camarades, l'arrivée du programme que sont en train d'élaborer les
professeurs. Pour tuer le temps, on se regarde, on se rapproche, quand
on se connaît; on fait, aux inconnus, des _scies_. Blaguer le nouveau,
c'est la tradition. Je me rappelle avoir été _scié_ par Lambron, le beau
Lambron, le peintre des croque-morts. J'avais dix-sept ans, les yeux
bleus, les cheveux longs. Il m'accabla d'une série de plaisanteries qui
me confusionnèrent beaucoup, tout en me paraissant d'un goût douteux.
La gaieté, d'ailleurs, est rarement affinée, chez les jeunes gens,
peintres ou sculpteurs. Dès l'enfance, marqués au front de la folie
spéciale qui prendra leur vie, rarement ils font leurs études,
observent autrement que par les yeux, soumettent leur esprit au crible
de la fréquentation.
Beaucoup sont pauvres et, nobles d'aspiration, par nature, sortent de
souche esclave.
De là, cette vulgarité dans l'expression parlée, cette lourdeur dans les
relations, cette inélégance des façons et de la tenue, ces espiègleries
brutales dont l'usage commence à décroître, mais dont la légende est
toujours en faveur: de l'_Échelle_ de la _Broche en dos_, du cheval mis
en couleur, dans la cour de l'Institut, pendant que son cavalier rendait
visite à Vernet; du camarade exposé nu, sur un toit, l'hiver, et
succombant au froid.
J'y ajouterai deux traits que je tiens d'un vieux, d'un ancien, du temps
où l'on payait encore un sou pour passer le pont des Arts, et où le
pont Neuf était, à droite et à gauche, flanqué de niches en pierre où de
petits marchands débitaient leurs produits.
--Quelquefois, me disait Henri Rousseau, riant encore,--car il était
resté primitif et mal dégrossi,--quelquefois, pour économiser un quart
d'heure de trajet, ceux qui habitaient la rive droite se décidaient, au
sortir de l'École, à prendre le pont des Arts; et, pour rire, ceux qui
habitaient la rive gauche les accompagnaient, en grande partie. On
prenait son élan, dès l'Institut, et, au grand galop, on se précipitait
sur les planches du pont sonore, tandis que l'invalide préposé au
contrôle, se jetant hors de sa guérite, essayait de prévenir son
collègue de l'autre bout, par des signaux désespérés.
Mais alors, un des grands de la bande, l'homme à barbe du tas,
l'arrêtait d'un air protecteur, disant: «Laissez donc! ce sont des
enfants; je vais payer.» Et tandis que le malheureux invalide, à demi
rasséréné, guignait, du coin de l'oeil, le tourbillon disparaissant, lui
semblait compter autant de sous que de fuyards, puis, tout à coup, les
voyant hors d'atteinte, campait un sou unique dans la main du garde, et
ricanait: «Tiens! voilà pour moi, vieux serin; eux, je ne les connais
pas.» Et il s'en allait, superbe.
Une autre fois, un des rapins ayant eu maille à partir avec une
marchande de beignets du pont Neuf, on résolut de le venger. L'un des
meneurs alla commander à la pauvre _cent_ beignets pour la sortie de
l'École.--Ayez soin qu'ils soient bien chauds pour six heures, lui
répéta-t-il avec instance. La malheureuse prépara les cent beignets, les
sortit de la poêle, à l'instant même où arrivaient les cent drôles.
Alors on lui demanda: «Sont-ils bien chauds?»
--Oh! oui, messieurs.--Bien chauds! brûlants!
--Eh bien, alors,--et le coeur tout entier des polissons hurlait,--eh
bien alors, une!... deux!... trois!... f... lanquez-vous les au... rein!
Voilà donc le genre de plaisanterie, la monnaie d'esprit dont on fête
les nouveaux venus. Le couloir des loges s'emplit de quolibets et de
rires; les voix de gorge et les voix de tête résonnent, roulant d'échos
en échos... Tout à coup, profond silence; voilà le programme qu'on
apporte, le texte du sujet de concours; en quelques lignes, sur papier
timbré du sceau de l'École et qu'on accroche, après lecture officielle,
aux murs de la chambrée.
C'est généralement une belle parole de l'histoire sainte ou païenne. Il
s'agit d'exprimer, avec des tons, des contours et des plis d'étoffe,
l'éloquence d'un Gracque ou d'un Machabée!
