Un fils de bonne famille, un jeune homme nommé Charles Doisy, ou d’Oisy,
les renseignements m’ont manqué pour l’apostrophe en plus ou en moins,
était venu habiter pendant quelque temps le petit domaine de
Champlieu-lez-Béthizy, qui appartenait à son père. Martine, fille unique
du meunier-fermier Brulard, qui faisait à la fois le commerce des
farines, des chanvres et des bestiaux, pouvait aspirer aux meilleurs
partis du pays; elle vit le jeune homme, il lui plut, et _elle ne le
manqua pas_.
Comme il semblait peu disposé à s’enamourer d’elle, elle lui fit des
avances auxquelles il s’empressa de répondre comme il le devait.
Pourtant l’amoureux en question avait une autre passion dans le cœur,
passion plus ancienne et plus forte sans doute que celle qu’il éprouvait
pour mademoiselle Brulard. Il était fou de peinture. Élève de la Tour,
il promettait déjà d’être digne d’un tel maître, lorsque son père,
jetant au vent palettes et pinceaux, pour le dérouter sur les arts, sur
les artistes et sur toutes les séductions de Paris, l’avait envoyé à
Champlieu tomber sous les séductions de la jolie meunière.
Quelques mois après, le jeune homme se sentait saisi d’un nouvel
enthousiasme; il ne s’agissait plus seulement de s’illustrer par les
arts, mais par la guerre. L’amour de Martine se trouva saisi entre deux
gloires comme la gaufre entre deux fers brûlants, et Charles Doisy,
après lui avoir juré une constance éternelle, se rendit à Melun où il
s’engagea dans le régiment de hussards commandé par le lieutenant
général comte de Berchiny.
Voilà ce que Martine avait bonne envie de conter à sa jeune camarade,
mais réfléchissant que déjà, depuis quelque temps, elle n’avait point
reçu de nouvelles de Charles Doisy, qu’il pouvait changer d’amours et
elle aussi, que sa confidence alors tournerait à sa honte, elle se
retint. Une autre idée, non sans quelque rapport avec la première, lui
traverse la tête; elle propose à Adèle de lui faire les cartes,
d’interroger à elles deux le sort sur le mariage qui leur est réservé.
Adèle résiste; trop crédule encore, livrant trop facilement sa confiance
à ce genre de prédictions, elle craint de s’engager de nouveau dans
cette voie que le curé lui a interdite. Cela peut être un jeu, une
manière d’amusement pour Martine; pour elle, c’est chose sérieuse et
blâmable.
--Quoi que vous en disiez, je vais chercher des cartes, reprend
obstinément Martine.
--A quoi bon? dit une voix qui les fit tressaillir toutes deux.
C’était celle du bonhomme qui dormait sur les javelles. Au milieu de
leurs causeries et de leurs préoccupations, elles avaient oublié qu’il
était là; aussi, son interruption inattendue leur causa-t-elle d’abord
une grande surprise mêlée d’émotion.
--Chut! fit Martine à sa compagne.
Et se penchant vers elle, lui désignant du doigt le chanvrier, qui
dormait toujours ou faisait semblant de dormir:
--Il a raison, au fait, à quoi bon des cartes, puisque nous l’avons là,
près de nous? lui dit-elle tout bas; c’est le père Hubert, celui que les
paysans appellent _le Vieux Rouisseur_. Je ne crois pas beaucoup à sa
science, ajouta-t-elle en prenant un ton d’esprit fort; mais n’importe!
essayons. Ils disent tous qu’il est sorcier.
A ce mot de sorcier, Adèle tressaillit de nouveau, et tandis qu’elle
tenait ses yeux attachés sur le vieillard, qu’elle contemplait avec une
curiosité inquiète son front chauve et proéminent, sa tête énorme
parsemée de touffes de cheveux d’un blanc verdâtre et comme fichée sur
un cou grêle et long:
--Père Hubert, dit Martine en s’adressant au bonhomme, dormez-vous ou
veillez-vous?
--Je dors et je vois, répondit celui-ci, les yeux fermés et sans bouger
de place.
--Eh bien! pourriez-vous nous donner des nouvelles de nos épouseurs
futurs?
--En voici un qui arrive, dit le Vieux-Rouisseur.
--Vraiment, Hubert? en êtes-vous bien sûr? Et qui doit-il épouser?
--Une des deux.
--Mais laquelle?
Le vieux se tut, et Martine ne put parvenir à lui faire rompre son
silence.
--Eh bien! dit-elle, puisqu’il arrive, et qu’il est destiné à l’une de
nous deux, tirons l’amoureux à la courte paille!
Elle prit un brin de chanvre à l’une des javelles, le rompit en deux,
cacha dans sa main les fragments inégaux, et ne laissant passer entre
ses doigts que deux extrémités absolument pareilles, elle donna à
choisir à sa jeune compagne.
Après quelque hésitation, celle-ci, excitée, raillée, poursuivie par
Martine, se décida enfin, prit au hasard et tira la longue paille.
--Bravo! bien joué, bien choisi! cria la fille du meunier; elle ne
coiffera donc pas sainte Catherine. Voilà le futur trouvé!... Pourvu
qu’il vienne!... pourvu qu’il plaise!... que ce ne soit pas un sanglier
de Saint-Sauveur ou de Béthizy!... Oh! pauvre mam’zelle Adèle, il n’y a
pas à dire, il faudrait épouser tout de même... c’est le sort qui le
veut.
Tandis qu’elle multipliait encore ses interprétations au milieu des
éclats de rire, et qu’Adèle, immobile, les joues empourprées, regardait
son fétu de paille d’un air tout honteux et contrit, sans savoir si elle
devait rire aussi ou s’alarmer, le galop d’un cheval se fit entendre; à
travers un flot de poussière, un uniforme de hussard brilla un instant,
et bientôt Charles Doisy entra dans la cour.
