L’ESCLAVE DU PACHA.

L’un des jours de la semaine dernière, j’herborisais dans les bois de

Luciennes avec un de mes amis, orientaliste distingué, botaniste émérite

qui, il y a quelques années, a fait deux mille lieues et couru vingt

fois le risque de sa vie pour aller ravir une poignée d’herbes aux

flancs du Taurus et aux plaines de l’Asie Mineure. Après nous être

promenés dans le bois, en ramassant çà et là quelques gramens, quelques

orchis, seulement pour renouveler connaissance avec eux, nous longions

le joli village des Gressets et la délicieuse vallée de Beauregard, nous

dirigeant vers un déjeuner que nous espérions trouver un peu plus loin,

lorsque, sous une allée de hauts peupliers jetés sur la gauche des

prairies du _Butard_, nous aperçûmes, venant à nous, un couple de

promeneurs, homme et femme, jeunes tous deux.

Du plus loin que mon compagnon les aperçut, il fit un mouvement de

surprise.

--Vous connaissez ces personnes-là? lui demandai-je.

--Oui.

--De quelle classe, de quel genre et de quelle espèce sont-ils?

Ici, j’employais les mots simplement dans le sens botanologique.

--Analysez, observez et devinez, me répondit mon illustre voyageur.

J’observai donc, en appliquant à mes deux individus, non le système de

Linné, mais le système de Jussieu; celui des affinités et des analogies.

Celui-là me parut plus convenable et plus facile que l’autre.

Le jeune homme, d’une mise fort simple et même négligée, quoique chaussé

de ces hauts souliers à talons, véritables quarts de bottes qui ont

succédé aux demi-bottes (la botte, chez nous, depuis l’introduction du

_comfort_, va toujours en s’amoindrissant), n’avait même pas de

sous-pieds à son pantalon. Une twine gris clair, une chemise de couleur

et une casquette à large visière complétaient l’ajustement.

Il portait à la main un de ces paniers de ménage, fermés à leur partie

supérieure par deux battants d’osier, dont l’un, à moitié entr’ouvert,

laissait passer un goulot de bouteille.

Près de lui cheminait une jeune femme, de taille moyenne et bien prise,

mais chez laquelle une indolence de mouvements, une certaine flexibilité

de la tige, un certain dandinement des hanches, décelaient une origine

méridionale ou un défaut de distinction. Tous deux s’avançaient la tête

baissée, se parlant sans se regarder, marchant côte à côte sans se

donner le bras; seulement, de temps en temps, ils s’appuyaient l’un sur

l’autre de l’épaule, par un mouvement plein d’affection.

Ce ne fut que lorsque nous nous croisâmes avec eux que je pus voir la

figure des deux promeneurs; jusque-là je n’avais eu à étudier que leur

costume et leur tournure.

Le jeune homme rougit en reconnaissant mon compagnon, et nous salua d’un

air plein d’humilité; à peine si j’eus le temps de saisir une seule

ligne pathognomonique de son _facies_. La dame était fort jolie:

l’élégance de son cou, la régularité de ses traits lui donnaient un

certain air de bonne maison, contredit cependant par ce qu’il y avait de

provoquant dans son regard.

Quand ils furent passés et déjà à distance:

--Eh bien! me dit mon ami, quel jugement porterez-vous sur nos deux

individus?

--Eh bien, lui répondis-je résolûment, le jeune homme est votre

confiseur, qui vient d’épouser sa première demoiselle de comptoir.

Et lisant un signe négatif sur la physionomie de mon interlocuteur,

j’ajoutai aussitôt:

--Ou un commis marchand en bonne fortune, avec une comtesse sans

préjugés.

--Vous n’y êtes pas.

Je demandai un instant de réflexion de plus, et pour perfectionner mon

travail d’observateur, je me retournai vers le couple.

Ils avaient gagné, près de l’endroit où nous étions, les bords d’une

source, nommée dans le pays _la Fontaine-au-Prêtre_; déjà la jeune femme

s’était assise sur l’herbe, et, développant une serviette, elle

l’étendait près d’elle, tandis que le jeune homme tirait soigneusement

de son panier un pâté et diverses autres provisions.

--Certes, m’étais-je déjà dit en moi-même, il y a évidemment, dans la

physionomie de cette belle personne, de la grande dame et de la

grisette; mais, en songeant à son allure déhanchée, et surtout en

jugeant d’elle d’après son cavalier, alors courbé pour déboucher sa

bouteille, et dont le pantalon sans sous-pieds, relevé à mi-jambe,

laissait à découvert ses souliers-bottes à grandes oreilles, le type

grisette prévalut dans mon esprit.

--La dame, repris-je, mais avec moins d’assurance que la première fois,

est figurante dans un de nos théâtres, ou écuyère au Cirque-Olympique.

--Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites là.

--Quant à lui, c’est un garçon limonadier.

J’en jugeais ainsi d’après la facilité toute pratique avec laquelle il

me paraissait avoir débouché sa bouteille.

--Vous y êtes moins que jamais, me dit non compagnon.

--Au diable! et parlons d’autre chose.

Une fois au Butard, nous ne pensions plus à nos deux badauds parisiens.

