j'étais encore _couchais_, j'entends ma porte s'ouvrir, et qui est-ce
que je vois _entrais_? C'était mon père; il arrivait de _chais_ nous
avec son bâton.
--Eh bien! donc, qu'il s'écrie, qu'est-ce que tu fais là, encore
_couchais_? Toujours à dormir, donc?
--Bon! qu'est-ce que vous me _fichais_? Faut donc point dormir pour
_travaillais_? Et la mère?
--Elle va bien. Embrasse-moi. Mais tu sais que nous ne sommes point tant
riches. Nous avons déjà vendu un champ, l'année dernière, pour
_t'encourageais_. Quand est-ce que tu vas _gagnais_ de l'argent? On n'en
veut donc point de ta _panture_? Elle est donc pourrie? Ça ne va donc
point?
--Ça ne peut pas _allais_ mieux! Ils n'ont jamais rien fait de pareil.
--Pourquoi qu'ils te refusent toujours à l'Exposition, alors? Ils ne
sont pas plus malins que toi? Non! C'est donc toi qu'es plus malin
qu'_eusse_. Eh ben! je voudrais voir ça; montre-moi donc leur musée, à
_eusse_!
Courbet accède au désir de son père; il le mène au Louvre.
Étourdi, aveuglé par l'éclat des dorures, le vieux villageois tourne,
glisse et se torticolise en la splendeur des salles, sans rien
comprendre.
--C'est ben beau, tout ça, c'est ben beau! Tu crois que t'es plus fort
que ça, toi?
--Ça, répond Courbet, ça, c'est de la.....!
Je n'écris point le mot, mais Courbet le répétait avec fracas.
--Ah! bah! vraiment? fait alors le père, en es-tu ben sûr? Eh ben! mais
alors, si t'en es si sûr que ça, NOUS ALLONS VENDRE ENCORE UN CHAMP!
Et il s'en va content.
N'est-ce pas que c'est beau et grand cette foi robuste du paysan en
l'infaillibilité du fils de sa chair?...
* * * * *
Étayé sur ce dévouement, Courbet put s'obstiner, s'imposer, parvint.
Il a été incontestablement une des grandes figures, un des initiateurs
de la peinture contemporaine.
Il est venu au moment opportun pour endiguer le romantisme débordé. Il a
ramené vers l'observation la sincérité, la réalité; réveillé l'amour de
la nature, y compris ses vulgarités, par opposition aux excès inventifs
des fougueux cavaliers d'idéal de 1830; ainsi que Delacroix avait
débridé toutes les extravagances de la ligne et de la couleur, en haine
des froides conventions de l'école de David.
Aujourd'hui que la politique a surmené l'attention publique, une période
artistique est imminente; il y a lieu d'espérer que le maître futur aura
une admirable formule, étant obligé, pour dominer, de résumer les
qualités de ces trois grands chefs.
Revenons à l'homme et au pittoresque de ses verrues.
* * * * *
J'ignore s'il eut en sa jeunesse des heures de fougue, d'emportement. Je
ne l'ai connu qu'à là fin de l'Empire; à ce moment il paraissait lourd,
envahi par la graisse, épaissi.
Ses journées se suivaient, pareilles.
Couché tard généralement, il s'arrachait tard aussi, vers les neuf
heures, aux discutables douceurs du lit de fer où il reposait dans un
coin de son atelier.
Cet atelier--je crois qu'il n'en eut jamais d'autre à Paris--était situé
à l'entre-sol d'une vieille maison de la rue Hautefeuille, aujourd'hui
disparue. Le vitrage en donnait sur une cour, et la lumière y tombait
crue et triste, arrêtée au milieu de la pièce, ébauchant confusément,
dans le fond, les toiles délaissées, les châssis brisés, les cadres hors
d'usage abandonnés pêle-mêle avec quelques vieux meubles sans valeur
envahis par la poussière.
