arbres du Luxembourg, où se réunissaient les _Parnassiens_, où passait
Rochefort, où venait de débarquer, avec _Pierrot Héritier_, Paul Arène
au bras d'Alphonse Daudet, célèbre déjà par les _Lettres de mon moulin_.
L'auteur, avec son joli nom ciselé: François Coppée, avec son profil
nerveux et de pur camée, avait dit des fragments aux tables, distribué à
la ronde des poignées de main. On savait que deux belles filles, deux
artistes de race, allaient prêter le charme de leur chair et de leur
talent à l'interprétation; tout bas, on ajoutait même... que l'une
d'elles était aimée du poète, que l'autre en sèchait de jalousie: un
vrai roman!
Enfin, c'était notre drapeau à tous que le camarade allait dresser dans
la bataille...
Comble de l'émotion! J'en appelle à ceux de mon âge: le lustre de
l'Odéon, ce soir-là, nous sembla rayonner notre aurore.
Dans la salle, il y avait le Tout-Paris de l'Empire: un bruit d'éperons,
des entrecroisements de moustaches, des femmes plâtrées, étincelantes de
parures, des crânes luisants surchauffés d'agio, des ventres balonnés
d'expropriation, des nez affilés par la ruse, une odeur de luxe violent
et malappris, de virements, de police et d'indigestion splendide:
c'était superbe!
Il y avait aussi les maîtres venus pour encourager l'élève: Gautier,
Banville, Augier, Leconte de Lisle, tous les fronts ombragés du vert
laurier, tous, excepté Hugo, qui était ailleurs...
On frappa les trois coups.
Vous connaissez la pièce; elle arriva comme une manne:
Ce rien enguirlandé de fleurs, enbaumé de jeunesse, le naïf et chaste
amour de Zanetto s'offrant, au clair de lune, à la Sylvia, la
courtisane charnue et réveuse après boire, un idéal de l'Empire, fut
tout de suite accueilli, acclamé, adoré. La pièce déroula son collier de
rimes précieuses, tendrement, perle à perle, dans une musique si
imprévue et si douce, qu'il s'en répandit, par la salle enivrée, une
sensation de fraîcheur pour ainsi dire virginale.
Ce fut un enchantement comme une goutte de rosée sur une bouche en
fièvre.
Toutes les dames décolletées d'alors agitaient les reins dans leurs
fauteuils; les sous-préfets de passage à Paris, ce jour-là, roulaient
des yeux humectés. Mathilde s'affaissait, pâmée, dans sa loge.
Quel succès! On fit relever quatre fois le rideau.
Et nous donc! la phalange de Bobino. Du délire!...
Après avoir touché la main du vainqueur chancelant d'émotion, courant
affolé par les couloirs, embrassé, fêté à la volée, serré de bras en
bras, on s'en fut par les rues endormies, chacun de son côté échafaudant
son acte en vers.
Hélas! moi comme les autres...
Il a vu le feu de la rampe sur cette même scène de l'Odéon, mon acte, un
soir que j'avais grand mal à la tête.
Beaucoup de monde «dans les places», comme on dit.
J'avais fait ailleurs une besogne plus hardie; on croyait peut-être que
j'allais dire un mot de vérité. Point! j'avais péniblement cousu de
rimes une pantalonnade.
Et le coeur me battait!... Je sue encore au souvenir de ces niaiseries.
La calotte de cuivre du pompier, perdu près de moi dans la coulisse,
avait, pour ma prunelle effarée, les flamboiements d'un casque
d'Athénée.
Je me rappelais un mot de Félix Pyat: «Quand la toile s'est levée pour
la première du _Chiffonnier_, j'ai eu la sensation d'un homme à qui ou
enlève sa chemise.» Et j'attendais...
--Place au Théâtre!
Ce cri poussé, le rideau se leva, roulant sur sa tringle:
--V'lan! ça y est, fit Duquesnel en me frappant sur l'épaule. Je le
regardai; Duquesnel n'est pas une bête: il avait dans le regard cette
étincelle de malice qu'allume aux yeux expérimentés la contemplation
d'un jobard.
V'lan! ça y était: les acteurs parlaient; Porel traînait à son cou une
corde où mon orgueil d'auteur est resté pendu.
Est-ce à dire que l'acte en vers, m'ayant été dur, sera condamné? Non,
certes, et tant d'autres en ont tiré, sauront en tirer meilleur parti
que je ne l'ai su faire moi-même, parbleu! Seulement, j'ai peine à voir
se présenter tous les jeunes cerveaux marqués pareillement, comme les
têtes de moutons aux barrières.
