II

Le lendemain, de grand matin, toujours suivie de Mariam, Baïla

parcourait de nouveau les jardins, sous prétexte de faire disparaître

les traces de l’inconnu, s’il en avait laissé. Le vent et la nuit les

avaient fait disparaître sur ces sentiers recouverts de sable fin.

Néanmoins, en se rapprochant de la rivière Rouge, elle retrouva la

marque d’une botte fraîchement imprimée sur la terre d’une plate-bande.

Le pied était petit, étroit et la forme en était gracieuse.

Baïla hésita à en effacer l’empreinte.

Pourquoi?

Décidément l’étranger lui parlait au cœur?

Non! caprice de femme, et, parmi les femmes, les odalisques sont

peut-être plus énigmatiques encore que les autres.

Après avoir entrepris cette nouvelle excursion à cette fin d’effacer

toute trace du passage du Franc, elle se sentait possédée de la

tentation de respecter la seule qui fût restée de lui.

Cette empreinte, que n’avaient pu laisser les bostangis, avec leurs

larges sandales à semelles de bois, et que le pied du pacha eût débordée

à grande marge, qui, par conséquent, devait révéler la tentative de la

veille, elle voulait la conserver... Qui sait! peut-être son

imagination, surexcitée par ses idées de reconnaissance, à la vue de

cette forme élégante, imprimée sur le sol, donnait-elle un démenti à ses

yeux, en revêtant l’étranger d’un charme que, dans son premier mouvement

de frayeur, elle n’avait pas su reconnaître d’abord; peut-être, aveuglée

par le dépit, Baïla désirait-elle que Djezzar vît cette marque

dénonciatrice, pour que sa jalousie s’en alarmât, et qu’il souffrît

aussi, lui, dans son orgueil et dans son amour!

La vieille négresse lui fit observer que, dans le cas où l’inconnu

serait assez téméraire pour revenir encore, le pacha, ses soupçons une

fois éveillés, le ferait saisir infailliblement, ce qui ne pourrait que

les compromettre toutes deux.

La Mingrélienne céda alors. Mais, par un nouveau caprice de son esprit,

elle ne voulut pas souffrir que Mariam remuât la terre à cette place.

Elle se contenta d’apposer à plusieurs reprises son pied délicat et menu

sur l’empreinte de celui de l’étranger; et cette double trace resta

longtemps ainsi, protégée qu’elle était contre les regards par le

feuillage surabondant et penché d’un _azalea pontique_.

Cette sorte d’arbuste croît en grand nombre sur les versants du Caucase,

et Baïla, enfant, l’avait vu fleurir dans son pays natal. Elle se prit

d’affection pour ce petit espace qui lui parlait de sa patrie et de son

second et mystérieux amant. Sa patrie, elle l’avait quittée sans nul

regret; ce jeune Français, ce giaour, il n’avait d’abord été pour elle

qu’une surprise, une apparition, un rêve, et maintenant son cœur blessé

demande un aliment à ce double souvenir.

Pendant tout un mois, ses promenades se dirigent de ce côté; c’est là

qu’elle vient rêver de son pays et de l’étranger; de l’étranger surtout!

L’aime-t-elle enfin cette fois? Qui pourrait le dire? Qui oserait donner

le nom d’amour à ces lueurs trompeuses nées dans le cerveau d’une jeune

fille de la fermentation des idées, comme les feux follets de celle de

la terre; à ces fantômes d’un instant dont se peuplent les solitudes

livrées à la vie contemplative?

En Europe, les religieuses, quoique vivant sous un régime bien

différent, reportent toutes les tendresses passionnées de leur âme vers

Dieu; chacune d’elles cependant trouve encore moyen d’en ménager une

portion pour quelque sainte image de son choix, pour quelque relique

cachée, qui n’appartient qu’à elle; elle lui adresse ses prières

secrètes, elle la parfume d’un encens qu’elle détourne du grand autel:

c’est son culte à part.