Tandis qu’on préparait notre déjeuner, et même en déjeunant, mon ami en

revint naturellement à me parler de ses courses dans le Taurus et

l’Anti-Taurus, dans les Balkans, dans le Caucase, sur les rives du Phase

et de l’Euphrate, puis pour me reposer de toutes ses descriptions

botaniques et géologiques, il me raconta, pièce à pièce, sans paraître y

attacher la moindre importance, commençant par le dénoûment, finissant

par l’exposition, une histoire qui ne laissa pas que de m’intéresser

vivement. Cette histoire, accomplie non loin des bords de la mer Noire,

entre Erzeroum et Constantinople, durant son séjour dans cette partie de

l’Asie Mineure, il en avait recueilli tous les détails de la bouche même

de l’un des principaux acteurs.

J’essayerai de la redire après lui, non tout à fait dans le même ordre

ou le même désordre quant aux événements, mais du moins en respectant

leur exactitude, et en mettant à profit la connaissance acquise par mon

voyageur, des hommes et des lieux.

I

Vers le milieu du mois de juillet de l’année 1841, au pachalik de Sivas,

dans de vastes jardins situés près de la rivière Rouge, une jeune fille,

vêtue à la turque, le front courbé, se promenait lentement, suivie d’une

vieille négresse. De temps en temps, elle tournait brusquement la tête,

et quand son regard, à travers les massifs d’érables et de sycomores,

avait pu entrevoir l’angle d’un grand bâtiment à grillages dorés, à

balcons de bois de cèdre découpés finement, alors, son teint,

d’ordinaire d’un blanc mat et diaphane, se colorait tout à coup, son

petit pied se crispait contre le sol, sa poitrine se soulevait, et c’est

à grand’peine qu’elle retenait le soupir qui voulait s’en échapper.

Toujours silencieuse, préoccupée, elle s’arrêta et, du doigt, désigna un

platane à la négresse. Celle-ci entra aussitôt dans un élégant kiosque,

placé à quelques pas, et en revint chargée d’une peau de tigre qu’elle

étendit au pied de l’arbre.

Après diverses allées et venues de la négresse, de l’arbre au kiosque et

du kiosque à l’arbre, la jeune fille, assise, les jambes croisées, sur

la peau de tigre, adossée au platane, dont la séparait cependant un

épais coussin de velours noir, soutenait nonchalamment de sa main gauche

une pipe narghilé, à tuyau de cerisier de Perse, et de sa droite, dans

un léger portant de filigrane d’or en forme de coquetier, une petite

tasse de porcelaine de Chine que la vieille esclave remplissait coup sur

coup d’un moka brûlant.

Baïla avait dix-sept ans; ses cheveux noirs et lustrés s’allongeaient

sur ses tempes comme deux ailes de corbeau; ses sourcils minces et

formant l’arc parfait, quoique de même couleur que ses cheveux, étaient

cependant, ainsi que ses longs cils et le bord de ses paupières,

recouverts d’une préparation d’antimoine appelée _sourmah_; une petite

raie noire verticale lui descendait même du front pour séparer ses

arcades sourcilières. D’autres couleurs avaient encore été employées

pour donner plus d’éclat à sa beauté. L’incarnat de ses lèvres avait

disparu sous une légère couche d’indigo et, par un effet contraire, sous

ses yeux où le fin réseau de ses veines projetait naturellement une

légère teinte bleue, la pourpre du henné resplendissait. Le henné, sorte

de carmin végétal, fort en usage en Orient, rougissait aussi les ongles

de ses mains, de ses pieds et jusqu’à ses talons, qui ressortaient nus

et vifs de ses petites galoches béantes, brodées d’or et de perles.

Ainsi tatouée à la mode asiatique, Baïla n’en était pas moins belle. Son

costume se composait simplement d’un cafetan de velours, de pantalons de

mousseline rayée d’argent et d’une ceinture de cachemire; mais tous les

colifichets du luxe oriental complétaient sa toilette. La double rangée

de sequins qui brimbalait sur sa tête, les larges bracelets d’or qui

paraient ses bras, qui descendaient sur ses chevilles; les chaînes, les

pierreries qui couvraient ses mains, son corsage, qui vacillaient à

l’extrémité de ses longues tresses flottantes et brillaient jusque sur

sa pipe même, rehaussaient d’un charme étrange ses jeunes attraits.

Afin de mieux comprendre quel genre d’étonnement admiratif sa vue devait

produire en ce moment, aux détails rapides donnés sur sa personne et ses

atours, il en faudrait ajouter d’autres sur cette vieille esclave noire

qui, par son âge comme par sa couleur, par sa taille courte et ramassée,

par son regard terne et glauque, opposait un contraste si frappant avec

la fraîche blancheur de Baïla, avec sa taille fine et souple et son

regard, encore vif et pénétrant, malgré la pensée soucieuse qui alors le

voilait à demi.

Pour faire ressortir, pour éclairer ce tableau, il faudrait suspendre

sur la tête de ces deux femmes, si dissemblables, un peu de ce beau ciel

bleu de l’Asie, et décrire, comme encadrement, quelques accidents de

terrain, quelques singularités de cette végétation toute locale qui les

environnait.

A quelques pas en avant du platane contre lequel s’appuyait Baïla, un

petit bassin circulaire de marbre cipolin, dont le jet d’eau

s’épanouissait en gerbe, faisait régner une douce fraîcheur autour

d’elle; un peu plus loin, sous son regard, deux palmiers se dressant,

l’un à droite, l’autre à gauche, et confondant leurs têtes, présentaient

deux colonnes surmontées d’une arcade de verdure. C’était comme

l’entrée, le portique de ce réduit sacré. Mais devant cette entrée,

selon toute apparence, l’ombre même d’un homme ne devait pas se montrer.

