III

A quelques mois de là, l’époque de la Saint-Louis venue, la tête de la

capitainerie des chasses et celle de la maîtrise des eaux et forêts de

Compiègne se transportèrent à Versailles, pour y présenter leurs

hommages au roi, à l’occasion de sa fête.

M. Dampierre, espérant distraire sa fille de certains accès de tristesse

et de taciturnité qui depuis quelque temps, sans raison apparente,

semblaient s’être emparés d’elle, avait jugé à propos de l’emmener avec

lui.

Adèle n’avait jamais habité que le couvent des dames de Crépy et le

vieux château délabré de la Douye; son plus grand voyage avait été de

l’un à l’autre. Le mouvement d’une ville comme Versailles, le tableau,

si nouveau pour elle, de toute cette population de courtisans, chamarrés

de plumes, de croix, de rubans, devaient la guérir indubitablement de

son ennui. Mais le plus difficile n’était point d’arriver à Versailles;

c’était de pouvoir s’y loger.

La ville regorgeait de monde.

Dans le château, les ministres occupaient des mansardes; les duchesses,

des greniers; dans les communs, au chenil comme aux écuries, chiens et

chevaux s’étaient vus forcés de céder un peu de leur logement aux gens

les mieux titrés de France. On tenait à pouvoir dire qu’on avait été

hébergé par Sa Majesté.

Au chenil comme au château, on était chez le roi; mais je pense qu’il

était plus facile de dormir dans l’un que dans l’autre.

La ville présentait un spectacle non moins curieux.

Les maisons bourgeoises étaient transformées en auberges, les boutiques

en cabarets, les rues en réfectoires. Plus de trente mille honnêtes

citoyens y dînaient gravement sur le pouce.

Dans les auberges, on mangeait dans les caves; on couchait sur les

tables et même dessous; on y dressait des hamacs dans les corridors, et

l’on y louait des chaises _à la nuit_.

Versailles était ce jour-là une ville de cinq cent mille âmes.

Au milieu de la cohue des promeneurs, des flâneurs et des dîneurs, M. le

lieutenant des chasses, sa valise sous un bras, sa fille sous l’autre,

courait depuis trois heures d’hôtel en hôtel, de porte en porte, ayant

refusé d’abord une chambre à deux lits, et ne trouvant même plus un

palier à deux chaises.

Suant, harassé, affamé, entrevoyant avec terreur la triste perspective

de dormir debout, après avoir dîné aux fumées, il prit une résolution

subite et désespérée:

--Pauvrette, dit-il à sa fille avec une poignante ironie, t’amuses-tu

bien ici?

--Oui, mon père, répondit Adèle du ton de parfaite insouciance de

l’ennui résigné.

--Comment! tu t’amuses? dans cette affreuse ville où on ne peut ni

boire, ni manger, ni s’asseoir?

--Oh! qu’importe! on n’a qu’à penser à autre chose.

--A la bonne heure; mais c’est que je ne puis pas penser à autre chose,

moi! s’écria M. Dampierre en s’arrêtant au milieu de la rue et se posant

un instant sur sa valise: je suis éreinté et je meurs de faim!

--Eh bien, dit Adèle, toujours du même ton, entrons quelque part, mon

père; reposons-nous et dînons.

--Entrons quelque part! répéta le père avec stupéfaction. Quoi! tu ne

t’es pas aperçue que, depuis trois heures, nous sommes entrés partout,

et que nulle part il n’y a pour vous ni repos, ni dîner?

--Comment faire alors? reprit la jeune fille avec sa même quiétude

apparente.

--Oh! j’avais bien trouvé un moyen, moyen bien simple, et qui nous

aurait tirés d’affaire, mais tu t’amuses... Je serais désolé

d’interrompre ton plaisir.

--De quoi s’agissait-il donc?

--De sonner le retour du côté de Béthizy.

--Quel bonheur!

--Hein? Quel bonheur! dis-tu?... quand il s’agit de partir... Tu ne

t’amuses donc pas, alors?... Cherchez donc à faire plaisir à votre

fille!... Mettez-vous en frais pour cela!... grommela le lieutenant des

chasses, perdant à son tour le souvenir de ses phrases précédentes. Au

surplus, reprit-il bientôt, vu les circonstances, il n’y a pas de mal.

Il fit part alors à Adèle du plan qu’il venait de former.

D’instant en instant, la foule se montrant de plus en plus compacte à

Versailles, et nul ne devant encore songer au départ, il serait facile

de se procurer une voiture, ne fût-ce que jusqu’à Saint-Denis. Une fois

là, le père et la fille dîneraient tout à l’aise, dormiraient de même,

chacun dans sa chambre, et, après un long repos réparateur, le

lendemain, on songerait à se procurer un autre véhicule pour regagner le

château de la Douye. Sans doute M. Dampierre ne pourrait, comme il était

de son désir et même de son devoir, aller faire la révérence à Sa

Majesté, au sujet de la Saint-Louis; mais peut-être bien le roi,

distrait par les mille préoccupations de ce grand jour, ne

s’apercevrait-il pas qu’il manquât à la fête. Au surplus, on

prétexterait de quelque indisposition subite d’Adèle, ou de

l’indispensabilité administrative du lieutenant des chasses à Béthizy;

bref, ce n’était là qu’un danger éventuel, et auquel on pouvait

facilement parer avec un peu d’adresse, tandis qu’en restant à

Versailles, il y avait un péril réel, imminent, flagrant, se présentant

à la fois sous trois faces, comme le chien Cerbère aboyant et mordant de

ses trois gueules; ce triple péril, c’était celui dont il était menacé

par la privation d’abri, de sommeil et de nourriture.