En Orient, d’autres cloîtrées, les odalisques, n’ont de culte que

l’amour, et dans les élans de cet amour, elles ne doivent aussi se

prosterner que devant un seul; mais là, comme ailleurs, l’idole se cache

dans l’ombre du temple; on a ses fétiches, on a ses rêves, ses amours

frauduleuses, ses amours de tête, comme on dit. C’est peut-être un

besoin de la nature humaine de donner ainsi un contrepoids à ses

penchants les plus décidés pour maintenir l’âme en équilibre; de

protester tout bas contre ce qu’on adore tout haut, d’opposer une ombre

à la réalité.

Il est vrai qu’en fait d’amants, quelquefois l’ombre prend un corps et

la réalité se vaporise.

Quoi qu’il en soit, Djezzar était revenu à Baïla, et celle-ci, plus sûre

désormais de sa puissance, lui avait fait expier par ses bizarreries,

par ses exigences, sa dernière infidélité. On s’émerveillait, dans le

harem, de voir le pacha de Sivas, devant qui tout tremblait, plier

devant cette jolie esclave si frêle, si blanche, si délicate, qu’il eût

pu briser d’un geste ou d’un souffle.

Le bruit en retentit même dans la ville et l’on s’y disait tout bas que

si Baïla le voulait, Djezzar se ferait juif.

C’était cependant un terrible homme qu’Ali-ben-Ali, surnommé Djezzar,

c’est-à-dire _le Boucher_. D’abord icoglan au sérail de Constantinople,

quoique élevé par Mahmoud, il n’avait participé en rien aux

améliorations civilisatrices que celui-ci avait tenté de faire pénétrer

dans son empire. Le décret de Gulhané l’avait de même trouvé

récalcitrant devant toute réforme. Assuré dans le divan d’une protection

qu’il savait reconnaître, il conservait en lui le type pur des anciens

pachas, dont ses prédécesseurs et homonymes, Ali de Janina et Djezzar

d’Acre, avaient été les parangons.

Il semblait surtout redoubler de barbarie depuis qu’un vent

philanthropique, venu d’Europe, essayait de souffler la tolérance sur

son pays.

S’adjugeant à lui seul le double métier de juge et de bourreau, grâce à

sa justice expéditive, les arrêts émanés de son tribunal étaient

aussitôt exécutés que rendus; quelquefois même, le supplice précédait le

jugement.

On citait de lui mille traits qui tendaient à prouver clairement qu’en

Turquie, Djezzar était resté de l’ancien régime.

Un aga avait prévariqué. Le pacha, ne pouvant alors s’occuper par

lui-même du châtiment du coupable, en ami de la prompte et bonne

justice, avait ordonné à un jeune effendi, son secrétaire, de se

transporter immédiatement au domicile du prévaricateur, et de lui

arracher un œil. Le jeune homme hésitant et s’excusant sur son

inexpérience: Approche, lui avait dit Djezzar; et quand le pauvre

effendi s’était approché, le pacha, avec une dextérité merveilleuse, lui

plongeant brusquement le doigt dans un des coins de la paupière, lui

avait fait saillir le globe de l’œil hors de l’orbite, puis, par un

rapide mouvement de torsion, et au moyen de l’ongle, l’opération s’était

trouvée faite.

--Esclave, tu sais comment t’y prendre, maintenant obéis! lui avait-il

dit ensuite.

Et la pauvre victime, à peine pansée et toute saignante, avait été

contrainte, sous peine de la vie, d’aller faire subir à l’aga le

supplice qu’elle venait de subir elle-même.

Nul n’excellait comme lui à faire sauter une tête d’un revers de

yatagan. Il est vrai que nul autant que lui n’en avait la pratique.

On parlait à Sivas d’un trait d’adresse dans ce genre qui lui avait fait

le plus grand honneur.