Baïla appartenait à un maître jaloux; sa beauté, entretenue avec tant

d’art et de coquetterie, devait croître, s’épanouir et s’effeuiller sous

les regards d’un seul.

Du pied des palmiers, partait une double haie de hêtres pourpres, de

poiriers-saules argentés, de nopals aux formes bizarres, aux fleurs

safranées, de symphorines, de lyciets et d’airelles, aux fruits

d’albâtre, de corail et de jayet. Les périplocas, avec leurs étoiles de

velours violacées, les morelles avec leurs grappes écarlates, jetaient

leurs lianes au milieu des mimosas, d’où ressortaient les pompons d’or

des cassies, les aiguilles d’ivoire des leucanthes, les longues étamines

rouges des julibrizins. Mêlant leurs branches aux branches inférieures

du platane sous lequel elle était assise, des figuiers de l’Inde

faisaient descendre, comme en guirlande, sur la tête de Baïla, leurs

larges feuilles creusées en coupes, et si étrangement bordées de fleurs

et de fruits d’une couleur orangée mêlée de cramoisi.

Au dernier plan, derrière le platane, sur un terrain rougeâtre et

sablonneux, croissaient en nombre des ficoïdes glaciales, offrant à

l’œil abusé comme des plantes saisies par le givre durant un hiver de

nos climats septentrionaux, et des soudes couvraient le sol de plaques

cristallisées.

Le tableau devait s’animer encore.

Bientôt le grand soleil d’Orient, penché vers l’horizon, jetant

obliquement ses dernières flammes sous le fronton verdoyant des

palmiers, fit scintiller la terre comme si elle eût été couverte de

diamants; ses rayons, brisés au milieu des gerbes du bassin, à travers

tous ces massifs de fleurs et de feuillages si divers, rejaillirent en

arcs-en-ciel, en reflets d’or, de pourpre et de nacre; ils glissèrent de

l’écorce du platane à la coupe diaprée des figuiers indiens; ils

illuminèrent toute la personne de Baïla, depuis son front couronné de

sequins jusqu’à ses babouches pailletées; ils se mêlèrent même à la

fumée de son narghilé, à la vapeur du moka, qui montait comme un parfum

du fond d’une cassolette de porcelaine, et, sur la soyeuse peau de tigre

qui lui servait de siége, semblèrent rouler de petites vagues

étincelantes.

Quand le vent du soir, en se levant, agita doucement les fleurs et la

verdure, mélangea toutes ces couleurs chatoyantes, toutes ces zones

d’ombre et de lumière, oh! n’était-il pas à regretter alors qu’un regard

humain ne pût contempler la belle odalisque, au milieu de ces magiques

lueurs, resplendissante du triple éclat de ses pierreries, de sa

jeunesse et de sa beauté?

Eh bien, ce tableau prestigieux, un homme en devait jouir, et cet homme

ce n’était pas le maître!

Mariam, la vieille négresse, venait de s’endormir au pied d’un arbre,

tenant encore à la main le petit mortier dans lequel au fur et à mesure

des exigences de sa maîtresse, elle broyait le café; Baïla, à moitié

assoupie, tendait machinalement vers elle sa porcelaine de Chine, quand

un étranger parut inopinément entre les deux palmiers.

A sa vue, l’odalisque crut d’abord rêver, puis, ensuite, retenue par un

sentiment de terreur, peut-être de curiosité, elle resta en place,

immobile, sans articuler un mot. Seulement, la tasse qu’elle soulevait

lui échappa des mains.

L’étranger, c’était un jeune Français, après avoir fait un mouvement

comme pour s’enfuir, s’enhardit, s’approcha d’elle et, la pourpre au

visage, la lèvre balbutiante, soit l’effet d’une trop vive émotion, soit

excès de prudence à cause de la négresse, il s’enquit simplement auprès

de Baïla du chemin qui pouvait le conduire à la ville.

Il s’exprimait fort bien en langue turque. Cependant celle-ci ne put

croire avoir bien compris. Quoi! l’étranger, trompant la surveillance

des gardiens, aurait franchi la double enceinte des jardins qui

l’enfermaient! il aurait bravé la mort, et tout cela pour lui demander

son chemin!

Revenue au sentiment de sa situation, elle se leva d’un air irrité, tira

de sa ceinture un petit poignard garni de diamants, un bijou plutôt

qu’une arme offensive ou défensive, et lui fit impérieusement signe de

s’éloigner.

Le jeune homme recula devant elle avec un maintien contrit, embarrassé,

mais sans cesser d’attacher, d’une manière toute particulière, ses yeux

sur la belle esclave. Il semblait ne pouvoir les détacher du tableau qui

venait de frapper ses regards; enfin, encore indécis et balbutiant de

confuses paroles, il franchissait le portique des palmiers, quand la

négresse s’éveilla tout à coup.

A la vue d’une silhouette d’homme qui s’allongeait dans l’enceinte, elle

bondit sur elle-même en poussant un cri d’effroi.

--Qu’avez-vous donc, Mariam? lui dit Baïla en se plaçant devant la

négresse, sans doute par un sentiment de miséricorde envers l’imprudent.

