III

Enfermée dans son palanquin, à la suite du maître, comme elle longeait,

avec l’escorte, un des faubourgs de Sivas pour retourner vers la rivière

Rouge, et qu’elle prenait plaisir à voir les habitants, turcs ou

chrétiens, fuir pêle-mêle, en désordre, se cacher ou se prosterner à

l’aspect du pacha, elle en avait remarqué un qui, resté debout et

immobile, semblait ne participer en rien aux diverses émotions de la

foule.

Baïla s’étonne d’abord que les gardes du cortége, les _cawas_, ne le

forcent pas à prendre une posture plus humble; elle l’examine avec plus

d’attention et tressaille. Il porte le costume franc et, autant qu’elle

en peut juger à travers son double voile et les mousselines semées

d’étoiles d’or du palanquin, ses traits sont ceux de l’inconnu.

Par un mouvement plus rapide que la pensée, voiles, rideaux, tout se

soulève en même temps; c’est lui! leurs deux regards se rencontrent.

L’étranger se trouble, sans doute ébloui de nouveau par l’éclat

resplendissant de tant de beauté; puis, avec une expression pleine

d’amour, il lève ses yeux au ciel, place une main sur son cœur: bientôt,

dans cette main, il agite, en manière de signal, un petit objet

brillant, doré, sur lequel le soleil jette un éclair, mais que Baïla ne

peut reconnaître, car déjà ses rideaux sont retombés.

Cette scène imprudente, audacieuse, passée au milieu de la foule, n’eut

cependant pas de témoin; tous les spectateurs étaient en fuite ou le

front contre terre.

Durant le reste de la route, Baïla crut avoir rêvé. Quoi! cet étranger,

il n’était pas mort! il n’avait pas été dénoncé par Haïder et tué par

Djezzar! Elle a donc été injuste et cruelle envers ceux-ci? Elle leur

devait une réparation. Peut-être le Franc avait-il été seulement blessé?

D’une blessure bien légère alors, puisqu’elle ne l’a pas empêché de se

trouver sur son passage tout à l’heure. Pourquoi légère? n’était-il pas

capable, pour la voir, d’endurer la douleur, lui qui ne craignait pas de

tout braver pour arriver jusqu’à elle? Mais quel objet a-t-il donc fait

briller à ses yeux, la main sur son cœur et le regard au ciel? Sans

doute un présent qu’il voulait lui faire, qu’il espérait pouvoir jeter

dans son palanquin comme souvenir. Elle avait trop tôt laissé retomber

ses mousselines étoilées d’or. Ou plutôt n’est-ce pas quelque bijou à

elle, quelque joyau détaché de sa parure et trouvé par lui au pied du

platane ou dans les allées du jardin? Oui, et il le conserve comme une

relique précieuse, comme un amulette préservateur, qu’il garde sur son

cœur, car c’est de là qu’il l’a tiré, c’est là qu’elle l’a vu le

replacer après son transport d’amour.

Elle se demande ensuite ce que peut être parmi les Francs ce jeune homme

resté debout, dans une attitude si fière, sur le passage du pacha, et

que cependant les cawas ont semblé respecter. Oh! bien des secrets lui

restent encore à pénétrer. N’importe! quels que soient le rang, le

pouvoir de ce mystérieux inconnu, elle est pour lui l’objet d’un amour

frénétique, elle n’en peut douter; sa vanité s’en glorifie, et, faisant,

pour la seconde fois, entrer dans ses rêves un souvenir de l’Égypte et

de Napoléon, elle en vient à se dire que si jamais son inconnu

commandait une armée dans le pays de France, les Français pourraient

bien, un beau jour, envahir le pachalik de Sivas.

Jusqu’alors, pour se soustraire aux influences narcotiques de la vie

monotone du harem, Baïla avait eu recours à ses fantaisies de toute

espèce, à ses caprices mille fois renaissants, à ses luttes, à ses

bouderies, à ses révoltes, à ses tyrannies contre son maître, contre son

lion, contre ses esclaves; maintenant, son caractère semble se modifier:

elle a repris près de Djezzar son humeur égale et indolente des premiers

temps; elle tourmente moins sa bonne Mariam et ses autres femmes de

service; son goût pour la parure semble même s’être amoindri: au lieu de

quatre toilettes par jour, elle n’en fait plus que trois; elle est

devenue grave, elle réfléchit, elle pense; elle pense au giaour; elle

réfléchit au singulier enchaînement de circonstances qui, depuis

quelques mois, malgré elle, par fatalité, est venu mêler ce jeune homme

à toutes ses préoccupations, à tous les événements de sa vie de recluse.

