, qui n’avait pas l’abord difficile, ma foi; j’ai failli

imprudemment chasser sur les réserves du roi; j’étais dans la grande

galerie lors de la première présentation; lors de la seconde, je me

trouvais de même dans l’antichambre de la marquise; le vicomte de

Charlieu, le colonel de Bar y étaient avec moi. Ce sont eux qui ont fait

le noël en question; bref, ce que j’ai dit, je l’ai vu, _de visu, testis

oculatus_! Savez-vous le latin, camarade?

--Et le nom de cette jeune fille, le nom de son père, monsieur? demanda

Charles d’une voix altérée et tremblante.

--Elle me l’a dit elle-même; Jean-Pierre, je crois.

--Dampierre?

--C’est ça! un lieutenant des chasses.

--Adèle? s’écria le jeune homme avec déchirement.

--Ah! il vous faut jusqu’au nom de baptême? Mais qu’avez-vous donc,

l’ami? demanda d’Annezay, s’interrompant en voyant l’altération subite

qu’avait éprouvée la figure de son compagnon.

--J’ai... j’ai..., répondit celui-ci en balbutiant, que je ne puis

croire encore...

Ébranlé par l’air de conviction du chevalier, mais ne pouvant

s’expliquer le séjour de mademoiselle Dampierre à Versailles, son

introduction chez la marquise; au souvenir de tant d’innocence se

débattant encore dans ses propres incertitudes, il allait ajouter: «Vous

avez rêvé ou vous avez menti!» lorsque le fiacre s’arrêta à l’Étoile de

Satory.

Le capitaine et son témoin étaient déjà sur le terrain.

Les préliminaires du duel ne furent pas longs; les deux adversaires ne

s’adressèrent point un mot, et les témoins n’eurent qu’à choisir la

place et à tirer au sort l’avantage de la position.

Après une lutte de quelques minutes, Charles Doisy fut atteint à

l’épaule, là même où était en train de se cicatriser sa blessure récente

du combat d’Hamelen.

--Botte de pied ferme, en _flanconade_... petit jeu! murmura d’Annezay.

Quoique la blessure fût sans gravité aucune, M. de Blangy, le témoin du

capitaine, s’interposa alors entre les combattants, et s’adressant au

jeune homme:

--Croyez-vous votre honneur satisfait, monsieur? lui dit-il.

--Oui, dit Charles, si M. de Pardaillan consent à répondre avec

franchise et loyauté à quelques-unes de mes questions.

Se tournant alors vers celui-ci:

--Est-il vrai, monsieur, que mademoiselle Dampierre soit venue

dernièrement à Versailles?

--Elle y était encore hier, répondit le capitaine.

--Est-il vrai qu’elle ait logé chez vous?

--Avec son père, oui.

--Est-il vrai que, sous votre seule protection, elle ait été conduite

chez madame la marquise de Pompadour?

Le capitaine fronça le sourcil, hésita à répondre, puis enfin:

--Ceci demanderait une explication que je ne puis donner en ce moment,

dit-il.

--Mais... vous ne niez pas le fait?

--Non.

--En garde! misérable! cria Charles en se ruant sur lui.

Au bout de quelques instants, M. de Pardaillan reçut l’épée de son

adversaire en pleine poitrine.

--Joli coupé dégagé, en tierce! dit d’Annezay, qui semblait assister là

comme le prévôt dans une salle d’armes, simplement pour juger les coups.

Cependant, lorsqu’il vit le capitaine rouler des yeux hagards,

chanceler, puis tomber à la renverse, en rendant le sang par la bouche,

il se précipita vers lui avec les autres pour lui prêter assistance.

Tout secours était inutile; il avait été frappé au cœur.

Charles allait s’éloigner, lorsque M. de Blangy s’avança vers lui:

--Monsieur, lui dit-il en plaçant une main sur sa poitrine, pour essayer

de maîtriser sa violente émotion, dans la prévision de ce qui pouvait,

de ce qui devait arriver, mon ami (et il jeta un regard douloureux vers

le cadavre), mon généreux ami, reprit-il, m’a chargé de vous faire

observer que, quoique nommé lieutenant de cavalerie, n’ayant pas encore

reçu votre brevet signé du roi, vous avez contrevenu aux lois

disciplinaires, qui ne vous reconnaissent pas encore le grade

d’officier. Il m’a fait promettre, monsieur, que je vous engagerais à

songer à votre sûreté, que je vous y aiderais même, si vous pensiez

avoir besoin de mes services.

--Ah! ventre de biche! fit d’Annezay, j’aurais dû deviner ça! Un

lieutenant en costume de maréchal des logis! Mais, bast! venez chez moi,

camarade; vous n’y serez relancé que par mes créanciers.

Il fit monter dans le fiacre le malheureux vainqueur, qui semblait

n’avoir plus la conscience de lui-même.

Écrasé par les événements de ce jour, Doisy, en rentrant dans le

logement de d’Annezay, tomba sur une chaise, tandis que celui-ci criait

à travers les escaliers:

--Garçon! un second bol de punch; c’est le camarade qui paye!

L'esclave du pacha, suivi de Histoire de ma grand'tante · 第 11 / 13 题