A Southampton, on a embarqué des automobiles et des tracteurs pour

l’armée anglaise, et l’on est allé les porter au Havre. J’ai eu le temps

d’aller faire un tour à terre, où c’est plein d’affiches pour prier les

gens de s’enrôler. Les Anglais ont tout de même l’air de se remuer un

peu plus que l’an dernier, quand ils regardaient tout cela comme une

guerre coloniale. Ça ne veut pas dire qu’ils soient encore touchés comme

nous. Il y a chez eux des tas de Boches en liberté; les maisons de

commerce continuent à expédier des cargaisons chez les neutres voisins

de l’Allemagne, et puis ce n’est pas de suite qu’ils auront refait une

armée prête à se battre. La plupart des officiers de carrière ont été

tués déjà, et l’on est obligé de faire des capitaines, des commandants

avec de bons joueurs de cricket ou de golf. Il leur faudra le temps de

se former. Pour le matériel, c’est la même chose; ils ont à peine

commencé à mobiliser leurs usines pour la production de guerre, parce

qu’ils ne voulaient pas arrêter les exportations britanniques. Mais là,

il n’y a pas grand’chose à dire puisque nous avons fait pareil et qu’il

y a à peine quelques semaines que la France commence à prendre des

matières là où il y en a, c’est-à-dire en Angleterre, en Amérique et en

Espagne. Les Allemands s’y étaient pris de meilleure heure et ça fait

une bonne année de perdue.

Il y a un bel encombrement au Havre, et l’on raconte que c’est la même

chose à Rouen. C’est tout de même étonnant que les gens responsables

laissent s’empiler les wagons, les marchandises et tout, dans les ports.

Cela provient sans doute de l’ignorance générale en France sur tout ce

qui touche les questions maritimes, et aussi de ce que les grands chefs

de la marine de guerre qui commandent dans les ports de commerce ne

connaissent rien au trafic. Toujours est-il que Fourgues a dû se battre

pour faire débarquer sa marchandise au Havre. On l’a fourrée en tas sur

le quai, et nous étions déjà partis qu’elle était encore là, sous la

pluie. Pendant notre séjour, on nous a donné ordre d’aller à Marseille

pour chercher du matériel pour l’armée d’Orient. Le _Pamir_ aurait pu

prendre sur le quai du Havre quelques centaines de tonnes qui étaient

destinées à Toulon ou Marseille, ça aurait coûté moins cher de trafic;

mais elles étaient prévues pour y aller par chemin de fer et nous sommes

partis sans rien. On a encore fait à l’œil la tournée d’Espagne, et l’on

est quand même arrivé en avance, parce que notre chargement n’était pas

tout à fait arrivé à Marseille,--toujours à cause des trains qui ne

marchent pas. Les journaux peuvent raconter monts et merveilles sur les

dispositions qui sont prises, et tous les succès qu’on doit remporter

sur tous les fronts au prochain printemps, nous qui faisons le travail

de transporter le nécessaire, nous voyons bien que ce n’est pas en

continuant comme cela qu’on gagnera les Allemands de vitesse.

Ce n’est pas moi qui pèche par admiration des Boches, et puis, même sans

cela, je leur en voudrais encore davantage pour le métier de cheval

qu’ils nous font faire depuis un an et demi, et parce qu’à cause d’eux

je ne vois pas trop quand je pourrai aller au pays.