Le beau régiment des hussards de Berchiny, changeant de garnison, était,
depuis la veille au soir, installé à Compiègne, et notre jeune homme,
récemment élevé au grade de maréchal des logis, n’avait eu rien de plus
pressé que de venir faire briller ses galons à la ferme des Brulard.
A peine à bas de sa monture, l’œil animé, les bras ouverts à demi, il se
dirigea vers Martine. S’apercevant qu’elle n’était pas seule, il fit un
double salut et s’arrêta ensuite comme émerveillé à l’aspect de l’autre
jeune fille, qu’il n’avait d’abord qu’entrevue.
Adèle avait conservé sa couronne de bluets, sous laquelle ressortaient
si bien ses beaux cheveux blonds, bouclés et abondants; le visage
éclairé par un rayon de soleil et mieux encore par ces impressions
diverses éveillées en elle, grâce à l’imprudence de Martine, à la
prédiction du vieillard, à la présence du jeune homme, levant vers ce
dernier un œil timide et curieux à la fois, sans sortir de sa presque
immobilité, elle le regardait avec cet air d’extase et d’étonnement dont
on accueille celui qu’on attendait sans espoir de le voir arriver. Sur
sa physionomie, dans son maintien, dans son geste, il y avait alors plus
de grâce, plus de beauté qu’elle n’en avait jamais eu, qu’elle n’en
devait jamais avoir peut-être; car il en est de la beauté des femmes
comme du courage des hommes; elle a ses instants d’exaltation qu’elle
emprunte aux grands mouvements de l’âme.
Quand elle eut pu remarquer l’attitude du jeune militaire, et quel
regard répondait au sien, elle se troubla, et dans son trouble, elle
laissa tomber le petit fétu de paille qu’elle tenait encore à la main.
Elle se baissa pour le ramasser.
Ce mouvement n’échappa point à Martine, déjà irritée de cette
distraction qui avait paralysé le premier élan du jeune hussard; à
Martine déjà mécontente d’elle-même, à qui il fâchait d’être venue si
mal à propos, par son épreuve de la courte paille, déranger un horoscope
qui certainement ne pouvait regarder qu’elle.
La voix glapissante du meunier Brulard qui survint, mit fin à toutes ces
émotions, ou du moins les fit rentrer au cœur de chacun de nos
personnages. Il avait entendu le galop d’un cheval et accourait prendre
connaissance du visiteur.
--Comment, c’est vous, farceur! dit-il, lorsque, après un moment
d’examen, il eut reconnu le jeune homme sous son nouvel uniforme. Est-il
faraud ainsi! Ça lui va bien tout de même, n’est-ce pas, Martine?
Martine, modeste par mauvaise humeur, baissa les yeux sans répondre;
elle ne put néanmoins se défendre d’un sentiment de joie en entendant le
jeune homme annoncer qu’il était de nouveau devenu le voisin de la
ferme, puisque son régiment allait rester à Compiègne.
Ce sentiment de joie de Martine, une autre le partagea sans doute.
--Vive le roi! reprit le fermier-meunier; ainsi, l’ami, on vous verra de
temps en temps, comme par le passé; vous viendrez encore dessiner notre
ferme, notre grange, notre vache, notre moulin, tout croquer, comme vous
dites, jusqu’à not’ fille et not’ femme. Mais, à propos de not’ femme,
va-t-elle être contente de vous voir ainsi tout galonné! Entrez donc
l’embrasser un peu, vous boirez un coup après; ça vous donnera
l’occasion d’essuyer vos lèvres, si vous êtes dégoûté.
Charles Doisy, en galant militaire, offrit son bras à Martine. Martine
refusa de le prendre et s’empara de celui de son père.
Dans ce mouvement de dépit, le jeune homme ne voulut voir qu’une mesure
de prudence et de circonspection. Il s’adressa donc à l’autre jeune
fille, qui n’osa le refuser, mais se sentit bien honteuse et bien émue
en se trouvant ainsi accrochée au bras d’un hussard.
Tout le temps qu’on passa à la ferme, Charles Doisy, placé près d’Adèle,
fut avec elle empressé, courtois, galant même, et, vers la brune,
lorsqu’elle retourna à Béthizy, il ne manqua pas de lui faire la
conduite avec les autres.
Doué d’un caractère loyal et sincère, d’une grande susceptibilité sur
tout ce qui touchait à l’honneur, mais non sur ce qui n’avait rapport
qu’à l’amour, Charles Doisy, n’ayant rien compris aux jalouses
réticences de Martine, ne craignit point, lorsqu’on se fut séparé
d’Adèle, de mettre tout d’abord, de lui-même, la conversation sur la
grâce toute particulière de la jeune fille. Il l’avait admirée surtout
lorsqu’en arrivant à la ferme, il l’avait entrevue, rougissante,
palpitante, émotionnée de son arrivée, sous sa couronne de bluets, et il
la comparait à une madone, à une nymphe des champs. Il était peintre et
s’enthousiasmait facilement.
De même qu’elle s’était repentie d’avoir songé à l’épreuve de la courte
paille, Martine éprouva un regret profond d’avoir placé sa couronne de
bluets sur la tête blonde de celle qu’elle regardait déjà comme sa
rivale; mais elle savait dissimuler. Elle se garda bien de contredire
les éloges prodigués à l’autre; elle ne laissa plus rien percer, pour ce
jour-là, de son mécontentement; seulement, elle se promit tout bas de
parer au danger, et le plus promptement possible.
A la visite suivante que fit Adèle à la ferme, elle fut reçue par
Martine avec de grandes démonstrations d’amitié. Elle ne pouvait mieux
arriver; elle allait assister et même prendre part à une pêche
d’écrevisses et d’anguilles, ce qui ne pouvait manquer de lui procurer
un grand divertissement.
Adèle en sauta de joie; puis, par réflexion:
--Mais je ne sais pas pêcher, dit-elle.
--C’est bien vite appris, lui fut-il répondu. Il ne s’agit que d’une
pêche à la main; rien n’est plus amusant, vous verrez; surtout par ce
clair soleil et par la chaleur qu’il fait; on voudrait n’en avoir jamais
fini. Mais avant de nous mettre en besogne, il faut d’abord prendre un
costume pour la circonstance, vous surtout, mam’zelle; moi, je n’ai rien
à gâter.