--Mais cette ombre... ne la voyez-vous pas? C’est celle d’un homme!

--D’un bostangi: quel autre oserait se montrer ici?

--Mais les bostangis eux-mêmes s’en garderaient! le maître ne leur

a-t-il pas interdit l’entrée de ces jardins lorsque nous y sommes...

lorsque vous y êtes? Un homme est venu, vous dis-je; j’ai vu l’ombre!

--Eh! de quelle ombre parlez-vous? Tenez, regardez.

Et Baïla s’effaça de devant la négresse.

--J’ai vu! répéta la négresse.

--L’ombre d’un arbre; oui, c’est possible.

--Les arbres ne courent pas, et celle-là semblait courir.

--Vous avez rêvé, ma bonne Mariam.

Et Baïla lui soutint si bien que personne n’était venu, qu’elle n’avait

rien vu, sinon en songe, que Mariam, par soumission, feignit de le

croire, et toutes deux se disposèrent à regagner leur logis.

Elles étaient à mi-route, lorsque, au détour d’une allée, la négresse

poussa un nouveau cri, et, désignant du doigt un individu qui se sauvait

à toutes jambes:

--Ai-je rêvé cette fois? dit-elle.

Et elle allait appeler à l’aide, au secours, quand l’odalisque, lui

mettant la main sur la bouche, lui ordonna de se taire. Mariam était

dévouée corps et âme à sa maîtresse, elle obéit.

Rentrée dans son appartement, Baïla réfléchit à son aventure. Les

aventures sont rares dans la vie du harem. Celle-là l’intriguait

grandement et l’eût même inquiétée si elle n’avait eu d’autres soucis en

tête.

Les soucis à leur tour vinrent occuper sa pensée.

En y songeant, elle se dépita, elle s’emporta, elle froissa les riches

étoffes qui se trouvaient sous sa main. Elle pleura même, bien plus de

colère que de douleur.

Depuis la veille, Baïla doutait de sa beauté; elle était jalouse; depuis

la veille, Baïla maudissait l’existence à laquelle elle était condamnée,

et regrettait les jours de sa première jeunesse.

Pour éloigner de son esprit l’idée incessante qui la tourmentait, elle

essaya de remonter dans son passé. Elle y trouva, non des consolations,

mais une distraction, du moins.

Le passé d’une jeune fille de dix-sept ans n’est le plus souvent que le

paradis de la mémoire, un Éden radieux peuplé des doux souvenirs de la

famille, et parfois d’un premier amour. Il n’en était pas ainsi de

Baïla. Sa famille lui était restée indifférente, et son premier amour

lui avait été imposé.

Née en Mingrélie, d’un père ivrogne et d’une mère avare, ceux-ci, la

trouvant jolie de visage et bien proportionnée de corps, l’avaient,

presque dès le berceau, destinée _aux plaisirs du sultan_.

Malgré les défenses de la Russie, aujourd’hui protectrice de cette

partie du Caucase, c’est toujours là que vise l’ambition des familles

mingréliennes.

L’éducation de la jeune fille avait été en rapport avec l’état qu’on lui

réservait. Elle avait appris à danser, à chanter, à s’accompagner du

psaltérion; quant au reste, il n’en avait jamais été question.

Quoique ses parents professassent extérieurement un des cultes

chrétiens, on s’était bien gardé de chercher à développer en elle le

moindre instinct religieux. A quoi bon? la morale du Christ ne pouvait

lui donner que de fausses idées et devenait tout à fait inutile dans la

carrière brillante qu’on prétendait ouvrir devant elle.

Mais si la belle enfant n’éveille autour d’elle que des sentiments de

spéculation, si elle n’est aux yeux de ses proches qu’une marchandise

précieuse, elle profite du moins, par avance, du bénéfice qu’elle doit

rapporter.

Tandis que ses frères s’occupent sans relâche de la culture des vignes,

de la récolte des vins et du miel, que sa sœur, belle aussi, mais un peu

boiteuse, est condamnée à seconder sa mère dans les soins du ménage, la

seule Baïla vit dans une douce indolence. Peut-on laisser en contact

avec de sales fourneaux ses mains blanches et délicates, risquer de voir

se briser contre de massives poteries ses ongles si bien taillés, ou

permettre aux cailloux de la route de déformer ses jolis pieds? Non,

c’eût été risquer de la détériorer et de lui ôter de sa valeur.

Aussi, dans la masure paternelle, où tout le monde se meut et travaille,

seule, étendue à l’ombre, n’ayant d’autre occupation que le chant et la

danse, elle passe sa vie à voir couler devant elle les flots de

l’Inéour, ou à regarder, avec une admiration naïve, croître et se

développer sa beauté, la richesse de toute sa famille.

Pour les autres, la table commune se couvre de mets grossiers; à elle, à

elle seule sont réservés les plus délicats produits de la pêche ou de la

chasse. Pour elle, ses frères se chargent de recueillir avec soin les

bulbes friandes de ces orchidées qui, réduites en farine, composent ce

merveilleux _salep_, à la fois cosmétique intérieur et substance

alimentaire, dont les femmes de l’Orient se servent pour aider au

développement de leur embonpoint et donner à leur peau une coloration

d’un blanc rosé.

