correspondance avec le rapide pour Marseille. Elle prend juste le temps
de faire une valise et part. Elle arrive à Marseille le lendemain,
croyant qu’il suffisait d’arriver sur le quai pour prendre le premier
bateau, comme dans Jules Verne. Elle s’est baladée toute la journée
depuis la Cannebière jusqu’au Port National, demandant à tout le monde,
douaniers, agents de police, marins, etc., où l’on prenait le bateau
pour Malte. Elle n’y connaît rien aux compagnies, aux départs. Enfin,
son cocher a compris qu’elle n’en sortirait pas et l’a conduite à la
Marine. Elle dit qu’elle ne reconnaîtrait pas un amiral d’un chef de
gare, parce que leurs tenues se ressemblent, alors tu vois ce qu’ils ont
pu rire à la Marine, quand elle disait qu’elle voulait voir son mari à
Malte, un point c’est tout. Bref, on lui a expliqué que le paquebot
était parti la veille et qu’il y en avait un autre dans huit jours, de
sorte qu’elle ne pourrait pas être à Malte avant dix ou onze jours. La
petite dame était aux cent coups. Un homme, toi ou moi, aurait dit
«zut». Mais je crois que, quand les femmes se sont fourré dans la tête
de voir leur mari, elles feraient le chemin sur les coudes plutôt que de
s’arrêter. Elle a pris le train pour l’Italie, mon vieux, elle s’est
appuyé tout le circuit: Nice, Gênes, Rome, Naples, Reggio, le canal,
Messine, et Syracuse, pendant trois jours et demi, sans s’arrêter, et en
troisième classe, car elle avait peur de manquer d’argent. Elle ne se
rappelait même pas comment elle avait pu se débrouiller pour avoir ses
passeports et le reste. Tout ce qu’elle se souvenait, c’est qu’elle
montrait à toutes les autorités, dans les gares où elle passait, son
livret de mariage et le télégramme de son mari. On voulait l’arrêter
partout. Elle se mettait à expliquer et à pleurer et l’on finissait par
la laisser partir. Ajoute qu’elle ne sait pas dire pain en italien. Elle
a mangé comme elle a pu, parce qu’elle n’osait pas descendre des trains
dans les gares de peur qu’ils ne fichent le camp sans elle. Ça ne fait
rien, elle n’a pas molli et elle est arrivée à Syracuse. Le paquebot ne
partait que dans deux jours. Il ne lui restait plus d’argent pour payer
le paquebot; au consulat français on l’a envoyée promener, vu qu’elle
n’est ni indigente ni rien et qu’elle n’était pas en service commandé.
Ils lui ont dit d’écrire chez elle pour avoir de l’argent, vu que les
mandats télégraphiques n’existaient plus, que ça prendrait une semaine
au moins.
Il n’y a qu’une femme pour se tirer de là. Être au sec en Sicile, sans
le sou, sans pouvoir rien recevoir de son mari ni de chez elle et
arriver tout de même à Malte, c’est des mystères pour toi et moi qui
pourtant sommes de vieux renards en fait de voyage. Elle a engagé sa
montre en or et une bague avec pierre, puis elle a trouvé moyen de
savoir qu’il y avait un voilier avec du liège ou du soufre qui partait
le lendemain pour Malte. Ça lui faisait gagner un jour sur l’arrivée à
cause que le paquebot s’arrête à tous les ports et que le voilier filait
droit sans escales.
Je voudrais savoir comment elle a pu faire pour se faire prendre par le
vieux Sicilien patron du voilier; elle a trouvé le truc. D’ailleurs,
elle est jolie, la mâtine, quoiqu’elle soit grosse comme deux liards de
beurre, et puis elle n’a pas les yeux dans sa poche. Elle ne pense et ne
parle que de son mari, mais pour le rejoindre elle sait bien faire des
sourires et des micmacs. Elle a dit qu’avec le patron syracusain elle
s’est contentée de montrer son cœur et le mot Malte sur le télégramme,
et que ça a collé: moi, j’aurais voulu voir ça.
