de 92, au retour des batailles, devaient offrir, à la fécondité de leurs
puissantes épouses librement vêtues, des arguments que n'ont pu égaler,
de leur échine fléchie, les sous-préfets de l'Empire, accointés de leurs
minces dames sanglées, de la nuque à la crinoline, en d'étroits
corselets.
De même, je ne saurais oublier que les _Nana_, dont, tantôt, l'histoire
nous fut contée, ont triomphalement, aux applaudissements du dernier
règne, inventé, vulgarisé, multiplié quantité de pratiques peu
ravigotantes pour la descendance de leurs adorateurs.
Mais ce sont là fatalités dont on ne peut attendre un remède que du
temps et d'une éducation nouvelle. D'ailleurs, un peu moins de muscle,
de pourpre dans le sang, n'est point ce que je déplore uniquement dans
la génération actuelle. Encore que la vaillance de la chair ait, avec
celle de l'esprit, une indéniable correspondance, on ne peut exciper de
la fragilité des poumons pour absoudre un manque de souffle idéal, un
dépérissement de l'entrain, de la verdeur gauloise. Un ardent poète
regretté, Glatigny, qui, certes, n'était point robuste, a néanmoins
brûlé jusqu'au bout d'une belle flamme; et, si nous n'étions en proie à
une école de découragement systématique, on pourrait peut-être encore
se tirer d'affaire, avec de violents dépuratifs.
Malheureusement, il y a parti pris d'indifférence lâche, de
ramollissement hâtif. On ne voit, en haut du pavé, que rejetons de
bourgeois et de banquiers, pâles de sucer leurs petites cannes,
héritiers, fainéants, ignorants, railleurs; et si l'on venait dire
aujourd'hui: «Tel a bien mérité de l'humanité,» tous répondraient en
choeur: «_Faut pas nous la faire!_»
* * * * *
La génération de 48, après l'écoeurement d'une révolution ratée, pendant
les loisirs débauchés de l'Empire, a commencé l'oeuvre de dénigrement par
dégoût, désespérance, peut-être pour s'excuser elle-même.
L'habitude en est venue, la mode: l'usage en a passé dans l'art et dans
la science. Va pour la science dont les analyses décevantes sont
compensées par le bien-être des découvertes; mais pour l'Art. L'Art, qui
doit être comme un baume appliqué proportionnellement sur les blessures
de la science en perpétuelle démonstration du Néant, l'Art peut-il
abandonner sa mission sacrée, qui est de faire sans cesse éclore, aux
champs désolés de la réalité, l'Illusion, fleur éternelle qui parfume le
monde, et console de la vie?
1848, il est vrai, succédait à 1830, et dans l'ordre naturel des
réactions, devait dédaigner la moisson de gloire que lui avaient léguée
les devanciers, comme on voit, aux années de récolte surabondante,
couler le sang de la vigne aux ruisseaux.
Tant pis! Je regrette les romantiques fureurs des anciens; j'eusse aimé
mieux porter l'écarlate pourpoint de Gautier que le gilet de flanelle
des éreintés de mon temps!
Ah! nous sommes loin du Corrège et de son cri d'enthousiasme: «_Anch'io
son pittor!_» devant Raphaël; bien loin, même, de Carpeaux, le grand
statuaire attardé parmi nous, qui, souffrant déjà du mal dont il devait
mourir, en quittant les galeries du Louvre, jetait, au _Prisonnier_ de
Michel-Ange, la rose de sa boutonnière, avec un baiser!...
Le fonds qui manque le plus, c'est l'admiration; l'admiration, ressort
indispensable! Qui admire est tenté d'égaler, de surpasser...
Au fait, je demande pardon au lecteur de cette homélie. Je ne voulais
que lui conter une anecdote à laquelle prête un regain d'actualité le
récent anniversaire de Victor Hugo: un cri d'admiration poussé loin
d'ici, voilà longtemps. La scène est à deux personnages; l'un est le
Maître lui-même; l'autre, un mien vieil ami que j'ai nommé tout à
l'heure.
* * * * *
Donc, en septembre 1843, ce mien ami descendait à cheval, rayonnant de
jeunesse, un des sentiers rocheux des Hautes-Pyrénées. Il allait
tranquille au soleil, abandonnant sa chevelure aux vives caresses de
l'air.