En manches de chemise, bretelles pendantes, l'homme errait par
l'atelier, traînant ses savates, arrêté tour à tour devant chaque
chevalet, grattant par-ci, retouchant par-là, n'attaquant que rarement
une toile blanche.
Puis venait l'heure du déjeuner, qui le menait près de là, rue des
Poitevins, chez son ami Laveur, à la table d'hôte où se sont assis, peu
ou prou, tous les étudiants d'alors.
L'après-midi était le moment du travail réel, qui durait jusqu'au dîner.
Puis il retournait chez Laveur, y faisant de longues stations, le samedi
surtout, où le _Dîner Courbet_ réunissait autour de lui la foule des
camarades, les Toussenel, les Charton, les Dupré, les Vallès, les André
Lemoyne, etc...
C'est alors qu'il fallait voir, les manches retroussées, son bras blanc
et gras étalé sur la table, Courbet se fourvoyer dans les discussions où
trébuchaient à chaque pas son ignorance et son débit empâté! Les
flagorneurs, qui toujours pullulent autour des célébrités,
encourageaient sa jactance. Il chantait, au dessert, des romances de sa
composition, dénuées de rimes et de bon sens, sur des airs à lui,
prétendait-il, et qui n'étaient que des souvenirs.
Je me rappelle ceci:
Mets ton chapeau de _paille_,
Ta robe rayé-_bleu_,
Avec ton ruban _blanc_
Autour de ton cou _brun_.
--Bigre! fis-je, quand il eut entonné ce singulier quatrain, voilà de la
poésie de coloriste!
Il m'en voulut longtemps de mon irrévérence.
Un autre soir, il courut haletant vers Montmartre, arriva en sueur au
bal de l'Élysée, se laissa tomber sur une chaise et fit demander Métra,
qui conduisait l'orchestre.
--_Écoutais!_ fit-il, aussitôt que le musicien des _Roses_ l'eut
rejoint.
Il croyait avoir trouvé une «nouvelle _Marseillaise_» et se mit à
glousser un long _trou lou lou_ rappelant, comme air, la valse du
_Lauterbach_.
En temps ordinaire, il achevait sa soirée aux brasseries, chez Andler ou
à la _Suisse_; puis, à l'heure de la fermeture, en été, pendant les
nuits tièdes, allait prolonger sa veille sur un banc du boulevard
Saint-Michel, où son ombre énorme inquiéta d'abord les sergents de
ville, qui finirent par s'y habituer.
J'arrive à la colonne.
L'idée du déboulonnement (mon _idaie_, prononçait-il), qui lui avait
poussé en septembre 1870 et qui n'avait alors excité aucune réprobation
du gouvernement de la Défense, ardent à répudier tout souvenir des
Césars; l'idée était-elle restée clouée en son crâne, ou s'était-elle
envolée? Je ne sais. Cependant, il n'en avait plus reparlé; ce n'est pas
lui qui en détermina l'exécution. Je crois qu'il assista au renversement
de la colonne, mais en simple spectateur.
C'est, je pense, le mot _déboulonner_ qui avait dû le séduire. Un mot
inconnu, nouveau, tombant dans la cervelle de Courbet, y faisait du
ravage, y causait une obsession, comme le bourdonnement d'un hanneton
dans une cruche.
Il me scia, tout un soir, en me répétant à chaque minute:
--Faites donc «un tel» en Torquemada!
Torquemada, Torquemada, Torrrr...!
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Ce mot lui roulait sous le front et l'incendiait, sans autre motif que
sa sonorité.
On voit que je fais la bonne part de ridicule à celui qui fut mon
professeur pendant quelques mois.
Il est bon de rappeler maintenant qu'il a fait les _Casseurs de
pierres_, la _Vague_, le _Combat de Cerfs_, la _Remise de Chevreuils_,
tant d'autres merveilles!...