Et elle enleva à sa jeune et confiante amie la cornette à rubans rouges
qui lui seyait si bien; elle lui fit quitter sa robe de droguet de soie
et sa guimpe de mousseline, qui faisaient si gracieusement valoir sa
taille et ses blanches épaules; elle lui encaissa les pieds dans des
sabots, pour les protéger contre les cailloux de la rivière, car il
fallait entrer dans l’eau; puis, comme dernière précaution, elle la
cuirassa du haut en bas d’un long tablier de grosse toile, à large
bavolet. Adèle riait de son singulier accoutrement; cependant:
--Vous êtes bien sûre qu’il ne viendra personne? dit-elle.
--Oh! non, il est déjà venu ce matin.
La jeune fille rougit d’avoir été si vite et si bien devinée.
--Oui, poursuivit Martine d’un ton d’insouciance, où perçait néanmoins
un sentiment d’orgueil mal déguisé, il avait une ordonnance, un message
du gouverneur de Compiègne, le duc d’Humières, pour le grand bailli de
Crépy, le duc de Gesvres; il a trouvé que c’était le plus court de
traverser la forêt et de passer par la ferme.
Adèle s’imagina que, peut-être, Charles Doisy avait espéré l’y revoir
encore; sa pensée n’alla pas plus loin, et cette pensée suffit à
redoubler sa belle humeur.
Les deux amies s’acheminèrent bientôt vers un endroit de la vallée où le
ruisseau de Boneuil se jette dans l’Autonne. Jupons à demi levés, jambes
nues, elles entrèrent dans le lit peu profond de la petite rivière; de
vertes oseraies leur servaient de rideaux.
Elles demeurèrent là quelque temps à l’œuvre; Martine, plus brave et
plus expérimentée, fouillant hardiment les sourives où se tenaient
cachées les écrevisses, Adèle se contentant de les sonder d’une branche
de saule, et reculant devant sa proie, quand elle était parvenue à la
faire sortir du gîte, toutes deux riant, s’ébattant au milieu de l’eau,
surtout Martine, qui, par manière de jeu, en inondait sa compagne,
tandis que celle-ci, poussant des cris de joyeuse détresse, osait à
peine riposter, dans la crainte de perdre son équilibre.
La pêche aux écrevisses terminée, on procéda à la chasse aux anguilles
de roche. Hubert, le Vieux Rouisseur, qui connaissait les bons endroits
pour ce genre de trouvaille, comme pour bien d’autres, les avait
rejointes, armé d’un pic, et déjà, grâce à lui, des quartiers de grès et
de silex avaient été soulevés, mettant à découvert les demeures
souterraines des innocents reptiles. Mais cette fois ce n’était pas dans
des eaux claires et transparentes qu’il allait falloir s’aventurer, mais
dans des flaques de fange et de vase que l’on voyait se mouvoir et se
gonfler sous les mouvements multipliés des habitantes du lieu.
Il s’agissait de les saisir avec assez de dextérité des deux doigts et
du pouce, pour qu’elles ne pussent échapper en glissant.
Au moment de prendre part à cet autre divertissement, Adèle s’aperçut
qu’elle avait peur des anguilles. A peine engagée dans le marais, debout
sur un fragment de rocher qui lui servait de piédestal, malgré les
exhortations réitérées de Martine, elle refusait d’aller plus avant,
lorsque le Vieux Rouisseur qui, les bras croisés, appuyés sur son pic,
les avait observées quelque temps l’une et l’autre, passant près d’elle,
lui dit tout bas:
--Méfiez-vous! le cheval est là-bas, mais le cavalier n’est pas loin.
Au même instant, par une feinte maladresse de la fille Brulard, un des
larges quartiers de silex, soulevés par Hubert, retombait au milieu de
la fange, et inondait la poltronne d’eau boueuse et noirâtre.
Pour faire disparaître les traces de cette affreuse aspersion, Adèle
regagna, en toute hâte, la rivière, et comme elle en atteignait le bord,
une tête sortit d’entre les osiers, et elle se trouva en face de Charles
Doisy, non plus, cette fois, avec les avantages d’une mise coquette et
soignée, mais avec son tablier de grosse toile, ses sabots embourbés,
ses cheveux humides, déroulés, ruisselants, et le visage marbré, maculé
de fange.
Elle eût voulu pouvoir se cacher dans un des gouffres de la rivière,
mais la petite rivière d’Autonne n’a jamais eu de gouffres.
La pauvre enfant venait de subir la vengeance d’une rivale, une
vengeance de villageoise, et la fille Brulard qui, le matin même, avait
donné dans cet endroit rendez-vous au jeune militaire, à son retour de
Crépy, avait habilement préparé son coup.
Rentrée chez son père, Adèle se sent le cœur contrit et désespéré. Elle
ne peut se consoler de s’être montrée dans un pareil état devant le
jeune homme: Quelle opinion doit-il avoir d’elle maintenant! Elle est
loin cependant d’accuser Martine de sa mésaventure, elle s’accuse
elle-même. Pourquoi avait-elle pris part à des jeux, à des occupations
pareilles, dignes tout au plus d’une servante de ferme? Cela était-il
convenable? Non, et Dieu l’en a punie; elle l’avait bien mérité; mais, à
vrai dire, le châtiment surpasse la faute.
Après sa première entrevue avec Charles Doisy, la prédiction du
vieillard endormi, le hasard des pailles qui le lui donnaient pour futur
époux, avaient occupé ses rêveries de jeune fille; elle le revoyait
encore devant elle, sous son bel uniforme de hussard qui lui allait si
bien, dans son attitude de surprise admirative. Puis il s’était occupé
d’elle comme jamais homme ne l’avait fait jusqu’alors; elle, de son
côté, s’était sentie, en l’écoutant, heureuse d’un bonheur qu’elle
n’aurait su définir, mais que nul autre ne lui avait fait éprouver.