Un piéton montait la côte, au même instant, un peu courbé quoique dans
la force de l'âge, le chapeau sur les yeux. Tout à coup, soit excès de
chaleur, soit fatigue, soit pour toute autre cause, il se découvrit, et
le cavalier, tremblant, éperdu en reconnaissant son visage, exclama dans
l'étendue ce cri retentissant:
--Hugo!
Hugo--c'était lui--s'arrêta, s'inclina; mais le cheval effrayé du cri,
violemment refréné, se cabra si rudement, qu'il envoya son cavalier sur
le sol, et s'enfuit.
Mon homme désarçonné, meurtri, se releva, salua profondément; puis,
interloqué, prit le parti de courir après sa monture.
Il se disait, entre chaque enjambée: bon! le Maître est ici; je le
retrouverai bien.
Il le retrouva en effet, le soir même, assis et causant comme un
personnage naturel chez la marchande de tabac du village. Il n'osa
l'interrompre, songea: demain matin, j'irai le voir. Et, pendant la
nuit, il eut des songes merveilleux, où Hugo lui proposait sa
collaboration et l'appelait: «mon cher!»
Hélas! le lendemain, Hugo était parti, un message arrivé de la veille
l'avait rappelé en toute hâte.
Ce fut pour mon homme un désappointement si amer, qu'il demanda, toute
la journée, des consolations au vin d'Espagne, et le soir, n'ayant
obtenu qu'une recrudescence de mélancolie, s'alla glisser dans un
torrent qui cascadait par là.
En résumé, ajoute le héros de cette équipée, vous savez qu'autrefois, en
arrivant à Lyon, j'ai traversé le Rhône à belles brassées, pour un
maigre pari. Quand on est nageur à ce point, on nage malgré soi: le
lendemain matin, je m'éveillai dans mon lit d'auberge.
* * * * *
Assurément je n'engage personne à suivre cet hyperbolique exemple, où
s'affirme trop clairement l'influence du Malaga sur un cerveau gentiment
fêlé au préalable.
C'est égal: cela sent bon, l'enthousiasme et l'amour du beau! Tout excès
dévotieux est, à mon goût, préférable au dénigrement en face d'un
génie, unique depuis les prophètes, et pour l'éclosion duquel il a fallu
l'effort de dix-huit cents ans!...
Quant à moi, si j'avais à choisir entre le danger de la noyade et le
métier de certains laids bossus qui, après avoir, à genoux et roulant
des yeux de crapaud extatique, baisé le pupitre du Maître, à Guernesey,
essayent, à cette heure, de «le blaguer» dans les journaux où cette
besogne est lucrative, on me verrait, rapide, courir à la rivière!
Un peu d'enthousiasme et d'idéal, mes frères; admirons, aimons,
travaillons avant _qu'on sort_! C'est la grâce que je vous souhaite.
_Amen!_
[image]
[image]
CLÉMENT THOMAS
Le 18 mars--inutile d'ajouter le millésime, on le connaît,--le 18 mars,
au matin, comme j'étais encore couché (j'habitais alors du côté de
l'Entrepôt, boulevard Saint-Germain), j'entendis ma porte s'ouvrir, ce
qui n'avait rien que de naturel, ma clef restant toujours à la
disposition des amateurs; et je vis entrer Agricol.
--Encore à la paille! s'écria-t-il; tu ne sais donc pas qu'il y a une
révolution?
--Bon! depuis quand?
--Depuis tout à l'heure, à Montmartre; il faut voir ça!
--Voyons.
Et sautant à bas du lit, je précipitai ma toilette, interrogeant, par
secousses, mon camarade occupé à fumer des cigarettes et à taquiner un
poids de quarante qui me suit depuis l'adolescence...
* * * * *
Un peu rude, mon camarade: moitié ouvrier, moitié artiste, hardiment
bâti, têtu, Breton d'origine, faubourien d'habitudes, nous l'appelions
Agricol à cause de sa ressemblance avec un personnage de roman d'Eugène
Sue. Autre part, peut-être, je dirai son véritable nom.
L'exercice violent lui est indispensable; et jamais la gravure en
taille-douce à laquelle il était destiné, qu'il exerça par intervalles,
non sans talent, n'a pu apaiser le tourment de ses muscles. Avec cela,
une sorte de curiosité invincible des métiers populaires. Je l'ai connu,
tour à tour, peintre, cordonnier, forgeron, déménageur. Comme
déménageur, il aimait monter un piano, sur ses épaules, au cinquième
étage, et, là, le placer, l'ouvrir et en jouer, au grand ébahissement du
ou de la locataire.
Un «drôle de corps», comme vous voyez.
