IV

L’exclamation de madame de Pompadour était pour le capitaine une

occasion qui se présentait de se rapprocher d’elle. Il le tentait,

lorsqu’il se sentit arrêté dans son élan.

Adèle venait de le rejoindre.

En compagnie de la naïve jeune fille, le moyen de retourner vers la

favorite? Il n’y songeait plus et se disposait à s’éloigner, ajournant

encore ses espérances au lendemain, quand le cercle des courtisans,

faisant un mouvement de recul, tourbillonna de son côté. Il entendit

prononcer son nom, et vit aussitôt madame de Pompadour, qui venait de

faire subitement volte-face, lui adresser un geste en l’interpellant:

--Eh bien! M. de Pardaillan, lui disait-elle, qu’êtes-vous devenu?

N’avons-nous pas à causer encore?

On s’écarta d’eux aussitôt, on leur fit place, tout en s’étonnant de

voir la royale tutrice, la gouvernante maîtresse, porter l’esprit des

affaires jusque dans des réunions de fête.

Adèle, le capitaine et la marquise formèrent un centre autour duquel le

reste gravita respectueusement à distance.

Celle-ci reprit alors:

--Je me rappelle parfaitement ce dont il s’agit, monsieur: ne vous ai-je

pas même à ce sujet accordé une audience? C’est pour les cadres d’un

nouveau régiment de cavalerie que le roi vous a chargé de former,

n’est-il pas vrai?

Et tandis qu’elle parlait, et tandis que le pauvre capitaine, fort

embarrassé de sa position entre ces deux femmes si dissemblables,

tentait de faire mieux comprendre le vrai motif de ses incessantes

sollicitations, la marquise, sans lui prêter plus d’attention

qu’auparavant, tenait ses yeux fixement arrachés sur la jeune fille,

palpitante sous son regard; et, à plusieurs reprises, elle murmurait

avec un accent plein d’émotion:

--Mon Dieu! mon Dieu!

Le capitaine, étonné du vif intérêt qu’elle semblait prendre à ses

explications, commençait à s’embrouiller dans ses phrases, lorsque

l’interrompant:

--C’est bien, c’est bien, monsieur, lui dit-elle; faites-moi une note

sur tout cela.

Et désignant Adèle:

--Cette enfant me l’apportera demain à mon lever.

Adèle et le capitaine firent un soubresaut.

--Je le désire; je veux la voir encore, reprit la marquise. Vous

l’accompagnerez si bon vous semble, M. de Pardaillan. Adieu, ma

mignonne.

Un seul mot prononcé à l’une des portes de la grande galerie de

Versailles venait d’imprimer une nouvelle secousse à la foule.

On avait annoncé Le roi!

La marquise se hâta d’aller au-devant de Louis XV.

--Eh bien, était-ce beau? demanda le lieutenant des chasses, quand sa

fille et son ami rentrèrent au logis.

--Superbe! répondit le capitaine en se jetant sur un siége, d’un air de

mauvaise humeur.

Et il raconta ce qui s’était passé relativement à la marquise.

--Tu vois, ajouta-t-il d’un ton ironique, qu’il ne tient plus qu’à nous

d’obtenir, dès demain, la nomination de notre jeune homme.

--C’est fait alors, dit Dampierre.

--C’est plus loin de se faire que jamais, répliqua l’autre. N’as-tu donc

pas entendu que la marquise veut revoir ta fille? que c’est ta fille

qui, cette fois, doit présenter le placet?

--Mais je ne refuse pas! interrompit Adèle, quoique certainement on soit

bien mal à son aise au milieu de tout ce beau monde-là.

--Votre bon vouloir ne suffit pas, mon enfant, dit Pardaillan; votre

père refuse pour vous.

--Moi, pas du tout! exclama à son tour Dampierre, que le vin de

Roussillon dominait encore et rendait plus accommodant. Ça sera drôle,

ma fille ira voir madame de Pompadour, tandis que j’irai faire ma visite

au roi!... Pourvu que le roi n’ait pas entendu parler de la figure que

j’avais sur ce cheval de bois... il serait capable de me rire au nez...

Bah!

Le capitaine le regarda fixement, et se tournant vers la jeune fille:

--Savez-vous, Adèle, ce que c’est que madame de Pompadour?

--Dame!... c’est une marquise.

--C’est... c’est une vilaine femme!

--Tu n’es plus connaisseur, mon vieux, dit Dampierre. Jolie femme! jolie

femme! au contraire.

Et il se mit à rire aux éclats.

Le capitaine haussa les épaules, et s’adressant de nouveau à la jeune

fille:

--Il faut que vous compreniez bien, mon enfant, l’importance de cette

visite qu’on attend de vous. La marquise... n’est pas une femme comme

une autre; la marquise n’est une grande dame que par contrebande, que...

comment vous dirai-je?... C’est la maîtresse du roi, enfin!

--Ah! fit Adèle d’un air indécis.

Puis, après un moment de silence:

--Je ne comprends pas bien, dit-elle. Est-ce que le roi a encore des

maîtresses, à son âge?

--Mais à quarante-sept ans on n’est pas...

--Elle croit qu’il s’agit d’une maîtresse de clavecin! cria Dampierre en

riant plus fort: vous avez bien fait de revenir; vous m’amusez; je

m’ennuyais tout seul.

--Non, mon enfant, reprit Pardaillan avec gravité; ce n’est pas une

maîtresse de clavecin, c’est... c’est... l’_amoureuse_ du roi! et le roi

est marié, et elle aussi! Comprenez-vous maintenant?

La pauvre villageoise baissa les yeux et sa rougeur répondit pour elle.

Cependant relevant bientôt le front d’un air mutiné:

--Si c’est une méchante femme, comme vous le dites, pourquoi courez-vous

donc toujours après elle?

--Bien répondu!

Et Dampierre se roula sur son fauteuil.

--Permettez, mon enfant, dit le capitaine. Distinguons: moi, je ne suis

pas une jeune fille.

--Je le sais bien.

--Parbleu!... Vous m’amusez de plus en plus!... Oh! que vous avez donc

bien fait de revenir!

--Je vais à elle, comme tout le monde, pour les affaires de l’État,

puisque c’est elle qui gouverne! J’y vais, non pour moi, mais pour un

autre, et, puisque vous avez entendu ma confidence à votre père, je puis

le répéter; j’y vais pour lui faire réparer une injustice, dont elle est

la cause première.

Adèle sembla réfléchir, puis, d’un ton de résolution:

--Eh bien! c’est pour cela aussi que j’irai! Refuserez-vous de

m’associer à votre bonne action?