Mais tout de même il y a des choses qu’ils font mieux que nous et qu’on

pourrait leur prendre si l’on ne veut pas perdre des mois et des années

de temps. A quoi ça nous avance de ne pas les imiter dans ces choses,

elles sont aussi bonnes pour nous que pour eux; ce n’est pas devenir des

sauvages que de prévoir l’avenir. Nous serons bien avancés quand nous

serons forcés de les imiter. Dans le livre d’histoire maritime que tu

m’as passé, j’ai lu récemment que les coalisés ont battu Napoléon

lorsqu’à force d’être battus ils ont imité Napoléon. Ça leur a tout de

même pris quinze ou vingt ans, et s’ils s’y étaient pris plus tôt, ils

n’auraient pas attendu aussi longtemps. Pourquoi est-ce que nous

conservons en France des trains rapides et des trains express comme j’en

ai vu arriver au Havre et à Marseille? Il y a longtemps qu’en Allemagne,

comme nous ont dit les Norvégiens et les Suédois, tous les trains vont à

la même vitesse, les voyageurs entre les marchandises. Comme cela le

trafic va sans s’arrêter; tandis qu’en France, avec l’idée de faire

croire aux gens de l’arrière que la guerre se gagnera comme une partie

de manille, on met des tas de trains rapides qui ne servent guère qu’aux

embusqués et qui obligent les obus et le matériel de guerre de s’arrêter

à toutes les stations. Alors, comment veux-tu que les choses arrivent?

J’ai ruminé tout cela pendant que le _Pamir_ avait été envoyé au

mouillage de l’Estaque près de Marseille pendant cinq ou six jours,

parce qu’il n’y avait pas un seul mètre de quai disponible dans les

ports de Marseille et à cause de l’encombrement des chemins de fer. Un

jour, nous avons été vingt-quatre bateaux à rouler et à tanguer sous le

mistral; un autre jour, on a été trente-deux vides ou pleins qui

gagnaient des mille ou deux mille francs par jour à ne rien faire. Tu

parles que, si un sous-marin boche était venu dans cette rade ouverte,

et pas de protection, vers les une heure ou deux du matin, il aurait

envoyé au fond une bonne demi-douzaine de bateaux comme le _Pamir_, et

serait parti de même sans qu’on ait eu le temps de dire: Pipe! Mais les

reste-à-terre, avec ou sans galons, ont dit que c’était une bonne

plaisanterie, et que les sous-marins n’oseront jamais approcher les

côtes de France, ici ou dans l’Océan. Avec ça, il n’y a plus qu’à se

ramasser et à attendre la torpille les bras croisés.

Enfin, on nous a remorqués de l’Estaque à Marseille, et alors que les

autorités nous avaient fait poser pendant près d’une semaine sans rien

faire, il a fallu que nous embarquions trois mille tonnes de marchandise

dare dare, sans dételer; la patrie était en danger si le _Pamir_ ne

fichait pas le camp dans les quarante-huit heures. On nous a fait

dégouliner dans les cales la valeur d’une trentaine de trains; ils

arrivaient à la queue leuleu; le jour, la nuit, on n’a pas débridé. Le

_Pamir_ était au diable vauvert dans le bassin d’Arenc, et toute la

camelote était pour Moudros: des voitures, des vivres, des obus, des

canons, des chaussures, de tout, je te répète.

Ça tombait comme ça arrivait, et il fallait que j’arrime tout. Tu vois

comme c’était facile. Fourgues n’a pas cessé d’écumer, disant que, si on

trouvait du mauvais temps, toute la cargaison se mettrait à danser. Mais

on l’a prié de se taire, et proprement! Il y a eu un train qui est

arrivé avec des caisses pour Milo. On avait dû se tromper et ce n’était

pas pour le _Pamir_, mais pour un autre bateau. Ça est arrivé vers

minuit, la deuxième nuit, et j’ai dit au contrôleur militaire qu’il

devait y avoir erreur. Qu’est-ce que j’ai pris! Il m’a attrapé comme une

morue, disant que: Moudros, Milo, et toute la boutique, c’était

l’Orient, qu’il avait ordre de mettre dans le _Pamir_ tous les trains

qui arrivaient et que je n’allais pas faire retourner celui-là, alors

qu’on était déjà en retard. En voilà un qui ne doit pas trop savoir ce

que c’est que la géographie. Moi, j’ai embarqué les affaires pour Milo,

puisque le bonhomme de la guerre m’en donnait l’ordre. J’ai raconté ça à

Fourgues le matin, et il l’a dit au type de la marine qui est venu pour

nous donner les ordres de route. Alors le type de la marine s’est mis en

colère, et a dit que nous étions trop andouilles d’embarquer des

affaires pour Milo quand tout le fourbi était pour Moudros. L’autre de

la guerre était parti pour prendre son café. Celui de la marine l’a

cherché, et ils se sont dit des gentillesses. Enfin, il a été entendu

que le _Pamir_ s’arrêterait en route à Milo et y débarquerait ses

caisses pour Milo et puis qu’il irait après à Moudros. On boucle les

cales, on met en place les panneaux et l’on était prêt à démarrer du

quai, quand arrive un autre train avec douze caisses d’avions, qui

s’arrête devant nous. Le sous-officier convoyeur saute à bord et demande

le commandant:

