De là-haut, la vue est vaste et magnifique. C'est la vallée où viennent

confluer la Seine et la Marne. L'été, c'est un poudroiement d'or, un

fourmillement de verdure admirable en toute cette étendue; l'hiver,

c'est une solitude nue, froide et mélancolique. J'arrivais en automne:

j'eus des aurores pourprées, lilas, et des couchants d'or tout mon soûl.

Mais les grilles se croisent partout, et l'on voit la nature comme un

poisson, à travers les mailles d'un filet.

L'établissement de Charenton se compose de dix-huit divisions, dix pour

les femmes, huit pour les hommes. Toutes sont établies sur le même

modèle: une rangée de cellules enveloppant une cour entourée d'arcades.

Pour mon début, on me séquestrait à la huitième, la division des agités,

des fous dangereux; je ne pouvais pas être mieux servi. Je m'attendais

donc à vivre dans une tempête de cris, de coups, de vociférations, de

bonds désordonnés, d'extravagances. Quelle ne fut pas ma surprise en me

trouvant dans un groupe de seize à dix-huit personnes parfaitement

recueillies, reposées et bien portantes. A peine deux fous.

L'un d'eux s'appelait S... C'était un boucher de province. Telles

étaient sa maigreur, son étisie, sa faiblesse, qu'à peine se pouvait-il

tenir sur les jambes. Deux garçons l'étayaient de chaque côté pour

l'aider à marcher et pour le faire manger. Entre chaque bouchée, le

misérable était pris de hoquets et d'horribles vomissements de sang.

L'infortuné n'avait aucune colère; il se bornait à gémir d'une voix

triste, lamentable, épuisée:

--Pourquoi suis-je ici?... Oh! là là! Oh! là là!

Un beau matin, vers trois heures, il mourut, et l'on étendit son corps

décharné sur la table d'amphithéâtre.

* * * * *

Je ne vois plus que des êtres intelligents et paisibles: Sylvis, ancien

diplomate, taillé en hercule; Laudart, un joyeux soldat, capitaine

d'infanterie; Cossonel, qui a peut-être un grain, car il se prétend

investi d'un pouvoir occulte et forcé de rester pour accomplir sa

mission jusqu'au bout; Richemont, le plus distingué des musiciens

gentilshommes.

La maison marche à la cloche; à chaque instant on entend une sonnerie,

qui indique telle ou telle fonction de la journée.

Tout le monde sort dans la cour, quelque temps qu'il fasse, pendant

qu'on prépare les tables.

Un autre coup de cloche rappelle à table les pensionnaires.

Deux repas par jour, le café au lait ou le chocolat le matin.

On se lève à cinq heures et demie. La cloche éternelle se met en branle;

un vieux embouche un clairon et y souffle un simulacre de diane. Les

portes s'ouvrent avec un grand fracas de clés. Chaque détenu ramasse ses

hardes, jetées dans le couloir la veille, et s'habille.

Presque aussitôt, café au lait; à huit heures et demie, la visite du

médecin.

Il s'avance, suivi de son état-major d'internes et de surveillants,

passe rapidement devant chacun et ne s'arrête que pour signer une

feuille où il a prescrit les différentes ordonnances.

--Je ne comprends pas, me disait-il, pourquoi l'on vous a arrêté à

Bruxelles; il y a un mystère là-dessous.

Comme s'il n'était pas plus stupéfiant de voir Paris séquestrer de parti

pris et indéfiniment un homme que la maison d'Éver, du moins, avait

relâché après examen.

Sa visite est éternellement pareille.

--Comment allez-vous?

--Très bien, docteur.

--Vous ne dessinez pas?

--Non, docteur, j'ai le malheur de ne savoir travailler avec fruit

qu'en liberté.

--Vous avez tort. Vous nous prouveriez que vous pourriez reprendre vos

travaux une fois libéré.

--Je ne vous prouverai pas cela. D'ailleurs, cela conduirait à un

système déplorable.