Je tenais à dire que le _Passant_ ne se recommence pas, qu'il a eu la
chance d'une fortune sans seconde, même pour son bénéficiaire.
Tenez: Coppée, l'autre semaine, donnait encore un acte en vers à
l'Odéon: _le Trésor_.
Eh bien!--il me pardonnera, parce qu'il sait que je lui garde une
admiration bien affectueuse,--mais, pendant qu'on jouait sa pièce, il
m'est apparu, bien que nous n'ayons encore, ni l'un ni l'autre, que je
sache, doublé le cap de la quarantaine, il m'est apparu, dis-je, dans la
brume de l'imagination, pâle, un peu cassé, pareil à un vieux petit
employé, l'employé à l'acte en vers.
Effaçons cela. Coppée a bien d'autres «trésors» dont il n'est pas avare;
son oeuvre est considérable; il n'est plus à juger.
Je parle aux débutants, sans en avoir le droit peut-être; ils feront de
mon conseil ce qu'ils voudront. Mais j'imagine qu'à cette heure, le
moule de l'acte en vers est un peu usé, fragile, qu'il faut aujourd'hui,
pour se faire place dans la cohue des esprits, un cri plus haut, plus
humain. La guerre et la Commune ont bouleversé le chemin des _Passants_.
A Saint-Cloud, les mirlitons!
L'acte de fantaisie en vers gracieux est un badinage d'antan.
[image]
[image]
PAUVRES CENSEURS!
Le 4 septembre 1870, vers quatre heures de l'après-midi, en rentrant
chez lui, celui qui écrit ces lignes, comme dit le Maître, saisit son
portier par la tête, et l'embrassa avec transport.
J'en avais embrassé bien d'autres dans le trajet de la place de la
Concorde à l'Entrepôt!...
La République venait d'être proclamée; l'Empire était à bas. J'avais
l'âge admirable où, selon l'expression populaire, «on marche sur ses
vingt-huit ans». Depuis la veille, le sang m'affluait au coeur à le
rompre... Enfin, c'était fait: Liberté! Égalité! Fraternité! Vive la
République! J'avais entendu et soutenu, d'une voix retentissante, le cri
de délivrance du peuple devant le Corps législatif!
Puis, je m'étais rué à travers la foule, éperdu, les cheveux tout
droits, avec une inexprimable joie, un irrésistible besoin d'embrasser.
Le premier au cou duquel je sautai fut Richard Lesclide, ce qui n'est
pas un petit travail, Richard ayant sept pieds de haut. Il reçut mon
étreinte comme un chêne qu'il est et sera longtemps encore; puis me
rendit au niveau terrestre de l'humanité, d'où je m'élançai de nouveau
pour continuer...
Enfin, je pris un fiacre; la voiture découverte était alors une des
manifestations de ma bonne humeur. C'est du haut d'un de ces chars
banals que, tantôt dressé, répondant aux passants avec des gestes de
bas-reliefs de Rude, et tantôt rassemblé, assis dans la majesté sereine
d'un arc de triomphe, je rentrai chez moi par les boulevards.
Le flot humain inondait Paris; l'exaltation était à son comble: il
éclatait des rires, il coulait des pleurs. On voyait à chaque instant,
du coin d'une enseigne, du haut d'un fronton, tomber une aigle de pierre
ou de fonte, arrachée par l'indignation victorieuse, et qui allait
s'écraser sur le trottoir, dans le ruisseau... La foule qui, dans ses
jours de liesse, aime bien crier quelque chose, criait de temps en
temps: Vive Gill! comme elle criait vive un autre, au passage de toute
figure amie.--Quelle journée!...
Une chose que je ne remarquai pas d'abord, que je vis sans en chercher
la raison, c'est qu'à partir du Châtelet, les groupes arrivaient
infailliblement en sens inverse de ma course, et que je remontais le
courant populaire.
Où donc allaient les autres? Je l'ai su plus tard: ils allaient à
l'Hôtel de Ville.
Quant à moi, je rentrai radieux; je dînai comme quatre; puis je
m'endormis du sommeil des hommes antiques, bercé dans le rêve des
vieilles républiques guerrières; et l'ombre de Léonidas me donna, sur
l'oreiller, quelques poignées de main vraiment flatteuses.