--C’est vous le _Pamir_?

--Un peu, dit Fourgues.

--Eh bien! voilà douze avions que vous devez prendre.

--Ça, mon vieux, vous les mettrez à la remorque si vous voulez, mais

quant à prendre douze avions à bord c’est midi passé, nos cales sont

pleines.

--Pas du tout. Voilà deux jours que j’attends à Miramas et j’ai reçu

cette nuit l’ordre d’embarquer les douze avions sur le _Pamir_. _C’est

de première extrême urgence._

--Ah! oui, et depuis quand est-elle partie de Paris votre première

extrême urgence?

--Depuis vingt-trois jours!

Qu’est-ce que tu veux, mon vieux, ça vous désarme des coups pareils!

Quand Fourgues a entendu que ce pauvre bougre était depuis vingt-trois

jours avec douze avions sur les bras sur les grands chemins de France,

il a dit qu’il allait essayer de prendre ce qu’on pourrait. Nous avons

pu en caser six, trois devant, trois derrière. Ce sont des petits

monuments de caisses et quand ça se trimballe au bout du treuil, il faut

veiller à ne pas recevoir un coin dans la mâchoire! Et puis, pour

arrimer ça! Il y avait juste la largeur, et on a fourré des ficelles

par-dessus pour les amarrer à bâbord et à tribord. Elles montaient

jusqu’à la passerelle, les caisses. Mais le bonhomme de la guerre est

revenu à la charge et a dit que, puisque le _Pamir_ avait ordre de

prendre douze caisses, il fallait embarquer les six qui restaient,

quitte à faire une deuxième rangée au-dessus de la première. Alors

Fourgues a lâché la grande bordée; il a sorti des jurons que je ne

connaissais pas encore, mais qui sont bien, je te le garantis. Il a dit

que son bateau était plein comme un œuf, que ce n’était pas l’habitude

d’empiler de la cargaison jusqu’au haut des mâts; qu’il avait besoin d’y

voir pour naviguer; qu’il n’était déjà pas sûr que les six premières

caisses ne ficheraient pas le camp à l’eau au premier coup de tabac, et

que les six autres iraient peut-être là-bas par la voie des airs, mais

sûrement pas par le _Pamir_. Là-dessus il a donné l’ordre d’appareillage

et l’on s’est cavalé, pendant que les trois citoyens, le convoyeur, le

militaire et le marin, s’attrapaient comme des putois sur le quai.

Heureusement qu’on n’a pas eu le gros mauvais temps de Marseille à Milo.

Rien que du roulis et du tangage ordinaires, juste assez pour nous

donner la frousse sur l’arrimage de la cargaison. On entendait des

bruits sourds de colis qui se promenaient dans la cale, et il doit y

avoir de la camelote dans un bel état. On n’a pas encore ouvert..., mais

ce sera du propre, et c’est nous qui serons empoignés. Mais Fourgues

fera de la musique, car il n’aime pas encaisser quand c’est la faute des

autres. Je ne sais pas trop comment seront les avions emballés dans les

caisses. Comme elles étaient sur le pont, elles avaient de grands

mouvements, et nous avons eu beau raidir les ficelles d’amarrage, les

caisses se promenaient un peu et ça faisait «boum» à chaque coup de

roulis.

A Milo, personne n’a voulu débarquer nos colis qu’on avait pris sur le

mauvais train, parce que le chef de l’unité militaire à qui ils étaient

destinés et qui devait se trouver là était parti depuis plusieurs jours.

