Le _Pamir_, chargé à trois mille cinq cents environ, s’écrasait dans les

creux comme un cul de plomb, et ne devait pas donner plus de sept nœuds

à tout casser et en démolissant tout sur le pont. Le Boche filait là

dedans comme un anchois. Il avait dû fermer ses panneaux, et tu penses

s’il se moquait d’encaisser la houle par-dessus, lui qui est fait pour

naviguer avec de l’eau tout autour. Il devait bien gagner trois ou

quatre nœuds sur nous, car après trois quarts d’heure de chasse il

n’était plus qu’à mille mètres. Alors, nous l’avons vu ralentir un peu

et ouvrir les panneaux et il y a des canonniers qui sont venus tirer de

dessus le pont. Les deux premiers coups ont tombé vingt mètres court et

cinquante long. Fourgues s’est dit que le troisième nous rentrerait

dedans et il a mis la barre à gauche toute en grande vitesse pour dévier

le tir. Juste à ce moment arrive une lame qui fait cuiller, nous secoue

à croire qu’on faisait la pirouette; tout ce qu’il y avait sur le pont

se met à trimballer et bloque la drosse bâbord. Plus moyen de gouverner.

Le _Pamir_ continue à faire son tour sur la gauche; seulement, il ne

tournait pas vite à cause de la grosse mer, et le sous-marin a cru sans

doute que c’était pour le charger qu’on mettait le cap sur lui. Alors

les canonniers boches se sont vite cavalés dans les panneaux qu’ils ont

fermés, et le sous-marin a plongé dare-dare. Après ça, bernique pour

rien voir. Pendant que notre équipage déhalait sur les caisses du pont

pour dégager la drosse, le _Pamir_ continuait à tourner en rond comme

une bourrique de chevaux de bois et à rouler et à tanguer sans

s’arrêter. Le sous-marin a dû s’approcher, car on a vu deux sillages de

torpilles, l’un devant à trente mètres, l’autre qui a passé derrière. La

deuxième était bien pointée et arrivait droit sur nous qui ne pouvions

remuer pied ni patte, rien que faire le signe de croix et penser à sa

famille, mais cette torpille ne devait pas être réglée très profond, vu

que le _Pamir_ n’est pas cuirassé et qu’un trou à la flottaison suffit

pour le faire basculer; alors une lame creuse a attrapé la torpille et

l’a fait sauter en l’air comme une carpe, à cent mètres de nous, et l’a

renvoyée dans l’eau à angle droit de son parcours, ce qui fait qu’elle a

passé derrière et qu’on a dit ouf!

Le Boche a dû être dégoûté de perdre en une heure deux torpilles et pas

loin de cinquante obus sur un bateau qui faisait bouchon; il a remonté

en surface à environ deux ou trois mille mètres sans plus rien nous

envoyer, et a pédalé sur une autre barque qui venait de l’Ouest, le

_Worthminster_, un grand patouillard anglais chargé de munitions, qui

avait fait escale à Marseille et en était sorti à la même heure que

nous, mais qui avait un peu perdu de vitesse sur le _Pamir_ et que nous

avions perdu de vue la veille au soir. Je crois que le _Worthminster_ y

a passé, car il n’est pas arrivé à destination à Salonique. Nous avons

demandé les nouvelles à Salonique, mais c’est motus partout, et l’on

saura la semaine des quatre jeudis si les copains du _Worthminster_

donnent à boulotter aux crabes.

Tu penses si Fourgues a fait de l’orchestre parce que le _Pamir_ ne

pouvait pas envoyer de radiogramme au _Worthminster_, qui avait la T. S.