--Elle a raison, dit le père en s’attendrissant tout à coup. Bien,

pauvrette! C’est très-touchant, ce qu’elle dit là. Viens m’embrasser. Il

ne s’agit pas ici de faire la bégueule, mais d’être utile à ce brave

garçon qui lui a fait son portrait, et pour rien!... Ce sera le payement

de sa peinture. Au bout du compte, la marquise ne la mangera pas!... Oh!

si c’était le roi... Un instant, sire; de ce côté, nous ne voulons pas

diriger vos chasses, et encore moins fournir le gibier. D’ailleurs, ne

seras-tu pas là, Pardaillan?

--Sans doute! mon père a raison; que puis-je craindre? Notre voyage à

Versailles aura du moins été utile à... quelqu’un.

--A la bonne heure! dit le capitaine. Moi, j’avais cru devoir vous

avertir; mais si tous deux vous êtes d’accord, je ne demande pas mieux.

Vive le roi! mon maréchal des logis sera officier! A demain donc, mon

enfant.

Le lendemain, vêtue de blanc comme une première communiante, Adèle fut

conduite vers la partie du château où se trouvaient les appartements de

la favorite.

A chaque salon qu’elle traversait, elle était forcée de s’arrêter, tant

elle se sentait défaillante. Durant une longue nuit sans sommeil, elle

avait réfléchi aux paroles de M. de Pardaillan. Un instinct d’amour lui

en avait fait comprendre la portée. Que pouvait-elle avoir à démêler

avec une femme pareille? Cette femme, pourquoi, la veille, l’avait-elle

regardée avec tant d’attention? Pourquoi avait-elle voulu la revoir

encore? Elle ne trouvait de réponse à aucune de ces questions; et le

mystère qui environnait cette visite la lui rendait encore plus

redoutable.

Son amour pour Charles Doisy fut plus fort que le reste. Il fallait

qu’il fût officier. Pour lui, comme pour elle, s’armant de courage, elle

parvint à vaincre sa timidité native, et à maîtriser les révoltes de sa

pudeur.

Quand le capitaine et sa jeune amie furent introduits auprès de la

toute-puissante marquise, celle-ci était à sa toilette.

Une de ses femmes, après avoir lavé ses cheveux dans de l’eau parfumée,

les couvrait de poudre à la maréchale; une autre étalait sur les meubles

des robes de soie, de dentelle ou de brocart, pour qu’elle eût à

choisir; une troisième essayait la coiffure du jour sur une tête à

poupée, pour qu’elle pût juger de l’effet, et l’ornementait de fleurs ou

de plumes, selon que le coup d’œil de sa maîtresse approuvait ou

rejetait.

A gauche de la toilette se tenait assis un beau jeune ecclésiastique, en

manteau court, en bas violets, portant un rabat en point de Venise, et

des joyaux à chacun de ses doigts. C’était un évêque, récemment nommé.

Il tenait à la main une petite pelote de velours, toute couverte

d’épingles d’or, et la présentait alternativement, soit à la dame, soit

à la suivante.

Vers la droite, on voyait, debout, un homme à la haute prestance, décoré

de plusieurs ordres et portant en sautoir, par-dessus sa veste richement

brodée, le large cordon du Saint-Esprit. C’était le ministre de la

guerre qui venait consulter et prendre des ordres.

La marquise, tout en se mirant, tout en s’épinglant, tout en jetant des

regards négatifs ou approbatifs vers la tête à poupée ou vers les robes

accumulées devant elle, échangeait avec l’évêque et le ministre des

paroles tour à tour graves ou enjouées, quand les noms de mademoiselle

Dampierre et du capitaine de Pardaillan lui furent articulés bas à

l’oreille; elle tressaillit, se leva, et d’un geste, fit signe à

l’évêque et au ministre de s’éloigner.

Ceux-ci, après un salut profond, se retirèrent dans un petit salon

attenant au cabinet de la marquise, et là ils attendirent qu’il lui plût

de les rappeler.

A peine avaient-ils disparu que madame de Pompadour, se retournant

brusquement, s’élança vers Adèle, la prit dans ses bras, la baisa au

front, et la contemplant dans une sorte d’extase douloureuse: Ma fille!

s’écria-t-elle.

A cette exclamation, dont elle ne peut comprendre le sens, la pauvre

enfant, déjà jetée hors d’elle-même par toutes ses émotions précédentes,

subitement atteinte d’une de ces faiblesses nerveuses auxquelles elle

est sujette, s’évanouit entre les bras qui sont ouverts pour elle.

Les femmes s’empressent; le capitaine, désespéré et qui la croit déjà

morte, aide à la déposer sur un sofa, pousse des soupirs haletants,

frappe du pied, laisse même échapper quelques jurons, se souvenant à

peine du lieu où il est, et ne cesse de lui prodiguer ses soins que

lorsqu’il s’agit de couper les lacets de son corsage.

Il se retire alors discrètement, sans cesser toutefois de maugréer entre

ses dents, dans un coin de l’appartement, bouleversé par ce qu’il vient

de voir et d’entendre, et ne sachant plus ni ce qu’il doit penser ni

pourquoi il est venu.

Presque inanimée, la jeune fille était étendue sur le sofa; ses yeux

restaient fermés; ses cheveux, déroulés, retombaient en désordre sur sa

poitrine, pâle comme son front.

--Oh! laissez-la un instant ainsi, supplia la marquise; c’est ainsi que

pour la dernière fois j’ai vu mon Alexandrine, à qui elle ressemble

tant!

Et elle éclata en sanglots.

Par son ordre, on va chercher une couronne de roses blanches,

précieusement déposée dans un coffre de deuil, dans un coffre qui

renferme les seules choses qui lui restent de sa fille: de blonds

cheveux, des fleurs fanées, un mouchoir trempé de ses larmes et teint de

son sang.

Madame de Pompadour n’était plus la belle et omnipotente favorite;

alors, c’était une pauvre femme à qui il n’était permis d’être mère

qu’en cachette; une femme qui, à force d’adresse, de beauté et

d’ambition, avait fait son esclave d’un roi; mais à cet esclave, elle

devait des sourires et de la belle humeur. Devant lui, comme devant les

autres, il lui fallait cacher ses larmes, étouffer ses douleurs,

contenir ses élans de maternité. Ne devait-elle pas rester belle pour

plaire au maître? Ne devait-elle pas plaire au maître pour gouverner

l’État? Pourquoi aurait-elle pleuré sa fille? Ce n’était point celle de

Louis XV; c’était celle de M. d’Étioles... Qu’importait au roi!

Quand on eut déposé entre ses mains la couronne de roses, elle la plaça

sur la tête d’Adèle, comme, quelques semaines auparavant, elle l’avait

placée sur la tête de son Alexandrine.