Deux paysans arabes, fellahs, accusés d’un meurtre, lui ayant été

amenés, et chacun d’eux rejetant le crime sur l’autre, Djezzar s’était

trouvé un moment en perplexité. Il était possible qu’un des deux fût

innocent. Manquant de lumières à cet égard, et n’étant guère d’humeur à

attendre pour s’en procurer, il imagina un moyen ingénieux et prompt de

s’en remettre au jugement de Dieu.

Sur son ordre, les deux accusés sont attachés dos à dos, par le corps et

par les épaules; il tire son sabre: la tête qui va tomber doit être

celle du coupable.

Voyant la mort si prête, les deux misérables luttent entre eux à qui

évitera de se trouver sous la main de l’exécuteur; ils tournent, ils

pivotent, chacun essayant de placer son compagnon du côté où le coup

doit porter. Djezzar prit quelque temps plaisir à la manœuvre; puis

enfin, après avoir prononcé trois fois le nom d’Allah, il fit décrire un

large cercle à sa lame damassée, et les deux têtes volèrent du même

coup.

Malgré sa gravité habituelle, le pacha ne put s’empêcher de rire de ce

résultat inattendu; il en rit à gorge déployée, ce qui ne lui était

peut-être jamais arrivé de sa vie, et à ses bruyants éclats de rire se

mêlèrent les soupirs rauques et haletants d’un lion enfermé dans une

pièce voisine, et qu’alléchait l’odeur du sang.

Ce lion, c’était le favori du maître. Depuis longtemps, l’usage parmi

les pachas de Sivas, comme parmi d’autres pachas de l’Asie, voulait

qu’ils se montrassent accompagnés d’un lion dans toutes les occasions

solennelles. Galib, prédécesseur de Djezzar et grand partisan de la

réforme, en avait eu un monstrueux, qu’il nourrissait spécialement de

janissaires; le bruit courait que le fanatique Djezzar aiguillonnait de

temps en temps l’appétit du sien par de la chair chrétienne.

Eh bien! cet homme farouche, qui professait le métier de bourreau, qui

ne riait qu’aux têtes coupées, qui, selon les dires publics, jetait de

la chair humaine à son lion Haïder, il connaissait l’amour; non sans

doute l’amour galant, musqué, l’amour de boudoir; mais doué d’un

tempérament énergique et voluptueux, il passait au milieu de son harem

tout le temps que lui laissaient les affaires, et, en Orient, quelle que

soit la complication des événements, l’administration, surtout sous un

maître pareil, est réduite à une telle simplicité que les loisirs ne

manquent jamais.

Djezzar pouvait dire avec Orosmane:

Je vais donner une heure aux soins de mon empire,

Et le reste du jour sera tout à Zaïre.

Zaïre, c’est-à-dire Baïla, l’attendait à la sortie de son conseil.

Surtout dans son palais d’été de Kizil-Ermak, la rivière Rouge, il

passait la plus grande partie de la journée étendu sur des coussins aux

pieds de sa belle esclave, fumant les roses de Taif et d’Andrinople,

mêlées au tabac de Malatia ou de Latakié, y glissant parfois une feuille

de haschich, un grain d’opium ou même d’arsenic, pour s’exalter

l’imagination.

Parfois, Baïla fumait dans le houka, et comme ils étaient là tous deux,

plongés dans cet assoupissement plein de rêves, causé par les sucs du

chanvre de l’Inde et du pavot d’Aboutig, l’un s’ouvrant par avance le

séjour des houris célestes, l’autre revoyant peut-être son audacieux

étranger, il arrivait qu’_Haïder_, le lion du maître, rentrant ses

ongles, venait familièrement s’allonger auprès d’eux.

Baïla s’appuyait alors nonchalamment du coude sur le terrible animal à

l’ondoyante crinière, tandis que le pacha laissait tomber nonchalamment

sa tête sur les genoux de l’odalisque. Et c’était encore un tableau à

contempler que celui de cette gracieuse jeune femme, vêtue de gaze,

reposant doucement entre ces deux bêtes féroces.