Il est, lui-même le dit, _rustique_, et, j'ajoute, mal commode à
malmener. Fier d'ailleurs, enclin à l'héroïsme et aux grands mouvements
du coeur. Voici un fait:
Engagé des premiers, au moment de la guerre, dans les francs-tireurs de
Mocquart, il partit battre la plaine avec sa compagnie, puis tomba
malade: il avait rencontré la petite vérole noire qui courut le
guilledou en ce temps. Sa face énergique était belle, de ligne
régulière et pure; elle est, depuis lors, couturée, labourée. Tant bien
que mal, s'accrochant aux arbres, rampant le long des buissons, se
reposant au bord des fossés, il revint seul, se traîna jusque dans
Paris, frappa à la porte d'une ambulance, y fut recueilli.
Là, dans le crépuscule des salles d'agonie et le frisson somnolent de la
fièvre, un fragment de journal tomba entre ses mains; il y put lire
qu'on promettait des pensions aux veuves de soldats victimes du siège.
Il avait une maîtresse, une pauvre fille débile, rachitique, à ce point
que, nommant l'homme Agricol, nous appelions sa femme la Mayeux, une
chétive créature qui s'était abandonnée éperdument à ce grand garçon. Il
la fit venir, l'épousa, comptant mourir et lui laisser du pain...
Pour «peuple» que soit mon homme, on voit qu'il s'en peut rencontrer de
plus vulgaires.
* * * * *
Revenons au 18 mars.
Assurément, je ne vais pas refaire l'historique ressassé du premier jour
de la Commune; il y en aurait bon besoin cependant, l'impartialité
m'ayant paru étrangère à tous les récits que j'en ai lus. Seul, Édouard
Lockroy s'est trouvé d'accord avec mon impression. Il raconte une sorte
de fête, une procession populaire en armes, un défilé, des mouvements de
bataillons très calmes, très joyeux en plein soleil rayonnant qu'il
faisait ce jour-là, une grimpée serpentante de bayonnettes sur la butte,
une prise de possession illusoire du sol familier, du grand air et de la
liberté.
Je voudrais dire, au surplus, ce qu'il m'a semblé démêler
d'enfantillage en cette affaire.
On avait le printemps tout neuf, cinq mois d'épouvantable misère à
oublier, à savourer un facile triomphe que, le matin, M. Thiers, sachant
bien ce qu'il faisait, avait ménagé aux pauvres diables jaloux de leur
armement. (On connaît l'équipée des canons réquisitionnés, sans chevaux
pour les emmener.)
Les gens de Montmartre y mettaient de l'ostentation, de la pavane; on
jouait au soldat. Le peuple, enfant ignorant et malheureux, toujours en
défiance et qu'on pourrait mener par une franche persuasion, s'irrite et
se désespère aux malices d'une diplomatie dont il se sent dupe; il
résiste; la répression motivée par sa résistance, pif! paf!... on le
réprime.
Le châtiment formidable et solennel exagère la physionomie des
réprouvés, et d'ombres dans la vie fait des statues dans la mort. Je
parle des meneurs comme des menés, du troupeau comme des chefs:
ignorance et misère d'une part, extravagance outrecuidante et puérile de
l'autre.
J'ai connu grand nombre des niais d'alors que, depuis, la légende a
faits terrifiants. Un jour ou l'autre, je les passerai en revue; il
faudra rabattre de leur hyperbolique importance.
En résumé, si j'avais à synthétiser le tableau du désastre, je n'aurais
qu'à me rappeler un cadavre entre autres qu'il m'a fallu enjamber plus
tard, à la fin de mai. C'était un homme fusillé, les pieds au mur, la
tête au bord du trottoir, le bras rejeté étendant ses doigts raidis vers
une croûte roulée au ruisseau.
En dépit de ses fautes, le peuple de la Commune gardera cet aspect pour
la pitié humaine:
Un malheureux, révolté, mort en croyant défendre son morceau de pain.
* * * * *
Il ne s'agit d'ailleurs, en ce moment, que d'une rencontre et d'une
observation que je fis le 18 mars, en compagnie d'Agricol, et les voici:
Après avoir traversé Paris, déjeuné dans un cabaret de la place Blanche,
exploré le quartier des Buttes, serré quelques échantillons de mains
calleuses, nous repassions, pour la dixième fois peut-être, devant la
maison de la _Boule-Noire_, quand un groupe de trois personnes attira
notre attention.
Il pouvait être environ trois heures et demie ou quatre heures du soir.