Sans recourir au moyen dangereux d’une feuille de haschich glissée dans

son narguilé, ou d’un grain d’arsenic fondu dans une dose de thériaque,

maintenant son imagination sait créer pour elle un monde charmant et

nouveau. Elle poursuit follement ses rêves vaniteux de la conquête du

Sivas. Elle se voit transportée dans une autre contrée du globe, à

Paris, où chacun librement peut venir admirer sa beauté, naguère la

propriété d’un seul. Recevoir les hommages de tous, faire battre mille

cœurs à la fois, tout en réservant le sien à l’objet aimé, ah! n’est-ce

pas pour une femme la gloire et le bonheur sur la terre?

Mais ce rêve ne pouvait-il donc se réaliser sans l’intervention d’une

armée?

Cette réalisation de sa chimère, Baïla l’attendit quelque temps, puis

quand elle cessa d’y croire, l’ennui, le terrible ennui revint la

saisir. Une sorte de langueur maladive l’accabla. Elle chercha une cause

à sa souffrance, et cette cause, elle ne voulut la voir que dans les

murs du harem, qui pesaient sur elle et l’étouffaient.

Le sultan Mahmoud, dans les derniers temps de sa vie, avait permis à ses

femmes de franchir les portes du sérail, bien escortées et surveillées

toutefois; depuis lui, de jeunes dignitaires de la Sublime Porte,

partisans déclarés du nouvel ordre de choses, avaient à leur tour essayé

de cet usage. Baïla le savait, elle résolut de conquérir pour elle cette

douce liberté.

Au premier mot qu’elle en dit au pacha, celui-ci, la regardant avec des

yeux fauves et flamboyants, jura par Mahomet et les quatre califes,

c’était son serment redoutable, que si toute autre de ses femmes lui eût

fait une demande semblable, sa tête aurait déjà sauté sous un coup de

yatagan.

Baïla se garda d’en parler de nouveau; mais le refus du maître donna au

désir dont elle était possédée une intensité dévorante. Elle aussi jura,

non par les quatre califes, mais par son vouloir de femme, d’arriver à

son but, quelque chemin qu’il lui fallût prendre, quelque péril qu’il

lui fallût braver.

L’idée seule de cette nouvelle lutte qui s’engageait suffit pour la

guérir à moitié de sa langueur.

Quel était-il, ce but? Elle eut d’abord à s’examiner en elle-même pour

bien le définir.

Du haut des terrasses du palais d’hiver, elle avait déjà parcouru des

yeux une partie des monuments de la ville; elle avait visité la

citadelle, le caravansérai, la mosquée, à la suite du pacha. Ce n’était

donc point là ce qui lui faisait aspirer après ce fantôme de liberté.

Restaient les bazars; mais ce qu’ils contenaient de précieux ou de

curieux en brocart, velours, pierreries, or ciselé, le maître ne

s’empressait-il pas de le faire apporter au harem pour qu’elle eût à

voir et même à choisir? De ce côté encore la privation se faisait peu

sentir pour elle.

Les bateleurs, les jongleurs, les musiciens de la Perse et du Kurdistan,

tout nain difforme, tout objet curieux qui traversait le pachalik, sur

un mot d’elle avait son entrée au palais.

Elle arriva à cette conclusion logique, c’est que si elle avait désiré

pouvoir visiter et parcourir Sivas, c’était dans l’espoir d’y retrouver

son inconnu, de surprendre enfin la clef des mystères qui

l’environnaient; et cet inconnu était certainement la seule des

curiosités de la ville que Djezzar refuserait de faire venir à son

palais pour le divertissement de sa favorite.

Mais une autre ne pouvait-elle aller à la découverte pour Baïla? Elle

songea aussitôt à Mariam.

Celle-ci, chargée en partie des achats et des approvisionnements du

harem; dispensée, par son emploi, par son âge, par sa couleur, par sa

laideur naturelle, du cérémonial ordinaire, parcourait librement les

rues et les marchés. Baïla connaissait son dévouement à sa personne, et,

refusât-elle de la servir dans ses recherches, elle savait que la

vieille négresse ne la trahirait pas. Elle lui en parla donc.

Prise d’un tremblement subit,

--Par le saint Christ! s’écria l’Abyssine, ah! ne répétez pas cette

parole, chère maîtresse; résistez à la tentation, étouffez-la dans votre

cœur; c’est une inspiration du mauvais esprit!... ou un effet de la

Providence, peut-être, une volonté d’en haut! ajouta-t-elle en murmurant

à voix basse, et comme s’apostrophant elle-même.