Elle ne redoutait ni l’une ni l’autre. Le lion, comme l’homme, était

dompté. Tous deux aujourd’hui obéissaient à sa voix, à son regard.

Dans les premiers temps, malgré la passion violente de Djezzar, Baïla

avait pu douter de la durée de sa puissance, surtout en songeant à la

favorite qui l’avait précédée.

Cette favorite, après un règne de trois ans, ayant osé insister en

sollicitant la grâce d’un bostangi, condamné à la mutilation de la main,

pour avoir pêché frauduleusement, la nuit, dans les viviers du pacha,

celui-ci, dans un mouvement de vivacité, avait coupé le nez de sa belle

Aysché, et, peu soucieux ensuite de la garder dans cet état, il avait

complété le châtiment du bostangi infidèle et de l’esclave récalcitrante

en les mariant l’un à l’autre. Un champ, situé aux bords de la ville,

leur avait été donné comme dot.

Aujourd’hui, Aysché vendait elle-même ses légumes au marché, sur la

place du Méïdan, où elle était connue sous le nom de _Bournou-sez_

(Sans-Nez).

Cet exemple de l’instabilité du pouvoir des favorites avait cessé

d’inquiéter Baïla depuis que le chrétien lui avait révélé à elle-même le

secret de ses forces. D’ailleurs, lors de l’événement, Aysché n’était

plus jeune, et tout donnait lieu de penser que sa beauté décroissante

avait plus que tout autre motif excité la colère du maître.

Baïla avait dix-sept ans, une tête géorgienne sur un corps circassien,

une voix de sirène, des pieds de nymphe; qu’avait-elle à craindre? Sa

volonté était devenue celle du pacha. Tout entier à son amour cimenté

par l’habitude, celui-ci semblait ne songer à ses autres odalisques que

lorsque la Mingrélienne, par caprice ou par méchante humeur, se mettait

en révolte ouverte contre ses désirs. Alors, devant la rebelle, Djezzar

ordonnait à un esclave de porter à la beauté qu’il désignait une pièce

d’étoffe qui, dans la coutume orientale, annonce la visite prochaine du

maître, et que, dans notre façon de traduire les mœurs turques, nous

avons amoindrie par cette locution, devenue française, de _jeter le

mouchoir_.

Naguère encore, à l’idée de cette infidélité qui allait lui être faite,

Baïla se dépitait, boudait dans un coin d’un air revêche; sa jolie

bouche, relevée aux extrémités de l’arc, murmurait des plaintes et des

menaces inintelligibles; ses beaux yeux noirs, aux longs cils vibrants,

se fermaient à moitié, et, la tête basse, les prunelles rejetées à

l’angle de la paupière, elle prolongeait en dessous sur l’esclave, sur

le maître, et même sur la brillante pièce d’étoffe, un regard plein de

colère et de jalousie. Là se bornait son audace.

Aujourd’hui, quand Djezzar, pour se venger d’elle, se met en velléité

d’inconstance, Baïla se jette sur l’étoffe et sur l’esclave, déchire

l’une, griffe l’autre, et si l’omnipotent pacha poursuit sa vengeance

jusqu’au bout, il arrive souvent, le lendemain, que pour prix de leur

double soumission, l’esclave, sous le premier prétexte venu, reçoit la

bastonnade, et la favorite d’un jour, chassée honteusement, trop

heureuse de ne pas laisser, comme Aysché, son nez au seuil du palais,

est envoyée au bazar pour devenir la propriété du plus offrant et

dernier enchérisseur.

Tel avait été dernièrement le sort de la belle fille d’Amassia.