Ç’avait été une volonté de la mourante.

Elle se reprit alors à contempler de nouveau cette étrangère, qui lui

rappelait de si doux et de si poignants souvenirs. Ses larmes coulèrent

avec plus d’abondance, et, par cet élan sympathique qui rapproche toutes

les conditions devant une pensée de mort, ses femmes s’agenouillèrent et

pleurèrent avec elle.

Adèle revenait à la vie; ses sens commençaient à sortir de leur

anéantissement passager, et un seul bruit, celui des sanglots, venait

frapper son oreille. Les idées pleines de confusion encore, elle ouvrit

les yeux. Des femmes inconnues étaient là, à genoux, se lamentant. Elle

essaya de se lever et retomba aussitôt en poussant un cri.

Elle venait de voir dans une glace une jeune fille, le teint livide,

avec une couronne et des vêtements blancs comme un linceul. Cette jeune

fille avait ses traits; était-ce donc son spectre qui venait de lui

apparaître?

Et elle entendait autour d’elle des voix gémir et répéter: Pauvre

enfant!--Pauvre enfant!--Mourir si jeune!--Si belle!--Pourquoi

l’avez-vous rappelée à vous, mon Dieu!

Adèle referma les yeux, et de ses paupières deux larmes jaillirent.

Elle se pleurait elle-même.

Revenue tout à fait de son évanouissement, rendue au sentiment de sa

position réelle, elle ne put cependant se défendre d’une terreur

secrète, en songeant à son fantôme qu’elle avait vu.

C’était une des idées superstitieuses le plus généralement accréditées

alors, que celle-là qui établissait que quelques jours avant de mourir

de mort violente ou inattendue, votre propre image vous apparaissait,

pâle, désolée, comme un messager fatal envoyé de l’autre monde.

La marquise prodigua de nouveau ses caresses à Adèle; elle l’interrogea

avec bonté sur sa famille, sur son pays, sur ses espérances de fortune.

Adèle ne put articuler un mot. Ce fut le capitaine qui se chargea de

répondre pour elle.

Au moment de la quitter, madame de Pompadour lui glissa au doigt une

bague d’un grand prix. La jeune fille s’en aperçut à peine, et le

remercîment n’arriva que jusqu’au bord de ses lèvres.

Perdant la mémoire du puissant motif qui lui avait fait risquer son

aventureuse démarche, elle saluait pour prendre congé, quand M. de

Pardaillan, entravant sa sortie, se hâta de lui dire:

--Et le placet?

A ce mot, Adèle recouvre tout à la fois la mémoire et la parole:

--Oui!... ah! de grâce, madame, s’écrie-t-elle, soyez bonne pour lui! Il

l’a si bien mérité!... D’ailleurs, il vous a sauvé la vie, peut-être,

car c’est lui, lui seul, madame, qui a retenu le cheval!...

--De qui et de quoi s’agit-il donc? demanda la marquise en souriant de

cette animation subite, dont elle n’eut pas de peine à démêler la cause

première.

Le capitaine expliqua tout et présenta la note.

Après l’avoir parcourue:

--Notre intéressant libérateur n’aura pas perdu pour attendre, dit la

marquise de l’air le plus gracieux.

Elle sonna et fit mander le ministre de la guerre, qui se trouvait

justement sous sa main.

--M. de Paulmy, lui dit-elle, vous devez avoir quelque lieutenance de

cavalerie à votre disposition?

--Et à la vôtre, madame, répondit le galant ministre en s’inclinant.

--Eh bien! donc, faites droit à ce placet, et sur-le-champ. Nous vous en

saurons gré, notre cousin.

Dampierre et sa fille retournèrent bientôt à Béthizy, enchantés de la

façon dont avait tourné la visite à madame de Pompadour.

Depuis deux jours, ils étaient de retour de leur voyage à Versailles,

lorsque Martine Brulard, qui depuis longtemps n’avait pas mis les pieds

au château de la Douye, y arriva.

Martine avait des chagrins; ses yeux rouges et son air effaré le

disaient assez.

Dès qu’elle se trouva seule avec Adèle, elle éclata.

Son père venait d’apprendre par un des hussards de Berchiny que Charles

Doisy, après s’être signalé au combat de Hamelen, y avait reçu une

blessure grave... mortelle sans doute.

A ce coup de foudre inattendu, à cette nouvelle qui menaçait de

renverser toutes ses espérances de bonheur, Adèle poussa un cri et se

jeta dans les bras de Martine en fondant en larmes.

Martine, qui était venue chercher des consolations et peut-être faire

montre de sa douleur, se trouva vivement blessée en voyant mademoiselle

Dampierre plus affectée qu’elle-même, et elle la quitta, persuadée que

plus que jamais elle avait en elle une rivale et non plus une amie.

Adèle, de jour en jour, devenait plus triste et plus abattue; elle

passait des heures entières devant son portrait, peint par Charles

Doisy.

Un matin, le lieutenant des chasses reçut une lettre cachetée de noir.

Il déjeunait en tête-à-tête avec sa fille lorsque cette lettre lui fut

remise par Mariotte.

Dès qu’Adèle vit le cachet de deuil, sa pensée se reporta naturellement

vers Charles Doisy, mortellement blessé au combat de Hamelen, au dire de

Martine; faisant un effort pour vaincre la violence de ses émotions,

elle se disposait à interroger son père; mais en voyant l’agitation

subite, la stupéfaction douloureuse qui venait de s’emparer de celui-ci

au milieu de sa lecture, son cœur se comprima et les paroles expirèrent

glacées sur ses lèvres...

--Qu’est-ce donc? de quoi s’agit-il? murmura-t-elle enfin; mais d’une

voix si faible, tellement éteinte, que M. Dampierre devina

l’interrogation plutôt au regard qu’à la voix.

--Rien... ce n’est rien, dit-il en se levant de table brusquement et en

laissant là son repas à peine commencé.

Chez un homme tel que lui, parfait appréciateur des plaisirs sensuels,

et dont les petits événements malencontreux de la vie n’avaient jamais

eu le pouvoir de troubler le robuste appétit, cette fuite de table, ce

mouvement d’abnégation eût suffi seul pour annoncer un grand malheur.

--C’est un ordre... oui, reprit-il d’un ton grave et solennel, qui

n’était guère dans ses habitudes, un ordre!... auquel je dois obéir, et

sur-le-champ.

Il appela son valet, lui ordonna de seller son cheval, et lui adressa

diverses recommandations qui devaient suffisamment faire pressentir

qu’il ne rentrerait pas de quelques jours.