F. qu’on avait vue à Marseille. Voir un sous-marin courir sur un frère

et ne pas pouvoir dire: «Retourne à l’Ouest! voilà des obus et des

torpilles qui arrivent!» Avoue qu’il y a de quoi en râler. Si encore

notre drosse avait été disponible, Fourgues aurait couru après le Boche

au risque d’encaisser des pruneaux, mais le _Worthminster_ aurait vu

l’affaire et se serait débiné. Seulement, il a fallu deux heures pour

dégager la drosse et la réparer et finir de tourner en rond. Alors

Fourgues a continué sa route en hissant les signaux qu’il avait vu un

sous-marin boche vers Matapan, et tous les bateaux qu’on a rencontrés

ont gagné au Sud. Quant à ceux qui venaient après nous, ils se sont fait

déquiller sans qu’on ait pu rien leur dire!

A Salonique, les autorités maritimes ont posé à Fourgues cent mille

questions sur cette aventure. Comme le _Pamir_ n’avait reçu aucun coup

dans le ventre ni dans les œuvres mortes, on a voulu faire dire à

Fourgues qu’il avait rêvé, et qu’il n’avait pas vu plus de sous-marin

que dans le creux du coude. Fourgues était tellement en rogne qu’il ne

s’est même pas mis en colère:

--Ça va bien,--qu’il a répondu.--Puisqu’il faut faire la preuve qu’on a

vu un sous-marin en se faisant envoyer par le fond, la prochaine fois je

stopperai et j’attendrai; peut-être qu’on me croira. En tout cas vous

pouvez avoir des confirmations par le _Worthminster_ qui...

Les autres ont tiqué au nom du _Worthminster_, ce qui nous fait croire

qu’il a trébuché, mais on n’a pas voulu nous donner de tuyaux. On a

seulement questionné Fourgues:

--Pourquoi n’avez-vous pas prévenu le _Worthminster_?

--Pas de T. S. F.

--Pourquoi n’avez-vous pas couru après le sous-marin?

--Drosse engagée et avariée.

--Pourquoi n’avez-vous pas attaqué le sous-marin?

--Pas de canons et une mer démontée.

--Pourquoi n’avez-vous pas hissé des signaux au _Worthminster_?

--Il était à l’horizon, il pleuvait. On n’aurait pas vu un pavillon à

cinq cents mètres.

Et patati et patata. Fourgues est parti tout court en laissant son

papier écrit, en disant que puisque c’était les gens qui trinquent qui

se font attraper, et les reste-à-terre qui leur cherchent des poux dans

la tête, il s’en lavait les mains et laisserait errer les sous-marins la

prochaine fois pour que le compte soit réglé et qu’on n’en parle plus.

Mais ça, mon vieux, c’est de la mauvaise humeur du moment, et il n’a pas

plus envie que moi que le _Pamir_ aille baliser le fond de l’eau.

Pendant qu’on débarquait notre matériel pour l’armée d’Orient, il y

avait pas mal de cargos sur rade, et un jour Fourgues a invité à

déjeuner tous les commandants des cargos. Comme il est très populaire,

on s’est trouvé une tablée de quinze ou vingt, tous des types à poil et

à cran, qui, depuis le début de la guerre, bourlinguent au Nord et au

Sud avec des millions de marchandise dans le ventre ou bien des troupes

en veux-tu en voilà. Tu sais, ça fait plaisir d’écouter des

conversations pareilles, des gens qui turbinent pour de bon et qui n’ont

pas la trouille, et puis, entre marins on ne la fait pas à la pose;

