--Lorsque sonnera l’heure éternelle de la résurrection, croyez-vous que
nous devions nous retrouver tous avec la forme que nous aurons eue au
dernier instant de notre vie?
--C’est là un point contesté, et qui le sera encore longtemps sans
doute. Il faut convenir que si les choses doivent se passer ainsi, ces
âmes mélancoliques et tendres, qui désirent quitter leur enveloppe
terrestre avant que les riches draperies de pourpre de la jeunesse, les
joyaux de la beauté en aient été déchirés, arrachés par les doigts
crochus du temps, ne font pas, à tout prendre, un vœu déraisonnable.
--Certes! le sentiment raisonne d’ordinaire plus juste qu’on ne pense,
me répondit mon interlocuteur, qui n’était autre que le compagnon de ma
dernière course au Butard[2].
[2] Voir ci-dessus _l’Esclave du Pacha_.
Cette fois, nous venions d’herboriser en pleine forêt de Marly. Surpris
par une averse, nous nous étions réfugiés dans une de ces cabanes de
bûcherons, aux murailles de rondins, à la toiture de fagots et de
genêts, où nous philosophions, faute de mieux, pour prendre patience, en
attendant la fin du mauvais temps.
--Les peintres qui, par avance, ont voulu nous représenter le jugement
dernier, ont seuls donné cours à tant de fausses idées sur le sujet qui
nous occupe, reprit-il. Selon moi, messieurs de la peinture et de la
sculpture se sont rendus coupables d’un délit du même genre à l’égard du
génie, lorsqu’ils se sont chargés de le faire comparaître, non devant le
tribunal de Dieu, mais devant celui de la postérité. Où ont-ils été
s’imaginer de toujours traduire nos grands hommes en vieillards, sous
prétexte que leur vie a été de longue durée? Ceux-ci n’ont-ils pas été
jeunes aussi? N’est-ce pas alors un anachronisme que de nous représenter
nos artistes inspirés, nos grands poëtes, à une époque où la poésie et
l’inspiration n’existaient plus en eux? Leur jeunesse, ou du moins leur
verte maturité, leur temps de sève et de production ne les retracent-ils
pas mieux à notre esprit que leur moment de décadence et de caducité?
Pourquoi toujours le soleil à son déclin? Pourquoi une ruine, là où nous
devrions voir un palais? Vous nous devez un tableau d’histoire et vous
vous acquittez avec un portrait de famille; un portrait de famille, rien
de plus, car à la famille seule il importe de voir se reproduire sur la
toile les individus tels que le souvenir les rappelle; la postérité ne
se souvient que des œuvres.
--C’est justement en songeant à des tableaux de famille que m’est venue
l’idée de ce grand jour de la résurrection, dont je vous entretenais
tout à l’heure.
--Je ne saisis guère l’analogie, me répondit mon interlocuteur.
--Considérée non sous le point de vue de l’art, mais sous son côté
pittoresque, une collection de ce genre, surtout avec son texte
explicatif, est seule capable cependant de nous donner un avant-goût de
l’étrange spectacle qui, selon quelques-uns, nous attend dans la vallée
de Josaphat. Nous entrons dans une longue galerie; regardez, examinez
avec moi. Je serai le _cicerone_. Cette fillette qui joue avec son
bichon, enrubané comme elle; cette jeune et jolie femme qui regarde avec
tendresse son perroquet perché sur son doigt; toutes ces fraîches
beautés suspendues autour de vous, ce sont les aïeules ou les bisaïeules
de ces honnêtes vieillards à moustaches grises. Cet octogénaire de
fraîche date, coiffé à la Titus, a près de lui son père, mort à
vingt-quatre ans; de l’autre côté, son grand-oncle, décédé au berceau.
C’est un pêle-mêle d’âges, de temps, un logogriphe chronologique à ne
s’y pas reconnaître; enfin, c’est une scène de la résurrection, s’il
faut ajouter foi à un système que, pour notre part, nous repoussons de
toutes nos forces. Nous n’aurons tous qu’un même âge dans le ciel.