Comment les pauvres diables s'y prennent-ils pour allumer leur jeune
imagination à ces vieilles cendres, depuis trois mille ans éteintes? Où
prennent-ils l'enthousiasme? Où le renseignement? Tout le monde se met à
l'oeuvre aussitôt; il faut qu'au soir, l'esquisse soit terminée, rendue
au gardien, qui les range au fur et à mesure. Les malins, ceux qui ont
échappé au contrôle de l'entrée, tirent en hâte, de leurs poches, les
calques de vieilles gravures qu'ils ont apportées, tant bien que mal
adaptent, au sujet prescrit, les plis, les attitudes d'un vieux poncif.
Les autres font comme ils peuvent. Et quand le jour décline, ils s'en
vont incertains, inquiets, moins brillants que le matin. L'impassible
gardien met sous clé soixante toiles de 6, à jamais barbouillées.
Deux jours après, le jugement sera rendu: vingt élèves, sur cette
première épreuve, seront admis au concours «de la figure peinte». Enfin,
dix, de ces vingt, monteront définitivement en loges, pour, de nouveau
et plus amplement, peindre une belle parole de l'antiquité.
Le vainqueur de ces dix aura le Prix de Rome. C'est-à-dire que, honoré
de la faveur patriotique et d'une subvention de l'État, au lieu d'être
un artiste, une sorte d'initiateur, de prophète, ému au cours de sa vie,
laissant, en ses oeuvres, trace de son temps pour la postérité, il
s'étudiera à refaire du vieux, loin de son pays, refroidissant sa flamme
aux marbres émiettés de l'irrémédiable Italie, épuisant son amour aux
grandes filles en pain d'épice du Transtévère, égrenant ses belles
années dans la poussière et l'ennui des choses mortes.
Puis, si vraiment il est marqué du signe auquel on reconnaît les
peintres majestueux, il reviendra vieillir en France, investi des
commandes officielles, déposant sans relâche, le long des murs, de
vastes et insipides pastiches des écoles enterrées.
* * * * *
Qu'importe!... Allez au premier essai du concours, enfants. Si, quelque
jour, un souffle d'amour réel pour l'Art et la Vérité vous emplit les
poumons, si la poignante et auguste Réalité vous fait battre le coeur,
vous saurez bien, de vous-même, rejeter la guenille moisie et cuistrale
qu'on vous impose. Allez, pendant tout un jour, manger votre pain blanc
de jeunesse, au fumet vertigineux de l'Espérance...
Et soyez émus devant vos professeurs, comme je le fus, autrefois,
devant Horace Vernet:
Voilà longtemps déjà. C'était près de l'École: je voyais venir à moi,
sec, astiqué, cambré, ce petit vieux gaillard, qu'il convient de ne
point rapprocher de Delacroix, par exemple, mais qui n'en déroulait pas
moins les _Smala_, du bout de la brosse, avec une certaine désinvolture.
Il fumait un énorme cigare, et j'avais aux doigts les premières
cigarettes.
--Si je lui demandais du feu? pensai-je.
On a de ces audaces ravies, dans l'enfance. Horace Vernet s'y prêta fort
bien, souriant. Mais moi, perdant la tête, rouge au delà des oreilles,
je laissai choir ma cigarette, la ramassai, de plus en plus confus;
puis, prenant le cigare qui me parut éteint, songeant peut-être, dans
mon délire, à le raviver, je l'approchai de mes lèvres, avec un trouble
tel que je mis dans ma bouche le côté du feu.
--Bon! ce n'est rien; du feu, vous en avez là, me dit le vieillard, en
me touchant le front; et riant d'un rire qui fit vaciller les longues
pointes gommées de sa moustache; il ajouta:
--Vous en avez là! vous serez un artiste...
Hélas!
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LE TABLEAU DE MARCEL
C'est fait! la cage est vide, l'oiseau envolé, l'enfant hors du logis.
Du taudis ou de l'hôtel, de tout atelier d'artiste peintre ou statuaire,
est sorti le tableau nouveau-né, le marbre neuf. Des lointains paisibles
du Luxembourg aux mercantiles hauteurs de Montmartre, on a vu, pendant
dix jours, camions, voitures de déménagement, fiacres, haquets,
commissionnaires, emporter, vers le palais à coiffe de verre des
Champs-Élysées, la moisson d'art annuelle.