--Comment cela?

--Certainement. Il suffirait de mettre la camisole à tous les hommes de

talent, puis de leur dire: Maintenant, faites-nous un chef-d'oeuvre pour

nous prouver que vous n'êtes pas fou.

--Monsieur Gill, vous avez trop d'esprit.

--Cela fait compensation pour ceux qui n'en ont pas assez. D'ailleurs,

Victor Hugo a trop de génie, César avait trop de gloire, Jésus, trop de

bonté.

Tous ceux qui ont quelque chose l'ont trop pour ceux qui ne l'ont pas du

tout.

C'est pour cela qu'on les enferme; ce qui n'empêche pas les esprits

généreux de rechercher les mêmes qualités, quitte à en mourir aussi.

--Allons, donnez-lui un bain.

Voilà ce qu'on a pour faire diversion à la vie qui s'écoule lentement,

bêtement, sans incidents ni distractions. La plupart entrent

intelligents et, petit à petit, s'atrophient, deviennent stupides.

J'ai frémi en entendant un vieillard accuser cinquante-quatre ans de

présence dans ce bouge.

Que de forces perdues! Que de cerveaux annihilés! Mais quoi! nul ne s'en

occupe.

Sans doute, la maison est considérée comme infaillible et la moindre

question relative à ses oeuvres serait considérée comme déplacée.

Messieurs nos gouvernants ont probablement d'autres chiens à fouetter.

C'est dommage! Il y aurait cependant là de quoi jeter un grand cri de

justice, d'humanité, une belle page à écrire dans l'histoire

parlementaire, un grand nombre d'âmes et de cerveaux à tirer du gouffre

immonde où les laisse pourrir l'indifférence de la société ventrue!

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EUGENE VERMESCH

En feuilletant chez l'éditeur Charavay, l'autre soir, un manuscrit

posthume de ce condamné mort en exil, sa physionomie m'est réapparue

dans le souvenir...

Lors de ma prime jeunesse, un beau matin, nous vîmes entrer, dans

l'hôtel où je vivotais en compagnie de quelques étudiants, un garçon de

vingt ans, blondasse, râpé, nez en quête, chapeau sur l'oreille, qui

semblait un composé de Gringoire et de Panurge.

Le carabin qu'il venait voir nous le présenta:

--M. Eugène Vermesch, poète.

La maison, rue Vavin, maison aujourd'hui détruite, était précédée d'une

cour plantée d'arbres, sous lesquels on dressait en ce moment la nappe

de la table d'hôte. Invité à prendre sa part du déjeuner frugal,

Vermesch, à la hâte, engloutit quelques bouchées, puis, c'était là sa

préoccupation, tira de ses poches quelques feuillets imprimés

fraîchement, et commença de nous jeter à la tête ses élucubrations.

Ce qu'il nous lut, c'était les _Lettres à Mimi_, une brochure qu'on a

vue se faner parmi tant d'autres sous les galeries de l'Odéon,

l'inévitable vagissement de la vingtième année en ce temps, une

ritournelle ressassée en l'honneur de la grisette idéale, ce mythe

évanoui.

La guitare d'Eugène en valait une autre du même genre, pas plus.

Difficilement, sur cet échantillon, l'auteur eût obtenu le moindre brin

du «vert laurier» dont Banville est dépositaire; mais il montrait un

rêve si pareil au mien, de si bon coeur enfilait le chapelet des

hémistiches, que tout d'abord il me fut sympathique, et qu'aujourd'hui

encore, je me rappelle en souriant sa tête enthousiaste, renversée en

arrière, laissant pendre les cheveux, ses longs yeux doux filtrant une

lueur charmée, les trois fils d'or de sa moustache, et le geste de sa

main, qu'il avait belle, envolé à la suite des rimes dans la brise qui,

là haut, chantait à travers les arbres, et semait des fleurs d'acacia

dans nos verres.

