Le lendemain, de grand matin, toujours suivie de Mariam, Baïla
parcourait de nouveau les jardins, sous prétexte de faire disparaître
les traces de l’inconnu, s’il en avait laissé. Le vent et la nuit les
avaient fait disparaître sur ces sentiers recouverts de sable fin.
Néanmoins, en se rapprochant de la rivière Rouge, elle retrouva la
marque d’une botte fraîchement imprimée sur la terre d’une plate-bande.
Le pied était petit, étroit et la forme en était gracieuse.
Baïla hésita à en effacer l’empreinte.
Pourquoi?
Décidément l’étranger lui parlait au cœur?
Non! caprice de femme, et, parmi les femmes, les odalisques sont
peut-être plus énigmatiques encore que les autres.
Après avoir entrepris cette nouvelle excursion à cette fin d’effacer
toute trace du passage du Franc, elle se sentait possédée de la
tentation de respecter la seule qui fût restée de lui.
Cette empreinte, que n’avaient pu laisser les bostangis, avec leurs
larges sandales à semelles de bois, et que le pied du pacha eût débordée
à grande marge, qui, par conséquent, devait révéler la tentative de la
veille, elle voulait la conserver... Qui sait! peut-être son
imagination, surexcitée par ses idées de reconnaissance, à la vue de
cette forme élégante, imprimée sur le sol, donnait-elle un démenti à ses
yeux, en revêtant l’étranger d’un charme que, dans son premier mouvement
de frayeur, elle n’avait pas su reconnaître d’abord; peut-être, aveuglée
par le dépit, Baïla désirait-elle que Djezzar vît cette marque
dénonciatrice, pour que sa jalousie s’en alarmât, et qu’il souffrît
aussi, lui, dans son orgueil et dans son amour!
La vieille négresse lui fit observer que, dans le cas où l’inconnu
serait assez téméraire pour revenir encore, le pacha, ses soupçons une
fois éveillés, le ferait saisir infailliblement, ce qui ne pourrait que
les compromettre toutes deux.
La Mingrélienne céda alors. Mais, par un nouveau caprice de son esprit,
elle ne voulut pas souffrir que Mariam remuât la terre à cette place.
Elle se contenta d’apposer à plusieurs reprises son pied délicat et menu
sur l’empreinte de celui de l’étranger; et cette double trace resta
longtemps ainsi, protégée qu’elle était contre les regards par le
feuillage surabondant et penché d’un _azalea pontique_.
Cette sorte d’arbuste croît en grand nombre sur les versants du Caucase,
et Baïla, enfant, l’avait vu fleurir dans son pays natal. Elle se prit
d’affection pour ce petit espace qui lui parlait de sa patrie et de son
second et mystérieux amant. Sa patrie, elle l’avait quittée sans nul
regret; ce jeune Français, ce giaour, il n’avait d’abord été pour elle
qu’une surprise, une apparition, un rêve, et maintenant son cœur blessé
demande un aliment à ce double souvenir.
Pendant tout un mois, ses promenades se dirigent de ce côté; c’est là
qu’elle vient rêver de son pays et de l’étranger; de l’étranger surtout!
L’aime-t-elle enfin cette fois? Qui pourrait le dire? Qui oserait donner
le nom d’amour à ces lueurs trompeuses nées dans le cerveau d’une jeune
fille de la fermentation des idées, comme les feux follets de celle de
la terre; à ces fantômes d’un instant dont se peuplent les solitudes
livrées à la vie contemplative?
En Europe, les religieuses, quoique vivant sous un régime bien
différent, reportent toutes les tendresses passionnées de leur âme vers
Dieu; chacune d’elles cependant trouve encore moyen d’en ménager une
portion pour quelque sainte image de son choix, pour quelque relique
cachée, qui n’appartient qu’à elle; elle lui adresse ses prières
secrètes, elle la parfume d’un encens qu’elle détourne du grand autel:
c’est son culte à part.
En Orient, d’autres cloîtrées, les odalisques, n’ont de culte que
l’amour, et dans les élans de cet amour, elles ne doivent aussi se
prosterner que devant un seul; mais là, comme ailleurs, l’idole se cache
dans l’ombre du temple; on a ses fétiches, on a ses rêves, ses amours
frauduleuses, ses amours de tête, comme on dit. C’est peut-être un
besoin de la nature humaine de donner ainsi un contrepoids à ses
penchants les plus décidés pour maintenir l’âme en équilibre; de
protester tout bas contre ce qu’on adore tout haut, d’opposer une ombre
à la réalité.