Près du troisième arbre, au bord du trottoir, sur le terre-plein qui
règne au milieu de la chaussée, je les vois encore; ils étaient debout:
un sergent de fédérés, petit, physionomie chafouine; un homme quelconque
de sa compagnie, au port d'armes, et de profil; enfin, répondant au
sergent et lui faisant face, un grand vieillard à barbe blanche, en
pardessus gris, chapeau haut de forme, une canne à la main, droit, sec
et propre. Silhouette étrange, inusitée, ce jour-là, dans ces parages,
où ne se voyaient guère que guenilles et uniformes. C'est ce qui nous
fit approcher, nous arrêter près du triangle formé par les trois hommes.
Le vieux, en ce moment, parla; je me rappelle exactement ses paroles:
--Non, mes enfants, disait-il, non; vous savez bien que je ne peux plus
rien être.
Un passant qui vint s'ajouter à nous murmura:
--Tiens! c'est Clément Thomas.
Celui qui avait mené la garde nationale à Buzenval était-il sollicité de
reprendre son commandement? Je ne sais.
Il y eut un instant de silence pesant; puis l'ex-général recula, fit un
pas en arrière pour se retirer, mais gauchement, maladroitement, comme
incertain de son libre arbitre. Ceci est le point décisif à remarquer;
j'y insiste: il ne sut point repartir.
Je connais médiocrement l'histoire de Clément Thomas et n'ai pas pris le
temps de l'étudier; mais ce geste a suffi pour me convaincre que la
netteté, la franchise d'allures n'étaient point du ressort de ses
vertus. En une seconde, son trouble, sa tournure embarrassée, sa
retraite oblique avaient allumé la défiance du groupe qui s'était formé
autour de nous, groupe qui devenait foule.
Une voix cria: il faut l'arrêter! La retraite lui fut barrée; on
l'entoura.
Resté en place, interdit, je le vis disparaître, entraîné dans une masse
armée et tumultueuse.
Alors mon compagnon me dit:
--Suivons-les: on va le fusiller.
Certes, si j'avais entrevu la probabilité d'un tel dénouement, j'aurais,
selon le conseil d'Agricol, accompagné la foule; évidemment nous
eussions fait, pour sauver l'homme, tout ce que pouvaient deux grands
garçons résolus, de stature et d'accent populaires.
Mais cela était si loin de mes prévisions, de l'impression «bonhomme» du
commencement de la journée, que, haussant les épaules, fatigué de
promenade, je pris mon compagnon par le bras, et le ramenai dans Paris.
Ce n'est que vers huit heures du soir que la rumeur nous apprit la
double exécution de Lecomte et de Clément Thomas.
--Tu vois! me dit Agricol; eh bien, maintenant la Commune est f....ue!
* * * * *
Dès ce soir de son premier jour, en effet, la Commune prit tournure
d'épouvante et perdit les neuf dixièmes de ses adhérents ou de ses
tolérants. Si ce meurtre n'avait pas été commis, les événements,
peut-être, eussent eu un autre cours. Clément Thomas, qui avait alors la
soixantaine, serait mort depuis ou ne vaudrait guère mieux; trente mille
hommes de France, vigoureux et jeunes, qui sont enfouis sous la terre, y
seraient encore debout, vivant pour le travail et pour la République.
[image]
LE MODÈLE
A Coquelin cadet.
P'fft!
Depuis quatorze ans que Mme Basculard, mon épouse, me répète:
«Armand, nous n'avons pas ton portrait; c'est ridicule; un chef de
famille doit avoir son image accrochée à la place d'honneur de son
foyer;» je n'ai pas trouvé le temps de me faire faire. Un commerçant
sérieux n'a pas de loisirs... P'fft.
Mes enfants ont été photographiés chez Nadar.
Ma femme a préféré poser chez Carjat, parce qu'en dehors de son métier,
cet artiste fait des vers; moi, je ne comprends pas qu'on s'occupe de
trente-six choses à la fois; c'est du désordre; mais ma femme adore la
poésie; elle est donc allée chez Carjat. Moi, je n'ai été tiré nulle
part.
