Resté seul avec Baïla, Djezzar laissa d’abord rugir toutes ses passions
jalouses; mais avec lui, la favorite n’avait à redouter qu’une
explication commençant par un coup de poignard.
Dès qu’elle le vit débuter simplement par des menaces et des
emportements, elle cessa de craindre pour sa vie.
Prenant une attitude de surprise, une physionomie révoltée, tout en
tâchant pourtant de se maintenir aussi jolie que possible, elle essaya
de tirer parti de tous ses avantages, et de faire valoir avec le Turc
cette toilette pleine d’abandon, coquettement disposée pour le chrétien.
Djezzar, qui, ce jour même, était revenu de Tocate à Sivas, avait été
instruit dans cette dernière ville des projets du Français pour pénétrer
dans l’intérieur du harem; mais il manquait de preuves sur la complicité
de sa belle esclave. Baïla s’en aperçut. Ces preuves, celui qui aurait
pu les donner, il expirait sans doute en ce moment. N’avait-elle pas
d’ailleurs à se prévaloir de ses imprécations contre le giaour et de son
mouvement de terreur et de fuite, dont le pacha lui-même avait été
témoin?
Aussi celui-ci sembla-t-il bientôt se laisser convaincre, et, les rôles
intervertis, ce fut le maître qui, humble et suppliant, implorait tout
bas son pardon.
A l’innocence de la Mingrélienne il préparait cependant de terribles
épreuves!
Déjà, s’irritant d’avoir été soupçonnée, Baïla élevait de plus en plus
la voix.
--Écoute! dit le pacha, lui imposant silence du geste et semblant
lui-même prêter l’oreille à un certain mouvement qui se manifestait du
dehors.
Elle écouta et n’entendit rien, qu’un bruit sourd, confus, monotone et
régulier, comme celui des vanneurs ou des batteurs en grange.
--Qu’est-ce donc? demanda-t-elle.
--Rien... rien encore, répondit-il.
Tous deux demeurèrent ainsi quelque temps attentifs; le même bruit se
répéta, mais sans s’accroître.
Djezzar se dépita, et cédant à son impatience, il frappa dans ses mains.
--Mes ordres ne sont-ils donc pas exécutés? demanda-t-il à l’esclave
maugrebin qui se présenta.
--Ils le sont, fils d’Ali; mais en vain, contre ce chrétien, nous avons
employé les cordelettes armées de plomb et les lanières de cuir
d’hippopotame; en vain nous avons humecté, saupoudré ses plaies béantes
de piment et de jus de limon; il n’a pas poussé un cri, pas un soupir.
--Que fait-il donc? hurla le pacha.
--Il prie, répondit l’esclave.
--N’a-t-il rien révélé?
--Rien, fils d’Ali.
--Si mes châtiments n’ont pu lui délier la langue, ma clémence en
viendra à bout peut-être, dit Djezzar avec un sourire sinistre. Qu’on me
l’amène, et qu’Haïder vienne avec lui. Par Allah! je saurai le faire
parler, moi!
Quand le maugrebin se fut éloigné, Djezzar redevint près de Baïla
l’homme du harem, l’efféminé, le voluptueux Djezzar; il lui fit
reprendre place au sofa, et lui-même, étendu à ses pieds, fumant le
narguilé, préoccupé, en apparence seulement, de voir la fumée de sa pipe
persane s’échapper d’un côté en flocons nuageux, remonter de l’autre en
s’épurant dans un flacon de cristal plein d’eau parfumée, il attendit,
dans une posture indolente, l’arrivée de son captif.
Ce captif on le nommait Ferdinand Lasserre. Né à Paris, dans une bonne
famille de la vieille bourgeoisie, d’un caractère enclin à la rêverie, à
l’exaltation, il n’avait pu, orphelin dès le berceau, donner à sa
sensibilité un cours naturel. Malgré son éducation tout universitaire,
la pensée religieuse avait germé et s’était développée en lui. A défaut
de ces tendres affections qu’il ignorait, les saintes et ardentes
croyances avaient comblé les vides de son âme.
Il occupait un petit emploi au ministère des affaires étrangères,
lorsque, un jour, à la suite d’un sermon de l’abbé Lacordaire, la
résolution lui était venue de se faire prêtre.
Le seul parent qui lui restât, son oncle, récemment nommé au consulat
d’une des villes importantes de l’Asie Mineure, ne trouva rien alors de
plus à propos que de l’emmener avec lui, en qualité d’élève consul. Il
espérait le distraire de ses pieuses abstractions, le faire renoncer à
ses projets, et même le conquérir au doute, à la vue de toutes ces
sectes de chrétiens schismatiques qui peuplent l’Orient.
L’oncle était philosophe.
Mais dans le cœur du néophyte la foi se ranima plus vive, au contraire,
en approchant de ces lieux saints où les vérités évangéliques avaient
étendu leurs premiers rameaux et porté leurs fruits les plus savoureux.