Il est vrai qu’en fait d’amants, quelquefois l’ombre prend un corps et
la réalité se vaporise.
Quoi qu’il en soit, Djezzar était revenu à Baïla, et celle-ci, plus sûre
désormais de sa puissance, lui avait fait expier par ses bizarreries,
par ses exigences, sa dernière infidélité. On s’émerveillait, dans le
harem, de voir le pacha de Sivas, devant qui tout tremblait, plier
devant cette jolie esclave si frêle, si blanche, si délicate, qu’il eût
pu briser d’un geste ou d’un souffle.
Le bruit en retentit même dans la ville et l’on s’y disait tout bas que
si Baïla le voulait, Djezzar se ferait juif.
C’était cependant un terrible homme qu’Ali-ben-Ali, surnommé Djezzar,
c’est-à-dire _le Boucher_. D’abord icoglan au sérail de Constantinople,
quoique élevé par Mahmoud, il n’avait participé en rien aux
améliorations civilisatrices que celui-ci avait tenté de faire pénétrer
dans son empire. Le décret de Gulhané l’avait de même trouvé
récalcitrant devant toute réforme. Assuré dans le divan d’une protection
qu’il savait reconnaître, il conservait en lui le type pur des anciens
pachas, dont ses prédécesseurs et homonymes, Ali de Janina et Djezzar
d’Acre, avaient été les parangons.
Il semblait surtout redoubler de barbarie depuis qu’un vent
philanthropique, venu d’Europe, essayait de souffler la tolérance sur
son pays.
S’adjugeant à lui seul le double métier de juge et de bourreau, grâce à
sa justice expéditive, les arrêts émanés de son tribunal étaient
aussitôt exécutés que rendus; quelquefois même, le supplice précédait le
jugement.
On citait de lui mille traits qui tendaient à prouver clairement qu’en
Turquie, Djezzar était resté de l’ancien régime.
Un aga avait prévariqué. Le pacha, ne pouvant alors s’occuper par
lui-même du châtiment du coupable, en ami de la prompte et bonne
justice, avait ordonné à un jeune effendi, son secrétaire, de se
transporter immédiatement au domicile du prévaricateur, et de lui
arracher un œil. Le jeune homme hésitant et s’excusant sur son
inexpérience: Approche, lui avait dit Djezzar; et quand le pauvre
effendi s’était approché, le pacha, avec une dextérité merveilleuse, lui
plongeant brusquement le doigt dans un des coins de la paupière, lui
avait fait saillir le globe de l’œil hors de l’orbite, puis, par un
rapide mouvement de torsion, et au moyen de l’ongle, l’opération s’était
trouvée faite.
--Esclave, tu sais comment t’y prendre, maintenant obéis! lui avait-il
dit ensuite.
Et la pauvre victime, à peine pansée et toute saignante, avait été
contrainte, sous peine de la vie, d’aller faire subir à l’aga le
supplice qu’elle venait de subir elle-même.
Nul n’excellait comme lui à faire sauter une tête d’un revers de
yatagan. Il est vrai que nul autant que lui n’en avait la pratique.
On parlait à Sivas d’un trait d’adresse dans ce genre qui lui avait fait
le plus grand honneur.
Deux paysans arabes, fellahs, accusés d’un meurtre, lui ayant été
amenés, et chacun d’eux rejetant le crime sur l’autre, Djezzar s’était
trouvé un moment en perplexité. Il était possible qu’un des deux fût
innocent. Manquant de lumières à cet égard, et n’étant guère d’humeur à
attendre pour s’en procurer, il imagina un moyen ingénieux et prompt de
s’en remettre au jugement de Dieu.
Sur son ordre, les deux accusés sont attachés dos à dos, par le corps et
par les épaules; il tire son sabre: la tête qui va tomber doit être
celle du coupable.
Voyant la mort si prête, les deux misérables luttent entre eux à qui
évitera de se trouver sous la main de l’exécuteur; ils tournent, ils
pivotent, chacun essayant de placer son compagnon du côté où le coup
doit porter. Djezzar prit quelque temps plaisir à la manœuvre; puis
enfin, après avoir prononcé trois fois le nom d’Allah, il fit décrire un
large cercle à sa lame damassée, et les deux têtes volèrent du même
coup.
Malgré sa gravité habituelle, le pacha ne put s’empêcher de rire de ce
résultat inattendu; il en rit à gorge déployée, ce qui ne lui était
peut-être jamais arrivé de sa vie, et à ses bruyants éclats de rire se
mêlèrent les soupirs rauques et haletants d’un lion enfermé dans une
pièce voisine, et qu’alléchait l’odeur du sang.