d’ailleurs, Fourgues qui présidait n’avale pas les bourdes comme un

mousse. Alors, chacun racontait sa petite histoire, comme ça lui était

arrivé et sans bourrer le crâne de personne. Ils avaient tous été plus

ou moins attaqués, torpillés, canonnés, mais ils en étaient sortis

puisque tous étaient là. Ils disaient cependant que c’était là jeu de

quilles qui commençait sérieusement, que tôt ou tard chacun ne s’en

tirerait pas sans avaro. Il y en a qui avaient la T. S. F. et des

canons; seulement, leurs canons ne portaient pas si loin que ceux des

sous-marins qui les avaient attaqués, et quand ils appelaient par

T. S. F. pendant des heures pour prévenir d’un danger, personne ne leur

répondait. Il y en avait qui avaient la T. S. F. et pas de canons, et

comme ils n’avaient qu’un seul opérateur, et qu’un homme n’est jamais

qu’un et ne peut pas rester avec les écouteurs aux oreilles sans dormir

pendant vingt-quatre heures sur vingt-quatre sous peine de devenir fou,

leur bateau n’était pas informé des dangers et l’avait parfois échappé

belle. Il y en a qui avaient des canons et pas de T. S. F., mais on leur

avait donné des canons de rebut qui s’enrayaient au troisième coup et

c’est comme s’ils n’en avaient pas. Il y en a qui n’avaient ni canons ni

T. S. F.: voir _Pamir_; c’était le plus grand nombre et ceux-là

n’avaient qu’à faire leur testament comme réponse aux sous-marins. Tout

ça n’était pas très folichon à constater, et sans Fourgues, qui était à

la bonne ce jour-là, ça aurait tourné à la cérémonie funéraire; d’autant

plus qu’on parlait aussi des embarcations de sauvetage, qui sont

insuffisantes partout; des machines à bout de souffle depuis qu’on les

fait tourner, marche ou crève; des bateaux qui tiennent debout parce

qu’ils ont bon caractère, mais qui se décollent dans tous les coins;

bref, toutes les misères que tu as connues dans le temps, mon vieux,

mais qui n’étaient que rigolade à côté de l’emberlificotage présent.

Au café, Fourgues a résumé les laïus en disant que, puisque personne ne

s’occupait des cargos ou transports tant que les marins se taisent,

c’était peut-être temps que les officiers et capitaines marchands disent

un peu ce qu’il faudrait faire et se mettent d’accord pour parler et

exposer des lignes de conduite. Ils se sont tous mis d’accord et ont

fait un topo qu’ils se sont engagés à faire signer aux collègues partout

où ils iront, et à envoyer le plus tôt possible une délégation à Paris.

Tu penses bien, mon vieux, qu’ils n’ont aucun espoir que ça aboutira. On

leur répondra qu’ils aillent se faire couler et qu’on ne leur demande

pas leur avis, et à quoi ça ressemble que les gens qui font le turbin

donnent leur avis dessus. Comme le pays ignore la marine et qu’on lui

chante que tout va bien sur mer, les capitaines marchands n’auront que

la satisfaction de penser qu’ils avaient vu clair, et compteront en

arrivant au port les petits camarades qui ont bu le bouillon. Amen et

gloire aux torpillés!

Si j’avais le temps et si je savais y faire, je te raconterais des tas

de choses intéressantes sur Salonique pendant qu’on y était: Venizelos,

avance du côté de Monastir, le gouvernement national, etc...: tu peux

dire qu’il y a du mouvement et des papotages. Mais il me faudrait des

journaux de bord entiers, et puis, en dehors du métier, j’ai peur de

dire des bêtises. Je te prie de croire qu’ils ont été contents de

recevoir notre camelote de Marseille, à l’armée d’Orient: matériel de

voie ferrée, tracteurs, pneumatiques, affûts et essence. Quand les

bateaux sont en retard, ça retarde les opérations d’autant. Quand ils

sont coulés, il faut attendre le remplaçant pour aller de l’avant:

alors, en France, il faut reconstituer le stock, l’envoyer à Marseille,

trouver un autre bateau et le remplir, bref un petit mois de retard;

sans compter qu’il manque toujours quelque chose dans le deuxième envoi,

un rien du tout qui arrête une voiture, un canon ou une voie ferrée. Ils

ne se doutent pas de ça sur le front de France, où ils n’ont qu’à donner

un coup de téléphone sur l’arrière pour faire rappliquer la marchandise.