Ce qu'un autre, plus expérimenté dès lors, aurait pu lui reprocher,

c'était un manque de personnalité, une assimilation trop flagrante; ses

vers, pas mal faits d'ailleurs, sonnaient trop clairement l'écho des

Béranger, des Musset, des Mürger. Pas de notes individuelles. Par là, il

manquait au premier devoir de l'homme, et surtout de l'artiste, qui est

de se montrer soi-même afin de rendre fidèlement à l'oeuvre les

virtuosités originales qu'il a reçues de la nature.

Mais tant d'autres ont réussi et sont honorés pour une pareille lâcheté

de tempérament, que je ne saurais en faire un crime à Vermesch.

D'ailleurs il en est mort. Oui, feu Vermesch est une victime du

pastiche, et je le montrerai tout à l'heure.

Depuis son débarquement du pays, Lille en Flandre, il vivait rue de

Seine, en une chambre d'hôtel qui l'abrita jusqu'à l'heure de la fuite,

c'est-à-dire neuf années environ.

Partout, sur les meubles détraqués, sur le vieux divan, sur le carreau,

des montagnes, des écroulements de livres et de brochures qu'il empilait

sans cesse. La demeure en était encombrée; ce que Vermesch a lu de

l'écriture des autres est incalculable. Il ne se plaisait qu'en ce

fouillis d'imprimés ou aux discussions esthétiques. J'insiste sur sa

fidélité au logis, parce qu'elle indique, à mon sens, un besoin de

recueillement et d'intimité propre aux natures tendres et inoffensives.

C'est donc là, dans cet amas de bouquins amis, que Vermesch, les yeux

humides, le nez au ciel, incessamment en proie au voeu littéraire,

improvisait, déclamait, remâchait des vers et des morceaux de prose,

inspirés toujours par l'admiration des maîtres qu'il ne cessait de lire.

Entre temps, il flânait à gauche ou à droite, sous l'Odéon ou sur les

quais, bouquinant, poussant des reconnaissances dans les bureaux de

rédaction du _Hanneton_ ou d'autres feuilles de cette valeur, et y

laissant gratis le «fruit de sa veine».

Pas d'autre souci. La médecine, qui lui avait servi de prétexte à gagner

Paris, était depuis longtemps délaissée. Sa mère, veuve, lui servait une

petite pension. Ses goûts étaient sobres. Je crois qu'il était heureux.

Sa mère mourut.

Du mince héritage qui lui revint,--une quinzaine de mille francs,--il

confia la presque totalité à son ami Victor Azam qui depuis... mais

qu'importe?--à son éditeur et ami Victor Azam qui, lancé à la Bourse,

devait amplement et rapidement faire fructifier le magot. On ignora

toujours le détail des opérations triomphantes qui s'ensuivirent; ce qui

est certain, c'est que Victor Azam ne rendit à son ami et collaborateur

que les _coquilles_... des typographes de son imprimerie.

Alors ce fut la misère.

Je l'ai revu en ce temps, couvert d'un paletot de poils qui devint

légendaire, coiffé d'un feutre avachi, courant les librairies, les

bibliothèques, les journaux, sans plainte, mais amaigri, inquiet,

affamé. C'était fini de rire à la Muse. Il fallait tirer le pain

quotidien de ce qui n'avait été jusqu'alors qu'amusements et

dilettantisme. Un reste de la vanité qu'avaient fait éclore les faciles

applaudissements des camarades lui raidissait l'échine, le rendait peu

sympathique aux marchands de copie.

Cependant il trouva quelques maigres débouchés, mit en oeuvre ses

procédés d'assimilation, travaillant beaucoup, mais obsédé toujours de

la manie d'imitation qui avait daté ses débuts, ne trouvant rien de bien

neuf, de saisissant, et, avec beaucoup d'érudition et conscience,

perdant son encre.

Il ne faudrait point cependant dénier à Vermesch tout mérite littéraire.