Adèle resta muette, le regarda avec des yeux effarés; mais elle ne lui

fit point une seule objection.

Tandis qu’il était monté à sa chambre, pour quelques préparatifs

indispensables, Adèle résolut de l’y rejoindre. Arrivée devant la porte,

elle n’osa entrer; elle ne le put pas. De même que ses lèvres étaient

restées muettes, ses jambes demeuraient immobiles. Qu’allait-elle dire à

son père? L’interroger sur le sort de Charles?

Elle eut peur de la réponse qu’il pouvait lui faire. Elle eut peur du

coup qu’elle pouvait recevoir!

Et comme elle se tenait là, indécise, perplexe, mais ne pouvant

cependant supporter ce doute qui la torturait, elle entendit son père

marcher à grands pas en poussant de longs soupirs, et le mot, mort!

mort! articulé avec un profond accent de douleur, vint frapper son

oreille.

--Qui donc est mort? s’écria-t-elle en se précipitant dans la chambre et

en recouvrant tout à la fois le mouvement et la parole: M. Charles?...

La main de M. Dampierre descendit rapidement sur la bouche d’Adèle.

--Que ce nom ne soit plus prononcé entre nous, pauvrette, lui dit-il.

Oublions-le; si, comme moi, tu te ressentais quelque amitié pour lui,

efface-la de ta mémoire; qu’il n’en soit plus question! Entends-tu?

Jamais! jamais!

Il prit sa fille entre ses bras, lui baisa les yeux, la recommanda aux

soins de Mariotte, monta à cheval et partit.

Maintenant, par une de ces bizarreries si fréquentes au milieu de nos

douleurs, car nos douleurs comme nos joies sont capricieuses et

fantasques, Adèle cherche à rentrer dans son doute. Un cachet noir

apposé sur une lettre a suffi pour lui faire croire à la mort de

Charles, et quand le cri échappé à son père, cette phrase sur Doisy, qui

ne peut avoir pour elle qu’un sens positif, quand tout enfin a semblé

concourir à justifier ses pressentiments, à la confirmer dans sa

croyance, cette croyance, elle la repousse.

A son âge, on voit l’espérance pénétrer jusque dans la tombe des morts.

--Lorsque j’ai rapporté à mon père le propos de Martine relativement à

la blessure de Charles, se dit-elle, à peine s’il a paru y prêter

attention. Pourquoi se serait-il ainsi troublé aujourd’hui devant un

résultat qu’il devait prévoir? Puis, en quoi cela pouvait-il l’obliger à

s’éloigner d’ici, et pour plusieurs jours? Cependant il m’a dit de

l’oublier... «Mort! mort!» s’est-il écrié. Qui donc est mort, si ce

n’est lui? Oh! la lettre, cette lettre seule pourrait me dire toute la

vérité!

Cette lettre, elle la cherche, pensant que, dans sa précipitation, son

père a peut-être négligé de la garder et de l’emporter avec lui; mais

elle ne la trouve pas.

Elle songe alors à Mariotte; peut-être aussi son père, au moment du

départ, quand il est descendu seul de sa chambre, n’a-t-il pas craint de

s’expliquer devant sa vieille servante. Alors elle interroge la Picarde,

laissant éclater devant elle ses craintes et même sa douleur.

--Écoutez, not’ demoiselle, lui dit Mariotte, faut pas ainsi

s’entretenir en grand’crémeur sans raison ni bon sens. Si ce garçon est

guari de sa navrure, n’y a plus de danger; alors, tenez-vous coie; s’il

est défunt, n’y a plus de remède; à quoi bon larmoyer? Ne devons-nous

mie chacun itou en faire autant? Vous duit-il tout savoir au certain,

pour vous désoler tout de suite et vous consoler plus vite? A la bonne

heure! on peut amoyenner la chose. Cil qui peut vous en dire long n’est

pas loin; c’est père Hubert, le rouisseur: il est appert en art magique,

le vieux madré! vez-le.

Adèle refuse d’arriver à la certitude avec l’aide du sorcier.

Puisant momentanément des forces dans l’excès même de son désespoir,

elle se rend d’elle-même, à pied, à la ferme des Brulard; elle court

risque d’y rencontrer le Vieux Rouisseur, sans doute, mais ce n’est pas

lui qu’elle y va chercher; c’est Martine, et ce fut Martine seule

qu’elle y trouva.

V

La fille du meunier chantait alors à tue-tête, de l’air le plus joyeux

du monde.

La voix d’Orphée, malgré tout ce qu’on en raconte, ne manifesta jamais

sa puissance d’une façon plus merveilleuse que ne le fit en ce moment la

voix fausse et discordante de Martine; jamais les symphonies d’Haydn ou

de Beethoven, les accords les plus enivrants de Mozart, d’Auber et de

Rossini, ne retentirent aux oreilles d’un mélomane fanatique avec autant

de charme qu’Adèle en trouva au vieil air, si impitoyablement écorché

alors par la fille Brulard; Byron et Lamartine, dans leurs plus grands

jours d’inspiration et de lyrisme, n’ont jamais laissé tomber des

strophes d’un plus formidable effet que celui produit par ces vers si

simples:

On vend de la tiretaine,

De la soie et du velours, etc.

Le reste à l’avenant.

Adèle, palpitante, s’était arrêtée sur le seuil de la chambre occupée

par Martine, comme le matin de ce même jour elle s’était tenue anxieuse,

indécise, bouleversée par de rudes angoisses, à cette porte qui la

séparait de son père et de la missive au cachet noir; mais combien son

émotion est différente maintenant! L’oreille tendue, les mains jointes,

les yeux au ciel, elle écoute dans une sorte de ravissement extatique ce

chant trivial, comme elle eût écouté les cantiques des anges ou la voix

du Christ au tombeau de Lazare, et en l’écoutant elle se sent renaître;

le sang lui remonte aux joues, au front et lui bat au cœur par flots

plus doux et plus réguliers; son regard se ranime sous une expression

radieuse d’espoir et même de bonheur.

Pour Adèle, la voix de Martine vient de ressusciter un mort.

Se précipitant dans la chambre:

--Il est donc sauvé! s’écrie-t-elle.

--Ah! vous m’avez fait peur! dit, avec un soubresaut, Martine, qui ne

s’attendait pas à cette visite. Qui donc est sauvé?

--Mais lui!

--Qui, lui?

--M. Doisy!

--M. Doisy? hein?... plaît-il?... pourquoi sauvé? reprit la fille du

meunier, dans un trouble évident.

--Il n’est pas mort, du moins, poursuivit Adèle.

--Mort, lui?... qui donc a pu vous dire...