Ici, quand on n’a pas, on n’a pas, et ça fait le compte. Mais les

journaux de France du pays hurlent qu’on a un poil dans la main. Je ne

suis que commandant en second du _Pamir_, mais j’aime mieux ma place que

celle de Sarrail.

De Salonique on est allé au Pirée, Salamine et partout par là pour

passer des rechanges et approvisionnements aux bateaux de l’armée

navale: hélices, tubes de chaudières, câbles électriques, torpilles,

tôlerie, petit outillage, une vraie quincaillerie. On allait d’un

mouillage à l’autre, crachant quelques tonnes par-ci par-là, et l’on

apprenait les bribes des histoires du 1er décembre à Athènes, qui

étaient toutes chaudes. Ne t’attends pas non plus à ce que je te dégoise

tout ça. La poste n’est pas sûre, et ce n’est pas les choses arrivées

réellement qui comptent, c’est celles qu’on dit officiellement. Fourgues

dit que c’est très philosophique: il n’y a que les gens officiels qui

ont intérêt à raconter des blagues pour se couvrir, et il n’y a qu’eux

qu’on croit. Il ajoute que cette guerre, de quelque côté qu’on se

tourne, c’est le triomphe du mensonge. Il a le mot, Fourgues! Pendant

que le _Pamir_ faisait sa petite odyssée dans les ports grecs, comme dit

Villiers, nous nous demandions encore tous trois à quoi servent les

grosses barques de guerre avec leurs mille hommes d’équipage et leurs

canons énormes. Si c’est pour notre prestige en Orient, une journée

comme celle du 1er décembre démolit la présence de mille cuirassés. Si

c’est pour faire une bataille navale, c’est contre qui? Les Autrichiens?

alors pas besoin de garder plus que le double des bateaux autrichiens,

et il vaut mieux désarmer les bateaux français qui boulottent du charbon

et ahurissent à ne rien faire des dizaines de milliers de matelots,

qu’on verrait mieux sur des chalutiers et des petits bâtiments de

surveillance: avec une seule grosse barque inutilisée on en armerait dix

ou quinze qui serviraient à quelque chose. Si c’est pour offrir aux

sous-marins boches des cibles qui en vaillent la peine, quand les

grosses barques vont se faire caréner en France ou à Bizerte--pourquoi

pas au Kamtchatka--alors qu’il y a l’Italie à portée de la main, alors

on comprend. Mais tout ça ne me regarde pas et j’ai bien assez du

_Pamir_ et de la navigation.

A Argostoli, où on nous a envoyés pour vider nos cales pour des

cuirassés qui se trouvaient là, nous avons continué à faire les mêmes

réflexions. Équipages et jeunes officiers s’ennuient à crever et ils se

rongent les poings à essayer d’avoir du service actif, le seul possible

maintenant pour les marins de guerre, la chasse aux sous-marins sur des

petits bateaux. Ah bien! tu penses que ça ne ferait pas l’affaire de

tout le monde; alors pour avoir l’air de les occuper, on leur fait faire

des tas d’exercices du temps de paix. Dame! que veux-tu? la guerre ne

viendra pas pour eux, sauf d’être torpillés peut-être, et il faut bien

qu’ils aient l’air de servir à quelque chose. En voilà encore une force

française qu’on aura laissée en carafe, et de la première qualité. Rien

que des gars costauds qui demandent à quitter leur bateau pour aller au

danger. C’est pas comme les types qui demandent à quitter les tranchées

pour gagner de la galette loin des coups, les marins voudraient faire de

la vraie mer en gagnant peau de balle autant qu’avant. Mais qu’ils en

aient envie ou non, c’est kif-kif! Le fil est coupé avec la France, où

tout le monde ignore la marine et s’en soucie comme du Siam.