A Malte, elle a pris un canot pour faire le tour du port. Tout ce
qu’elle savait du croiseur de son mari qu’elle n’avait jamais vu, c’est
qu’il avait trois cheminées, et deux mâts et une étrave en éperon. Elle
avait vu ça sur une mauvaise photo qu’elle portait avec elle. Elle
montrait au batelier les bateaux à trois cheminées et il allait dessus;
comme les noms sont effacés depuis la guerre, elle demandait partout:
«C’est ici le croiseur _Bayard_?» Tout de suite, on lui a dit qu’il
n’était pas à Malte; elle croyait que c’était une blague et cherchait
ailleurs...; enfin, elle a vu que son _Bayard_ n’était pas là. Partout
on lui répondait qu’il était parti depuis trois jours, mais qu’en temps
de guerre personne ne sait où vont les bateaux et que tout juste
l’amiral pourrait le lui dire, s’il était de bonne humeur ce jour-là, ce
qui lui arrivait moins souvent que d’engueuler son monde. Ça ne fait
rien, elle demande où elle peut voir l’amiral. Tout le monde lui riait
au nez, et lui disait que cet amiral était célibataire et que rien ne le
mettait plus en rogne que de voir des officiers voir leurs femmes, parce
qu’il dit qu’en temps de guerre ce n’est pas comme en temps de paix.
Enfin, elle a eu le nom du bateau amiral. Moi, j’aurais voulu voir la
collision entre la dame et l’amiral.
Elle raconte seulement qu’il lui a demandé si elle était maboule, que
son mari avait eu les plus grands torts de lui télégraphier où il était,
qu’il allait faire des ordres très stricts pour empêcher que ça se
renouvelle; qu’elle n’avait qu’à filer en France dare-dare, que c’était
inutile de courir après son mari sur la vaste mer, vu que la guerre
serait peut-être finie avant qu’elle mette la main dessus.
Heureusement, en quittant le bateau, la mort dans l’âme, elle a trouvé à
la coupée un officier à qui elle a dit: «Et vous, monsieur, vous ne me
direz pas où est le _Bayard_?» L’autre, traducteur de dépêches, le
savait, et était camarade du mari. Il l’a vite menée dans sa chambre
pour qu’on ne les entende pas, et il lui a dit, sous le sceau du secret,
que le _Bayard_ était à Bizerte pour réparations, qu’il y resterait huit
à dix jours et qu’elle pouvait le rejoindre s’il y avait un bateau. Tous
les services réguliers sont coupés. Il n’y a plus que des navires
militaires ou militarisés qui ne doivent prendre aucun passager; elle ne
pouvait passer qu’en fraude en risquant un paquet de première classe, si
quelqu’un voulait la prendre. Alors elle a dit qu’on ne pouvait pas la
fusiller pour ça et que, si on fichait dedans son mari parce qu’elle
était allée le chercher, elle lui ferait donner sa démission après la
guerre et voilà tout. Elle ne perd pas le nord, celle-là. Elle n’avait
jamais vu le jeune officier traducteur de télégrammes, mais elle se
l’est tout simplement annexé. D’abord, elle lui a emprunté cent francs
de la part de son mari. Ensuite elle lui a dit de la renseigner
immédiatement sur n’importe quel bateau qui partirait pour la Tunisie.
L’autre était tout de même sec; il a dit que, si l’amiral apprenait ça,
il le mettrait aux arrêts de pied ferme. La petite dame a dû lui envoyer
un de ses petits airs câlins et il a accepté. Alors elle lui a dit
qu’elle allait s’installer sur un banc de la douane avec sa valise pour
toute la nuit, afin que l’enseigne n’ait pas besoin de courir à l’hôtel
et pour qu’elle soit tout de suite parée à sauter dans le premier bateau
qu’il lui indiquerait. Malgré les représentations de l’enseigne, elle a
fait comme elle a dit et s’est incrustée à la douane. Les gabelous ont
voulu l’évacuer, mais elle s’est vissée avec sa valise sur un banc, et,
comme elle n’a pas l’air d’une conspiratrice, on l’a laissée là où elle
a dormi la tête sur le mur. Le matin, un des sergents est allé lui
chercher du thé et des toasts, et elle a fait sa toilette dans le poste
des douaniers, comme si elle était chez elle. C’est à ce moment que
l’enseigne du bateau amiral est venu lui dire que le _Pamir_, arrivé la
veille au soir, partait à huit heures du matin pour Bizerte, mais que le
commandant du _Pamir_ était connu pour son sale caractère, et qu’il
l’enverrait promener. Ah! ouiche! dix minutes après, pendant qu’on
levait l’ancre, elle a grimpé l’échelle qui était encore amarrée, elle a
bondi sur la passerelle comme si elle n’avait fait que ça de sa vie, et
est allée droit à Fourgues comme Jeanne d’Arc devant le Dauphin.
