--Tu vois, petit, je comprends maintenant cette guerre. Il y a deux

sortes de gens. Les paperassiers, genre administratif, qui ont

l’autorité, qui font tuer les poilus administrativement et couler les

bateaux administrativement; quand les papiers sont écrits et leur

responsabilité à couvert, ils s’en fichent et se frottent les mains. Et

puis il y a les autres: des gens comme toi et moi et quelques millions

de pauvres bougres; on turbine et on se fait crever la peau sans avoir

besoin d’écrire des papiers; c’est nous qui faisons marcher la boutique

et gagnerons la guerre; personne ne nous remerciera; si la France tient

le bon bout, c’est grâce à nous des bateaux et des tranchées. Sur terre,

ils n’ont pas encore trouvé moyen d’avoir de l’artillerie lourde autant

que les Allemands, et là où les Boches lancent un obus de gros calibre,

nous mettons un poilu, et le sang de nos poilus compense notre

infériorité d’artillerie. Sur mer, c’est la même chose, sauf que les

sous-marins remplacent la grosse artillerie, et les bateaux qui vont au

fond remplacent les poilus qui se font marmiter. Tout ça n’est pas bon à

mettre dans les journaux, mais c’est la vérité tout de même. Ça durera

ce que ça durera, et l’on sera bien obligé à la fin d’imiter les

Allemands, au lieu de se moquer d’eux.

En général, Fourgues a toujours raison, et les choses qu’il dit arrivent

six ou huit mois plus tard, de sorte que, quand on lui dit qu’il est

pessimiste, il ne peut répondre que ceci: «attendez et vous verrez».

Alors quand ce qu’il a prédit se réalise, les gens qui lui avaient dit

que ça ne se réaliserait pas ne se rappellent plus que Fourgues l’avait

dit le premier, et ils lui chantent qu’ils l’avaient dit depuis

longtemps.