J'avais mon idée. Un projet caressé depuis longtemps. A l'instar de mon
respectable beau-père et prédécesseur, qui mourut en regrettant de ne
pas nous laisser son image tracée par Horace Vernet, j'ai toujours
ambitionné, moi, de me faire peindre en grandeur naturelle, p'fft... et
à l'huile. J'ai mille raisons, p'fft... pour préférer atout autre ce
genre de reproduction de la figure humaine. La photographie n'a ni
consistance, ni valeur sérieuse; elle passe, on l'égare; en résumé, ce
n'est que du papier; la sculpture est triste, pâle, encombrante et
lourde en diable; on ne sait où la fourrer; si on prend le parti de la
mettre au jardin--encore faut-il avoir ce jardin--elle est exposée aux
caprices de la température. Le dessin au crayon, même aux deux crayons,
manque de solidité; c'est encore du papier. Bref, il n'y a rien de tel
qu'un bon tableau, gai à l'oeil, dans un beau cadre doré qui brille et
qu'on accroche aux murs de son salon. C'est une valeur mobilière. Tel
est mon sentiment, à moi. P'fft!
Et si, comme il est présumable, mon sentiment se transmet à ma
descendance, il y a lieu dès lors de préjuger que mes fils et
petits-fils imitant mon exemple, une galerie se formerait ainsi des
hommes de ma race, un panthéon des chefs successifs de la maison
Basculard, qui ne serait pas, j'imagine,--p'fft!--sans intérêt pour
l'Histoire.
Ces considérations m'avaient décidé. Une seule chose me retenait
encore; le prix qu'on à coutume de payer ces sortes de produits. J'avais
interrogé, près du Louvre, un gardien du Musée:
--Combien pensez-vous, avais-je dit à cet homme, que me demanderait un
bon peintre, M. Duran ou M. Bonnat, pour faire mon portrait en grandeur
naturelle, comme ceci, à mi-corps?
--De dix à vingt mille francs.
P'fft... J'avais envie de demander à ce fonctionnaire de bas étage:
--Combien croyez-vous donc qu'il me faut, à moi, expédier de kilogrammes
de chocolat vanillé, praliné, sans rival, pour les gagner, ces dix ou
vingt mille francs?
Mais il n'aurait pas compris; je me bornai à lui répondre en pinçant les
lèvres:
--Bigre! il faut convenir que ces messieurs gagnent l'argent bien
facilement.
Je le lui dis ainsi comme je vous le répète, et comme je suis prêt à le
redire à qui voudra: on pourra m'arracher le coeur, mais on ne
m'arrachera pas l'indépendance du langage.
Vingt mille francs! Certes, la maison Basculard s'appuie sur une caisse
qui, je puis le dire, ne craint pas les fluctuations commerciales: mais
je serais désespéré que la fortune m'eût rendu prodigue. Et, d'ailleurs,
je considère ces façons orientales de traiter certaines gens, peintres
ou comédiens, comme attentatoires à l'équilibre moral. Où irions-nous si
tous les capitalistes s'ingéraient de jeter l'or en barres à la tête des
individus qui s'écartent de la société pour embrasser des professions
irrégulières? P'fft!
Heureusement nous avons dans le quartier un artiste plus abordable.
Au moins, s'il a de ces prétentions scandaleuses, n'a-t-il pas réussi
encore à les imposer, car on a saisi ses meubles avant-hier. Je le tiens
de mon huissier qui venait d'instrumenter en personne.
Aussitôt je me suis dit: c'est le moment; voici un gaillard à qui la
Providence vient d'enseigner à propos la modestie. Tâtons-le. Et je l'ai
fait venir. P'fft!
--Mon garçon, lui ai-je dit, vous n'êtes pas heureux,--ma femme me
poussait le coude, mais Mme Basculard n'entend rien aux
affaires,--mon garçon, vous n'êtes pas heureux, soyez raisonnable.
Il me fait un prix, je lui en ai dit un autre; nous avons coupé la poire
en deux, et hier, j'ai posé pour la première fois dans son atelier.
Nous commençons par chercher la pose.
Je voulais une pose qui fût digne de moi, p'fft!... Je dis à l'artiste:
--Faites-moi à mi-corps. A mi-corps... avec la pose favorite de M.
Thiers... en y ajoutant quelque chose du Vercingétorix qui était à
l'Exposition...
--Bien, me dit-il.
Après quelques tâtonnements, j'attrape la pose. Nous commençons.
C'est très fatigant de poser, p'fft!... Et puis rien n'est ennuyeux et
déplaisant à voir comme un atelier. C'est sale, c'est mal rangé. Des
couleurs partout. Il est bien regrettable que pour se faire faire en
peinture, on soit obligé d'aller chez des peintres. Enfin!...