--Mais vous-même, d’abord;... oui, vous, Martine; ne m’avez-vous pas

parlé d’une blessure mortelle reçue par lui dans la ville d’Hamelen?

--Ah!... oui, oui... Pardon! c’est que je pensais à tout autre chose,

répondit l’autre en se remettant de son trouble momentané.

Et, d’un air plus calme, elle ajouta:

--Au fait, après ce qui lui est arrivé, il pourrait bien n’être plus de

ce monde... je l’ai même entendu dire, et, pour votre gouverne,

mam’zelle, vous ferez bien de le croire ainsi, voire même de le répéter

au besoin.

Adèle la regarda d’un air stupéfait, puis, tombant sur une chaise:

--Et vous chantiez, Martine!

--Pourquoi pas? Faut-il donc toujours être en pâmoison? Ça ne me va pas,

à moi. D’ailleurs, je suis contente aujourd’hui: je vais me marier. Oui,

mam’zelle, et bientôt je l’espère; mon père y consent; il ne s’agit plus

que de patienter un peu; car nous nous marions, nous autres!

ajouta-t-elle en se redressant de toute la hauteur de sa fausse vertu.

Depuis sa dernière visite au château de la Douye, la fille Brulard en

avait beaucoup appris sur le compte de mademoiselle Dampierre et sur son

séjour à Versailles. Aussi reprit-elle d’un ton d’arrogance et de

dédain:

--Vous ne m’aviez pas raconté, ma mie, à quelle occasion le roi vous

avait fait présent d’un diamant de si grand prix. Pourquoi donc ne me

l’avoir pas montré? Croyez-vous que j’en aurais été jalouse?... Oh! nous

autres, simples filles de la campagne, nous nous contentons de moins, ça

coûte trop cher.

--Comment, le roi! dit Adèle, frappée de stupeur; le roi! je ne l’ai

même pas vu.

--Je le souhaite pour vous, ma chère; mais alors, qui donc vous aurait

remis ce joyau?

--Mais... madame la marquise.

--Ah! la Pompadour? Au fait, reprit Martine avec une ironie grossière

qu’elle croyait devoir être piquante, on se convient, on se rapproche,

selon les goûts qu’on a. Vous voyez le beau monde, à ce qu’il paraît, à

présent? Je pourrai bien le voir un jour aussi; mais à d’autres

conditions... qui sait?... Mon mari peut devenir...

Elle se retint tout à coup et se prit à chanter comme si elle était

encore seule.

Le meunier Brulard survint, et, avec sa brutale franchise, il renchérit

encore sur les propos de sa fille.

--Retourne à ton rouet, près de ta mère; hors d’ici, Martine! il ne te

convient pas de causer plus longtemps avec les belles demoiselles de

château. Tiens-toi à ta place; chacun à la sienne!

Et se retournant vers la nouvelle venue, restée interdite devant ce

double accueil:

--Je ne vous prierai pas d’entrer chez ma femme, reprit-il; mais

j’espère avoir le plaisir, je ne dis pas l’honneur, de vous revoir,

quand j’irai porter mes redevances à votre digne homme de père.

Le meunier et sa fille s’éloignèrent; Adèle resta seule.

Raillée, insultée, chassée, sans avoir pu même appeler la plus faible

lueur sur le doute qui la tuait, elle sentit sa raison près de s’égarer

au milieu du chaos de ses pensées douloureuses. Certes, elle avait déjà

connu le malheur, puisqu’elle avait perdu sa mère; mais de tous les

étonnements pleins d’amertume que le mauvais destin pouvait encore lui

tenir en réserve, celui de se voir méprisée, méprisée moralement, était

le plus grand, le plus inattendu de tous. Elle n’ignorait pas combien de

formes différentes le malheur peut revêtir pour arriver à nous, mais

jamais elle n’eût soupçonné devoir le rencontrer sous celle du mépris.

A ses émotions, à ses tressaillements de pudeur, si un sentiment réel de

honte pénible s’était mêlé jamais, ç’avait été surtout dans cette

matinée où la rusée Martine l’avait réduite à se montrer aux yeux du

jeune soldat tout inondée de la bourbe des marais. Aujourd’hui, ce n’est

plus son vêtement d’emprunt, son tablier de grosse toile que la fille

Brulard éclabousse d’une fange impure, c’est sur l’enveloppe même de son

âme, sur sa robe virginale, sur son manteau de chasteté qu’elle jette à

pleines mains les immondices corrosives de la calomnie.

--Mon Dieu! si Charles n’a pas cessé de vivre, faut-il que ce bruit

fatal arrive jusqu’à lui? Doit-il donc, lui aussi, mépriser la pauvre

enfant qui n’eut dans sa vie qu’un instant d’audace et de résolution et

à son profit? Mais non, ma crainte est vaine; près de lui, on ne peut

rien contre moi, car Charles n’existe plus sans doute!

Et elle n’échappe ainsi à une douleur que pour tomber sous une douleur

plus grande.

Dans le désordre, dans l’agitation de son esprit, sa pensée se retourne

dans son cœur comme un glaive à deux tranchants.

S’il vivait cependant, s’il devait vivre encore assez pour entendre une

voix lui dire à l’oreille: Ton Adèle a cessé d’être une honnête fille;

tu voulais t’élever pour être digne d’elle, et elle était indigne de

toi! Ah! s’il vivait, ne fût-ce que pour quelques jours, eh bien! elle

se sentirait la force d’aller le rejoindre pour s’agenouiller devant son

lit de douleur et le consoler par sa justification. Quoique la calomnie

vole d’une aile rapide, elle arriverait à temps pour lui crier: Charles,

je suis innocente! Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour vous et en

restant digne de vous! J’en prends à témoin celui dont je n’ai que

secondé les vues généreuses, cet homme devenu pour vous un bienfaiteur,

un second père, votre ancien capitaine, l’ami de mon père, M. de

Pardaillan enfin, dont l’honneur vous répondra du mien! Cette démarche,

elle oserait la tenter! Elle l’oserait, car sous la double commotion

qu’elle vient de ressentir, elle aussi s’est transformée; une incroyable

énergie semble vouloir prendre la place de ses habitudes timides et

craintives. Oui, elle va rentrer au logis de son père, lui tout dire,

lui tout avouer; qu’il l’accompagne, et elle part!... Mais son père...

son père, c’est lui qui est parti... parti, en emportant cette lettre

fatale qui l’instruisait de la mort de Charles!

Sous le poids accablant de cette double et désolante pensée de mort et

de déshonneur, elle s’éloignait de l’habitation du meunier, marchant

devant elle au hasard, quand, arrivée sur les bords de la rivière

d’Autonne, elle aperçut un homme enfoncé dans l’eau à mi-corps.