Alors Fourgues se fiche en colère et il annonce d’autres choses qui

étonnent les contradicteurs, et ils lui redisent que ça n’arrivera pas

parce que les journaux disent le contraire; et trois ou six mois après,

c’est encore Fourgues qui a raison. Est-ce que tu as remarqué la chose

suivante, toi, sur ton _Auvergne_? Il arrive des fois qu’on a le vrai,

le bon, le fin tuyau. Par exemple, quand Fourgues ou moi racontons des

choses qu’on a vues avec les yeux et entendues avec les oreilles sur le

_Pamir_, soit à Arkhangel, soit en Norvège, soit en Angleterre ou

ailleurs. Ce ne sont pas des blagues, c’est comme qui dirait deux et

deux font quatre, ou bien les deux mains font dix doigts. Alors,

Fourgues et moi, nous racontons ces histoires quand on nous les demande,

comme si ça pouvait intéresser les gens et comme s’ils cherchaient à

savoir la vérité. Eh bien! pas du tout: plus les gens sont haut placés

et moins ils cherchent à savoir la vérité. Quand on leur dit quelque

chose qu’ils connaissent pour être vrai, ils répondent: «Surtout ne le

répétez pas! Il faut éviter de troubler l’opinion publique.» On ne

demande pas mieux que de ne rien dire, à la condition que les gens haut

placés fassent le nécessaire pour remédier aux mauvaises choses qu’ils

disent de taire. Mais quand on s’aperçoit que ce n’est pas du tout pour

y remédier en silence qu’ils vous ordonnent de vous taire, mais bien

pour rester les bras croisés en ne faisant rien pendant que les gens qui

ne savent pas s’imaginent qu’on fait le nécessaire, eh bien! mon vieux,

il y a de quoi la trouver saumâtre... Ou bien ces mêmes personnes

officielles ne savent pas que la chose que vous dites est réelle, ne le

savent pas officiellement, je veux dire. Alors ce n’est pas la peine de

leur corner aux oreilles qu’on a vu et entendu. Elles n’écoutent rien,

elles n’entendent rien, elles ne font rien. Fourgues a raconté, à

Moudros, à Salonique et ailleurs, ce que lui avait dit Flannigan à

Trondhjem sur ce que nous préparaient les Allemands comme guerre

sous-marine. Il a répété les journaux allemands parce qu’il a une sacrée

mémoire pour ces choses-là. Il a donné des détails et des chiffres. Eh

bien! tous les chefs maritimes et autres se sont payé sa tête, comme il

y a un an et demi en armée navale. Quand il a parlé du _Cressy_, du

_Hogue_, de l’_Aboukir_, de la _Lusitania_, du _Bouvet_, de l’_Océan_,

du _Gambetta_ et de tous les autres qui avaient culbuté, on lui a

répondu que c’était de purs accidents, que les Allemands ne pouvaient

plus rien faire, car on avait coulé leurs sous-marins, que toutes les

mesures étaient prises et qu’avant six semaines la guerre maritime

serait finie, et qu’il suffisait de lire les journaux. Là-dessus,

Fourgues, un peu estomaqué tout de même, montre les journaux où il y a

imprimé «Marine» avec un blanc d’une ou deux colonnes. Mais quand il

prétend que ces colonnes cachent quelque chose, on lui répond qu’il est

un froussard et un semeur de panique. Alors Fourgues est un peu plus

furieux et ramasse sa langue, de peur d’en dire trop. Mais à moi, il me

confie qu’avec des hurluberlus pareils pour s’occuper des choses de la

mer, trop vieux sur mer, indifférents dans les bureaux, on peut

s’attendre à tout de la part des Allemands, qui n’iront pas par quatre

chemins. Il dit que les dirigeants anglais et français, ceux de la mer,

ont de la veine que le public n’y entende goutte aux choses maritimes,

sans quoi on leur aurait secoué les puces au Parlement comme on l’a fait

pour l’armée, et qu’on aurait pris des précautions au lieu d’aller aux

catastrophes.

Mais je m’écarte du _Pamir_. Quand on a vidé notre camelote, les

autorités militaires ont eu besoin de rapatrier en Algérie des tas de

coloniaux, Arbis et Soudanais, qui étaient en Orient depuis près d’une

année et claquaient de froid. Il n’y avait guère à Salonique que le

_Pamir_ qui fût paré pour le voyage, parce que les autres bateaux

attendaient leur déchargement. Alors nous avons embarqué trois cents

Africains pour l’Algérie. Ils n’ont pas fait beaucoup de bruit, ces

pauvres gens, entre leur tremblement de froid et leur mal de cœur. Ils

ne demandaient qu’une chose, c’est qu’on leur fiche la paix. Il n’y a eu

qu’à leur passer, deux fois par jour, de l’eau et du pain, et ils en

avalaient un peu pour vomir le reste du temps. Nous avons suivi depuis

Salonique jusqu’en Algérie, la route secrète indiquée pour les bateaux

par l’amirauté française et anglaise. Fourgues l’a suivie, non pas pour

sa sécurité, mais pour rigoler.

--Veux-tu parier, petit,--m’a-t-il dit quand il a eu tracé sur la carte

la route secrète,--veux-tu parier quelque chose avec moi?

--Je veux bien parier, commandant, mais quoi?

--Eh bien! tu vois. Le _Pamir_ va suivre de Salonique en Algérie cette

route archi-secrète. Donc les Boches ne la connaissent pas. Donc elle

est protégée contre les sous-marins. C’est pour ça qu’on nous oblige à

la suivre. Pas vrai, petit?

--Dame, je ne vois pas...

--Eh bien! veux-tu parier qu’avant l’arrivée le _Pamir_ sera torpillé

sur cette route qu’on nous ordonne de suivre, ou bien que nous

cueillerons les embarcations de quelque bateau torpillé? Veux-tu parier?

--Avant de parier, je voudrais savoir pourquoi. Car, enfin, ce n’est pas

pour des prunes qu’on nous oblige à suivre une route de sécurité, une

route secrète, protégée contre les sous-marins.

Fourgues se gondolait comme un cachalot; il n’a pas voulu m’expliquer,

mais il a dit:

--Si c’est moi qui perds, je te paie une boîte de cigares. Si c’est moi

qui gagne, tu me feras deux quarts de rabiot, de minuit à quatre.

--Ça je veux bien, mais pourquoi?

--Je te dirai après.

Il n’a pas voulu démordre et n’a rien expliqué. Mais cet animal-là avait

raison. Entre Malte et l’Algérie on est tombé sur les embarcations de la

_Mer-Morte_ qui avait été torpillée quinze heures avant notre passage.

On les a trouvées au petit jour, vers six heures et demie du matin.