--Très-bien! J’admets maintenant la relation d’idées entre votre bizarre
collection de tableaux et le spectacle que devrait, selon quelques-uns,
présenter le jugement dernier; mais dans cette forêt, où, depuis que,
sous cet abri champêtre, nous sommes tapis comme deux braconniers ou
deux garde-vents, pas une figure humaine n’a passé devant nous, par
quelle échelle intellectuelle votre pensée s’est-elle trouvée subitement
transportée au milieu d’un musée de famille?
--Voyez-vous cette touffe de bluets, jetée au bord de la route,
ajoutai-je; eh bien, voilà le premier échelon qui m’a permis de franchir
en deux bonds la distance qui sépare la forêt de Marly de la vallée de
Josaphat.
--Oui, me dit mon ami le voyageur après un moment de réflexion, il en
est souvent ainsi; malgré nous, à notre insu, nos souvenirs sont
emportés de l’est à l’ouest, du nord au sud par l’oiseau qui passe, par
une modulation qui se fait entendre au loin. Nous autres, dont les
regards se tournent toujours avec tant d’amour vers ce vaste manteau de
verdure, si richement brodé, qui couvre le sein de la terre, les fleurs
doivent forcément jouer un grand rôle dans la transition de nos idées.
Je n’ouvre jamais mon herbier sans le trouver rempli de souvenirs et
d’anecdotes de tous les temps et de tous les pays.
--J’irai le feuilleter un jour avec vous.
--Volontiers; mais d’abord dites-moi comment vos bluets vous ont, _d’un
premier bond_, introduit au milieu d’une collection de tableaux?
--En m’adressant cette question, vous ne croyez pas être indiscret, lui
répondis-je, et cependant, vous me demandez là l’histoire de mon premier
amour.
--Vraiment! Enchanté de l’indiscrétion. Le premier amour peut toujours
se raconter: il est, d’ordinaire, empreint de tant de pureté...
--Surtout celui-là; ce fut une passion si follement idéale!... si
complétement impossible!...
--Vous redoublez ma curiosité.
--Je vais la satisfaire, et en peu de mots. Ce que je vous ai dit
précédemment me conduit, par une pente toute naturelle, à vous raconter
comment, sous le toit d’une vieille mansarde, j’ai fait la connaissance
de ma grand’tante.
--Il ne s’agit pas ici de votre grand’tante, mais de votre premier
amour.
--Justement.
«A l’étage le plus élevé de la maison de mon père, il y avait une vaste
chambre, garnie d’un assez bon nombre de ces portraits de famille dont
on regarderait l’abandon comme un sacrilége, la destruction comme un
crime, mais qu’on exile respectueusement dans le coin le plus reculé du
logis, car ce sont, en général, d’horribles croûtes d’un aspect fort
disgracieux.
«Par bonheur, ceux-ci se trouvaient si bien encrassés et tellement
recouverts de poussière et de toiles d’araignées, qu’il n’était pas
facile à la critique de s’exercer à leurs dépens. D’ailleurs, la
critique montait rarement dans les mansardes.
«Mais moi, enfant, je m’y établissais volontiers; je m’y sentais à
l’aise, j’y pouvais impunément être espiègle et tapageur.
«Un jour, il me prit fantaisie de laver la tête de tous mes grands
parents, dont à peine on pouvait distinguer le sexe à travers leur
triple voile. Je parvins assez heureusement à en débarbouiller
quelques-uns, et n’eus alors rien de plus pressé que de faire, au moyen
d’un morceau de craie et d’une plume trempée dans l’encre, des
moustaches à ces dames et des cornettes à ces messieurs. Comme j’étais à
lessiver un de ces vieux portraits, il m’arriva de voir, sous l’éponge,
apparaître de jolies petites joues, de beaux yeux clairs qui me
regardaient d’un air de connaissance, une petite bouche charmante qui me
souriait avec une grâce toute particulière. C’était une belle enfant, de
treize à quatorze ans, d’un air timide et doux. Ses longs cheveux
blonds, couronnés de bluets, encadraient le plus charmant visage...»
--Ah! nous voici arrivés aux bluets! interrompit mon ami. Désormais je
ne rencontrerai plus la _centaurea cyanus_ sans songer à vos amours.
Continuez.
--Mais j’ai presque fini.
--Allons donc!