Les choses étant ainsi, était-il donc si déraisonnable de supposer
possible l’accomplissement de la prédiction? Le jeune homme n’est que
maréchal de logis, il est vrai, mais sa famille est honorable, et les
protections ne lui manqueront point sans doute.
Voilà ce qu’elle pensait, voilà ce qu’elle se disait le matin, le soir
et à toutes les heures de la journée; mais aujourd’hui ses rêves ont
pris leur vol pour ne plus revenir, et la prédiction a menti. Il ne
pourra jamais l’aimer, et c’est bien naturel; elle ne retournera plus à
la ferme, elle craindrait de l’y rencontrer. Pourrait-il en la revoyant
s’empêcher de rire, de se moquer d’elle? et c’est là une humiliation
qu’elle ne se sent pas la force de supporter.
Pendant plus d’une semaine toutes ces mêmes idées ne firent que tourner
et se répéter dans sa tête.
Elle n’entendait plus parler de Martine, quand un jour, vers le midi, le
meunier Brulard, suivi du Vieux Rouisseur, qui portait un paquet de
chanvre, un sac de blé noir et deux chapons gras, se présenta au château
de la Douye. Il venait payer au lieutenant des chasses ses redevances,
en argent et en nature, pour le loyer des deux moulins. En l’absence de
celui-ci il remit l’argent à Adèle.
--Eh bien, lui dit-il, on ne vous voit plus, la belle enfant. Est-ce que
nos anguilles vous font toujours peur?... Faut pas rougir pour ça; c’est
matière à rire et voilà tout; aussi nous en avons bien ri avant-hier
encore, avec ce farceur de Doisy...
--Quoi!
--Ah! c’est surtout son camarade, un vrai boute-en-train, qu’il nous a
amené, et qui a failli en crever, quoi! Il est vrai que Martine conte ça
gentiment.
Adèle se promit bien d’en garder rancune à Martine.
--Enfin, reprit le meunier, ça l’a tant amusé, ce militaire...
--Qui? interrompit de nouveau la jeune fille, d’une voix altérée: M.
Doisy?
--Eh! non, son camarade; histoire de faire enrager le maréchal des
logis, vous comprenez bien, parce que, censé, vous ayant déjà rencontrée
une fois à la maison, il s’était rendu amoureux de vous à la première
vue. Il était revenu une seconde, à votre intention, toujours censé pour
vous surprendre au bain, derrière l’oseraie; voilà comme ils arrangent
ça... Il vous avait guettée... c’est peut-être vrai ensuite, et au lieu
d’une nymphe, comme il dit, le maréchal des logis a trouvé une pêcheuse
d’anguilles sous roche! C’est Martine qu’a fait le discours comme ça;
elle a tant d’esprit, Martine!
Et le Brulard rit d’un gros rire, brutal comme son esprit, et, tout en
riant:
--Oh! si vous les aviez vus, ça vous aurait-il amusée! Le maréchal des
logis faisait semblant de se fâcher, et l’autre farceur, son camarade,
pour mieux le faire endêver, disait qu’il conterait, le soir même,
l’histoire au régiment... C’est qu’il en est bien capable! car c’est un
bien bon garçon, tout d’même, qui ne boude pas, un bon vivant, quoi! On
en parle peut-être à Compiègne à l’heure qu’il est de vos anguilles;
pourquoi n’en parlerait-on pas bientôt à la cour, puisqu’on attend le
roi? Oui, mam’zelle, le roi et madame de Pompadour, qui chasse aussi,
elle, pas aux anguilles, mais aux lapins, et à bout portant, c’est plus
commode. C’est sans doute pour ça que vot’ père est absent? Il aura été
panneauter dans les réserves. Lui en avez-vous parlé de l’histoire des
anguilles à vot’ père? Non? Vous avez eu tort, car c’est drôle.
Sous prétexte d’ordres à donner, Adèle se leva hors d’elle-même et
courut à la cuisine.
Elle y trouva le Rouisseur qui venait d’y déposer les deux chapons. Il
était dans un coin, assis sur un escabeau, mangeant, sous le pouce, un
morceau de lard et du pain bis que Mariote, la servante du logis,
s’était empressée de lui servir. Sa grosse tête, que pouvait à peine
soutenir son cou long et mince, reposait sur son épaule, dans une pose
de pélican. Lorsque Adèle entra, il souleva sa tête, la balança de
droite à gauche, en signe de salut, puis il prit un verre de vin placé
devant lui, et l’élevant, comme pour un toast:
--En espérance et patience fait bon vivre, dit-il.
Après avoir vidé son verre d’un trait, il en laissa, une à une, tomber
les dernières gouttes dans l’âtre; ensuite, il sembla réfléchir et,
comme s’il se fût reproché de payer son repas seulement par un proverbe,
désignant un des chapons qu’il avait apportés:
--V’là le plus gros, dit-il à la cuisinière; faudra pas tarder à le
mettre à la broche.
Et, se tournant vers la jeune maîtresse du logis, clignant de l’œil,
mettant un doigt sur sa bouche d’un air mystérieux:
--Car vous aurez une visite aujourd’hui, ajouta-t-il.
Adèle ne se sentait plus en disposition de prêter complaisamment
l’oreille aux propos de l’oracle; d’ailleurs, que lui faisait une
visite? N’en recevait-elle pas tous les jours, à toute heure, pour les
affaires de vénerie, quand M. Dampierre n’était pas là prêt à répondre
aux arrivants? Ce n’était point une prédiction bien difficile à voir
s’accomplir.
--Not’ demoiselle, lui dit Mariotte, quand Brulard et le Vieux Rouisseur
se furent éloignés, il me cuide que pour c’te visite, un chapon tout
seul ne fera mie l’affaire.
--Eh! qui vous a fait croire que nous aurions du monde à dîner? lui
répondit Adèle.
--Qui? Mais n’avez-vous pas ouï père Hubert, avant qu’il ne se retrahît?