Cet homme, elle le reconnut bientôt au dandinement de sa tête, à ses

cheveux vert pâle, distribués par touffes sur un front chauve, le tout

offrant assez fidèlement l’image de ces fins gazons de bois, décolorés à

l’arrière-saison, et qui, parfois, plaqués sur des pierres de forme

arrondie, semblent couvrir des têtes fossiles d’une chevelure végétale.

Distraite, effrayée même par cette rencontre inattendue, Adèle ne vit

pas une femme dont la jupe de futaine et le haut bonnet à la picarde

disparurent derrière une haie, aussitôt qu’elle se montra.

Le Vieux Rouisseur paraissait alors occupé à déplacer ses gerbes placées

au fond de son _routoir_[3].

[3] Les _routoirs_ sont ces flaques d’eau généralement produites par

les infiltrations des rivières, et dans lesquelles on met rouir le

chanvre.

Celui du père Hubert était séparé de l’Autonne seulement par le chemin

que suivait la jeune fille. Elle ne put donc éviter de passer près de

lui, mais elle le fit les yeux baissés, le visage tourné vers la

rivière, autant pour cacher son trouble qu’à cause de l’espèce de

terreur dont elle ne pouvait se défendre à l’aspect du vieillard.

Songeant cependant aux derniers conseils de Mariotte, elle ralentit sa

marche, sans l’interrompre toutefois.

Déjà, elle était au delà du routoir, lorsque s’aventurant à jeter un

regard furtif derrière elle, elle vit le sorcier, les bras croisés, la

tête ballante, qui la suivait de l’œil, d’un air d’intérêt et de

compassion.

Elle hésitait encore quand elle l’entendit murmurer des paroles

confuses, au milieu desquelles son nom seul ressortait distinct.

Revenant aussitôt sur ses pas:

--Vous m’avez appelée, père Hubert? dit-elle; pardon de ne vous avoir

pas vu d’abord.

--Oh! que vous m’aviez bien vu, mam’zelle! à preuve qu’ensuite vous avez

détourné la tête pour essayer de me dérober l’air de votre figure. Mais

avais-je besoin de vous voir de face pour deviner la réception qu’ils

vous ont faite, au moulin?

--Quoi! vous savez, père Hubert?...

--Beau mérite! je les connais si bien, que je les entends d’ici

jastoiser sur vous. Vous auriez évité ça, mam’zelle, si vous aviez suivi

de prime le conseil de vot’ servante.

--Quoi! vous savez aussi...

--Oh! je sais... je sais, reprit le bonhomme en lui jetant un regard en

dessous, qu’il y a ben des choses que vous ne savez pas et que vous

voudriez ben savoir; n’est-il pas vrai?

--Oui, oui; bien vrai! s’écria la jeune fille.

--Pourquoi n’êtes-vous pas venue plus tôt? Vous n’avez donc plus

confiance dans le Vieux Rouisseur?

Adèle baissa la tête.

--Les échos du pays répètent de vilaines choses, mam’zelle; mais les

échos ont ça de bon qu’ils ne répètent que ce qu’ils entendent dire; ils

n’y ajoutent rien. De ce côté, ils valent mieux que les hommes. Vous

désireriez leur faire changer de ton, dites?

--Que m’importe! si celui devant qui surtout j’aimerais à me justifier

n’existe plus.

--Ah! fit le Rouisseur, vous pensez à la lettre de ce matin?

Adèle ouvrit des yeux stupéfaits. Puis, joignant convulsivement ses

mains d’un air d’impérieuse supplication:

--Vous qui savez tant de choses, existe-t-il? le reverrai-je?

s’écria-t-elle.

--Attendez, et écoutez! répondit le vieillard d’un ton d’étrange

solennité; surtout, retenez bien ce que je vas dire, car les paroles que

je prononce à l’emblée et sous le souffle du MAITRE, à peine si mon

oreille les entend et si ma pauvre mémoire les garde. Il en est d’elles

quasi comme de mes vieux rêves de l’an passé... Écoutez!

Sans sortir de son routoir, il plongea alors profondément ses bras sous

l’eau, en marmottant des mots inintelligibles dans un jargon

cabalistique; puis, des javelles submergées, il retira trois brins de

chanvre, et, l’un après l’autre, du bout de l’ongle, il les dépouilla de

leur enveloppe.

--L’_écorce_ quitte la _chènevotte_, murmura le sorcier en attachant de

temps en temps sur la jeune fille ses petits yeux fauves et perçants:

bien des choses s’éclairciront. La chènevotte est rayée, et la raie du

_mitan_ est majeure!... tous ceux qui doivent mourir ne sont pas encore

morts.

Rassemblant alors les lambeaux humides et grêles de l’écorce du chanvre,

il les mâcha à plusieurs reprises, comme pour en étudier la saveur.

Personne n’ignore quelle est la puissance narcotique et vertigineuse du

chanvre. C’est avec cette plante que les Orientaux composent cette

terrible liqueur du _bang_, dont les effets, supérieurs même à ceux de

l’opium, leur ouvrent des mondes imaginaires ou les jettent dans des

exaltations prophétiques.

Peut-être la feinte ne jouait-elle pas seule un rôle dans la sorcellerie

du père Hubert; peut-être les émanations de la plante, les opérations du

rouissage, auxquelles il se livrait, agissaient-elles sur son cerveau en

dehors de ses pensées volontaires; peut-être enfin était-il plus sorcier

qu’il ne le croyait lui-même.

Quoi qu’il en soit, après avoir quelque temps savouré la liqueur âcre et

caustique contenue dans les lambeaux enlevés par lui à la chènevotte, il

les pressa entre ses doigts, tira à lui, et les fit crier à son oreille,

écoutant avec grande attention le bruit aigre et grinçant qui s’en

échappait.

Entre le chanvre et le chanvrier paraissaient exister en ce moment les

rapports communs d’une langue mystérieuse et surnaturelle.

Adèle se tenait toujours devant lui, les mains jointes, et dans une

attitude pleine de perplexité et de foi, car la parole du vieillard, le

timbre bizarre de sa voix, son regard obsesseur, le mouvement régulier

de sa tête, la nuit qui venait, et jusqu’à la vue de l’eau, tout

contribuait à la frapper de ce vertige superstitieux dont elle n’avait

jamais été bien guérie.

Le Vieux Rouisseur s’arrêta dans sa consultation, et comme se parlant à

lui-même, en paraissant répondre à une des exigences de son singulier

interlocuteur:

--Oh! oh!... dit-il, l’osera-t-elle?

--Tout ce qu’il sera en mon pouvoir d’entreprendre, je l’oserai, père

Hubert. Parlez!