Ses _Hommes du jour_ et ses _Binettes rimées_, deux volumes inspirés de

Banville et Monselet (toujours le pastiche), montrent des qualités

d'ironie et de finesse qui, en une autre époque, eussent suffi à la

fortune d'un débutant.

J'ai rompu des lances et en romprai encore contre quiconque pour la

défense des huitains, ballades et stances qui composent le _Testament du

sieur Vermesch_. Malheureusement, l'idée du _Testament_ est à Villon, et

sa forme, à tout le monde un peu; c'est égal! je ne sais rien de plus

tendre et de plus accompli que les strophes à _Rachel_, qui commencent

ainsi:

Si de l'or flâne en mon gilet,

Qu'on le porte chez Rachel, fille

Qui reste seule, sans famille

Et loge près du Châtelet.

Elle est jolie et mal famée,

Elle a l'oeil bleu, grand et moqueur.

Et c'est, des reines de mon coeur,

Celle que j'ai le mieux aimée.

De même pour l'ode héroïque qui ouvre et ferme le volume. Il y a

incontestablement dans ces vers, en dehors de la facture, imitée de

Hugo, un mouvement et un souffle, un lyrisme difficiles à rencontrer

autre part, dans le prétentieux fatras des rapsodies modernes.

Vermesch avait de la nature, de la volonté, du travail, surtout de

l'enthousiasme, une émotion sincère. Encouragé, sans doute il eût pris

son vol plus audacieusement, plus librement dans l'art, se fût

débarrassé des chaînes qui rivaient son effort à l'admiration servile du

passé. Tout l'ont ignoré, dédaigné. L'amertume est venue: la destinée,

obstinément, lui refusait place. Il a fallu, pour qu'on l'aperçût,--et

à quelle lueur!--qu'il écrivît: le _Père Duchêne_!

Et dans quel but? Dans quelles circonstances? Mourant de faim, après le

siège; pour, avec son flair de journaliste et son procédé coutumier

d'adaptation, arracher un succès avec un morceau de pain à l'actualité,

pour essayer d'un pastiche au goût du jour. Je vous dis que c'est le

pastiche qui l'a perdu!

Vermesch, en ressuscitant le _Père Duchêne_, j'en suis certain, n'a pas,

une seconde, prévu son importance folle et ses effroyables conséquences.

Il a voulu pasticher Hébert, comme il avait pastiché Villon, Rabelais,

Hugo, Leconte de l'Isle, etc...

Est-ce à dire que je veuille l'absoudre? Non! Mais j'interviens centre

les traditions exagérées qui transforment en épouvantes éternelles des

aventures niaises, et du premier jobard mal inspiré font un spectre

terrifiant et gigantesque.

Vermesch, indécis, chétif, timide et bayant aux étoiles, n'aurait pas

tué une mouche, comme on dit.

Mettons plus souvent au jour vrai la physionomie réelle des réprouvés de

la tradition. Cela, sans doute, ne diminuera pas le mal qu'il ont pu

faire; mais, du moins, éteindrait-on cette auréole de damnés dont

l'imagination les affuble, qui est une sorte de gloire aussi, et qui

peut tenter les hallucinés de l'avenir.

Un mot de Vermesch pour finir et prouver son inconscience en tant que

fauteur du _Père Duchêne_.

Aux premiers jours de juin, comme les massacres de la répression

duraient encore, il était réfugié, rue du Four-Saint-Germain, dans une

de ces admirables familles dont rien ne désempare la charité.

C'est là que je le vis.

Dans la rue, les soldats allaient et venaient; les vigilances de la

répression se multipliaient.

Tout à coup, tranquillement, Vermesch parla d'une course à faire dans

les environs, d'une visite, à deux cents pas, disait-il, l'affaire de

dix minutes.

--L'affaire de la mort, malheureux! m'écriai-je. Tu seras fusillé en

arrivant sous la porte!

Et il me répondit:

--DE QUEL DROIT?