--Tu n’as rien à craindre, Mariam; de quel crime seras-tu coupable pour

avoir essayé de prendre quelques renseignements sur cet étranger? Ne

sait-on pas que les vieilles femmes sont curieuses?

--Oh! les jeunes ne le sont pas moins, reprit Mariam en jetant sur elle

un regard de reproche, et leur curiosité entraîne à plus de périls.

Notre sainte mère Ève était jeune quand...

--Ainsi, tu refuses de me servir?

--Pour cette fois... ne l’exigez pas, n’insistez pas; je puis faiblir;

j’ai déjà eu tant à lutter d’un autre côté!

--Comment?

--Ce jeune Franc!... il est né pour votre perte et pour la mienne...

Mais non... Si vous saviez!...

--Tu le connais donc? tu l’as donc revu?

--Ai-je parlé de cela? Par l’ange noir! il n’en est rien, j’espère.

--A l’instant même tu viens de te trahir; tu l’as vu!

--Ah! chère maîtresse, ne me perdez pas! s’écria la vieille esclave

toute palpitante d’effroi. Oui, je l’ai vu... pour mon malheur!

--Eh bien! qui est-il? Qui le retient à Sivas? Que veut-il?

Qu’espère-t-il? Quels sont ses projets?

--Est-ce à moi de vous les faire connaître? Au nom du Dieu des

chrétiens, qui a été le vôtre et qui est encore le mien, cessez de

m’interroger. Si notre maître venait seulement à découvrir que ce jeune

homme a pénétré ici, dans les jardins, que je le savais, que je me suis

tue, ah! il me ferait hacher menu et jeter aux poissons du grand bassin!

--Mais il ne le saura point! Tu n’as rien à craindre, te dis-je; ne

suis-je pas là pour te protéger?

--Mais vous, qui vous protégera?

--Que t’importe? Ainsi, cet étranger, tu le connais? Et tu ne m’avais

rien dit! Tu l’as donc rencontré?

--Sans doute; il l’a bien fallu, quoiqu’il eût préféré encore se

rencontrer avec... une autre.

--Cette autre, qui donc est-elle?

--Vous!

--Moi! s’écria Baïla, dont le pourpre colora subitement le visage, comme

si elle ne s’attendait point à cette réponse, qu’elle avait sciemment

provoquée afin d’entraîner forcément Mariam dans la voie des

confidences. Et que peut-il me vouloir?

--Oh! ce qu’il veut, répondit la vieille négresse, de nouveau en proie à

son émotion première, ce qu’il veut!... Dieu me garde d’en parler! Seul

il pourrait vous le dire; mais ce serait la mort pour nous trois,

peut-être!

Baïla garda un instant le silence.

--Il a donc espéré me revoir encore? demanda-t-elle ensuite.

--Si on doit l’en croire, il donnerait mille fois sa vie pour la

réalisation de cette espérance... et de l’autre!

--De quelle autre s’agit-il donc?

--C’est son secret, ce n’est pas le mien... J’en ai trop dit déjà!

Elles furent interrompues. Mariam se retira à la hâte, et bientôt Baïla

resta seule avec ce serpent de la curiosité qui lui rongeait le cœur.

Peu de temps après, durant la nuit, tandis que le pacha était dans la

ville de Tocate, où les soins de son administration devaient le retenir

plusieurs jours, un homme fut amené furtivement dans les jardins de la

rivière Rouge. Un bostangi avait trouvé moyen de l’y introduire dans une

caisse de fleurs.

Ce bostangi, gagné par de riches présents, le conduisit, par des routes

alors désertes, jusqu’au pavillon occupé par la favorite.

Baïla était au bain lorsque sa négresse abyssine parut et lui fit un

signe.

A ce signe, la belle odalisque, prétextant d’un besoin de repos,

congédia ses femmes de service, après avoir toutefois fait natter ses

cheveux et s’être soigneusement fait parfumer le corps par elles.

Ses esclaves éloignées, aidée de Mariam, elle se rhabilla, mais

tellement à la hâte que sa ceinture de cachemire, négligemment nouée,

retenait à peine sa robe à moitié entr’ouverte; et son long voile,

répandu autour d’elle, cachait seul les trésors de ses épaules et de sa

poitrine.

En se rendant vers la salle où l’attendait le visiteur mystérieux, elle

s’arrêta. La respiration lui manquait; un tremblement nerveux agitait

ses membres délicats et courait en frissons sur sa peau, moite encore

d’eau de rose et d’essence de santal. Portant la main à son cœur, comme

pour en contenir les battements précipités,

--J’ai peur! murmura-t-elle.

