VII

L’asile offert par d’Annezay au malheureux meurtrier ne pouvait le

protéger longtemps. Non-seulement on y avait à craindre la visite des

créanciers, mais encore celle de tous les mauvais sujets de la ville,

qui, trois fois par semaine, le transformaient en un tripot de jeu.

Charles Doisy, réfléchissant bientôt sur le danger de sa situation,

s’était à son tour prudemment éloigné de Versailles, pour se rendre à

Glaignes auprès de son ami le meunier. Ne voulant pas l’abandonner avant

de l’avoir installé lui-même dans sa nouvelle retraite, le chevalier lui

fit escorte pendant la route, et jusqu’à la ferme des Brulard, où il ne

dédaigna pas de séjourner vingt-quatre heures.

C’est par lui, par lui seul, que Martine avait été si bien mise au

courant des prétendues aventures de mademoiselle Dampierre à Versailles.

Le chevalier lui avait même appris le terrible noël, témoignage rimé du

déshonneur de la pauvre Adèle, et que celle-ci avait entendu sortir avec

un si grand ravissement de la bouche de sa rivale.

Après le départ de d’Annezay, Brulard, ne croyant pas Charles Doisy

assez en sûreté dans sa ferme, lui ouvrait un refuge plus impénétrable

dans les caveaux Saint-Adrien, où le père Hubert, qu’on s’était vu forcé

de mettre dans la confidence, lui portait ses provisions chaque nuit.

Les choses en étaient là, et Charles n’avait plus d’autre habitation que

les souterrains de la vieille tour, et chacun faisait du mystère à la

ferme de Glaignes, lorsque la lettre au cachet noir arriva au château de

la Douye.

Par cette lettre, M. de Blangy, l’ami et le témoin du capitaine de

Pardaillan, instruisait M. Dampierre de l’issue fatale du duel de

l’Étoile de Satory, et le priait de recueillir les papiers du défunt et

de mettre ordre à ses affaires, le frère de M. de Pardaillan, alors en

voyage, n’ayant laissé à personne le secret de la route tenue par lui.

Dans le secrétaire du capitaine, M. Dampierre trouva un testament

olographe remontant à un mois de date et par lequel celui-ci laissait

une part de ses biens à Charles Doisy.

Maintenant, revenons à la montagne Saint-Adrien, au moment où un cri

lamentable parti d’entre les ruines de la chapelle vint interrompre

Charles et Martine au milieu de leurs embrassements.

La fille Brulard s’était épouvantée d’abord. Rendue à son sang-froid

habituel, elle se hâta d’éteindre la lanterne dont la clarté pouvait la

trahir, et de retenir d’une main vigoureuse le jeune militaire dont le

premier mouvement avait été de s’élancer vers l’endroit d’où ce cri

s’était fait entendre.

Après avoir habitué leurs yeux à l’obscurité presque totale qui les

entourait, ils crurent voir un homme chargé d’un fardeau s’éloigner à

grands pas à travers les sentiers, creusés en ravins, qui conduisaient

vers Béthizy. Peut-être ne l’eussent-ils pas reconnu, malgré sa

conformation singulière et ses dandinements de tête en façon de battant

d’horloge, si le chien de la ferme, venu à la suite de Martine, ne

s’était mis à le suivre en sautant et gambadant autour de lui.

--Voilà mes deux compagnons de route, l’homme et le chien, qui me

faussent compagnie, dit Martine. Oui, c’est le père Hubert... bien

sûr... qui se sauve en traînant je ne sais quoi. C’est lui sans doute

qui vient de pousser ce cri de Mélusine qui m’a tant fait peur. Je ne

sais vraiment de quelle mouche le vieux sorcier a été piqué aujourd’hui,

mais il a d’abord semblé faire les plus grandes difficultés pour me

laisser venir ici cette nuit avec lui; puis, à mi-route, il a disparu

tout à coup, et je ne l’ai plus revu. Sans autre protecteur que Pyrame,

il m’a fallu arriver jusqu’à toi, mon Charlot, et non sans peine et non

sans peur, je t’assure; mais j’y tenais, je me l’étais mis en tête. Je

voulais t’annoncer moi-même notre grande victoire. Oui, mon officier,

j’ai tout dit ce matin à mon père, en lui cachant, bien entendu, ce

qu’il fallait lui cacher; mais je lui ai dit que tu m’aimes et que tu ne

désires rien tant que de m’épouser. Ai-je menti, hein? Il m’a d’abord

jeté au nez des si, des mais, disant que tu n’as pas le sou; par

bonheur, ma mère s’est mise de mon bord, et il consent enfin! Eh bien,

M. le lieutenant, cela valait-il la peine de venir moi-même? Que ton

affaire s’arrange là-bas, à Versailles, et en avant l’église! nous

serons mari et femme!

