Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)
ANDRÉ GILL
VINGT ANNÉES
DE PARIS
AVEC UNE PRÉFACE PAR ALPHONSE DAUDET
[image]
PARIS
C. MARPON ET E. FLAMMARION ÉDITEURS 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
1883
Tous droits réservés.
VINGT ANNÉES DE PARIS
DU MÊME AUTEUR:
LA MUSE A BIBI
1 vol. in-16 elzévir illustré 2 fr.
PARIS.--IMP. C. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE.
Histoire d'un melon
Le Musée du Luxembourg
Jules Vallès
Feu le boeuf gras
Actes en vers
Pauvres censeurs
L'inflexible Piétri
Sermon de carême
Clément Thomas
Le Modèle
A l'École des Beaux-Arts
Le Tableau de Marcel
Le Chauffeur
Gustave Courbet
Le Vol
Portraits après décès
Charenton
Eugène Vermesch
Le Nain. Souvenir du pavé latin
La Charge de M. Thiers
Lettre de Populot à son cousin Bibi
L'Ouvrier boulanger
[image]
PRÉFACE
_Vingt ans de Paris!_
_Quelle rumeur dans ces quatre mots, quelle houle remuante et grondante
d'hommes, de livres, d'aventures et d'idées, que d'amis perdus, de joies
sombrées, d'engloutissements sans nom, effacés par le temps qui monte;
et comme il faut qu'il ait la vie dure le souvenir qui tient debout sur
ce cimetière d'épaves!_
_André Gill est pour moi un de ces souvenirs._
_Je l'ai rencontré au bon moment, à l'heure fraîche des amitiés de
jeunesse, quand la terre encore molle s'ouvre à toute semence, pour des
moissons de tendresse et d'admiration. J'avais vingt-trois ans, lui
guère davantage. J'étais campagnard à l'époque, campagnard de banlieue,
hirsute, velu, chevelu, botté comme un tzigane, coiffé comme un
tyrolien, logeant entre Clamart et Meudon, à la porte du bois. Nous
vivions là quatre ou cinq dans des_ payotes, _Charles Bataille, Jean
Duboys, Paul Arène, qui encore? On s'était réunis pour travailler, et
l'on travaillait surtout à courir les routes forestières, cherchant des
rimes fraîches et des champignons à gros pieds._
_Entre temps une bordée sur Paris, toute la bande. Chaque fois la nuit
nous surprenait, après l'heure des trains et des carrioles, attardés aux
lumières des terrasses avant de nous lancer, bras dessus bras dessous et
chantant des airs de Provence, dans le noir des mauvais chemins. On
faisait tous les cafés de poètes; et le pèlerinage finissait
régulièrement au petit estaminet de Bobino, lequel était alors l'arche
d'alliance de tout ce qui rimait, peignait, cabotinait au quartier
Latin. C'est à Bobino que j'ai fait la connaissance d'André Gill._
_Il déclamait debout sur une table, robuste et beau, les cheveux dans le
gaz, au milieu d'un cercle de chopes. Sa voix de faubourg, un peu
lourde, laissait tomber la rime et déhanchait la phrase qu'il dessinait
d'un coup de pouce, en rapin. Après des vers de lui, délicats et
spirituels, il dit de la prose de moi, une fantaisie parue la veille
dans un journal et qu'il avait apprise. On est sensible à ces choses
quand on débute, et de cette soirée on fut amis. D'abord de très près,
puis avec des intermittences de rencontres, de grands espaces de
silence, mais non d'oubli._
_Les années filèrent, nous entraînant loin du carrefour où nos vies
s'étaient mêlées. La mienne après bien des cahots avait marché droit à
son but sur des rails solides; la sienne continuait à s'égailler, à hue,
à dia, brûlée à tous les becs de gaz, acclamée sur les tables de café
dont il ne sut jamais descendre. Il venait rarement chez moi, malgré mes
instances et le plaisir qu'on avait à le voir. En face d'une femme
distinguée, je le sentais mal à l'aise, gêné par la pensée de sa vie et
de ses habitudes; on avait beau l'encourager, sa verve ne dégelait pas,
il restait timide, trop poli, ne savait ni entrer ni s'en aller,
mangeait loin de la table, et souffrait d'ignorer, car il y avait en lui
un singulier mélange de populacerie et de raffinement, de sang rouge et
de sang bleu._
_Je l'aimais mieux rue d'Enfer, dans le délabrement de son vaste atelier
meublé de deux chevalets et d'un trapèze. On était toujours sûr de
trouver là un ramas de pauvres hères, des misères recueillies, de ces
«âmes de poche» comme il y en a dans Tourgueneff et dont les loques
résignées fumaient silencieusement autour du poële. Tout en causant,
Gill travaillait, ébauchait des toiles énormes pour des cadres géants
que son rêve dépassait encore. Blasé sur ses succès de dessin et las de
l'éternelle grimace des caricatures, il avait l'ambition d'être un grand
peintre, marquait sa place très haut, entre Vollon et Courbet._
_Se trompait-il?... Je n'entends rien à la peinture et ne l'aime
guère,--tant d'autres s'y connaissent et se pâment devant, par
profession!--Mais il me semble qu'André Gill avait ainsi que Doré la
palette noire des crayonneurs. Son oeil pris et comme hypnotisé par la
ligne restait fermé à la couleur. En tout cas, ceux qui ouvriront son
livre plein de pages exquises, chaudes de vérité et de bonté,
s'assureront que le caricaturiste, tendre comme tous les grands
railleurs, était un poète et un écrivain._
_Les dernières fois où je le vis, il me paraissait triste et las, rebuté
par la misère qu'il cachait fièrement. Tout à coup j'appris qu'il était
à Charenton, bouclé. Ceux qui vivaient plus près de lui ne s'étonnèrent
pas, m'a-t-on dit. Pour moi, ce fut une stupeur et une épouvante. Gill
était le troisième de notre petite bande que la folie me prenait:
Charles Bataille, Jean Duboys morts aux aliénés, presque sous mes yeux.