--Que craignez-vous maintenant? dit en la soutenant sous les bras

Mariam, dont le courage, comme par un jeu de bascule, semblait s’être

affermi, exalté, tandis que défaillait celui de sa maîtresse: le pacha

est loin; tout dort autour de nous; ce Franc que vous avez désiré

recevoir et que vous allez entendre, il a franchi, sans éveiller les

soupçons, les portes du palais. Il vous attend. Il n’a pas tremblé pour

venir, lui; les moments sont précieux; il les compte avec impatience;

allons le rejoindre.

--J’ai peur! répéta Baïla résistant à l’impulsion que voulait lui donner

la vieille esclave.

Et tout en frissonnant, le corps courbé, allangui, le sourire aux

lèvres, les yeux à demi fermés, elle semblait savourer avec délice

l’effroi ressenti par elle; comme ces malades, saturés de breuvages

fades et sucrés, se plaisent momentanément aux âpres amertumes de

l’absinthe.

C’était une émotion, enfin, et pour la recluse du harem, toute émotion

devenait précieuse.

Non sans avoir promené un dernier regard sur l’habile et voluptueux

désordre de sa toilette, elle souleva enfin la portière de ce salon où

l’attendait l’inconnu.

A la faible lumière que projetaient deux bougies de senteur, placées sur

un guéridon, elle vit l’étranger debout, une main au coude, l’autre au

front, dans une posture méditative.

Au frôlement de sa robe, au léger bruissement de ses pas, il releva la

tête, croisa ses mains avec une sorte de transport extatique, et ses

yeux, levés vers le plafond doré, resplendirent si vifs, qu’il sembla à

la Mingrélienne que la lumière en était doublée autour d’elle.

Quand Mariam a disparu pour mieux veiller sur eux, quand Baïla se trouve

seule, seule avec son inconnu, avec l’amant de ses rêves, tout à coup

rejetant son voile en arrière, elle se montre à lui dans tout l’éclat de

sa beauté géorgienne.

Un instant, elle jouit de son trouble, de sa surprise; puis, allant

s’asseoir à l’angle d’un sofa, elle l’invite, par un signe, à venir

prendre place à son côté.

Mais l’étranger est resté immobile; son seul mouvement a été de se

couvrir les yeux, comme si ce qu’il venait d’entrevoir l’eût

soudainement ébloui.

Après avoir doucement savouré, dans son orgueil, l’effet stupéfiant

produit par sa beauté, Baïla réitère son geste.

Cette fois, le Français, avec un reste d’embarras et d’hésitation

cependant, se dirige vers le sofa, et, se courbant presque jusqu’à terre

devant elle, les yeux baissés, il saisit l’extrémité du long voile de

l’odalisque, et l’en recouvre tout entière, en détournant la tête.

Ce mouvement n’avait pas laissé que de surprendre étrangement Baïla;

mais peut-être, se disait-elle, sont-ce là les préliminaires de l’amour

chez les Francs.

--Écoutez-moi, lui dit alors le jeune homme d’une voix émue, en prenant

place à son côté; écoutez-moi avec attention, madame; le moment présent

peut devenir, pour vous comme pour moi, le commencement d’une ère

nouvelle de gloire et de salut.

Elle ne le comprenait point; elle se rapprocha de lui.

--Vous êtes née chrétienne, madame, continua-t-il; la Mingrélie est

votre patrie.

Baïla crut un instant qu’il venait lui-même de l’ancienne Colchide,

qu’il y avait vu sa famille; et dans le vol rapide de ses pensées, elle

fit remonter l’amour du jeune homme, non plus seulement à une époque

récente, mais à ce temps où elle n’était encore que la propriété de son

père. Les souvenirs du pays natal lui revenant plus doux, en s’unissant

à l’idée d’un amour d’enfance, de nouveau elle se rapprocha de lui et le

regarda curieusement, espérant retrouver sur sa figure des traits

anciennement gravés dans sa mémoire.

--Êtes-vous donc un ami de mes frères? lui demanda-t-elle.