Je poursuivis:
«Ce portrait de jeune fille, je me sentais de la joie au cœur rien qu’à
le contempler; et plus je le contemplais, plus il me semblait avoir déjà
vu ces petites joues-là sur la figure de quelqu’un; ce front si pur ne
m’était pas inconnu; ces jolis yeux clairs, d’un vert gai, comme on dit,
je les avais déjà rencontrés quelque part. A celle-là je ne fis point de
moustaches.
«J’avais plusieurs jeunes parentes alors, fort gentilles, fort
espiègles; j’en vins à me rappeler que chacune d’elles possédait un de
ces traits qui m’affriandaient si fort, mais aucune n’en présentait
l’ensemble, aucune n’était aussi charmante que cette peinture, que cette
belle enfant à la couronne de bluets. Était-ce donc une autre petite
cousine que je ne connaissais pas encore? N’importe; en attendant que la
connaissance fût faite, comme elle me regardait toujours avec son même
sourire, je me pris d’affection pour elle; je l’aimai.»
--Quoi! cette image?
--Oui, je l’avais descendue de son clou, placée commodément sur une
vieille chaise dépaillée, afin qu’elle se trouvât plus à ma portée. Je
l’associais à mes jeux, je lui parlais, je me répondais pour elle; nous
nous entendions très-bien, quand un jour, jour néfaste! ma mère nous
surprit ensemble dans la mansarde.
--Que s’ensuivit-il?
--Une révélation terrible. Ma mère, tout en se retenant de rire à la vue
des moustaches et des cornettes, après m’avoir vivement sermonné sur ma
peinture impie, m’apprit que la jeune fille, la compagne de mes jeux,
mon premier amour enfin, c’était sa grand’tante à elle, ma
très-grand’tante à moi!
--Ah! grand Dieu! votre amour dut être tué du coup? Tout amour sans
espoir ne dure guère.
--Sans doute. Depuis, quand je revis ces traits qui m’avaient tant
charmé, je les trouvai changés entièrement. Dans le regard de ma
grand’tante, dans son sourire, auparavant si gracieux, j’entrevis
quelque chose d’ironique et de narquois. Elle s’était moquée de moi
évidemment. Avec cette niaiserie naïve de l’enfance, je supputai l’âge
qu’elle aurait eu, si elle avait été vivante encore. J’en fus effrayé.
--Je le crois bien... Elle était morte à soixante ans, sans doute; pour
une grand’tante, c’est bien le moins, et il y avait peut-être plus de
cinquante ans de cela!
--Aussi je me la figurais alors plus que centenaire, courbée en deux, la
tête branlante, la bouche démeublée, le menton poilu, les yeux éteints,
la paupière écarlate, assise dans un grand fauteuil, et grommelant
quelques mots inintelligibles. Tous ces portraits de vieilles que
j’avais moustachées, je me persuadais que c’était encore elle à des
époques plus ou moins rapprochées, et je n’osais aller aux
renseignements; et quand on parlait devant moi d’une grand’tante
quelconque, je rougissais de honte, comme si je les avais aimées toutes!
--Et à quel âge, en effet, était morte la pauvre vieille?
--A seize ans.
--Plaît-il?
--C’est ce que j’appris seulement quelques années plus tard. A cette
époque, le temps des vacances venu, je quittai le collége pour aller
passer tout un mois chez ma grand’mère, dans l’ancien Valois, sur la
lisière de la Picardie. Ma grand’mère devait avoir connu ma grand’tante.
Il me vint en pensée de demander des nouvelles de celle-ci à celle-là.
Mon aïeule aimait à conter; elle avait une mémoire prodigieuse; au lieu
de simples renseignements, j’eus une histoire complète que j’écrivis
alors avec tous ses détails, et ma grand’tante fut alors le sujet de mon
premier ouvrage, comme elle avait été l’objet de mon premier amour.
--Parbleu! contez-moi ça... la chose vaut d’être connue.
--C’est une histoire bien simple et bien naïve, un drame purement
villageois.
--Allez toujours. J’aime assez les histoires villageoises; elles
deviennent rares par le temps qui court. D’ailleurs, la pluie redouble;
nous n’avons rien de mieux à faire pour le moment.
