A peine arrivés à Brest, on nous a bourré de fusils pour les Russes, qui

se battent avec des morceaux de bois en Pologne, à ce qu’il paraît.

Jamais je n’ai vu tant de fusils de ma vie, et il y en a des chargements

entiers qui partent comme cela d’Angleterre et d’ailleurs. Le _Pamir_ a

pris aussi des revolvers, des mitrailleuses, toutes les petites armes,

quoi; les cartouches sont parties sur un autre bateau. Toutes les

autorités nous pressaient et l’on venait d’heure en heure voir à bord si

nous étions prêts à partir, parce que nous devions aller rapidement

devant Trondhjem, en Norvège, pour y attendre des cargos arrivant

d’Amérique et d’Angleterre et faire course avec eux jusqu’en Russie,

sous la protection de croiseurs britanniques. Bref, c’était

archi-pressé, les Russes attendaient leurs fusils et c’était une

question de minutes. Tu penses si au milieu de tout cela on a eu le

temps d’aller à terre, sauf Fourgues pour les affaires de service. Plus

on embarquait, plus il en arrivait; on a mis des caisses partout, sur le

pont, sur le gaillard, dans les chambres disponibles, et il n’y avait

plus moyen de circuler. Un incendie là dedans, et ça aurait été du

propre, toutes ces caisses en bois et ces ustensiles bien graissés. Mais

Fourgues dit qu’il a de la veine et qu’il faut reconnaître que c’est

vrai.

Le _Pamir_ est parti sans même que j’aie eu besoin d’acheter un

indicateur des chemins de fer, et ça m’a fait cœur gros de passer le

Goulet. Ma fiancée va croire que je ne veux pas, parce qu’elle est comme

tous les civils qui s’imaginent qu’on fait ce qu’on veut... Et puis, tu

sais ce que c’est, après deux ou trois jours, on est repris par le

métier et on se dit que tout cela se tassera. Comme le Pas de Calais

n’est pas sain, on nous a donné l’ordre d’aller à Trondhjem par le canal

d’Irlande, et nous avons vu des contre-torpilleurs anglais qui

croisaient à l’endroit où, il y a un an, ils nous avaient annoncé la

guerre.

«C’est peut-être les mêmes! a dit Fourgues. Hein! petit, on a bouffé

quelques milles depuis ce temps-là, et le _Pamir_ est toujours solide au

poste.» Ça, c’est vrai. Il ne fait jamais très beau vers la Norvège,

mais le _Pamir_ était tellement lourd que le cambouis lui passait dessus

sans qu’il bronche. Il se traînait comme une tortue, par exemple, mais

malgré ça on était en avance devant Trondhjem. Comme on continue à

n’avoir pas de T. S. F., Fourgues n’a pas pu savoir si on était devant

ou derrière le convoi, et, après avoir roulé tout un jour en vue de la

côte, il est allé dans le fjord parce que ce n’était pas la peine de

brûler du charbon, et de fatiguer la barque pour rien. Le sémaphore nous

a signalé qu’il n’avait pas vu passer de convoi au large et qu’il nous

préviendrait. Alors Fourgues a été plus tranquille et est allé mouiller

dans le fond parmi d’autres bateaux qui attendaient aussi. On a attendu

deux jours et on se serait plutôt ennuyé, malgré les nuits claires et le

soleil de minuit et les eaux calmes et tout ce que racontent les

terriens qui n’ont fait qu’une traversée dans leur vie et n’ont jamais

reçu un vrai coup de tabac sur la figure, mais ce sacré Fourgues ne peut

mettre l’ancre quelque part sans rencontrer une vieille connaissance. A

Trondhjem c’était un vieil Américain avec qui il avait fait la bombe

dans le temps sur les côtes du Chili, et qui depuis la guerre fait les

États-Unis, la Norvège et la Russie. Ils se sont reconnus à la jumelle

parce que les deux bateaux étaient mouillés l’un près de l’autre, et

l’Américain, Flamigan ou Flannigan, a pris son canot pour venir à bord.