Charles se trouva heureux alors que Martine eût éteint la lanterne; elle

ne put voir sur ses traits l’impression qu’il reçut à l’annonce de cette

grande nouvelle dont la fille Brulard avait, dans la journée, failli

faire la confidence à mademoiselle Dampierre elle-même.

De son côté, reculant devant l’idée de trahir ouvertement le secret de

ses maîtres, le Vieux Rouisseur, lorsque Adèle s’était présentée devant

son routoir, avait cependant conçu le projet de l’éclairer, mais sans se

compromettre.

Pris d’un tendre intérêt pour elle et pour le fugitif, n’estimant

Martine qu’à sa propre valeur, ayant entrevu, avec cette sagacité

rustique qu’il mettait si souvent à contribution dans son état de

sorcier, que Charles, qui parlait mariage aujourd’hui, ne l’avait fait

que dans une idée de dépit jaloux contre mademoiselle Dampierre, il

avait espéré pouvoir réunir les deux jeunes gens dans une rencontre

nocturne sur la montagne.

Une explication entre eux devait, selon lui, bien changer les

physionomies au moulin de Glaignes, comme au château de la Douye.

Par la présence de Martine, les choses s’étaient passées bien autrement

qu’il n’avait pu le prévoir.

Après avoir tenté vainement de paralyser lui-même son œuvre, en se

plaçant sur le chemin de la jeune fille et en l’engageant à retourner

sur ses pas, il n’était arrivé à la chapelle de Sainte-Geneviève que

pour recevoir Adèle dans ses bras et la rapporter chez elle à moitié

inanimée.

Pendant quelques jours, la pauvre enfant se débattit encore sous les

redoublements de la fièvre, mais d’heure en heure la maladie poursuivait

ses ravages; la maladie de l’âme plutôt que celle du corps; car elle ne

mourait point sous l’influence d’une de ces désorganisations dont la

médecine peut assigner la cause physique; elle mourait d’une déception

du cœur, elle mourait d’une parole d’amour adressée à une autre.

Depuis qu’elle s’était mise au lit, elle n’avait pas articulé un mot; à

peine si elle avait ouvert les yeux dans la crainte qu’on y pût lire sa

pensée, sa pensée incurable.

A son père, accouru en toute hâte de Versailles et qui se tenait sans

cesse à son chevet, elle souriait parfois; mais, quoi qu’il fît, il n’en

pouvait obtenir une parole ni même un geste, ce qui le plongeait dans le

désespoir; car cette immobilité, ce silence, n’était-ce pas déjà l’image

d’une mort anticipée?

Un matin, Adèle se redressa d’elle-même sur son oreiller et demanda

qu’on lui apportât son portrait.

Quand il fut placé devant elle, ses yeux, en le contemplant, reprirent

un éclat inaccoutumé, et elle pria Mariotte de lui arranger et de lui

lisser ses cheveux. La pauvre malade voulait se refaire belle.

Elle avait parlé, elle s’était mouvée, le soin de sa personne, le goût

de la toilette étaient revenus, et ce changement inattendu remplissait

de surprise et de joie ceux-là qui l’entouraient, son père, sa vieille

servante et jusqu’au médecin, qui voyait dans cette crise des pronostics

du plus favorable augure.

Le peintre avait naguère essayé de composer une image ressemblant au

modèle, et il avait réussi; aujourd’hui le modèle voulait ressembler au

portrait, et la réussite était bien plus difficile.

La vivacité des couleurs et la beauté des formes créées par l’artiste,

ont une durée que Dieu lui-même n’a pas su donner à son plus parfait

ouvrage. Les nuances roses et carminées, vivantes encore sur la toile,

n’existaient plus sur le visage de la jeune fille. Peu de jours avaient

suffi pour effacer cette brillante palette que la jeunesse et la beauté

elles-mêmes ne possèdent pas toujours, et qui ne se ravive que sous la

protection des deux anges gardiens du corps et de l’âme, la santé et le

bonheur.