C’est moi qui étais de quart. Fourgues m’avait dit en me passant le

quart, à quatre heures du matin:

--Ne quitte pas la route secrète, hein, petit? Il faut venir à l’Ouest,

à cinq heures précises, tu vois, au point que j’ai marqué au crayon sur

la carte. C’est le point où se croisent les routes secrètes venant du

Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest. C’est un point bien intéressant.

Tous les bateaux y passent. Passes-y aussi.

Moi j’y ai passé aussi juste que j’ai pu. Il faisait une jolie brise

d’Est qui nous poussait dans le dos et nous donnait un bon roulis, car

on était vide. Les Africains rendaient dans les coins tripes et boyaux

et l’on n’y voyait pas à cent mètres.

J’étais venu route à l’Ouest depuis environ une heure et quart, et j’en

allumais une pour me réveiller, quand la vigie du haut du mât se met à

hurler:

--Épave à deux quarts par tribord.

Moi, je regarde et ne vois rien, mais je mets quand même la barre à

droite pour me diriger où m’avait dit la vigie. Et la voilà qui chante

encore:

--Deuxième épave, droit devant vous, à trois cents mètres.

Il n’y a pas eu besoin de réveiller Fourgues. Il a sauté de sa chambre

sur la passerelle, avec la jumelle, et il a déniché les deux canots en

un clin d’œil.

--Ça va bien, petit! ils sont deux canots, bien pleins. Nous allons les

ramasser. Je prends le quart. Va derrière pour cueillir ces pauvres

bougres, puis chauffer du vin et du café et des couvertures. Ils doivent

être là depuis hier soir et qu’ils doivent être trempés, avec un

clapotis d’un mètre de haut.

Fourgues a bien manœuvré et en cinq minutes de temps on a pu rentrer à

bord les bonshommes des deux canots qui avaient dérivé à cinq cents

mètres l’un de l’autre. Fourgues les a bien accostés au vent en sorte

qu’ils se sont trouvés en eau calme, et comme il n’y avait que des

marins, et pas d’éléphants dans le tas, ils ont grimpé à notre échelle

sans se faire prier. Ils étaient plutôt humides. Je les ai envoyés se

sécher dans la chaufferie, et après ils ont bu leur café et leur vin

chaud; ils ont roupillé une bonne journée, et le soir ils étaient frais

comme l’œil.

Comme officier, il n’y avait que le mécanicien Villiers dont je t’ai

déjà parlé. On l’a couché tout de suite dans la chambre de Muriac et

nous avons eu un peu peur parce qu’il a eu le délire jusqu’à l’arrivée

en Algérie. Il y avait un obus qui avait éclaté dans la machine de la

_Mer-Morte_, avait crevé un cylindre et tué deux hommes, et il ne sait

pas encore comment il s’en est tiré. Enfin, il s’est remis depuis

avant-hier et voilà l’histoire qu’il nous a racontée.

La _Mer-Morte_ était partie de Toulon avec un chargement d’obus,

gargousses, explosifs, et tout le fourbi pour l’armée d’Orient. Comme de

juste, pas de T. S. F., pas de canons, rien. C’est la même chose que

nous. La compagnie ne veut pas casquer, et la marine s’en moque. La

_Mer-Morte_ a pris la route secrète de Toulon à Salonique, la même que

le _Pamir_ en sens inverse. On leur avait dit que la route serait

surveillée d’un bout à l’autre. «C’est bon pour des pékins, a dit

Villiers, cette histoire-là. Il faudrait au moins mille bateaux pour

surveiller la route de Toulon à Salonique, et il n’y en a pas cent en

Méditerranée tout entière.» Je dois te dire que la _Mer-Morte_ a fait à

peu près autant de turbin que le _Pamir_ depuis le début de la guerre,

surtout en Méditerranée, et que Villiers pense sur tout cela à peu près

la même chose que Fourgues et moi, et il dit que son commandant, qui est

resté dans l’affaire, le pauvre, pensait comme lui. C’est tout de même

rigolo que tous les gens qui font le vrai travail sur mer pensent la

même chose au sujet des sous-marins boches, et disent que ce n’est pas

une blague; tandis que tous les reste-à-terre, et les journaux et les

ministres disent qu’il ne faut pas s’en faire, et qu’en tout cas ce sera

fini dans quinze jours. Quels quinze jours? Villiers la trouve mauvaise,

lui qui vient d’y passer, et quoiqu’il soit seulement mécanicien et pas

officier de navigation, il a dit des choses que Fourgues trouve tout à

fait justes.