Fière de l’empire exercé par elle sur son maître, Baïla s’enivrait du

triomphe de sa vanité. Au milieu de ces fumées, le souvenir de

l’étranger, du giaour, sans s’effacer entièrement, ne lui arrivait plus

qu’à de longs intervalles.

Depuis toute une semaine, elle était restée enfermée, sans descendre

dans les jardins, lorsqu’un jour que Djezzar était allé lever quelques

impôts, tout en chassant au faucon, reprenant ses anciennes promenades,

elle se trouva, sans trop y songer, devant l’azaléa pontique.

--Qu’était devenu ce jeune Franc? Habitait-il encore le pachalik de

Sivas? Nourrissait-il le projet d’une seconde tentative, ainsi qu’avait

semblé le prévoir Mariam? Sans doute il était parti; il avait rejoint

son pays, ce singulier pays de France, où, dit-on, les femmes ont le pas

sur les hommes; elle ne le verrait plus; tant mieux! Il était capable de

trop oser pour elle comme pour lui.

Comme elle était dans ces réflexions, un rugissement d’Haïder se fit

entendre du dehors; il annonçait le retour du pacha. Celui-ci l’avait

fait traîner à sa suite pour se donner le plaisir, chemin faisant, de le

lancer sur quelque chacal. Elle se disposait à rentrer dans ses

appartements pour s’y trouver à l’arrivée de Djezzar, lorsqu’un coup de

feu retentit, et une sourde rumeur s’éleva du côté de la rivière Rouge.

Baïla tressaillit, sans pouvoir se rendre compte du motif de son

émotion.

--Avez-vous fait bonne chasse? dit-elle à Djezzar quand ils se

retrouvèrent seuls.

--Pas mauvaise, répondit celui-ci; mon faucon a pris trois faisans, et

moi j’ai tué un _chien_.

Baïla n’osa l’interroger sur le sens douteux que ce mot pouvait avoir

dans la bouche d’un musulman aussi orthodoxe que l’était Ali-Ben-Ali.

Le soir, quand Mariam vint rejoindre sa maîtresse, après avoir hésité

dans la confidence qu’elle avait à lui faire, après dix exclamations

préparatoires, elle la mit au courant de l’événement du jour.

Comme le pacha revenait vers le palais, et que son escorte de chasse

longeait le Kizil-Ermak, vers l’endroit même où il sert de seconde

enceinte à la résidence du maître, Haïder, qu’un esclave tenait en

laisse, s’était arrêté obstinément devant un buisson, rugissant

sourdement, ce qui avait attiré l’attention de Djezzar.

Le buisson battu par les gens de la suite, un homme s’en était échappé,

fuyant avec rapidité vers la rivière qu’il avait tenté de traverser à la

nage; mais avant qu’il eût pu atteindre l’autre rive, le pacha,

saisissant un fusil des mains d’un de ses cavaliers delhi-bachs, avait

visé le fuyard avec une telle sûreté d’œil et de main, que, frappé à la

tête, le malheureux avait disparu aussitôt, entraîné par le courant. Cet

homme était un chrétien, mais un chrétien d’Asie, comme en témoignait

suffisamment son bonnet kastan de mousseline bleue, lisérée clair.

D’ailleurs, au dire du pacha, le cri d’Haïder eût pu suffire à dénoncer

à quel culte il appartenait.

--Quoi qu’il en soit de son pays et de sa religion, dit Mariam en

terminant son récit, il est mort, mort sans qu’on ait pu deviner quel

motif l’avait conduit à se cacher de ce côté, aux abords mêmes du

palais.

--Aux abords des jardins, interrompit alors Baïla, qui avait écouté le

récit de sa vieille négresse sans l’interrompre un seul instant, et même

sans paraître grandement s’en émouvoir. C’est par les jardins,

reprit-elle, qu’il voulait pénétrer, comme il avait fait déjà.

Mariam la regarda avec surprise.