Le courage me manqua pour aller voir celui-là. Je me raisonnais, je
m'enchaînais par des rendez-vous, que je manquai tous, obsédé par
l'idée fixe du mal qui frappait autour de moi._
_Un jour, en sortant, je heurte sur le palier quelqu'un sonnant à ma
porte:_
_«Tiens!... Gill!...»_
_Gill, maigri, des cheveux blancs, mais toujours beau, toujours son
cordial sourire de grand enfant sensuel et bon._
_«Je sors de Charenton... Je suis guéri...»_
_Et l'on descendit au Luxembourg. Comme il n'y avait plus de Bobino, on
s'assit dans un petit café désert au milieu du jardin, à peu près à la
place où l'on s'était connu. Il ne m'en voulait pas de n'être pas allé
le voir._
_«Bah!... pour les visites qu'on me faisait!... J'étais une curiosité,
une chronique... un but de promenade et de friture au bord de l'eau...»_
_Puis il me parla de la maison de fous, très sensé, très calme, un peu
trop convaincu seulement qu'il n'y avait pas un malade à Charenton, rien
que des victimes. «On n'a pas idée des crimes qui se commettent dans
cette boîte... Un beau livre à écrire... Si vous voulez, je vous
donnerai des notes...» Et pendant une minute, la fixité de cet oeil vert,
sans pupille, m'inquiéta. Passant ensuite au motif qui l'amenait chez
moi, il me demanda un titre et une préface pour un volume de souvenirs
qu'il allait publier. Je lui donnai son titre,_--Vingt ans de
Paris,--_et lui promis les quelques lignes d'en-tête dont il croyait
avoir besoin. Là-dessus nous nous séparions, sans phrases, sur une
poignée de main qui ne mentait pas._
_«--A bientôt, Gill?_
_«--Parbleu!»_
_Trois jours après, on le ramassait sur une route de campagne, jeté en
travers d'un tas de pierres, l'épouvante dans les yeux, la bouche
ouverte, le front vide, fou, refou._
_Il y a des mois de cela; et depuis des mois je cherche sa préface, je
lutte pour l'écrire contre le frisson qui me fait tomber la plume des
mains._
_Gill, mon ami, êtes-vous là? M'entendez-vous? Est-ce bien loin où vous
êtes?... Je vous jure que j'aurais voulu vous offrir quelque chose
d'éloquent, une page bonne comme vous, généreuse, artiste, lumineuse,
comme votre chère mémoire. J'ai essayé, je n'ai pas pu._
ALPHONSE DAUDET.
VINGT
ANNÉES DE PARIS
HISTOIRE D'UN MELON
Par une belle matinée du mois d'août 1868, mon meilleur ami, celui qui
partage exactement mes peines et mes joies, et, pour tout dire, mon
linge aussi, était arrêté, à l'angle de la rue Vavin, en extase devant
un melon.
Une outre de jus, un boulet de lumière! un vrai chef-d'oeuvre de l'été
qui, près de là, dans sa chaleur exagérée et suprême, commençait de
rouiller les feuillages du Luxembourg!
Il étalait, le fruit savoureux, son orgueil obèse au milieu de ses
frères cantaloups, dans la paille dorée et rayonnante, rond comme un
astre, ventru, vermeil, énorme et parfumé, la queue en vrille comme un
cochon, ballonnant au soleil sa sphère aux côtes rebondies, avec la
majesté d'une couronne d'empereur et la joie d'un turban de carnaval.
Mon ami, sans doute, avait vu bien d'autres cucurbitacés au cours de sa
carrière sans en être ému. Celui-là fut une révélation. Peut-être aussi
faut-il aux melons, comme à certains musiciens, plusieurs «auditions»
pour être compris. Alors, ce fut l'audition décisive; car, après
quelques instants de contemplation, mon meilleur ami pénétra dans la
boutique, y déposa, sur le comptoir, quelque menue monnaie, saisit
l'objet de sa convoitise, et s'en fut radieux, par les rues, avec sa
conquête.
Il faut connaître le vertueux, riant, clair, calme quartier de
l'Observatoire, pour comprendre le plaisir infini de s'y promener avec
un melon sous le bras. Je dis--avec un melon--parce que ce hors-d'oeuvre
(considéré par quelques-uns comme dessert) donne à celui qui le porte un
air de bourgeoisie cossue, de citoyen qui «a de quoi», d'où il résulte,
pour le promeneur, un certain aplomb, une recrudescence d'aise et de
nonchalance heureuse dans la marche.
Mais, en résumé, le melon n'est pas indispensable.
Mon ami se promena donc tranquillement, humant la brise tiède, flânant
aux enseignes, regardant les passants; il se croisa peut-être avec M.
Littré, qui a le bon goût de demeurer par là, peut-être avec Michelet,
son voisin, lequel vivait encore; avec Sainte-Beuve, lancé au trot
derrière une fillette...
Puis, tout à coup, il se souvint que c'était mardi, qu'il avait à faire,
comme chaque mardi, son dessin de _la Lune_; il s'élança vers son
domicile.
Maintenant que je crois être reconnu, je reprends mon pronom personnel:
J'habitais alors la rue d'Assas, dans une maison en briques, un étage
au-dessous du logement de Vallès, qui serait bien l'homme le plus
tendre, le plus spirituel, le plus charmant et éloquent du monde,
n'était la manie, qui le tient, de ne se croire à l'aise que dans la
fumée des batailles ou la gueulée des faubourgs. On allait de l'un chez
l'autre; on avait de grands rires, des espoirs fous; le soir, à la
fenêtre, au ciel pâlissant, on regardait devant soi, à l'angle de la
maison Lahure, un grand mur de lierre où venaient se coucher les
oiseaux. C'était le bon temps...--Passons.
J'arrivai, avec mon melon, pour le moment du déjeuner. Nous nous
trouvâmes trois,--peut-être quatre: la chanson des _Fraises_, _zell'
Thérèse_, avait déconsidéré le nombre trois. La table était dressée; mon
acquisition eut les honneurs de la séance; et comme, entre soi, quand
les nerfs sont détendus on est aise quelquefois de se laisser aller à la
simplicité de l'esprit, comme les grosses plaisanteries sont, alors, les
plus goûtées, tout le chapelet des niaiseries qui se peuvent dire, à
propos d'un melon, fut égrené.
En fin de compte, on tomba d'accord qu'il fallait publier son portrait.
Le portrait du melon? Oui.--Dans le journal? Parfaitement. Puisque la
censure interdisait tout, puisqu'on ne pouvait plus rien risquer
d'expressif, il fallait dessiner le melon. Cela ne voudrait rien dire.
--Qu'importe!
Et je le fis.
Les collectionneurs le retrouveront au nº 29 _bis_ de la 1re année de
_l'Éclipse_.
_La Lune_ était _l'Éclipse_ alors, ayant été, quelques mois auparavant,
contrainte à s'_éclipser_ par la jurisprudence de l'Empire.
Le dessin fut présenté, le lendemain, au ministère; la Censure fut
magnanime, l'autorisation de paraître fut accordée.
Mais, dès le surlendemain, nous recevions, au bureau de la publication,
l'ordre de comparaître devant un juge d'instruction dont le nom
m'échappe,--grand dommage! La nouvelle de cette poursuite fit scandale.