Si l’on avait à se mettre en route, Baïla, en chemise de soie, voyageait

à dos de mulet, tandis que le reste de la famille, vêtue de grosse toile

ou de serge, l’escortait à pied, veillant sur elle avec une constante

sollicitude.

Certes, un étranger les rencontrant sur son chemin et témoin de tous ces

soins et démonstrations, devait croire que c’était là une fille adorée,

protégée contre le destin par les plus tendres affections!

Cependant, si son père s’approchait d’elle, c’était le plus souvent pour

lui pincer le nez, qu’elle avait alors un peu trop évasé, et sa mère,

comme caresse habituelle, se contentait de lui tirailler les paupières

du côté des tempes, afin de donner à ses yeux la forme amande.

Quelquefois le mari, pris soudainement d’enthousiasme, après avoir vu

Baïla faire montre de ses grâces en dansant le soir aux étoiles, disait

à voix basse à sa femme:

--Par saint Dimétri! je crois que l’enfant nous rapportera un jour de

quoi meubler à tout jamais notre cellier de rack et de tafia!

Et un sourire de béatitude éclairait passagèrement sa face bourgeonnée.

--Si nous avions le malheur de la perdre avant le temps, répondait sa

digne compagne, c’est dix mille bonnes piastres que le bon Dieu nous

volerait!

Et elle essuyait une larme d’attendrissement.

Baïla venait d’avoir treize ans, quand une barque qui suivait le courant

de l’Inéour s’arrêta à quelque distance de la chaumière du Mingrélien.

Un homme, coiffé d’un turban, en descendit. C’était un pourvoyeur de

harems, alors en tournée de ce côté.

--Vendez-vous du miel? dit-il au maître de la chaumière, qu’il trouva

sur le seuil de sa porte.

--J’en recueille du blanc et du rouge.

--En pourrais-je goûter?

L’honnête Mingrélien lui en apporta un échantillon de chaque couleur.

--J’en voudrais voir d’une autre sorte, dit l’homme au turban, avec un

coup d’œil significatif.

--Entrez alors, répondit le père de Baïla.

Et tandis que l’étranger franchissait le seuil de sa maison, courant au

logement occupé par sa femme:

--Alerte! lui dit-il, voici les noces de ta fille qui se préparent; le

marchand s’est présenté; il est en bas; habille-la et descends avec

elle.

A la vue de Baïla, le marchand ne put retenir une exclamation

admirative; puis, presque aussitôt, par manœuvre commerciale, il hocha

la tête, en feignant de l’examiner avec plus d’attention.

Pendant cette inspection, la rougeur couvrait le front de la jeune

fille; le père et la mère, cherchant à lire la pensée secrète du

marchand dans ses yeux et sur son visage, gardaient un silence

émotionné, priant tout bas leur saint patron pour la réussite de

l’affaire.

L’homme au turban, changeant d’allure, et comme s’il n’était venu en

effet que pour s’approvisionner de miel, s’empara de l’un des deux

échantillons déposés sur une table, et, après l’avoir effleuré du doigt,

il le dégusta.

--Ce miel est blanc et d’assez bel aspect, j’en conviens; mais il manque

de saveur. Combien la grande mesure?

--Douze mille! se hâta de crier la mère.

--Douze mille paras?

--Douze mille piastres!

Le marchand haussa les épaules.

--Vous le garderez pour votre usage, bonne femme.

Puis il se leva et se dirigea vers la porte.

La femme fit signe au mari de ne point le retenir.

En effet, comme elle l’avait prévu, il s’arrêta avant de toucher au

seuil, et se retournant vers le maître de la maison:

--Frère en Dieu, lui dit-il, je me suis reposé chez vous; en échange de

votre hospitalité, je vous dois un bon avis. Vous avez des enfants?

--J’ai deux filles.

--Eh bien! veillez sur elles, car les Lesghis sont dernièrement

descendus de leurs montagnes et en ont enlevé un grand nombre dans le

Guriel et la Géorgie.

--Qu’ils viennent! répondit le Mingrélien; j’ai trois fils et quatre

fusils.

Le marchand fit encore un mouvement de fausse sortie; puis, après avoir

jeté un regard rapide sur Baïla, il leva sa main droite, en tenant ses

cinq doigts écartés.

Baïla, rouge de honte, lui lança un regard de mépris et prit une

attitude de reine insultée.

En faveur du regard et de l’attitude, auxquels il trouva sans doute

_quelque saveur_, le marchand leva en plus un doigt de sa main gauche.

Le Mingrélien montra ses dix doigts, ce qui lui valut un coup d’œil

courroucé de sa ménagère, qui murmura:

--C’est trop tôt!

--Le miel est cher dans votre canton, dit l’homme au turban; je prévois

qu’il me faudra, contre mon gré, en acheter aux Lesghis. Adieu, et

qu’Allah vous assiste!

--On peut ne rien vendre d’un côté et ne rien acheter de l’autre, sans

pour cela se tourner le dos si vite, reprit le père. Reposez-vous

encore; la rame a dû vous fatiguer les mains.

--C’est pour cela, sans doute, qu’il a tant de peine à les ouvrir,

grommela la ménagère.

--Puisque vous le permettez, dit le marchand, j’attendrai ici que le

soleil ait perdu un peu de sa force.

--Ne puis-je vous offrir autre chose que de l’ombre? Je sais que les

fils du prophète évitent de boire et de manger sous le toit d’un

chrétien; mais, à défaut de nourriture, vous y pouvez prendre un plaisir

permis. Puisque ma fille se trouve là encore, elle va chanter pour vous

distraire.