Je commençai sur-le-champ mon récit.
I
Ma grand’tante Adèle avait passé sa vie dans les lieux mêmes où je me
trouvais, à Béthizy, dans cette belle vallée suspendue aux flancs de la
forêt de Compiègne, paysage ravissant, digne de la Suisse, auquel rien
ne manque, ni les sites pittoresques, ni les souvenirs historiques, ni
les ruines, ni les eaux, ni les ombrages. Cette tour de Saint-Adrien, de
forme ovale, qui couronne le sommet de la colline, c’est ce qui reste du
manoir royal de Philippe le Bel; escaladez-en les hauteurs, à vos pieds
est le château de la Douye, peut-être un débris, une grange aujourd’hui;
mais alors le père de ma grand’tante l’habitait avec elle, et le vieux
bâtiment, réduit aux proportions d’une maison ordinaire, ainsi que ces
anciens nobles ruinés qui s’obstinent à garder un titre qu’ils ne
peuvent plus soutenir, restait château en dépit de l’apparence et
s’appuyait encore, comme un vieux frère d’armes, sur les restes de
l’ancien palais du roi Jean; car le Valois conserve de tous côtés les
traces de cette race de rois qui lui avaient emprunté son nom.
Là, servant de route principale au pays et remontant vers la forêt pour
gagner les plaines du Soissonnais, voici la chaussée de Brunehaut,
grande voie romaine, réparée par cette terrible reine, dont peut-être
dans l’ancien Valois seulement le nom n’éveille pas un sentiment
d’horreur; bien au contraire, car la chaussée de Brunehaut a été
métamorphosée en _Chaussée des Pruneaux_.
Plus loin, c’est le _Champ dolent_, le champ des plaintes et des
gémissements. C’est là qu’un lieutenant de Philippe-Auguste tailla en
pièces une armée anglaise, ce qui valut au village de Géroménil, qui en
est proche, sa dénomination plus récente de Saint-Sauveur. Aujourd’hui,
de vastes chènevières croissent sur toutes ces tombes, ignorées de celui
même qui les bouleverse du soc de sa charrue. A droite, du côté de
Saint-Wast, sont d’autres tombes aussi, les merveilleuses pierres
druidiques de Rhuys, hantées nuitamment par les loups-garous.
Détournant vos yeux de ces grandes batailles si vite oubliées, de ces
palais royaux si promptement renversés, reportez-les sur ce bel horizon
de verdure que dessine autour de vous la forêt, sur ces maisons blanches
à volets verts, sur ces terrasses, sur ces chaumières formant ceinture
autour de la colline de Saint-Adrien: c’est Béthizy. Suivez du regard
ces lignes d’argent qui coupent les prairies; ce sont les ruisseaux de
Boneuil, des Buttes et de Néry, tous trois allant rejoindre la jolie
rivière d’Autonne, qui elle-même, après avoir empli les grands étangs de
Pontdron et du Berval, va se jeter dans l’Oise, au-dessus de Verberie.
Ces lieux, depuis mon enfance, sont restés purs, charmants, animés, dans
un coin réservé de ma mémoire, et quand je m’y transporte en idée, le
souvenir et l’imagination aidant, je les revois non-seulement tels que
je les ai connus, mais aussi tels que les récits de ma grand’mère me les
ont fait connaître, tels qu’ils étaient au milieu du siècle dernier, du
temps de ma grand’tante.
Élevée au couvent des dames de Crépy, grâce à l’instruction des bonnes
religieuses, ma grand’tante y avait puisé de saintes et fermes
croyances; mais dans les entretiens de ses jeunes compagnes, elle avait
acquis, en plus, une crédulité à peine imaginable. Il n’était question
parmi celles-ci que de revenants et de sorciers, de divinations par les
cartes ou par les dés. Les bonnes sœurs avaient appris à ma grand’tante
à aimer Dieu; les jeunes filles, à craindre le diable.
Si elle avait vécu de nos jours, Spurzheim eût certainement trouvé en
elle l’organe de la _merveillosité_. Je me rappelle en effet que sur son
portrait elle avait, à l’angle de l’œil, un certain renflement signalé
par le célèbre phrénologue, et qui donnait à son sourire même un air
étonné.