Tu parles si l’on nous est tombé sur le paletot à Argostoli pour avoir

les derniers cris d’Athènes et de l’armée navale, d’où nous arrivions

tout droit. Ils ne savent rien ici, ou presque. Alors au début, Fourgues

et Villiers et moi avons commencé à dévider notre boniment de première

main, croyant qu’on nous questionnait pour savoir. Des prunes, mon

vieux! Tous les chefs ont ouvert des quinquets grands comme ça; après,

ils nous ont priés de nous faire... La France peut se faire tuer cent

hommes et six officiers comme des rats pris au piège, mais c’est défendu

de dire comment. Alors Fourgues et nous, avons mis notre langue dans le

coin avec la chique dessus, et on a répondu aux jeunes, qui connaissent

des bribes, que nous n’avions pas qualité pour dire ce qu’on savait. Et

voilà! Tu nous vois, mon vieux, dans le rôle de censeurs! Ça nous va

comme des gants à une tortue. D’ailleurs, comme les aventures forment la

jeunesse, je comprends très bien la censure, après cette histoire-là,

tandis qu’avant je n’y pigeais goutte et me demandais pourquoi un pays

comme la France n’était pas digne de la vérité. La censure, mon vieux,

c’est pour empêcher les gens d’avoir une maladie de cœur. Pas les gens

du front ou de la mer qui ne seraient pas plus malades de la vérité que

d’un obus ou d’une torpille, mais tous les potentats qui se font sur la

guerre de l’avancement ou une réputation, et qui n’aiment pas qu’on leur

mette le nez dans leur histoire. Dire qu’un pays comme le nôtre, où tout

le monde se fait casser la margoulette en riant, est traité de la sorte

pour couvrir une bande d’imprévoyants! C’est à rire jusqu’au jugement

dernier.

Tout de même, c’est plus ou moins drôle de voir les indigènes du pays

nous regarder avec l’air de se payer notre fiole depuis le 1er décembre.

Qu’est-ce qu’on attend pour leur faire suer dix fois le sang des marins

français? Il n’y a pas d’influence extérieure qui tienne! On s’en bat

l’œil que celui-ci ou celui-là ne veuille pas faire bobo à leur

Constantin chéri, mais le sang français c’est une affaire française, et

nous pouvons bien répondre aux autres: «A bas les pattes! Laissez-moi

régler ce compte!» D’ailleurs, avec des bonshommes qui n’ont

d’admiration que pour la trique, à preuve qu’ils sont bouche bée sur

leur derrière devant les bandits boches, il n’y a pas à chercher midi à

quatorze heures. Seulement, nous nous gargarisons avec les souvenirs de

l’antiquité, et comme tous ces Helléno-Boches connaissent notre

gourderie, ils jouent de ce violon-là en roulant des yeux blancs. Mince

alors! faut-il que ça nous tienne au sang d’être poires pour couper dans

cette chanson! Fourgues m’a expliqué ça en trois paroles, comme il sait

faire.

--Voilà l’histoire, petit. Il y a des aventuriers, des escrocs qui

veulent épouser une bonne madame avec le sac. Alors, ils lui récitent

des vers, font la bouche en cœur et prennent des poses romantiques. La

bonne dame se laisse chatouiller et passe devant le maire, ses patards

en serre-file. Alors qu’est-ce qu’elle prend? Le joli cœur lui boulotte

sa galette, lui tape dessus et se paye sa tête pour faire un total. Eh

bien! le gouvernement grec et l’Entente, c’est le même tonneau. On nous

joue l’orchestre des grands aïeux, Thémistocle et Canaris, et quand nous

arrivons la main tendue, bon pour cent marins massacrés! Si encore on

leur retournait la botte, ça irait peut-être. Mais nous leur répondons:

«On peut causer». Alors tout le monde s’assied sur les cadavres en rond,

et c’est le sang français qui fait tapis vert! Au lieu de ça, qu’on leur

dise: «Constantin ou du pain!...» Qu’on leur ferme les ports puisqu’on a

des bateaux qui ne fichent rien, et dans huit jours nous serions

débarrassés des gars qui nous tirent dans le dos, nous coupent les

ponts, et reçoivent tous les matins leurs instructions de Potsdam. Mais

que veux-tu, petit, le Français est bon pour se faire tuer et demander

pardon ensuite. Du moins, c’est la doctrine.