Baïla chanta en s’accompagnant du psaltérion.

L’homme au turban, assis sur ses talons, les bras croisés sur ses

genoux, la tête appuyée sur ses bras, l’écouta avec une profonde et

immobile attention, et quand elle eut fini, pour témoigner de sa

satisfaction, il se contenta de lever silencieusement un doigt de plus.

Baïla, au son des castagnettes d’ivoire et des grelots d’argent, exécuta

alors une danse expressive, voluptueusement mimée, à la manière des

bayadères de l’Inde et des almés de l’Orient, mais avec plus de retenue

cependant.

Forcé de regarder cette fois, l’homme au turban ne fut plus maître de

déguiser l’impression ressentie par lui devant tant de grâce, de

souplesse et d’agilité, et, dans un élan irréfléchi d’enthousiasme, il

leva deux doigts d’un seul coup.

On était près de s’entendre.

Du reste, dans ce marché mystérieux, ce langage figuré, ces enchères

muettes n’avaient d’autres motifs que de mettre les parties

contractantes à même de pouvoir, devant les autorités russes, jurer, en

cas de besoin, par le Christ ou par Mahomet, qu’il n’avait été question

entre elles que d’une vente de miel, de fourrures ou de peaux de castor.

Après qu’on eut encore bataillé quelque temps de part et d’autre, la

mère reçut enfin les dix mille piastres dans son tablier, et disparut

aussitôt pour aller enfouir son trésor dans quelque cachette, sans

s’inquiéter autrement de savoir si elle reverrait sa fille.

Elle partie, le marchand avisa du coin de l’œil la sœur aînée de Baïla,

qui avait assisté au débat, tout en pétrissant la pâte dans une huche.

--Et celle-ci, dit-il, ne l’emmènerai-je pas aussi?

La sœur aînée, flattée dans son amour-propre, fit la révérence.

--Elle boite, dit le père.

--Oh! oh! fit l’autre; n’importe, voyons.

On parlementa de nouveau, et le Mingrélien, profitant de l’absence de sa

femme, finit par céder sa seconde fille, moyennant six fusils anglais,

une forte provision de poudre et de plomb, de la viande boucanée, et

deux tonnes de rack. Tandis qu’il était en train, il eût volontiers

vendu sa femme, encore d’assez belle conservation; mais l’usage,

d’accord cette fois avec le nouveau code russe, ne le permettait pas.

Les deux hommes venaient de se toucher dans la main, comme conclusion de

ce nouveau marché, quand la mère rentra. Elle poussa d’abord des cris

affreux en songeant que tous les soins du ménage allaient désormais

retomber sur elle. Le marchand parvint à la calmer avec un collier de

pierres fausses et quelques bijoux de cuivre doré.

Le lendemain, les deux sœurs mingréliennes arrivaient dans un petit port

de la mer Noire, où elles ne devaient pas tarder à s’embarquer pour

Trébizonde.

Un mois après, l’homme au turban, atteint tout à coup du désir de

prendre femme pour lui, après en avoir tant fourni aux autres, épousait

la sœur aînée, qui l’avait séduit par sa manière de pétrir la pâte.

Tels furent les souvenirs de famille qui s’éveillèrent d’abord dans

l’esprit de la jeune odalisque, retirée, seule, boudeuse et jalouse,

dans son appartement.

Elle évoqua ensuite les images de cette autre part de sa vie où l’amour

devait prendre un rôle. Elle se revit à Trébizonde, dans la maison de

son acquéreur, devenu son beau-frère. Là, entourée, ainsi que ses

compagnes de captivité, d’égards et de bons soins, sous une surveillance

minutieuse, sans être sévère, elle avait passé une année durant laquelle

elle avait appris la langue turque et l’art de la toilette, tout en se

perfectionnant dans le chant et la danse.

L’année écoulée, le beau-frère de Baïla s’était embarqué avec elle et

plusieurs de ses compagnes, pour Constantinople.

Un beau matin, il avait fait vêtir de blanc sa gracieuse cargaison; les

cheveux avaient été lissés et parfumés et, après avoir longé les murs du

Vieux-Sérail, traversé quelques rues étroites et tortueuses, marchand et

marchandise s’installaient dans une chambre du bazar des esclaves.

Les idées, en Europe, sont généralement fort erronées relativement à la

vente des femmes en Orient. Nos connaissances à ce sujet s’appuient

essentiellement sur ce que nous en avons vu dans nos théâtres et dans

quelques tableaux de genre. Mais les auteurs dramatiques et les

peintres, jaloux avant tout d’arriver au pittoresque, se soucient

souvent fort peu de l’exactitude.

Ceux-ci, pour ne pas diviser leur tableau en compartiments, à la manière

des architectes, nous ont montré une grande salle commune où des hommes

et des femmes, tous jeunes, tous beaux, demi-nus, divisés par groupes,

passent sous l’inspection des premiers venus. Les promeneurs circulent à

travers les galeries; de gros Turcs, bien écrasés par leur turban, bien

emmitouflés dans leur robe de cachemire, dans leur cafetan de soie, dans

leurs fourrures, fument tranquillement assis dans leur coin, comme au

café: il m’est arrivé même de voir dans une de ces esquisses un peu

fantasques un lévrier fluet, au museau pointu, ou un bel épagneul, à la

queue ondoyante, figurer là, en accessoire, comme au palais des rois,

dans les grandes compositions de Rubens ou de Van-Dyck; mais en Turquie

les chiens n’ont leurs entrées nulle part.