Maintenant, pour dérouiller un des clichés narratifs de Dumas père, je
dirai qu'un explorateur qui, trois mois plus tard, battant les
carrefours et les rues de la rive gauche, en aurait observé les
habitants, eût remarqué sans doute un homme très jeune encore,
pitoyablement vêtu d'un képi, d'une capote de soldat et d'un pantalon
gris à bande rouge. En poussant plus loin ses investigations, il eût pu
même se convaincre que, par un système illusoire et compliqué
d'épingles, le jeune homme en question, probablement célibataire, avait
essayé vainement d'_hermétiser_ sa défroque ouverte, par maints hyatus,
au vent d'hiver.
Le jeune homme, c'était encore celui qui écrit ces lignes. En souvenir
de la misère commune, on excusera le déshabillé de l'aveu. On était en
plein siège. Plus de pain, plus de bois, plus d'argent, plus de journaux
à images, plus de travail...
Il y avait bien les trente sous de la garde nationale. Tant de
malheureux ont, depuis, pour les défendre, versé tant de sang vermeil,
qu'on aurait peine à les passer sous silence... Mais les jeunes estomacs
sont insatiables; je souhaitais plus encore; et comme, entre les sorties
de Trochu, il y avait du temps de reste, je rêvais d'employer ce temps
à quelque besogne en rapport avec mes facultés, et qu'on m'aurait pu
accorder.
Pourquoi, me dira-t-on, ne vous contentiez-vous pas de ce qui suffisait
à tant d'autres? Parce que certaines comparaisons, si humble que l'on
soit, font parfois naître des rancoeurs; et, depuis le 4 Septembre,
j'avais d'anciens camarades préfets, sous-préfets, délégués ci, délégués
là, tous, récemment, plus ou moins dorés, chamarrés: l'un, entre autres,
que je ne nommerai point, désolé que je serais de l'affliger d'ailleurs,
et qui portait une casquette de féerie, absolument dissimulée sous la
spirale infinie des galons; j'imagine qu'il était quelque chose comme
«général des bibliothèques»!
C'étaient ceux qui, le 4 Septembre, n'avaient point négligé de se rendre
à l'Hôtel de Ville. Je ne parlerai pas non plus des inspecteurs de
musées «de province» qui, bloqués dans Paris, continuèrent à émarger
autre chose que trente sous, je vous jure! Je constate mélancoliquement,
sans la moindre colère...
Enfin, j'étais très misérable, et, timide comme je l'ai toujours été,
sans qu'il y paraisse, tout à fait empêtré.
J'allai voir Rochefort.
C'était rue Cadet, dans la maison qu'avait auparavant habitée Timothée
Trimm. Il y avait, chez le membre du gouvernement de la Défense, un
certain nombre de personnes dont je ne saurais dire aujourd'hui les
noms; je me rappelle seulement son fils aux cheveux blonds, qui, dans
l'embrasure d'une croisée, souriant, exerçait un petit oiseau à se tenir
immobile dans le creux de sa main, couché sur le dos, faisant le mort,
comme un soldat de Champigny.
J'aime Rochefort et ne cache point ma sympathie, n'en déplaise à ses
ennemis. Je n'ai point à apprécier sa politique à laquelle je n'entends
point grand'chose de plus qu'à une autre; mais, habitué à juger les
hommes sur la physionomie, je lui sais gré de la distinction de ses
traits nerveux et tourmentés, de la lueur de bravoure qui veille au fond
de ses yeux gamins et résolus.
Il me reçut cordialement, me fit manger d'un pâté composé de menus os de
je ne sais quel animal; et, en apprenant ma détresse, poussa quelques
exclamations qui semblaient protester.
--Je vais vous donner une lettre pour Charles Blanc, me dit-il, il ne
peut vous refuser.
[image]
Je pris la lettre. M. Charles Blanc était alors délégué au ministère des
beaux-arts; là, mieux qu'ailleurs, je pouvais être employé: j'y
courus.
Le laquais de l'antichambre était gigantesque, imposant, tout à fait
impérial. Il prit ma lettre, cependant, la fit passer, puis, après
quelques minutes, m'introduisit.
--Monsieur, me dit M. Charles Blanc, vous avez beaucoup de talent,
beaucoup d'esprit, beaucoup...
Je me sentis perdu.
--Mais ce que vous demandez est impossible.
--Ah!...
--Oui. Vous savez qu'il n'y a plus de censure.
--Je suis payé, au moins, pour savoir qu'il y en avait une.
On se rappelle les démêlés du journal _la Lune_ avec les ciseaux de
l'Empire.
--Oui, continuait toujours le délégué impassible, eh bien! il n'y en a
plus. Mais nous avons toujours les censeurs.