Fourgues a fait une bobine, et il a pris sa tête de vent debout pendant
qu’elle expliquait son boniment. Moi, ça m’aurait coupé la chique. Mais
elle allait, elle allait! Elle priait, elle souriait et puis comme
Fourgues continuait à ne rien dire en la regardant du haut en bas (mais,
moi, je voyais ses mains qui fignolaient derrière son dos comme quand il
jubilait), elle a éclaté en sanglots, s’est assise sur sa valise en
tamponnant ses yeux avec un mouchoir gros comme une noix en répétant:
--Que je suis malheureuse, que je suis malheureuse.
Alors Fourgues a enlevé sa casquette et s’est approché d’elle en la
soulevant par le menton, comme un bon papa, il a dit:
--Alors, c’est bien vrai, petite fille, toutes ces blagues que vous me
racontez? Eh bien! il reste une chambre vide; vous avez de la chance.
Allez vous mouiller le museau! Je ne veux pas que votre sacré veinard
mari vous trouve malade!
Mon vieux! elle lui a sauté au cou et l’a embrassé comme du pain.
Fourgues s’est laissé faire et il le lui a rendu, et puis il lui a
tapoté la joue:
--Ça va bien, ma belle petite. J’ai une fille qui a votre âge et je
voudrais bien qu’elle en fasse la moitié autant quand elle sera
mariée... Sur ce, allez vous faire jolie et vous nous raconterez tout ça
à déjeuner, midi tapant.
Ça, mon vieux, ç’a été la plus chouette traversée. Un temps de
demoiselle, du soleil plein les yeux, et cette femmelette qui jetait du
bonheur depuis les cheveux jusqu’aux talons. C’était un sac à malice, sa
petite valise; elle en a sorti du ruban, des bouts de dentelles et des
tas de grigris, et quand elle est sortie à midi de la cabine de Blangy,
tu n’aurais pas cru que c’était la même qui était arrivée le matin avec
les cheveux en pagaye et dans un cache-poussière fripé. Qu’est-ce qu’on
a pu rire à table quand on a raconté tous ses avaros! Fourgues ne tenait
plus de joie. Elle est restée toute l’après-midi sur la passerelle, et
je lui ai tout expliqué: le compas, les cartes, les feux, la navigation,
tout le fourbi, quoi. Elle ne devait pas y piger goutte, mais elle
souriait et inclinait la tête. J’aurais pu lui parler chinois, elle
aurait souri encore, elle dansait sur place. Le soir, à dîner, Fourgues
a profité pour faire à Villiers et à moi le laïus du cœur pour nous
encourager à nous marier vite. Tu l’entends d’ici; toute la lyre,
quoi...; moi, je n’avais pas besoin qu’il m’en dise tant; je n’attends
que l’occasion. Mais Villiers a voulu faire le malin en faisant des
mais, des si et des car. Alors, la petite dame l’a attrapé numéro un et
lui a rivé son clou en cinq sec, et Villiers a fini par s’avouer battu
et en lui demandant de lui en chercher une qui lui ressemble le plus
possible. Enfin, on était confortable et content. Elle est allée au dodo
et a dormi ses quatorze heures bien pesées. Quand le _Pamir_ est arrivé
à Bizerte, vers les dix heures du matin; elle est sortie de la cabine
fraîche comme la rose, et bon Dieu de bois, son enseigne de mari aura
trouvé que c’est plus agréable la nuit que de recevoir sur la figure un
bon coup de tabac. Justement, le _Pamir_ a été envoyé à Sidi-Abdallah où
le _Bayard_ était au bassin et l’on a mouillé tout près de terre.
--Tenez, le voilà votre bateau, ma petite!--a dit Fourgues,--et il est
dedans votre mari. Embrassez-le de ma part, si vous y pensez! et puis
rassurez-vous, il ne lui arrivera rien, à celui-là! Avec une petite
femme comme vous, on est verni.
Elle s’est trottée sans demander son reste. Elle frétillait. Tout juste
un bonsoir du bout des doigts, sauf qu’elle a rembrassé Fourgues.
Pardonne-moi de t’avoir raconté ça. Mais sur le _Pamir_ on n’a pas tant
de distractions et ça vaut mieux que tous les embêtements des ports et
des vadrouilles sur mer. Il n’y a pas à dire, cette petite femme avait
du cran, et, si tout le monde en avait de même, la guerre durerait bien
six mois de moins.