Nous n’avons pas encore pu savoir où il faudra le trouver. Dire que

c’est tout le temps la même chose; il y a de quoi rager. Sur cette rade

de Milo, il y avait un tas de navires de guerre, français, anglais,

russes et italiens, parce qu’il paraît qu’on est prêt à bondir sur les

Grecs s’ils continuent à continuer. Les Anglais, qui sont arrivés les

premiers, n’ont pas fait long feu pour installer les filets et un

barrage contre les sous-marins. C’est très gentil de dire, dans les

journaux et à la tribune, que les sous-marins n’existent pas... mais il

vaut mieux prendre des précautions, parce qu’ils commencent à caramboler

des bateaux un peu partout. Fourgues dit qu’il aurait préféré avoir eu

tort, mais que tout ce qu’il pensait commence à se réaliser sur mer, et

que c’est fichant d’avoir été Cassandre à ce point-là. Pendant ce temps,

le _Pamir_ continue à ne pas avoir la T. S. F. ni des canons, ni rien

pour se protéger contre les sous-marins. Il n’est pas seul. A Milo et à

Moudros, où nous sommes maintenant, il y a sept ou huit bateaux sur dix

qui n’ont pas la T. S. F., et je te prie de croire qu’il faut entendre

les commandants et les officiers de ces cargos-là. Mais qu’est-ce que ça

peut faire tout ce qu’ils disent et qu’ils pensent? On sait bien qu’ils

marcheront toujours. S’ils sont culbutés par un sous-marin, on mettra

dans le journal: «La piraterie boche.--Tel bateau a été coulé. Il ne

transportait pas de personnel militaire.»

Tiens! c’est trop idiot la manière dont on conduit les affaires de mer.

Le _Pamir_ est allé tout droit sur Moudros. Il n’a rien débarqué du

tout. Tu ne peux pas avoir une idée du déballage qu’il y a dans tout le

pays. On évacue partout. Adieu Constantinople et la fin de la Turquie!

Adieu Gallipoli, les Dardanelles, la côte d’Asie! Adieu tout! Tout ça

s’en va à Salonique, le matériel et le personnel qui n’a pas claqué! On

va sauver la Serbie s’il n’est pas trop tard. Suvla est vidé. Les

Anglais y ont laissé des millions de matériel auquel ils ont fichu le

feu. Seddul-Bahr, Kum-Kalé, on emballe tout pour former une armée

d’Orient, et ce n’est pas trop tôt qu’on ait pensé à mettre du monde à

Salonique, sans quoi je me demande où les Boches se seraient arrêtés. Il

paraît que c’est une idée de notre Président du Conseil. C’est rudement

chic qu’il ait mis le doigt là-dessus, car il y a plusieurs mois que

l’affaire des Dardanelles était cuite. Avec une armée à Salonique et une

armée franco-anglaise, on empêchera les Boches de descendre. Qu’est-ce

qu’ils pourraient nous embêter en Méditerranée s’ils avaient la Grèce et

le Péloponnèse, je me le demande. Mais tout ça c’est encore de la

politique.

Le _Pamir_ attend à Moudros. On prend tous les bateaux vides pour

évacuer à tour de bras. Nous, nous sommes pleins comme une huître, et on

nous laisse ici parce que toute la place est prise à Salonique. Où

est-ce que nous pourrons bien débarquer notre marchandise, nos avions,

notre boustifaille? Je n’en sais pas plus long que toi. Ce qu’il y a de

certain, c’est que rien de ce que nous avons pris à Marseille n’arrivera

à destination. Oh! cela pourra toujours servir à l’un ou à l’autre, mais

tout est chambardé dans ce pays-ci et tout ce que le _Pamir_ pourra

faire, c’est de débarquer nos cales sur le quai où on lui dira, sans

s’occuper de ce que ça deviendra. Tout ça, mon pauvre vieux, n’est pas

très gai.