Il y a eu, comme toujours, grande presse au dernier moment, sur le
passage des envois, à la porte nº 9. Rapins et maîtres mêlés, confondus
sur les degrés du grand escalier de pierre, ont fraternellement imité le
chant du coq, entonné les scies de rigueur pendant le défilé. Les
camarades se sont retrouvés; les forts ont été salués, les chétifs,
blagués. Des feutres d'un autre âge ont été signalés çà et là, campés
sur des yeux enfantins et des barbes fluviales, ainsi qu'aux jours
d'émeute reparaissent les types de barricadiers. La dernière
_peintresse_ est revenue, toujours pareille, émue et empanachée, filant
les yeux baissés, dissimulant, dans un foulard, sa «nature morte» encore
fraîche.
On a hurlé des «bans» pour Carolus, espéré vainement Sarah Bernardt.
Enfin les gardiens du Palais ont repoussé la foule au dehors. A cinq
heures, les portes se sont fermées. Silence. Il faut attendre
maintenant les décisions du jury. Que faire jusqu'au premier mai,
jusqu'à l'ouverture de l'Exposition?
L'oeuvre accomplie, l'effort épuisé, la _tartine_ ou le _navet_ disparu,
l'artiste, aux premiers instants, semble hébété, prostré, comme amputé
d'un morceau de son être. Il erre, traînant son désoeuvrement, son
inquiétude, par les rues, les brasseries, le regard vague, les bras
ballants, rebelle au séjour de l'atelier vide, veuf de sa chimère.
En effet, si médiocre que soit l'oeuvre, on y a laissé de soi-même;
utilement ou non, ce marbre, on l'a ému de son souffle, on a laissé de
sa vie en cette toile; à l'heure de la séparation, non seulement c'est
un vide à l'atelier, c'est véritablement un trou dans le coeur. Chez les
isolés surtout, les célibataires. Pour eux, c'est absolument l'ami qui
s'en va, le consolateur, le confident des causeries muettes pendant les
longs crépuscules d'hiver, aux reflets mourants du poêle, alors que,
dans la magie du soir, il semblait qu'on vît, par moments, s'animer,
palpiter l'ébauche.
Il en est ainsi pour le peintre Marcel.
Son tableau de cette année représente un intérieur ouvrier; trois
personnages: l'homme, la femme, l'enfant. La mère effarée serre entre
ses bras son petit emmailloté. Scène violente.
Quand l'idée a jailli, soudaine, armée de pied en cap ainsi que la
Minerve au sortir du crâne olympien, Marcel en a brossé tout aussitôt
l'esquisse, au courant du premier jet. Puis est venue la réflexion;
l'étude a déterminé les proportions, la gamme.
Il a fallu songer aux modèles.
Trouver l'ouvrier, la femme du peuple, rien de plus facile. Depuis
l'abandon des académies, le délaissement du nu, les «poseurs» sont en
grève; il en pleut dans la misère de Paris.
Quant aux femmes, il n'est point rare de voir se musser, dans
l'entrebâillement des portes d'atelier, la frimousse ébouriffée et
curieuse d'une fille qu'ennuie la couture ou le fer à repasser, et qui,
sur le conseil d'une rouleuse, a entrepris le «tour des artistes», vient
offrir sa beauté paresseuse.
Un enfant au maillot, c'est autre chose à obtenir. A moins d'être voisin
d'un bureau de nourrices, et encore?...
Le mieux serait de l'avoir fait; mais est-ce que Marcel a eu le temps
d'être père?
Orphelin de bonne heure, jeté au vent du hasard, en dédaignant les
aubaines, retenu en même temps que poussé hors des étroites conventions
de la société moyenne, par ces deux fatalités natives:--pauvreté,
imagination,--il a grandi dans l'indépendance d'allure et d'esprit qui
le désigne à la réprobation bourgeoise. Aucun guide, aucune aide. Ses
amitiés? des partages de peines; ses amours? quelques sourires, par
échappées, longuement suivis de pleurs. Cependant, il poursuit son but.
Les ans passent.
Il vient tard, le nid, à ces oiseaux-là!
* * * * *
Non, Marcel n'a pas d'enfant.
C'est pourquoi notre homme est allé voir un camarade, ancien disciple de
Préault, qui, pour le salut de son estomac, substitua naguère le moule
au ciseau, et fait aujourd'hui, au lieu de statues, des accessoires de
théâtre.
Là, dans la fumée des pipes, le chant des ouvriers, la joyeuse odeur du
vernis, sous le regard troué des têtes de cotillon, la trompe en
baudruche des éléphants de féerie; dans le vaste pandémonium, encombré
de bibelots en toc et de simili-meubles à trucs, qui est son usine, le
cartonnier, sur l'heure, a modelé, moulé, enluminé, mis au monde factice
un enfant parfaitement conformé, articulé, propre à l'illusion, et l'a
jeté au bras de Marcel qui s'en est allé ravi.