Les choses ainsi convenues, M. Dampierre, à demi soulagé et restauré,

rien que par la certitude de voir bientôt finir son supplice, se remit

en route, à travers la foule, fouillant de droite à gauche les larges

rues de Versailles, cherchant avec la même ardeur, et sans plus de

succès, une voiture pour en partir, comme il avait cherché son logement

pour y séjourner.

Tous les coches étaient retenus à l’avance, tous les fiacres étaient en

route: M. Dampierre se dépitait de plus belle, lorsque, dans la cour

d’une maison de maigre apparence, il découvrit une petite voiture,

dételée, à trois places, espèce de carriole de campagne, qu’un seul

cheval pouvait facilement traîner.

Comme il l’inspecte, le propriétaire ou le conducteur de la carriole se

présente:

--Elle est à vous, bourgeois, et à votre compagnie, jusqu’à demain

matin, si vous voulez.

--Je n’en ai besoin que pour quelques heures. Je vais à Saint-Denis.

--Ah! le bourgeois va à Saint-Denis?... Très-bien.

--Ton prix?

--Une pistole. Ça vaut ça, n’est-ce pas?

--Non; un écu de six livres, si tu veux.

--Six livres! Mais on peut tenir six personnes là dedans! s’écria le

voiturier.

--Comment, il n’y a que trois places!

--Eh bien? en se relayant.

M. Dampierre était trop pressé pour chercher à comprendre. Il consentit

à la pistole, et durant un long quart d’heure, pestant, jurant, il

attendit qu’on attelât. Ne voyant rien venir, ni le cheval, ni le

cocher, il cria si fort que ce dernier accourut tout ébahi et en se

frottant les yeux, car il venait de dormir.

--Quoi! vous n’êtes pas encore installés? dit-il.

--Mais le cheval! interrompit M. Dampierre.

--Quel cheval? répondit l’autre.

--Pour la voiture!...

--Pour la voiture, nos conventions sont faites, reprit le cocher d’un

ton plein de modération et de courtoisie; ne confondons pas. Mais est-ce

que le bourgeois désirerait être conduit par moi à Saint-Denis?

--Parbleu... voilà un effronté drôle!

--Alors, monsieur, entrez dans la voiture; reposez-vous-y, faites-vous-y

servir, si vous voulez et si vous pouvez; demain, quand mon cheval ne

sera plus sur le flanc, nous pourrons causer de l’autre affaire.

--Comment demain!... comment de l’autre affaire! s’écria le lieutenant

des chasses, qui commençait à tourner à l’exaspération; mais alors,

misérable, sur quoi avons-nous donc fait marché d’une pistole, et

qu’est-ce que ta voiture sans ton cheval?

--Aujourd’hui, monsieur, dans les circonstances présentes, répliqua le

cocher versaillais d’un air plein de dignité, ma voiture, sans mon

cheval, est tout simplement _un appartement à louer_.

M. Dampierre lui tourna le dos. Il était temps de se reposer néanmoins,

car les forces d’Adèle commençaient à l’abandonner entièrement. Le père

chercha d’espace en espace, sur les bancs des boulevards, une place

vacante; il ne la trouva pas. Les fossés creusés le long des arbres

étaient eux-mêmes envahis. Il regretta alors d’avoir trop légèrement

renoncé au voiturin; il y retourna; l’appartement était loué.

O bonheur! à travers la poussière et la cohue, il aperçoit une chaise

vide, dans l’angle d’une petite place; il traverse la foule, non sans

peine; et il y installe enfin sa fille.

Cette chaise était la sellette sur laquelle un célèbre prestidigitateur,

arracheur de dents de son métier, faisait asseoir ses victimes.

Adèle ne lui échappa qu’avec peine.

M. le lieutenant des chasses ne savait plus à quel saint s’adresser, à

quelle ressource avoir recours; comme son gosier, son imagination était

à sec; étouffé par la chaleur, aveuglé par la poussière, il se sentait

sans force pour lutter contre le courant de la foule qui le tiraillait,

qui l’entraînait, tantôt du côté de sa valise, tantôt du côté de sa

fille.

Dans cet état fiévreux, intolérable, qui le torture, il est porté, par

un flot de promeneurs, jusque sur une esplanade couverte où s’élèvent

des bascules, des balançoires et autres mécaniques divertissantes,

accompagnement obligé de tous les plaisirs populaires. Les regards de M.