Combien de temps va-t-on rester ici? Fourgues se démène, mais cela

n’avance à rien. Les autres bateaux vont et viennent, le _Pamir_ ne

reçoit pas d’ordres. Je souhaite qu’il aille à Salonique, histoire de

voir ce qui se passe de ce côté-là. Mais depuis le début de la guerre

rien n’est arrivé de ce qu’on attendait. Alors, je m’en contrefiche,

aussi longtemps que je ne vais pas à La Rochelle.

Au revoir, vieux, j’ai reçu ta dernière de Bizerte où l’_Auvergne_ était

au bassin. Tu me racontes pas mal d’histoires de l’armée navale. Je

voudrais bien te dire ce que j’en pense, mais un bateau va partir pour

Malte et je vais lui passer cette lettre-ci. Tout ce que je peux dire,

c’est qu’il me semble que cela ne va pas plus fort sur les navires de

guerre que sur les patouillards genre _Pamir_. Dieu veuille que sur

terre, et dans la politique, et dans la diplomatie ils soient plus

malins que nos chefs de mer! Ce qui me console, c’est que les Allemands

sont encore plus courges que nous; sans quoi étant donnés leur

préparation et nos ratés du début, il y a longtemps qu’ils auraient dû

nous boulotter. Ne l’ayant pas fait, ils n’y réussiront plus. Sur cette

pensée consolante je te souhaite la bonne année et j’espère que nous

nous verrons en 1916. Je t’embrasse.

TROISIÈME PARTIE

Algérie, 30 janvier 1916.

Mon cher ami,

Devine qui j’ai rencontré hier. Je te le donne en mille. C’est Blangy!

Tu te demandais comme moi ce qu’était devenu ce farceur-là, qui ne nous

avait pas donné signe de vie. Je suis tombé sur lui sous les arcades et

j’ai commencé à l’attraper salement. Il m’a répondu que c’était toi et

moi qui étions de grandes flemmes, attendu que nous avions des loisirs

et que lui n’en avait pas eu. Enfin, j’ai vu qu’il n’a pas changé, et

qu’il a toujours son poil dans la main pour écrire. Comme il avait sa

soirée libre, on pris l’apéritif ensemble et il a invité Fourgues à

dîner. Il n’a plus peur, Blangy, depuis qu’il commande un chalutier; il

traite Fourgues d’égal à égal. Pendant le dîner il nous a raconté ses

aventures, et il y a de quoi remplir un almanach.

Il commande depuis six semaines un chalutier grand comme un piano, à

moitié pourri, avec un canon gros comme une sarbacane, et qui ne serait

pas capable de courir après un sous-marin boiteux. Ils sont pas mal

comme cela en Méditerranée, dit Blangy, surtout ceux qu’on a mis sur les

côtes d’Afrique et de Tunisie. La moitié du temps, il y a quelque chose

qui ne va pas: gouvernail, drosses, servo-moteur, condenseur, pistons ou

chaudières, et on répare tout ça comme on peut. Le reste du temps on

rencontre des tempêtes dont les sous-marins se contrefichent, mais qui

empêchent de naviguer ces pauvres mouilleculs de chalutiers. Alors tu

vois ce que ça peut être la surveillance contre les sous-marins.

Heureusement que les journaux disent que dans trois mois il ne restera

plus un sous-marin boche, tellement on leur en a coulé. Blangy n’est pas

de cet avis. Fourgues non plus, moi non plus. Nous pouvons bien t’écrire

ça, mon vieux de l’_Auvergne_, car j’ai comme une idée que tu en penses

autant; nous ne sommes pas des officiers nous quatre. Blangy m’a dit de

t’envoyer bien le bonjour, et il a bien ri quand je lui ai dit qu’à toi,

le navigateur, on avait joué le même tour qu’à lui, de te mettre

derrière un canon au lieu de t’envoyer sur la passerelle. Il te souhaite

d’avoir aussi un chalutier ou autre chose qui te fasse naviguer. Il est

très content, malgré ses avatars sur son rafiot pourri. Il se sent

vivre. La fièvre et les rhumatismes sont partis; et il n’attend que

l’occasion de seringuer un sous-marin, à moins que ce ne soit lui qui le

soit.