Il ne s'agissait plus que d'habiller le bébé.
La Providence, encore une fois, s'est manifestée sous les traits de
Mme Henriette.
C'est la vieille femme de ménage de Marcel; une autre misère: 30 francs
par mois. Elle a été mariée. Son homme, un cordonnier, alors qu'elle fut
près d'accoucher, la délaissa pour une autre «qui avait plus de
manières», dit-elle humblement.
L'enfant est venu, un garçon; elle l'a élevé tant bien que mal.
Maintenant il est soldat.
Quand elle a eu connaissance de l'embarras de Marcel:
--Passez-moi cela, lui a-t-elle dit, c'est mon affaire.
--Mais les vêtements?
--J'ai ceux du petit.
--Votre garçon? mais c'est un homme!
--Oh! j'ai gardé ses petites affaires de «dans le temps».
--Oui. Eh bien, mère Henriette, allez! vous me ferez plaisir.
Cela n'a pas été long. La mère Henriette a couru vers son taudis, elle
est revenue avec un paquet de vieux langes, une brassière, un petit
bonnet. Elle était rajeunie de vingt-cinq ans. C'était plaisir de voir
virer, s'assouplir, vivre le poupon dans ces vieilles mains maternelles.
Une épingle ici, une épingle là; en un clin d'oeil ce fut fini; puis,
soulevant le poupon dans ses bras, et le contemplant d'un oeil enchanté:
--C'est tout à fait lui, fit-elle.
Et tandis que se mouillaient ses yeux, elle appuya, d'un geste emporté,
ses lèvres sur le carton colorié...
* * * * *
O grandeur de la chair! puissance de l'enfant! culte jamais lassé; oeuvre
jamais finie et toujours présente; amour dont l'éternel éclair suffit à
entretenir la flamme au coeur des vieillards.
C'est à cela, c'est à ce geste éloquent, naïf, irréfléchi d'une pauvre
servante, que songe à présent Marcel, en son atelier vide et muet, le
regard errant aux solives du plafond, où les araignées, silencieusement,
tissent leurs fils pareils à des cheveux gris.
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LE CHAUFFEUR
Cet homme à peau de bête, coiffé
comme un pendu, que la pluie
glace, que la vapeur brûle, debout
sur la locomotive, dévorant les routes,
coupant le vent, avalant la
neige, mécanicien, chauffeur, c'est
le peuple!
J. VALLÈS.
Cet homme à peau de bête, coiffé comme un pendu, debout sur la
locomotive, ce chauffeur qui, d'un bout du monde à l'autre, mène, à son
sort divers, l'humanité, cet humble ouvrier de vertige et de précision,
il a, aujourd'hui, charge d'âme et de chair souveraines: il conduit un
prince, un cousin d'empereur, au plaisir.
Il conduit un prince du sang, oui, du sang! Touchera-t-il, pour ce
surcroît d'honneur, un surcroît de salaire? Aucun.
C'est quatre-vingt-dix francs qu'il gagne par mois, quatre-vingt-dix, et
tout à l'heure, en prenant place devant la fournaise, il a calculé que
ce voyage de douze heures lui assure trois francs d'existence.
Trois francs! pour tout son monde: pour lui, pour les petits, pour le
père usé au travail, pour la femme qui, peut-être, l'oublie et le
trompe, dans les longues nuits d'absence, au logis, à l'abri du froid,
du vent qu'il coupe, de la neige qu'il avale, lui, debout au rang du
devoir.--Il faut gagner trois francs pour ta famille, chauffeur!
Le chauffeur, grave, est monté à son poste, sur le monstrueux cheval de
fer qui dévore la braise et la flamme. Il allume sa pipe, le chauffeur,
et sourit... Que voulez-vous? la vie est faite ainsi pour lui; à
d'autres la joie, aux princes! L'effrayant coursier mugit, siffle,
beugle, crache et s'ébranle: _All right!_
_All right!_ En avant! L'espace dévoré, les champs, les bois envolés,
les arbres penchés et rapides qui s'enfuient, les fleuves, les rivières,
la course des flots dépassée, la fumée en tourbillonnant délire, et
là-bas, derrière, le pays qui s'en va, qui décroît, s'évanouit... _All
right!_ En avant!