--Oui, poursuivit la Mingrélienne, cet homme qu’ils ont tué, c’est lui,

c’est ce jeune Franc qui sans doute s’était travesti pour ne pas trop

attirer l’attention sur lui, par son costume d’Européen.

Mariam garda le silence.

--N’est-ce pas là aussi ta pensée?

Après quelques paroles à peine articulées:

--Qui peut le savoir? dit la négresse.

--Toi, reprit Baïla; je parierais que tu en sais plus que tu ne m’en as

raconté.

--J’avoue, ajouta Mariam après une derrière hésitation, qu’un des

delhi-bachs, témoin de l’affaire, a répété devant moi que le fugitif lui

avait semblé avoir le visage d’une grande blancheur pour un Asiatique.

--Tu vois bien, Mariam, dit nonchalamment Baïla, tout en caressant

l’éventail de plumes qu’elle tenait à la main.

--S’il en est ainsi, reprit la négresse, je plains le sort du pauvre

jeune chrétien; mais du moins nous voilà hors de danger et je pourrai

dormir maintenant; car depuis sa double apparition dans le jardin, je

n’ai fermé l’œil qu’à moitié. Je craignais toujours une imprudence de sa

part... ou de la vôtre!

--Peureuse!

Et Mariam aida Baïla à disposer sa toilette de nuit.

Au petit jour, la Mingrélienne quitta sa couche solitaire; car Djezzar

s’était reposé, seul aussi, de son côté, des fatigues de la chasse; elle

alla réveiller sa négresse et toutes deux descendirent au jardin. Baïla

donnait pour prétexte à sa promenade le besoin de respirer l’air frais

du matin.

Elle se dirigea d’abord vers le kiosque, puis vers le plateau sur lequel

elle s’était assise naguère; elle jeta un coup d’œil autour d’elle, sur

les massifs de fleurs et d’arbustes, sur le petit bassin de marbre

cipolin, et son regard s’arrêta quelque temps attentif sur les deux

palmiers, comme si, entre leurs colonnes, sous leur verte ogive,

quelqu’un devait se montrer encore.

Puis alors, elle marcha vers l’endroit où l’azaléa couvrait de son ombre

et de ses fleurs la dernière trace de l’étranger; elle brisa une de ses

branches, l’effeuilla, la rompit en deux, mit les fragments en croix, au

moyen d’un cordon emprunté à la pelisse qui la couvrait; puis cette

croix, elle l’implanta sur l’empreinte déjà aux trois quarts effacée.

Tout cela fut fait par elle sans affectation de sentiment, d’un air

calme et presque dégagé.

A la vue de cette croix, Mariam, née chrétienne, en Abyssinie, où le

culte catholique est généralement suivi, se signa, après avoir toutefois

jeté un regard d’inspection autour d’elle. Baïla se contenta de pousser

un soupir, soupir de l’enfant qui voit finir un jeu dont il s’est

doucement préoccupé durant quelques instants; ensuite, elle regagna le

pavillon isolé où étaient situés ses appartements, le front incliné et

pensif; mais songeant peut-être à tout autre chose qu’à l’étranger.

Cependant, à partir de ce moment, maussade et fantasque avec Djezzar,

elle n’eut plus ni de ces caresses si douces, ni de ces chants

mélodieux, ni de ces danses enivrantes qu’accompagnait le bruit

cliquetant des castagnettes, et qui semblaient faire s’ouvrir pour lui

les portes du septième ciel. Elle finit par l’irriter si bien par ses

redoublements de caprices, de bizarreries et de refus, qu’il la quitta

une fois haletant de fureur, et resta trois jours entiers sans vouloir

entendre parler d’elle.

Vers le milieu du troisième jour, on vint lui dire que, dans

l’appartement de la favorite, on entendait s’élever un bruit terrible,

des cris de femme mêlés à des rugissements de lion.

Djezzar y envoya, mais ne voulut pas y aller lui-même.