Dans ce moment d’expansion, la Mingrélienne effleura de sa main celle de

l’étranger. Celui-ci tressaillit, se releva aussitôt en faisant le signe

de la croix, et d’une voix pleine d’onction et de solennité:

--Oui, madame, je suis l’ami de vos frères, de vos frères les chrétiens,

aujourd’hui foulés aux pieds d’un despote cruel, mais qui par vous peut

s’adoucir. Le terrible Dâher, maître d’une partie de la Syrie et de la

Palestine, après avoir pris pour ministre un chrétien, Ibrahim-Sabbar,

devint le protecteur des disciples de Jésus-Christ. N’exercez-vous pas

sur votre maître un pouvoir plus grand que celui qu’Ibrahim avait sur le

sien, vous, madame, à qui, dit-on, les lions mêmes ne résistent pas?

Dieu s’est servi d’Esther pour toucher le cœur d’Assuérus; il vous a,

comme elle, marquée de son sceau pour concourir à la délivrance de son

peuple. La foi me l’a révélé. Grâce à vous, le pacha de Sivas,

Ali-ben-Ali, le boucher, le bourreau, ne tournera plus sa rage que

contre les ennemis de l’Église; la clarté divine, descendue de la croix

du Calvaire, a su parfois pénétrer jusque dans les cœurs les plus

endurcis...

--Misérable! s’écria Baïla, revenue enfin de la stupeur qu’elle avait

éprouvée en entendant ce discours inattendu; qu’es-tu venu faire ici?

--Vous apprendre à pleurer sur votre vie passée, vous aider à vous laver

de vos souillures, vous sauver, et sauver avec vous et par vous nos

frères les chrétiens du Sivas!

--Va-t’en, apôtre du démon; retire-toi, insolent! répète la belle

odalisque en s’enveloppant alors d’elle-même dans ses voiles, en se

cachant de son mieux aux regards du profane; va-t’en, et sois maudit!

--Non, vous ne me chasserez pas ainsi, disait le jeune enthousiaste;

vous m’entendrez! Dieu, qui m’a inspiré l’idée de la sainte mission que

j’accomplis en ce moment, va changer votre cœur; il le peut, il le fera!

--Ton Dieu n’est pas le mien, impie! va-t’en.

--Ah! ne blasphémez pas contre le Dieu de vos pères, ne mentez pas ainsi

aux saintes croyances qui, peut-être, même à votre insu, sont restées

dans votre cœur. N’est-ce pas vous qui, dans un coin retiré de vos

jardins, avez dressé la plus humble des croix, sans doute pour y venir

prier en secret?

Ce mot, ce souvenir du rameau d’azaléa qui faisait passer soudainement

dans la mémoire de la jeune odalisque toutes les chimères de son amour

fantastique, toutes les espérances, toutes les illusions qui s’étaient

groupées pour elle autour d’une seule idée; le dépit de voir ainsi

s’effacer tous ses rêves; l’effrayante pensée du péril qu’elle a

recherché, qu’elle a bravé, qui la menace encore en ce moment même, et

le tout pour arriver à une pareille déception, pour trouver un apôtre

dans l’amant qu’elle attendait, troublèrent à ce point ses esprits que

sa voix, s’élevant par degrés, sembla devoir aller jusqu’au delà de son

pavillon éveiller les esclaves qui dormaient.

Pour essayer de la calmer, le geste suppliant, l’étranger fit un pas

vers elle:

--N’approche pas! lui cria l’odalisque.

Et se levant, frémissante, elle appela Mariam. Elle se disposait à

sortir en faisant retentir encore ses imprécations, quand la portière,

brusquement soulevée, le pacha parut tout à coup entouré de soldats et

portant à sa ceinture un arsenal complet d’armes de toutes sortes.

Soit que la colère de la Mingrélienne fût arrivée à son paroxysme, soit

que le sentiment de la conservation s’éveillât impérieux en elle et la

rendît impitoyable:

--Tuez-le! tuez-le!

Et du doigt, elle désignait le malheureux Français aux vengeances du

pacha.

Le jeune homme arrêta un instant sur Baïla un regard triste et

miséricordieux qui la fit tressaillir, puis il tendit la tête.

Un soldat leva son sabre; Djezzar détourna le coup.

--Non, dit-il; il ne faut pas qu’il meure si vite.

Et, promenant tour à tour sa prunelle investigatrice sur les deux

soupçonnés, il murmura d’une voix cadencée cette phrase affreusement

poétique:

--Son sang ne doit pas jaillir tout à coup, comme l’eau de la fontaine,

mais couler lentement, comme celle de la source qui tombe goutte à

goutte du rocher.

En Orient, la poésie se retrouve partout.

Ensuite, il dit quelques mots à l’oreille d’un esclave maugrebin placé

près de lui, puis on emmena le chrétien.

L'esclave du pacha, suivi de Histoire de ma grand'tante · 第 3 / 13 题