Où est donc passé l'_Enterrement d'Ornans_, que, pendant la Commune,
j'avais fait apporter au Luxembourg?
Courbet, cette masse engourdie et fruste, avec une vision saine et un
bel instinct puissant, a rayonné sur la peinture contemporaine et lui a
imposé sa marque.
Il a su garder l'indépendance, la liberté de ses sensations; tel il
était, tel il s'est rué tout entier dans son effort, et c'est pourquoi
peut-être il aura quelque jour en son pays une statue que ne
déboulonnera pas la postérité.
On peut sourire en notant les faiblesses de l'homme; il faut s'incliner
respectueusement devant l'oeuvre toujours vivant, toujours fier du
maître.
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LE VOL
Que fait, seul, avec cette chatte endormie à ses pieds, dans cet étroit
gis molbos encombré de meubles fanés, ce jeune garçon de dix-sept ans,
aux longs cheveux, le coude appuyé sur une table, un livre à images, le
_Musée des Familles_ ou le _Magasin pittoresque_, ouvert devant lui?
Il ne lit pas. Ses yeux ardents et fixes poursuivent, dans l'espace, une
des mille illusions de son âge. Il est devant la vie ouverte à peine,
incertain, enthousiaste de tout, vigoureux, plein de désirs non encore
formulés.
Tout à l'heure, il lisait. A quelques pages de distance, il a trouvé
successivement les portraits de Vincent de Paul, de Jean Bart, de
Mandrin. Il connaît leur histoire. Son cerveau bouillonne: il voudrait
être grand, lui aussi: grand apôtre, grand soldat, grand bandit; éblouir
par la charité, se colleter avec la tempête, ou turlupiner le préfet de
police, qu'importe, pourvu qu'il rayonne!...
A-t-il eu le temps de peser le bien et le mal? Il est bachelier; cela
suffit-il pour avoir une conscience déterminée? Il a eu le prix de
gymnastique; il «forçait le douze» au «saut de mouton»; la tête est
chaude, le muscle dur: il s'agit de plaire aux femmes, d'étonner le
monde,--voilà tout!
Comme il fait triste en ce réduit! Par la fenêtre, on ne voit que le
pavé de la cour où l'herbe pousse, et un pan de mur gris, plein de
moisissure, où s'adosse une pompe en fer.
Il est enfermé. Il ne connaît du monde que le collège qu'il à quitté, et
sa tante qui l'a recueilli, une vieille demoiselle, une sainte, s'il y a
des saintes, mais qu'épouvante cette besogne d'élever, de sauvegarder un
grand garçon en rut.--Pourquoi faut-il que les enfants grandissent?...
Son petit Louis, elle voudrait qu'il fût toujours «le petit Louis»; elle
le nommera ainsi jusqu'à ce qu'elle meure.
Elle est dévote; elle va demander à Dieu l'inspiration; deux fois par
jour, elle part pour l'église. Et, chaque fois, elle ferme la porte à
clé derrière elle.
Une vieille colombe qui protège un jeune loup aux dents serrées et
blanches!...
Il rêve: avoir des éperons, des bottes de buffle comme d'Artagnan, le
fer qui sonne à la hanche de Hernani, le rayon qui dore la chevelure de
Raphaël, la chaîne aux pieds, comme Christophe Colomb,... épouvanter,
ricaner comme Cartouche, être roué ensuite,... être crucifié comme
Jésus, mais adoré!...
Il rêve: le monde est à deux pas, tout proche, vivant, hurlant,
grouillant, avec ses passions, ses batailles, sa gloire, ses filles, ses
ivresses!... Et ce marteau du chaudronnier Bonafé qui retentit de
l'autre côté de la rue, chantant sa chanson dorée et sonore... qui
l'appelle!
--Ah! on étouffe ici.
Il se lève, promène un regard sombre sur les murs, les armoires, les
hardes, les souvenirs, les vieux portraits décorés d'un brin de buis
flétri...