Quand Adèle, c’était son nom, après la mort de sa mère, revint à
Béthizy, pour tenir le ménage du survivant, il était curieux de voir
cette jeune maîtresse de maison se signer, se troubler, s’interrompre
dans un ordre à donner, à la vue du sel renversé, de deux couteaux en
croix et autres signes néfastes; se sauver ou défaillir, quand, la nuit
venue, certains bruits se faisaient entendre du dehors. Ne se sentant
plus protégée par les murs de son couvent, l’esprit plus impressionnable
depuis sa douleur récente, elle ne rêvait que fantômes dans la maison,
gobelins et farfadets dans les bois, loups-garous et sorciers dans les
champs.
Pour son malheur, ces idées étaient en partie celles des gens avec qui
elle avait à vivre.
A Béthizy, on croyait surtout à la bête de la Chambrerie. C’était une
espèce de monstre, la transformation hideuse d’un ancien prieur du pays.
Chambrerie ou prieuré avaient alors même signification. Ce prieur, épris
d’un amour sacrilége pour une jeune religieuse, sa pénitente, avait
trouvé moyen de l’attirer chez lui, à force de ruses et de faux
prétextes. Bientôt éclairée sur ses projets, la jeune fille s’était
sauvée à travers l’église et avait cherché un refuge au pied du
maître-autel; mais jusque-là le monstre l’avait poursuivie. Elle était
perdue quand, levant ses yeux éplorés vers l’autel, elle vit
Jésus-Christ descendre de sa croix, saisir de ses deux mains ce bois qui
avait été l’instrument de son supplice et en décharger un coup si
violent sur la tête du prieur que celui-ci tomba mort.
On ne pouvait le mettre en terre sainte; il fut déposé sous la
principale des pierres de Rhuys; mais par la puissance de Satan, qui
régnait de ce côté, il reparut bientôt sous la forme d’un animal
immonde. Il se montrait de préférence dans les ruines de la tour de
Saint-Adrien, dont il habitait les voûtes souterraines. Il n’en sortait
que lorsque quelqu’un du pays devait mourir bientôt. Alors il faisait
entendre de sinistres hurlements en signe d’avis, et des cloches
invisibles tintaient d’elles-mêmes dans les airs.
Trois jours de suite, la bête de la Chambrerie avait hurlé et les
cloches avaient tinté pour la mère d’Adèle; du moins on le disait ainsi,
et la jeune fille crédule n’était que trop disposée à ajouter foi à
toutes ces choses surnaturelles. Qui eût pu combattre en elle ces
fâcheuses impressions? Elle avait un frère, son aîné de dix ans; mais ce
frère, marié déjà, occupait un emploi dans une province éloignée; son
père, lieutenant des chasses de la capitainerie de Compiègne, presque
toujours hors de chez lui, aussi occupé de ses propres plaisirs que de
ceux du roi, la raillait bien quelquefois sur ses folles terreurs et sur
l’adhésion donnée par elle à toutes les superstitions populaires; mais
le plus souvent il en riait, sans songer à la détourner, par le
raisonnement, de ces dangereuses tendances.
Avec le temps, cependant, ma grand’tante avait senti ses prédispositions
au merveilleux s’adoucir, se modifier en partie. Les conseils du curé,
le soin qu’il prit de lui imputer à péché ses terreurs superstitieuses,
puis enfin l’âge de raison qui venait, car elle touchait à sa quinzième
année, tout concourut à la remettre à peu près dans un sens droit; mais
il lui resta toujours quelque chose de ses anciennes appréhensions. Ce
quelque chose, c’était une poltronnerie naïve, une timidité d’enfant
qui, jointes à la vivacité naturelle de son âge, à l’espèce de réserve
et de dignité que lui commandait sa position exceptionnelle de reine du
logis, donnaient à son caractère, à ses allures, de certaines
bizarreries, de certains contrastes qui n’étaient pas sans charmes.