Pour lui, les sommets du Taurus s’illuminaient des clartés du Thabor et
du Sinaï. Plus que jamais affermi dans sa vocation première, sous son
costume de diplomate, il vêtit le cilice et se promit, puisque
l’occasion s’offrait à lui, d’accomplir, en dépit de son parent et dans
le secret de sa pensée chrétienne, un noviciat signalé par des travaux
apostoliques.
Après s’être perfectionné par la pratique dans la langue turque et
l’arabe vulgaire, Ferdinand Lasserre se mit à visiter à Sivas et dans
les environs les sectateurs des différentes églises dissidentes:
arméniens, grecs, maronites, nestoriens, eutychéens et même les
catholiques latins, séparés de Rome seulement par le mariage de leurs
prêtres. Il allait vers eux pour opérer des conversions; il en revenait
plus effrayé encore de leur misère que de leur ignorance, et, véritable
apôtre, il y retournait moins pour les prêcher que pour les secourir.
Monté sur un léger batelet qu’il avait appris à manœuvrer à la manière
orientale, avec la rame au gouvernail, il suivait un jour le cours de la
rivière Rouge, et rêvant le désert, un ermitage dans quelque thébaïde,
il se créait dans l’avenir un bonheur ascétique trempé d’eau claire,
lorsque la rame se rompit entre ses mains. Sa barque, en échouant, le
jeta sur un petit pan de terrain, en delta, placé comme une île entre le
Kizil-Ermak et un fossé régulièrement creusé.
Ferdinand n’était pas nageur habile; mais, malgré la gravité ordinaire
de ses pensées, il était bon sauteur; il mesura tour à tour de l’œil la
rivière et le fossé, et, la question décidée en faveur de ce dernier, il
le franchit d’un bond. Le fossé derrière lui, il aperçut un petit mur
que lui avait masqué un épais buisson de nopals et d’abricotiers
sauvages. Rebondir de l’autre côté pour regagner son delta, c’était
risquer de se rompre le cou, car cette fois l’espace lui manquait pour
prendre un élan, et, dût-il réussir, il se retrouvait encore devant la
rivière infranchissable.
Dans cette position, fort embarrassé de son rôle, et ne se doutant guère
qu’il avoisinait de si près les jardins d’été du pacha, il aperçut une
porte basse, cintrée, pratiquée dans le petit mur; il la poussa
machinalement, et, à sa grande joie, elle s’ouvrit devant lui.
Il existe autour de Sivas, et surtout sur les bords de la rivière, des
enclos où des cultivateurs, chrétiens pour la plupart, font venir, à
grand renfort d’eau, les légumes qui servent aux approvisionnements des
marchés de la ville, et ces poncires énormes, ces pastèques savoureuses,
ces dattes et ces pistaches, dignes de rivaliser avec celles d’Alep et
de Damas. Ferdinand crut être arrivé devant une de ces exploitations
appartenant à des chrétiens. La négligence apportée dans la fermeture
des portes l’affermit dans son idée; il entra.
Alors, pour la première fois, il se trouva face à face avec Baïla,
nonchalamment assise sous le platane.
Plus surpris que charmé à la vue de la gracieuse odalisque bariolée de
rouge et de noir, effrayé de la rencontre, il ne sut que balbutier
quelques paroles en rapport avec le désir véhément qu’il avait
d’échapper sain et sauf à cette périlleuse bonne fortune qu’il n’était
pas venu chercher. Égaré ensuite dans les dédales du jardin, il se
retrouva devant Baïla et sa négresse; enfin, regagnant non sans peine la
petite porte encore ouverte, il s’épouvantait de nouveau de ce double
obstacle du fossé et de la rivière qui s’opposait à sa fuite, quand au
milieu des vapeurs du soir il vit un homme s’avancer mystérieusement
vers le delta, en traversant le Kizil-Ermak à un endroit guéable, que
Ferdinand ne soupçonnait pas.
Cet homme, bostangi chez le pacha, volait les fruits de son maître pour
aller les vendre à la ville. C’est lui qui avait laissé tout contre la
petite porte cintrée, laquelle ne servait d’ordinaire qu’à l’entretien
des fossés. Après avoir, ce jour-là, à son insu, indiqué à Ferdinand le
moyen de sortir d’embarras, c’est lui encore, c’est ce voleur de fruits
qui, plus tard, enfermé par Baïla entre la crainte d’une dénonciation et
l’espoir d’une récompense, devait introduire le Français dans les
jardins et jusque dans le pavillon de la favorite.
Parvenu au delta, le bostangi tira de dessous un amas de ronces
pendantes une longue planche dont il se servit pour franchir le fossé;
il la déposa ensuite derrière le massif de nopals et d’abricotiers
sauvages, où justement Ferdinand se tenait caché.