Les traits amaigris d’Adèle, ses lèvres décolorées, son teint crayeux

n’étaient plus que le pâle simulacre de ce qu’ils avaient été autrefois.

Cependant, elle voulait se ressembler encore, et quand Mariotte eut

convenablement disposé ses cheveux, dont les reflets dorés semblaient

encore s’être ternis comme le reste, quand elle l’eut parée de son mieux

et telle à peu près que le peintre l’avait représentée, la malade pria

qu’on allât cueillir des bluets pour lui en tresser une couronne.

Dès qu’elle l’eut entre les mains, elle la contempla silencieusement

pendant quelques instants; puis, ses yeux s’humectèrent. Elle-même se la

plaça sur la tête, et elle demanda un miroir.

La vieille servante allait obéir, mais d’un geste M. Dampierre la

retint.

--Vous avez raison, dit Adèle en accompagnant ces paroles adressées à

son père d’un de ses ineffables sourires: à quoi bon! cette image seule

a gardé des traces de moi-même.

Puis, après une nouvelle contemplation:

--Enlevez ce portrait, dit-elle; il me fait mal.

Soit que déjà sa vue se fût altérée, ou qu’elle eût fait un prisme

menteur de ses larmes, sur la toile, peinte par Doisy, elle avait cru

voir la couronne de bluets se changer en une couronne de roses blanches.

Son portrait alors ressemblait à ce spectre d’elle-même qui lui était

apparu chez madame de Pompadour.

--Nous nous ressemblons enfin! avait-elle murmuré... Mais, ce n’est plus

à moi, ni à lui que je dois songer, c’est à Dieu, à Dieu seul!

Sortant de son sein un médaillon qui ne l’avait jamais quittée, car il

renfermait des cheveux de sa mère, elle l’ouvrit et en retira un petit

fétu de paille qu’elle jeta loin d’elle, en détournant les yeux.

Ensuite, elle baisa la mèche de cheveux:

--Console-toi, bonne mère, dit-elle, nous allons nous revoir, puisque...

puisque je vais mourir...

--Non, non, tu ne mourras pas! s’écria son père en sanglotant.

Et il tomba à genoux près d’elle, prit ses mains dans les siennes et les

baigna de larmes.

--Chut! entendez-vous, reprit Adèle en écoutant attentivement un bruit

qui venait du dehors: entendez-vous les cloches?

En effet, un son de cloches se faisait entendre.

--Ce sont celles du Prieur maudit, sans doute? Elles sonnent pour moi

comme elles ont sonné pour ma mère, reprit-elle.

--Calme-toi; non, ce n’est pas la mort de mon enfant qu’elles annoncent,

dit M. Dampierre. Ces cloches sont celles de l’église.

--Comme elles sonnent longtemps et à grand bruit! Qu’annoncent-elles

donc?

Cette fois ce fut Mariotte qui fit un signe au père. Il se tut.

--Je devine! dit Adèle. Un mariage!...

Elle retomba sur son oreiller, plus pâle que de sa précédente pâleur...

--Mon père, murmura-t-elle, faites venir un prêtre... mon confesseur...

Ayez hâte... bientôt il ne serait plus temps!

M. Dampierre et Mariotte, tous deux agenouillés près du lit, tous deux

le visage en larmes, échangèrent entre eux un regard abattu; mais aucun

ne fit un mouvement, semblables par leur attitude, leur mutisme et leur

immobilité, à ces statues de pierre ou de marbre qui prient et pleurent

sur les marches des mausolées.

--Faites venir un prêtre! répéta la mourante avec une sorte d’impatience

désespérée, un prêtre!... hâtez-vous!...

Puis, après un moment de silence:

--Mais non, vous avez raison encore, ajouta-t-elle d’une voix presque

éteinte; il ne pourrait venir en ce moment. Mon Dieu! à cause de _lui_,

je ne reverrai donc pas ma mère! à cause de _lui_, dois-je donc renoncer

même à mon salut éternel?

Mariotte sortit.