Nous n’avons d’ailleurs pas eu le temps de savoir ce qui lui était
arrivé, parce que le _Pamir_ a été emballé aussitôt pour Bilbao, à vide
toujours, ce qui fait que l’État aura payé un voyage de Salonique à
Bilbao aux armateurs, gratis. Mais tout ça ne nous regarde pas, n’est-ce
pas? On marche et l’on exécute les ordres, même quand il n’y en a pas.
Nous sommes donc restés à Sidi-Abdallah deux jours, juste le temps de
faire des vivres, et nous avons fait route pour Bilbao, où le _Pamir_
doit prendre du minerai de fer. La traversée nous a plutôt paru moche,
après la passagère de Malte, et nous avons passé notre temps à épiloguer
sur ce qu’elle nous avait raconté. Fourgues a dit que c’est stupide
d’empêcher les officiers et les matelots de télégraphier où ils vont. Si
c’est à cause qu’on peut craindre qu’il y ait des fuites dans les
bureaux de télégraphe, il n’y a qu’à y mettre des gens sûrs et mobilisés
et tenus au secret, tandis qu’on continue, surtout sur les lignes
étrangères, à garder des gens dont on ne sait pas d’où ils sortent, et
parmi lesquels il y a évidemment des espions. Seulement, les autorités
maritimes préfèrent emprisonner les marins qui trinquent salement, parce
que ceux-là ne peuvent pas bouger et sont punis s’ils remuent, au lieu
de nettoyer les bureaux des gens qui ne fichent rien et peuvent faire
des fuites. Ça, c’est le premier point. Après, il a dit que c’est tout
de même fort que dans la marine on n’ait pas le droit à des permissions
réglementées, comme dans la guerre, et que c’est le bon moyen pour faire
grogner les gens. Et puis, à quoi ça avance de faire réparer les bateaux
à Bizerte, où il n’y a quasiment rien comme outillage ni rechange, au
lieu d’envoyer les bateaux à Toulon. Le chemin est presque le même pour
venir de l’Orient, et ça ne fait guère d’économies de charbon; tandis
qu’il faut envoyer à Bizerte tout le matériel de réparations et de
rechange, ainsi que le charbon et tout, qu’on est obligé d’employer des
tas de bateaux qui coûtent les yeux de la tête comme le _Pamir_, que ça
fait des retards à Toulon pour l’embarquement et à Bizerte pour le
débarquement, que, si les cuirassés ou croiseurs allaient à Toulon, tout
serait à pied d’œuvre et au bout du chemin de fer et du télégraphe, et
que cette petite organisation-là aura coûté quelques centaines de
millions, l’un dans l’autre, sans qu’un seul bateau de guerre y ait
gagné un jour, tandis que pas mal de matériel aura été coulé par les
sous-marins.
A propos des sous-marins nous voudrions bien que tu nous dises combien
de temps ça va durer, cette petite cérémonie de faire naviguer de gros
navires en plein jour, sur les routes prétendues secrètes et que tous
les Allemands connaissent. Qu’on envoie le _Pamir_ et autres du même
genre se faire couler, passe encore, puisque officiellement on n’a pas à
craindre la guerre sous-marine. Mais des cuirassés ou croiseurs qui
coûtent cinquante et soixante millions avec mille hommes à bord,
Fourgues trouve cela un peu vert; je lui passe la parole:
--C’est très joli,--qu’il dit,--de prétendre que les sous-marins
allemands c’est de la blague. Mais on ferait un peu mieux de prendre les
précautions de bon sens. Je ne suis pas un officier de sous-marin, mais
j’en ai vu quelques-uns, et ils disent que la nuit les sous-marins n’y
voient rien dans le périscope et qu’ils sont obligés de naviguer en
surface; par conséquent, la nuit, ils sont beaucoup plus inoffensifs. Eh
bien! il n’y a qu’à faire naviguer la nuit les gros bateaux de guerre et
le reste du temps leur faire longer les côtes, ou bien mouiller dans les
ports, surtout dans la Méditerranée. Il ne manque pas de côtes ni de
ports. Les traversées dureraient un peu plus, mais ça vaut bien
cinquante millions et mille hommes envoyés au fond. C’est comme les
transports de troupes et de matériel. D’abord, je ne comprends pas qu’on
les fasse partir de Marseille pour Salonique, alors qu’il y a Tarente ou
Brindisi et que les Italiens sont nos alliés; ça ferait trois ou quatre
jours de moins sur l’eau, et autant de risques de moins, et pas mal de
millions sauvés. Et puis, même si l’on veut à tout prix faire tout le