Dampierre, dirigés sur un jeu de bague, tombent sur deux chevaux de bois

sans cavaliers. Où les autres voient un jeu, lui, il voit un repos, un

siége, une halte à faire. Il enlève Adèle de terre, l’installe sur le

premier cheval, s’empare lui-même du second, met sa valise devant lui,

et voilà le père et la fille tournant, tournant encore: le père,

furieux, maudissant Versailles, ses habitants et ses fêtes, et promenant

des yeux irrités autour de lui; la fille, le front baissé, l’attitude

pensive, autant que peut le permettre sa position équestre, se livrant

aux préoccupations qui lui sont devenues habituelles depuis quelques

mois. Tous deux, l’un, avec son teint légèrement pâli, l’autre avec son

front animé et ses yeux flamboyants, semblaient représenter la Colère et

la Douleur, prenant part aux divertissements publics donnés à

Versailles, en 1757, en l’honneur de la fête du roi de France, Louis XV,

dit le Bien-Aimé.

Tout en tournant, tout en maugréant, M. Dampierre se demandait à

lui-même ce que, lui et sa fille, à vingt lieues de leur pays, dans

cette Babylone maudite, où ils n’avaient pas un ami, pas un asile,

allaient devenir, lorsqu’il leur faudrait descendre de leur monture de

bois, quand il entendit un cri partir auprès de lui, et son nom fut

prononcé.

Il vira la tête, il chercha du regard vers l’endroit d’où la voix

s’était fait entendre; mais, forcé de suivre le mouvement de la machine

qui l’emportait, il fut aussitôt contraint de tourner le dos à son

interpellateur.

Le tour accompli, il chercha rapidement parmi toutes les figures que la

foule, incessamment accrue, étalait à ses regards, pour savoir de quelle

bouche son nom venait de sortir de nouveau; mais encore une fois le même

mouvement l’emporta au triple galop de son cheval de bois.

A force de tourner, de s’irriter, ses yeux se troublèrent, le vertige

s’empara de lui; peut-être sa diète trop prolongée y fut-elle pour

quelque chose. Il ne vit plus dans toute cette multitude qu’une seule

figure grimaçante et grotesque qui riait en le narguant; il n’entendit

plus qu’un bruit confus de mille voix, se réunissant toutes en un seul

chœur pour répéter son nom, en le lui envoyant comme une moquerie. Il

voulut descendre, il voulut s’arrêter. Son cheval de bois avait pris le

mors aux dents et s’élançait dans sa route circulaire avec plus de

rapidité que jamais. C’est qu’une de ces bandes de gamins qu’on retrouve

dans toutes les fêtes publiques, et qui cherchent toujours à prendre

leur part dans les plaisirs des autres, était venue en aide à l’homme

chargé de faire mouvoir et tourner la machine. L’élan donné à la

mécanique pivotante était triplé, décuplé. Les spectateurs ne voyaient

plus passer devant eux qu’une ligne confuse de figures effarées, qui,

après avoir semblé courir l’une après l’autre, réunies enfin, formaient

ensemble comme une ronde diabolique; et des cris, des rires, des hourras

s’échappaient du sein de la foule.

M. le lieutenant des chasses perdit tout à fait la tête et il allait se

jeter résolûment à bas de sa monture, lorsque le mouvement se ralentit

enfin; retenue par une main vigoureuse, la machine s’arrêta presque

subitement et, dans son libérateur, M. Dampierre reconnut son ami

Pardaillan, l’ex-capitaine de Charles Doisy.

M. de Pardaillan ne faisait plus partie des hussards de Berchiny. Chargé

par le ministre de diriger l’organisation d’un nouveau régiment de

cavalerie, où il espérait bientôt figurer comme major, il occupait à

Versailles la maison de son frère, alors en voyage. Cette maison, il

l’occupait seul.

Après s’être fait, tant bien que mal, expliquer par son ami Dampierre

par quelle bizarre fantaisie il venait de trouver un lieutenant des

chasses de Sa Majesté courant comme un échappé de collége, à franc

étrier, sur un cheval de bois, instruit des mésaventures du père et de

la fille, il leur proposa de devenir ses hôtes, et sans un sublime

effort d’imagination, on peut deviner que l’offre fut acceptée avec

empressement et reconnaissance.

En arrivant chez le capitaine, M. Dampierre se débotta, mangea un

morceau et but trois coups de suite. Adèle, après avoir pris un bain, se

coucha et dormit quelques heures.

Durant le souper, les deux amis, heureux de s’être retrouvés et de vivre

en commun, comme d’une même famille, causèrent de guerre, de chasse, des

affaires de l’Église et de celles du parlement. Adèle, qui n’avait pas

un mot à placer dans une pareille conversation, profita des

préoccupations des causeurs pour retourner toute seule à Béthizy, et

elle y était déjà lorsqu’un nom prononcé la jeta brusquement hors de sa

rêverie.

--Parbleu! disait son père au capitaine, tu as dû entretenir des

relations avec ton ancien régiment?

--Quelques-unes... Eh bien?

--Donne-moi donc des nouvelles, si tu en as, d’un nommé Charles Doisy,

ton maréchal des logis... Est-il mort? Est-il vivant?

--Il est vivant, je l’espère, répondit M. de Pardaillan.

--Tant mieux! c’est un brave et joli garçon, un gaillard qui a bonne

envie d’avancer.

--Et il avancera, ou j’y perdrai mon nom!

--Comment? Plaît-il?

--Rien... rien... je m’intéresse à lui; voilà tout.

M. de Pardaillan avait mis dans ses réponses un ton de réticence, une

animation concentrée qui n’avaient point échappé à la jeune fille.