Il se trouva, juste, dans toute la presse, un seul être, depuis
âme-damnée de Villemessant, pour ne pas nous défendre.
Nous étions accusés..... d'obscénité!
C'était raide! On en parla huit jours; et la fortune du dessin courut
Paris, renforcée des mille quolibets de la foule, qui a sa façon de
légiférer, elle aussi.
Comme le croquis ne représentait personne, il fut facile d'en appliquer
l'intention à tout le monde, et chacun de son côté le fit pour «sa bête
noire».
Rochefort, dans une de ses _Lanternes_, y veut reconnaître Delesvaux, ce
président de la 6e chambre, qui, après s'être concilié les faveurs de
la cour par une série d'arrêts iniques, s'est enfin rendu bonne justice
en se crevant d'excès.
M. Francisque Sarcey fit un bon article indigné et gaulois dont je le
remercie encore. Et la poursuite fut abandonnée.
Voici comment:
Au jour indiqué par l'assignation, je me rendis chez le juge. Nous
comptions bien sur le procès. N'avais-je pas déjà retenu, chez un
fruitier, un autre melon que je devais présenter au tribunal, en arguant
de mon innocence par la sienne?
Cela, peut-être, eût été joyeux. Il n'empêche, qu'à l'exemple de ce
juste atterré sous l'accusation d'avoir volé les tours de Notre-Dame,
j'étais mal à l'aise en grimpant les rigides escaliers de pierre et en
enfilant les couloirs bourrus du Palais de Justice.
On me fit entrer, asseoir même dans le cabinet aux soupçons. Le greffier
poussiéreux, raccorni, se tenait prêt à écrire. Le juge dont j'oublie le
nom, l'homme de loi, le roi de pique, celui qu'on appelle David chez les
tireuses de cartes, une tête pointue, l'oeil louche, figure biseautée,
m'observait de coin: il m'interrogea tout à coup:
[image]
--Vous vous reconnaissez l'auteur d'un dessin représentant un melon,
auquel il manque une tranche fuyant devant un crayon, et intitulé: M. X,
deux points?
Vous entendez, lecteurs? X deux points, c'est-à-dire: X..., trois
lettres, si l'on veut.
Deux points, trois points, je n'y saisissais nulle malice, et je ne sais
pourquoi je répondis, pris d'un subit et providentiel souci de la
minutieuse exactitude:
--Non, monsieur: X, trois points.
--Bah! fit le magistrat.
Il reprit le journal, regarda.
--C'est vrai, dit-il; vous pouvez vous retirer.
L'instruction était abandonnée; Thémis, désarmée!
Comprenez-vous? Moi, j'ai longtemps cherché.--Accusation
d'obscénité?--A force de m'exercer à voir de l'oeil du jurisconsulte de
cette époque, à entrer, comme on dit, «dans la peau du bonhomme», j'ai
fini par supposer vaguement!
Mais cela est tout à fait impossible à dire.
[image]
[image
LE MUSÉE DU LUXEMBOURG
On parlait l'autre jour de supprimer le musée du Luxembourg, d'en
bouleverser les salles et d'en arracher les tableaux, pour je ne sais
quel aménagement sénatorial. Bon Dieu! Messieurs les sénateurs
exigent-ils tant d'espace? Pour podagres et impotents que je les
suppose, la plupart, il me reste néanmoins un vague espoir qu'on ne va
pas installer un lit à baldaquin et machiné pour les infirmités de
chacun d'eux.
Le Sénat, dont l'existence ne repose guère que sur un pilotis de bâtons
dans les roues de la République, voudra bien, pour cette fois,
j'imagine, serrer ses augustes coudes et laisser vivre le Conservatoire
de notre art moderne, le lieu d'étude et d'émulation de la jeune
génération, statuaire et peintre, le musée du Luxembourg, une des grâces
de la Rive Gauche.
Aisément je calcule de combien peu d'importance est mon impression
personnelle, pour la chose publique; mais je ne saurais, sans protester
au nom de mes souvenirs, laisser consommer le sacrifice.
Du plus loin que je regarde en arrière, je vois mon grand-père me tenant
par la main, tout petit enfant, bizarrement fagoté d'une pèlerine à
carreaux rouges, d'une casquette à gland, et me traînant à travers les
galeries, où son goût quelque peu suranné l'arrêtait en extase devant
les tartines beurrées et confiturées des sous-élèves de David, les
Lancrenon, les Mauzaisse, les Delorme; _Alphée et Aréthuse, le fleuve
Scamandre, Hector reprochant à Pâris sa lâcheté_, puis encore devant les
«navets» sculptés de MM. Bra et Brun.
Un peu plus tard, dès que j'avais un instant la libre disposition de mon
jeune individu, j'y courais tout seul, à ce Musée qui m'enchantait. Je
grimpais, timide, l'escalier de pierre; et souvent, le gardien-chef
m'interdisait l'entrée. Alors je restais, le coeur gros, sur le palier,
jusqu'à ce qu'un copiste, arrivant à son tour, me prît, souriant, par la
main, et m'introduisît, sous le couvert de son autorité.
Qu'on m'excuse de parler tendrement de mon enfance. Il me paraît que ce
bambin de huit ans, amoureux d'art, qu'une grande bête de gardien
épouvante et fait reculer sur le seuil d'un musée public, est un
tableau qui pourrait tenter la plume ou le crayon.
Plus tard encore, ainsi que tous les élèves des Beaux-Arts, j'ai fait là
quelques ébauches de copies, dans le silence religieux du jour calme
tombant en nappes égales des grandes baies du cintre; avec la joie des
croisées ouvertes au bout des salles sur les frondaisons ensoleillées du
jardin, le sable d'or des allées, le rire et les jeux des enfants aux
jambes nues, aux costumes bariolés.
Enfin, plus récemment, après que la guerre, proscrivant les tableaux,
transformant en ambulance la galerie, en eut longtemps suspendu, sur des
lits de mourants, les cadres vides, je l'ai ressuscité, ce musée du
Luxembourg.
Et, tout à l'heure, en feuilletant le carnet de cette
année-là--1871--n'ai-je pas retrouvé des rimes fanées?
* * * * *
O cher temps envolé!--Quand, la grille fermée,
Nous allions, tous les deux dans l'ombre parfumée,
Seuls maîtres des lilas; le doux silence... Rien
Que ma voix qui fredonne un menuet ancien
Et votre jeune rire égrené sous les arbres.
Nous allions, épelant, sur la blancheur des marbres,
Le nom de quelque reine au profil solennel,
Ou choisissant parfois un astre dans le ciel,
Et puis très curieux, ramenant de la nue
Nos regards, de trouver l'étoile devenue
Perle dans l'eau, parmi les duvets d'argent fin
Que les cygnes secouent sur l'onde du bassin.