Je reprends l’histoire de Villiers. La _Mer-Morte_, avec ses cinq mille

tonnes de projectiles et autres crapouillots, a fait route sur la route

secrète jusqu’à l’endroit où il fallait mettre le cap à l’Est vers le

canal de Malte. Elle n’a pas dû rencontrer un seul bâtiment de

patrouille ni de surveillance, et ça n’épate pas Villiers, car il sait

bien que ce n’est pas possible. Il nous a demandé si le _Pamir_ en avait

rencontré de Salonique à Alger, et Fourgues lui a montré le blanc de

l’œil, ce qui est exact. Ça n’a pas épaté Villiers non plus. Il nous

racontait ça dans le port; et tu sais, un type qui l’a échappé aussi

belle, et qui y a laissé son commandant, son second, dix hommes, son

bateau, cinq mille tonnes d’obus et a failli y rester, on l’écoute tout

de même un peu mieux que les âneries des reste-à-terre. Bref la

_Mer-Morte_ est arrivée vers le soir à l’endroit du changement de route.

Là, un sous-marin a émergé à cinq ou six cents mètres derrière elle, et

a tiré un coup de canon à blanc, pour la faire s’arrêter. Le commandant

de la _Mer-Morte_ était un type qui n’avait pas la trouille. Comme il

avait cinq mille tonnes de munitions, il a pensé qu’il ne fallait pas se

faire envoyer par le fond, parce qu’on en avait besoin en armée

d’Orient, et il a envoyé l’ordre à Villiers dans la machine de pousser

les feux à tout casser, et qu’il fallait tenir à toute vitesse pendant

une demi-heure, parce que la nuit allait tomber et qu’alors on sèmerait

le sous-marin. Villiers a fait ce qu’il a pu, et la _Mer-Morte_ a pu

monter jusqu’à onze nœuds et demi. Mais le sous-marin allait plus vite

que ça. Il a gagné la _Mer-Morte_ et a commencé à lui tirer dedans. La

_Mer-Morte_ n’avait pas plus de canons que le _Pamir_, et ne pouvait pas

répondre. Le commandant, voyant qu’il allait être coulé, a voulu tout de

même essayer de couler le sous-marin, a changé de route, cap pour cap,

et a mis le cap vers lui. Tu sais ce que c’est ça, c’est le fantassin

vers une mitrailleuse. Le sous-marin l’a attendu un peu, puis lui a

envoyé sur la passerelle deux obus qui ont tué le commandant et son

second avec les autres, et deux autres en pleine coque, près de la

flottaison, qui ont éclaboussé machine et chaufferie et failli tuer

Villiers.

La _Mer-Morte_ a bien été obligée de s’arrêter: plus de commandant, plus

de vapeur, une épave. Alors le sous-marin est venu tout près et il a

envoyé un officier dans son you-you, qui est venu à bord de la

_Mer-Morte_. Villiers était monté sur le pont avec tout l’équipage qui

n’était pas tué. Il n’avait pas encore le délire, l’officier du

sous-marin savait très bien le français et il a été très poli.

--Vous allez faire débarquer vos embarcations et embarquer dedans votre

équipage. Vous, monsieur l’officier, veuillez me suivre sur la

passerelle. Oh! nous avons vu: nous avons tué le commandant et un

officier de quart; notre canonnier est très bon. Mais j’ai quelque chose

à voir sur la passerelle.

Villiers l’a suivi. Le Boche était accompagné de deux matelots armés de

revolvers et le sous-marin était tout contre avec son canon braqué.

L’officier du sous-marin est allé dans la chambre de navigation, et il a

regardé la carte de la Méditerranée, sur laquelle le commandant de la

_Mer-Morte_ avait tracé la route secrète de Toulon à Salonique; il a

comparé cette route secrète avec une carte qu’il avait apportée avec lui

du sous-marin. Quand il a vu que ça allait, il dit à Villiers:

--Ça va très bien. Nous savons par où passent tous les bateaux, nos

espions ne nous ont pas trompés. Comme ça, avec ces routes secrètes,

nous sommes sûrs de ne pas perdre notre temps, puisque vous passez tous

par là. Les bateaux de surveillance ne sont pas très nombreux, vous avez

dû vous en apercevoir; quand il y en a, nous restons hors de portée et

puis nous rallions quand ils sont partis; cela simplifie notre travail.

Villiers était plutôt ahuri. Mais l’autre était très poli et souriait.