Il n'y avait qu'à hausser les épaules jusqu'au plafond et à se taire;

c'est ce que je fis.

Il ne sortit pas du reste; on le fit évader; il alla s'engloutir dans

le brouillard de Londres.

En 1871, il écrivait, parlant de ses regrets, de sa douleur d'expatrié:

«Si cela dure, je mourrai.»

Cela a duré huit ans pour lui.

Et, l'année dernière, on l'a enterré dans un coin du sol anglais. Par un

beau temps, les journaux l'ont dit. Pour un jour, le ciel de Londres

était bleu. Il faisait du soleil comme en France.

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LE NAIN

SOUVENIR DU PAVÉ LATIN.

Puisque Jean Richepin, mon excellent camarade et confrère, a nommé

dernièrement dans ses articles Astezani, je veux, en souvenir de

l'intérêt que nous inspira jadis cette ébauche macabre, essayer d'en

évoquer la silhouette tordue et touchante.

Je l'ai peint d'ailleurs, autrefois, grattant sa mandoline, assis au

milieu des fleurs, et j'ai conservé la toile; il est là devant moi,

tandis que je noircis ce papier; il me regarde écrire.

Il doit être peu de Parisiens de ma génération, j'entends des Parisiens

de la rive gauche, des amoureux de l'Odéon et du Luxembourg, de ce beau

quartier paisible, parfumé, naïf, où mourut Michelet, où vieillit

Sainte-Beuve, où Hugo fut jeune, où l'enthousiasme naît, où se repose la

gloire; il doit être, dis-je, peu de mes contemporains qui n'aient, le

soir, en ces dernières années, tressailli, sursauté même en apercevant

tout à coup dans l'ombre, à hauteur des genoux, une sorte de gnome

transparent, surmonté d'un chapeau de haut tuyau, semblable à un poêle

en marche.

Barbu, bourru, couvert d'un manteau loqueteux, frappant le trottoir d'un

bâton court, proportionné à sa taille, l'être, au moment même où l'on

allait marcher sur lui, poussait un sourd grognement. Le passant,

effaré, sautait de côté, et, dans l'espace resté libre, le nain passait

avec un ton fanfaron.

C'était Astezani qui trottait au travail ou en revenait, selon qu'il

était huit heures ou minuit. Son travail c'était la musique; le

gonflement qu'il avait au côté droit sous son manteau, équilibrant sa

bosse, était causé par une mandoline qu'il portait amoureusement serrée

à son flanc difforme; une antique et jolie mandoline florentine, au

manche arrondi en volute, fanée, recuite, couleur de vieille orange.

Il arrivait des profondeurs de la banlieue, rêveur, grommelant,

grincheux, livrant, du bout de sa canne, des combats aux chiens

indiscrets qui le venaient flairer, gagnait le boulevard Michel et se

haussait aux vitres des cafés.

Quand il réussissait à atteindre le bouton de la porte, il entrait.

Astezani était connu. Sitôt qu'il paraissait, les filles de service

l'installaient sur un siège.

Lui, impassible, avec un feu de mépris dans l'oeil, se laissait faire; on

le hissait, on le calait.

Et alors, après quelques minutes pendant lesquelles il s'efforçait de

s'isoler, le bout d'homme commençait de gratter son jambon.

Le silence aussitôt s'établissait profond, respectueux.

Je m'intéressai à ce monstre de génie; je le suivis, le fis parler, le

fis poser; il était exigeant et demandait, pour poser, cinquante sous de

l'heure.

J'appris qu'il était propriétaire, à la Butte-aux-Cailles, d'une masure

qui lui rapportait cinquante sous par semaine.

Je voulus le diminuer, le réduire au prix habituel des modèles.

Il se fâcha et ne revint plus.

J'allai le chercher; il était mort; je vis sa veuve, car il avait femme

et enfants. La femme était aveugle.

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LA CHARGE DE M. THIERS

Je l'écris pour l'ahurissement des provinciaux: je n'ai jamais vu M.

