Moi, je commence à croire que pour la T. S. F. et les canons, Fourgues a

dix fois raison. Mais on n’a pas eu le temps de réfléchir à tout cela

parce que la presse locale et les autorités civiles avaient fait un foin

de tous les diables sur l’affaire de la _Mer-Morte_ et du _Pamir_. Mon

vieux, j’ai eu ma biographie dans les journaux du patelin et tu n’aurais

jamais cru combien je suis un type épatant. On m’a interviewé après

Fourgues et Villiers, et en avant l’héroïsme des marins, la maîtrise de

la mer, le bluff des sous-marins allemands, la protection efficace que

les amirautés alliées exercent sur les flots! Il n’y a pas à dire, quand

il s’agit d’en boucher une surface au public, la censure ouvre les

portes toutes grandes. Bref, on a été invité tous les trois à un banquet

à la municipalité. Le grand chef maritime est venu avec un aide de camp,

et il y avait là tout le dessus du panier. Nous avons reçu un chouette

gueuleton. Aux toasts, le maire, le capitaine de port, le président de

la Chambre de commerce ont raconté des tas de blagues qu’ils avaient

apprises dans le journal le matin. Ils s’y connaissent en marine comme

moi en peinture à l’huile. Mais le bouquet ç’a été le gros légume

maritime, qui a parlé l’avant-dernier. Pendant l’après-midi, il avait

saboulé Fourgues comme un mousse, et refusé de rien transmettre de ce

que demandait Fourgues. Le même soir, au champagne, il lui a versé sur

la tête un tonneau de vaseline.

--Je lève mon verre,--a-t-il dit,--en l’honneur du vaillant capitaine

Fourgues, dont la présence d’esprit et la science nautique ont une fois

de plus prouvé aux Allemands combien sont vaines leurs prétendues

insultes à la suprématie navale des Alliés. Un accident n’est point une

défaite. Les précautions sont prises, je l’affirme officiellement: le

capitaine Fourgues ne rencontrera plus de _Mer-Morte_.

J’étais baba. Fourgues a répondu. Tu sais que, quand il veut, il parle

mieux que je ne crache. Mais sa barbe remuait ferme et il tricotait des

ongles sur la nappe. Je me demandais ce qu’il allait servir à

l’assemblée. J’avais tort d’avoir peur.

--Merci!--a-t-il dit.--Je suis marin et ne parle bien qu’à bord de mon

bateau. Merci!

Il s’est rassis tel quel. Eh bien! mon vieux, ce n’est pas malin d’être

orateur, car on a applaudi à tout rompre, le grand chef en tête. Après

cette fanfare on a levé la séance. Les indigènes avaient préparé un

concert vocal et instrumental avec le concours des artistes du cru, et

moi j’ai allumé un cigare pendant qu’on me faisait répéter pour la

cinquantième fois l’aventure du _Pamir_ et de la _Mer-Morte_. Il faut

croire que les journaux ne leur suffisent pas, aux colons de ce pays,

mais il fallait être poli, et j’y allais de ma nèfle, tout en guignant

Fourgues, qui causait dans un coin à l’aide de camp du patron maritime,

lequel aide de camp lui tapait sur l’épaule en ayant l’air de lui

raconter de bonnes blagues. Mais je voyais bien que Fourgues la trouvait

plutôt verdâtre. Il mâchonnait son bout de cigare sans l’avoir allumé,

et il gardait ses mains dans ses poches, ce qui est le truc qu’il a

trouvé pour ne pas faire trop de gestes quand il est en colère. Quand

l’aide de camp l’a eu lâché, il est venu à moi tout droit et il m’a dit:

--Filons, petit, sans quoi j’explose.

Moi j’aurais préféré rester là, parce que ça flatte tout de même d’être

considéré comme un héros; mais Fourgues m’a tiré par la manche et nous

avons plaqué tout le beau monde.