* * * * *
T'en souviens-tu?--C'était du temps de la Commune.
On voit que j'étends à ma jeunesse la faveur réclamée pour mon enfance;
il faut passer quelque chose à un homme dont les cheveux commencent à
grisonner, et dont le coeur se tourne déjà vers le passé.
Oui, le plaisir de parcourir le soir, après la retraite, le jardin
paisible, débarrassé de la foule, c'était l'immunité de fonctions qui
ont failli me coûter cher. Un groupe d'artistes, fidèles à Paris malgré
le danger, soucieux de ses trésors artistiques, m'avait confié le soin
de reconstituer le musée du Luxembourg, et de le garder.
Au reste je n'y ai point fait que de méchants vers, et, tandis que je me
tiens par la main, j'aurai l'honneur de présenter au maître
idéologue-peintre Chenavard le citoyen qui donna l'accès des galeries à
sa _Divine Comédie_, aux trois portraits restauration de M. Ingres, aux
_Armures_ et aux _Poissons_ de Vollon, à tant d'autres toiles
méritantes, abandonnées jusqu'alors aux rats des greniers impériaux.
Quand j'arrivai sur le lieu de ma commission, le palais de Marie de
Médicis était désert, dévasté; les appartements démeublés offraient,
béantes aux regards, leurs solitudes grises de poussière. Quant au
Musée, plus un tableau, plus un buste, je l'ait dit. L'ambulance était
déménagée depuis longtemps; vide absolu. Les araignées filaient à
l'aise.
Au rez-de-chaussée, dans l'aile de bâtiment qui contient aujourd'hui la
sculpture, les gardiens familiers avaient imaginé, construit, consolidé
maintes bicoques en planches, très propices à leur agrément domestique:
un parfum de saucisses, de pommes de terre frites, circulait sous les
voûtes: des tuyaux noirs de cuisine s'enfonçaient dans les pilastres
corinthiens: c'était joli tout à fait! La nourriture substantielle
primant l'intellectuelle; le ventre à la place du cerveau; comble du
naturalisme!
Il est vrai qu'un des fauteurs, houspillé pour cette débauche de
_popotte_, me répondit: «Oh! je ne fais la mienne qu'à l'huile!»
On m'avait revêtu des «pouvoirs les plus complets» pour me substituer au
conservateur officiel, M. de Tournemine. Je devais le remplacer partout,
dans sa charge et dans ses appartements. Quand je lui rendis visite, et
m'expliquai, il pâlit dans son fauteuil. Moi, j'étais debout, et je lui
dis:
--Tranquillisez-vous, monsieur; je passe et ne suis pas gênant; ne
dérangez rien à vos affaires; il n'y a ici qu'un travailleur de plus qui
vient vous aider.
Et alors, nous travaillâmes. Le bataillon des gardiens lava, frotta,
épousseta; les cadres enchâssèrent de nouveau leurs toiles, et la bonne
odeur du vernis du Musée chassa les émanations pharmaceutiques de
l'ambulance.
Tous les jours, avec un camarade que m'avait adjoint la commission, un
statuaire dont les statues sont rares,--tes statues sont rares, mon
vieux Jean!--tous les jours nous allions explorer les hangars, les
greniers du Louvre et du palais de l'Industrie, rapportant de nos
investigations les marbres, les toiles qui pouvaient enrichir
visiblement la collection publique. C'est ainsi qu'un merveilleux
paysage de Courbet: _Sous Bois_, est entré au Luxembourg. Il est vrai
qu'on l'en a fait ressortir depuis, afin de l'envoyer à l'impératrice.
Pourquoi? je me le demande. Nous poussâmes la coquetterie jusqu'à
rapporter, un jour, un paysage de M. de Tournemine lui-même. En dehors
de ses attributions de conservateur, M. de Tournemine avait la
spécialité des éléphants peints sur ciels orange.
Une galerie de bois, construite sur le double pont qui relie les ailes
du palais faisant face à la rue de Tournon, fournit l'emplacement
nécessaire au regain de collection.
Enfin le musée de sculpture, supprimé depuis des années, fut réinstallé
sous les arceaux du rez-de-chaussée. Il y est encore.
Les journées de Mai arrivèrent avec la fin de nos travaux. Je me
rappelle mon dernier jour de présence.
Les gardiens, massés en un coin de la galerie principale, se croisaient
les bras. Je les priai de continuer leur besogne qui était d'accrocher
des tableaux.
--Eh! monsieur, s'écria l'un, on se bat à cinq cents pas d'ici!
--Eh bien! accrochons pour les vainqueurs.
M. de Tournemine, qui survenait, fut de mon avis: on se remit à
l'ouvrage. C'était le mardi ou le mercredi...
Vers quatre heures, le bruit de bataille du dehors approchant, vers
quatre heures,--ici je ne puis m'empêcher de sourire,--il me vint une
vague idée que, peut-être, j'avais tournure de héros: _Impavidum!_
Il faut que je l'avoue: un diable est en moi qui me pousse à cambrer la
taille dans les situations tendues. Nombre de timides, à ma façon, que
je connais, ont au corps un diable pareil, et mourant d'effroi de
paraître gauches, développent, aux instants délicats, les attitudes
monumentales et harmonieuses des marbres grecs. Ils en tirent le juste
bénéfice; toute la vie, on les appelle: _poseurs_.
Je fis donc trois pas vers le groupe des gardiens, et, tirant de ma
poche une pièce de cinq francs, des deux qui composaient mon
avoir,--voyez l'opulence!--je la leur offris en disant:
--Citoyens, nous ne nous reverrons plus sans doute; acceptez ceci pour
boire à la santé de la République.
C'était ridicule probablement. Il n'en parut pas ainsi. Et M. de
Tournemine, me serrant très cordialement la main, m'affirma «qu'il
garderait, quoiqu'il arrivât, le souvenir d'avoir vécu quelque temps en
compagnie d'un parfait gentilhomme.»--Je cite le texte.
Et je partis: je ne l'ai point revu. Un fantaisiste quelconque a,
depuis, voulu faire entendre qu'avant de mourir, M. de Tournemine se
serait plaint de tourments endurés pendant la Commune. Cela n'est pas
vrai; M. de Tournemine n'a pas menti.
* * * * *
Je reviens à mon voeu. On m'a demandé mes notes personnelles; je les
donne bénévolement, sans m'inquiéter fort de l'intérêt qu'elles peuvent
avoir; mais ce qui est, à coup sûr, intéressant, c'est la conservation
du musée du Luxembourg et son maintien à la place qu'il occupe, dans le
quartier des Écoles de l'Avenir.