Il existe un pays dont il est encore aujourd’hui interdit au vulgaire
des voyageurs de comprendre le langage. Ce pays, où tout semble
extraordinaire, où la terre ne renferme pas un caillou, où les maisons
se transportent à bras d’hommes, où l’innocence et la crédulité de l’âge
d’or semblent s’être conservées dans toute leur pureté, il ne faut le
chercher ni au milieu des archipels de la mer du Sud, ni des atollons
des Maldives; il est situé à quinze lieues de Paris, entre deux bras de
l’Oise. C’est le Meux, célèbre seulement par ses fromages, mais qui
mériterait de l’être sous bien d’autres rapports.
Mariotte, la servante de M. Dampierre, était du Meux, et mêlait
volontiers à la langue commune les expressions naïves de cette vieille
langue picarde, comme avait fait son compatriote Jean Froissart, dans un
style différent, toutefois.
--Faut croire que c’te visite mangera, reprit-elle, puisque _le
devineur_ a parlé de mettre le plus gras à broche?
--_Le devineur_ ne sait ce qu’il dit!
--Oh! not’ demoiselle, père Hubert n’est point un bourdeur; c’est un
malin qui oncques ne se trompit jamais sur ce qui doit avenir. Il y a
deux ans, à la ducasse de Saint-Martin, il était à boire un souquet avec
des compères, chez Moutonnet, le charron, qui vend du vin; v’là qu’il se
met tout de suite à crier: «Aïe!--Qu’est-ce que c’est? lui disent les
autres.--Aïe! qu’il répète; il y a dans ce moment une branche et une
jambe qui se cassent.» En effet, entrementes qu’il parlait, à deux
lieues de l’endroit où il se trouvait, le fieu de la grande Durande, en
allant dénicher des agaces, avait eu une branche qui s’était brisée sous
lui tout de même, et en tombant, il s’était cassé, nenni la jambe, mais
quasi le bras, dont il restait tout affolé. Vous voyez ben que père
Hubert ne se trompe jamais. C’est un vieux qu’en sait, et les Brulard ne
l’ignorent point. Sans ça, pourquoi qu’ils le garderaient chez eux, où
il ne gagne même son nutriment, n’étant bon qu’à rouir un petit le
chanvre? Mais ils craignent qu’il ne leur soit à nuisance, à eux ou à
leurs animaux, qu’il ne leur jette un sort; et pourquoi qu’il ne le
ferait pas, lui qui, à la main, prend les oisias qui volent, lui qui va
à la chasse sans rêts, sans fusil et sans furons? Il sait si bien
charmer le gibier, rien qu’avec des mots, que pour le prendre il n’a
qu’à ouvrir son bissac; les lapins viennent à grand’foison, d’eux-mêmes,
se bouter dedans, pour sa pourvéance. Moutonnet l’a vu! Adonc, c’est
pour vous dire, not’ demoiselle, que le monde que nous allons avoir à
dîner fera chair piteuse si on ne met le chapon à la broche tout
d’suite. M’est avis qu’il faudrait encore un petit d’autre chose. Le
maître apportera peut-être une darne de venaison; mais un bon poisson
n’aurait pas été mésavenu. Si j’avais su ça au matin, Babet a passé
devant notre ménil, venant de Boneuil, et elle avait des murènes, des
anguilles, comme vous dites, qui vous auraient fait plaisir à voir, vous
qui les aimez, not’ demoiselle.
Adèle jette un regard de colère à sa servante, et, sans lui répondre,
elle rentre chez elle, s’y enferme et se met à pleurer de dépit, de
douleur. Elle se sent irritée contre tout le monde; contre ce Brulard,
si grossier dans ses plaisanteries; contre ce chanvrier, la cause
première de ses chagrins; contre sa servante, qui a su sa mésaventure
sans doute, et qui prend à tâche de la lui rappeler. Mais c’est surtout
à Martine qu’elle en veut: se moquer d’elle ainsi! faire de Charles
Doisy son complice, pour la rendre la fable et la risée de la maison, du
village et peut-être de la ville, même de la cour, s’il en faut croire
ce vilain meunier!
Comme elle se désole, elle entend la voix de son père; il est de retour,
il la demande.
Essuyant ses yeux à la hâte, pour qu’il ne puisse voir qu’elle a pleuré,
elle s’empresse d’aller au-devant de lui, dans un couloir obscur qui
précède sa chambre. Sans lui adresser un mot, afin de lui dérober
l’émotion de sa voix, elle lui jette aussitôt ses bras au cou,
l’embrasse et pousse un cri.
C’est que des moustaches ont effleuré sa joue, et son père n’en porte
pas; c’est qu’un sabre a retenti sur les carreaux du couloir, et son
père, pour toute arme, n’a qu’un couteau de chasse. Cependant, c’est
bien la voix de son père qu’elle a entendue!
Effrayée, haletante, elle retourne précipitamment dans sa chambre et
tombe évanouie sur une chaise.
Quand elle rouvre les yeux, elle voit près d’elle, devant elle, Charles
Doisy. Il était seul dans la chambre, seul avec elle; il lui tenait la
main et la contemplait silencieusement, avec un de ces regards
expressifs et prolongés où l’âme se glisse tout entière.
Encore pleine du trouble causé par son évanouissement, Adèle croit être
abusée par un rêve, elle sourit, et, avec un geste de tête familier,
elle répond à ce regard qui semble l’interroger.
Dans ce moment, M. Dampierre rentre avec Mariotte, tout effarée... Il
vient d’aller chercher de l’eau fraîche, des sels, du vinaigre.
--Ah! te voilà revenue à toi, enfin, pauvrette, s’écrie-t-il en la
retrouvant les yeux grands ouverts et le sourire sur les lèvres. Pardon,
jeune homme, de vous avoir laissé là en guise de garde-malade; mais,
vous savez, il y a des moments où, ma foi, bonsoir au cérémonial; puis,
dans nos villages, voyez-vous, on ne suit guère l’étiquette de
Versailles.