Dans ce concours de circonstances inespérées qui venaient coopérer à sa
délivrance, celui-ci vit un miracle du ciel. Cette planche devenait une
arche de salut pour lui; il s’en servit à son tour, et grâce au gué de
la rivière, que le bostangi venait de lui révéler, après s’être égaré
quelque temps dans des sentiers inconnus, après avoir lutté de nouveau
contre le Kizil-Ermak, qui, comme un serpent à la poursuite de sa proie,
se retrouvait partout sur sa route et semblait vouloir l’envelopper de
ses détours et de ses replis, il échappa enfin à tous les dangers de sa
malencontreuse promenade.
Rentré à Sivas, dans la maison du consulat, il eut à se féliciter
doublement d’y être arrivé sain et sauf, quand il apprit que ces jardins
où il s’était si follement aventuré n’étaient rien moins que ceux de
Djezzar-Pacha.
Mais cette femme qu’il y avait vue, qui pouvait-elle être?
Quand il songeait à sa rencontre avec l’odalisque, il croyait maintenant
avoir rêvé, ou qu’une vision l’avait abusé.
Elle réapparaissait à son esprit sous une forme multiple. Il la revoyait
semblable à une bacchante, sa coupe à la main, indolemment accroupie sur
sa peau de tigre; puis, comme une péri, comme une ondine, se montrant à
lui à travers les reflets dorés du soleil et les arcs-en-ciel du petit
bassin de marbre; puis enfin, dans sa troisième transformation, debout,
sévère, irritée, lui ordonnant la fuite, et le menaçant du poignard.
Toutefois, son imagination chaste et calme ne prêtait nul charme à cette
triplicité de formes. Il se demandait, au contraire, si cette vision ne
lui avait pas présenté un emblème de tous les vices réunis? L’ivresse,
la luxure, la paresse, la colère! Il trouvait moyen de compléter les
sept péchés capitaux.
Dans ces jardins maudits, habités par le persécuteur des chrétiens,
n’était-ce pas le démon lui-même qui s’était fait voir à lui?
Ainsi, tandis que Baïla faisait de lui un être à part, un être
merveilleux, dont elle honorait la trace, une idole à laquelle elle
rendait un culte d’amour, lui, il s’entretenait pieusement dans la
sainte horreur de son souvenir.
Ce démon cependant, cet effroyable assemblage des sept péchés capitaux,
il allait tout tenter pour l’approcher encore.
Ferdinand Lasserre, depuis qu’il séjournait près de son oncle, dans
cette province de l’Anti-Taurus, s’était peu préoccupé de ce qui se
passait dans l’intérieur du harem de Djezzar. Ses pensées étaient
ailleurs; mais après sa visite involontaire dans les jardins, il prêta
plus curieusement l’oreille aux discours qui se tenaient sur le pacha.
Il apprit que celui-ci, entièrement abandonné à ses penchants
voluptueux, subissait l’empire d’une favorite mingrélienne. Bientôt,
sans qu’il pût se douter de la part qu’il avait eue lui-même à
l’accroissement de cette domination de la belle esclave, il entendit
répéter partout autour de lui que, si elle en avait la ferme volonté,
Baïla ferait un juif de son maître Ali-ben-Ali.
--Pourquoi pas un chrétien? se dit-il.
Dès ce jour, toutes ses pensées se sont concentrées en une seule: Elle
est chrétienne, et elle peut tout sur Djezzar!
Oh! combien sa divine mission s’agrandit à ses propres yeux! Quel
triomphe pour lui, pour la religion, pour tous les malheureux chrétiens
de Sivas, si cette pensée se réalise! Sans doute, l’exécution d’un
projet pareil est hors de toute probabilité; mais la foi
raisonne-t-elle? Ne parvînt-il qu’à arrêter les persécutions qui pèsent
sur ses frères de toutes les sectes, et qui en poussent quelques-uns à
l’abjuration, n’est-ce pas un assez grand résultat? A ce résultat
comment arriver?
Le premier pas qu’il fait dans sa nouvelle voie est déjà un triomphe.
Il a confié son dessein, ses radieuses espérances, à un vieux prêtre,
son confesseur, et son confesseur se trouve être en même temps celui de
Mariam; car Mariam, catholique zélée, n’a jamais cessé de pratiquer,
mystérieusement toutefois, les préceptes de sa religion.
Arriver à la négresse abyssine par le saint homme, à la favorite par la
négresse, au pacha par la favorite, telle est la marche à suivre que se
trace d’avance notre jeune enthousiaste.
Régénérer et faire refleurir le christianisme dans cette portion du
monde asiatique, telle est la mission sublime dont il se croit chargé
par Dieu lui-même.