Ce lion, c’était le favori du maître. Depuis longtemps, l’usage parmi
les pachas de Sivas, comme parmi d’autres pachas de l’Asie, voulait
qu’ils se montrassent accompagnés d’un lion dans toutes les occasions
solennelles. Galib, prédécesseur de Djezzar et grand partisan de la
réforme, en avait eu un monstrueux, qu’il nourrissait spécialement de
janissaires; le bruit courait que le fanatique Djezzar aiguillonnait de
temps en temps l’appétit du sien par de la chair chrétienne.
Eh bien! cet homme farouche, qui professait le métier de bourreau, qui
ne riait qu’aux têtes coupées, qui, selon les dires publics, jetait de
la chair humaine à son lion Haïder, il connaissait l’amour; non sans
doute l’amour galant, musqué, l’amour de boudoir; mais doué d’un
tempérament énergique et voluptueux, il passait au milieu de son harem
tout le temps que lui laissaient les affaires, et, en Orient, quelle que
soit la complication des événements, l’administration, surtout sous un
maître pareil, est réduite à une telle simplicité que les loisirs ne
manquent jamais.
Djezzar pouvait dire avec Orosmane:
Je vais donner une heure aux soins de mon empire,
Et le reste du jour sera tout à Zaïre.
Zaïre, c’est-à-dire Baïla, l’attendait à la sortie de son conseil.
Surtout dans son palais d’été de Kizil-Ermak, la rivière Rouge, il
passait la plus grande partie de la journée étendu sur des coussins aux
pieds de sa belle esclave, fumant les roses de Taif et d’Andrinople,
mêlées au tabac de Malatia ou de Latakié, y glissant parfois une feuille
de haschich, un grain d’opium ou même d’arsenic, pour s’exalter
l’imagination.
Parfois, Baïla fumait dans le houka, et comme ils étaient là tous deux,
plongés dans cet assoupissement plein de rêves, causé par les sucs du
chanvre de l’Inde et du pavot d’Aboutig, l’un s’ouvrant par avance le
séjour des houris célestes, l’autre revoyant peut-être son audacieux
étranger, il arrivait qu’_Haïder_, le lion du maître, rentrant ses
ongles, venait familièrement s’allonger auprès d’eux.
Baïla s’appuyait alors nonchalamment du coude sur le terrible animal à
l’ondoyante crinière, tandis que le pacha laissait tomber nonchalamment
sa tête sur les genoux de l’odalisque. Et c’était encore un tableau à
contempler que celui de cette gracieuse jeune femme, vêtue de gaze,
reposant doucement entre ces deux bêtes féroces.
Elle ne redoutait ni l’une ni l’autre. Le lion, comme l’homme, était
dompté. Tous deux aujourd’hui obéissaient à sa voix, à son regard.
Dans les premiers temps, malgré la passion violente de Djezzar, Baïla
avait pu douter de la durée de sa puissance, surtout en songeant à la
favorite qui l’avait précédée.
Cette favorite, après un règne de trois ans, ayant osé insister en
sollicitant la grâce d’un bostangi, condamné à la mutilation de la main,
pour avoir pêché frauduleusement, la nuit, dans les viviers du pacha,
celui-ci, dans un mouvement de vivacité, avait coupé le nez de sa belle
Aysché, et, peu soucieux ensuite de la garder dans cet état, il avait
complété le châtiment du bostangi infidèle et de l’esclave récalcitrante
en les mariant l’un à l’autre. Un champ, situé aux bords de la ville,
leur avait été donné comme dot.
Aujourd’hui, Aysché vendait elle-même ses légumes au marché, sur la
place du Méïdan, où elle était connue sous le nom de _Bournou-sez_
(Sans-Nez).
Cet exemple de l’instabilité du pouvoir des favorites avait cessé
d’inquiéter Baïla depuis que le chrétien lui avait révélé à elle-même le
secret de ses forces. D’ailleurs, lors de l’événement, Aysché n’était
plus jeune, et tout donnait lieu de penser que sa beauté décroissante
avait plus que tout autre motif excité la colère du maître.