Adèle regarde tour à tour, avec stupéfaction, Charles Doisy, son père et
Mariotte: elle ne peut comprendre comment, le jeune militaire étant là,
Martine n’y est pas aussi. Elle croit toujours rêver.
--Comment te trouves-tu, pauvrette? reprend le lieutenant des chasses;
bois ce verre d’eau, ça te fera du bien; c’est le seul cas où l’eau soit
bonne à quelque chose; sans quoi, elle ne convient qu’aux carpes et aux
anguilles, n’est-ce pas, camarade?
Sans s’apercevoir de l’effet que ce terrible mot d’anguille produit sur
la malade:
--Tu ne t’attendais pas à la visite qui t’arrive? poursuit le père.
--Que si fait, not’ maître, interrompt la vieille servante.
--Comment! vous saviez que je vous ramènerais un beau garçon?
--Tout d’même!
--Et saviez-vous qu’il partagerait notre dîner?
--Nous l’savions itou; l’chapon est jà devant l’fec.
--Bah!... est-ce vrai, Adèle?
--Oui, mon père.
--Le diable s’en est donc mêlé? car nous n’avons rencontré âme qui vive
depuis que la proposition est faite et acceptée.
--Par ma fi! père Hubert voit de loin et entend de même, dit Mariotte.
--Quoi! c’est ce damné rouisseur qui vous a dit...?
--Parbleu! camarade, vous rappelez-vous, tandis que nous étions à nos
panneaux, cette touffe de fougère qui remuait seule au milieu d’une
broussaille? Je croyais à un marcassin; je parie maintenant que c’est ce
vieux chien de braconnier qui était là à tendre ses lacets.
--Père Hubert braconnier! père Hubert des lacets! sainte Vierge, ma
patronne! s’écria la servante d’un air de révolte; lui s’eschiver, se
tapir, quand il pourrait comme un oisias chevaucher dans l’air sur une
escoube ou sur des émolettes!
--Oui, mais s’il ne voyage pas, comme tu le dis, sur un balai ou sur des
pincettes, c’est que probablement il n’a pas encore trouvé le moyen de
se rendre invisible et qu’il craint un coup de fusil: c’est pour cela
qu’il se cache.
--Jésus!
--Allons, tais-toi, vieille folle; retourne à ta cuisine, et si tu
t’avises encore de parler devant ma fille de pareilles sottises, je te
chasse et j’envoie ton vieux braconnier opérer ses miracles devant la
table de marbre, à Paris.
Quand ils furent seuls tous trois, Dampierre reprit, en s’adressant à sa
fille:
--Ma chère enfant, voici un brave militaire que je te présente. Tu dois
le reconnaître, bien qu’il ne t’ait vue encore qu’une seule fois,
m’a-t-il dit, chez les Brulard.
Adèle, dans le fond de son âme, remercia le jeune homme d’avoir oublié
leur seconde entrevue.
Le lieutenant des chasses poursuivit:
--C’est le fils de mon ancien camarade Doisy de Champlieu, qui nous a
quittés depuis vingt ans pour se faire Parisien; mais le fils nous est
revenu, grâce à Dieu, car par lui je puis voir s’accomplir l’un de mes
désirs les plus ardents.
Adèle crut qu’il était déjà question de mariage; elle en ressentit plus
de trouble que de joie, et, baissant la tête, elle porta son mouchoir à
son visage pour cacher l’étrange émotion qui s’emparait d’elle.
--Comme quelquefois le hasard s’entend à nous bien servir! continua le
père. Le roi nous arrive demain, presque sans s’être fait annoncer; il
s’agit d’une chasse pour la marquise; j’avais besoin d’aide pour le
panneautage; je m’adresse au lieutenant-colonel, M. de Tolt, et à mon
ami le capitaine Pardaillan, qui m’envoient vingt gaillards vigoureux,
commandés par le maréchal des logis que voilà; au nom de Doisy, je
dresse l’oreille; nous nous abordons et je trouve en lui, non-seulement
un auxiliaire actif et intelligent pour mes panneaux, mais aussi un
peintre habile, qui va satisfaire au désir que je nourris depuis si
longtemps, de pouvoir enfin placer ton portrait près de celui de ta
mère!
En achevant, M. le lieutenant des chasses tendit la main au jeune homme,
qui la lui pressa avec effusion.
Tous deux cependant avaient compté trop vite sur la bonne volonté du
modèle.
Quand il s’agit de fixer un jour pour la première séance, Adèle déclara
nettement qu’elle ne voulait pas se faire peindre, et, ni les ordres de
son père, ni les supplications de l’artiste, ne purent un instant
ébranler sa détermination.
Poser devant Charles Doisy, se tenir là, sous son regard, durant des
heures entières, elle qui venait de l’embrasser par méprise, elle qui
venait de lui sourire en croyant rêver, elle qui pour rien au monde en
ce moment n’aurait osé lever les yeux sur lui! Il lui semblait que sur
son visage il devait retrouver encore les macules de fange qu’il y avait
vues, et qu’il ne pouvait la représenter qu’ainsi.
L’artiste crut à un caprice de jeune fille; peut-être entrevit-il la
vérité.
Le père attribua les répugnances d’Adèle à quelque prédiction qui lui
avait été faite, à quelque fâcheux présage. Sa mère était morte peu de
temps après s’être fait peindre.
Nos gens étaient pressés de dîner pour retourner à leurs panneaux.
Adèle, sous prétexte de malaise, n’assista point au repas. En effet,
elle était malade. Trop d’émotions diverses l’avaient agitée durant
cette journée.
Le lendemain, la chasse de la marquise eut lieu. Un hussard de Berchiny,
qui faisait partie de l’escorte d’honneur, fut assez heureux pour
retenir le cheval de madame de Pompadour, au moment où celui-ci
s’emportait.
Quelques semaines s’écoulèrent sans qu’on entendît parler du maréchal
des logis.