Le vieux confesseur refusa d’abord de s’associer à ces dangereuses
tentatives. Vaincu enfin par ses instances, il le mit en relation avec
l’Abyssine, mais c’est à quoi se réduisit son rôle. Usé par la
persécution, devenu craintif et prudent, le vieillard tenait à la vie,
qui lui échappait. Il avait coutume de dire que l’Église conquérante ne
doit compter que sur ses fraîches recrues, plus ardentes que les autres,
et que le martyre ne convient bien qu’à la jeunesse.
C’est par Mariam alors que Ferdinand apprit que cette favorite, venue de
la Mingrélie, et sur laquelle il avait fondé toutes ses espérances
chrétiennes, n’était autre que la démoniaque odalisque rencontrée par
lui dans les jardins de Kizil-Ermak.
A quelque temps de là, la nouvelle ayant circulé que Baïla, à la suite
de Djezzar, avait traversé la ville dans son palanquin et devait la
traverser encore pour retourner vers le palais d’été, il s’était placé
sur son passage. Mariam, quoique ébranlée par ses ardentes et pieuses
sollicitations, n’avait point encore parlé de lui à sa maîtresse; mais
il crut voir la preuve du contraire dans le mouvement de la jeune femme
vers lui, et ce fut dans cette conviction qu’il tira de sa poitrine et
fit briller à ses yeux ce bijou, qui n’était autre qu’une petite croix
dorée qu’avait portée sa mère, et qui ne le quittait jamais.
On sait comment tourna l’exécution de cette sainte et audacieuse
entreprise, dont Ferdinand Lasserre, à cette heure, vient de subir les
premières et terribles conséquences, et prévoit le dénoûment.
Quand, après son supplice préparatoire, les mains solidement liées
derrière le dos, il fut ramené devant le pacha, celui-ci était encore
étendu sur ses coussins; sa tête, et le bras qui soutenait le narguilé,
reposaient sur les genoux de la Mingrélienne, et son lion, Haïder,
allongé sur ses pattes, le museau contre terre, les yeux à demi fermés,
était couché près de lui.
Sur un geste du maître, les esclaves se retirèrent. La scène qui allait
suivre ne voulait pas de témoins.
Le pacha, la Mingrélienne, le chrétien et le lion demeurèrent seuls.
V
Baïla avait senti disparaître sa confiance. Une seule révélation du
prisonnier pouvait être pour elle un arrêt de mort; et, cachant sa
pâleur sous les plis redoublés de son voile, le cœur palpitant, elle
attendit le résultat de l’interrogatoire, en attachant son regard plein
d’anxiété sur le captif.
--Quoi! j’aurais risqué de mourir pour entendre un sermon de ce triste
prêcheur! se disait-elle; que ne l’ont-ils tué quand j’en ai donné
l’ordre! ou que n’a-t-il succombé sous le fouet des cawas!
Cependant, en le voyant le corps sillonné de stigmates bleuâtres, la
chair gonflée et saignante, se tenir là, dans cette salle, comme s’il
n’en était pas sorti pour être livré aux bourreaux, comme il y était
avant l’arrivée du pacha, avec son même maintien, avec son même regard
timide, qu’il n’osait lever vers elle, elle se sentait émue de quelque
pitié.
--Chrétien, dit le pacha, quel motif t’amena dans ce lieu?
--Son salut, répondit le captif en tournant un instant ses yeux vers le
sofa occupé par l’odalisque; et les reportant sur Djezzar: Le tien
peut-être, ajouta-t-il.
--Quoi! chien fils de chien que tu es, tu pensais faire de moi un vil
Nazaréen, et pour me convertir à la secte de maudits, tu profitais du
temps de mon absence?
--J’ai dit la vérité, répondit le jeune homme, aussi vrai que
Jésus-Christ est le rédempteur du monde!
--Tu mens! cria le pacha, aussi vrai qu’il n’y a pas d’autre Dieu que
Dieu et que Mahomet est son prophète.
Après ce mouvement, il sembla faire un effort pour s’interrompre dans sa
colère, il se replaça plus à l’aise entre les genoux de sa favorite,
passa sa main, en signe de caresse, sur la crinière de son lion, et
quand il eut aspiré deux ou trois bouffées de son _latakié_:
--Voyons, sois sincère, reprit-il, et n’aggrave pas ton crime. Tu sais
bien que d’un musulman on ne fait point un chrétien, comme d’un chrétien
on ne peut faire un juif. La loi de Moïse a préparé celle de Jésus;
celle de Jésus n’était que le second échelon de celle de Mahomet; dans
cette route-là on ne redescend pas; on monte.
--J’espérais du moins, dit le captif, te rendre plus favorable à mes
frères...
--Sont-ce donc là tes frères, toutes ces bandes de chacals qui se
mordent entre eux, toutes ces races d’infidèles qui oublient leur propre
loi? De quoi se plaignent-ils? De quelques-uns j’ai fait de bons
chrétiens par le martyre; de quelques autres de bons musulmans, par la
persuasion. D’ailleurs, es-tu donc un de leurs prêtres? Non! loin de là!