Les deux compères se sont sauté au cou; ça faisait dix ou douze ans

qu’ils ne s’étaient pas vus, et pendant qu’on est resté dans le fjord,

Fourgues, Flannigan et moi n’avons pas dévissé d’être ensemble. Il y

avait aussi le second de Flannigan, mais celui-là fume sa pipe, boit du

whisky et ne parle jamais. Mais si jamais tu rencontres Flannigan, tu

peux y aller carrément; il a la langue bien pendue, et n’a pas peur de

dire ce qu’il pense. Fourgues lui a tout de suite demandé s’il était

allé en Allemagne, mais l’autre a juré ses grands dieux que non,

quoiqu’il transporte des marchandises pour là où sa compagnie lui donne

l’ordre, sans avoir à demander chez qui ça va. Il a affirmé qu’il

n’avait pas dépassé la Hollande, ni le Danemark; mais ça n’est pas tout

à fait sûr, et il a dû dire ça pour ne pas nous faire de peine.

D’ailleurs, il aime bien la France et un peu moins l’Angleterre, étant

de père irlandais, mais par-dessus tout il est Américain et il nous a

raconté des tas de choses dont on ferait bien de faire son profit en

France. C’est tout de même amusant d’avoir entendu celui-ci sur les

affaires du Nord et Plantat dont je crois t’avoir parlé sur celles

d’Orient, dans l’intervalle de quatre mois. On a comme ça des idées sur

les à-côté de la guerre et sur ce qui se pense un peu partout. Tu ne

m’en veux pas de te dire ce que j’entends ici et là, n’est-ce pas? Tu

n’es pas forcé de rien croire quoique je ne t’écrive que ce que je vois

ou j’écoute. Et puis, que veux-tu, des types comme Plantat et Flannigan,

c’est comme des journaux qui ne sont pas censurés, alors il y a plus de

chances qu’ils disent la vérité. Flannigan assure que les Allemands ne

naviguent plus beaucoup, parce qu’ils ne veulent pas risquer les navires

de commerce sur l’eau où les bateaux de l’Entente finissaient par les

crocher, mais tout ça c’est une astuce pour avoir après la guerre des

bateaux qui ne seront pas fatigués et quasiment tout neufs pour

reprendre le commerce universel, tandis que toutes nos marines

marchandes seront sur le flanc. Et au fond, Flannigan ne doit pas avoir

tort, car, si on fait trimer tous les bateaux comme le _Pamir_, ça

durera ce que ça durera, mais les bateaux boches seront autrement en

état que les nôtres. Fourgues ajoute que ce n’est pas la peine d’essayer

de lutter contre cela, car les nations alliées ne fabriquent plus un

seul bateau, et qu’un bateau ça ne se construit pas en cinq minutes,

comme un régiment. Donc, de ce côté-là, si nous ne nous y prenons pas à

l’avance, nous sommes sûrs d’être raclés à la première paix par les

Boches, qui reprendront du coup tout leur trafic antérieur et même tout

celui que nous aurons perdu. Les Allemands disent tout cela chez les

neutres, et ce qu’il y a de mieux, d’après Flannigan, c’est que leurs

grandes maisons de commerce et d’industrie, en Saxe ou en Westphalie,

envoient dans le monde entier des catalogues de produits livrables

pendant la guerre, à quatre ou six mois après la commande. Ça, c’est le

bouquet! Fourgues a dit à Flannigan que c’était un bluff des Allemands;

mais pas du tout: Flannigan est allé chercher à son bateau la copie des

connaissements de marchandises prises à Rotterdam ou à Bergen ou

ailleurs en pays neutre, et nous a prouvé, pièces en mains, qu’il avait

transporté des cargaisons de produits faits en Allemagne depuis la

guerre, et qu’il n’était pas le seul. Tout ça va au Brésil, aux

États-Unis, et partout où il y a des acheteurs. Il a même affirmé qu’il

y avait quelques centaines de mille tonnes qui étaient passées en France

par les pays neutres, et que nous avions payées avec notre bel argent.

Qu’est-ce qu’il faut croire, après, mon vieux de l’_Auvergne_, quand les

journaux nous chantent, en même temps que les ministres et les autres,

que l’Allemagne est ruinée économiquement et qu’elle meurt de faim?

Flannigan ne doit pas raconter des histoires, car il faut bien que les

neutres trouvent leurs marchandises quelque part, puisque la France ne

produit plus rien et que l’Angleterre commence à en avoir assez à elle

toute seule. Quant à la nourriture, Flannigan dit que la famine en

Allemagne est une bonne histoire, et qu’il faudra que nous nous mettions

à faire un peu mieux le blocus si nous voulons qu’elle se serre le

ventre. Tout cela n’est pas très amusant à entendre, mais quand c’est

quelqu’un de sincère qui le dit, et quelqu’un qui a vu les choses, on

n’a qu’à regretter que cela ne se sache pas au pays, et qu’en tout cas

on ne fasse rien pour y remédier. Ce n’est pas tout de dire qu’on aura

la victoire, il faut tout de même empêcher les Boches de se payer notre

tête.