Moi, mon vieux, je ne sais pas ce que c’est que Canaris et Thémistocle,

de vieux farceurs, sans doute, mais le reste est clair comme le jour.

Qu’est-ce qu’on peut bien raconter là-dessus en France? Ici déjà, à deux

jours du Pirée, il y a pas moyen que nous, du _Pamir_, qui y étions,

nous nous fassions entendre, juge un peu de ce que ça doit être là-bas?

Et puis, la barbe! Le _Pamir_ attend des ordres. C’est l’habitude.

Fourgues a peur qu’on ne nous fasse prendre du charbon, vu que ça

devient une denrée plus chère que le gigot. Moi je m’en fiche, je m’en

refiche et contrefiche. Si tu n’es pas comme moi, c’est que les galons

t’ont bien changé.

La patte.

Norvège, 13 février 1917.

Mon vieux parrain,

Ça t’épate que je te donne ce nom-là. Ce n’est pourtant pas malin. Il y

aura pour la classe 1937 un petit conscrit ou une petite maman qui me

ressemblera, je l’espère, et tu es le parrain d’office. Pas de

réclamation, hein? J’ai appris ça l’autre jour en arrivant à Bergen; la

lettre me courait après depuis deux mois, mais on a tellement roulaillé,

depuis deux mois, et puis la censure a retenu les lettres en Grèce, en

sorte que c’est un futur papa tout neuf qui t’envoie son faire-part; si

tu ne me félicites pas, tu n’es pas un frère. Ça suffit pour les

histoires de famille; il n’en arrive d’ailleurs pas si souvent dans la

vie des hommes. Ne va pas croire que je fais le malin parce qu’il va

sortir une petite carte postale dont j’aurai fait le cliché. Non, mon

vieux! Je ne t’écrase pas. Fais-en autant quand tu pourras et si tu

peux, et nous serons quittes. Et puis, si c’est toi qui as la veine de

voir le premier mon ou ma moustique, embrasse la maman et le bébé de ma

part. Tu vois que c’est de bon cœur.

Il y a si longtemps que je ne t’ai pas écrit que je ne me rappelle pas

d’où est partie ma dernière. Je crois que tu te faisais caréner à

Bizerte et que moi j’attendais à Argostoli. Si je me répète, passe les

redites et prends où je t’aurai laissé.

Voilà ce qu’on a fait: Argostoli, Messine, Ajaccio (mais ça, c’est du

rabiot comme tu verras), Lisbonne, Bilbao, Brest, Liverpool, Bergen et

les ports norvégiens où le _Pamir_ ramasse du bois. Et tu sais, on n’a

pas moisi en mer ni dans les ports, comme tu t’en rendras compte. Cette

fois on a fait du travail utile et sauf cette déclaration de blocus

allemand, qui nous prend en Norvège, tout irait pour le mieux. Mais je

fais comme Villiers quand il discute: je série les questions.