Dans un coin de la chambre, il y a deux commodes, l'une sur l'autre; la
tante, à l'étroit dans son refuge, a empilé les meubles; elle n'a rien
voulu aliéner de l'humble héritage. Il ouvre les tiroirs, les fouille...
Quelle est cette vieille tabatière? Il l'ouvre: dans la tabatière, il y
a deux pièces de monnaie jaunes, jaunes comme les yeux de la chatte qui
s'est éveillée et l'observe; de l'or! du vieil or d'économie, tout ce
que possède la pauvre femme, sans doute, deux louis.
Il en prend un, referme violemment le tiroir, se redresse, repousse d'un
coup de pied la chatte qui file en miaulant; ouvre la fenêtre, enjambe
l'appui; au risque de se tuer, gagne la terrasse en s'accrochant aux
aspérités du mur, atteint l'escalier, s'enfuit.
Le voilà dehors, envolé, libre!... L'air est vif, les passants vont et
viennent; il lui semble qu'on le regarde. Que va-t-il faire?... il n'a
ni faim, ni soif; il est ivre, ivre de son vol. Cette pièce d'or, au
fond de sa poche, lui brûle le creux de la main; l'atmosphère à ses
oreilles bourdonne comme un train de chemin de fer en marche. Où aller?
avec qui? Ses anciens camarades de collège? ils sont riches, lui pauvre:
il serait moqué, humilié!... Il ira droit devant lui, à l'aventure!
Tiens! la barrière; on lui en a toujours fait un tableau épouvantable,
de cette barrière où le peuple s'amuse. Pourquoi? Les gens n'y sont pas
fiers; il y a d'autres grands gamins. Il y va.
Ce n'est pas le vrai peuple qui paresse par là... Des vagabonds, de faux
ouvriers, curieux de frotter leur cuir à cette peau délicate, l'emmènent
boire, lui font changer sa pièce: on ne le quitte plus, il a de quoi
payer.
L'heure passe... Il entre dans un bastringue où ses longs cheveux, sa
joue imberbe, le font regarder singulièrement; des voyous à casquette
écrasée, au poil gras plaqué aux tempes, ras au crâne, l'appellent
«tante».
Tante!... elle est là-bas, bien triste, bien accablée sans doute; elle
s'est aperçue de la laide action de son neveu; elle se dit en sanglotant
qu'il finira mal!...
Lui, on le bouscule, on le fait sortir; il faut se battre: voilà qu'il a
reçu un coup de couteau sur la main; cela n'est rien. Mais il fait nuit
noire. Seul de nouveau, il erre longtemps par les boulevards extérieurs
muets. Écoeuré, meurtri, la fièvre le prend; sa poche est vide, il
grelotte...
Le matin lentement blanchit les toits. Combien de temps a-t-il marché
ainsi sans voir le chemin?... Maintenant, il est dans son quartier:
l'instinct l'a ramené: voilà sa rue. Les boutiques s'ouvrent; on le
regarde passer honteux, défait, les vêtements en désordre; on le
connaît, le petit Louis: des regards étonnés le suivent. La demeure
qu'il fuyait hier est ouverte; allons!... il en franchit le seuil, tête
baissée, traverse la cour, monte l'escalier en étouffant ses pas. La
porte est entrebâillée: dans l'entrebâillement, la chatte arrêtée le
regarde venir; elle fixe sur lui ses yeux, ses deux yeux jaunes.
Il arrive,--oh! comme son coeur bat!--d'un doigt tremblant, il pousse la
porte qui cède...
Elle n'a pas dormi non plus, la vieille tante; elle est là, debout,
toute droite, petite, en deuil, et si pâle!... Elle ne fait point de
reproche; elle dit seulement:
--Ah! vous voilà.
Alors lui, le misérable enfant, il succombe, ses jarrets fléchissent:
il s'abat sur les genoux.