Thiers. Je l'ai, à ma façon, dessiné cinq cents fois peut-être; je ne

l'ai jamais vu.

Cela tient probablement à ce qu'il en est de mon humble individu comme

de la plupart des Parisiens qui, peu soucieux de leurs monuments,

laissent volontiers s'écouler la vie sans s'inquiéter de savoir si

l'obélisque a une porte et sans gargariser d'ascensions exténuées la

colonne.

Je n'ai pas enjambé le petit Thiers. Cet aveu fait, je n'ai plus qu'à

exaspérer les peintres fanatiques de la copie méticuleuse du modèle, en

déclarant qu'il me semble avoir mieux fait pour dessiner Thiers de ne le

pas voir, et que, par ce moyen, j'ai mieux tenu compte de la légende et

servi au public une silhouette plus conforme à ses idées préconçues.

J'ai eu l'honneur d'obtenir un soir, à dîner, l'approbation du grand

Hugo pour cette parole.

On a le droit d'être laid jusqu'à trente ans; plus tard, la laideur est

haïssable, car elle ne vient plus de la nature, mais du caractère.

Thiers n'était pas absolument laid, mais petit, grincheux et bourgeois.

C'est la bourgeoisie qui lui doit des statues; le peuple ne lui doit

rien; au reste, il a eu soin de donner la mesure de sa tendresse pour le

peuple à Transnonain et en mai 71.

Le Mirabeau-mouche, l'élève de Talleyrand, Pickochole, disait Castille,

Foutriquet, disait le maréchal Soult, sans foi politique, ajoutait

Cormenin, mais avide de pouvoir, non pour le bien qu'il peut faire, mais

pour celui qu'il procure, le trafiquant, avec Simon Deatz, de la

duchesse de Berry, M. Thiers a bu largement et peut-être immodérément à

la coupe d'une popularité qui faisait fausse route.

J'ai la satisfaction d'avoir, au cours de mon oeuvre modeste, osé parfois

dépailleter sa robe de prophète et montrer l'étincelle méchante qui

crépitait au fond de ses lunettes. Le faux-col de Prudhomme se hausse de

lui-même aux oreilles et à la mâchoire de ce partisan du pape, de cet

ennemi de Proudhon et des chemins de fer. Le pli de sa lèvre serrée a le

tranchant du sabre.

Est-ce à dire que la mémoire de M. Thiers usurpe la grande place que lui

a concédée l'histoire? Non; mais j'ai trouvé un peu vaste pour lui le

manteau que lui a taillé le peintre Vibert dans le drapeau tout entier

de la France. Il eût suffi du moindre lambeau du haillon sublime qui

couvre l'Humanité.

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LETTRE DE POPULOT

A SON COUSIN BIBI.

Pendant que ces muffes-là digèrent ou tripotent des machines de Bourse

en disant qu'il n'y a pas de question sociale, pour n'avoir pas à s'en

occuper, je te vas l'expliquer en deux temps, moi, la question sociale,

mon vieux Bibi.

Tu vas voir qu'y a pas besoin de grands mots ni de grandes phrases, ni

de se f... des torticolis, ni d'avaler tant de verres d'eau sucrée pour

dire une bonne fois ce qui tombe sous le bon sens du premier venu.

Quand t'es venu au monde, est-ce que t'as demandé à faire partie de la

société? Non, pas vrai? Une fois sevré, t'avais devant toi tes quatre

pattes pour en faire ce que tu pourrais. Si t'avais été d'âge à choisir,

t'aurais peut-être préféré la vie sauvage, les bois, les fleuves, le

grand vent, la chasse, la pêche, et un coin de terre à toi, car la terre

a de quoi donner un coin à chacun de ses enfants.

Mais pas du tout. On t'a pigé au débuché du ventre de ta mère, inscrit,

catalogué. Ton couillon de père et ta pauvre dinde de mère n'ont pas

pipé.