circuit sur l’eau, je me casse la tête à comprendre pourquoi, le jour,
on ne fait pas naviguer les bateaux tout près des côtes italiennes, ou
africaines, ou grecques. D’abord, il y aurait beaucoup moins de danger
de torpillages, parce que les côtes sont plus faciles à surveiller que
la haute mer et puis, si un navire est torpillé par hasard près des
côtes, il aurait souvent le temps d’aller s’y jeter et on pourrait le
tirer d’affaire, et puis les embarcations ne seraient pas perdues; elles
iraient à la côte et les gens seraient sauvés. Tout ça c’est enfantin,
mais c’est le diable pour faire comprendre aux compétents que la guerre
n’est pas la paix. Quand il s’agit d’embêter le monde, les légumes
savent bien vous dire que c’est à la guerre comme à la guerre, mais,
pour prendre des précautions, ils préfèrent cracher du papier, du papier
et encore du papier! Ça leur coûtera cher cette affaire sous-marine. Et
vous savez, les enfants, quand les bateaux tomberont comme des quilles,
ils pousseront tous les hauts cris, en disant que les Boches sont des
pirates, que toutes les précautions étaient prises, mais qu’on ne savait
pas que les sous-marins boches seraient si méchants que ça. Comme le
public et les députés n’y connaissent rien, on plaindra les légumes qui
se sacreront grands hommes, et les bateaux continueront à trébucher.
Avant un an ça va être du propre, sans compter que le pays sera obligé
de faire ceinture, qu’il n’y aura plus moyen de bouffer, que l’acier et
tout manquera. Le public fera de la musique, mais comme personne ne
saura d’où ça vient, et que la censure continuera à étrangler les gens
comme vous et moi qui voient ce qu’il y aurait à faire, les sous-marins
feront leur petit nettoyage par le vide.
Quand il s’y met, Fourgues, il n’y va pas de main morte. Mais Villiers
pense qu’il a raison et moi aussi, et par moments on se demande si tous
ces gens n’ont pas perdu la boule. Enfin, qui vivra verra. On ne meurt
qu’une fois. Si le _Pamir_ va au fond et que nous buvions la tasse, nous
saurons au moins à qui c’est la faute.
On est arrivé à Bilbao assez secoués, parce que nous étions vides, et
que sur la remontée du Portugal nous avons eu un sacré temps. Je passe
tous les empoisonnements qu’a eus Fourgues pour savoir où et comment
prendre son minerai. C’est à croire que les émissaires qu’a la France
ici passent leur temps à jouer au bridge au lieu de s’occuper de leur
affaire. On a dû envoyer des bonshommes bien embusqués, qui trouvent
meilleur de palper la bonne galette loin du front, mais qui s’y
connaissent en transports et en ravitaillement comme moi à jouer de
l’orgue. Et puis il faut voir comme on se préoccupe des Allemands et de
tout ce qu’ils font ici. Autant dire que les Boches sont les maîtres.
Ils savent tout, voient tout ce qui part et renseignent leur ambassadeur
à Madrid qui doit bien diriger au moins cinquante mille Boches au doigt
et à l’œil. Il y a des espions partout et nous n’en avons nulle part.
Bon Dieu! nous avons une sacrée veine que la position maritime de
l’Allemagne soit comme qui dirait dans un cul-de-sac. Rien qu’à voir ce
qu’elle réussit à nous embêter sur mer à bout de bras quasiment, on peut
être certain que, si nous étions à sa place et elle à la nôtre, nous
serions raclés depuis longtemps et ne recevrions pas un gramme de
marchandises. Il y a un peu partout par ici des postes de T. S. F. et
des stations d’espions sur la côte, qui renseignent les sous-marins
boches. Ceux-ci n’ont qu’à écouter et à travailler à coup sûr.
D’ailleurs, Fourgues ni personne à bord ne comprend ces histoires de
ravitaillement d’essence, que les journaux français disent que les
Allemands emploient dans les pays neutres. Ils disent que les Boches ont
des bases de ravitaillement en Grèce, en Espagne et ailleurs, et que,
sans ça, ils ne pourraient pas travailler comme ils font. C’est une
belle fumisterie. Toutes les fois qu’on cherche les bases de pétrole, on
n’en trouve pas. C’est à cause qu’il n’y en a pas. Les Boches ont bien
quinze ou vingt jours d’essence dans leurs sous-marins. C’est les gens
de Bilbao qui nous l’ont dit, après ceux de Norvège de l’an dernier.