Il y avait à Argostoli trois autres patouilleurs qui partaient en même

temps que le _Pamir_ ou à peu près, et l’on nous a fait faire route

ensemble pour rejoindre un gros croiseur à l’ouest de Cérigo, afin de

faire convoi avec d’autres bateaux que le croiseur avait ramassés à

Salonique, à Salamine, ou ailleurs. Il y avait un contre-torpilleur, le

_Revolver_, pour nous convoyer tous tant que nous étions. Comme tu

penses, le convoi était formé de hourques qui donnaient les unes huit

nœuds et les autres quatorze et comme on s’est tous rencontré au soir,

le lendemain matin il y en avait qui étaient perdus devant l’horizon et

les autres derrière. Enfin, on s’est rabiboché comme on a pu et on a

suivi la route secrète. Vers le matin du deuxième jour, le croiseur a

hissé des tas de signaux pour nous dire de piquer au Sud, parce que

pendant la nuit un sous-marin avait travaillé sur la route secrète et

nous nous sommes tous cavalés au Sud, les plus rapides en tête, les

rouleaux mécaniques derrière et le _Pamir_ dans la bonne moyenne. Ça

valait le coup de voir cette course d’obstacles. Le croiseur avait ordre

de toucher à Messine ou ailleurs de ce côté-là, il ne nous l’a pas dit,

mais il nous a ramassés tant bien que mal et nous a conduits dans le

détroit de Messine où l’on s’est trouvé tous en tas vers midi; et s’il y

avait eu un sous-marin à nous regarder, il ne nous aurait pas plus

manqués qu’un éléphant dans une fenêtre. Là le croiseur et le

contre-torpilleur nous ont signalé bon voyage, et nous ont donné ordre

de filer par la route secrète jusque devant Marseille où chacun suivrait

sa destination par les routes secrètes. Mais comme il n’y avait plus

personne pour faire la police, les bons marcheurs en ont mis, les autres

ont calé, et avant d’arriver à Bonifacio le _Pamir_ n’avait plus en vue

qu’un grand vapeur qui a disparu à la nuit à l’horizon devant. On a

marché toute la nuit et le lendemain au jour, qu’est-ce que Fourgues

voit? Le grand vapeur désemparé qui avait reçu une torpille dans le

gouvernail et l’hélice, et qui demandait à être remorqué. Comme ce

vapeur avait un canon, Fourgues a pensé qu’il avait arrosé le sous-marin

et que celui-ci s’était trotté pour attendre les copains qui suivaient

la route secrète. Il nous a peut-être manqués d’une heure à une heure et

demie au plus, mais nous n’avons rien vu pendant qu’on a rejoint le

grand vapeur, la _Sainte-Eulalie_, non plus que pendant qu’on l’a

remorqué jusqu’à Ajaccio. Ça n’a pas été commode à lui passer la

remorque, vu qu’il y avait un reste de mistral et que la

_Sainte-Eulalie_ était tombée travers au vent. Il y a eu un de nos

hommes qui a eu une patte cassée par la première aussière qui a pété. La

deuxième a tenu bon, et le _Pamir_ a remorqué l’éclopé jusqu’à Ajaccio à

cinq nœuds de vitesse. A Ajaccio, on a débarqué notre blessé et comme il

n’y avait plus de raison pour aller à Marseille vu que le convoi était

dispersé, Fourgues a fichu le camp droit sur Lisbonne où on lui a dit de

passer à Argostoli, et il s’est donné le luxe de naviguer à côté des

routes secrètes; quand je dis à côté, ça veut dire à cinquante milles,

sauf à Gibraltar où il faut bien que tout le monde passe; mais si la

marine n’est pas capable de garder Gibraltar, il n’y a plus qu’à tirer

l’échelle et à commander une couronne mortuaire.

Fourgues a dit que les voyages sur mer commençaient à présenter un peu

trop de variété pour qu’on suive les routes secrètes--et que tant qu’il

n’y serait pas contraint et forcé, il irait voir un peu plus loin pour

éviter les sous-marins. Alors il a rejoint la côte espagnole un peu au

Sud des Baléares et l’on a suivi la terre jusqu’à Lisbonne.

Fourgues dit que ça lui a peut-être fait perdre un jour, mais que les

sous-marins sont moins dangereux à proximité des côtes, vu que s’ils

nous envoient une torpille on peut avoir le temps de jeter le bateau au

sec et de le sauver subséquemment; et qu’en tout cas les équipages et

les embarcations sont presque sûrement sauvés puisqu’ils n’ont qu’à

donner quelques coups d’aviron pour gagner la terre ferme. Fourgues

ajoute que cette règle devrait être générale.

L'odyssée d'un transport torpillé · 第 12 / 14 段