Quand on accourut au secours de la Mingrélienne, on la trouva enfermée

seule avec Haïder. Le riche tapis du Khorassan, qui garnissait le

plancher de sa chambre, était déchiré en lambeaux, par places, et tout

parsemé de débris de baguettes de cerisier.

Ces lambeaux et ces débris indiquaient les endroits où la lutte s’était

renouvelée entre l’odalisque et le lion.

Après l’avoir attiré dans son pavillon, Baïla lui avait fermé toute

retraite, et, sans souci de ce qui pouvait résulter pour elle, armée

d’un léger faisceau de narguilés, elle en était venue à le frapper à

coups redoublés, renouvelant résolûment chaque baguette qui se brisait

sur le corps de son dangereux adversaire.

Celui-ci, habitué à obéir à cette voix qui le gourmandait, à se courber

sous ce bras qui le frappait, sans songer à se défendre, bondissait d’un

bout à l’autre de la chambre, emportant à chaque bond, sous ses ongles

crispés, un lambeau du tapis; mais enfin, à bout de patience et de

longanimité, irrité par la douleur, rugissant, pantelant, couché à

moitié sur sa croupe et sur son dos, levant une de ses pattes

monstrueuses, il détendait sa griffe tranchante et devenait menaçant à

son tour, quand tout à coup entrèrent les bostangis et les estafiers du

pacha, munis d’épieux.

La porte ouverte, le lion s’enfuit honteusement, non devant les nouveaux

venus, mais devant la Mingrélienne, qui le pourchassait encore de son

dernier rameau de cerisier.

Le soir de ce même jour où Baïla avait excité contre elle les colères

royales de son lion, ce terrible animal, brisé, dégradé par la

domesticité, vint, comme le chien le mieux appris, confus et repentant,

ramper aux pieds de sa maîtresse en implorant son pardon.

Dès le jour suivant, il en fut de même de Djezzar. La favorite le vit se

rapprocher d’elle, humble et les mains pleines de présents.

La lutte de Baïla contre Haïder, dont on lui avait rendu compte, l’avait

rempli d’une singulière admiration pour celle-ci.

Baïla reçut ses deux vaincus avec une dignité froide qui pouvait passer

pour un reste de rigueur.

C’est que sa double victoire la trouve indifférente. Elle a épuisé

toutes les émotions qu’il lui était donné de connaître; elle a si bien

éloigné ses rivales, que le triomphe ne chatouille même plus sa vanité;

les esclaves qui l’entourent lui sont si bien soumis, qu’elle n’a plus

de joie au commandement. Le pacha est dompté, dompté jusqu’à la

faiblesse, jusqu’à la lâcheté; chacun, même le lion, subit la puissance

de la favorite, et d’un accord tellement unanime, que dans ce harem, où

tout se prosterne devant elle, où tout court au-devant de sa volonté, de

son caprice, il n’est plus qu’un seul ennemi qu’elle ne puisse vaincre;

c’est l’ennui! Celui-là menaçait de grandir d’heure en heure, et de se

fortifier de la faiblesse des autres.

Le pacha se rendait le jour même à la ville; Baïla consentit à

l’accompagner, et après avoir séjourné peu de temps à Sivas, à peine de

retour au palais de Kizil-Ermak, elle se montra toute différente de ce

qu’elle était à son départ; la gaieté, la vivacité lui étaient revenues;

le rire aux lèvres, la joie aux yeux, elle avait retrouvé ses chants les

plus doux, comme ses danses les plus gracieuses. Elle fut charmante pour

Djezzar, et même pour Haïder. On eût dit qu’elle s’était spontanément

métamorphosée en route.

La belle humeur de la favorite se communiquant au pacha, et, par lui,

gagnant de proche en proche, tout fut en fête au palais ce soir-là.

De cette joie générale, Baïla seule avait le secret.

L'esclave du pacha, suivi de Histoire de ma grand'tante · 第 2 / 13 题