Baïla avait dix-sept ans, une tête géorgienne sur un corps circassien,
une voix de sirène, des pieds de nymphe; qu’avait-elle à craindre? Sa
volonté était devenue celle du pacha. Tout entier à son amour cimenté
par l’habitude, celui-ci semblait ne songer à ses autres odalisques que
lorsque la Mingrélienne, par caprice ou par méchante humeur, se mettait
en révolte ouverte contre ses désirs. Alors, devant la rebelle, Djezzar
ordonnait à un esclave de porter à la beauté qu’il désignait une pièce
d’étoffe qui, dans la coutume orientale, annonce la visite prochaine du
maître, et que, dans notre façon de traduire les mœurs turques, nous
avons amoindrie par cette locution, devenue française, de _jeter le
mouchoir_.
Naguère encore, à l’idée de cette infidélité qui allait lui être faite,
Baïla se dépitait, boudait dans un coin d’un air revêche; sa jolie
bouche, relevée aux extrémités de l’arc, murmurait des plaintes et des
menaces inintelligibles; ses beaux yeux noirs, aux longs cils vibrants,
se fermaient à moitié, et, la tête basse, les prunelles rejetées à
l’angle de la paupière, elle prolongeait en dessous sur l’esclave, sur
le maître, et même sur la brillante pièce d’étoffe, un regard plein de
colère et de jalousie. Là se bornait son audace.
Aujourd’hui, quand Djezzar, pour se venger d’elle, se met en velléité
d’inconstance, Baïla se jette sur l’étoffe et sur l’esclave, déchire
l’une, griffe l’autre, et si l’omnipotent pacha poursuit sa vengeance
jusqu’au bout, il arrive souvent, le lendemain, que pour prix de leur
double soumission, l’esclave, sous le premier prétexte venu, reçoit la
bastonnade, et la favorite d’un jour, chassée honteusement, trop
heureuse de ne pas laisser, comme Aysché, son nez au seuil du palais,
est envoyée au bazar pour devenir la propriété du plus offrant et
dernier enchérisseur.
Tel avait été dernièrement le sort de la belle fille d’Amassia.
Fière de l’empire exercé par elle sur son maître, Baïla s’enivrait du
triomphe de sa vanité. Au milieu de ces fumées, le souvenir de
l’étranger, du giaour, sans s’effacer entièrement, ne lui arrivait plus
qu’à de longs intervalles.
Depuis toute une semaine, elle était restée enfermée, sans descendre
dans les jardins, lorsqu’un jour que Djezzar était allé lever quelques
impôts, tout en chassant au faucon, reprenant ses anciennes promenades,
elle se trouva, sans trop y songer, devant l’azaléa pontique.
--Qu’était devenu ce jeune Franc? Habitait-il encore le pachalik de
Sivas? Nourrissait-il le projet d’une seconde tentative, ainsi qu’avait
semblé le prévoir Mariam? Sans doute il était parti; il avait rejoint
son pays, ce singulier pays de France, où, dit-on, les femmes ont le pas
sur les hommes; elle ne le verrait plus; tant mieux! Il était capable de
trop oser pour elle comme pour lui.
Comme elle était dans ces réflexions, un rugissement d’Haïder se fit
entendre du dehors; il annonçait le retour du pacha. Celui-ci l’avait
fait traîner à sa suite pour se donner le plaisir, chemin faisant, de le
lancer sur quelque chacal. Elle se disposait à rentrer dans ses
appartements pour s’y trouver à l’arrivée de Djezzar, lorsqu’un coup de
feu retentit, et une sourde rumeur s’éleva du côté de la rivière Rouge.
Baïla tressaillit, sans pouvoir se rendre compte du motif de son
émotion.
--Avez-vous fait bonne chasse? dit-elle à Djezzar quand ils se
retrouvèrent seuls.
--Pas mauvaise, répondit celui-ci; mon faucon a pris trois faisans, et
moi j’ai tué un _chien_.
Baïla n’osa l’interroger sur le sens douteux que ce mot pouvait avoir
dans la bouche d’un musulman aussi orthodoxe que l’était Ali-Ben-Ali.
Le soir, quand Mariam vint rejoindre sa maîtresse, après avoir hésité
dans la confidence qu’elle avait à lui faire, après dix exclamations
préparatoires, elle la mit au courant de l’événement du jour.
Comme le pacha revenait vers le palais, et que son escorte de chasse
longeait le Kizil-Ermak, vers l’endroit même où il sert de seconde
enceinte à la résidence du maître, Haïder, qu’un esclave tenait en
laisse, s’était arrêté obstinément devant un buisson, rugissant
sourdement, ce qui avait attiré l’attention de Djezzar.