On a proposé de le transporter sur l'autre rive; jamais! Il me paraît
aussi nécessaire au début, au développement des esprits, que les Écoles
de droit ou de médecine, étant lui-même un foyer d'étude et d'espérance,
une oasis pour le rêve aux jours de lutte ou de sombre hiver. Et si les
«jeunes» manquent à cette heure de générosité, de sève, d'élan: s'ils
s'attardent aux brasseries, s'épuisent en des plaisirs énervants, n'en
pourrait-on attribuer quelque peu la cause à cette dévastation
progressive du champ de leur éducation?
Pour ne parler que du Luxembourg, n'est-ce pas assez que la guerre en
ait fait à peu près chauve le jardin? N'est-ce pas trop que l'Empire, en
sa fièvre de spéculation, en ait détruit sa poésie, la Pépinière, ce
coin de paradis des rêveurs, aux méandres parfumés, aux parterres
encombrés du fouillis des roses, où le printemps, chaque année, ramenait
les fronts studieux à l'ombre des lilas nouveaux? Héritage embaumé et
charmant, sacré par l'étude et l'amour des aînés, qu'es-tu devenu?
La génération nouvelle n'est-elle pas assez dépossédée? Faut-il qu'on
lui enlève encore l'échantillon d'art, le coin de récréation qui lui
reste?
Holà! Jeunesse, on te dépouille. Défends ton Musée.
[image]
[image]
JULES VALLÈS
C'est bien là ma mine bourrue,
Qui, dans un salon ferait peur,
Mais qui, peut-être, dans la rue,
Plairait à la foule en fureur.
Je suis l'ami du pauvre hère
Qui, dans l'ombre, a faim, froid, sommeil,
Comment, artiste, as-tu pu faire
Mon portrait avec du soleil?
JULES VALLÈS, _au bas de sa photographie_.
En voilà un que j'aime de tout mon coeur, et que je vais désoler en
disant le bien que je pense de lui.
La vérité avant tout: Vallès a le caractère le plus jeune, le plus gai,
le plus émerveillé que je connaisse. Ajoutez à cela une santé
inébranlable. Il se battrait, peut-être encore, avec acharnement, pour
le sourire en coulisse d'une danseuse de corde; et, pour ma part, je
l'en félicite. Mais lui, n'aime pas qu'on le sache.
Avec sa chevelure hérissée et rebelle, sa barbe bourrue et
retroussée,--barbe et cheveux blancs aujourd'hui, luisants et noirs,
jadis, comme charbon de terre,--avec ses yeux hardis, ronds sous les
rudes sourcils, son nez coupé court, retroussé, aux narines de dogue ou
de Socrate, les trente-deux dents étincelantes rangées sous le pli
dédaigneux et amer de sa lèvre, avec tout son masque heurté, aux plans
durs, qui semble avoir été martelé par quelque tailleur de fer, en son
pays d'Auvergne; avec, surtout, sa voix de cuivre, amoureuse de tempête,
et le roulis farouche de son allure, il s'est fait, autrefois, une
renommée de casse-cou, d'exalté violent, dur à cuir.
C'est son premier succès, son succès de jeunesse; il y tient.
Et, soigneusement toujours, il a défendu, de la retouche et de
l'altération, cette extravagante contrefaçon de sa propre physionomie,
où, depuis vingt ans, le public le voit grinçant de la mâchoire, et
rageusement campé devant la société.
Moi-même, pour complaire à sa manie bien plus qu'à mon sentiment, ne
l'ai-je pas caricaturé en chien crotté, lugubre, traînant, à la queue,
une casserole bossuée et retentissante?
* * * * *
--J'ai un cou d'athlète, un cou d'Auvergnat, répétait-il souvent; les
gens qui ont, comme moi, un cou de taureau...
Je regardai, un jour, ce cou fameux, et, saisi de franchise:
--Vous avez un petit cou, lui dis-je.
Il y eut un silence de quelques secondes; puis Vallès répondit:
--Oui, j'ai un petit cou!
Mais j'avais vu flamber son regard: il était vexé.
Tout le faible de Vallès est là.
Pour ma part, j'aime en lui jusqu'à cet enfantillage persistant de son
héroïque désir, lequel ne peut s'accommoder, pour enveloppe, de la
taille modeste et de la musculature moins terrifiante que frêle qui lui
sont dévolues.
Quand je le rencontrai pour la première fois, il fendait l'espace, en
compagnie de Daniel Lévy, son associé d'une heure: secouant une canne
énorme, il arpentait le boulevard Montmartre; les pans d'une redingote,
allongée démesurément sur commande, flottaient derrière lui; un chapeau
vertigineux, élancé de sa tête, menaçait le ciel...
--Il est un peu haut, lui dis-je.
--Jamais trop haut, me cria-t-il, jamais! pour un chapeau d'ambitieux.
A cette époque, il avait déjà fait les _Réfractaires_, ce chef-d'oeuvre
de style, d'ironie et de sensibilité. Il venait de terminer, à
l'_Événement_, une série d'articles émus, intimes, de souvenirs, de
paysages, dont les merveilleuses qualités de nature, de parfum, de goût
et d'élévation s'étaient trouvées peu accessibles au public des
journaux, et avaient dû s'interrompre pour céder la place aux chroniques
boulevardières.
Ces miettes d'un, art sans précédent jusqu'alors ont été recueillies et
publiées sous ce titre: _la Rue_, en un volume devenu introuvable, et
dont je regrette fort qu'on n'ait point fait de nouvelles éditions.
Les favorisés qui en possèdent un exemplaire savent de quelle manière
exquise et pénétrante cet orageux Vallès entend et fait entendre la
chanson des bois, des champs, _Mai_, _la Lessive_, _la Rue de province_,
les grands peupliers droits à l'entrée de son village!...
J'avais dévoré le livre; je rencontrai l'auteur: son aspect, rébarbatif
à d'autres, réapparaissait absolument joyeux et séduisant.
Je me sentis invinciblement poussé vers lui, comme je l'avais été,
quelques jours auparavant, vers Alphonse Daudet, quand celui-ci m'était
apparu au café de Bobino, jeune, radieux, tout poudré de la farine
parfumée de son _Moulin_.
Impressions lointaines qui me sont restées fidèles. Ces deux artistes,
ces deux hommes, si différents, sont demeurés pour moi l'objet d'une
égale et tendre admiration.
* * * * *
Vallès vint loger, rue d'Assas, en la maison de briques dont j'ai parlé
déjà, où se sont écoulées les heures de ma vie les meilleures; c'est là
que j'ai pu apprécier ce poète, ce rêveur sensible et vaillant, avec sa
belle verve éternelle, son intarissable gaieté.