Ceux-là, les auteurs dramatiques, poëtes ou chorégraphes, ont établi

hardiment leur marché sur la place publique, devant tout un peuple de

choristes, avec des chameaux de carton, pour ajouter à la couleur

locale. Il est vrai que, grâce aux convenances de la scène, le costume

des belles esclaves à vendre a été renforcé. A l’Opéra les acheteurs de

femmes sont forcés de se contenter d’un examen très-superficiel.

Un bazar de ce genre est en réalité beaucoup moins abordable que ces

messieurs auraient pu nous le faire croire. Divisé en chambres

particulières, les femmes de toute couleur et de tout âge, surtout

celles dont la jeunesse et la beauté rehaussent le prix, y sont parquées

presque solitairement, sous la garde de leurs vendeurs. Pour pénétrer

dans le sanctuaire, il faut d’abord être musulman et offrir des

garanties, soit par sa position, soit par sa fortune; car il n’est pas

permis au premier curieux qui se présente de venir voir et marchander.

Baïla et ses compagnes venaient donc, dans une des salles du grand bazar

de Constantinople, de prendre place sur une estrade. Chacune d’elles,

désireuse d’aller régner sur le cœur de quelque puissant dignitaire de

l’empire, essayait de la pose la plus favorable pour faire ressortir ses

attraits, se disposait à s’armer de toutes ses grâces naturelles ou

acquises, quand un petit vieillard, au turban maigre et délabré, en

cafetan sans broderies, sans fourrures, passé de mode comme son maître,

s’introduisit presque furtivement dans la chambre.

C’était un Arménien renégat qui avait fait sa fortune en administrant

les biens d’un ancien vizir dont il était le trésorier ou _khasnadar_.

Tant qu’il avait été au service de celui-ci, notre homme s’était bien

gardé de laisser entrevoir ses richesses, et la maîtresse femme, épousée

par lui avant son apostasie, n’avait jamais souffert qu’il lui donnât

une rivale.

Par un double coup du sort, sa femme était morte, en même temps que son

vizir, disgracié, partait pour l’exil.

Redevenu libre des deux côtés, l’Arménien ne craignait plus de mettre au

jour son or et sa convoitise amoureuse, qu’il avait si bien tenus

cachés, l’un et l’autre, pendant trente ans.

Quoiqu’il fût un peu tard, il avait résolu de recommencer sa jeunesse,

de vivre pour le plaisir et de s’organiser un harem. Aussi, en ce

moment, se frottant les mains, la figure allumée, ses deux petits yeux

gris flamboyant comme des escarboucles, il rôdait autour de l’estrade

comme un renard à jeun autour d’un poulailler.

A sa vue, les belles jeunes filles avaient frémi. En rêvant d’amour,

chacune d’elles sans doute avait vu dans son heureux possesseur un beau

jeune homme, au front large, au port majestueux, à la barbe noire et

luisante; et le ci-devant khasnadar du vizir semblait n’avoir même

jamais dû posséder aucun de ces heureux dons de nature.

Peu soucieuses d’un tel chaland, au lieu de leur doux sourire, de leurs

gracieuses poses méditées, elles prenaient à qui mieux mieux un air

refrogné et maussade, quand le petit vieillard s’arrêta devant Baïla,

qui aussitôt devint tremblante et se sentit prise d’une violente envie

de pleurer.

Néanmoins, elle fut forcée de se lever, de marcher, et malgré toute la

mauvaise grâce qu’elle y put mettre, le khasnadar la trouva charmante.

Il s’approcha d’elle, il regarda ses pieds, ses mains, il inspecta ses

dents, puis ensuite, prenant le marchand à part:

--Ton prix? lui dit-il.

--Vingt mille piastres!

Le khasnadar fit un bond en arrière; ses lèvres se crispèrent comme

celles d’un babouin qui vient de mordre dans un citron aigre. Il

recommença à tourner autour de l’estrade; il examina, l’un après

l’autre, tous ces beaux fruits de la Géorgie et de la Circassie, étalés

à ses regards; puis, de nouveau, il s’arrêta devant Baïla.

Celle-ci, feignant de croire qu’il voulait encore lui visiter la bouche,

tira la langue et lui fit la grimace.

Cette démonstration n’attiédit en rien les feux du client. Il se

rapprocha du marchand, et quand ils eurent chuchoté quelque temps,

assis, les jambes croisées, celui-ci se leva en disant:

--Par l’ange Gabriel! j’avais bien promis cependant à ma femme, dont

c’est la propre sœur, de ne la céder qu’à vingt mille, pour l’honneur de

la famille.

Baïla, à qui l’on remit son voile sur la figure, comprit que le marché

était conclu, et, cessant de se contenir, éclata en sanglots.

Aussitôt, la porte de la salle est poussée brusquement. Un homme, à la

haute stature, au regard impérieux, entre et va droit vers la désolée;

il relève le voile, ce voile qui peut cacher ses pleurs, mais non

amortir ses cris.

--Combien cette esclave? demande-t-il.

--Elle est à moi, dit le khasnadar.

--Combien? répète l’autre.