Ils ne s’en privent pas d’ailleurs, et nous l’avons bien vu dans les

journaux allemands que Flannigan a cherchés sur son bateau et qu’il nous

a traduits pendant des heures, vu que ni moi ni Fourgues ne savons cette

langue. Tu dois savoir tout ce qu’il raconte, puisque l’_Auvergne_

attrape leurs communiqués de T. S. F., et je ne te raconterai pas ça.

Mais à des tas de petits détails, on voit qu’ils tirent les ficelles et

que nous marchons après. Ça nous est défendu, par exemple, de dire où

est la flotte anglaise; eh bien! les journaux illustrés à un sou donnent

aux Allemands les photographies de la flotte anglaise, le nom des

bateaux, des mouillages, le nombre des canons et tout... Personne ne

sait, en France, le nom des généraux français qui commandent les armées,

ni le numéro des secteurs, mais les journaux allemands servent ça tous

les matins à leurs lecteurs. Quant à l’espionnage maritime, Flannigan a

répété cent fois que les Allemands en savent plus que n’importe quel

amiral de l’Entente, et qu’avant que la nouvelle d’un mouvement de cargo

ou de cuirassé allié arrive à Paris ou à Londres, on le sait déjà à

Berlin et l’on donne des ordres en conséquence.

Ça ne serait rien si on en restait là, mais Flannigan dit que les

Allemands ont compris que l’affaire maritime se résoudrait pour eux avec

les sous-marins. Il a donné des détails tellement précis qu’on a bien vu

qu’il était allé là-bas et avait entendu parler les Allemands chez eux.

Alors il s’est un peu ressaisi, mais ce qui est certain, c’est que les

Allemands construisent un type sérieux de sous-marins avec canons,

mines, etc., qu’il leur faut du temps pour en fabriquer une série, mais

qu’ils nous préparent en temps voulu quelque chose de salé comme guerre

sous-marine. Fourgues a répété à Flannigan comme on s’est moqué de lui

en armée navale et à Paris quand il avait parlé de sous-marins, et

l’autre a répondu que ça nous regardait si nous attendions que la fête

commence, que les Allemands ne se gênaient guère pour l’annoncer, et que

quand nous serions dans le pétrin, ça ne nous avancerait pas de dire que

ce sont des pirates, pendant qu’ils nous couleraient des bateaux. Pour

cette affaire de piraterie, Flannigan, qui est pourtant partisan de la

liberté des mers, puisqu’il est neutre, dit que tout le monde se moque

de nous, Alliés, avec nos scrupules de La Haye, et que les Allemands ne

se gêneraient pas plus sur mer qu’ils ne se gênent sur terre, s’ils en

avaient les moyens, vu que c’est le vainqueur qui fera les nouvelles

lois internationales, et qu’avec les sous-marins les Allemands

montreront bien que les anciennes ne comptent plus. Il a tenu un bon

raisonnement, Flannigan:

--Vous avez établi une frontière avec l’Allemagne par le traité de

Francfort, et vous l’avez fait connaître diplomatiquement au monde

entier. Est-ce que cela a empêché l’Allemagne de vous envahir par où

elle a pu, et vous d’entrer en Alsace que vous aviez reconnue comme

possession allemande? Donc, quand la guerre sévit, les traités ne

comptent plus, puisque votre premier effort a été de les détruire. Alors

qu’est-ce que vous venez chanter avec les traités internationaux?

L’Allemagne s’en moque et compte sur la victoire pour les changer à son

avantage. Pourquoi n’en faites-vous pas autant? Tout ce qui vous lie à

l’Allemagne est déchiré. Sa signature ne vaut plus rien, mais vous

continuez à vous empêtrer là dedans, et tout le monde trouve que c’est

l’Allemagne qui fait la guerre, et vous qui suivez avec six mois ou un

an de retard. C’est comme ces cartes de viande, de sucre, ces

recensements et tout, dont vos journaux se moquent tant qu’ils peuvent

en disant que l’Allemagne est à bout et que l’hiver prochain elle est

morte, vous y viendrez aussi si la guerre dure. Mais l’Allemagne, qui a

préparé la guerre pendant la paix, prépare la paix pendant la guerre.