Le désordre de l'atelier, le fouillis des toiles, des meubles, des
étoffes jetées pêle-mêle, et l'obligation de rester immobile ne
tardèrent pas à me faire mal au coeur. J'avais envie de fermer les yeux.
Je dis à l'artiste:
--Avez-vous besoin du regard?
Il me dit:
--Non. Nous verrons plus tard le regard.
--Bien. Je ferme les yeux et peu à peu une douce somnolence m'envahit.
P'ffffft!...
Tout à coup, j'entends--dans ma somnolence--la porte s'ouvrir et une
voix--juvénile--prononcer ces paroles:
--Avez-vous besoin d'un modèle?
Je rouvre les yeux et je vois une fillette de quatorze, quinze ans; mal
vêtue, très mal; en cheveux, l'air doux, pas vilaine, la beauté du
diable, p'fft!
L'artiste la regarde, interrompt mon portrait et lui dit:
--Fais voir.
Je me demandais: _Fais voir_... quoi? Savez-vous ce qu'elle fait
voir?--p'fft!--elle ôte sa jupe, sa camisole, elle ôte tout, et se met
nue, complètement nue, p'fft! p'fft! p'fft!
Vous comprenez que Mme Basculard ne m'a pas habitué à ces choses-là.
J'étais... révolté et... ému en même temps. P'fft!
Elle, cependant, avait l'air le plus tranquille du monde. L'artiste
aussi. Il tournait autour d'elle, l'examinait. Tout à coup, il me dit:
--Comment la trouvez-vous?
A ce coup, le rouge me monta à la face. Je me levai, je pris mon
chapeau.
--Monsieur, lui dis-je, je suis marié!
Et je sortis.
Dans la rue, je respirai plus librement, p'fft! p'fft!... Mon
indignation se calmait. La pensée me vint d'attendre cette enfant. Il me
semblait qu'il y avait là une bonne action à faire, qu'on pouvait encore
ramener au bien cette âme égarée...
Au bout de cinq minutes, elle sortit. Je ne pus, en la revoyant, me
défendre d'une certaine émotion, p'fft! La pitié probablement. Je
m'approchai d'elle et lui parlai avec bonté.
Quelques minutes plus tard, entraîné sans savoir comment, je me trouvais
chez elle.
Un taudis!... un vrai chenil!
* * * * *
Néanmoins... j'y passai quelques instants... Fut-ce une faute? je ne le
crois pas. Je ne saurais me résoudre à qualifier de coupable un acte qui
a la vertu pour dénouement;--et c'est ce qui arriva:
Au moment de quitter la malheureuse, pris d'une inspiration soudaine, je
me plaçai devant elle, et avec l'autorité qui résulte de mon âge et de
ma situation,--p'fft!
--Jurez-moi, lui dis-je, que c'est la dernière fois, et que vous serez
sage désormais.
Elle me le promit.
Vous en penserez ce que vous voudrez; mais, moi, je m'éloignai, le coeur
plein du légitime orgueil que donne le sentiment d'avoir, probablement,
fait une bonne action.
Après un bel inventaire de fin d'année, je ne sais rien de meilleur dans
la vie.
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A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
Jeudi prochain, 25 mars, tous les jeunes Français, illusionnés d'art,
pourront se présenter au concours des prix de Rome, et tenter la
première épreuve de peinture. Ils seront un peu moins d'une
soixantaine--je connais cela--réunis, aux premières lueurs de l'aube,
dans la troisième cour, à gauche, de l'École des Beaux-Arts, armés d'une
boîte à couleurs, d'un chevalet portatif, d'une toile «de 6», et munis
d'un petit pain d'un sou.
Il y a vingt ans, à pareille époque, j'étais de la fête; je voudrais
pouvoir en être encore. Je n'avais point fermé l'oeil de la nuit
précédente; si l'on m'avait proposé de renoncer au concours, pour être,
tout simplement, sur l'heure, Vélasquez ou Titien, j'aurais eu un beau
rire de dédain et de refus. La plupart des concurrents, jeudi, seront
tout pareils à ce que j'étais.
Tout pareillement aussi, un gardien les appellera nominativement, tour à
tour, selon l'ordre des inscriptions prises dans le courant de la
semaine; il fera le simulacre de les fouiller, pour constater qu'ils
n'ont apporté aucun document, croquis ou calque de maître. Un à un, ils
graviront le petit escalier raide qui mène au lieu du concours,
déboucheront dans un long couloir, orné, en son milieu, de poêles en
fonte espacés, percé, à droite et à gauche, d'étroites logettes.