--Eh bien! reprit le vieillard, écoutez donc! Un fétu de paille vous a

tout d’abord fait songer pour la première fois au beau jeune garçon qui

vous occupe si tristement à l’heure présente.

--C’est la vérité, répondit Adèle.

--Ces trois autres fétus qui se trouvent là, si vous faites ce qu’ils

ordonnent, pourront bien parfaire l’œuvre du premier.

--Qu’ordonnent-ils? dit la consulteuse, qui tremblait de tout son corps.

--Cette nuit même... cette nuit, vous entendez, acheminez-vous par la

_Cavée aux Anglais_ vers la tour Saint-Adrien.

Adèle fit un mouvement.

--Rendez-vous-y seule, sans falot ni lanterne, quand tout dormira autour

de vous; soyez sans crainte. On n’est jamais si seule qu’on le croit.

--Ensuite? dit Adèle.

--Ensuite, gravissez la montagne, et ne vous arrêtez qu’à la place où se

trouvait naguère la chapelle de Sainte-Geneviève; vous la reconnaîtrez

bien aux marches de pierre qui s’y trouvent encore au milieu des ruines.

--Ensuite? répéta Adèle.

--Ensuite, si, là, vous priez Dieu pour les blessés, les blessés

guériront.

--Mais il est mort! s’écria-t-elle.

--Priez, vous dis-je; priez, et, votre prière faite, levez les yeux et

regardez bien... Surtout, ne répétez jamais que vous avez vu aujourd’hui

le père Hubert, et que vous lui avez parlé.

Il laissa tomber au milieu du routoir les trois brins de chanvre qu’il

tenait encore à la main, puis il ajouta:

--Maintenant, ne m’interrogez plus; je ne saurais vous répondre: allez!

--Mon Dieu! serait-il possible? Cette lettre ne contenait donc point la

vérité? Mais, s’il est blessé, mourant, là-bas, si loin de ceux qui

s’intéressent à lui, qui donc prend soin de lui?... dites?

Et elle tendait vers lui ses mains suppliantes.

--Puis-je croire que mes prières suffiront à le sauver? Répondez... Ah!

répondez, par grâce!

Le Vieux Rouisseur s’était remis tranquillement à transposer ses gerbes;

il ne lui répondit point, sinon d’un ton dur et colère:

--Passez vot’ chemin, jeune fille, et cessez de troubler dans sa besogne

un pauv’ vieillard qui ne sait ce que vous lui voulez!

En rentrant au château de la Douye, mademoiselle Dampierre fut prise

d’une fièvre violente, et dut se mettre au lit.

Mariotte envoya à Verberie chercher le médecin. Celui-ci commanda la

diète, le repos absolu, et promit de revenir le lendemain. Mariotte

voulut veiller sa maîtresse, et malgré ses défenses expresses, elle

s’obstina à rester dans sa chambre pour y passer la nuit. Adèle finit

par l’y souffrir.

--Au fait, se disait-elle, puis-je penser à aller seule, ainsi, dans

l’obscurité, parcourir ces ruines où nul, dans le pays, n’ose

s’aventurer? ces ruines où un danger vous menace à chaque pas, dit-on,

et où la bête de la Chambrerie erre dans les ténèbres? En aurais-je la

force? Dans l’état où je me trouve, comment y songer?

Le soir venu, accablée par la fatigue et par la fièvre, elle s’endormit.

Mariotte en fit autant de son côté.

Onze heures sonnaient à la paroisse de Saint-Martin de Béthizy quand la

jeune malade s’éveilla.

Un rêve venait de la transporter au fond du Hanovre et de lui montrer

Charles Doisy sur un grabat, étendu, privé de soins, de secours, et

attendant la mort au milieu d’un isolement affreux.

Se jetant aussitôt hors du lit, elle s’habilla silencieusement, à la

hâte, en prenant toutes sortes de précautions pour ne point interrompre

le sommeil de Mariotte.

--Si le père Hubert avait raison! se dit-elle; si mes prières pouvaient

le sauver! Dans le doute même, pourquoi hésiterais-je?

Vêtue à peine, marchant pieds nus, pour ne pas faire de bruit, elle

gagna l’escalier, et parvenue à la porte de sortie, là seulement elle

chaussa ses souliers, qu’elle avait jusqu’alors tenus à la main.

La nuit était froide, le terrain inégal, raboteux; elle voyait clair à

peine, car des nuages couvraient le ciel; mais la fièvre la soutenait,

comme auparavant le désespoir.

Elle ne devait emprunter de forces, ce jour-là, qu’à ses souffrances

physiques ou morales, à son amour aussi.

En traversant le village, elle ne rencontra personne. A cette heure, les

habitants des deux Béthizy dormaient tous paisiblement. Aucune lumière

ne brillait aux fenêtres, comme pas une étoile ne scintillait dans le

ciel. Tout en s’applaudissant de sa solitude, elle s’en effraya. Sa

raison vint à son secours.

--De quoi puis-je avoir peur? je ne vois rien, pas même mon ombre, et

j’entends à peine le bruit de mes pas.

Une chauve-souris décrivit ses spirales au-dessus de sa tête, et le cri

du choucas s’éleva du côté de la forêt. Les évolutions comme les cris de

ces hôtes des nuits lui étaient familiers; cependant elle tressaillit

involontairement; mais elle poursuivit son chemin.

Au bout de quelques pas, soit réalité, soit un effet de la fièvre, elle

crut entendre des hurlements lugubres... Une cloche tintait dans le

lointain.

--Ce sont les clameurs, ce sont les cloches invisibles du Prieur maudit!

pensa-t-elle. Qui donc est en danger de mort?... Moi, peut-être!

Non sans peine, elle reprit courage et continua d’avancer.

Parvenue à la Cavée aux Anglais, elle vit, dans de grises vapeurs, se

dessiner devant elle la montagne, la tour, les ruines de Saint-Adrien.

Elle les avait vues mille fois le jour et sans aucune sorte d’émotion

pénible; mais à cette heure de la nuit et sous l’empire des idées qui

s’emparaient d’elle à ce moment, les choses lui paraissaient tout

autres. La montagne semblait vaciller sur sa base; on eût cru que de

nouvelles assises étaient venues s’ajouter à celles de la tour qui

paraissait grandir et dont les créneaux s’éclairaient par instants d’une

lueur étrange. Les pans de ruines eux-mêmes, restés debout dans toute

leur hauteur, se mouvaient, se rapprochaient, se penchaient l’un vers

l’autre, comme autant de spectres funèbres qui auraient tenu conseil.