Ça y était: t'étais de la société. C'est-à-dire que t'étais engagé,

forcé d'aller te faire casser la gueule à vingt ans, sans savoir

pourquoi, que tu seras forcé de payer des impôts à jet continu jusqu'au

trou.

Pour t'imposer ces devoirs-là, quand t'as pas encore les yeux ouverts,

qu'est-ce qu'elle te fourre en retour, la société?

Rien du tout. Débrouille-toi et casque! Ah! si t'es le fils d'un

proprio, chouette! ça va bien; t'as qu'à te laisser aller: tu peux être

crétin de naissance, te croiser les pattes, biturer le Cliquot, te

boucher la gueule avec des truffes et te ramollir la colonne avec les

filles. C'est ton droit; t'as le sac; ton père te l'a laissé, qui

l'avait peut-être bien hérité aussi. Y a comme ça des bandes de

fainéants qui se pondent les uns les autres pendant des siècles, et qui

n'ont pas autre chose à faire que de s'empiffrer du sac qu'a volé le

premier de la bande.

Car il y a ça d'esbrouffant, qu'on te fait avaler comme un miel, depuis

le commencement des commencements, que les morts, avant de crever, ont

le droit de disposer à tort et à travers de l'argent qui devrait être

uniquement aux vivants, pour faciliter leurs transactions et leurs

relations; en sorte que le capital, qui devrait être mobilisé

perpétuellement, s'endort dans les mains des fainéants, des égoïstes,

des ventrus. Comme si l'homme, après sa crevaison, avait droit à autre

chose que de pourrir avec tous les autres atomes abolis de l'humanité.

Comme si tout le monde, en ce monde, ne devait pas travailler pour soi,

puis, en quittant le jeu, rendre tout à la masse, pour aider le jeu des

nouveaux!

Comme si l'on avait droit, parce qu'on s'est enrichi dans sa vie, de

modifier, quand on n'est plus rien sur terre, la destinée des vivants:

sous prétexte qu'on a un faible pour ceux qui vous sortent de la

cuisse,--ce qui n'est jamais bien sûr. Qu'on jouisse en sa vie de ce

qu'on a su acquérir, rien de plus juste; mais encore après sa mort,

c'est monstrueux.

C'est pourtant comme cela; et il se passera des siècles encore, sans

qu'on ose toucher à l'hérédité qu'est le plus noir des crimes de

lèse-humanité.

Oui! voyons: deux enfants qui naissent, l'un au premier, l'autre au

grenier, ont-ils même droit devant la nature et la vie?

Autre chose que la somme et la qualité de leurs facultés et de leurs

vertus doit-il les distinguer dans la suite?

Le fils du galérien vient au monde aussi fier que le fils de l'empereur;

peut-être, est-il mieux doué pour l'utilité publique.

Il n'aura cependant que la honte, la misère, l'éternelle suspicion; s'il

est orphelin, la prison qui avilit, jusqu'à la majorité!

Puis une balle de fusil dans quelque champ de bataille ou le cabanon des

maudits.

L'autre, cependant, nagera dans le bien-être, se vautrera dans les

jouissances de toute sorte et se croira d'essence supérieure parce qu'il

aura reçu le jour et l'héritage d'un cochon gras.

Crève, enfant du pauvre; tu avais peut-être l'âme de Jésus, le génie de

Hugo. Tant pis! Crève!

POPULOT.

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L'OUVRIER BOULANGER

Quand Paris dort, quand, sur le pavé des rues mouillées où se mire la

lune, on n'entend plus que le pas cadencé des sergents de ville; quand

toutes fenêtres sont closes et qu'à peine on voit encore étinceler

d'ici, de là, dans les hauteurs des mansardes, la lampe obstinée d'un

studieux ou d'une ouvrière qui veille, avez-vous entendu quelquefois,

dans la nuit, jaillir du sol comme un râle puissant et rhythmique?

Vingt années de Paris · 第 6 / 7 段