--Oh! ce n’est pas du hasard! Notre sous-marin attendait la _Mer-Morte_

qui est partie de Toulon avant-hier soir avec cinq mille tonnes de

munitions pour l’armée d’Orient. Le même jour est partie la

_Sainte-Artémise_ avec du charbon pour Bizerte, la _Jeanne-Marguerite_

avec du charbon pour Navarin et le cuirassé _Lyon_ pour Malte. Ils ont

tous passé ici dans la journée; nous les avons vus et laissés passer.

Nous ne travaillons que sans risques et quand cela en vaut la peine.

Cinq mille tonnes de munitions! Nous sommes très bien renseignés... Et

puis ces routes secrètes c’est tellement plus commode!

Quand il a eu fini de bien consulter les cartes de la _Mer-Morte_, le

Boche a tendu à Villiers un carnet à souche avec prière de signer:

--C’est pour notre comptabilité et notre part de prises,--a-t-il

dit.--Évidemment, on nous croit quand nous disons que nous avons fait

couler un bateau. Mais il vaut mieux que ce soit signé par un des

officiers du bateau. C’est plus sûr. En Allemagne, ce n’est pas comme

chez vous. On nous récompense d’autant plus que nous détruisons

davantage sur mer. Nous faisons la guerre pour de bon. Ainsi cette

affaire de la _Mer-Morte_ avec ses cinq mille tonnes de munitions va

rapporter dix mille marks à mon commandant, cinq mille à moi, et mille à

chacun des hommes de l’équipage de mon sous-marin. C’est gentil, ça. Ah!

je vous recommande de vous en aller vite dans votre embarcation et de

faire force rame; je vais mettre des grenades dans la cale avant, et

dame, avant un quart d’heure cela fera un beau feu d’artifice.

Villiers lui a dit qu’au moins il permette aux matelots d’embarquer des

vivres et du vin et des vêtements, parce que les canots de sauvetage

resteraient peut-être longtemps à la mer.

--A quoi bon? Nous ne sommes pas des sauvages,--a répondu le

Boche.--Tous les bateaux passent ici. Il y en a qui ne contiennent rien

d’important et vont passer avant vingt-quatre heures: la _Creuse_, le

_City-of-Birmingham_, le _Pamir_, la _Santa-Trinita_. Nous ne leur

dirons rien, il y en a d’autres qui sont plus intéressants: nous sommes

très bien renseignés. Sur ces quatre il y en a bien un qui vous

ramassera.

Villiers est parti dans le canot, et ils ont fait force rame sous le

vent tant qu’ils ont pu. La _Mer-Morte_ a sauté vingt minutes après.

Villiers avait eu le temps de faire mettre dans les embarcations tous

les types tués qu’on a ensevelis en Algérie. Mais lui a tenu le coup

tant qu’il a pu. Vers le milieu de la nuit, le froid, l’humidité, la

soif, et toute cette histoire lui ont donné le délire et quand nous

sommes arrivés, il a fallu lui amarrer une ficelle sous les bras pour le

hisser à bord du _Pamir_, il était en loques.

Il est à peu près remis. On est arrivé en Algérie avant-hier et l’on a

débarqué les Arbis de l’armée d’Orient, qui vont raconter cette

histoire-là dans leurs gourbis. Fourgues et moi allons demain avec

Villiers voir les autorités militaires pour remettre notre rapport écrit

et faire notre rapport verbal sur l’affaire du _Pamir_ et de la

_Mer-Morte_. Je t’écrirai ça plus tard. Le courrier de France part tout

à l’heure, et l’on ne sait pas ce que va faire le _Pamir_. Au revoir,

vieux. J’espère que Villiers va rester sur le _Pamir_: comme ça je

t’écrirai un peu plus.

Salonique, 13 mars 1916.

Mon cher vieux,

Chiche que tu ne devines pas ce que le _Pamir_ a trimballé ici? Du bois

à brûler tout simplement. Il y a bien d’autres choses par-dessus, mais

c’est surtout du bois à brûler. Il paraît que cette denrée-là se fait

rare en France et dans tous pays, et comme en armée d’Orient ils en ont

autant que dans le milieu de mon œil, nous en avons apporté deux mille

tonnes. Mais voilà que j’anticipe. Je reviens à l’Algérie, où je t’ai

laissé après que nous avons ramassé les sinistrés de la _Mer-Morte_.