Adèle avait eu le temps de se repentir d’avoir ainsi opposé un obstacle
à la volonté de son père. Elle se sentait maintenant des dispositions de
fille obéissante et soumise; mais comment revenir sur sa décision
précédente, déclarée par elle irrévocable? M. le lieutenant des chasses
semblait en avoir pris son parti et ne lui ouvrait plus la bouche sur ce
qui avait été entre eux le motif d’une discussion et même d’une
bouderie.
Un matin, comme elle s’habillait, son père lui-même vint l’avertir que
le déjeuner l’attendait.
Quoique son service ne le réclamât pas impérieusement ce jour-là, et que
l’heure habituelle du premier repas ne fût point encore sonnée, il était
d’un appétit, d’une impatience que rien ne semblait motiver. Ne pouvant
tenir en place, il allait et venait, piétinant dans la chambre de sa
fille, s’asseyant, se levant, gesticulant devant elle, comme si tout le
mouvement qu’il se donnait, en pure perte, dût accélérer les préparatifs
de sa toilette, et par conséquent l’heure du déjeuner.
Il se mit ensuite en disposition de lui servir d’auxiliaire, de femme de
chambre, et la retarda d’autant plus.
Tendait-elle la main vers une épingle, il s’élançait vers la pelote avec
une impétuosité si peu calculée qu’il la jetait bas et l’envoyait rouler
sous un meuble. Voulait-il se charger de défaire un nœud du lacet, il
l’embrouillait de plus belle en voulant aller trop vite. Encore du temps
perdu. Ainsi du reste. Adèle ne comprenait rien à cet appétit précoce et
violent qui l’avait saisi de si grand matin.
--Mais qu’avez-vous donc, mon père, lui disait-elle, et qui vous presse
ainsi?
--Ce que j’ai? répondait-il; tu en parles bien à ton aise; j’ai... j’ai
faim! Ne devons-nous donc pas déjeuner aujourd’hui?
--Sept heures viennent à peine de sonner à l’église.
--L’église va mal.
--Eh bien, alors, puisque je suis en retard, commencez sans moi; je vous
rejoindrai bientôt.
--Je déteste manger seul!
Sans laisser à Adèle le temps de nouer son dernier ruban, il la força de
descendre, et, quand elle entra avec lui dans la salle à manger, le
couvert n’était seulement pas mis.
La jeune fille allait en témoigner son étonnement, lorsqu’elle aperçut
devant elle, suspendu à un clou, son portrait! oui, son portrait,
frappant, saisissant de ressemblance.
L’artiste l’avait peinte de mémoire.
Ébahie, charmée, Adèle demeura quelques instants muette de surprise et
de bonheur: elle était donc restée dans son souvenir! Il avait donc bien
songé à elle! C’est telle qu’elle lui était apparue pour la première
fois dans la cour de la ferme, qu’il l’avait représentée, avec sa robe
d’étoffe claire, son tablier de soie, sa couronne de bluets, au moment
où la courte paille le lui donnait pour futur époux!
Elle ne peut résister à toutes les pensées qui, alors, du cerveau lui
descendent au cœur:
--Mon père, ah! que je suis heureuse! Il ne m’en a donc pas voulu! Qu’il
est bon ce jeune homme! qu’il est aimable!
Peut-être allait-elle laisser échapper une exclamation plus capable
encore d’exprimer ce qu’elle ressentait; elle se retint à temps:
--Ah! mon père! que je vous aime! dit-elle.
L’exclamation, déviant de sa vraie route, avait été frapper un autre
but.
--Eh bien, pauvrette, lui dit le lieutenant des chasses, comme
témoignage de ta reconnaissance, il ne te demande que de lui accorder
une séance, une seule, pour qu’il puisse perfectionner son travail.
--Dix! s’il le faut! s’écrie la jeune fille.
--Alors, entrez, mon officier, dit M. Dampierre en poussant une porte
qui de la salle à manger communiquait à un petit salon, où Charles Doisy
s’était tenu pendant ce temps.
--Quand je dis mon officier, reprit le lieutenant des chasses, vous ne
l’êtes pas encore, mais ça viendra, je l’espère.
--Dieu vous entende! répondit le jeune homme en tressaillant.
Et, prenant tout à coup un air grave et résolu:
--Oui, il faut que je sois officier, et bientôt! dit-il.
Le premier mouvement d’Adèle, en apercevant Charles, avait été de courir
se réfugier dans un coin de la salle, le front contre la muraille; mais
son trouble ne l’empêcha pas d’entendre les paroles du jeune hussard, et
ne pouvant les interpréter que dans ce sens, qu’il ne se croyait pas
digne d’elle avant d’avoir conquis le grade d’officier, elle tourna
brusquement la tête vers lui et, répondant à sa propre pensée plutôt
qu’à celle du jeune homme:
--Oh! rien ne presse! dit-elle avec étourderie.
Honteuse ensuite, comme toujours, de ces élans de naïveté qui lui
échappaient ainsi malgré elle, elle se rencogna dans son mur et il
fallut que son père allât la prendre par la main pour la contraindre à
remercier l’artiste au sujet du portrait.
Pour tout remercîment, elle lui fit une révérence.
Pendant le repas néanmoins, elle se montra vive, enjouée, tout à fait de
son âge. Le jeune homme, au contraire, resta pensif et presque soucieux.
Un observateur expérimenté eût bien vite reconnu qu’il y avait en lui
quelque douleur secrète et permanente, logée profondément dans l’âme en
dehors des tendres affections; mais une fois qu’une idée d’amour à germé
dans une tête de jeune fille, pour elle tout s’explique par l’amour.
Adèle ne traduisit pas autrement l’air soucieux et rêveur du beau
hussard; il l’aimait: le portrait n’était-il pas là pour le prouver? et
il se chagrinait de ne pouvoir encore demander sa main à son père.
Partant de ce principe, plus elle le vit triste, plus elle se sentit
heureuse et fière; plus il resta silencieux, plus elle fut possédée
d’une joyeuse loquacité qui lui était peu ordinaire. Charles Doisy finit
par se laisser entraîner lui-même par cette belle humeur de la charmante
enfant.