Et la pauvre femme enveloppe de ses bras chétifs ce fils de son frère,
qui vient de la faire tant souffrir. Et ils pleurent longtemps
ensemble...
Et le petit Louis se relève honnête homme pour toujours,--oh! oui, pour
toujours!
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PORTRAITS APRÈS DÉCÈS
Oui, mon cher ami, il est de moi, ce croquis que vous avez trouvé un
soir chez l'Auvergnat de la rue Serpente, au milieu de la ferraille et
des verres cassés; quant au profil qu'il représente, je ne l'ai pas
connu vivant.
Avant d'avoir conquis ma part de pain au soleil, j'ai crayonné beaucoup
de ces dessins lugubres, _Portraits après décès_; c'était, je crois, une
spécialité dans le quartier pauvre que j'habitais alors, et l'on en
retrouverait quelques-uns par-ci, par-là, dans les mansardes ouvrières.
Du reste, je ne regrette pas que le besoin de gagner ma vie m'ait placé
souvent en face de ces têtes de trépassés: le doigt de la mort, en les
modelant pour l'éternité, leur imprime d'étranges grimaces, de
singuliers sourires. Pour le métier que je fais, à présent, ce sont là
de bonnes études.
Celle que vous avez retrouvée, que j'ai vue l'autre jour à votre mur
dans un petit cadre noir, porte la date lointaine de 1865. Il y a eu de
l'ouvrage pour moi dans ce temps-là. Le choléra, dont j'avais peur, m'a
fait vivre à peu près un an, ma foi!
Les gens tombaient comme des mouches. La photographie coûtait cher, on
me savait pauvre et peu exigeant:--Allez chercher l'artiste de la rue
Neuve-Guillemin!
L'artiste était au bain froid. Une fois au moins, chaque jour, entre
deux brassées, j'entendais le baigneur crier mon nom. Eh! houp! J'étais
hors de l'eau, ruisselant comme un caniche. Courir à ma cabine,
m'essuyer dans mes hardes, c'était l'affaire d'un moment, et j'étais au
«client». Je le suivais, quel qu'il fût, dans les greniers, dans les
galetas, dans les petits logements d'ouvriers; j'arrivais après le
médecin, après le prêtre; je laissais en partant cette consolation de
ceux qui restent: un souvenir du visage des êtres disparus. Et j'ai
souvent fait crédit. Tenez, le dessin que vous avez, il ne m'a pas été
payé.
Dans la petite rue noire, étroite où je demeurais moi-même, c'était un
pauvre homme de menuisier dont la femme était morte en quelques heures.
J'entrai timide et furtif, conduit par un voisin; il me reçut gravement
et avec embarras, parlant bas, me regardant avec des yeux qui
remerciaient déjà.
C'était une grande misère. Il y avait une chaise préparée en face du
cadavre; je tirai une feuille de papier et je commençai. Le voisin s'en
était allé.
--Vous n'y verrez peut-être pas assez, monsieur?
--Très bien; merci.
La fenêtre était fermée, les rideaux, tirés. Sur la table de nuit,
couverte d'un grand mouchoir blanc, on avait déposé l'eau bénite et la
branche de buis dans une soucoupe fêlée. Tout près, deux chandelles
fumaient en guise de cierges, éclairant la morte mal couchée dans un lit
de bois peint, disloqué aux jointures. Autour le taudis était noir. A
peine on distinguait confusément les lignes misérables du mobilier: une
table, une commode en bois blanc, quelques ustensiles de cuisine
abandonnés, aux angles desquels la lumière vacillante mettait des tons
rougeâtres. Et dans le coin, au fond, les deux yeux du veuf qui était
au pied du lit.
Le dessin avançait lentement. C'était un vilain métier, rude et triste.
Au dehors, pas un bruit: cette rue, démolie aujourd'hui, était déserte,
morne; quelques rares passants, jamais une voiture. Il n'y avait dans le
silence que la respiration entrecoupée de l'homme: je ne le voyais pas
pleurer, je l'entendais sangloter en dedans. Ils aiment bien leurs
femmes, ces gueux-là!