Les autorités du port nous ont reçus assez fraîchement. Villiers,

Fourgues et moi, nous avons raconté notre petite histoire et remis nos

rapports écrits pour le ministère. C’était clair comme le jour. Mais on

nous a plutôt fait grise mine. On a demandé à Villiers des tas de

renseignements sur la route, la manœuvre, l’heure où le sous-marin est

arrivé, où l’officier est monté à bord, où la _Mer-Morte_ a coulé, et

est-ce que je ne sais pas quoi? Tu vois ça, toi! Villiers était dans sa

machine à surveiller les chaudières et les pistons! Il a répondu qu’il

ne savait pas ce qui s’était passé pendant ce temps-là, et qu’il avait

mis dans son rapport écrit tout ce qu’il connaissait de la question. Il

a dit qu’il était mécanicien et pas officier de passerelle. Mais on lui

a fait la tête. A ce que j’ai compris il n’aurait pas fallu que la

_Mer-Morte_ fût coulée à cet endroit-là. N’importe où ailleurs on

n’aurait rien dit, mais là, non! J’ai eu l’explication après, le

surlendemain, en boulottant à terre avec un petit aspirant attaché au

chiffre, et qui est bien tuyauté sur tout cela. Il m’a dit que l’endroit

où la _Mer-Morte_ a été torpillée est juste à la limite des

commandements de deux amiraux. Alors, tu comprends, comme il y a

bisbille entre l’un et l’autre, les bateaux de patrouilles de celui-ci

ne sont pas dans le domaine de celui-là et _vice-versa_. Quand il y en a

un qui croit avoir quelque chose à poursuivre et qu’il passe dans

l’autre zone, il se fait attraper par son patron, et il se fait attraper

par l’autre! Alors, personne ne va plus là. Les amiraux gardent leurs

bateaux sous la main, et les bons transports sont torpillés. Mais

Fourgues, qui n’est pas mécanicien, et qui sait ce que c’est que la

passerelle, a fait un sacré chahut. Il a dit qu’avec ce système de

routes secrètes, que les Allemands connaissent en vingt-quatre heures,

autant valait leur cuire la besogne; que, si l’on voulait à tout prix

ordonner aux transports une route particulière, il n’y avait qu’à en

indiquer une à chacun. Que les sous-marins ne pouvaient pas être partout

à la fois et que par conséquent il n’y avait qu’à faire suivre aux

cargos des routes très différentes, parce qu’en en indiquant une seule,

c’était le bon moyen pour en faire descendre le maximum. On l’a prié de

se taire. On lui a dit que, puisque cette route secrète était éventée,

les autorités maritimes en trouveraient une nouvelle et que, puisque

c’était le bon moyen trouvé par les compétences, lui, Fourgues, n’avait

qu’à s’incliner.

Il a alors dit que la T. S. F. ne ferait de mal à personne, ne coûtait

guère à installer, et permettrait au moins aux bateaux dont les dynamos

n’étaient pas arrêtées au premier coup de canon ou par la torpille,

d’appeler au secours. On lui a répondu que les questions étaient à

l’étude, mais que ce n’était pas aussi simple qu’il avait l’air de le

prétendre. Après il a demandé qu’on lui mette des canons: un à l’avant,

un à l’arrière, pour qu’au moins, si le _Pamir_ était attaqué par un

sous-marin, nous n’ayons pas pour tout potage qu’à faire notre prière et

dire _Amen_. Là, il s’est fait amarrer numéro un. On lui a rétorqué que,

s’il ne voulait plus naviguer, il n’avait qu’à le dire; qu’on avait

autre chose à faire que de mettre des canons sur de vieilles barques

comme le _Pamir_ et que les autorités donnaient à tous ces problèmes une

attention qui n’avait pas besoin d’être sollicitée par les capitaines de

la marine marchande.

J’aurais voulu que tu voies la tête de Fourgues pendant ce savonnage. Il

passait du blanc au rouge-brique.

--C’est toujours la même histoire!--qu’il m’a dit en sortant de

là.--Tous ces reste-à-terre croient que nous avons peur. Eh! je m’en

contrefiche d’y laisser ma carcasse. Mais quand le _Pamir_ aura fait le

tour, ça fera trois mille tonnes de moins! et ce n’est pas en mettant

des blancs sur les journaux qu’on refabriquera les trois mille tonnes!

L'odyssée d'un transport torpillé · 第 7 / 14 段