Je t’ai assez rasé avec Blangy, et je reviens aux aventures du _Pamir_,

depuis Moudros jusqu’à Alger, c’est-à-dire depuis un mois et demi. Tu

dois être étonné de me voir t’écrire si vite: je vais te dire pourquoi

tout de suite. On a cueilli en mer des embarcations du cargo

_Mer-Morte_, de la même compagnie que nous, qui avait été torpillé la

veille. Dans cette embarcation il y avait Villiers, le mécanicien de la

_Mer-Morte_, et le patron a autorisé Fourgues à le garder à bord. Comme

ça je lui ai passé la moitié de mon travail, c’est-à-dire la machine, et

j’ai un peu plus de temps devant moi. Je pourrais t’écrire davantage à

moins que cela ne t’ennuie, auquel cas tu n’as qu’à me prévenir.

Tu te souviens que, quand je t’ai écrit, le _Pamir_ était en carafe à

Moudros avec du chargement pour un lot d’unités militaires variées. Je

te garantis que le chargement n’est pas arrivé à destination parce que

nous sommes tombés en plein remue-ménage. Tout le monde fichait le camp

de là où il était, Gallipoli ou Asie. Les uns rentraient en France,

d’autres en Égypte, la plupart à Salonique pour l’armée d’Orient, et

personne ne pouvait nous dire quoi faire de nos trois mille tonnes et de

nos six caisses d’avions. Fourgues est allé voir l’amiral français, puis

l’amiral anglais, puis le chef de base française et puis le chef de base

anglaise, et toutes les autorités. Tout le monde lui disait: «Le

_Pamir_? le _Pamir_? Trois milles tonnes? Matériel de guerre? six

avions? Quoi faire de vous? Vous demandez des ordres?»

«A quoi cela sert, alors, disait Fourgues, d’avoir des amiraux et des

chefs de base dans le pays où ça chauffe, s’ils ne sont pas capables de

prendre une initiative et demandent des ordres à Paris pour une pauvre

barque de trois mille tonnes?» Tu penses que les ordres ne sont pas

arrivés. On avait bien d’autres chiens à fouetter, à Paris ou à Londres.

Nous y serions encore, si un beau soir Fourgues n’avait dit pendant le

dîner:

--Mon petit, tu vas pousser les feux, et nous filerons au jour avec le

convoi du matin. Nous irons à Salonique. Là ils auront tout de même

besoin de matériel puisqu’il paraît que l’armée d’Orient va rentrer dans

la Bulgarie. Quand le _Pamir_ sera sorti de Moudros, ils ne nous

rattraperont pas puisqu’ils ne veulent pas nous donner la T. S. F., et

l’on verra bien à Salonique.

Il a fait comme il a dit, Fourgues. Le _Pamir_ a appareillé au jour,

s’est fourré derrière quatre patouillards qui sortaient du barrage, et

personne n’a bronché. Fourgues rigolait sur sa passerelle.

--Tu vois, petit! l’amiral français croit que j’ai des ordres du chef de

la base militaire. Le chef de la base, que j’ai des ordres de l’amiral,

et eux deux ils auraient laissé moisir ma cargaison, tandis que demain

le général Sarrail sera bien content de la recevoir.

Peut-être que Fourgues avait raison. Mais peut-être aussi, quand ils ont

vu partir le _Pamir_, l’amiral et le chef de la base ont pensé que ce

n’était pas trop tôt d’être débarrassés de ce joueur de trombone, et se

sont dit qu’il aille se faire pendre ailleurs. Fourgues a dit que ça lui

servirait de leçon, et que, désormais, quand les autorités ne sauraient

pas quels ordres lui donner, il se les donnerait tout seul, parce que ça

le dégoûtait de faire gagner par jour des mille et quinze cents balles

aux actionnaires sans rien faire.