--Mais je suis l’acquéreur, et non le marchand, reprend le petit

vieillard en se dressant sur la pointe de ses pieds, pour essayer de se

grandir à la taille de son interlocuteur.

Celui-ci le toisa du haut en bas d’un air de mépris.

--Je viens d’en faire l’acquisition au prix de dix-neuf mille piastres.

--Vingt mille! objecta le vendeur.

--J’en offre vingt-cinq, dit le dernier venu en rejetant aussitôt le

voile sur la figure de Baïla.

Le marchand s’inclina; le khasnadar, pâle de colère, se contint

cependant, car il avait déjà reconnu dans son concurrent Ali-ben-Ali,

surnommé _Djezzar_, pacha de Sivas.

C’est ainsi que la jeune fille, après avoir été, en premier lieu, vendue

par son père, le fut une seconde fois par son beau-frère.

Djezzar-Pacha, qu’un léger démêlé avec le divan avait momentanément

appelé dans la capitale de l’empire, emmena sa belle esclave dans sa

résidence ordinaire, et tout d’abord elle occupa la première place dans

son cœur.

La joie qu’elle ressentit de se voir élevée au-dessus de toutes ses

rivales ne tint pas seulement à une pensée d’orgueil: elle croyait aimer

Djezzar.

Quoiqu’il ne fût plus de la première jeunesse, et que la sévérité de son

aspect inspirât parfois à Baïla un sentiment plutôt de terreur que

d’amour, dès le premier regard qu’elle avait jeté sur lui au bazar de

Constantinople, la comparaison qu’elle avait eue à faire entre lui et le

vieux khasnadar avait été si bien à son avantage qu’elle l’avait trouvé

jeune et beau. Depuis, il s’est montré si généreux, si fortement épris,

il s’est plié à ses caprices, à ses fantaisies, avec une si tendre

indulgence, que, fermant l’oreille aux bruits qui courent autour d’elle,

elle le croit bon et patient.

Cependant, si elle est la première dans l’amour du pacha, elle n’est pas

la seule; Djezzar ne se pique pas d’une inaltérable fidélité.

Aujourd’hui même, une fille d’Amassia est entrée dans son harem, et les

femmes d’Amassia passent pour être les plus belles de toute la Turquie.

Qui sait si le sceptre de la beauté ne va pas bientôt changer de mains!

Une autre ne peut-elle inspirer à Djezzar un amour plus violent encore

que celui que lui a fait éprouver Baïla?

Telles étaient les idées qui préoccupaient si tristement la jeune

odalisque, lorsque tantôt, se promenant dans les jardins, elle jetait à

la dérobée des regards jaloux vers ces bâtiments, à grillages dorés, qui

renfermaient sa nouvelle rivale.

Maintenant, son cœur s’est raffermi, son esprit s’éclaire de plus douces

lueurs. Le tableau de sa vie entière, qui vient de repasser devant elle,

ne lui démontre-t-il pas que sa beauté doit être incomparable, puisque,

après avoir apporté l’aisance dans la maison de son père, elle avait été

pour son beau-frère l’objet d’une spéculation qui avait dépassé son

espérance même? Au bazar des femmes, deux acheteurs s’étaient seuls

présentés, et tous deux, malgré le choix qui leur était offert,

s’étaient disputé sa possession.

Mais ce qui, plus que tout le reste, lui paraît devoir prouver sa

puissance, c’est l’audace de ce jeune Franc qui, pour la voir, franchit,

au risque de sa vie, l’enceinte redoutée du palais de Djezzar; qui, en

la voyant, se trouble d’admiration au point d’en perdre la raison; qui,

après l’avoir vue, veut la revoir encore, et, de nouveau, se place

audacieusement sur son passage.

Ah! comment n’a-t-il pas craint que la mort ne fût le prix de sa

témérité? Il ne l’a pas craint parce qu’il l’aime, et que c’est ainsi

qu’aiment les Français. N’a-t-on pas vu le plus célèbre d’entre eux,

Napoléon, leur sultan, à la tête d’une armée, conquérir l’Égypte pour y

chercher une belle femme dont un rêve envoyé par Dieu lui avait révélé

le pays et la beauté[1]? C’est par un rêve peut-être aussi que le jeune

Français a eu la révélation des charmes de Baïla! Peut-être l’avait-il

déjà aperçue lors de son séjour à Trébizonde, ou de son passage à

Constantinople! N’importe! c’est à lui qu’elle doit de se sentir forte

et rassurée aujourd’hui.

[1] Cette croyance est encore fort répandue parmi le peuple, en

Arabie, en Égypte et en Turquie.

Que Djezzar prodigue ses passagères amours d’une nuit à la fille

d’Amassia! demain il reviendra à la Mingrélienne.

Et Baïla s’endormit en songeant au jeune Français.

Éprouvait-elle déjà pour lui un de ces amours inexplicables qui parfois

naissent spontanément dans le cœur des recluses? Nullement: avec son

costume étriqué, son menton imberbe, elle l’avait trouvé fort peu

séduisant, et ce n’est point par son éloquence qu’il avait pu la

charmer; mais elle croyait lui devoir de la reconnaissance. D’ailleurs,

peut-être voulait-elle essayer de se venger de Djezzar, même durant son

sommeil.

L'esclave du pacha, suivi de Histoire de ma grand'tante · 第 1 / 13 题