Tu n’es qu’un de ces frivoles Européens qui viennent essayer de propager
parmi nous leurs usages impies; laisse de côté la ruse et le mensonge:
tu as entendu parler de la beauté de cette esclave (il tourna la tête
vers Baïla), et, au prix de ta vie, tu as voulu en saturer tes yeux?
N’est-ce point cela?
Le jeune homme fit un signe négatif; le pacha n’en tint nul compte et
poursuivit:
--Eh bien, es-tu satisfait? Tu dois l’être; car tu l’as vue. Vos femmes
d’Europe sont-elles à ce point à dédaigner qu’il vous faille venir chez
nous pour nous ravir les nôtres? Jusqu’à ce jour, vous n’avez eu de
convoitise que pour nos chevaux. Comment as-tu trouvé moyen de
correspondre avec elle? Quel a été ton guide? De quelle façon t’a-t-elle
d’abord accueilli?
Semblable au tigre qui, de l’œil et de l’oreille, épie le moindre cri,
le moindre mouvement de la proie qu’il veut saisir, Djezzar guettait une
parole d’aveu, un signe dénonciateur de la part de l’interrogé.
Il ne l’obtint pas de ce côté; mais il sentit, sous lui, frissonner les
genoux de Baïla.
--Chrétien, reprit-il, je te le répète, sois sincère; dis-moi quel
espoir tu avais conçu; dis-moi qui t’a introduit dans ces lieux; nomme
tes complices, et, quelle que soit ta faute, je mettrai dans l’autre
balance ta jeunesse, ton titre consulaire, quoique ta présence ici la
nuit, au milieu de mon harem, me donne le droit de l’oublier. Mais je te
tiendrai compte de ce que tu as déjà enduré, et, comme Allah, je serai
miséricordieux. Parle; je t’écoute.
Il aspira de nouveau la fumée odorante du narguilé et sembla attendre
une réponse; mais le captif gardait toujours son silence et son
immobilité.
--Parle, chrétien; parle, il est temps; à ce prix seul, tu peux racheter
ta vie... en abjurant ton idolâtrie, bien entendu.
A ce dernier mot, le jeune homme releva la tête; une noble rougeur lui
monta au visage:
--Dénoncer et apostasier! s’écria-t-il; voilà ta clémence, pacha! Tes
bourreaux ont-ils donc oublié de te dire qui je suis? Toi-même, qui m’as
honoré ici du titre de chrétien, tu ignores donc quels devoirs ce titre
impose? Pour plonger deux fois leur âme dans une souillure ineffaçable,
crois-tu que les disciples du Christ tiennent tant à cette vie mortelle?
Et son œil étincelait, et toute sa physionomie avait pris un caractère
de beauté sublime.
--C’est entendu, dit Djezzar, contrastant alors, par son apparente
impassibilité, avec l’exaltation du jeune Français; tu veux mourir, et
tu mourras; mais sais-tu bien quelle fin je te réserve?
--Quelle qu’elle soit, je suis prêt, dit le captif.
--Ainsi, de cette vie mortelle, tu ne regretteras rien?
Et le pacha suivait attentivement son regard, qu’il croyait devoir se
porter vers Baïla.
--Rien, répondit le jeune homme, les yeux baissés, sinon de n’être
point, à mes derniers moments, assisté par un saint prêtre de ma
religion.
Djezzar sembla réfléchir; puis un sourire contracta légèrement ses
lèvres:
--Si tes désirs ne vont pas au delà, dit-il, ils peuvent être exaucés.
A son appel, le maugrebin reparut.
Quelques minutes après, un vieillard au front chauve, à la longue barbe
blanche, aux traits amaigris, se présenta. En présence du pacha, il fut
pris tout à coup d’un tremblement, comme s’il eût cru sa dernière heure
arrivée.
C’était un pauvre religieux maronite envoyé récemment par le patriarche
du mont Liban pour remplacer le supérieur du couvent de Perkinik qui
venait de mourir. Le jour même, en traversant ce village catholique des
environs de Sivas, le pacha avait voulu frapper d’une avanie son
misérable couvent, où trois moines, couverts de haillons, vivaient du
travail de leurs mains, au milieu d’une population aussi misérable
qu’eux. Ne pouvant leur extorquer l’argent qu’ils n’avaient pas, Djezzar
venait d’emmener avec lui leur supérieur, pour le garder en otage
jusqu’à ce que la somme exigée par lui fût payée.
--_Kafer_, lui dit-il, tu as refusé d’acquitter les impôts du miri et du
karadj.