En faisant route vers le _Pamir_, Fourgues a ruminé un bon bout de

temps. Il s’arrêtait et puis il repartait. Moi je suivais et je ne

disais pas ouf. Enfin il a lâché son boniment:

--Sais-tu ce qu’il m’a raconté, cet espèce de farceur à aiguillettes? Il

m’a dit que, puisque je n’avais pas confiance dans la surveillance des

mers et que j’avais peur des sous-marins, on allait charger le _Pamir_

avec du bois à brûler pour l’armée d’Orient. «Comme ça, a-t-il dit, si

un sous-marin vous seringue ou vous torpille, ce qui est improbable,

vous flotterez, mon cher Fourgues, vous flotterez, parce que le bois est

plus léger que l’eau...» Parce que le bois est plus léger que l’eau,

parce que le bois...

Je crois que Fourgues a répété ça cinquante et une fois les bras croisés

et le nez au vent, tellement il était en rogne. Arrivé à bord il m’a

offert un verre de vieux marc de son pays pour remplacer les liqueurs

qu’il m’avait fait manquer et un cigare «déchet de Havane», qui n’était

pas mauvais d’ailleurs. Et puis il n’a plus desserré les dents et s’est

mis à faire des réussites pour savoir si le _Pamir_ serait coulé ou non

avant la fin de l’année. Toutes les réussites rataient et Fourgues

n’était pas content. A la fin il a compté ses cartes et a vu qu’il lui

en manquait une, le neuf de trèfle qu’il a retrouvé dans la boîte de

jeux. Alors il a tout envoyé en l’air et il m’a envoyé me coucher.

--Seulement, petit,--qu’il m’a dit,--puisqu’ils nous donnent à

transporter deux mille mètres cubes de bois histoire de nous empêcher de

couler, tu me feras le plaisir d’en chiper deux ou trois stères. Nous en

ferons des radeaux. Qu’on ne me donne ni la T. S. F. ni des canons, ça

va bien; je ne peux pas en acheter au bazar; mais si un sous-marin nous

flanque une torpille dans les tibias, je ne veux pas que nous allions

tous donner à manger aux crabes. C’est compris?

J’ai répondu que c’était compris, et je suis rentré dans notre carré où

Villiers arrivait juste de la ribote à terre. Il était un peu dans les

brindezingues, parce que tout le monde avait voulu trinquer avec lui.

Mais au fond c’est un chic type, car il est resté à bord du _Pamir_ et

comme ça je ne m’occupe plus des chignolles. S’il avait voulu, la boîte

lui aurait donné un peu de congé après l’affaire de la _Mer-Morte_, mais

il a dit que, quand on en a réchappé comme ça, il n’y a plus rien à

craindre, et qu’il servira de mascotte au _Pamir_. La boîte lui a payé

toutes ses fringues, recta,--ce qui m’a plutôt épaté,--mais n’a pas

augmenté sa solde d’un sou. Villiers est plus technique que Muriac, qui

avait commencé par être soutier à seize ans sur un caboteur et

connaissait sa machine comme sa poche, sans savoir un mot de théorie.

Villiers a passé par les Arts et Métiers, et il nous barbe à table avec

des histoires de cycles de Carnot, d’entropie et de rendement

thermodynamique. Il y a des jours où Fourgues le regarde de travers,

parce que Fourgues n’aime pas que sur son bateau il y ait des gens qui

en sachent plus que lui sur quoi que ce soit. Mais il ne peut rien dire;

avec son air un peu pincé, Villiers fait marcher sa boutique au doigt et

à l’œil. Il m’a dit que c’était juste temps qu’il arrive, sans quoi le

servo-moteur, le condenseur et la chaudière allaient être dans le sac.

Je l’en crois facilement. Tant que la mécanique tourne je suis encore

capable de la commander; mais si elle s’était mise à dire non, ce n’est

fichtre pas moi qui aurais dit le contraire.