La conversation roulant sur un pareil sujet, elle trouva moyen de s’y

glisser petit à petit, sournoisement, et s’adressant enfin au vieux

militaire:

--Vous pensez donc, capitaine, qu’il pourra bientôt être nommé officier?

dit-elle.

--Si l’affaire ne dépendait que de moi, il le serait déjà, ma belle

enfant, et ce ne serait que justice.

A partir de ce moment, la jeune fille prit le capitaine en affection.

Celui-ci continua, en se retournant vers Dampierre:

--M. Tolt, son lieutenant-colonel, avec qui je suis en correspondance,

me tient au courant. Doisy s’est déjà distingué dans plusieurs

rencontres. Dernièrement encore, à Hastembeck, il a concouru à la prise

d’une batterie anglaise, et s’est assez brillamment conduit pour que M.

de Chevert, qui s’y connaît, l’ait remarqué.

--Quel bonheur! s’écria la naïve enfant, qui, pour la première fois de

sa vie sans doute, venait, avec un vif intérêt, de prêter l’oreille à un

récit de guerre.

Honteuse ensuite de son exclamation, elle rougit, étendit sa serviette

devant ses yeux, comme si elle se disposait à la plier; puis, l’instant

d’après, sous prétexte d’admirer de plus près un magnifique chat angora

ou de jouer avec lui, elle quitta la table subitement.

Le capitaine l’examina dans tous ses mouvements avec une certaine

attention; après quoi, il se retourna vers le père, en lui adressant un

geste interrogatif.

--Oh! dit celui-ci d’un ton insoucieux et avec un mouvement d’épaules,

non; mais il a fait son portrait.

Il ne voyait pas plus loin.

On soupait de bonne heure à cette époque; cependant, la nuit venue,

Adèle, presque inaperçue dans un coin de la chambre, à moitié cachée

sous les rideaux d’une fenêtre, le chat endormi sur ses genoux, se

tenait immobile et le caressait de la main, en songeant à tout autre

chose. Les deux amis, se croyant seuls, prolongeaient le dessert, en

achevant les bouteilles entamées, ou en entamant les bouteilles pleines.

Ils en étaient à la discipline militaire, à l’obéissance passive, aux

caprices des supérieurs si souvent injustes, et faisant du bon plaisir

tout ainsi que Sa Majesté.

--Tes soldats n’ont jamais dû avoir cela à te reprocher, à toi,

Pardaillan? dit Dampierre.

En effet, le capitaine, militaire instruit et probe, sévère mais

consciencieux, avait eu de tout temps une incontestable réputation

d’équité. Cependant, devant l’apostrophe élogieuse de son ami, il hocha

la tête, et après avoir réfléchi un instant en regardant son verre, que

l’autre venait de remplir jusqu’aux bords:

--Écoute, Dampierre; convenir de ses torts devant tout le monde, les

confesser hautement et inutilement, en jurant de n’y retomber plus, ça

peut être un beau moment dans la vie d’un moine, mais dans celle d’un

militaire, ce serait un acte de couardise, et voilà ce que jamais on

n’obtiendrait de moi.

--Parbleu!

--Mais, poursuivit le capitaine, quand déjà depuis longtemps on s’est

reproché ses torts à soi-même, les confier à un ami, qui n’en exige pas

l’aveu, c’est simplement demander un bon conseil, ou chercher une

consolation, n’est-ce pas?

--Parbleu! Mais, où en veux-tu venir avec ta préface?

--J’en veux venir, Dampierre, à te dire, à toi, entre quatre yeux, que,

malgré la trop bonne opinion que tu as conçue de moi, j’ai là sur la

conscience le souvenir d’une injustice qui, quoique involontaire, me

pèse comme le remords d’une lâche action.

--Allons donc!... Toi? Je parierais, mon pauvre ami, que tu prends des

cochons d’Inde pour des sangliers.

--Tu vas en juger, reprit le capitaine. Tu te souviens de la dernière

chasse où tu me demandas des hommes de bonne volonté pour l’aider à

tendre tes toiles?

--Très-bien; que même tu m’envoyas le maréchal des logis...

--Justement! Eh bien, mon vieux camarade, à cette chasse, le cheval de

la marquise s’emporta, à ce qu’il paraît. Un de mes hommes sauta à la

bride et le retint. C’est un exploit qui ne se met guère sur un état de

service, mais qui cependant, parfois, compte mieux qu’un autre. En

rentrant au château, madame de Pompadour, qui avait eu peur, qui

peut-être aussi voulait se rendre intéressante, parla beaucoup des

dangers qu’elle avait courus. Pour lui être agréable, le roi, dès le

lendemain, en quittant Compiègne, chargea le comte de Berchiny

d’acquitter la dette de la marquise envers son libérateur inconnu. Sur

l’ordre du chef, j’assemblai mes hommes qui avaient fait partie de

l’escorte de chasse, et, à haute voix, après un appel de clairon, je

leur demandai lequel d’entre eux s’était signalé dans cette occasion,

moins encore par son courage que par sa courtoisie envers une jolie

femme. Il y eut d’abord un silence assez prolongé; puis enfin, un soldat

sortit des rangs et dit: «C’est moi!» Nul ne le contredisant, notre

colonel le nomma sur-le-champ cornette, lui fit avancer une année de

solde, et lui paya son équipement. C’était un peu bien beau pour un

simple hussard; mais, tu comprends, il s’agissait de la marquise!