Alors veux-tu me dire où est-ce qu’ils ont besoin de se ravitailler? De
Zeebrugge en Méditerranée, il ne faut pas vingt jours, et en
Méditerranée ils ont Pola et Cattaro, ils ont les côtes bulgares et
Constantinople, ils ont la Syrie, ils ont les points de Tripolitaine
qu’ont repris les Turcs, et ils ont encore les points du Maroc où nous
ne sommes pas. Quoi qu’ils fassent, ils ne sont jamais plus loin que
trois ou quatre jours d’une base amie; alors ils n’ont pas besoin
d’aller chercher les neutres. Nous avons l’air plutôt andouilles
d’accuser les neutres pour des choses où ils ne sont pas coupables et
que nous ne pouvons pas prouver, tandis qu’il y en a tellement qui
crèvent les yeux et où nous n’osons rien dire. Tout ça, on en rirait si
ça n’allongeait la guerre. Et puis ça finira par coûter cher. Enfin,
cette fois-ci, le _Pamir_ ne partira pas à vide, mais avec trois mille
tonnes de bon minerai que les Boches n’auront pas. Nous ne savons pas
encore où nous irons, mais je ne crois pas qu’on parte d’ici avant huit
jours, parce que le chargement ne va pas vite.
Sur ce, mon vieux, je te la serre. Je voudrais bien qu’on aille à
Bordeaux, parce qu’à Bordeaux il y a un train pour La Rochelle. _Good
bye._
QUATRIÈME PARTIE
Baltimore, États-Unis, 16 juillet 1916.
Mon vieux copain,
C’est tout de même rigolo qu’à deux années d’intervalle je passe le 14
juillet aux États-Unis. Seulement, cette fois-ci, tu n’es pas là, et il
n’y a guère de chance que nous tombions en collision. Je me demande si
je te trouverais changé, depuis le temps! Peut-être que je ne te
reconnaîtrais pas, puisque tu t’es rasé la moustache pour faire comme
tes camarades. Ce que tu dois le faire à la pose, mon vieux, depuis que
te voilà catalogué dans la marine de guerre, mais ça ne prendra pas avec
moi. D’ailleurs, je ne suis plus le petit gringalet à qui tu flanquais
des bourrades pour voir si je tenais sur mes quilles, j’ai une barbe de
missionnaire et ma fiancée dit que j’ai forci et que maintenant j’ai
l’air d’un homme. Voilà pour le physique. Pour le reste, c’est encore
pire. Faut croire que deux ans de turbin comme celui du _Pamir_, tout ce
qu’on voit et tout ce qu’on entend, ça met du plomb dans la tête. A La
Rochelle ils m’écoutaient tous comme un oracle, même les vieux, ce qui
est plutôt le contraire d’il y a deux ans! Dame, écoute! On a réfléchi
un peu et on a sa jugeotte. Dans le temps, j’allais à la
va-comme-je-te-pousse, je me fichais de tout, je trouvais que tout était
simple pourvu que j’aie de quoi manger et les pieds au sec sur la
passerelle quand on recevait de la flotte. Maintenant, je vois mieux le
pourquoi et le comment, je trouve que c’est plus compliqué et il y a des
fois où je pense que je serais bien embarrassé si je devais donner des
ordres pour la guerre. C’est l’âge qui vient, la maturité comme ils
disent. Alors je me rends compte que plus ça ira, plus ça ne fera que
croître et embellir et si jamais j’ai de vraies responsabilités, je
serai bien trop vieux et je m’empêtrerai dans un tas de considérations
qui m’empêcheront d’agir. Après deux ans de guerre, c’est une conclusion
dont je suis sûr; tous les chefs et manitous sont trop vieux, et ce qui
me dégoûte, c’est qu’il y a des chances que j’en fasse autant. Tout le
monde n’est pas Fourgues, qui a bientôt la cinquantaine et se décide en
cinq secondes parce qu’il encaisse les responsabilités. Mais, pour un
comme celui-là, il y en a cent qui sont des chiffes, et le pays pâtit de
tout cela.
Tu te demandes si le cafard me prend, de te raconter des balivernes, au
lieu des histoires du _Pamir_ qui te distraient, me dis-tu. Le 14
juillet loin de France, sans un copain pour tailler une bavette, ça me
flanque des papillons noirs. Fourgues et Villiers, qui sont bien
gentils, ont essayé de me distraire au music-hall de Baltimore, mais
tout ça m’embête. Et puis la barbe! je ne vais pas continuer et je
reviens à mes moutons.