--Les chrétiens du Liban en sont exemptés depuis les capitulations du
saint roi Louis, répondit le malheureux dont la voix trahissait la
violente émotion; le vice-roi Mehemet-Ali nous en tenait dispensés.
--A l’enfer le vieux chacal!
--Mais les sultans eux-mêmes ont reconnu cette loi, Altesse.
--Il n’y a d’autre loi ici que ma volonté! lui cria le pacha.
--Que puis-je faire pour désarmer ta rigueur? balbutia le vieillard en
attachant son regard terrifié sur le lion couché auprès de Djezzar, et
dont il se croyait déjà la pâture. Je ne possède rien au monde, sinon la
vie, que tu puisses me prendre.
--Ainsi ferai-je, si tu ne m’obéis sur-le-champ!
--Mais pour acquitter cet impôt...
--Par le Coran, qui te parle encore d’un impôt? Du karadj et du miri, je
vous tiens quittes, toi et les tiens, quittes à jamais, et tu es libre,
et tu sortiras d’ici emportant plus de piastres que je ne t’en
demandais; mais avant de nous séparer, tu vas appeler les malédictions
de ton Dieu sur ce chien que voilà.
Alors s’adressant à son autre captif:
--Oui, tu vas mourir, et mourir maudit par un prêtre de ta religion,
Ynch Allah! Parleras-tu maintenant?
Avec une héroïque résignation, pour toute réponse, Ferdinand Lasserre
s’agenouille et courbe sa tête, dévouée à la fois au sabre et à
l’anathème, quand il entend le vieux cénobite du Liban, levant ses mains
décharnées sur son front, lui dire d’une voix attendrie:
--Si vous êtes chrétien, je vous bénis, mon fils!
Cette sainte parole à peine prononcée, le vieillard tombait à la
renverse, frappé d’un coup de feu; Baïla, avec un mouvement d’horreur,
se rejetait en arrière; et le pacha, avec sa même impassibilité,
remettait son pistolet dans sa ceinture.
Soudain, il interrompit ce mouvement pour retenir par la crinière son
lion qui, animé par la vue du sang, s’élançait avec un rugissement vers
le corps du Maronite.
--Qu’on emporte cette charogne, dit Djezzar au maugrebin, et qu’on nous
laisse!
Le cadavre emporté, le maugrebin sorti, revenant au lion qui, la gueule
entr’ouverte, les lèvres crispées et pantelantes, poussait de rauques
soupirs et dardait ses regards étincelants vers cette proie qu’on lui
enlevait:
--Holà! dit-il en le flattant du geste et de la voix, holà! patience,
Haïder, ta part te sera bientôt faite; tu ne perdras pas à l’échange.
Il reprit alors sa position première; et tandis que le lion, retenu par
lui, continuait de rugir sourdement, les yeux tournés vers une large
tache de sang restée sur le tapis, s’adressant à Baïla, sans paraître se
douter des émotions de terreur dont était agitée sa belle esclave:
--Oui, à nous trois le giaour! chacun sa part! A moi sa tête, au lion
son corps, et à toi, ma rose de l’Inéour, ma fidèle, à toi son cœur! Ce
cœur, ne te l’a-t-il pas donné? Eh bien! va le prendre!
Baïla, indécise, troublée d’horreur, ne savait quel sens attacher à ces
mots.
--Va le prendre, répéta Djezzar; tiens, regarde, impuissant à se
défendre, ne semble-t-il pas te l’offrir de lui-même? Va, mon âme, et si
ton poignard ne suffit pas à l’œuvre, sers-toi du mien.
L’odalisque se pencha vers lui:
--Tu te joues de moi, Ali, n’est-il pas vrai? lui murmura-t-elle à
l’oreille.
--Ne m’entends-tu pas, ou ne veux-tu pas me comprendre? répondit-il
d’une voix formidable. Que cet homme meure, qu’il meure de ta main,
sur-le-champ, sinon je te croirai sa complice, et ta tête tombera avant
la sienne, je te le jure par Mahomet et les quatre califes!
N’ayant plus qu’à choisir entre donner la mort ou la recevoir, Baïla
sentit un froid glacial dans ses veines; son front se couvrit d’une
pâleur livide.
--Tu hésites? dit le pacha.
Elle porta une main tremblante à son poignard.
--Prends le mien, reprit-il.
La main de Baïla retomba sur l’épaule de Djezzar et y resta quelque
temps comme paralysée; ses yeux troublés se levèrent furtivement vers le
jeune Français, ce matin encore l’objet de ses rêves d’amour; vers ce
jeune martyr, qui d’un mot pouvait la perdre, et qui allait mourir,
mourir par elle, pour n’avoir pas voulu le prononcer, ce mot!
--Obéiras-tu! dit le bourreau avec un geste de rage impatiente.
La main de Baïla descendit seulement de l’épaule de Djezzar, et s’égara,
furetante, parmi les armes qui formaient un arsenal à sa ceinture.