--Bah!
--Certainement. Ces gens-là se trouvaient sur le pavé. Qu'en faire? Nous
leur avons donné les places dont on pouvait disposer.
--Bon! vous les avez indemnisés... Et Troppmann?
Il me regarda, effaré.
--Oui, ce pauvre Troppmann, vous ne l'avez pas indemnisé, lui. C'est
dommage!
Et je repartis dans la neige, après avoir salué profondément la
valetaille.
Voilà quel était le système administratif, en 1870, pendant la guerre.
[image]
[image]
L'INFLEXIBLE PIÉTRI
Condamné trois fois,--rien que cela! trois fois emprisonné, deux fois
comme civil, une fois comme militaire; voilà les états de service que
m'attribua l'_Inflexible_, en 1868. Je ne sais ce qu'il en serait
aujourd'hui; mais, en ce temps, quand les improvisateurs de la police
donnaient carrière à leur imagination, la fantaisie des poètes était
rondement distancée.
* * * * *
L'_Inflexible_!--Se souvient-on de cette publication qui vulgarisait
l'idéal de l'immonde? ou la collection honteuse de ses quelques numéros
pourrit-elle, oubliée, dans le fumier de l'Empire? Le malheureux qui ne
craignit pas d'étaler le nom de son père sur cette ordure, un long et
jeune Polonais jaunâtre, efflanqué, gluant, les yeux en trous de pipe,
la lèvre en rebord de vase, a, depuis, supplié pitoyablement qu'on
l'oubliât. Je ne le nommerai point.
Donc, en son deuxième numéro de l'_Inflexible_, à travers le torrent
d'injures et de calomnies dont il essayait d'engloutir, sous la bave,
les noms de Rochefort et de Vallès, le Polonais en question, me
désignant par une initiale transparente, m'accusait d'avoir été
incarcéré trois fois, tant par la justice militaire que civile; mais,
par exemple, toujours pour vol: manque de variété dans le motif.
Il avait, l'aimable drôle, pour collaborateur anonyme en cette affaire,
un fils présumé de Dupin et d'une danseuse, un soi-disant général de
Bussy, que Nadar se souvient peut-être encore d'avoir rossé, en 1849, au
bal d'Antin, et qui, finalement, s'est laissé crever près d'une borne,
en sorte que son âme est restée noyée en quelque ruisseau de la Villette
ou de la Chopinette, Ophélie de la boue.
Misérable écoeuré d'infamie, à qui le dégoût de soi-même, au passage d'un
corbillard, arracha ce mot d'éloquence monstrueuse: «Que ne suis-je
mort, pour qu'on me salue!»
Il était vieux d'ailleurs au moment de l'outrage; à peine je l'avais
entrevu: je m'occupai du jeune. Et, le jour même de l'apparition du
placard, je me mis en quête d'en rencontrer le signataire que je
connaissais davantage; autre part je dirai comment.
Certes, si l'ignoble attaque se fût produite une quinzaine plus tard,
elle n'eût soulevé qu'un rire énorme de dégoût; il eût été superflu d'y
répondre; la lumière était faite alors sur l'_Inflexible_ et sa
rédaction; mais cela se passait dès le second numéro; on ne savait rien
encore; l'opinion publique était en suspens; il fallait manifester sur
l'heure.
* * * * *
Je fouillai, je parcourus tout le quartier Montparnasse où l'animal
était baugé. Probable, s'il avait paru, que j'en eusse fait quelque
gâchis. Mais le hasard, qui m'a doté de la pesanteur du bras, ne permit
point que j'en fisse usage en cette occasion. Le coquin fut introuvable;
et le soir, désespéré, je courus chercher deux témoins, espérant qu'ils
seraient plus avisés ou moins éventés.
Or, ces deux témoins, François Polo, rédacteur en chef de l'_Éclipse_,
et mon cousin, le docteur Morpain, s'étant mis en route le lendemain, me
revenaient vers cinq heures du soir, harassés à leur tour, ayant exploré
les maisons et les bouges de l'ancienne barrière, sans y découvrir
apparence du Polonais, enfoui dans sa cachette.
Même, je me rappelle que le docteur, me voyant atterré, m'offrit un
chiffon de papier, un procès-verbal de l'inutilité des recherches en
ajoutant:
--Allons! allons! tranquillise-toi, et mets cela dans ta poche.
Pauvre cousin! si peu de famille que l'on ait, voilà les plaisanteries
qu'on en reçoit!
Comme j'étais tranquille, vous pouvez en juger!