Le buisson battu par les gens de la suite, un homme s’en était échappé,
fuyant avec rapidité vers la rivière qu’il avait tenté de traverser à la
nage; mais avant qu’il eût pu atteindre l’autre rive, le pacha,
saisissant un fusil des mains d’un de ses cavaliers delhi-bachs, avait
visé le fuyard avec une telle sûreté d’œil et de main, que, frappé à la
tête, le malheureux avait disparu aussitôt, entraîné par le courant. Cet
homme était un chrétien, mais un chrétien d’Asie, comme en témoignait
suffisamment son bonnet kastan de mousseline bleue, lisérée clair.
D’ailleurs, au dire du pacha, le cri d’Haïder eût pu suffire à dénoncer
à quel culte il appartenait.
--Quoi qu’il en soit de son pays et de sa religion, dit Mariam en
terminant son récit, il est mort, mort sans qu’on ait pu deviner quel
motif l’avait conduit à se cacher de ce côté, aux abords mêmes du
palais.
--Aux abords des jardins, interrompit alors Baïla, qui avait écouté le
récit de sa vieille négresse sans l’interrompre un seul instant, et même
sans paraître grandement s’en émouvoir. C’est par les jardins,
reprit-elle, qu’il voulait pénétrer, comme il avait fait déjà.
Mariam la regarda avec surprise.
--Oui, poursuivit la Mingrélienne, cet homme qu’ils ont tué, c’est lui,
c’est ce jeune Franc qui sans doute s’était travesti pour ne pas trop
attirer l’attention sur lui, par son costume d’Européen.
Mariam garda le silence.
--N’est-ce pas là aussi ta pensée?
Après quelques paroles à peine articulées:
--Qui peut le savoir? dit la négresse.
--Toi, reprit Baïla; je parierais que tu en sais plus que tu ne m’en as
raconté.
--J’avoue, ajouta Mariam après une derrière hésitation, qu’un des
delhi-bachs, témoin de l’affaire, a répété devant moi que le fugitif lui
avait semblé avoir le visage d’une grande blancheur pour un Asiatique.
--Tu vois bien, Mariam, dit nonchalamment Baïla, tout en caressant
l’éventail de plumes qu’elle tenait à la main.
--S’il en est ainsi, reprit la négresse, je plains le sort du pauvre
jeune chrétien; mais du moins nous voilà hors de danger et je pourrai
dormir maintenant; car depuis sa double apparition dans le jardin, je
n’ai fermé l’œil qu’à moitié. Je craignais toujours une imprudence de sa
part... ou de la vôtre!
--Peureuse!
Et Mariam aida Baïla à disposer sa toilette de nuit.
Au petit jour, la Mingrélienne quitta sa couche solitaire; car Djezzar
s’était reposé, seul aussi, de son côté, des fatigues de la chasse; elle
alla réveiller sa négresse et toutes deux descendirent au jardin. Baïla
donnait pour prétexte à sa promenade le besoin de respirer l’air frais
du matin.
Elle se dirigea d’abord vers le kiosque, puis vers le plateau sur lequel
elle s’était assise naguère; elle jeta un coup d’œil autour d’elle, sur
les massifs de fleurs et d’arbustes, sur le petit bassin de marbre
cipolin, et son regard s’arrêta quelque temps attentif sur les deux
palmiers, comme si, entre leurs colonnes, sous leur verte ogive,
quelqu’un devait se montrer encore.
Puis alors, elle marcha vers l’endroit où l’azaléa couvrait de son ombre
et de ses fleurs la dernière trace de l’étranger; elle brisa une de ses
branches, l’effeuilla, la rompit en deux, mit les fragments en croix, au
moyen d’un cordon emprunté à la pelisse qui la couvrait; puis cette
croix, elle l’implanta sur l’empreinte déjà aux trois quarts effacée.
Tout cela fut fait par elle sans affectation de sentiment, d’un air
calme et presque dégagé.
A la vue de cette croix, Mariam, née chrétienne, en Abyssinie, où le
culte catholique est généralement suivi, se signa, après avoir toutefois
jeté un regard d’inspection autour d’elle. Baïla se contenta de pousser
un soupir, soupir de l’enfant qui voit finir un jeu dont il s’est
doucement préoccupé durant quelques instants; ensuite, elle regagna le
pavillon isolé où étaient situés ses appartements, le front incliné et
pensif; mais songeant peut-être à tout autre chose qu’à l’étranger.