Et je continuais à copier les froides lignes du visage mort, les cheveux
plaqués aux tempes, la peau collée à l'os, le nez pincé, la bouche
restée tordue d'avoir vomi son dernier râle, et les prunelles ternes
avec le regard étonné des yeux qu'on n'a pas fermés. C'est une chose
étrange et particulière aux cholériques qu'on ne peut baisser leurs
paupières.
Il y avait une odeur âcre qui m'épouvantait; je ne sais si l'homme s'en
aperçut:
--Monsieur, me dit-il, voulez-vous que j'aille chercher du chlore?
Je le regardai: il avait les dents serrées, la peau de son visage
tremblait, les larmes allaient jaillir. Je répondis:--Non.
Nous restâmes là une heure encore, moi, le coeur serré, respirant le
moins possible, songeant aux opinions contradictoires des médecins, à la
contagion, aux miasmes, observant la décomposition rapide et l'horreur
grandissante; lui, toujours immobile sur sa chaise. Il ne se leva que
deux ou trois fois pour moucher les chandelles dont le suif coulait en
larmes jaunes.
Le dessin était fini; je le lui présentai.
--Oui..., oui..., fit-il, et il fut presque heureux, une seconde. Puis,
comme j'avais pris mon chapeau et mon carton:
--Pardonnez-moi, monsieur, fit-il, en me reconduisant sur le carré, je
n'avais pas osé vous dire..., vous n'auriez pas voulu tirer le
portrait..., voilà déjà bien du temps que je ne travaille pas...
--Ne parlons pas de cela, lui dis-je; plus tard... c'est bon... au
revoir, monsieur.
Je retrouvai le jour et la respiration dans la rue.
Et au bain froid, tout de suite! Jamais je n'ai été déshabillé plus
vite. Je grimpai l'échelle, et... une... deux... trois... pouf! Du haut
de la girafe, mon cher! Ah! l'eau était bonne!
Aujourd'hui encore, ces pauvres têtes mortes me reviennent en mémoire et
je les vois grimacer parfois sous le crayon, dans la bouffissure des
heureux, des puissants du jour, de ceux que je dessine à cette heure.
Et c'est peut-être la cause de cette mélancolie que vous avez su lire à
travers la gaieté bouffonne de mes caricatures.
[image]
[image]
CHARENTON
Puissé-je, en appelant l'attention publique sur un fait personnel de peu
d'importance, faire pénétrer l'examen, l'enquête, le contrôle en ces
établissements qu'on décore hypocritement du nom d'_asiles_.
J'ai déjà dit en plusieurs endroits que j'aimais la Belgique et que j'y
allais fréquemment. J'aime ce pays de lumière blanche, de claire
verdure, où le peuple est nul, sans ambition, sans guerre, sans
enthousiasme, sans talent, sans esprit et sans caractère. Je m'y sens
vivre et penser plus clairement qu'autre part. Puis, tout autour sont
les Flandres, pays de religion artistique, où la mémoire des maîtres se
mêle aux reliques bariolées et pittoresques des guerres espagnoles.
Donc, vers le mois d'octobre 1881, j'étais à Bruxelles, et, selon mon
habitude, j'étais allé saluer, à Anvers, le fauteuil de Rubens, enseveli
dans sa cage de verre; le puits de Quentin Matsys, qui déroule en l'air
ses volutes forgées sur la place de la cathédrale; j'avais payé 50
centimes le droit de faire découvrir la _Descente de croix_ de Rubens,
et, vers quatre heures de l'après-midi, je repris la route de Bruxelles.