Quant à M. Dampierre, après avoir faussement tant parlé de sa faim, il
avait fini par se l’exagérer si bien à lui-même, qu’il mangea outre
mesure, but de même et fit seul véritablement honneur au repas qu’il
avait préparé pour son hôte.
Le déjeuner terminé, Doisy prit les pinceaux et la boîte de couleurs
qu’il avait apportés avec lui, et la séance commença, avec une entière
bonne volonté, cette fois, de la part du modèle. Comme les peintres
doivent toujours un récit quelconque au patient qu’ils tiennent sous
leur pinceau, ne fût-ce que pour le tenir en éveil, Doisy se prit
lui-même pour sujet de l’histoire qu’il avait à raconter. Il en vint à
parler du temps de sa première jeunesse, de sa mère, des jeux de son
enfance, et comment il s’était épris de l’art de la peinture, et de son
exil à Champlieu. Il eut soin toutefois de passer sous silence les
consolations qu’il y avait reçues; il dit ensuite pourquoi son père
voulant le contraindre à entrer en qualité de commis chez un financier,
il avait préféré se faire soldat.
En écoutant ces demi-confidences qui semblaient établir entre eux des
rapports d’intimité, ma grand’tante avait sur les lèvres ce sourire
ineffable que le peintre avait habilement su saisir et qui m’avait tant
charmé dans son portrait.
Ce portrait qu’il achevait, c’était celui-là que je devais retrouver un
jour dans les mansardes de la maison de mon père.
Mais qu’éprouvait donc auprès d’Adèle Dampierre ce jeune hussard de
Berchiny, dont jusque-là les sentiments étaient restés comme dans une
sorte d’admiration silencieuse? Charles Doisy n’avait pu voir Adèle sans
s’éprendre de sa beauté, de sa candeur; tout en elle, jusqu’à son
aventure de la pêche aux anguilles, jusqu’à ses spasmes de pudeur ou
d’effroi, lui apparaissait, dans son admiration d’artiste, étrange et
charmant. Mais elle était encore si jeune! Comment aurait-il osé lui
parler d’amour? Puis, il aimait aussi Martine... d’une autre façon, oui,
mais il l’aimait.
A son âge, est-il sans exemple de se sentir dans le cœur deux cordes
vibrantes à la fois? Bien d’autres, parmi les artistes, parmi les
hussards surtout, ont eu des claviers plus complets. Puis encore, il
faut bien le dire, Charles Doisy, quoique brave, avait aussi sa
faiblesse, son côté de pusillanimité et de poltronnerie. Il avait peur
de Martine! Il tremblait d’avance à l’idée de ses pleurs, de sa
jalousie, de son désespoir. Croyant d’autant plus à son amour, qu’elle
n’avait rien négligé pour l’en convaincre, il se regardait comme engagé
à elle d’honneur, et, chez lui, tout ce qui touchait à l’honneur allait
jusqu’à l’exaltation.
De même qu’il admirait la pudique naïveté de l’une, il avait su gré à
l’autre de ses avances, de son audace passionnée; il s’en était bien
trouvé, et sa vanité y avait eu son compte. Philosophes, psychologues,
chimistes du cœur, vous qui savez de quels éléments se compose l’amour,
c’est à vous de nous dire pour quelle dose y entre la vanité.
Si notre jeune maréchal des logis se sentait entraîné vers Adèle par un
sentiment plus doux, plus épuré, plus vif peut-être, ses instincts moins
éthérés, plus positifs, le reportaient vers Martine. La première avait
pour lui le charme de la nouveauté; la seconde, la force de l’habitude.
Il rêvait de Béthizy, mais c’est vers Glaignes qu’il se dirigeait
d’ordinaire. Adèle était sa poésie; Martine, sa réalité. Quand son âme
était en joie, celle-ci lui venait la première à la pensée; quand un
sentiment de tristesse et de mélancolie le prenait, c’est l’image de
celle-là qui lui apparaissait pour s’associer à ses peines.
Voilà pourquoi, depuis quelques jours, c’est Adèle qui triomphe dans son
cœur; pourquoi, à force de la voir des yeux de l’âme, il a pu se passer
d’elle pour faire son portrait; pourquoi, enfin, contristé, accablé, par
une pensée poignante, étrangère à son double amour, à la veille de se
séparer de toutes deux, c’est vers Adèle seule qu’il est venu.
La guerre de Hanovre, la guerre de sept ans allait s’ouvrir. En prenant
congé de ses nouveaux amis, Charles Doisy, non sans étouffer un soupir,
leur annonça que le lendemain il partait pour les bords du Rhin.
--Mais il me semblait que deux escadrons de votre régiment devaient
seuls se mettre en route, et que le vôtre restait à Compiègne? lui dit
M. Dampierre. C’est du moins ainsi que me l’a conté Pardaillan, votre
capitaine et mon ami.
A ce nom de Pardaillan, le visage du jeune homme se colora subitement.
--J’ai obtenu de quitter ma compagnie, répondit-il, pour passer dans une
autre qui part sous les ordres de notre lieutenant-colonel, M. Tolt. Je
vous le répète, il faut que je sois officier ou que je me fasse tuer!
Il pressa la main de son hôte et se disposa à faire ses adieux à la
jeune fille; mais elle n’était plus là, et le père, le valet et la
servante eurent beau l’appeler, la chercher partout, dans sa chambre,
dans le jardin, d’un bout à l’autre du vieux château de la Douye, elle
ne reparut point.
Déjà le cavalier avait franchi la vallée d’Autonne; il atteignait la
lisière de la forêt lorsque, jetant un dernier regard vers Béthizy et
cette maison qu’il venait de quitter, il vit à une petite fenêtre
ogivale, qui faisait saillie dans la partie la plus haute des combles,
un mouchoir blanc s’agiter.
Ce qu’il ne vit pas, c’est que ce mouchoir était trempé de larmes.