Pour la première fois, en ce moment, paraissait _la Rue_, son journal,
qu'il a refait et refera, toujours sous ce titre: _la Rue_, qui lui est
cher:--une feuille fantaisiste plus fournie d'audace et d'humour que de
numéraire. Aussi bien la _cuisine_ en était-elle curieuse à observer,
chez Cadart d'abord, dans les salles d'exposition; plus tard, rue
Drouot, dans le fond d'une arrière-boutique abandonnée.
C'était une vaste table en bois blanc, où traînaient, pêle-mêle,
manuscrits et cornets de _frites_, aliments confondus de l'esprit et du
corps, quelques chaises dépaillées, nombre de cannes, deux ou trois
placards violents, piqués d'épingles au mur; et, debout, scandant ses
éloquences du poing, Vallès déclamant, ricanant, dictant ses articles,
chauffant ses collaborateurs, distribuant la besogne, corrigeant les
épreuves.--Une activité furieuse et jamais lassée; des feux d'artifice
de saillies, de paradoxes, des fusées de blague, des pétards
d'indignation, des chandelles romaines d'enthousiasme; et toujours du
talent, une grande forme hardie, latine, bien moderne cependant,
lyrique... et, j'ajoute pour l'agacer, romantique.
On rencontrait là des compagnons dont les noms, accouplés, jurent à
cette heure:
[image]
Maroteau et Magnard, Francis Enne, Albert Brun, Puissant,
Pipe-en-bois, Bellanger et d'autres.
Dans les après-midi de repos, rares d'ailleurs, on partait en expédition
pour quelque campagne _extra muros_, à Belleville ou Charenton, le plus
souvent aux mornes plaines chauves de la Glacière, le long du cours
sinueux et savonneux de la Bièvre. Je vois encore mon ami, son geste
découpé sur le ciel; j'entends sa voix, la brise qui, au-dessus de nos
têtes, faisait fâcher les feuilles, le petit bruit doux et triste de la
rivière.
On allait ainsi jusqu'à l'humble auberge où sont la table verte au plein
air, le vin bleu.--_Avancez les lamentables!_--On invitait un pauvre.
Puis _la Rue_ offusqua l'Empire; elle fut étranglée. Et, vers le même
temps, Vallès alla percher plus bas dans Paris, rue de Tournon, un étage
au-dessous de cet aventureux et charmant illuminé, le capitaine
Lambert, qui, certainement, aurait franchi le pôle, comme il l'avait
promis, si la destinée, brusquement, ne l'eût couché, criblé de balles,
dans une capote de simple soldat, devant les murs tragiques de Buzenval.
Mes relations avec Vallès devinrent plus rares; je le rencontrai moins
souvent. Il était tout entier repris par ses préoccupations politiques,
lesquelles m'ont toujours navré.
Il me convient, toutefois, de rappeler ici le grotesque soupçon qu'on a
voulu faire peser sur sa vie, à ce moment. Le mot de police a été
prononcé: agent provocateur, a-t-on dit, je crois. Pour qui connaît, de
Vallès, la hautaine inflexibilité du caractère, c'était une accusation
absurde, à ce point que je n'en ai jamais voulu connaître la teneur
précise.
* * * * *
A présent, je le perds de vue presque complètement jusqu'au siège, où je
le retrouve commandant un bataillon de Ménilmontant, qu'il menait jouer
au bouchon, comme les autres, sur le glacis. J'allai voir ses galons et
son sabre.
Mais ce harnachement platonique l'ennuyait probablement; il rêvait
mieux; car, au 31 octobre, il est cassé, poursuivi. Bientôt je le vois
revenir, par les rues encombrées de neige, effacées dans l'ouate
brumeuse du ciel d'hiver, que refoule, sans cesse, le canon prussien.
Des soirs, en cachette, il vient partager sa bûche de bois et son pain
de paille en mon logis.
Que de fois encore, là, du coin de la cheminée maussade, il nous
emporte, oublieux, sur l'aile de sa parole ardente, imagée, au delà des
remparts, de l'ennemi, de la saison, de l'angoisse, en des lointains
verdoyants, fleuris de ses souvenirs!
Cependant, les jours terribles se suivent. On meurt de faim, on meurt de
froid; on ne se plaint pas. Mais la lutte est terminée: vaine espérance,
adieu! Voici l'armistice, la honte,--ô douleur!
Et voici la Commune!.....
* * * * *
Il ne m'appartient pas de préciser le rôle que Vallès a joué dans cette
folie effrayante. Je m'en suis peu soucié.
On m'a dit qu'après l'affaire de Châtillon, la mort de Duval, il avait
protégé de la foule, sauvé les gendarmes qu'on ramenait prisonniers. Je
sais qu'il a été condamné, surtout pour une phrase qu'il n'a ni
conseillée ni écrite; puis encore, une farce au ministère de
l'instruction publique, où il décréta, pour rire:
_Art._ 1er.--_L'orthographe est abolie._
Je n'en sais pas plus long. Je ne le vis qu'une fois en ces temps
funestes:
Il marchait dans les rangs, un rouleau de papier sous le bras, derrière
la manifestation, en cortège, des francs-maçons, chamarrés de symboles,
qui s'en allaient parlementer, du côté de Versailles.
--Et vous? lui dis-je en m'approchant, vous n'avez donc pas une écharpe
rouge?
--Ne m'en parlez pas; je n'ose la mettre, elle me donne l'air d'un
singe.--Elle est là.
--Sous votre bras? dans ce papier?
--Oui; comme un homard!
* * * * *
Vallès est, depuis neuf ans, sur la terre d'exil. Sa tête est blanche.
Toujours vigoureux et vert, son robuste talent inscrit, parfois, dans
nos journaux, sa marque léonine. Faut-il révéler le secret de
Polichinelle, dire que c'est lui-même qui signe _Jacques Vingtras_?
Il vit de plus en plus seul, regardant les autres, tour à tour,
reprendre le chemin de la Patrie. A Londres, le plus souvent; par
échappées, à Bruxelles, qui lui rappelle mieux Paris, il reçoit la
visite d'une amie qui, aux jours d'effroyable danger, l'a suivi partout,
l'exhortant, le conjurant de vivre, voulant le sauvegarder;--mais je
m'arrête, craignant d'effleurer la délicatesse d'une modestie héroïque,
de manquer, par la moindre indiscrétion, au profond respect que
j'éprouve devant cette noble figure du dévouement.