On a embarqué en Algérie deux mille stères de bois à brûler. C’est

facile à arrimer. Tu jettes ça dans la cale, ça s’arrange tout seul; ça

ne salit pas; on est bien sûr que ça ne cassera pas. Fourgues lui-même

trouvait qu’à tout prendre, ça vaut bien le charbon. C’était pour aller

chauffer les poilus de l’armée d’Orient, et l’on était prêt à partir,

mais au dernier moment on nous a dit d’aller compléter notre chargement

en France, et nous avons reçu l’ordre d’aller à Cette. Fourgues a essayé

de dire qu’on ne lui ferait pas prendre grand’chose, que le _Pamir_

perdrait huit jours, que pendant ce temps les soldats souffleraient dans

leurs doigts à Salonique. Mais déjà il n’était pas au mieux avec les

autorités maritimes après ses histoires de canons, de T. S. F. et

autres; on lui dit qu’on l’avait assez vu, qu’il aille à Cette sans

faire davantage le malin.

A Cette, les types ont fait la tête quand ils ont vu que nous étions

plus d’aux trois quarts remplis... On nous a collé des barriques de vin

par-dessus notre bois à brûler. Ça a pris une journée pour aplanir les

rondins et tortillards; nous n’avons pu embarquer que deux rangées par

cale, de quoi soûler l’armée d’Orient pendant trois jours. Bref, ça

s’est terminé sans trop de casse, trois ou quatre vieilles futailles

seulement qui ont crevé dans l’élinguage, et tu parles si l’équipage a

putoyé quand il a vu la vinasse tomber à l’eau pour faire profiter les

poissons. On allait partir pour de bon, quand il arrive à Cette un corps

d’armée de mulets qui venait des Pyrénées pour l’armée d’Orient. Ils

devaient embarquer sur un bateau spécialement aménagé pour ça; seulement

ce bateau avait été coulé deux jours avant, et c’était le grand

affolement, parce que le général Sarrail réclamait des mulets à cor et à

cri. Juste au moment où on allait lever l’ancre, voilà qu’un type du

port rapplique en faisant des grands bras pour nous dire d’arrêter.

Fourgues fait descendre l’échelle et le bonhomme monte à bord. Il nous

demande combien on pourrait prendre de mulets. Mon vieux, c’était à

payer sa place de voir la tête de Fourgues.

--Des mulets, monsieur, des mulets! Alors le _Pamir_ est une écurie

maintenant? Je suis plein à vomir, monsieur! J’ai des billettes, du bois

mort, du tortillard et du canard, monsieur! Et puis j’ai deux cents

barriques de vin, monsieur! qui seront du vinaigre, avant que j’arrive

au train où vont les choses! Et puis j’ai l’ordre ferme d’appareiller à

quatre heures pour Salonique, monsieur, et vous voulez savoir combien je

peux prendre de mulets? Tant que vous voudrez, monsieur, mettez-les sur

le pont, dans les cheminées, dans le puits aux chaînes, le long des mâts

et dans ma chambre, monsieur! Coupez-les en morceaux dans la cale et

nous les recollerons à Salonique, monsieur. Moi je m’en f...! La mer est

profonde et je n’en raclerai pas le fond même si vous me chargez de

mulets à couler bas! On les mettra en deux ou trois étages vos mulets,

monsieur, et s’ils peuvent boulotter du charbon ou du bois à brûler,

peut-être qu’à Salonique ce ne seront plus des momies de mulets,

monsieur!

J’aurais voulu que tu voies la margoulette du citoyen aux mulets! il

serait rentré dans le compas s’il avait pu. Il a bafouillé des

explications: urgence, extrême urgence, bateau prévu coulé, nécessité de

la défense nationale, ordre impératif de ne revenir à terre que quand il

aurait pu embarquer des mulets sur le _Pamir_... Quand Fourgues a vu

qu’il l’avait abruti suffisamment, il a fait suspendre l’ordre

d’appareillage... Au fond il rigolait:

--J’en prendrai cent de vos mulets, monsieur; seulement apportez-moi

aussi du foin pour huit jours, parce que je ne les nourrirai pas avec le

pain de l’équipage. Je leur donnerai de l’eau des chaudières, monsieur!

