hommes valides sont au front, mais, si l’on admet qu’elle produit la
moitié d’avant, ce n’est pas encore la famine. Alors, les Allemands font
là-dessus de la musique à l’usage des étrangers, mais ils sont
tranquilles. Seulement ils savent aussi que l’Angleterre n’a pas plus de
deux dixièmes de son territoire réellement cultivés pour la nourriture
et que, si on lui coupe les vivres qu’elle reçoit du monde entier, c’est
elle qui fera ceinture. Ils savent aussi qu’ils ont choppé à la France
et à la Russie le meilleur de leurs mines de charbon; que l’Italie, la
Russie et la France dépendent des envois qu’on leur fait par mer. Alors,
pour tout cela, les Boches préparent quelque chose de bien tassé comme
guerre sous-marine. Ils ont établi en 1915 un programme de construction,
et, quand ce programme sera exécuté, ils déclareront la guerre
sous-marine à outrance. Ils n’étaient pas du tout prêts, à la
déclaration de guerre, à la guerre sous-marine, puisqu’ils n’avaient que
vingt ou trente sous-marins, et qu’on peut se fier à eux pour ne pas
avoir négligé d’avance ce moyen-là s’ils avaient cru qu’il serait bon.
«Mais comme ils ont vite compris que c’était une de leurs meilleures
chances, ils se sont mis à construire de pied ferme, et les sous-marins
vont sortir. Ils seront armés de gros canons, iront plus vite que les
cargos et pourront sans se gêner rester dehors vingt à trente jours. Il
y en aura d’autres qui seront mouilleurs de mines, et qui les sèmeront
sur tous les bons passages. Tous peuvent couper les filets de barrage et
se poser au fond de l’eau. Flannigan dit que c’est la conversation
courante en Allemagne, et que, même si les gens officiels en France et
en Angleterre ne croient pas ce qu’ils disent publiquement: que c’est un
bluff, ils feront bien de s’attendre à quelque chose de salé comme
guerre sous-marine, vu que, quand les Allemands démarreront, ils s’y
mettront aussi fort qu’ils ont fait à leur démarrage sur terre.»
Flannigan a brodé sur ce thème pendant trois ou quatre heures et je ne
me rappelle pas tous les chiffres qu’il a donnés. Villiers les écrivait
à mesure, pour les passer à des copains en France, ce qui ne servira à
rien, dit-il, vu que le mot d’ordre est de dire que les sous-marins, ça
n’existe pas.
Le _Pamir_ a quitté New-York le lendemain que Flannigan est parti. A
New-York, nous avons embarqué un type des munitions, un ingénieur dans
le civil, qui était allé en Amérique s’occuper des commandes des
munitions, d’aciers, etc., et qui a profité de nous pour accompagner le
chargement de barres d’acier qu’il avait surveillé en usine. Il
s’appelle Mousseaux; il n’y connaissait guère à la marine avant la
guerre, mais il a déjà fait quelques voyages en Serbie, en Russie, en
Espagne, en Amérique et ce n’est pas tout à fait un éléphant. Il nous a
raconté des tas d’histoires sur les munitions, les marchés, les
commandes, les Boches, et m’est avis que Mousseaux pense aussi que, si
nous gagnons la victoire, ça ne sera pas faute de lui avoir tourné le
dos. Il est astucieux. C’est un Normand grand, blond, les yeux bleus.
Bref, il a de la branche.
Il a plutôt fait la tête quand il a vu que le _Pamir_ n’avait ni
T. S. F., ni canons, ni rien contre les sous-marins. Mais comme il nous
avait télégraphié de l’intérieur qu’il prendrait passage avec nous et
qu’il est seulement arrivé le matin du départ, il n’a pas voulu s’en
dédire et il a avalé la pilule, d’autant que ça lui faisait gagner
quatre ou cinq jours. Il n’y a pas des bateaux pour la France comme on
veut, maintenant. D’ailleurs, c’était son douzième voyage depuis la
guerre et il a été huit fois sur les bateaux sans T. S. F. ni canons.
Alors, comme tous ceux qui roulent un peu leur bosse sur l’eau, il pense
la même chose que nous tous, et l’on est vite tombé d’accord que la
marine marchande des Alliés est quasiment offerte aux sous-marins
boches, et que ça durera ce que ça durera. Lui qui est ingénieur, il a
assuré que ce ne serait rien comme galette d’installer la T. S. F. sur
les bateaux, et que le prix d’une seule grosse barque bien chargée qui a
été coulée pour ne pas avoir été avertie, aurait couvert le prix de la
T. S. F. pour au moins cent cinquante à deux cents cargos. Mousseaux
ajoute qu’il faudrait quelqu’un à poigne pour obliger les armateurs, les
administrateurs de la marine et tout le monde à se mettre d’accord et
que ce serait l’affaire d’un mois. Seulement, personne n’ose prendre de
décision, et ça coûtera quelques dizaines de millions au pays.
Fourgues et Mousseaux se sont aussi un peu piqués, parce que Mousseaux
demandait ce que ça signifiait de mettre des canons à l’arrière des
cargos qui en ont et pas à l’avant; Fourgues lui a demandé ce qu’il
voulait dire par là.
--Oui,--a répondu Mousseaux,--j’ai voyagé sur plusieurs bateaux qui
avaient un seul canon, et ce canon était à l’arrière.
--Dame,--dit Fourgues,--on n’a pas dû demander l’avis des commandants de
bateaux. Si jamais on m’envoie un canon, on y mettra autour des tas de
bougres de la marine qui le mettront derrière, parce que la doctrine de
l’Entente est de faire de la défensive contre les sous-marins.
--Mais, commandant, le seul moyen de les démolir, c’est de les attaquer
et de faire tête quand on les rencontre.
--Ça, c’est votre idée, c’est celle de nous tous. Soyez assez aimable
pour le dire à Paris à qui de droit. Vous ferez un de plus que l’on
priera de fermer sa boîte et de se mêler de ce qui le regarde, parce que
la consigne est de ficher le camp, oui, monsieur, de ficher le camp
devant le sous-marin et de lui tirer dessus par derrière si l’on a le
temps. Quant à l’attaquer, défendu, bernique, ça n’est pas dans le
programme.
--Alors, commandant, à quoi cela sert de dire que nous sommes maîtres de
la mer, si les bateaux doivent fuir et jamais attaquer?
--Oui, à quoi cela sert-il? Je vous pose la question. On nous fourre des
millions de marchandise dans le ventre. On nous dit: «Porte-les en
Europe, tu n’as rien à craindre!» Tous les jours, nous apprenons qu’un
camarade a bu le bouillon devant un sous-marin, mais il paraît que ça ne
compte pas. Si nous avons la veine d’en rencontrer un, défense de lui
tomber dessus. Il faut se laisser faire ou bien tourner le dos, comme
des jeanfoutres.
«Et si nous attrapons la purge? Regardez ma mâture, nous n’avons pas
même quatre fils de fer pour envoyer un radio aux camarades qui sont
dans les parages! Il n’y a pourtant pas de quoi attraper une méningite à
découvrir ce qu’il faudrait aux bateaux de commerce. Le syndicat des
capitaines marchands le demande sur tous les tons, et ça crève les yeux.
Mais on sait bien que nous ne nous mettrons pas en grève, et les grosses
légumes racontent que nous avons la trouille ou que nous sommes des
révoltés. Alors, marche ou crève. On marche... et chacun est sûr d’être
décanillé à son tour.
--D’autant plus, commandant, que, sans vouloir chiner la marine
marchande, les passagers sont à peu près sûrs d’être noyés si on les
torpille. Vous, sur le _Pamir_, vous avez deux canots qui pourraient
suffire à votre quarantaine d’hommes. Mais j’ai voyagé sur des bateaux
avec mille ou douze cents hommes de troupe, et il n’y avait pas de quoi
en sauver plus de quatre ou cinq cents. Comme la plupart du temps la
moitié des embarcations, toutes celles du côté qui monte en l’air après
torpillage, est inutilisable, vous voyez qu’il faut tout de même du
courage pour aller sur l’eau, et de la folie pour envoyer des régiments
entiers sans protection. Après tant de mois de guerre les pékins
trouvent cela drôle. Si c’était sur terre il y a longtemps que le
Parlement ou les journaux auraient fait changer ça. Mais le pays ne
connaît rien à la marine, et on lui chante des histoires qu’il gobe.
Vous avez de la veine que le pays n’y comprenne rien.
--Tonnerre de tonnerre,--a répondu Fourgues,--vous appelez ça de la
veine! C’est-à-dire que c’est à se casser la tête contre le compas. Et
encore c’est pire que vous croyez, monsieur. Après tout, je m’en fiche,
on est entre amis, et l’on peut parler. Croyez-vous que sur les
paquebots et transports, la marine n’a pas encore fait de consigne,
affichée partout, où les passagers sachent ce qu’ils ont à faire en cas
de sous-marin? Alors ils embarquent comme des moutons, avec le dernier
journal où est imprimé que les sous-marins c’est de la blague; et, quand
ils sont torpillés, c’est de la boucherie, monsieur, c’est du massacre,
et il n’y a rien à dire, puisque c’est comme ça qu’on veut que ça soit.
Qu’est-ce que vous voulez qu’ils fichent, ces centaines d’éléphants,
quand le bateau commence à basculer? On ne leur a rien dit. Ils ne
savent pas. Ils courent partout. Ils gueulent comme des ânes, sautent
dans les embarcations, coupent les cordages, et ça fait des noyés qu’on
passe aux profits et pertes. Si un seul général traitait nos soldats
comme cela, on l’enverrait à Limoges d’abord, et on le ferait passer en
conseil de guerre ensuite.
Tu vois d’ici le ton de Fourgues. On ne s’occupe plus guère des affaires
terrestres et diplomatiques, à bord du _Pamir_. La mer nous suffit, on
sent qu’on est traqué de jour en jour, un peu plus serré à chaque
traversée, et l’on ne peut rien faire, et l’on ne peut rien dire, c’est
défendu! Ah! j’oubliais une conversation après ce que nous a dit
Flannigan, à New-York, sur les équipages des sous-marins allemands. Les
journaux et les autorités françaises racontent que tous les bons
équipages allemands sont détruits depuis longtemps, et que les équipages
de sous-marins, ça ne se fabrique pas comme des gaufres et qu’alors nous
pouvons être bien tranquilles. Flannigan a dit que c’est une blague.
D’abord, avec de l’argent on a ce qu’on veut dans tous les pays, et les
Allemands payent royalement leurs sous-marins. Ensuite, tout le monde
sait que, dans un sous-marin, il n’y a que deux types qui doivent
connaître leur affaire, le commandant et le second qui font les
manœuvres de plongée et de direction. Quant à l’équipage, ils ont des
postes de mécaniciens avec des volants, des manettes, des soupapes,
comme dans n’importe quelle usine, et ils n’ont qu’à exécuter les ordres
des deux chefs, tourner à droite, vider à gauche, chasser au centre. Ce
n’est pas la mer à boire; le premier mécano venu est à la coule en un
mois, et ça fait des équipages épatants tout comme ceux des zeppelins.
Il n’y a que le risque. Mais je voudrais bien savoir dans quel pays le
risque arrête les types qui ont du cran? Pas en France, ni en Bochie.
D’ailleurs, a dit Flannigan, quand les sous-marins ont trimé dur pendant
quinze ou vingt jours à la mer, on les envoie en permission à leur
arrivée au port, pendant huit ou quinze jours dans leur famille, pendant
que d’autres pieds noirs remettent toute la mécanique en état. Ils sont
traités en héros et fêtés partout, plus les parts de prise et
destruction. C’est-à-dire qu’on doit refuser les candidats, tout comme
dans l’aviation française où l’on se fait pourtant casser la figure,
mais après avoir tapé sur l’ennemi.
Et puis Flannigan a dit que l’amirauté allemande n’emprisonne pas les
commandants de sous-marins, sous prétexte qu’ils sont jeunes. Elle leur
met la bride sur le cou, les envoie avec pleins pouvoirs, et ne s’occupe
pas plus de ce qu’ils ont fait que des papelards qu’ils écrivent. Avec
ça, on peut s’attendre à quelque chose de salé comme affaires
sous-marines. Si l’on en faisait le quart à des Français, je crois
qu’ils crocheraient la lune.
A Brest, on a débarqué notre acier, pas bien vite, mais c’est la règle.
En voilà une chic rade! Elle pourrait contenir tous les bateaux d’Europe
et d’Amérique, et c’est la plus près des États-Unis. Elle ferait gagner
de douze à vingt-quatre heures sur tous les voyages d’Atlantique.
Fourgues prétend qu’il n’y a que les Français pour ne pas se servir d’un
port pareil. C’est qu’on est trop riche, dit-il. Si les Boches, ou les
Anglais, ou les Yankees avaient Brest, ils y auraient fait le premier
port transatlantique du monde qui enfoncerait Hambourg, Rotterdam,
Londres, Liverpool et New-York réunis. Mais la marine de guerre ne veut
pas et le fret de l’Atlantique passe ailleurs, et notre bonne galette
s’en va aux autres.
Il y avait à Brest des tas de bateaux qui partaient pour Arkhangel, avec
du matériel qui ira se perdre en Mandchourie ou au Tibet probablement,
vu que Flannigan nous a dit que le tsar est entouré de toute une clique
qui travaille pour les Boches. Fourgues aurait bien voulu que le _Pamir_
refasse le petit voyage de l’an dernier en Russie, mais on nous a
envoyés à Cardiff où il y avait ordre de prendre du charbon. Alors, on
est parti à vide, selon le coup habituel. Ça embêtait Fourgues de
prendre du charbon, parce que depuis longtemps le _Pamir_ n’avait
trimballé que des choses propres. Mais on a compris pourquoi à Cardiff,
et c’est le patron qui est là derrière. Je comprends qu’à l’heure
d’aujourd’hui il y ait du bénef à charger du charbon, et le _Pamir_ aura
payé son prix avec ce voyage; il peut couler maintenant. Fourgues et moi
avons fait notre force, le patron pourra s’offrir des cigares à cent
sous.
On a failli couler d’ailleurs au large de Sallys, en partant de Cardiff
pour Gênes. C’était pendant le quart de Fourgues, entre deux et trois
heures de l’après-midi. Le _Pamir_ a tossé dans quelque chose qui l’a
secoué depuis la quille jusqu’à la pomme des mâts. Mais ça n’a pas
éclaté. C’était peut-être un sous-marin qui l’aura senti passer, vite le
pire; ou bien une mine qui n’a pas éclaté. Toujours est-il que rien ne
s’est produit, sauf que nous embarquons par jour quarante tonnes d’eau
dans la cale, et qu’on pompe sans arrêter. Comme il y a encore du
charbon à bord, je ne peux pas te dire ce que c’est, mais nous avons
reçu un pain sérieux. Fourgues et Villiers disent qu’on peut marcher
encore jusqu’en France, pour passer au bassin, mais nous saurons
après-demain ce qu’il y a de démoli dans la carène, quand nous aurons
vidé le charbon. De Cardiff à Gênes, ça a lansquiné tout le temps!
Jamais nous n’avons eu une traversée aussi humide. Beau temps,
d’ailleurs. Pas rencontré un seul navire de patrouille, sauf à
Gibraltar. Nous ne sommes pas étonnés qu’il n’y ait pas de navires de
patrouille, seulement on a tort de dire que les routes sont gardées.
A Gênes, poireauté pendant quatre jours. Il y avait erreur sur la
destination du charbon, qui était pour les usines de Naples et de Rome.
Visité la ville et les environs. Ils ne se frappent pas, en Italie. Au
fond, mon vieux, il n’y a guère que la France qui trinque pour de bon
dans cette guerre: hommes, territoire, galette et effort.
On a déblayé de Gênes pour Naples, où ils s’en font encore moins. Ce
n’est pas pour dire, mais il y a plutôt quelques classes qui ne sont pas
mobilisées. D’ailleurs, ce n’est pas mon affaire. Moi je m’y connais en
marine marchande, mais pour le reste on peut toujours me dire que je dis
des inepties. Nous sommes mouillés dans le port entre deux navires de
guerre qui ne sont pas au canal d’Otrante. On nous débarque notre
charbon couci-couça.
Pour parler d’autre chose, on parle de la Roumanie qui rentre dans la
fête, et de l’Italie qui déclare la guerre à l’Allemagne. Fourgues dit
que ça veut dire au moins six mois de guerre de plus. Alors quoi, plus
qu’on a d’alliés, plus ça durerait?...
Sur ce, mon vieux, je te la serre. Fourgues et Villiers me mènent ce
soir dans un beuglant de la rue Tolédo, pour voir si je suis, comme ils
disent, un fiancé à l’épreuve des feux. Je vais me barber. Si l’on va au
bassin en France, je t’enverrai un télégramme par le Ministère de la
Marine. Si ton _Auvergne_ est en France, rapplique immédiatement à La
Rochelle, c’est toi que j’embrasserai le premier après ma femme.
Marseille, octobre 1916.
Mon vieux copain,
Les gens heureux n’ont pas d’histoire. Tu es parti vers Argostoli ou le
Pirée et j’ai reçu ton télégramme le jour de mon mariage. Ma femme est
avec moi à Marseille et t’envoie bien le bonjour avec ses regrets que tu
n’aies pas été là. Fourgues était venu. Il a fait un petit speech qui
nous a fait littéralement tordre. Il m’a offert une chouette lampe en
fer forgé. Villiers m’a donné un amour de narghileh à deux tuyaux pour
nous apaiser, moi et ma femme, quand nous nous serons disputés. Je te
remercie du cadeau que tu m’annonces. Le _Pamir_ est au bassin, il sera
prêt dans quatre ou cinq jours. Au revoir, vieux, je suis heureux comme
un roi et je t’en souhaite autant quand ton tour viendra.
Marseille, 30 octobre 1916.
Mon cher ami,
Ma femme est repartie hier pour La Rochelle, parce que le _Pamir_ devait
quitter Marseille hier soir. Mais on a été retardé, attendu que Fourgues
pense que nous allons charger de la marchandise. Alors je t’écris, vu
que je t’ai envoyé une petite lettre d’ici, et que j’en ai reçu hier une
longue de toi. Je ne veux pas te faire de la morale, mais cherche une
femme. Cherches-en une qui te plaise et vas-y tête baissée. Crois-moi,
pour des types comme nous, qui avons une autre vie que ces embusqués de
terriens, c’est une révélation et c’est le vrai bonheur. Je ne suis plus
le même. Je ne te fais pas l’article. Si c’était le contraire, je crois
que je te le dirais tout aussi bien. Me voilà le cœur tordu, parce que
Marguerite est partie hier, et parce que le _Pamir_ appareille bientôt.
Avoir une jeune fille pour soi tout seul, écouter ce qu’elle vous dit et
que personne n’a jamais entendu, et s’en aller sur l’eau... c’est
quelque chose qui ne peut pas se décrire.
Ajoute la guerre et les mines et les sous-marins! Fourgues avait bien
raison. L’homme ne sait ce qu’il a dans le coffre que quand il a pris
une femme, une vraie, et qu’il la quitte. Quel métier que le nôtre! Tout
feu, tout flamme quand on est dans le monde comme un bateau sur l’eau!
Mais quand il faut gagner sa vie pour faire vivre une femme que l’on
adore, au prix de n’être jamais là, c’est le pire de tout... Hier, à la
gare, elle est partie et moi je restais sur le quai. Elle m’avait
supplié d’être prudent, de me sauver si le _Pamir_ coulait, de ne pas
avoir d’amour-propre et d’oublier que je suis officier et de penser à
elle! Je jurais! Mais tu sais ce que c’est que l’honneur professionnel.
Je sais bien que je mentais. Je sais bien que le marin, si la
catastrophe arrive, passera avant le mari. Quel atroce dernier jour!
Nous nous aimons tant, nous n’osions plus parler; il y avait la mer
entre elle et moi. J’ai souffert comme un damné. Je me demande si j’ai
bien fait de l’épouser pendant la guerre. Plus tard, il n’y aurait plus
eu ni torpilles ni sous-marins; nous aurions pris notre séparation en
patience. Mais cette fois-ci! J’ai peur maintenant pour ma peau! Ma peau
passe encore! Mais c’est elle! Mon corps s’en ira, mais tout reste avec
elle. Et si je fais la culbute, quelles seront mes dernières pensées? Je
la verrai à La Rochelle m’attendant et se tordant les bras, et elle ne
saura jamais si je suis mort. C’est atroce! Ne te marie pas avant la
paix. Je lui ai juré que les sous-marins, c’est de la blague. Mais, toi
et moi, nous savons bien, ils sont là et partout, et nous n’avons rien
contre eux sur le _Pamir_. Les autres qui sont à terre nous envoient à
l’abattoir. Ils n’ont donc pas de mères, de femmes, de filles, ni de
sœurs, ceux qui nous refusent des canons et la T. S. F.? Ils chantent la
gloire de la France, et ils étouffent les Français comme le type de la
Bible qui immolait son fils. La mer et les torpilles me font peur, mon
pauvre ami. J’ai peur, moi, j’ai peur.
Marseille, 2 novembre 1916.
Pardon, mon pauvre ami, de ma lettre d’avant-hier. J’ai eu une crise. Je
ne te souhaite pas de jamais passer par là. Mais on comprend les choses,
quand on adopte pour la vie un deuxième soi-même, et qu’on veut son
bonheur. C’est fini. Le _Pamir_ est en train de charger du matériel pour
l’armée d’Orient et l’armée navale qui est à Salonique. Alors, la
boutique me reprend et calme tout. Ma femme m’écrit de gentilles
lettres. Elle n’est pas aussi inquiète que quand elle était ici. Ça va,
mon vieux. J’ai passé par un mauvais typhon, mais c’est fini. Ce que tu
as dû te moquer de moi.
J’ai lu à Fourgues et à Villiers ta réponse sur la bataille du Jutland
et les grands cuirassés. Ça leur a fait plaisir. Ils ont très bien
compris ce que tu dis, que toute la jeune marine sait très bien que les
gros dreadnoughts ne servent à rien, sinon à faire conditionner pour le
grade supérieur les capitaines de frégate et de vaisseau et les
contre-amiraux. Ça, c’est clair; Villiers dit que c’est de la
psychologie, mais qu’il faut être dedans pour comprendre ça; toi, tu y
es et tu nous expliques très bien. Dans cette guerre navale, il y a les
jeunes qui font le turbin, tout comme les navires marchands, mais ça ne
compte pas; et puis, il y a les légumes qui se tiennent tous ensemble,
pourvu que chacun gagne du galon, de la solde, ou des décorations. C’est
très simple, merci de ton renseignement; le _Pamir_ est au courant
désormais, et c’est tout ce qu’il faut, aussi longtemps qu’on ne va pas
par le fond.
Le _Pamir_ charge farine, obus, canons, matières consommables et non
consommables, toute la lyre. En ce moment, mon pauvre ami, ma plume
t’écrit, mon corps est ici, mais mon cœur est à La Rochelle, et je sens
bien que tout est fini maintenant, que je donnerai toute la guerre pour
un voyage là-bas. Bien sûr que je veux notre victoire, mais si jamais le
_Pamir_ s’écroule sur une torpille, tu peux croire que je m’en irai au
fond en maudissant pour l’éternité tous ceux que je ne connaissais pas
et qui nous auront laissés sans défense.
Je t’embrasse.
Argostoli, 16 décembre 1916.
Mon vieux copain,
En allant de Marseille à Salonique, avant d’arriver à Matapan, le
_Pamir_ a été torpillé, canonné et raté par un sous-marin boche. Au
fond, on s’en ficherait d’être envoyé par le fond si l’on pouvait
répondre et si toutes les précautions étaient prises. Quand un poilu
reçoit une balle à l’assaut et qu’il a le temps d’y voir avant de
mourir, il sait que les copains vont arriver au but, et ça lui donne du
cœur au ventre au moment de larguer son bout. Mais nous, mon vieux, ce
n’est pas notre faute ni celle du sous-marin si je t’écris aujourd’hui.
Il y en a qui ont la guigne, d’autres qui ont la veine et puis ça colle!
C’est au petit matin entre chien et loup, pendant mon quart, qu’on a
commencé à recevoir des dragées. Il faisait un de ces petits temps du
jugement dernier et moi je regardais les rouleaux de houle qui faisaient
plouf sur l’étrave et qui s’en allaient couverts d’écume. Tout à coup,
voilà des colonnes d’écume qui grimpent comme des aigrettes, par bâbord
à environ trois cents mètres et qui montaient aussi haut que des
cheminées. Zut que je me dis! on est près des cailloux et c’est la mer
qui brise. J’envoie la barre à droite et vais regarder la carte. Ah!
ouat! il n’y avait pas plus de cailloux marqués dessus que dans le blanc
de mon œil. Alors, j’ai remis en route après avoir fait prévenir
Fourgues qu’il y avait quelque chose de drôle sur mer, et comme il
arrive sur la passerelle, une gerbe d’obus nous tombe à vingt mètres par
tribord.
Il n’y avait plus à chiquer, c’était un sous-marin qui nous seringuait,
et nous les bras croisés sans pouvoir répondre! D’ailleurs, on aurait
été bien en peine, car nous étions restés près de dix minutes sans
savoir ni d’où, ni de qui ça pleuvait. Le _Pamir_ roulait comme une
brute et il y avait un clapotis aux petits oignons. C’est ça qui a dû
gêner le sous-marin, parce que les coups tombaient devant, derrière, à
droite et à gauche.
Enfin, pendant un peu de calme, on a perçu des flocons de fumée au
diable bouilli à trois ou quatre milles devant, et les embruns qui
déferlaient sur le Boche. Alors on lui a tourné le dos et on a taillé
dans la plume comme on a pu à toute vitesse. Je ne peux te dire tous les
tonnerres de Dieu! qu’a lâchés Fourgues! Je ne les ai pas comptés! Il
trépignait et s’arrachait le bouc:
--Tu le vois, ce bougre-là! qui nous refile ses pruneaux, et nous qui
nous taisons comme des eunuques! Et puis d’ailleurs, même si l’on nous
avait mis des canons, ça serait des sarbacanes ou des chalumeaux de
cocktail, et l’on ne pourrait pas tirer à plus de quatre à cinq mille
mètres. Regarde-le, il est au moins à sept mille mètres, et il nous rate
à cause de la houle. S’il faisait beau, tu parles qu’on y serait déjà
passé!
Au bout d’un quart d’heure, on avait compté environ quarante obus, et le
sous-marin s’est arrêté de gaspiller ses pastilles. Mais il nous a foncé
dessus à toute vitesse et tu peux croire, vieux, qu’il nous gagnait
mains sur mains.