--Parbleu! si je comprends, dit le lieutenant des chasses en tendant son

verre pour trinquer avec son ami, le hussard avait sauvé l’État, qui

risquait de périr ce jour-là par une chute de cheval, comme toi tu m’as

sauvé aujourd’hui en sautant courageusement à la crinière de mon

coursier de bois qui m’emportait. A ta santé et à celle du hussard!

--A sa pendaison, au double traître! s’écria Pardaillan, dont les yeux

et le geste s’animèrent soudainement. Il n’avait rien sauvé du tout! Le

vrai sauveur, c’était le maréchal des logis, ce jeune Doisy dont nous

parlions tout à l’heure.

--Bah! Mais alors pourquoi n’a-t-il rien dit, lorsque, à haute voix...?

--Il était retenu ailleurs par le service, et je ne remarquai pas son

absence.

--Ah! diable! c’est fâcheux! ça lui allait si bien à lui qui a de

l’ambition! il était officier d’emblée!

En ce moment, le rideau de la fenêtre s’agita sans que nos deux amis y

prissent garde. L’un était absorbé par ce qu’il lui restait à dire,

l’autre par ce qu’il lui restait à boire.

--Au bout du compte, reprit Dampierre, je ne vois pas dans tout cela que

tu aies la moindre chose à te reprocher.

--Si ce n’était que ça!

--Qu’est-ce donc encore?... Verse.

--J’appris bientôt, continua Pardaillan, que le maréchal des logis

s’était vanté tout bas à quelques amis d’avoir été seul l’écuyer de la

marquise. Je le fis venir chez moi et lui demandai ses preuves. Il

dédaigna de les donner, déclarant se soucier fort peu d’arriver par

cette voie. Cette réponse était fière et noble; mais pour le quart

d’heure j’y vis tout autre chose que de la fierté et de la noblesse, et

je le renvoyai assez rudement.

--Et bien tu as fait!... Comment... d’arriver par cette voie! mais

madame la marquise de Pompadour est... une très-jolie femme!

--Laisse là ton verre, Dampierre, et écoute-moi... J’eus grand tort au

contraire.

--Certainement...

--J’aurais dû deviner sur la noble figure du jeune homme que seul il

disait vrai.

--Tu l’aurais dû.

--Loin de là, apprenant qu’il ne perdait pas une occasion de railler le

nouveau porte-étendard, je m’en irritai. Je ne voulus voir dans cette

conduite qu’un acte de déloyauté, un manquement à la discipline, et, un

jour, devant toute la compagnie, je l’apostrophai avec une violence que

je me reprocherais encore aujourd’hui, eût-il été coupable. Le coup

d’œil révolté qu’il me jeta alors ne faisant que redoubler mon

irritation, je m’oubliai tout à fait, je fis un mouvement pour lui

arracher ses aiguillettes; par bonheur, je me contentai de l’envoyer au

cachot et de le suspendre de ses fonctions.

--Pauvre garçon! A sa santé, dit le lieutenant des chasses, qui

commençait à s’attendrir sensiblement.

--Dès le jour suivant, reprit le capitaine, le duc de Gesvres, qui

m’honore de quelque bienveillance et qui, en qualité de gouverneur de

l’Ile-de-France, avait dû se trouver au nombre des chasseurs,

m’éclairait sur la vérité. Il avait vu, de ses yeux vu, le fait en

question. Le jeune homme qui s’était élancé à la bride du cheval était

un maréchal des logis et non un simple cavalier. Alors, seulement, je me

rappelai l’absence de Doisy au moment de l’interpellation adressée à ses

camarades, le silence qui s’était fait d’abord dans les rangs. Bref,

tout me fut connu. Je ne pouvais faire amende honorable à un de mes

hommes.

--Tu ne le pouvais pas, Pardaillan.

--A moins de donner ma démission sur-le-champ.

--Oui...

--Cependant, grâce à mon oubli, à mon emportement, à ma fatale méprise,

un garçon estimable, non-seulement était privé d’une faveur royale, mais

encore désigné à ses camarades, à ses chefs, comme un imposteur, un

fanfaron. Il pouvait être arrêté court dans la carrière librement

choisie par lui. Je n’hésitai pas alors, Dampierre.

--Tu as bien fait, mon ami; bois donc.

--Je me dévouai, corps et âme, à la réparation du mal dont j’étais

cause. J’allai trouver notre lieutenant-colonel, M. Tolt. Je lui confiai

tout, à lui, mon chef, comme aujourd’hui je me confie à toi, mon ami. A

nous deux, nous décidâmes de ce qu’il convenait de faire pour le jeune

homme.

--Ah!... voyons.

--D’abord, le changer d’escadron, pour que mon incartade pesât moins sur

lui.

--Bien!

--Cela fait, l’envoyer sur le Rhin, et le mettre à même de s’y

distinguer, puisqu’il ne voulait parvenir que par la bonne voie.

--Très-bien!

--Mais ce n’est pas tout.

--Parfait!

--Déjà M. Tolt m’avait écrit de là-bas qu’il l’avait désigné au ministre

pour l’avancement, et je n’entendais parler de rien. Je me résolus à

mettre aussi les fers au feu de mon côté. Sans la faveur, vois-tu, on ne

fait rien de bon dans ce pays-ci.