Et ça guérira ceux qui sont constipés! Seulement, grouillez-vous! Je ne

veux pas moisir à Cette et je pars demain à cinq heures. Et puis, est-ce

qu’ils savent nager vos mulets, monsieur? Parce que, si le _Pamir_ est

torpillé, il n’y aura pas de place pour eux dans mes deux embarcations!

Et puis s’ils ont le mal de mer, je n’ai pas d’infirmières pour leur

tenir la cuvette!...

Le bonhomme s’est cavalé dès qu’il a pu, et je crois qu’il se demande

encore sur quel phénomène il est tombé. Villiers qui remontait de la

machine après que Fourgues avait envoyé l’ordre qu’on n’appareillait

plus, a entendu la dernière rincée. Mais dès que le muletier a eu tourné

le dos, Fourgues a éclaté de rire et nous a offert à chacun un cigare

d’Algérie.

--Voilà comme nous sommes sur le _Pamir_, Villiers! Bien sûr que je leur

prendrai des mulets, tant qu’il y aura de la place sur le pont: ils en

ont besoin à Salonique. Mais tout de même ils se fichent un peu trop de

la République, de nous envoyer ce poulet au dernier moment... Quant à

toi, petit, tu vas me faire faire cette nuit un plancher de bois sur le

pont pour tous ces quadrupèdes; je ne tiens pas à ce qu’ils se cassent

les pattes sur l’acier du pont. Il faut que ce soit prêt pour demain

matin, six heures.

Voilà comment il est, ce Fourgues. Il est resté toute la nuit debout

pendant que l’équipage clouait les vieilles planches qui nous restaient

des Boches du Maroc. A six heures, tout était prêt. On avait fait un

beau plancher avec des traverses en dessous et des mangeoires sur les

bastingages. Personne n’a dormi. Villiers a été très bien. Il a tout de

suite calculé la longueur des planches, des traverses, le nombre des

clous, la surface, tout enfin. Sans lui, on aurait plutôt chéré. Si

encore on avait pu dormir le lendemain! Mais les mulets sont arrivés au

jour avec le foin, et l’on a turbiné sans arrêter. Fourgues avait donné

l’ordre de débiter du vin à discrétion, parce qu’il dit qu’avec du vin

on ferait monter sur une corde à nœuds des Français au paradis.

Eh bien! mon vieux, j’ai jadis embarqué sur le _Pamir_ des chevaux, des

bœufs, des cochons et des ânes, mais je te recommande les mulets si tu

veux de la distraction. Ils n’ont que quatre pattes, mais on dirait bien

qu’ils en ont vingt-cinq. Quand on leur passe les sangles sous le

ventre, ils commencent à renifler et à ruer; quand on met en marche les

treuils et qu’ils sont hissés en l’air, ils sont tellement ahuris qu’ils

ne disent rien; ils se contentent de lâcher tout leur crottin à cause de

la pression du ventre, mais on voit qu’ils se réservent pour tout à

l’heure, rien qu’à l’astuce de leur regard et à leur souffle haletant,

et quand ils arrivent sur le pont et que la sangle ne les serre plus,

ils se mettent à danser, à courir et à lancer leurs sabots partout où

ils voient un visage humain, et ce n’est pas rigolo. Nous avons failli

être éborgnés cent fois, parce qu’il y avait cent mulets. L’un a tant

gigoté qu’il a sauté par-dessus bord; il savait nager, il a fichu le

camp à terre et quelles que soient ses aventures, le _Pamir_ ne l’a pas

trimballé à Salonique.

Le foin est arrivé aussi. Fourgues l’a fait mettre sur le rouf près de

la cheminée; il était dur comme du bois et sec comme de l’amiante. Nous

avons dû le mouiller pour que le mulet puisse le manger. Il a fallu

désigner dans l’équipage deux hommes pour s’occuper des mulets, parce

que personne à Cette n’était prévu pour les convoyer. J’aime mieux que

ç’ait été eux que moi. Pendant vingt-quatre heures, ils n’ont pu

approcher les mulets qui leur montraient le derrière et faisaient de

petits sauts de cabris, en sorte que les deux réservoirs se trottaient

dare-dare avec leur foin. Mais quand les mulets ont commencé à claquer

du bec, ils ont tous tendu le museau vers le foin quand il arrivait, et

après quelques jours, le cinéma et le croupier étaient copains avec eux.