Cependant, à partir de ce moment, maussade et fantasque avec Djezzar,
elle n’eut plus ni de ces caresses si douces, ni de ces chants
mélodieux, ni de ces danses enivrantes qu’accompagnait le bruit
cliquetant des castagnettes, et qui semblaient faire s’ouvrir pour lui
les portes du septième ciel. Elle finit par l’irriter si bien par ses
redoublements de caprices, de bizarreries et de refus, qu’il la quitta
une fois haletant de fureur, et resta trois jours entiers sans vouloir
entendre parler d’elle.
Vers le milieu du troisième jour, on vint lui dire que, dans
l’appartement de la favorite, on entendait s’élever un bruit terrible,
des cris de femme mêlés à des rugissements de lion.
Djezzar y envoya, mais ne voulut pas y aller lui-même.
Quand on accourut au secours de la Mingrélienne, on la trouva enfermée
seule avec Haïder. Le riche tapis du Khorassan, qui garnissait le
plancher de sa chambre, était déchiré en lambeaux, par places, et tout
parsemé de débris de baguettes de cerisier.
Ces lambeaux et ces débris indiquaient les endroits où la lutte s’était
renouvelée entre l’odalisque et le lion.
Après l’avoir attiré dans son pavillon, Baïla lui avait fermé toute
retraite, et, sans souci de ce qui pouvait résulter pour elle, armée
d’un léger faisceau de narguilés, elle en était venue à le frapper à
coups redoublés, renouvelant résolûment chaque baguette qui se brisait
sur le corps de son dangereux adversaire.
Celui-ci, habitué à obéir à cette voix qui le gourmandait, à se courber
sous ce bras qui le frappait, sans songer à se défendre, bondissait d’un
bout à l’autre de la chambre, emportant à chaque bond, sous ses ongles
crispés, un lambeau du tapis; mais enfin, à bout de patience et de
longanimité, irrité par la douleur, rugissant, pantelant, couché à
moitié sur sa croupe et sur son dos, levant une de ses pattes
monstrueuses, il détendait sa griffe tranchante et devenait menaçant à
son tour, quand tout à coup entrèrent les bostangis et les estafiers du
pacha, munis d’épieux.
La porte ouverte, le lion s’enfuit honteusement, non devant les nouveaux
venus, mais devant la Mingrélienne, qui le pourchassait encore de son
dernier rameau de cerisier.
Le soir de ce même jour où Baïla avait excité contre elle les colères
royales de son lion, ce terrible animal, brisé, dégradé par la
domesticité, vint, comme le chien le mieux appris, confus et repentant,
ramper aux pieds de sa maîtresse en implorant son pardon.
Dès le jour suivant, il en fut de même de Djezzar. La favorite le vit se
rapprocher d’elle, humble et les mains pleines de présents.
La lutte de Baïla contre Haïder, dont on lui avait rendu compte, l’avait
rempli d’une singulière admiration pour celle-ci.
Baïla reçut ses deux vaincus avec une dignité froide qui pouvait passer
pour un reste de rigueur.
C’est que sa double victoire la trouve indifférente. Elle a épuisé
toutes les émotions qu’il lui était donné de connaître; elle a si bien
éloigné ses rivales, que le triomphe ne chatouille même plus sa vanité;
les esclaves qui l’entourent lui sont si bien soumis, qu’elle n’a plus
de joie au commandement. Le pacha est dompté, dompté jusqu’à la
faiblesse, jusqu’à la lâcheté; chacun, même le lion, subit la puissance
de la favorite, et d’un accord tellement unanime, que dans ce harem, où
tout se prosterne devant elle, où tout court au-devant de sa volonté, de
son caprice, il n’est plus qu’un seul ennemi qu’elle ne puisse vaincre;
c’est l’ennui! Celui-là menaçait de grandir d’heure en heure, et de se
fortifier de la faiblesse des autres.
Le pacha se rendait le jour même à la ville; Baïla consentit à
l’accompagner, et après avoir séjourné peu de temps à Sivas, à peine de
retour au palais de Kizil-Ermak, elle se montra toute différente de ce
qu’elle était à son départ; la gaieté, la vivacité lui étaient revenues;
le rire aux lèvres, la joie aux yeux, elle avait retrouvé ses chants les
plus doux, comme ses danses les plus gracieuses. Elle fut charmante pour
Djezzar, et même pour Haïder. On eût dit qu’elle s’était spontanément
métamorphosée en route.
La belle humeur de la favorite se communiquant au pacha, et, par lui,
gagnant de proche en proche, tout fut en fête au palais ce soir-là.
De cette joie générale, Baïla seule avait le secret.