Elle fait tout de suite, avant d’avoir l’air d’y être forcée, ce que

vous serez obligés de faire contraints et forcés par les circonstances.

De même pour les gaz asphyxiants, les liquides enflammés et toutes les

horreurs dont elle se sert: quand vos poilus en auront assez de crever

comme des mouches, vous comprendrez qu’il est aussi naturel de tuer le

monde avec du feu et du poison, qu’avec des obus et des balles. Bref,

mes garçons, si vous voulez ne pas en avoir pour des années et avoir la

victoire, remuez-vous un peu, parce que l’Allemagne ne ratera pas un

seul moyen de vous embêter.

Je n’en finirai pas de te raconter tout ce qu’a dit Flannigan.

D’ailleurs, tout ce qu’il a dit a été confirmé pendant une promenade

qu’on a faite à terre avec lui; on a causé à des Norvégiens qui étaient

allés en Allemagne. Ils nous ont parlé des zeppelins qui parcourent tous

les jours la mer du Nord et la Baltique, tandis qu’il n’y a pas un

ballon autour de l’Angleterre ou de la France.

Alors, ce n’est pas la peine de raconter qu’on aura les Allemands sur

mer.

Dès qu’un contre-torpilleur anglais arrive en mer du Nord, les zeppelins

l’annoncent dans les ports, et il n’y a plus personne dehors que des

sous-marins ou des mines. Sans blague, la guerre sur l’eau n’est plus ce

qu’elle était avant, mon vieux, mais il n’y a que les Boches qui ont

l’air de s’en être aperçu. Les Norvégiens et les Suédois qui étaient là

n’ont pas dit grand’chose d’autre, parce que nous étions Français, par

politesse, mais on comprend qu’ils croient que l’Allemagne a le bon

bout, et qu’après avoir choisi de faire la guerre, elle la fait mieux

que nous.

Fourgues et moi nous nous sommes rappelé tout ça quand on est parti et

on en a parlé jusqu’à Arkhangel. Le _Pamir_ a rattrapé le convoi allié à

dix milles au large de Trondhjem et on a fait ensemble le tour de la

Norvège. Il y avait deux croiseurs anglais, quatre destroyers pour

accompagner quatorze bateaux de commerce. C’était du beau convoyage, et

toutes ces barques ressemblaient à une escadre de guerre. Mais les gens

qui décident la formation des convois feraient bien de ne pas mettre

ensemble des bateaux filant quinze nœuds avec d’autres qui en font tout

de suite sept ou huit en cassant tout. Après deux jours de navigation,

le _Pamir_, qui tenait la bonne moyenne, commençait à ne plus voir ceux

qui étaient le plus en avant, pas plus que ceux qui étaient à la traîne.

Les convoyeurs couraient du Nord au Sud pour mettre de l’ordre dans tout

ça. On s’est rassemblé tant bien que mal. Mais après le cap Nord, il y a

eu une petite séance de clapotis bien tassée, avec roulis et tangage et

pas plus de vue que dans un tunnel. Ça a duré une vingtaine d’heures.

Quand le beau temps est revenu, nous n’étions plus que six sur quatorze.

Les rapides s’étaient trottés, les culs-de-jatte avaient disparu on ne

sait où. Naturellement, les absents n’avaient pas la T. S. F. et les

convoyeurs ont passé trois jours à les chercher. Il y en avait un qui

avait eu une avarie de gouvernail et s’était collé sur des cailloux

pointus qu’il y a par là; il s’est ouvert en deux; les convoyeurs ont pu

repêcher son monde, mais sa cargaison ne risque pas d’arriver au front

russe.

Enfin, le convoi est arrivé à Arkhangel à la queue leuleu, par paquets

de trois ou quatre. C’est le bon moment. Avant un mois et demi ou deux,

tout sera gelé, au propre et au figuré. Ce n’est tout de même pas avec

des quatorze cargos, ni des cinquante, ni des cent, qu’on pourra leur

donner aux Russes tout ce qui leur manque; la flotte du monde entier n’y

suffirait pas. Mais enfin on fait bien de leur passer tout ce qu’on

peut. Ça leur apprendra, à eux comme à nous, de laisser les Allemands

s’introduire partout. A la déclaration de guerre, il paraît que les

trois quarts de leurs usines ont été arrêtées, parce que c’étaient des

Boches qui les conduisaient. La mécanique ne s’apprend pas en

quarante-huit heures, j’en sais quelque chose avec le tourne-broche du

_Pamir_, et si tu ajoutes que les Boches leur ont chipé toutes leurs

usines de Pologne, tu vois d’ici pourquoi le _Pamir_ et les autres

copains rappliquent à Arkhangel avec du matériel de guerre.