* * * * *
Quant aux capacités politiques de Vallès, je les ignore. Elle ne
sauraient prévaloir, à mes yeux, sur sa gloire littéraire. Je le
voudrais ici, tout simplement, faisant ce qu'il peut faire, étant ce
qu'il doit être, ce que Philarète Chasles, rouvrant son cours, après les
journées de Mai, n'a pas craint de proclamer en pleine chaire de
littérature: «Un des maîtres de la langue française!»
[image]
[image]
FEU LE BOEUF-GRAS
Que vont devenir les ambitieux, à cette heure où il n'y a plus de
boeuf-gras? Car Monselet l'a dit:
Et l'on n'a pas été grand'chose
Quand on n'a pas été boeuf-gras.
Il est vrai que par la cherté des vivres qui se payent, et la froidure
des temps qui courent, une des sept vaches maigres du Pharaon
symboliserait mieux la situation. C'est égal: on peut regretter le
boeuf-gras. Il était un prétexte à la joie, une tradition gauloise, un
divertissement de «haulte graisse», éclatant et sonore, chassant
l'ennui devant ses paillons et ses fanfares, un exutoire à la
glaudissante furie populaire; et, n'en déplaise aux Spartiates modernes,
je crois que la santé des peuples, comme celle des hommes, ne va guère
sans rire.
Au reste, ce que j'en dis n'est pas pour exprimer un souci personnel. Le
boeuf-gras légendaire m'a comblé pour ma part. J'en ai eu tout mon
compte; mieux encore: je l'ai été.
_Adsum!_ Ami des boeufs-gras, boeuf-gras moi-même. Je le fus en 1866 ou
67; consultez les archives du Carnaval. Je n'en conclurai point, selon
le mot du plus aimable des lettrés, que cette prérogative ait le moins
du monde «agrandi ma chose». On le verra tout à l'heure!
En dehors du lustre, au moins momentané, requis des prétendants,
l'honneur d'être boeuf-gras ne vous arrive pas tout décerné dans le
gilet. C'est comme la croix d'honneur, cela se demande; et François
Polo, fondateur de _la Lune_, l'avait demandé pour son journal qui, je
pense, était un peu moi-même. Ayant obtenu ce comble de faveur, il me
pria de choisir mon boeuf, et j'allai voir l'acquéreur.
L'acquéreur des boeufs-gras, cette année-là, c'était Fléchelle, Achille
Fléchelle, «le bouillant Achille», comme il dit lui-même, aujourd'hui
retiré des affaires, ex-boucher de l'empereur.
Les habitués du café des Bouffes l'ont connu. Dans ces derniers temps,
il aimait peu parler de politique; mais fidèle à son client déboulonné,
quand Daubray lui lançait des pointes, il se contentait de grogner,
moitié figue, moitié raisin, avec un rire entrelardé:
--L'empereur, c'est mon ami; eh! là-bas, petit, faut pas le débiner!...
sans ça... pfwittt! ah! chaleur!...
Et son bras court et gros, fendant l'espace, entaillait un gigot
imaginaire.
Au demeurant, jovial et bon enfant; trinquant à la ronde.
La surveille des jours gras, j'allai donc voir Fléchelle; et, en
arrivant à l'angle du carrefour Gaillon, où prospérait son commerce, je
vis un tableau rutilant de couleur, qui pourrait s'intituler: _Madame la
Bouchère_, et que je recommande aux réalistes:
Une très jolie femme, adorablement vêtue de soie et de velours aux tons
chatoyants et clairs, franchissait le seuil de la boutique encadré de
viandes. Autour de son chapeau léger où flottait une plume, et de sa
mante aux reflets mordorés, se découpaient les gigantesques moitiés de
boeufs entremêlant à la pourpre de leur chair de larges bandes de gras
jaune. Ce qu'il aurait fallu, pour peindre cela, de tubes de blanc
d'argent, de laque, de garance et de cadmium, est réjouissant à
calculer.
C'était Mme Fléchelle qui partait chez le maréchal Vaillant, pour y
arrêter, sous son approbation, l'itinéraire du cortège des boeufs-gras.
Je m'effaçai devant elle, puis, à mon tour, franchis la porte de
beefsteacks, et pénétrai dans le charnier où je trouvai le patron
officiant lui-même, en grand tablier blanc, le «fusil» au poing.
Comme tous les fournisseurs des Tuileries, en ce temps, Fléchelle, tête
à _rouflaquettes_, à barbiche, à moustaches, faisait ses efforts pour
copier le masque impérial; je dois à là vérité de dire qu'il était
mieux: l'oeil plus vif, le teint plus clair.
Il me reçut avec de vigoureuses démonstrations de belle humeur, et me
donna l'adresse de ses boeufs, pour y aller faire mon choix:--au Jardin
d'acclimatation.
Ce fut l'affaire d'un fiacre.
Au retour, comme je lui dénonçais ma préférence pour un vaste animal aux
puissantes cornes, dont le blanc pelage me paraissait en harmonie avec
le titre du journal: _la Lune_, le maître boucher fut pris, dans son
antre, d'une allégresse infinie; il bondissait, exalté, parmi les
entrecôtes, ne cessant de s'écrier:
--Ah! il a le nez creux, le jeune homme!... il a mis dans le joint,
dites donc?... c'est le plus beau _boeûce_!... il a mis dans le joint...
du premier coup, là: pfwitt!... un _boeûce_ de dix-huit cents... ah!
chaleur!...
En effet, c'était le plus beau boeuf des cinq; il venait premier dans le
défilé, et ce fut lui qui s'appela: _la Lune_.
Or, le dimanche-gras, dans l'après-midi, comme le populaire, en masse
compacte et en grand émoi, s'était aggloméré devant le portail du Sénat,
grouillant et attendant le cortège, il y avait, à trois pas de la
bousculade, sur le trottoir, un groupe composé de deux personnes
seulement, mais très animé.
Ces deux personnes étaient votre serviteur, d'une part, et, de l'autre,
«_Mouchu_» Monet. Mouchu Monet était mon propriétaire.
Entre parenthèses, au cas où la postérité, dans la suite des temps, se
déciderait à décorer de plaques commémoratives mes différents séjours,
elle retrouverait facilement ceux-ci: mâsure peinte jusqu'à mi-bâtisse,
en rouge foncé, _Hôtel du Luxembourg_, à deux culbutes du Sénat. Je n'ai
jamais connu rien de plus gai. La porte était implacablement fermée à
onze heures du soir; mais j'avais, aux fenêtres, des camarades qui me
descendaient la clef par une ficelle.--Chut!
Mouchu Monet, donc, en cette après-midi du dimanche gras, refusait de me
laisser rentrer chez moi, faute de sept francs--_chette_--que je lui
devais et n'avais en poche...