Le _Pamir_ est entré le lendemain matin à Salonique, parce qu’on a

poireauté la moitié de la nuit devant le barrage de la rade. Ce n’est

pas trop tôt que les amiraux français se soient mis à mettre des filets

à l’entrée des rades, au lieu de faire comme au début de la guerre, où

les sous-marins n’avaient qu’à venir. Tu peux m’en croire, mon vieux:

les Allemands ont découvert cela avant nous, et les Autrichiens aussi,

dans leurs ports de la mer du Nord, de l’Adriatique et de la Baltique;

et ils en trouveront bien d’autres pour lesquelles nous serons en retard

de six mois ou un an. Ce qui m’épate, c’est que j’ai causé avec pas mal

de jeunes marins de votre marine de guerre, et qu’ils voient tout cela

très clairement. Quand je dis jeunes marins, c’est des gens entre trente

et quarante-cinq ans, de ceux que les Anglais appellent déjà des _old

Fogeys_[6]. Dans la marine française, ces vieilles badernes n’ont pas

encore le droit d’avoir une opinion et pourtant ils y voient clair. On

ne peut pas dire qu’ils ne connaissent pas leur métier, puisqu’ils n’ont

fait que ça depuis dix-huit ou vingt ans. On ne peut pas dire qu’ils ne

sont pas capables de commander, puisqu’en Angleterre ils commanderaient

déjà une escadre ou une base navale, et qu’on voit couramment un vieux

lieutenant de vaisseau français de quarante-cinq ans à trois galons

aller demander des ordres à un jeune amiral anglais de quarante-deux ans

à trois étoiles. Le contraire n’a jamais lieu. Est-ce que par hasard les

Français ne seraient pas aussi malins que les Anglais? Dis-moi si c’est

ton opinion ou bien, après ton contact avec la marine de guerre, si tu

penses que les amiraux français ne tiennent pas du tout à rajeunir les

cadres supérieurs? Je te dirais bien aujourd’hui tout ce que je pense

là-dessus, et Fourgues aussi, mais je vois que ma lettre n’est pas

encore finie rien qu’avec les histoires du _Pamir_ et ce sera pour une

autre fois.

[6] Vieilles badernes.

Il s’est trouvé que notre camelote a été rudement la bienvenue à

Salonique. Les bonshommes de la guerre nous ont sauté dessus comme si on

avait été des sauveurs. Des canons, des affûts, et des pioches et des

pelles et de tout ce que le _Pamir_ avait dans le ventre, il paraît

qu’on n’en a pas de trop en Macédoine, d’autant plus que c’est la même

chose pour tous les bateaux que pour le _Pamir_. Il y a des centaines de

mille tonnes à transvaser d’un point à un autre, et personne n’ose

prendre des initiatives, parce que le matériel de guerre dépend du grand

quartier général de France; que le grand quartier général n’est pas sur

les lieux et ne donne pas d’ordres, mais que, quand on donne des ordres

sur place, il n’est pas content et donne des ordres contraires, et qu’il

n’y a pas moyen que ça marche avec un système comme ça. Alors tu penses

si on a trouvé que Fourgues était un type à la hauteur d’abouler ses

trois mille tonnes sans que personne ait eu à les demander. On n’a pas

mis longtemps à nous vider. Mais c’est surtout les six avions qui ont

été les bienvenus. Personne ne savait où ils avaient bien pu passer. Les

six autres que le _Pamir_ avait laissés à Marseille avaient été renvoyés

d’urgence sur le front français, où il y a de la casse, et où il paraît

qu’on a plus besoin d’avions qu’en armée d’Orient qui n’est qu’un à-côté

de la guerre. Mais les six que nous trimballions, personne n’avait l’air

de savoir ce qu’ils étaient devenus, et pourtant on en avait plutôt

besoin à Salonique, où les fokkers et les taubes viennent quasiment tous

les jours et on n’a pas trop d’avions de chasse: les nôtres en étaient.

Nous sommes restés cinq jours à Salonique; mais au bout de trois jours

les avions que nous portions étaient déjà montés et avaient sucré les

Bulgares. Du coup, Fourgues a été content, et il me l’a dit:

L'odyssée d'un transport torpillé · 第 6 / 14 段