--C’est clair; la graine d’épinards ne pousse bien qu’à Versailles.

--Eh bien, pour y venir, à Versailles, pour me rapprocher de la cour,

j’acceptai cette besogne d’organisation que j’avais d’abord refusée...

Oui, je n’avais pas voulu quitter mon régiment; notre régiment, c’est

notre famille, à nous autres. Que te dirai-je, mon ami? moi qui n’ai

jamais rien demandé en mon nom, depuis deux mois je me suis fait

quémandeur, pied-plat, courtisan! J’intrigue à droite, à gauche, pour

trouver des protecteurs à mon protégé. J’ai des placets plein ma poche;

toujours le même. J’en ai semé dans tous les ministères et dans toutes

les antichambres; rien n’a fait jusqu’à présent. Je m’étais d’abord

adressé au roi; mais le roi ne se mêle de rien, et il est inabordable

pour nous autres. Plus tard, j’ai visé à la favorite. Il était bien

naturel qu’elle m’aidât à réparer une injustice dont elle est la

première cause. Déjà, j’avais obtenu une audience d’elle; je croyais

l’affaire terminée; au diable! sa fille est morte. La marquise est

devenue invisible comme le roi! Sans me décourager, j’ai tenté un

troisième assaut. Cette fois, j’ai tourné la citadelle; je suis entré

par les cuisines.

--Gourmand!

--Tu comprends?

--Parbleu! répondit le lieutenant des chasses en remplissant de nouveau

son verre. C’est-à-dire... je comprends... Non... va toujours. A ta

réussite!

--Allons, Dampierre, lui dit le capitaine en s’interrompant, tu bois

trop!

--Laisse donc! ces petits vins des environs de Paris, ça ne fait que

trotter sur la langue...

--Mais tu ne sais donc plus ce que tu dis? Tu ne sens donc plus ce que

tu bois, malheureux? c’est du roussillon qu’on nous a donné!

--Ah! bah! tu crois?

--Mon frère n’en a pas d’autre dans sa cave.

Dampierre ouvrit de grands yeux, prit gravement son verre, après avoir

d’un signe de la main rassuré son ami; puis, il huma une petite gorge,

s’en gargarisa la bouche, et d’un air convaincu:

--C’est vrai; tu as raison, dit-il. Je n’y avais pas goûté.

Alors, il replaça sur la table son verre à peine entamé et le distança,

par réflexion, de toute la longueur de son bras; repoussa de même sa

bouteille, s’essuya les lèvres de sa serviette, en faisant suivre sa

pantomime de ces mots remarquables:

--Je déteste les vins du Midi. Continue.

--J’entrai donc par les cuisines, reprit Pardaillan; c’est-à-dire, ne

pouvant m’adresser aux maîtres, je m’adressai aux valets, aux écuyers de

bouche, au garde-vaisselle, aux tourneurs de broches, aux porteurs de

chaises, aux falotiers, aux pâtissiers, aux femmes de chambre, aux

filles de service, que sais-je! Qu’est-ce qui te fait rire?

--Moi?... Va toujours; je pensais à la singulière figure que je devais

avoir sur ce cheval de bois.

--Oh! tu peux rire de moi, Dampierre, et de mes moyens d’intrigue.

Cependant, grâce à mes nouveaux auxiliaires, un de mes placets fut

déposé sur la toilette de la favorite, un autre dans sa voiture, un

troisième trouva moyen de se glisser même dans un pâté; mais jusqu’à

présent, soit que le placet de la toilette ait servi à faire des

papillotes, que celui de la voiture ait allumé la pipe du palefrenier,

et que le pâté n’ait été ouvert qu’à l’office, j’ai compromis

inutilement mes moustaches grises et ma croix de Saint-Louis avec toute

cette engeance. N’importe! notre ami sera officier, j’en réponds,

poursuivit le brave capitaine, et je compte bien ne pas m’arrêter là

dans la réparation de mes torts. Je sais que le père du jeune homme a

fait de mauvaises affaires dans les entreprises; moi, je n’ai pas

d’enfants; j’ai quelque fortune...

--Ah! que c’est bien! murmura une petite voix tout émue.

--Qu’est-ce que tu fais ici? cria le lieutenant des chasses à sa fille,

qu’il aperçut derrière le fauteuil du capitaine, les yeux en larmes et

les mains jointes.

--Ce que je fais, mon père?... Mais... j’écoute.

--Tu viens donc d’entrer à la sourdine?

--Je ne suis pas sortie.

--Voyez-vous, la fille d’Ève! Eh bien! si tu as écouté, poursuivit le

père en essayant de prendre devant son ami le grand ton d’autorité dont

il faisait rarement usage, tu as dû entendre que le récit du capitaine

était entièrement confidentiel.

--Oui, mon père; j’ai entendu... confidentiel... pour nous deux...

puisque j’étais là.

--Elle a raison, dit Pardaillan. Allons, ma belle enfant, c’est moi qui

ai des excuses à vous faire d’avoir tenu table si longtemps, sans songer

que vous êtes venue à Versailles pour voir tout autre chose que deux

vieux amis qui bavardent sans raison et qui boivent sans soif.