Adèle s’arrêta indécise, et peut-être allait-elle rétrograder si cette

pensée ne s’était fait jour dans son esprit, au milieu de ses

hallucinations: Quoi! quand il s’agit de lui sauver la vie, car le

Rouisseur l’a dit: «Priez et les blessés guériront,» je ne pourrais

vaincre un sentiment d’effroi, lorsque pour lui, à Versailles, j’ai su

triompher même d’un sentiment de pudeur! Il m’en a coûté cher déjà; mais

qu’il vive et il sera mon juge, après Dieu.

De cet instant, une métamorphose complète s’opéra en elle; ses forces

purent faiblir, mais sa résolution lui demeura inébranlable au cœur, et

l’enfer armé n’eût pas suffi à lui barrer le passage.

La nuit s’épaississait de plus en plus; à peine si le sentier qu’elle

suivait était perceptible. Le vent, qui s’était élevé, se déchirant aux

angles des ruines, faisait entendre des sifflements aigus, auxquels se

mêlaient ces étranges hurlements qui déjà l’avaient alarmée.

Elle marcha cependant; mais un tremblement convulsif la prit.

Bientôt, près d’elle, elle sentit quelque chose haleter, fureter, et

deux yeux ardents brillèrent dans l’obscurité. Elle tomba à genoux sur

les cailloux du sentier. Les deux yeux étincelants semblèrent aussitôt

s’être implantés en terre devant elle, comme de vivantes escarboucles,

et un gémissement plaintif arriva à son oreille, en même temps qu’une

chaude vapeur d’haleine lui passa sur la figure. Puis, la vision

disparut.

Elle se releva et marcha encore; mais sa poitrine était comprimée, ses

artères battaient avec violence et il lui semblait que c’était dans son

cœur même que résonnait alors le tintement sinistre de la cloche

invisible.

La tour qu’elle avait perdue de vue, tandis qu’elle gravissait les

pentes inférieures de la montagne, reparut enfin à ses yeux; mais la

vieille enceinte semblait avoir changé de place. Elle l’avait laissée à

sa gauche, elle la retrouvait à sa droite. La courageuse enfant coupait

le terrain en diagonale pour y arriver par un chemin plus direct, quand,

derrière un monticule, s’éleva soudainement une apparition sous forme

féminine. Sa robe blanche flottait au vent; elle élevait les bras, en

faisant entendre comme un appel étouffé.

Cette seconde vision disparut comme l’autre.

Au même instant, comme Adèle s’approchait d’une haie qui semblait se

mouvoir et s’entr’ouvrir, le vent de la nuit prit une voix pour lui

crier à l’oreille ces mots nettement articulés: Retournez! retournez!

Elle n’en tint compte et continua de marcher; mais une sueur glacée lui

tombait du front, et ses dents entre-choquées lui faisaient ajouter un

nouveau bruit à tous ces bruits aigus, plaintifs, stridents, qui

l’entouraient.

Elle aperçut enfin, à la lueur d’une faible éclaircie, les marches de

pierre, brisées, disjointes, couvertes de mousse et de byssus, qui, avec

un fragment de muraille couronné d’une lucarne en ogive, composaient les

seuls débris de l’ancienne chapelle de Sainte-Geneviève.

Touchant au but, fortifiée par l’importance et les périls mêmes de sa

mission, Adèle sentit s’évanouir toutes les terreurs auxquelles elle

avait été en proie et dont elle avait triomphé. Se faisant de son amour

et de ses croyances un abri contre toutes les puissances malfaisantes du

démon, tout entière à l’acte solennel qu’elle était venue accomplir dans

ce lieu terrible, elle s’agenouilla sur ces pierres bouleversées avec le

même recueillement qu’elle eût porté devant le maître-autel de

Saint-Martin de Béthizy.

Après avoir fait le signe de la croix, joignant les mains:

--Mon Dieu! mon Dieu! s’écria-t-elle, et vous, bonne sainte Geneviève,

soyez-moi en aide; s’il n’est que mourant, faites qu’il vive! Quoiqu’il

soit bien loin de son pays et des siens, faites que je le revoie!

Ensuite, courbant son front jusqu’à terre, elle acheva mentalement son

oraison.

Quand elle releva les yeux, non sans surprise, elle vit l’ogive de ce

pan de muraille qui lui faisait face, s’éclairer soudainement d’une

lueur qui ne pouvait descendre du ciel. Cette fenêtre de l’ancienne

chapelle avoisinait la tour, dont la base se trouvait à son niveau.

A cette clarté qui venait de faire sortir de ses ténèbres le plateau du

vieil édifice féodal, Adèle vit s’élever, comme de dessous terre, une

apparition bien autrement saisissante que toutes celles qu’elle avait

vues rôder ou se dresser devant elle durant cette nuit prestigieuse. Un

jeune homme, au teint pâle, les cheveux en désordre et portant le bras

en écharpe, se montra. Le court manteau qui le recouvrait, rejeté en

arrière, laissait voir les restes d’un costume militaire, d’un uniforme

de hussard.

C’était Charles Doisy, ou c’était son fantôme.

Muette de stupeur, les bras tendus vers lui, Adèle se redresse

palpitante, épiant ses mouvements, interprétant sa pâleur et lui

adressant de la tête de légers signes affectueux qu’il ne pouvait voir,

car elle restait dans l’ombre. Tout à l’heure, elle était plongée dans

les transes de la terreur et du désespoir; maintenant toute son énergie

se concentrait pour retenir un délire de joie et de bonheur qui

s’emparait d’elle:

--Je le vois! se disait-elle à elle-même, mais si je vais à lui, si je

l’appelle, peut-être son ombre va-t-elle s’évanouir.

Dans ce moment, le jeune homme, après avoir semblé écouter attentivement

un bruit du dehors, ramassa une lanterne placée à l’entrée du souterrain

dont il venait de sortir, et il s’en aida comme pour éclairer une des

rampes du vieux château.

--Il vient! il vient! murmura Adèle.

Mais Charles, sans bouger à peine de place, fit alors un geste de

surprise, échangea à voix basse plutôt des signaux que des paroles avec

quelqu’un qui paraissait gravir de l’autre côté un des versants de la

tour, puis:

--Est-ce donc toi, chère Martine? dit-il.

--Eh! sans doute, c’est moi! répondit une voix haletante. Je n’y tenais

plus! j’ai voulu venir aujourd’hui moi-même, mon Charlot, pour

t’apporter une bonne nouvelle.

Et Martine, tout essoufflée, se jeta dans les bras du jeune homme.

Ils furent interrompus dans leurs embrassements par un cri déchirant

parti d’entre les débris de la vieille chapelle...

L'esclave du pacha, suivi de Histoire de ma grand'tante · 第 10 / 13 题