On nous avait embarqués à Brest, sans même me donner quarante-huit

heures pour aller à La Rochelle, sous prétexte que les Russes nous

attendaient comme le Messie. Mais ici, ça ne presse pas. On a déjà mis

vingt jours à débarquer une partie des quatorze barques, et ce n’est pas

près de finir. Au moment où je t’écris, le _Pamir_ a seulement sa cale

avant de vidée et la cale arrière peut attendre. On nous a enlevés des

quais, à cause d’un autre convoi qui est arrivé pendant ce temps, et

qu’on a commencé à vider. Quand tous les bateaux sont à moitié

déchargés, on est sûr qu’ils ne repartiront pas et on les laisse moisir

dans un coin.

D’ailleurs, qu’on se presse ou non, c’est la même chose. Les affaires

restent sur les quais, en pile, sous la pluie et au vent, et il arrive

de temps en temps un train qui prend ses aises, qui charge un petit tas

sans se presser et repart dans deux ou trois jours. Quand il arrivera

aux Carpathes, c’est que le chemin de fer se sera mis en pente. Partout

ici c’est la même chose. Ils disent que la Russie est grande et qu’elle

est invincible, que cela durera dix ans, que les Boches arriveront à

Moscou... _Nitchvo!_ Napoléon en est reparti, et l’affaire

russo-japonaise n’a pas été une défaite. Voilà, mon vieux, le pays où je

me trouve en ce moment. Fourgues ne tenait plus en place au début, de

voir que le _Pamir_ croupissait sans rien faire. Maintenant, il a trouvé

des camarades, des officiers de marine et de guerre russes qui viennent

à bord et avec qui il déjeune à terre. Quand je lui demande ce qu’on va

rester de temps ici, il me répond: «_Nitchvo_», avec son accent du Midi,

et les Russes se tordent. Ils boivent sec et essayent d’entraîner

Fourgues, mais lui ne bronche pas sur l’alcool, et il en profite pour

les empiler au poker; puisqu’on s’empoisonne ici, il en profite pour se

faire des rentes, le malin. Le matin, pendant la propreté, il me raconte

ce qu’ils lui ont dit pendant qu’ils étaient à moitié pleins: il y en a

pas mal qui sont germanophiles, dans la noblesse surtout. Il paraît

qu’il y a eu des histoires formidables à la cour et dans les ministères.

Quand j’essaye de pousser Fourgues, il me répond que ce n’est pas à

dire, mais que tout de même on est plutôt content d’être Français, parce

que chez nous, si on fait des bêtises à la pelle, personne n’y travaille

pour le roi de Prusse. Comme Fourgues ne blague jamais sur ces

affaires-là, je crois qu’il en a entendu des vertes, en particulier sur

les chemins de fer. Les wagons se perdent en Russie, et même les trains

entiers, sans qu’on sache jamais ce qu’ils sont devenus. Qu’est-ce

qu’ils diront, ceux de Brest, quand on leur racontera qu’on est resté

plus de vingt jours avec leurs fusils.

Enfin, hier, Fourgues a dit qu’il en avait plein le dos d’Arkhangel, de

la vodka et du poker; peut-être qu’il y avait perdu. Il a attrapé

l’officier du port qui arrivait la bouche enfarinée, et on lui a promis

que demain le _Pamir_ serait vidé. Ça veut dire encore huit jours. A

tout hasard, comme un des croiseurs anglais repart ce soir pour la

Roumanie, je lui passerai cette lettre, où je vais avoir fini mes vingt

pages. Tu n’as pas à te plaindre, hein, vieux? D’ailleurs, tu es gentil,

tu m’envoies des nouvelles tant que tu peux, et puis il y a tes livres.

J’ai fini le premier volume de l’histoire maritime. Je t’en parlerai si

j’y pense. A part la lecture, je m’ennuie ferme, car au train dont va le

_Pamir_, je me demande où on va bien nous envoyer la prochaine fois, et

pendant ce temps-là que devient La Rochelle? Enfin, espérons que ce sera

pour la fin de l’année, la paix ou le mariage. Ne te moque pas de moi,

mon vieux, j’en ai ma claque.

Moudros, 18 décembre 1915.