--Ah! que vous êtes bon!... oui, vous êtes bon, murmura la jeune fille.

J’ai eu raison d’écouter, n’est-il pas vrai? puisque cela fait que je

vous aime de tout mon cœur!

Et, par un mouvement rapide, elle s’empara d’une des mains du capitaine,

et la baisa avant que celui-ci eût songé à la retirer.

--Que faites-vous, chère enfant? dit le capitaine ému lui-même.

Et, se retournant vers Adèle, il resta un instant stupéfait du caractère

étrange et passionné que venait de revêtir sa beauté. Ce simple coup

d’œil lui suffit pour lire entièrement dans le cœur de la jeune fille.

Ces ennuis, ces souffrances inexplicables, qu’au bout de plusieurs mois

un père n’avait pu encore deviner, il les comprit sur-le-champ, et, se

courbant vers elle:

--Je tiens plus que jamais à ce qu’il soit heureux! lui dit-il tout bas.

Élevant ensuite la voix:

--Vous n’êtes plus fatiguée, je l’espère, reprit-il, et vous ne gardez

pas rancune à notre Versailles de vos mésaventures de la matinée?

Allons, ma belle enfant, faites un bout de toilette, si bon vous semble;

votre père va passer son bel uniforme, et tous trois nous irons au parc,

voir les illuminations, et même faire un tour dans la grande galerie du

château, où j’ai mes entrées.

Pendant que ces paroles s’échangeaient entre son ami et sa fille,

Dampierre, resté à table, avait avisé du coin de l’œil le verre, presque

plein, envoyé par lui si injustement en exil. Il l’en faisait revenir

peu à peu, et quand Pardaillan acheva sa péroraison, la paix était faite

entre le vin de Roussillon et le lieutenant des chasses de la

capitainerie de Compiègne.

Au moment de partir, Dampierre se sentit la tête lourde et embarrassée.

Il jugea prudent de rester au logis; mais ne voulant pas priver sa fille

du spectacle féerique des illuminations, il la confia en toute sécurité

à la protection du noble capitaine.

D’autres événements d’une nature plus étrange étaient réservés à ma

grand’tante durant son court séjour à Versailles, et devaient décider de

son sort comme de celui de M. de Pardaillan.

Adèle et son guide se promenaient dans le parc, admirant ou expliquant

tout, les eaux, les rocailles, les tritons et les grands seigneurs,

quand le capitaine, à la clarté de la lune et des lampions, crut

entrevoir, au milieu de la foule, un gros homme qui semblait s’adresser

à lui par des signes multipliés.

Il s’approcha. C’était un cocher de madame de Pompadour.

M. de Pardaillan apprit par lui que la marquise, en l’honneur de la fête

du roi, rompant son deuil, devait se montrer le soir même dans la grande

galerie.

Le renseignement était bon, mais il fallait le rendre profitable.

Se diriger aussitôt de ce côté, quitter le parc pour le château, se

faire jour, avec sa jeune compagne, à travers des essaims de courtisans

qui déjà encombraient le grand escalier, fut pour le capitaine l’affaire

d’un instant.

A peine entré, il voit un mouvement, un remous de la foule, s’opérer

vers une extrémité de la galerie; elle est là sans doute.

M. de Pardaillan, en dépit de l’étiquette de cour, se sent homme à lui

parler de son affaire, de Doisy, du brevet d’officier, et sur-le-champ.

Il fait quelques pas pour la rejoindre; mais il songe à la jeune fille

qui lui tient le bras et qu’il lui va falloir traîner après lui à la

remorque. Peut-il en sa compagnie aborder la royale courtisane? mettre

ainsi face à face l’innocence et la candeur d’une part, la corruption et

l’adultère de l’autre? Non. Cette fois, il s’agit de l’étiquette de

l’honneur, et celle-là le capitaine la connaît et la respecte.

Par une manœuvre habile, évitant le fossé sans se détourner du but, il

installe Adèle sur un bout de banquette, en priant poliment deux dames

d’apparence respectable qui se trouvent là, de veiller sur elle; puis,

tranquille sur son arrière-garde, il marche en avant.

Les dames respectables, qui n’étaient pas assez vieilles encore pour

être sans prétentions, ne tardent pas à s’apercevoir des inconvénients

de ce qu’on leur a donné à garder. Elles n’accrochent plus un regard ni

une salutation. Tous les hommes qui passent admirent les traits délicats

de la jeune fille, son teint frais et ses cheveux abondants; elles ne

sont plus inspectées qu’après coup, à la légère, et perdent évidemment à

la comparaison.

Les femmes qui jettent les yeux de ce côté s’étonnent à la vue d’Adèle,

de son canezou à la vieille mode de l’année dernière, de ses cheveux

sans poudre, de sa robe sans cerceaux, de ses manches courtes, sans

satin et sans dentelles, ornées seulement d’une rosette pleureuse.

Comment cette créature se trouve-t-elle là, sous la garde de la

vicomtesse de B*** et de la baronne K***? On flaire la province: on

critique, on médit, et, pour humilier la vicomtesse:

--Mademoiselle est votre parente?

--Pas du tout! je ne connais même point cette petite.

Et jetant, en guise d’adieu, un regard de dédain sur la pauvre enfant,

les deux dames respectables se hâtent de renoncer à un voisinage si

dangereux, et dont leur vanité souffrait doublement.