--Tu trembles? tu ne veux donc pas? tu l’aimes donc? lui cria-t-il
enfin.
--Oui, je l’aime! répondit la Mingrélienne. Et, bondissant tout à coup,
elle enfonça la lame du yatagan en pleine poitrine du pacha.
Quoique frappé à mort, il fit encore un mouvement pour saisir son
dernier pistolet; mais, sur un geste de Baïla, le lion Haïder, excité de
nouveau à la vue du sang qui jaillissait, se ruant sur son maître, se
fit sa part.
Tandis que Ferdinand Lasserre, épouvanté du double meurtre, fermait les
yeux, en roidissant d’horreur ses bras garrottés, la Mingrélienne, douée
tout à coup d’une incroyable présence d’esprit, rassembla à la hâte,
dans un coin de la salle, les légers meubles et les étoffes qui s’y
trouvaient; elle y mit le feu, et saisissant par ses liens le jeune
Français plus mort que vif, elle l’entraîna vers une issue secrète qui
conduisait au logis de la négresse abyssine.
Le palais de Kizil-Ermak, de construction turque, c’est-à-dire bâti en
bois, fut presque entièrement consumé.
Le lendemain, sur le méidan de Sivas, les colporteurs de nouvelles
s’évertuaient à définir les causes de ce grand événement. Les uns se
bornaient à dire que le pacha avait été étranglé par son lion et que,
dans la lutte des deux bêtes féroces, une torche renversée avait été la
cause de l’incendie.
Les autres, raisonnant d’après les us de l’ancien régime ottoman, et se
prétendant mieux informés, racontaient qu’un homme, portant l’habit d’un
Franc, après avoir assez longtemps séjourné dans la ville, afin
d’écarter les soupçons sur le but de sa mission secrète, s’était
introduit auprès du pacha et jusque dans son harem; lorsque celui-ci
avait ordonné à ses esclaves de le décapiter, le prétendu Franc, qui
n’était autre que le capidgi-béchi du sultan, l’exécuteur de ses arrêts
de mort, avait montré son _kat-chérif_, et la tête seule de Djezzar
était tombée. Le feu avait pris au palais au milieu du désordre, et le
capidgi-béchi, profitant du grand concours de peuple attiré par
l’incendie, s’était échappé sous un nouveau déguisement.
Vingt versions circulèrent encore, qui, presque toutes, furent répétées
alors par les journaux d’Europe.
Tandis qu’à Sivas, à Rocate, et dans les autres villes du pachalik, on
se perdait ainsi dans des explications plus ou moins vraisemblables,
Baïla et Ferdinand, qui, en effet, avaient trouvé moyen de s’enfuir du
palais, grâce au désordre, à la foule et à leur travestissement, se
tinrent d’abord cachés dans les montagnes situées au sud de Sivas, où
des brigands curdes les prirent sous leur protection sans trop les
rançonner; puis ils trouvèrent un abri dans un couvent, puis vingt
autres dans les cavernes ou sous les ombrages des bois d’Avanes,
toujours en remontant les bords de la rivière Rouge.
Entrés enfin dans les États du schah de Perse, ils étaient revenus en
France à la suite de la dernière ambassade.
De toutes ces cachettes, Ferdinand Lasserre sortit non sans y avoir
quelque peu perdu de son ardeur de prosélytisme.
A travers les montagnes et les vallées, le jour et la nuit, il avait
voyagé, portant la tentation en croupe. Baïla était réellement devenue
pour lui le démon qu’il avait rêvé.
Avec la belle Mingrélienne, sa libératrice et la compagne de sa fuite,
marchant du même pas dans les mêmes sentiers, dormant sous les mêmes
abris, soigné, pansé par elle, il lui avait été difficile d’empêcher son
cœur de battre sous d’autres inspirations que celles de l’amour divin.
Ferdinand avait vingt-cinq ans, et la reconnaissance a tant d’empire sur
une âme généreuse!
Néanmoins, dans les premiers jours de leur fuite en commun, il était
parvenu à convertir sa schismatique compagne, facile à persuader, par
indifférence en matière de religion; mais bientôt, dit-on, elle l’avait
converti à son tour. Ce qu’il y a de positif, c’est que le jeune homme
ne revint pas seul en France; son passe-port, quand il le fit viser à
Marseille, portait: M. Ferdinand Lasserre, élève consul, voyageant _avec
sa sœur_.
Mon ami, l’illustre voyageur, m’avait déjà livré tous les documents de
l’histoire que je viens de mettre en œuvre; mais ma curiosité n’était
pas encore pleinement satisfaite. Je voulais connaître le sort des deux
amants à leur arrivée en France. Je le pressai de questions à ce sujet,
et d’abord très-inutilement.