Comme les autres de l’équipage, moi et Villiers compris, ne pouvaient

approcher des mulets sans les voir frétiller de la croupe, le cinéma et

le croupier ont fait les malins et prétendu qu’eux seuls savaient

prendre les bêtes.

Fourgues a voulu s’approcher des mulets tribord arrière, un soir en

descendant de la passerelle, en leur disant de jolis mots du Midi:

--Là, là, mon petit bichon, etc.

Ça n’a pas collé du tout. Il y en a trois qui lui ont envoyé les pattes

ensemble à deux doigts de sa pipe et Fourgues s’est cavalé plus vite

qu’il n’avait dit qu’il ferait. Tu ne peux pas t’imaginer le chahut que

ça peut faire, cent mulets, même avec un plancher de bois, sur un pont

en acier... Tu as quatre cents sabots qui font toute la nuit un pétard

du diable et il n’y a pas moyen de roupiller. Ça a encore été à peu près

bien jusqu’à la Sardaigne, parce qu’on a eu presque calme avec petite

brise; mais de Malte à Matapan, nous avons écopé un coup de Nord-Ouest

avec clapotis de houle en conséquence. Les cent mulets bringueballaient

tous ensemble au roulis et au tangage et leur piétinement couvrait le

bruit du vent. Ils gueulaient tant qu’ils pouvaient. Les embruns leur

piquaient les yeux et leur entraient dans le bec, et ils éternuaient

comme des perdus. Ajoute là-dessus les cinq cents barriques non arrimées

qui faisaient: «baloum! baloum!» dans les cales sur les rondins et le

tortillard, et tu vois d’ici ce qu’on a pu s’amuser de Cette à

Salonique. Ça m’était égal: depuis que Villiers est là, je ne m’occupe

plus des machines; ça me fait gagner six bonnes heures par jour que je

passe dans ma cabine à m’allonger, à jouer de la mandoline ou à lire tes

bouquins. J’en suis arrivé à Suffren, et Nelson, et Villeneuve, et

Trafalgar dans l’histoire maritime. Voilà ma conclusion: plus ça change,

plus c’est la même chose.

La route secrète était changée sur le trajet du _Pamir_ de Cette à

Salonique. C’est peut-être l’affaire de la _Mer-Morte_ qui est cause de

ça. Fourgues et Villiers le croient. Mais moi tout ce que je sais, c’est

que nous n’avons pas un seul bateau de patrouille entre Cette et la

pointe Cassandra. Toi qui es sur les navires de guerre, tu pourras

m’expliquer ça, peut-être. Je suppose que vous protégez les navires qui

en valent la peine, quoique la _Provence_, qui avait plus d’un millier

d’hommes à bord, ait trébuché il n’y a pas longtemps. Évidemment des

bateaux chargés de mulets, de vin et de bois à brûler n’en valent pas la

peine, et je suis le premier à reconnaître que c’est vrai. J’ai fait

faire des radeaux avec le bois que j’ai rabioté, et si le _Pamir_ boit

un bock, nous pouvons espérer de flotter. Mais je comprends très bien

qu’on ne s’occupe pas des patouillards qui n’ont à bord que trente-cinq

hommes d’équipage, et si tu me dis que les autres sont gardés, ça va

bien!