Deux mousquetaires prennent leur place.

Par bonheur pour Adèle, ils ne sont pas de la bonne espèce. Communs et

bêtes, eux-mêmes provinciaux, encore encrassés, ils ne savent adresser à

la jeune fille que des balourdises incapables sans doute de la séduire,

mais suffisantes pour l’effrayer.

Un autre leur succède. C’est un jeune homme au costume élégant, mais

débraillé; aux allures hardies et conquérantes, mais dégingandées, et

dont les grands airs de cour ne laissent pas que de sentir quelque peu

le tripot et le brelan.

--Vous êtes seule, ma charmante? dit-il à Adèle.

--Non, monsieur, répond-elle en balbutiant, comme pour invoquer l’appui

de son protecteur absent; je suis venue avec le capitaine Pardaillan,

qui m’a laissée... parce que...

--C’est justement lui qui m’envoie, pour vous tenir compagnie, ma toute

belle. Comment vous nomme-t-on?

--Adèle Dampierre, répond ingénument la pauvre fille.

--C’est ça... Diable! beau nom! Et M. votre père appartient au château?

--Il est lieutenant des chasses, monsieur.

--C’est ce que je voulais dire. Diable! belle position. Eh bien,

charmante Adèle, je vous ai reconnue rien qu’à vos cheveux. Je vous

déclare, foi de chevalier d’Annezay, que depuis feu la reine Bérénice,

jamais chevelure plus délicieusement plantureuse que la vôtre n’a paru à

une cour quelconque, et que vous avez bien fait de ne pas l’enfariner,

quoi qu’en puissent dire les jalouses. Je comprends seulement

d’aujourd’hui que le costume de notre mère Ève pouvait bien être plus

convenable qu’on ne le suppose méchamment. Ah! les beaux cheveux! J’en

dirais probablement autant de vos yeux, s’ils daignaient un tantinet se

tourner de mon côté. Pardaillan me les a vantés.

A ce nom, invoqué là sous un motif si singulier, Adèle releva la tête

involontairement, et la vue du chevalier, loin de l’intimider d’abord,

la rassura au contraire. Le désordre de sa toilette, la pâleur maladive

de son teint, lui inspirèrent une sorte de commisération pour le pauvre

jeune homme. Elle le crut souffrant, et cette idée suffit à lui donner

confiance.

Enhardi par les apparences, le chevalier hausse d’un ton sa parole comme

son regard. Il se rapproche d’Adèle qui, devenue plus clairvoyante, afin

d’éviter son approche, son contact, s’éloigne à mesure qu’il avance, et,

dans son trouble, dans son émotion, recule au delà même des limites de

sa banquette, et tombe.

On fait rumeur autour d’elle, on la relève.

--Un verre d’eau!

--Au buffet! disent quelques voix.

Un gros monsieur se présente; il lui offre son bras. Encore tout ahurie,

honteuse de sa position, de son isolement, de sa chute, la tête baissée,

les oreilles écarlates, pour se dérober aux regards qui la bombardent de

tous côtés, Adèle prend le bras du gros monsieur qui, charitablement, se

dispose à la conduire hors de la galerie, car elle a besoin d’air; à la

faire monter dans sa voiture, car elle peut à peine se soutenir; à la

mener enfin à sa petite maison, car elle a besoin sans doute d’un abri.

Pendant ce mouvement, le chevalier d’Annezay avait disparu, car le gros

monsieur, l’un des hommes les plus respectables de la finance, était son

créancier en chef.

Le matin, mademoiselle Dampierre s’était trouvée au milieu d’une cohue

de badauds, de bourgeois et de manants; elle avait failli y être

étouffée, y mourir de fatigue et de faim. Le soir, au milieu de cette

foule aristocratique, dorée, titrée, blasonnée, de femmes élégantes et

d’hommes comme il faut, elle a lieu de s’épouvanter bien davantage.

Dans ce moment, par un coup de la Providence, la foule s’ouvre en deux;

tous les promeneurs s’arrêtent, tous les hommes se courbent, toutes les

femmes font la révérence. C’est madame de Pompadour qui passe, entourée

d’un brillant état-major de courtisans, parmi lesquels Adèle n’en

distingue qu’un seul, l’ami de son père, le brave capitaine Pardaillan.

Sans se donner le temps de remercier le gros monsieur de ses bonnes

intentions, elle s’élance dans cette route qui vient de s’élargir devant

elle et se dirige vers son premier guide.

Le capitaine avait résolûment abordé la marquise à chacune de ses

stations. Il lui avait adressé ses compliments, essayant de leur faire

servir d’enveloppe à sa grande affaire, celle du brevet d’officier,

qu’il trouvait moyen de glisser à travers ses lieux communs de

politesse. La marquise lui avait souri, lui avait répondu, mais

vaguement, sans lui prêter autrement attention, sans le reconnaître,

sans le comprendre, à peu près comme Dampierre avec son vin de

Roussillon.

Un peu découragé, M. de Pardaillan se laissait déborder dans l’escorte;

il perdait du terrain, quand madame de Pompadour poussa tout à coup un

cri perçant.

L'esclave du pacha, suivi de Histoire de ma grand'tante · 第 9 / 13 题