Nous venions de déjeuner, en plein air, sur la pelouse du Butard, et mon
botaniste, dans une exaltation difficile à décrire, n’était alors
préoccupé que d’une trouvaille qu’il venait de faire sous la table même
qui nous avait servi pour notre repas. C’était une petite plante à
feuilles velues et lancéolées, aux fleurs d’un jaune pâle, marquées
d’une tache violette à la base de chacun de leurs cinq pétales.
--_Cistus guttatus_! _Helianthemum guttatum_! s’écriait-il avec des
élans de surprise, des cris, des gestes impossibles à traduire pour
quiconque n’a pas la botanique au cœur. Je croyais qu’il n’existait que
dans les montagnes de l’Anti-Taurus, d’où j’en ai rapporté si
précieusement un échantillon unique! C’était ma plus belle conquête
végétale, et voilà que je le retrouve ici, au Butard, à Luciennes,
banlieue de Paris, sous la table d’un cabaret! Est-ce que ça devrait
être? Le Taurus et le Butard en rivalité de productions! c’est à s’y
perdre! Fiez-vous donc à l’Asie Mineure!
--Mais, de l’Asie Mineure, lui dis-je alors en l’interrompant avec
ténacité, avec obstination, vous m’avez rapporté une histoire dont les
héros m’intéressent vivement. Veuillez, je vous prie, me donner de leurs
nouvelles.
--Ils se portent parfaitement bien, merci, me répondit-il.
--Je ne vous demande pas des nouvelles de leur santé, mais de leur sort.
--Ah! ce qu’ils sont devenus? oui, je comprends.
Puis, me regardant d’un air moqueur, et poussant un éclat de rire:
--Eh! mais, reprit-il, pour peu qu’ils aient, comme nous, l’habitude de
causer beaucoup en mangeant, ils achèvent de déjeuner ici près.
--Comment! quoi! m’écriai-je, ces gens de la fontaine au Prêtre?
--Justement. Vous voyez bien que vous n’aviez pas deviné. Mon prétendu
confiseur, le soi-disant garçon limonadier, n’est autre que mon ami
Ferdinand Lasserre, notre martyr chrétien; et sa compagne, par vous si
légèrement qualifiée de grisette ou de comtesse sans préjugés, c’est
Baïla, l’ex-favorite de Djezzar, pacha de Sivas; Baïla la Mingrélienne,
la rose de l’Inéour, la colombe aux serres d’épervier!
Après m’avoir administré cette moquerie, bien méritée sans doute, mon
ami se décida enfin à me donner, en résumé, le complément de ma
nouvelle.
--Arrivés à Paris, dit-il, des événements d’une nature beaucoup plus
vulgaire que ceux qui avaient signalé leur séjour au Sivas vinrent
encore éprouver le jeune Français et la Mingrélienne: l’argent leur
manqua. Les bijoux, présents de Djezzar, que l’odalisque avait emportés
dans sa fuite, étaient faux pour la plupart. On ne peut plus se fier
même aux pachas! Ferdinand dut prendre un état lucratif avant tout. Il
entra à l’imprimerie royale, comme prote, pour les ouvrages orientaux.
Cette ressource ne suffisant pas encore aux besoins du ménage, Baïla
chercha à s’utiliser de son côté. N’ayant jamais manié une aiguille,
elle ne pouvait se faire ni couturière, ni brodeuse, ni femme de
chambre, ni demoiselle de compagnie: elle a une voix charmante, et
défierait, au besoin, en gazouillis et en gargouillis, toutes les
cantatrices italiennes, françaises ou autres; mais ne possédant aucune
des langues de l’Europe, elle ne pouvait chanter que des _mouals_ arabes
ou des _gazels_ turcs. Par bonheur, elle est danseuse aussi, et la danse
est une langue qui se parle et se comprend dans tous les pays. Elle
figure aujourd’hui dans le corps des ballets de l’Opéra, où elle se fait
remarquer par sa légèreté, sa douceur et sa modestie.
Comme mon illustre voyageur achevait ce récit, nous vîmes revenir, bras
dessus bras dessous, vers le Butard, Ferdinand Lasserre et sa jolie
compagne. Mieux renseigné cette fois, j’admirai en toute conscience la
rare beauté de la Mingrélienne et l’incroyable et gracieuse souplesse de
sa taille.
Quant au ci-devant élève consul, pour la vérification d’un des détails
de cette histoire, mon regard se porta aussitôt curieusement vers ses
extrémités inférieures, afin d’apprécier la forme et la dimension de ses
pieds.
Je les trouvai fort ordinaires.
Sans doute il avait confié à Baïla les rapports d’amitié existant entre
lui et mon compagnon, car lorsque nous nous croisâmes de nouveau, elle
fit à celui-ci un petit signe de la main en disant: _Bojour, mochu!_
--_Salem-alai-k!_ lui répondit mon illustre voyageur.
Moi, je saluai profondément.