A Salonique, naturellement, Fourgues s’est fait attraper. Il était en

retard pour le vin, il était en retard pour le bois à brûler et aussi

pour les mulets. C’est un capitaine de frégate ou de vaisseau, je ne

sais trop, qui est venu à bord pour nous dire ça. Si tu le vois jamais,

c’est un type à la mâchoire carrée, grand et fort comme un chêne, et qui

ne mâche pas plus ses mots que Fourgues; alors tu vois ce qu’ils ont pu

attraper tous les deux. Heureusement que Fourgues a pu montrer ses

papelards en règle, et l’autre a dû se ramasser. Il faut croire que l’on

a besoin, ici, de vin, de mulets et de bois, car on nous a fait accoster

le soir même de notre arrivée le long du quai de la direction du port,

et nous avons restitué toute notre cargaison en trois jours. Nous avons

été renvoyés sur rade en attendant des ordres et nous battons tous la

flemme. Ça nous fait du bien d’ailleurs, car depuis l’Algérie tout le

monde avait son compte.

J’ai bien dormi vingt-quatre heures de suite après le déchargement du

_Pamir_, et maintenant, avec Fourgues et Villiers, nous allons à terre

vers trois quatre heures pour rentrer quand tout est éteint. Quel sale

patelin que Salonique! Il y a deux ou trois cafés qui sont tous pleins.

Dans la rue, la police est faite par des Grecs, des Français et des

Anglais, et ils sont aussi aimables les uns que les autres. Et puis, il

y a un change de dix-huit à vingt pour cent, et Fourgues dit que c’est

honteux que le gouvernement français permette que le papier français

perde le cinquième sur celui des Hellènes. Et puis, tout le monde dit

ici que ce n’est pas la peine de faire une armée d’Orient, si le grand

quartier général français lui refuse le matériel, le personnel, les

canons, les avions et tout. J’en aurais des volumes à t’écrire si je

disais ce que j’ai entendu ici, et le pétrin où ils sont. J’aime mieux

être sur le _Pamir_ qu’à la place du général Sarrail, et celui-là, quoi

qu’on dise, est un sacré merle d’avoir tenu ici contre les Boches, les

Autrichiens, les Bulgares et les Turcs, sans compter les Grecs derrière

lui, avec des forces telles que le moindre général du front français,

qui n’en aurait pas eu davantage, aurait juré ses grands dieux que son

front allait être crevé.

En attendant, mon vieux, je suis toujours bien loin de La Rochelle, et

je m’embête. Tu as beau me dire que ça va, que ça marche, que ça va être

bientôt fini, tout ça n’arrange pas mes affaires. Tu es sur ton

_Auvergne_ bien amarré au fond d’une rade, et je trouve que tu as bien

raison, parce que ce n’est pas la peine d’exposer inutilement des

cuirassés qui coûtent quatre-vingts millions et contiennent douze cents

hommes. Ils ne servent pas à grand’chose d’ailleurs, tes cuirassés, et

je te dirai plus tard ce que Fourgues pense là-dessus. Actuellement, il

n’y a que deux choses qui comptent à mon avis, les sous-marins boches et

les navires de commerce qui ravitaillent les Alliés. Tout le reste,

c’est le kif-kif bourriquot. Seulement, les amiraux alliés ne sont ni

sur les sous-marins allemands, ni sur les navires de commerce. Alors,

ils se gargarisent avec des télégrammes chiffrés, et les petits bateaux

qui vont sur l’eau sont torpillés. Mais les réussites de Fourgues disent

que le _Pamir_ ne sera pas torpillé cette année-ci. Comme la guerre doit

être finie avant 1917, le reste est sans importance.

Au revoir, mon vieux. Envoie-moi ta photographie en enseigne de

vaisseau, et ne prends pas dessus un air dédaigneux. On en met, sur le

_Pamir_, au moins autant que sur ton _Auvergne_ où je t’envoie la forte

poignée de main.

Bilbao, 27 avril 1916.

Mon vieux,

Nous sommes ici pour prendre du fer. Tu sais qu’il est bon dans ce pays

et que nous n’en avons pas de reste en France. Mais je reprends où je

t’ai laissé, à Salonique.

On ne savait pas trop quoi faire du _Pamir_ là-bas. Nous y serions

encore si Fourgues n’avait bassiné tous les gros pontes de la marine qui

lui ont dit, en fin de compte, de passer à tout hasard à Malte où on

nous trouverait peut-être une occupation.