J'entends d'ici les personnes amoureuses de solennel blâmer la manière
abandonnée dont je confesse, à propos de boeuf gras, ma «vache enragée».
Que voulez-vous? Polo n'était pas encore prodigue à mon endroit;
moi-même j'étais un peu désordonné, insouciant, mal économe: enfin
j'étais très jeune. Au fait, cela m'est plus doux à dire que le
contraire; et, en ce moment même où je censure le grand garçon échevelé
que j'étais alors, je me fais un peu l'effet du bon parrain qui daube,
en public, son filleul, mais qui, au fond de soi, ne peut s'empêcher de
sourire, et songe, en le regardant: si j'avais encore son estomac et son
appétit, du diable si je ne serais pas tout pareil!
Admettons l'enfantillage: on n'en est pas moins dur à la peine, moins
droit dans le danger.
J'avais dépensé, pour amollir l'inexorable Monet, plus d'arguments qu'il
n'en faudrait au savant docteur Bergeron pour faire guillotiner trois
douzaines de pharmaciens; j'avais été tour à tour enjoué, superbe et
suppliant: c'était une erreur, un oubli inconcevable de ma part de
n'avoir pas demandé d'argent, la veille, à la caisse. Aujourd'hui,
dimanche, impossible: bureau fermé. D'ailleurs, quoi? la belle affaire!
douze heures de retard... N'y avait-il pas là-haut de quoi couvrir
douze fois la somme? et patati, et patata.--Rien!
Tout à coup, une gigantesque rumeur s'éleva, une irrésistible poussée
fit onduler, refluer la foule, envahit le trottoir; les sergents de
ville se précipitèrent; les becs de gaz, en un clin d'oeil, se
transformèrent en grappes de mômes; les toits, les fenêtres pullulèrent
de silhouettes penchées, avides de voir: on entendait les fanfares, la
mascarade arrivait, hérauts en tête, éblouissante, somptueuse, avinée et
braillante, frappant sur la peau d'âne et soufflant dans les cuivres.
L'«ami de l'empereur» était dans le tas, Fléchelle lui-même, épanoui
dans sa voiture, en costume de cérémonie, tout reluisant de drap neuf,
apoplectique et rayonnant, se disant sans doute en son coeur:--Dans toute
la boucherie parisienne, non!..... je mets au défi! il n'y en a pas de
comme moi... Des bouchers comme Achille? ah! chaleur! pfwitt!»
Et la bête bonne à manger, mugissante, immense et blanche, à son tour
parut, enguirlandée de roses, dorée aux cornes, la bave au mufle, ses
gros yeux troubles errant, effarés, sur la démence de ses bourreaux;
morne, maintenue par les quatre sacrificateurs sur la claie roulante,
avec, en haut, l'oriflamme qui déroulait sa banderolle dans le vent,
allumait, au soleil, sa légende, en six grandes lettres d'or: LA LUNE.
Et moi, frappé soudain d'une lueur, comme si un pétard m'avait éclaté
sous le crâne, je saisis «mouchu» Monet par un bouton de sa guenille, et
je lui criai:
--Quand on pense que vous osez m'enbêter pour sept francs, le jour même
où je suis boeuf-gras!--Regardez!
Et j'attendis ses excuses, fier et calme, figé dans un mouvement de
pitié souveraine; à part moi, je pensais: Mélingue voudrait bien être à
ma place.
«Mouchu» Monet contempla mon boeuf d'un oeil froid, fit osciller d'une
épaule à l'autre, quelque temps, sa lourde tête, exténuée du calcul des
menues additions, puis, sombre comme le Destin, répondit:
--Cha ne me regarde pas.
* * * * *
Voilà ce que je connais de la gloire.
[image]
[image]
ACTES EN VERS
Au quartier Latin, le dimanche, Talien joue «les Jeunes».
C'est-à-dire que le directeur du petit théâtre de Cluny tente, à ses
risques et périls, une aventure devant laquelle se dérobent volontiers
les gaillards qui ont ce danger pour mission, et que l'État subventionne
_ad hoc_.
Il appelle à lui les aspirants à la gloire, ce qui est généreux,
ausculte attentivement leurs essais, ce qui est courageux; et quand un
manuscrit, dans le tas, lui paraît suffisamment conforme au bon sens,
le met en scène et le joue, ce qui est héroïque.
Il y ainsi des hommes de bonne volonté qui font le devoir des autres.
Cela mérite un encouragement, une récompense; Talien, peut-être, l'aura,
si le ministère jette les regards de son côté. D'ailleurs, ce n'est pas
la question que je veux soulever en ce moment.
Je ne veux que déplorer la nuée d'élucubrations _en un acte_, _en vers_,
qui, dès la première avance de Talien, a crevé tout à coup, inondant les
cartons de Cluny.
Je sais qu'une hésitation est permise devant la grande Thèse humaine et
pantelante, qu'on ne peut, sans quelque frisson, songer, pour la
première fois, à charpenter les solives d'un drame de haute
architecture; mais aussi, l'acte en vers, dont le principe est de faire
miroiter une idée grosse comme une tête d'aiguille, l'acte en vers où
il est indifférent d'avoir grand'chose à dire, suffisamment entraîné
qu'on est vers la quantité par l'enfilade des rimes, le petit acte en
vers, creux et pailleté comme un mirliton, me paraît une arme un peu
trop puérile à qui rêve de forcer le succès. Trop sûrement, ce hochet au
poing, on risque de s'y reprendre à deux fois, comme dit le grand
Corneille, «pour se faire connaître», et sans être un Cid ni le faire,
un «jeune», de vrai tempérament, doit frapper plus fort son premier
coup.
Est-ce timidité, cependant, ou paresse? Obstinément, les «jeunes»
poussent, l'un après l'autre, au début, ce vagissement rhythmique
succédané des pleurs du berceau, qui n'intéresse que les mamans et les
petites soeurs.
C'est la faute du _Passant_.
Oui, le _Passant_, bijou exquis, diamant taillé dans le rêve, serti dans
la grâce, dont les feux allumèrent les premiers la gloire d'un ravissant
poète, le _Passant_ a donné des bluettes à toute la jeunesse éprise de
littérature; il a fait du mal, il en fait encore aux jeunes écrivains,
comme on prétend que l'oeuvre de Balzac fait du mal aux jeunes calicots.
Songez-donc! avec un seul acte, entrer au coeur de la foule,
enthousiasmer, régner le soir, être illustre! Il y a de quoi tenter
l'imitation, affoler tous les économes d'efforts, les pressés de jouir,
tous les susurreurs de rien que le farouche rédacteur de _la Rue_,
autrefois, a nommé: _les Crotte-Menu_...
La première du _Passant_! je me la rappelle comme si c'était hier: