fiancée et moi. Après quinze jours à Bilbao, le _Pamir_ a été envoyé au
Boucau pour vider son minerai. C’est une sale rade, où on roulait bord
sur bord avec une houle de rien, et où il y a une mauvaise tenue sur le
fond. Comme Fourgues a vu qu’on serait long à nous décharger, vu qu’il
n’y a pas le matériel qu’il faut, il m’a laissé filer à La Rochelle, et
je n’ai pas demandé de détails. J’étais bien content que ça aille vite
sur le chemin de fer, mais je me demande ce que durera cette facétie de
boulotter du charbon pour les voyageurs en balade, au lieu de le garder
pour les soldats et les armées. Quand j’ai dit ça, on m’a dit que le
pays rouspèterait si l’on faisait des restrictions. C’est un
raisonnement de pantoufles, on sera obligé d’y venir tout de même, et
alors le gouvernement aura l’air d’y être forcé et de n’avoir rien
prévu, tandis que, s’il commençait tout de suite, personne ne serait
étonné. On en a vu d’autres depuis la guerre, et le pays a les épaules
assez solides pour qu’on lui dise la vérité. Seulement, c’est la
consigne de dire que tout va au mieux et qu’on ne sera jamais obligé de
faire comme les Boches. J’ai vu au patelin des tas d’amis qui
racontaient les histoires des journaux censurés qui disaient que tout
arrive très bien, qu’on a tout ce qu’il faut, que c’est l’affaire de
trois ou quatre mois. D’où est-ce qu’ils sortent, tous ceux-là? Ils
n’ont qu’à y venir et ils verront bien. C’est comme les sous-marins
boches! Là-dessus, mon vieux, nous, de la mer, nous n’avons qu’à nous
clore le bec. Tout le monde le sait mieux que nous. Pendant deux ou
trois jours, au patelin, j’ai dit ce que je pensais, mais je me suis
ramassé parce qu’on m’a démontré par _a_ plus _b_ que les sous-marins
c’était de la blague.
Tout ce que je racontais, histoires de mer, voyages, et tout ce que
j’avais vu, on m’écoutait et c’était flatteur. Même pour l’histoire de
la _Mer-Morte_ on trouvait ça très intéressant; bref, c’était tout comme
des concierges lisant un roman et voulant des détails sensationnels.
Mais quand je disais que la _Provence_, la _Ville-de-la-Ciotat_, la
_Lusitania_, et toute la séquelle c’est le commencement, on disait que
j’étais pessimiste et qu’on coulait des tas de sous-marins, qu’il était
officiel qu’ils n’en auraient plus, et qu’en tout cas, il n’y avait
qu’un millième du trafic coulé et que ça ne comptait pas. Le plus bête,
c’est que j’étais obligé d’en dire autant à ma fiancée, sans quoi elle
se serait mangé les sangs. Elle m’a fait jurer de faire attention et que
les sous-marins ne sont pas dangereux, d’avoir toujours ma bouée de
sauvetage sur les épaules. J’ai tout juré. Quand elle pleure, je ne sais
plus où me mettre. Je ne lui ai pas avoué que le _Pamir_ n’a ni
T. S. F., ni canons, qu’il n’était pas près d’en avoir et que, si l’on
rencontre un sous-marin, tout ce qu’on pourra faire, ça sera de souffler
dessus pour voir s’il éternue. Comme je ne suis resté que cinq jours,
les papiers n’étaient pas prêts, on n’a pas pu se marier. Nous avons
décidé que ce serait pour la prochaine fois, même si je n’ai que
quarante-huit heures de permission. J’ai mis quinze cents francs de côté
que je lui ai passés, et elle va arranger tout ça, mobilier et
trousseau, pour nous installer dans une petite maison à deux ou trois
cents mètres de chez ses parents. Enfin, mon vieux, quoique ça ait été
plutôt dur de se quitter à la gare, on sera marié avant un an, j’espère.
Fourgues m’avait dit que je pouvais compter sur huit jours, mais le
déchargement a été très vite au Boucau à cause que le beau temps est
revenu, et j’ai reçu le cinquième jour un télégramme qui me disait de
rejoindre Saint-Nazaire au trot, parce que le _Pamir_ allait y toucher
le surlendemain et que sans doute on allait filer pour l’Amérique. J’ai
été plutôt sidéré de cette destination, parce que le _Pamir_ avait
plutôt pris l’habitude de roulailler autour de l’Europe, mais il faut
que les marins s’attendent à tout. Ma fiancée m’a bourré ma valise de
confitures et m’a fait un gros paquet de faux-cols, de mouchoirs, de
chaussettes et de chemises. Marguerite a brodé sur tout cela de
chouettes initiales et a ajouté des pochettes en soie, des bretelles de
couleur, des cravates idoines. Ce que je suis faraud, mon vieux!
Villiers en crève, lui qui passe son temps chez le chemisier pour lever
des lingeries multicolores.
A Saint-Nazaire, je n’ai trouvé personne, sauf une lettre chez l’agent
de la compagnie où Fourgues me disait de rejoindre à Boulogne parce
qu’on y avait réexpédié le _Pamir_ et qu’il m’y attendait le dimanche
suivant. Tu vois si je me suis trouvé cruche d’avoir cavalé de La
Rochelle sans prendre le temps de souffler, d’autant plus que ça ne me
faisait que quarante-huit heures de délai et que je ne pouvais retourner
au patelin. Alors je me suis arrêté une journée à Paris. Il y a un
gendarme qui m’a arrêté en gare de Nantes et un autre dans le métro de
Paris pour savoir ma situation militaire, parce que j’étais en civil. Si
j’avais su, j’aurais fait tout le voyage avec l’uniforme de la
compagnie; tout le monde en France vous regarde du coin de l’œil et dit
des choses déplaisantes quand on n’a pas de tenue militaire.
J’ai trouvé le _Pamir_ à Boulogne dans le bassin Loubet, en train de
charger du vieux matériel anglais usé sur le front en France: des
wagons, des canons, des automobiles, des hangars, de la ferraille, qu’on
allait réparer en Angleterre.
Fourgues m’a expliqué que le _Pamir_ devait bien aller en Amérique pour
chercher des barres d’acier pour faire des obus en France, mais que
cette commande-là ne devait pas être prête avant un mois, et qu’on en
profitait pour nous faire bricoler un petit peu dans la Manche. Comme
bricolage, c’était plutôt du travail important, attendu qu’on a fait
deux voyages aller et retour, et que chaque fois on a pris en Angleterre
deux cents à deux cent cinquante châssis de camion ou d’automobile tout
neufs pour le front de France. Ils commencent à démarrer sérieusement,
les Anglais. Ils y ont mis le temps, mais ce n’est pas tout à fait la
même chose que quand nous y avons passé la première année de la guerre.
Je ne sais pas combien il leur faudra de temps pour entraîner leur
nouvelle armée, et en faire des soldats et des officiers, mais pour ce
qui est du matériel, ça se pose un peu là. Tu n’as pas idée du trafic
qui peut passer entre l’Angleterre et la France; tous les ports
reçoivent: Calais, Boulogne, Fécamp, Le Tréport, Dieppe, Le Havre,
Rouen, Caen, sans compter les petits. Et ils sont chargés, ceux-là! A
peine arrivé en Angleterre, ça ne faisait pas long feu, le _Pamir_ était
collé à quai, on lui extirpait sa camelote et on lui en fourrait
d’autre. Ça durait plus longtemps en France, mais ça va tout de même un
petit peu mieux que l’an dernier. Oh! ça n’est pas le rêve, et tu te
demandes souvent ce que fabriquent les bateaux et les wagons vides;
enfin, dans quatre ou cinq ans, les officiels et les Lebureau
regarderont peut-être leur montre au lieu d’empiler du papier.
Enfin, on est parti pour Baltimore, avec quelques dizaines de caisses
d’exportation française; des tissus, des articles de Paris, pas
grand’chose. Quand je pense que les Allemands continuent à envoyer leurs
catalogues et leurs marchandises dans le monde entier, par
l’intermédiaire des neutres, et qu’on trouve moyen de faire filer un
_Pamir_ de trois mille tonnes avec à peine deux ou trois cents tonnes de
pacotille, je trouve que ce n’est pas la peine de chanter dans les
journaux qu’il faut faire des économies. Ce petit voyage d’Atlantique
aura coûté quelque vingt mille balles à la princesse, qu’elle aurait pu
récupérer en partie. Et c’est partout comme ça. On peut préparer un
nouvel emprunt; Fourgues dit que c’est économiser sur les centimes et
jeter les milliards à l’eau.
Villiers et Fourgues ont passé leur temps à s’attraper pendant la
traversée, à table, en discutant tout ce qui arrive depuis deux ou trois
mois: la rébellion d’Irlande, la retraite de Mésopotamie, l’affaire du
Jutland, la mort de Kitchener, sans compter nos histoires à nous. Au
début, Fourgues tenait un peu la dragée haute à Villiers, parce qu’il
croyait que l’autre le contredisait pour le faire monter à l’arbre, et
il lui a dit deux ou trois fois que ça suffisait, et qu’il était inutile
de continuer sur ce ton-là. Mais ça c’était en Méditerranée, quand
Villiers est venu à bord avec ses cravates et ses mains soignées. Comme
il a reclinqué la machine en deux temps, trois mouvements, et que tout
marche sur des roulettes, Fourgues a compris qu’on ne pouvait pas la lui
faire, et que c’est chic d’avoir un officier sur qui on peut compter.
Maintenant il lui demande son avis sur des tas de questions techniques.
Mais pour les grandes discussions navales et politiques de la guerre,
ils se bousculent comme des chiffonniers; ils sont au fond du même avis,
mais je commence à croire que ça les amuse de se chamailler. Villiers a
une petite manière de discuter avec une voix calme, comme s’il avait
peur de déranger sa raie ou son faux-col. Fourgues essaie de tenir le
coup et il dit:
--Eh bien! Villiers, causons tranquillement; on n’est pas du même avis,
mais ça fera du bien à ce petit-là d’entendre vos raisonnements.
Le petit, c’est moi. Depuis que Villiers est arrivé, Fourgues m’a mis
dans le tiroir, parce que je n’ai pas l’estomac à lui tenir tête. Et
puis, il m’en veut, parce que je ne me suis pas marié à La Rochelle. Il
me répète que je suis un tire-au-flanc, que la prochaine fois il ira
avec moi à La Rochelle et me conduira à la mairie en sortant du train.
Si ça doit me faire rappliquer plus tôt, je ne demande pas mieux.
Donc je les écoute, sans être forcé de répondre. Quand Villiers est
optimiste, Fourgues dit que tout est fichu; quand Villiers est
pessimiste, Fourgues dit que les Alliés n’ont pas raté une seule bêtise,
et que du moment que les Boches ne les ont pas eus, on tient le bon bout
et on leur rentrera dedans. Seulement, il dit tout cela en rugissant,
parce qu’après cinq minutes il ne peut pas tenir le coup devant
l’impassibilité de Villiers.
Je crois qu’à chaque repas ils ont parlé de cette histoire du Jutland:
savoir qui était battu, quels étaient les résultats, etc. Villiers est
en relations avec des tas d’officiers-mécaniciens de la marine de
guerre, qui ont passé comme lui aux Arts-et-Métiers, et puis il a
l’habitude des chiffres et de la précision. Il dit que des histoires
comme le Jutland, ça fait du tapage dans les journaux et dans les
discours, mais qu’au fond ça ne sert exactement à rien. Fourgues, lui,
est pour taper sur les Allemands toutes les fois qu’on peut, et il dit
que, si les Anglais avaient pu démolir la flotte allemande tout entière,
la guerre serait bien avancée. Villiers répond que ce n’est pas vrai du
tout, que, même si tous les gros bateaux allemands étaient au fond,
leurs côtes seraient défendues aussi bien par les canons et les mines et
les sous-marins et les zeppelins, et que les Anglais n’en approcheraient
pas davantage; il dit aussi que, même si les Allemands avaient perdu
tous les gros bateaux, ça ne changerait pas un iota à la guerre
sous-marine, et que les sous-marins nous empoisonneraient autant; que
les cuirassés, c’est de l’histoire ancienne, comme qui dirait les canons
qui se chargent par la gueule; qu’il n’y avait plus, dans l’avenir, que
les sous-marins, les mines, les navires légers qui feraient du vrai
travail, comme cette guerre le démontrait. Quoique je sache que c’est
plutôt l’avis de Fourgues, il répondait, rien que pour tenir tête, que
tant qu’un côté ferait des gros bateaux, l’autre était obligé d’en
faire. Mais Villiers n’a pas été collé, il a demandé avec quoi le
_Gambetta_, l’_Océan_, le _Cressy_, le _Hogue_, l’_Aboukir_, le
_Bouvet_, le _Hampshire_, et toutes les autres grosses barques avaient
été coulées: pas par des gros navires, mais par des torpilles qui
coûtent vingt mille francs au plus et envoient trébucher des cuirassés
de cinquante millions et plus; que si chaque bateau de cinquante
millions avait servi à faire par exemple vingt-cinq sous-marins
torpilleurs ou porteurs de mines, les Alliés en auraient peut-être un
millier et les Allemands pourraient avoir tous les dreadnoughts du
monde, ils n’oseraient pas mettre le nez dehors; et qu’inversement, si
les Allemands avaient cinq cents ou mille sous-marins au lieu de gros
bateaux, ils nous rendraient la vie intenable sur mer, mais que, comme
ce ne sont pas des gens qui s’obstinent dans de mauvaises voies, ils
auront vite compris que le sous-marin et la mine étaient l’arme
maritime, et allaient en sortir comme des petits pâtés. Fourgues m’avait
assez répété cette histoire-là pour que je sache que Villiers avait fait
mouche; mais il a voulu ergoter. Alors Villiers lui a dit un soir:
--Je vous apporterai demain un calcul de ce qu’a coûté la bataille du
Jutland, d’après les comptes-rendus officiels qu’on a eus au départ
d’Angleterre, et vous verrez si ça vaut la peine de construire de gros
bateaux.
Il est revenu le lendemain avec son topo au déjeuner, et Fourgues s’est
ramassé. Villiers m’a permis de le recopier pour te l’envoyer. Il l’a
mis à jour avec les derniers tuyaux qu’on a eus en Amérique et il n’y a
pas à dire, on ne peut pas sortir de là, c’est des chiffres. Voilà le
topo. Je te le copie tel quel, comme l’a arrangé Villiers.
COUT DE LA BATAILLE DU JUTLAND
Le total de l’argent perdu dans la bataille du Jutland se divise en cinq
parties:
1º Navires anglais et allemands coulés;
2º Réparations des navires avariés;
3º Dépenses de l’artillerie;
4º Dépenses de charbon et accessoires;
5º Capital représenté par les hommes noyés et les pensions aux
ayants-droit.
CHAPITRE I.--NAVIRES COULÉS.
Allemands
Francs
_Derfflinger_ 60 millions
_Lützow_ 60 --
_Kaiser_ 60 --
_Hindenburg_ 60 --
_Pommern_ 30 --
_Elbing_ 10 --
_Wiesbaden_ 10 --
_Rostock_ 10 --
_Frauenlob_ 6 --
Neuf destroyers (en tout) environ 27 --
Un sous-marin 2 --
----
Total allemand 335 millions
Anglais
_Invincible_ 50 millions
_Indefatigable_ 50 --
_Queen Mary_ 60 --
_Black-Prince_ 30 --
_Warrior_ 30 --
_Defence_ 35 --
Huit navires légers (en tout) environ 25 --
----
Total anglais 280 millions
----
Total général des navires coulés 615 millions
CHAPITRE II.--RÉPARATIONS DE NAVIRES AVARIÉS.
Le nombre des navires avariés est de beaucoup supérieur à celui des
navires détruits. Quelques-uns sont certainement inutilisables et
représentent la perte sèche de leur valeur. Il est impossible de
déterminer le prix de la réparation des autres, mais on ne doit pas être
loin de la vérité en estimant ce chapitre à environ le tiers du chapitre
des destructions totales, soit environ 200 millions, qui, ajoutés au
premier total, font environ 800 millions.
CHAPITRE III.--DÉPENSES DE L’ARTILLERIE.
Il y avait cinquante gros navires environ engagés dans la bataille,
armés de canons de 305, 340 ou 380, en nombre variable. En admettant le
nombre moyen de 10 canons par bateau, tirant deux coups à la minute et
d’un prix moyen de 3.000 francs par coup, cela fait 50 × 10 × 2 × 3.000
= 3 millions de francs par minute. En totalisant les minutes de tir et
en admettant 45 minutes pour l’ensemble, cela ferait 3 × 45 = 135
millions. Si l’on ajoute le tir de l’artillerie moyenne, les canons
éclatés ou à changer, on peut admettre un total d’artillerie voisin de
150 millions, qui, ajoutés aux autres, font 950 millions.
CHAPITRE IV.--DÉPENSES DE CHARBON ET ACCESSOIRES.
Un gros navire à toute vitesse brûle environ 1.000 tonnes par jour à
environ 50 francs la tonne (sinon plus), soit 50.000 francs en un jour.
On peut considérer que l’ensemble des opérations à grande vitesse et
chauffe activée a duré au moins un jour, soit 2 millions et demi pour
les gros bateaux seuls; si l’on ajoute le charbon des petits bateaux,
cela fait bien 3 millions. Les usures de chaudières, de dynamos, de
mécaniques autres que celles provenant d’avaries de combat, font bien
monter ce total à 20 millions, qui, ajoutés aux 950 précédents et en
arrondissant pour les imprévus, constituent un total d’environ 1
milliard pour le matériel seul.
CHAPITRE V.--CAPITAL REPRÉSENTÉ PAR LE PERSONNEL.
Certains bateaux n’ont eu qu’un ou quelques hommes sauvés. Le nombre
total des morts excède assurément 10.000 hommes. Beaucoup de blessés
aussi, les uns définitifs, les autres à moitié mutilés. En admettant un
total de 20.000 personnes pour qui l’État doit payer une pension, soit à
eux, soit à leurs ayants-droit, et mettant une moyenne de 10.000 francs
par pension annuelle, on arrive à 20 millions d’arrérages annuels, soit,
au taux de 5%, un capital immobilisé de 400 millions. Il est impossible
d’apprécier la valeur intrinsèque que représentent les 10.000 tués et
les 10.000 blessés, tous pris parmi les plus valides des deux nations,
non plus que les ruines engendrées par leur mort dans les familles; mais
on n’est pas loin de la vérité en posant à 500 millions le total de la
perte humaine, ce qui, ajouté au milliard précédent, met les quelques
heures de la bataille du Jutland à 1 milliard 500 millions environ.
* * * * *
Voilà le topo de Villiers. Pour la forme, Fourgues a voulu chicaner sur
tous les articles, mais Villiers était solide au poste, parce qu’il
avait calculé tout cela d’après des revues techniques qu’il avait prises
en France et en Angleterre, et il a dit qu’il était resté plutôt en
dessous de la vérité, vu que les bateaux coûtent toujours plus cher
qu’on ne le dit officiellement, qu’en temps de guerre le charbon, les
obus et tout montent de semaine en semaine, et qu’il était bien gentil
d’avoir pris du 5% au lieu de 9% pour les pensions.
--D’ailleurs, commandant, ce n’est pas la question d’ergoter sur cent
millions de plus ou de moins. Mettons n’importe quel prix entre un et
deux milliards. Voulez-vous me dire si cela aura avancé la guerre d’un
quart de seconde?
--Mais enfin si on avait pu assommer les Boches et leur bousiller toute
leur flotte...
--Ça aurait fait trois ou quatre ou cinq milliards parce que les Anglais
auraient écopé aussi, et puis après?
--Eh bien! les Anglais n’auraient plus qu’à rentrer au port et à se
chauffer les pieds au lieu d’être sur le qui-vive et mener une vie de
chien à cause des gros bateaux allemands.
--C’est justement ce que je voulais vous faire dire, commandant. Je vous
fais la partie belle. J’admets que la grande flotte allemande soit
détruite. Est-ce que cela diminuera d’un seul le nombre de leurs
sous-marins? Est-ce que leurs mines ou batteries ou torpilles ne nous
empêcheront pas aussi bien d’approcher leurs côtes? Est-ce que nous
aurions un seul bateau de commerce de plus sur l’eau et un seul de moins
coulé?
--Oui, oui, oui! Mais tant qu’ils ont des gros bateaux, il faut en avoir
contre eux.
--Je n’en suis pas d’accord. Il nous suffirait d’avoir des centaines de
sous-marins pour les empêcher de sortir de chez eux ou de les traquer
sur l’eau comme ils font pour nous.
--Mais enfin leurs navires cuirassés couleraient nos cargos à nous.
--Où avez-vous vu que les cuirassés de combat et les croiseurs de
bataille fassent la guerre de course? Ils sont trop délicats et ne
peuvent pas emporter de charbon pour tenir longtemps la mer. Ce sont les
navires légers ou les sous-marins qui font la chasse au trafic.
--Bref, où voulez-vous en venir?
--A ceci: que le gros bateau ne sert plus à rien, qu’à faire dépenser
des milliards en quelques heures sans que personne s’en trouve ni mieux,
ni plus mal. Cela me paraît limpide. Tandis qu’un bon sous-marin, qui
coûte deux millions, emporte six ou huit torpilles et des canons, peut
couler ses huit ou dix cargos dans le mois avec un peu de veine. Même
s’il y reste, il a fait sa force, parce que vingt ou trente mille tonnes
de blé, de charbon, d’acier ou de caoutchouc sont au fond de l’eau.
Voilà qui embête l’ennemi. Ça fait moins de bruit dans les journaux,
mais c’est le vrai travail de guerre, et, dans cette guerre-ci la
victoire sera à celui qui fera le plus de mal à l’autre dans le plus
bref délai. D’ailleurs, ç’a toujours été comme ça et je ne comprends pas
qu’on ne l’ait pas encore compris cette fois-ci.
Je n’en finirais pas de te raconter leurs palabres là-dessus. Il y a de
quoi d’ailleurs, la question en vaut la peine, et je serais bien aise
que tu me fasses une tartine sur ta façon de penser. Toi qui es sur un
dreadnought, tu dois trouver saumâtre que je t’écrive des choses pour
vilipender ta partie, mais entre nous deux on n’en est pas à faire des
chichis. Sans blague, j’attends ta réponse.
Naples, 23 septembre 1916.
Mon cher vieux,
Depuis ma dernière, le _Pamir_ a fait Baltimore, New-York, Brest,
Cardiff, Gênes et Naples. Tu vois qu’on n’a pas perdu de temps. On a
bien failli retourner en Amérique pour reprendre des barres d’acier et
des obus, mais au dernier moment on nous a désignés pour ravitailler
l’Italie. Alors nous voici sous le Vésuve et comme ils disent, il ne
nous reste plus qu’à mourir. Mais je n’en ai fichtre pas envie, parce
que Fourgues vient d’écrire une lettre tapée à la compagnie disant qu’il
faut qu’il passe au bassin depuis le temps qu’il bourlingue, d’autant
plus qu’on a tapé dans quelque chose de dur par là du côté de
l’Angleterre et qu’il voudrait bien savoir ce qu’il a au ventre, vu que
l’eau entre dans la cale et qu’on a vingt centimètres par jour qu’il
faut pomper sans s’arrêter. Alors, j’espère qu’on va rentrer en France
pour se faire caréner, et comme ça prendra bien huit ou dix jours,
Fourgues m’a promis que je serais bon pour la mairie et pour l’église.
Alors il y a eu du bon. Ce n’est pas à Baltimore qu’on a pris de
l’acier, attendu que le nôtre n’y est pas arrivé. Fie-toi aux Boches
pour fabriquer des grèves dans les usines, des accidents sur les voies
ferrées et des égarements de trains. En tout cas, Fourgues a appris en
roulaillant par-ci par-là, mais pas auprès des autorités consulaires,
que, pendant qu’il n’y avait pas d’acier pour nous à Baltimore, il y en
avait à New-York des monceaux qui se rouillaient sur les quais en
attendant preneur. Alors Fourgues a pris ses cliques et ses claques, et
le _Pamir_ est allé s’amarrer près du pont de Brooklyn, et l’on s’est
introduit trois mille tonnes d’acier et du rabiot sur le pont. Tu peux
dire que Fourgues n’y est pas allé avec le dos de la cuiller, et qu’il
regrettait de ne pas en mettre dix mille tonnes. Le _Pamir_ entrait dans
l’eau jusqu’aux écubiers, et il a marché comme une tortue, avec un petit
mauvais temps d’été qui n’était pas dans un étui à jumelles. Mais on
s’en fichait, parce que cette fois on servait à quelque chose.
A New-York, Fourgues est tombé pendant une bordée qu’il a tirée dans
Broadway et les quartiers chics avec Villiers, sur le type Flannigan que
je t’ai raconté qu’on avait tossé en Norvège, l’autre année. Ils sont
tous revenus à bord au milieu de la nuit avec une bouche en palissandre,
en faisant un bouzin à réveiller un cimetière et avec un gramophone
qu’ils avaient étouffé dans un bar. Ils se sont mis à jouer des
cake-walk et des airs de nègres sur les disques qu’ils avaient aussi
refaits, et je me suis levé à deux heures parce qu’il n’y avait pas
moyen de roupiller. Comme Flannigan repartait le matin pour le pays des
Scandinaves, comme il dit qu’il va faire un tour en Bochie, il est resté
à bord jusqu’à six ou sept heures à boire du Dubonnet à l’eau de seltz,
histoire de se fourbir la luette, et à raconter ses campagnes à Fourgues
et à Villiers qui buvaient des litres et des litres d’eau de Vichy, pour
laver toutes les drogues qu’ils s’étaient enfournées dans l’estomac.
Flannigan a beau dire, nous sommes sûrs qu’il fricote chez les Boches et
que ce n’est pas au bout de la longue-vue qu’il a appris tout ce qu’il
chante. Mais on n’a rien à y voir, n’est-ce pas, du moment qu’il est
neutre, et que la politique officielle de l’Entente c’est de laisser les
Boches faire leurs petits micmacs pendant que les journaux impriment que
le blocus est parfait, que les Allemands font ceinture et qu’ils vont
arriver après-demain en disant «Kamerad», et avec la bouche ouverte pour
que nous leur donnions à croûter. Ce n’est pas l’opinion de Flannigan,
et la nôtre non plus, et celle de personne faisant le trafic. Je résume
les renseignements de Flannigan:
«Les Boches ne mangent pas autant qu’avant, c’est certain, mais tout le
monde sait qu’on mange toujours trop. Mais ils savent bien que nous
laissons passer par la Suisse, la Hollande et les pays scandinaves des
tas de marchandises bonnes à manger.