Une voiture me conduisit jusqu'à Malines; là, le cocher manifesta le
désir de ne pas aller plus loin. Je le quittai, je cherchai à le
remplacer, je n'y pus parvenir; Malines est un bourg mort. Je pris donc
le parti de franchir à pied la distance qui me restait à parcourir, et
je me mis en route. Cette distance est de trois lieues à peine; il me
fallut toute la nuit et le jour du lendemain pour en avoir raison. Il
faut dire que, vers cinq heures, le ciel s'était couvert de nuages
noirs, et qu'un vent terrible s'était mis à souffler, déracinant les
arbres, ébranlant les toits, fauchant les herbes.
Assez mal renseigné sur la route à suivre, je me mis donc à errer par la
plaine, buttant aux monticules, roulant aux fossés, chutant aux
ruisseaux; au bout d'une demi-heure, j'étais en guenilles et couvert de
boue.
Le vent me jeta tout à coup sur un arbre donc le choc m'étourdit et me
fit ricocher dans une mare; en me relevant j'aperçus deux yeux
flamboyants fixés sur moi. C'était un loup.
Je crois l'avoir tué d'un coup de canne.
A l'aube blanchissante, quelques chaumières m'apparurent encore
endormies, la plupart dévastées par l'ouragan; j'y frappai. Les paysans
stupides me regardèrent avec terreur, donnant tous les signes de la plus
vive agitation et refusèrent de m'ouvrir; ce n'est que beaucoup plus
tard que j'ai compris qu'ils me prenaient pour un fou.
Je continuai donc et j'atteignis enfin les portes de Bruxelles. J'y vis
un fiacre, j'y voulus monter; le cocher, sans explication, me rejeta sur
le pavé; je lui déchargeai ma canne sur les épaules et j'en hélai un
autre. Il pouvait être huit heures du soir.
Celui-là me conduisit à l'hôtel de Termonde; mais, aussitôt arrivé, il
exigea le prix de sa course, refusa de venir le chercher à deux pas de
là, chez un ami, et me fit conduire au poste, où d'ignobles employés
qui, je l'espère, ont été depuis jetés à la porte, me firent passer la
nuit au violon.
Le lendemain, sans que j'y comprisse rien, deux hommes, qui étaient
alors mes camarades, Gil-Naza et Stoëquart, vinrent me chercher en
voiture et me conduisirent à Ever, dans un asile d'aliénés.
C'est ma première étape.
Le premier moment de stupéfaction passé, je repris mes sens; j'examinai
l'entourage, assez propre. Un vieux, qui se disait roi de tous les pays,
m'offrit le trône de Belgique, dont il ne se souciait plus, puis me
quitta pour aller souffleter lentement et méthodiquement un idiot qui
chantait en bavant.
Je restai là vingt-quatre heures, assez mal traité. J'ai subi la cellule
et la camisole de force.
Puis Vallès vint me chercher, un matin, avec une voiture. Le soir, à
huit heures, j'étais à Paris; je couchai chez moi.
Comment se fait-il qu'après avoir repris mon train habituel, déjeuné
chez Brébant, dîné chez Marguerite, je fus accosté, dans la rue, par des
individus qui me menèrent à la préfecture? Là encore je fus enfermé
pendant une heure en cellule, puis je vis M. Macé, qui me causa
familièrement, et me parut un homme intelligent et agréable.
Vers minuit, autre fiacre. Cette fois, on me dépose à Ville-Évrard, un
asile de gâteux. Vingt-quatre heures. De Ville-Évrard à Sainte-Anne.
Encore vingt-quatre heures. Et enfin, en m'annonçant la liberté,
dernière voiture, qui me conduit à Charenton, qu'on appelle
Saint-Maurice, par euphémisme sans doute.
Cette bâtisse, divisée en cinq ou six ailes et surmontée d'une chapelle
à fronton, regarde l'espace du haut des collines.
Elle a des prétentions au monument et se carre, muette et farouche,
enceinte d'un fossé. Des corbeaux y voltigent sur les toits plats à
l'italienne. Ils attendent les cadavres.