Je m'enfermais, je n'osais plus sortir; ce soir-là je n'ai vu que Victor
Noir, le grand enfant, qui vint se jeter dans mes bras les yeux pleins
de larmes, ému et frémissant, tout mouillé, comme un bon et brave chien
de Terre-Neuve qu'il aurait dû naître. Mais cela ne suffisait point.
La nuit se passa, pour moi, sans sommeil; et, le lendemain matin,
j'avais mon plan: voir Piétri.
Le préfet de police régnait alors; il était chef suprême, dominant
l'empereur, absolu, formidable, terrifiant. Mais, comme le boulet qui
devait tuer Napoléon, le personnage qui m'intimidera, dans la défense de
mon honneur, n'est pas encore fondu.
* * * * *
A onze heures du matin, un samedi peut-être, en fin de compte, le jour
où l'_Éclipse_, sous presse, attendait mon arrivée pour imprimer, je
m'en fus à la Préfecture, dans un fiacre aux stores baissés. Je vous
dis qu'avant d'avoir lavé l'injure, je me serais laissé mourir de faim
plutôt que de montrer le bout de mon nez aux Parisiens!
Sur le palier du grand escalier de pierre, une sorte d'accablement subit
me prit, une sensation d'écrasement, d'annihilation, de dégoût. Je
m'appuyai sur le rebord d'une des vastes croisées qui donnaient sur la
Seine, et, vaguement, mes regards s'attardèrent à l'eau qui coule, comme
la vie, emportant les immondices de l'humanité...
Il faisait beau temps, le grand soleil de juillet; les arbres du quai
balançaient leurs panaches verts, les passants allaient et venaient
allègrement; sur le pont Saint-Michel, à gauche, des filles, en toilette
claire, riaient en agitant des ombrelles. Sur le quai des
Vieux-Augustins, en face, on apercevait les étalages de bouquins, les
devantures de marchands d'estampes, et, à droite encore, la boutique du
restaurant Lapérouse où la table est si gaie, où, devant la fenêtre
ouverte, avec un doigt de cognac sous le nez, tout en voyant passer les
bateaux, on poursuit, de l'oeil idéal, des papillons de rêve si jolis
par-dessus les parapets... Tout cela, hier, m'appartenait, et c'était
mon droit d'en user joyeusement, de circuler le front haut, comme un
gars vigoureux et libre... et aujourd'hui! L'indignation me redressa
d'un coup.
--M. Piétri? demandai-je au premier venu.
* * * * *
Je suis resté surpris à jamais de la facilité avec laquelle fut
accueillie ma demande d'audience.
--Par ici, entrez donc... Le garçon d'antichambre était plié en deux
sur mon passage, et je pénétrai dans l'antre du souverain de la Police.
Je vois encore le masque à moustaches et à impériale cosmétiquées, le
crâne en forme d'oeuf, les yeux troubles, en étain, du préfet d'alors,
assis dans la vaste salle éclairée à demi, quasi ténébreuse, devant une
table immense, couverte d'un drap vert, trois cordons de sonnettes
pendant du plafond, à portée de sa main.--Il parla:
--Que puis-je pour votre service, monsieur?
--Monsieur le préfet, je suis accusé d'avoir été trois fois en prison,
par un journal de ce matin; et, comme en ces moments d'angoisse, un peu
de fièvre échauffe toujours le débit, je ne craignis pas d'ajouter: un
journal qu'on prétend même émané de votre administration.
Le Piétri, impassible, ne sourcilla pas. Je continuai:
--Or, il y a, jusqu'à cette heure, ceci de remarquable dans ma vie, que
je n'ai point même séjourné une minute dans le plus humble violon. Vous
êtes le chef de la police, en situation, par conséquent, de témoigner
des antécédents de vos administrés; je viens vous demander l'attestation
de ma virginité judiciaire.
Le préfet me répondit:
--Monsieur, cela ne se fait pas... Cependant, j'ai le plus vif désir de
vous être agréable (oh! oui), mais... dites-moi? l'accusation ne porte
pas uniquement sur vos antécédents civils. Vous avez été soldat?
--Parfaitement, 44e de ligne, 5e du 1er.
--Avez-vous votre congé?
--Mon congé?... ah! ma foi, je l'ai égaré.
--J'en aurais besoin. Procurez-vous en un double.
--Mais pour cela, il faut du temps... je suis perdu!
--Apportez-moi votre congé... vers quatre heures. Bonsoir, monsieur.