Un long temps s’écoula avant qu’elle fût de retour; mais elle ne revint

pas seule.

Le curé de Béthizy l’accompagnait.

De cette même main qui venait de bénir l’union de Charles et de Martine,

le bon prêtre ferma les yeux d’Adèle.

* * * * *

--Parbleu! vous choisissez bien votre instant pour me conter des

histoires pareilles! Par les temps de pluie, je suis sensible en diable!

me dit mon ami.

Car il ne faut pas oublier que c’est au beau milieu de la forêt de Marly

et sous l’abri d’une hutte de bûcherons, que je prenais plaisir à me

remémorer ce petit drame de famille, n’ayant pour auditeur et

interlocuteur que mon philosophe botaniste, dont j’ai eu soin toutefois,

dans l’intérêt du récit, de supprimer les fréquentes interruptions.

--Mais, permettez..., me dit-il; les romanciers ont eu de tout temps le

droit irrécusable de n’avoir pas le sens commun, et c’est un glorieux

privilége qu’ils exploitent encore amplement aujourd’hui; cependant

quand on affiche la prétention de conter des histoires vraies, on doit,

avant tout, se mettre en garde contre l’objection. Comment votre Charles

Doisy, dont je me soucie fort peu, du reste, a-t-il pu se marier

lorsqu’il avait encore suspendu sur sa tête l’un de ces articles du code

militaire qui ne contiennent rien moins que douze balles de plomb?

--Madame de Pompadour, qui l’avait tout à fait pris sous sa protection,

lui répondis-je, venait de lui faire parvenir sa grâce, en

l’accompagnant d’un riche cadeau pour sa future qu’elle ne doutait pas

devoir être cette blonde jeune fille à laquelle elle s’était si vivement

intéressée. Charles profita de l’amnistie; Martine du présent de noces,

consentant facilement, malgré ses principes sévères de vertu, à devenir

l’obligée de _la Pompadour_.

A quelque temps de là, Charles demanda audience à la favorite, pour la

remercier de l’avoir dispensé de paraître devant un conseil de guerre.

Il ignorait complétement qu’elle eût fait autre chose pour lui. Ce fut

alors, et par la marquise elle-même, qu’il apprit par quels moyens et

par quelles instances persévérantes Adèle et M. de Pardaillan étaient

parvenus à lui faire accorder ce brevet, qu’il croyait n’avoir dû qu’à

son propre mérite.

Il sortit de cette entrevue bouleversé, à moitié fou; le même jour, il

alla trouver M. de Blangy, se fit tout raconter en détail par lui, et,

le lendemain, il donna sa démission d’officier de cavalerie. Quant au

testament, il va sans dire qu’il n’en voulut pas entendre parler.

--A la bonne heure; ceci me raccommode un peu avec lui.

--Cette démission, vous le pensez bien, déconcerta fort toutes les

vanités des Brulard, père, mère et fille, et ne laissa pas que de

changer en lune rousse la lune de miel du nouveau ménage. Mais Charles

avait au fond du cœur d’autres chagrins plus poignants que ceux que

pouvait lui faire subir sa femme. Ses chagrins ressemblaient à des

remords. Ce vieillard, cette jeune fille, qui s’étaient avec tant de

dévouement réunis dans une seule et même pensée, pour son avancement,

pour sa fortune, comme pour son bonheur, il les avait tués tous deux;

tous deux il les avait frappés au cœur.

Parfois, se dérobant aux ennuis du foyer domestique, il venait évoquer

le souvenir d’Adèle auprès de sa nièce, ma grand’mère. C’est à lui que

celle-ci avait dû les principaux détails de cette histoire, détails sur

lesquels il ne craignait pas de revenir sans cesse, comme acte

d’expiation. Ma grand’mère était la seule à qui il osât en parler,

toutefois en arrière de sa femme, dont il redoutait les emportements.

--Vécut-il longtemps ainsi?

--Oui, il parvint à un âge très-avancé.

--Et votre grand’tante, m’avez-vous dit, était morte à seize ans! Vive

Dieu! je serais curieux de savoir, s’écria mon voyageur, quelle figure

feront nos deux amoureux en se rencontrant dans la vallée de Josaphat.

L'esclave du pacha, suivi de Histoire de ma grand'tante · 第 12 / 13 题