Nous sommes partis sur lest avec rien dans le ventre, et quelques

passagers: jeunes gens de dix-neuf à vingt-cinq ans qui partaient de

Salonique pour aller finir leurs études supérieures en Espagne, ou en

Suisse, ou en Hollande.

Tous ces jeunes gens étaient très francophiles et venizélistes. Fourgues

était étonné qu’ils s’en aillent de Grèce pour achever leurs études

ailleurs qu’en France, d’autant qu’ils disaient avec de grands gestes

que l’heure de Venizelos allait sonner et qu’il prendrait enfin le parti

avec la grande nation généreuse qui... que... dont, et patati et patata,

qu’ils formeraient une armée en Grèce pour combattre à nos côtés, que la

Grèce serait rendue à ses destinées.

Fourgues leur a causé pour leur tirer les vers du nez; à la fin il a

très bien compris:

--Tu vois, petit, ces jolis cœurs, ils fichent le camp de Salonique,

parce qu’ils ont peur d’être obligés de s’enrôler si Venizelos fait son

armée. Ils sont, comme on dit chez nous, braves mais pas téméraires; ils

ne vont pas en pays français parce qu’ils craignent qu’on ne les

rappelle, tandis qu’en pays neutre ils seront bien tranquilles. Je ne

sais pas si les Grecs du passé avaient autant de poil que les historiens

le disent, mais ceux d’aujourd’hui m’ont l’air d’être des héros, en ce

sens qu’ils aiment bien regarder les coups.

Pendant le trajet de Salonique à Malte on a juste rencontré quelques

bateaux de surveillance du côté de Matapan, le reste du temps peau de

balle. Je me demande pourquoi il y a des gens qui se demandent à quoi ça

sert que nous soyons à Salonique. Ils n’ont qu’à aller un peu là-bas,

ces gourdes-là. Ils verraient que, si nous n’avions pas de monde pour

fermer la bouche à Constantin, il y a belle lurette que le mari de

Sophie aurait livré son pays aux Boches et tous ses ports à leurs

sous-marins.

Alors ce serait un beau pétrin. Déjà que les sous-marins travaillent

dur, quoi qu’on dise ou qu’on ne dise pas, tu vois ce que ça serait

s’ils pouvaient se servir des ports et des îles grecques. Il n’y aurait

plus moyen de circuler là-bas; la route d’Égypte et des Indes serait

coupée et autant dire qu’on laisserait libre aux Boches tout ce côté-là

de la carte.

A Malte, nous sommes arrivés comme marée en carême. Mais comme les

Anglais n’aiment pas qu’on encombre leur port, ils ont demandé à la

mission française de faire dégager le _Pamir_ dare-dare. Comme on ne

savait pas que faire de nous, on nous a expédié à Bizerte, où l’on nous

a dit que, peut-être, nous recevrions une destination. Nous sommes

partis, après une nuit d’escale, toujours vides, mais c’est la princesse

qui casque. Il y a eu une passagère qui est arrivée au dernier moment

avec une valise et nous a suppliés de la prendre avec nous. C’était la

femme d’un enseigne de vaisseau qui n’avait pas vu son mari depuis août

1914 qu’il était sur un croiseur; tu parles d’une aventure! Je vais te

raconter ça.

Depuis le début de la guerre, le croiseur du mari de la petite dame

avait roulé un peu partout en Syrie, dans l’Océan Indien, en Égypte et

autres lieux et elle restait dans sa famille dans un patelin du Jura, où

elle souffrait mort et passion de savoir son mari partout par là. C’est

la fille d’un inspecteur des navires qui s’y connaît en marine comme moi

en théologie et elle est sur les bateaux comme une poule qui a trouvé un

couteau. Son mari lui écrivait à chaque courrier d’attendre et que son

croiseur finirait par se rapprocher en France, qu’alors il lui ferait

signe. Au début de mars, elle reçoit de Port-Saïd un télégramme: «Allons

dix jours Malte réparations. Viens immédiatement.»

L'odyssée d'un transport torpillé · 第 8 / 14 段