* * * * *
Me voilà reparti. Mon congé, il me faut l'aller redemander au ministère
de la guerre:
--Cocher, au Gros-Caillou!--J'arrive; j'attends: les heures
s'écoulent... Enfin, on me le donné, ce congé qui ne fait mention
d'aucun crime, d'aucun châtiment.--Cocher, à la Préfecture! brûlez le
pavé!--Sauvé, mon Dieu! j'arrive, il est juste quatre heures, l'heure
prescrite... M. le préfet de police est parti depuis longtemps.
J'entre dans des bureaux, je force des consignes. Des aides de camp du
chef, des employés subalternes m'affirment avec douceur que leur maître
est tout disposé en ma faveur, qu'il ferait l'impossible pour m'être
utile; mais... il est parti. Reviendra-t-il demain?... ce soir?
après-demain? on ne sait.
Du coup, je repars à travers les escaliers et les couloirs, en hurlant,
gesticulant, parlant haut; j'expose mon cas à d'innocents garçons postés
pour ouvrir les portes, enseigner le chemin.
L'un d'eux tout à coup me dit--le pauvre diable a peut-être payé cher
cette parole--:
--Mais c'est le _Casier judiciaire_ que vous demandez: ici, la porte à
gauche; 1 fr. 25.
J'entre, je donne 1 fr. 25, on me délivre un papier que tous ont le
droit de réclamer, au même prix: c'est l'extrait du casier, le relevé
des antécédents judiciaires de chacun. Le mien n'a qu'un mot: NÉANT.
Je l'emporte, enthousiasmé, je l'imprime: mes lecteurs de cette époque
l'ont vu dans le nº 4 de la première année de l'_Éclipse_, à la date du
5 juillet 1868.
* * * * *
M. Piétri, préfet de police de l'Empire, avait jugé utile et agréable de
me laisser ignorer ce détail de son administration, l'existence du
Casier judiciaire.
J'avais négligé de lui en faire mes compliments; j'en saisis l'occasion.
Mille excuses pour le retard.
[image]
[image]
SERMON DE CARÊME
Un mot charmant, bien naïf, est celui de cet enfant, assis inerte sur
son banc d'école, et qu'un visiteur interroge:
--Tu ne travailles donc pas, mon petit ami?
--Non, m'sieu.
--Alors, que fais-tu là?
--J'attends _qu'on sort_.
Eh! bien, ce mot qu'on ne peut entendre sans sourire, il me fait choir
en mélancolie, quand je songe à quantité de grands garçons qui ont
vingt-cinq ans à cette heure et qui, continuant la tradition du moutard
de l'asile, bien portants, mais sceptiques, sans foi, sans feu, sans
but, ennuyés, inutiles, ennuyeux, semblent plantés dans la vie
uniquement pour attendre _qu'on sort_.
La jeunesse a-t-elle été toujours ainsi?
* * * * *
J'ai l'honneur d'être admis dans l'intimité de quelques sexagénaires qui
m'émerveillent par la vitalité physique et intellectuelle qu'ils
développent incessamment. Quand une heure sombre m'arrive, il me faut
fuir en hâte les hommes de mon âge, et surtout l'entretien stérile des
plus jeunes.--C'est près de quelque grand aîné que je me réfugie.
Difficilement, en effet, trouverais-je autre part, en été, un géant de
belle humeur qui, comme l'illustre professeur Pajot, m'entraînât, toute
une après-midi, sur les flots jaseurs et ombragés de la Marne, à force
d'avirons; l'hiver, un viveur intéressant de causerie prestigieuse,
enthousiaste et consolant comme Molin, dont l'esprit, l'appétit et le
coeur sont toujours en éveil; ou même, en tout temps, un espiègle de
haute futaie, comme Nadar, qui, fatigué de photographie, de dessin,
d'aérostation et de littérature, se repose en bondissant, comme un
clown, à travers ses ateliers, défaisant, de minute en minute, le noeud
de ma cravate, avec les cris de joie d'un écolier lâché!
Et qu'on ne dise point que ce sont là des cas spéciaux résultant
d'organisations exceptionnelles; il m'est revenu du courage, de
l'espoir, de tous les anciens que j'ai connus.
Les jeunes ont des vapeurs, des névroses, de l'ennui latent, des
ironies clichées pour tout ce qui fut admirable, un vilain dégoût de
l'effort, un rire de crécelle à tout idéal, une avide recherche du
_truc_ lucratif et rapide, une maîtresse en coopération, des vices
solitaires.
* * * * *
D'où vient cette dégénérescence?