En avant! sous les tunnels, roule et gronde, ouragan de bronze et de
feu; hurle sur les rails, encombre de brume étouffante, au passage, la
voûte aux parois humides; hue! par la route rayée d'acier, longée de
fils de télégraphe qui montent et descendent, comme une portée de
musique notée d'oiseaux. Hurrah! nous n'avons pas le temps de saluer
les clochers; hurrah! plus vite! et déroule, plus épaisse et plus folle
encore, ta tresse échevelée de vapeur noire: le prince est pressé.
Il est pressé, ce prince. Il ne va pas à la bataille, certes, mais bien
plutôt pour voir sa belle; on est, chez lui, moins diable à quatre que
vert-galant. Et, malgré l'impatience, étendu nonchalamment sur le
velours du wagon d'honneur, on offre à sa suite quelques dragées
prolifiques, aimable prince!--et puis, on bâille.
On bâille, entends-tu, chauffeur? Un prince bâille. Allons! plus vite
encore, active et déchaîne, et lance, plus ardente encore, la
retentissante chimère qui bouillonne et rugit sous ta main calleuse, et,
malgré la pluie qui te glace, la vapeur qui te brûle, en avant!... Le
chemin va... va! va!...
Oh! horreur!...
Horreur! que voit-on, là, en avant, sur la ligne? Une masse arrêtée,
énorme!... un tombereau chargé de pierres de taille. Le charretier
épouvanté dételle ses chevaux: il abandonne le fardier.--Horrible! Que
faire? Le train se précipite à toute vapeur: c'est la mort!
C'est la mort? Pour le mécanicien, pour le chauffeur, peut-être; mais,
avec de l'audace, pour le prince,--non!--Qu'en dis-tu?... Le mécanicien
hausse les épaules. Allons! encore, encore! Lâchons tout!... O démence!
Épouvantable intrépidité! Dévouement sublime!
Sublime! On entend un effroyable fracas de heurt et d'écrasement; le sol
craque, le train sursaute, se cabre; la locomotive est effondrée,
éventrée; la cheminée s'abat; de toutes parts, des quartiers de roc,
lancés de la charrette broyée, volent en éclats, en poussière; les deux
ouvriers gisent sur le chemin, le mécanicien tué, le chauffeur, les
jambes fracassées; mais le train franchit l'obstacle, passe... Le prince
est sauf!
Ah! prince, vous êtes sauf. Quel bonheur! Quelle joie pour votre auguste
famille! quelle perte c'eût été pour elle et pour nous! Voilà une
heureuse échappée, un vrai miracle, un chauffeur providentiel,--infirme
désormais, pauvre diable; mais on lui doit une belle chandelle. Il
l'aura sans doute... Cependant, le prince est sombre.
Il est sombre, ce bon prince; pour la première fois, ses intestins se
resserrent. Il songe à ce qui aurait pu arriver... Quelle imprudence! et
qui l'a commise?... Oh! ce chauffeur, ce gueux! Qu'on ne le laisse pas
s'échapper!--Ne craignez rien, Altesse, il n'a plus de jambes!--Ah! très
bien. Qu'on le juge! On le juge.--Qu'on le condamne! On le condamne.
Te voilà condamné, chauffeur! Tu n'as plus tes quatre-vingt-dix francs,
plus de famille; tes petits sont bien abandonnés; ton père en cheveux
blancs, il peut crever, à cette heure, comme un vieux cheval de charrue.
Et ta femme; c'est maintenant qu'elle t'oublie, pendant les longs jours
et les longues nuits qu'il te faut râler en prison... Qu'importe?
Réjouis-toi: ton prince est vivant, bien vivant, pour ta patrie et sa
belle, et pour longtemps!
Il y a longtemps de cette histoire, chauffeur. Sans doute, estropié,
misérable, désespéré, tu t'es couché dans la tombe depuis bien des
années. Écoute, je le dis pour consoler ta cendre: il est plus gras que
jamais, le prince; il a perdu le goût des voyages; il rêve une situation
assise, un trône, par exemple, d'où son coeur généreux, comme il a fait
pour toi, se pencherait sur des millions de travailleurs, tes pareils,
sur l'innombrable troupeau de tes frères, sur le peuple de France.
Allons, dors en paix, chauffeur!
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GUSTAVE COURBET
Les farouches taureaux, dans les vallons du Doubs,
Quand ils le voient passer, jalousent ses épaules
Comme un Turc il est fort, et comme un agneau, doux.
Son nom, caché longtemps, a volé jusqu'aux pôles.