Nous voilà tout de même revenus dans le Levant, mais ce n’est pas sans

aventures, et l’on ne peut pas dire que ce soit très drôle d’avoir fait

tout le tour de l’Europe, depuis Arkhangel jusqu’aux Dardanelles pour

tomber dans le pétrin où nous sommes. J’ai reçu à Toulon ta longue

lettre de fin septembre, en réponse à la mienne d’Arkhangel, et je te

remercie beaucoup. Je t’en parlerai si j’en ai le temps, mais pour le

moment je vais te raconter les aventures du vieux _Pamir_ depuis trois

mois. Nous voilà devenus comme qui dirait des Juifs errants. Plus ça va

et plus on croche les bateaux marchands où ils se trouvent, et on leur

met n’importe quoi sur le pont pourvu que ça parte,--et aïe donc!

Fourgues a fini par faire débarquer son matériel à Arkhangel et il a

réussi à partir en dehors d’un convoi. Il dit que ce n’est pas la peine

de perdre du temps avec des bateaux qui ne marchent pas et que, quand on

est trop de patouillards et pas assez de convoyeurs, ça fait une trop

belle cible pour les sous-marins. Tout de même partout où l’on a touché

à terre, je me suis aperçu que Fourgues n’avait pas si tort de dire au

début que les sous-marins finiraient par compter. Les officiels trouvent

qu’ils commencent à être gênants. Qu’est-ce que ça serait si les

ronds-de-cuir étaient obligés de circuler sur l’eau; ils trouveraient

peut-être autre chose à dire que: «Bah! il ne faut pas croire tout ce

qu’on raconte là-dessus, et puis on coule tellement de sous-marins que

bientôt il n’en restera plus.» Après cela, il n’y a plus qu’à tirer

l’échelle. Motus dans les journaux et ailleurs. Je te raconterai mes

petites remarques au fur et à mesure.

Le _Pamir_ avait ordre d’aller à Newcastle pour recevoir des ordres et,

au cas qu’il n’en trouverait pas, pour charger du charbon. Nous avons

été assez secoués parce qu’on avait le ventre vide. Pendant le retour,

le _Pamir_ a croisé pas mal de bateaux qui allaient à Arkhangel. Ils

feront bien de se presser, parce que la glace va commencer bientôt. Si

les Russes ne se sont pas mis au travail sérieusement, ce n’est pas avec

ce qu’ils ont reçu cet été qu’ils pourront enfoncer les Boches. A quoi

cela sert-il de ne pas dire la vérité au public, puisque tôt ou tard il

doit la connaître? On lui raconte que dans quinze jours, dans trois

mois, tout va marcher d’une façon épatante; et puis trois mois après, ça

va pareil ou un peu plus mal. A qui est-ce que le public doit s’en

prendre? A ceux qui l’ont trompé. Ou bien on savait que ça n’irait pas

bien et ce n’était pas la peine d’annoncer que ça irait bien, et le

public est obligé de croire que c’est la faute des dirigeants qui n’ont

pas su se débrouiller. Il n’y a pas moyen d’en sortir, mais ce sont les

gouvernants qui font fausse route.

A Newcastle, on nous a dit d’aller à Southampton pour charger du

matériel pour le corps expéditionnaire anglais en France. Nous avons

juste pris du charbon pour cette traversée et le _Pamir_ a descendu la

mer du Nord et le Pas de Calais. Les journaux racontent partout que le

Pas de Calais est complètement fermé aux sous-marins allemands avec des

filets et une foule de systèmes perfectionnés, et que les sous-marins

qui voudraient aller en Atlantique ou en Méditerranée seraient obligés

de faire le grand tour par l’Écosse, et qu’ils n’ont pas assez de rayon

d’action, et qu’il n’y a plus rien à craindre des sous-marins. Je ne

connais pas grand’chose à la question, mais rien qu’à voir ce que font

les Allemands ailleurs, on peut s’attendre à ce qu’ils trouvent le moyen

de franchir les trucs perfectionnés et à construire des sous-marins pour

aller au bout du monde. Ça crève les yeux et c’est faire l’autruche de

raconter le contraire. Fourgues dit qu’on aura un réveil pénible, mais

qu’on mettra tout sur le dos des Boches, au lieu de reconnaître qu’on

n’a pas pris ses précautions. Il se met dans de belles colères; mais

moi, pourvu que j’aille à La Rochelle, c’est tout ce que je demande.

L'odyssée d'un transport torpillé · 第 5 / 14 段