M. le lieutenant des chasses Dampierre, outre les revenus, exemptions et
priviléges de sa charge, possédait quelques arpents de terre dans le
pays, et deux moulins sur la rivière d’Autonne. L’individu auquel ces
moulins étaient affermés, le nommé Brulard, avait une fille dont Adèle,
faute de mieux, faisait sa meilleure amie. Voulait-elle se reposer de
ses travaux du ménage; son père, pour raison d’administration ou autre,
entreprenait-il un voyage à Versailles ou à Compiègne, c’est vers
Martine, vers le hameau de Glaignes qu’Adèle courait aussitôt pour
trouver une compagnie. Heureuse alors de n’avoir plus à commander à
personne, elle redevenait une jeune fille vive et rieuse, aimant les
jeux, les exercices de son âge, escaladant les échaliers, s’ébaudissant
comme il est toujours permis de le faire à quinze ans, mais avec son
amie seulement, car à l’aspect du premier visage étranger qui survenait,
rentrée aussitôt sous sa carapace de demoiselle, elle baissait les yeux
et restait roide comme un piquet, muette comme un poisson, jusqu’au
moment où l’heure des ébats sonnait pour elle, c’est-à-dire jusqu’à ce
que le visage étranger eût disparu.
Martine Brulard avait quelques années de plus qu’Adèle, des yeux noirs
qui ressortaient vifs et brillants sur son teint légèrement mordoré par
le soleil; le nez retroussé, les narines ouvertes, les cheveux crépus,
la bouche souriante et les dents blanches et nettes. Avec ses formes
franchement accusées et son allure joviale, c’était ce qu’on appelle un
beau brin de fille. Toutefois, malgré cette apparence de jovialité,
Martine avait les passions ardentes, et, par contre, était susceptible
de plus de dissimulation et de jalousie qu’on ne s’y fût attendu de la
part d’une personne aussi bien portante.
Un jour, profitant d’une vacance, ma grand’tante était auprès de son
amie. Celle-ci, qui aimait à jouer à la petite maman, se plaisait à
l’attifer, à lui boucler les cheveux. Assises sur un tronc d’arbre jeté
à terre au milieu d’une grande cour de ferme, n’ayant d’autres témoins
qu’un vieux chanvrier, endormi sur un tas de javelles, et une bonne
vache noire qui, d’un air mélancolique et stupide, les regardait de
l’autre côté de l’échalier, les deux jolies filles s’occupaient à
tresser en guirlande les bluets qu’elles venaient de cueillir dans les
champs. La guirlande faite, Martine en couronna la tête de ma
grand’tante, et elle la trouva tellement à son gré ainsi qu’elle en
battit des mains et l’embrassa pour la remercier d’être si jolie.
--Savez-vous, mam’zelle Adèle, que les filles du pays feront bien, à
l’avance, de s’approvisionner d’amoureux, car, d’ici à deux ans, ils
pourraient bien tous courir après vous?
--Oh! qui songe à cela? Je ne suis pas encore en âge d’être mariée; et
d’ailleurs, c’est un soin qui ne regarde que mon père, répond ma
grand’tante, du ton d’une fille bien élevée et qui se souvient encore du
couvent.
--Mais votre père a d’autres occupations en tête, reprend Martine; il
est plus de son métier de chasser pour le roi que de chasser pour vous.
Je le soupçonne plus adroit vis-à-vis des sangliers que des galants;
donc vous ferez bien de ne pas trop compter sur lui, sinon gare à sainte
Catherine!
--Eh bien! le beau malheur! réplique l’autre en souriant. Sainte
Catherine est une bonne sainte et me ferait alors une bienheureuse
patronne de plus. On n’en saurait trop avoir. Puis, ajoute-t-elle avec
une certaine gaucherie d’innocence, des galants, il faudrait, pour en
trouver, chasser bien loin, au moins jusqu’à Senlis ou Compiègne, car
dans ce pays-ci il n’y a que... que des sangliers!
--Oh! dit Martine, il y a peut-être aussi des amoureux; en cherchant
bien... Quelquefois, au moment où on s’y attend le moins, il vous en
part un à deux pas. Le tout, c’est de ne pas le manquer.
--Avez-vous cherché, vous, Martine?
Martine rit aux éclats et ne répond point; et pourtant, la conversation
une fois sur ce sujet, elle se sent tentée, par vanité, de prendre Adèle
pour confidente...
C’est que Martine a cherché, elle, et elle a trouvé.