C'est le peintre, le vrai, des vallons et des bois,
Des chevreuils et des boeufs égarés dans les plaines,
Des femmes en chansons laissant mourir leurs voix,
Et des curés béats aux immenses bedaines.
E. VERMESCH.
Ces vers, dont l'encens parut fade à Courbet, me sont revenus au
souvenir, l'autre jour, en visitant les salles d'exposition de
l'_Impressionnisme_, une école dont chaque adepte, tour à tour, aussitôt
qu'il parvient à forcer la porte du Salon officiel, se hâte
d'abandonner les résolutions intransigeantes.
Impressionnisme, d'ailleurs, équivaut à toute autre _chosisme_: c'est la
devise quelconque, variable selon l'époque, au moyen de laquelle se
rallient les mécontents, pour inquiéter l'opinion publique et combattre
les idées reçues, qui, sans cela, dégénéreraient en préjugés. Je n'y
vois aucun inconvénient pour ma part, et j'honore profondément la
mémoire de Courbet, qui peut-être, aujourd'hui, se fût appelé
_impressionniste_, et qui des premiers livra la bataille avec la
supériorité d'un talent énorme et l'aplomb d'une vanité sans seconde.
Sa vanité mise à part, c'était un simple s'il en fut, en dépit du
retroussis narquois de sa lèvre. Honnête homme, d'ailleurs, très
honnête, et ce doit être le remords de M. Dumas fils de l'avoir insulté.
Tout au plus fallait-il en rire, après avoir admiré l'inconscient génie
du peintre.
Inconscient, en effet, il le fut comme un boeuf, dont il avait la
redoutable encolure et l'irrésistible coup d'épaule, avec la lenteur du
ruminant, le front têtu et dur.--«Il a du charbon dans le crâne,» disait
l'Auvergnat Vallès.
Inconscient vis-à-vis de sa propre production. Lorsqu'il partageait avec
Bonvin, le railleur, son atelier, celui-ci s'amusait à lui faire
choisir, dans son oeuvre d'une année, les moindres morceaux pour les
envoyer au Salon.
La chose admirable vraiment, en son masque d'idole assyrienne épaissie
de rusticité villageoise, était le regard: deux yeux, non, deux lacs,
allongés, profonds, doux et bleus. J'ai songé bien des fois, en les
regardant, à leur puissance inouïe de vision; je les imaginais
s'ouvrant sur tel ou tel coin de nature, l'absorbant, pour ainsi dire,
et en emprisonnant à jamais le reflet, sous les paupières.
Cette faculté phénoménale a marqué son talent. Il rapportait le paysage
entier, tons et valeurs, dans son souvenir, et pouvait l'exécuter à
l'atelier comme s'il eût été devant _le motif_. De là, peut-être, cette
ampleur de la facture débarrassée de comparaison méticuleuse au moment
de faire; de là aussi quelques négligences de dessin. Je n'entends pas
dire qu'il eût coutume de procéder ainsi; au contraire, c'était le plus
rarement; mais je l'ai vu peindre _de chic_.
De théorie préconçue, d'esthétique initiale, je n'ai jamais supposé
qu'il en eût l'ombre; le secret de sa force était dans un robuste
instinct.
Le _Maître d'Ornans_ était peintre et paysan. Proudhon, Champfleury,
Castagnary l'ont gratifié d'une philosophie. Sa vanité flattée s'efforça
d'en revêtir l'étoffe et s'y carra jusqu'au ridicule. Faiblesse et
sottise.
Pour ma part, en furetant par les coins de son atelier, j'ai quelquefois
découvert des esquisses de jeunesse qu'il se hâtait de m'ôter des mains,
et où les troubadours abricot mandolinaient à fleur de nacelle, au fil
de l'eau, pâmés aux pied des blanches damoiselles.
Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il avait cherché sa voie, comme tout le
monde, et s'était heureusement résolu à sa pente naturelle. Il n'y a là
rien que de très louable, et la légende est au moins superflue, qui veut
embellir Courbet d'une langue de feu spontanée et native, à l'instar des
prophètes.
Ajoutons que cette grosse vanité dont on lui a fait un crime, et qui
l'entraîna vers les plus sots dangers, lui fut bien utile, au début, en
se doublant d'opiniâtreté.
Ses commencements avaient été durs.
* * * * *
Il racontait parfois des épisodes.
Celui-ci entre autres: dans sa bouche naïve, avec le parler traînard et
chanteur de Franche-Comté, le récit devenait grand. J'essaierai d'en
retrouver les mots; mais il faudrait les gestes et l'accent du bonhomme.