commander un rafiot pendant la guerre. Mais Fourgues m’a expliqué. Il
avait eu le temps de pousser à Paris et de rapporter des tas de
renseignements. Il paraît qu’en France on a complètement suspendu toutes
les constructions neuves, parce que la guerre sera finie avant la fin de
l’année et qu’il ne faut penser qu’au travail de guerre et de munitions.
Comme tous les bateaux marchands sont pris à l’heure présente, ce n’est
pas tout de suite que je pourrai en commander un. Fourgues a vu
l’armateur et l’affaire a été chaude, parce qu’il n’a pas voulu payer la
T. S. F. Il dit que le _Pamir_ a marché comme cela depuis bientôt dix
mois et que ce n’est pas la peine de faire la dépense, et que la
T. S. F., c’est bon pour les journaux illustrés qui racontent de belles
histoires là-dessus, mais qu’au fond ça ne sert pas à grand’chose. Il
n’y a rien à faire avec l’armateur et Fourgues est allé au Ministère de
la Marine, où on lui a répondu à peu près la même chose. Il paraît qu’on
est tout à fait tranquille sur mer, qu’on a la maîtrise, que les
sous-marins allemands c’est du bluff, et que les Allemands n’en ont pas.
Fourgues n’est pas tout à fait de cet avis. Il dit que les Allemands ne
sont pas si bêtes que de nous laisser tranquilles sur mer et qu’ils nous
préparent un chien de leur chienne. Mais tous les gens officiels ne
veulent pas entendre parler de ça. En résumé, il n’y a rien à faire et
le _Pamir_ est parti comme avant. L’armateur avait dit de ne rien
ajouter, pas même une barrique en tête du mât pour la vigie. Mais
Fourgues l’a fait installer sous prétexte que cinquante francs de plus
ou de moins, ça ne ruinerait pas l’armateur ni les actionnaires. Ils ne
perdent pas leur temps, ces messieurs: le _Pamir_, qui a bientôt vingt
ans d’âge, leur est payé aux environs de mille francs par jour de
location, sans compter le charbon, les avaries, les assurances, le fret,
et tout. Les actionnaires n’ont qu’à ouvrir les poches, ça tombe dedans.
A ce train-là ils auront de quoi se payer en un an deux ou trois autres
_Pamirs_, mais ça ne leur suffit pas pour allonger les quelques milliers
de francs de la T. S. F. Ah! j’oubliais une autre histoire. Tu te
rappelles qu’on a tapé dans le croiseur _Lamartine_, à notre premier
charbonnage en mer et que nous nous étions démoli une embarcation et ses
bossoirs. Ce n’était pas la faute à Fourgues, tu t’en souviens, et il
avait dit qu’on répare tout cela à Newcastle. Mais l’armateur a refusé
net de rien payer, disant que ce genre d’avaries n’était pas compris
dans le traité. La marine a refusé aussi sous prétexte qu’elle n’est pas
responsable désormais sur un bateau où il y a un capitaine qui n’est pas
de l’État. Elle a demandé un rapport à Fourgues et elle va en demander
un au _Lamartine_. Tout ça va faire des tas de papiers et des histoires
à n’en plus finir. On part tout de même avec les deux embarcations de
sauvetage et Fourgues préfère payer la neuve de sa poche plutôt que de
ne pas l’avoir fait mettre.
A Newcastle, le _Pamir_ a chargé des canons de campagne pour le corps
expéditionnaire anglais des Dardanelles, et des obus pour les gros
canons de leurs cuirassés. Ce n’était pas le même calibre; on a mis les
canons dans la cale avant et les obus derrière. Il nous restait pas mal
de place dans la cale arrière, parce que les obus de douze pouces sont
plutôt lourds et n’encombrent pas. Alors on nous a dit de passer à
Gibraltar où nous prendrions le matériel et le train d’une compagnie de
soldats qui s’en allait à Gallipoli, et qui partirait en même temps que
nous sur un autre bateau. Tout cela c’était un peu compliqué, mais on en
a vu d’autres depuis la guerre. D’ailleurs les Anglais ne se frappent
pas. Les officiers chargés de l’embarquement des munitions venaient cinq
minutes par jour, regardaient et s’en allaient. C’est la première fois
que le _Pamir_ chargeait des obus, et des vrais, chargés en cordite, et
tu penses si on avait peur que l’un d’eux ne tombe à fond de cale en
faisant tout sauter. Fourgues en a profité pour faire changer tous les
câbles des treuils et des ferrures des mâts de charge, en disant qu’ils
étaient un peu vieux et qu’il ne garantissait pas leur solidité. Les
Anglais n’ont pas fait tant d’histoires et nous ont passé du beau câble
tout neuf, en bel acier. Nous avons même deux ou trois cents mètres de
rabiot. Quand je te dis que le _Pamir_ est parti complètement retapé!
On a mis dix jours pour arriver à Gibraltar, ce qui est plutôt long,
mais comme on a rencontré pas mal de brume et qu’avec cette cargaison-là
Fourgues ne tenait pas à attraper une collision, il avait fait diminuer
de vitesse. Pense donc, nous avons le chargement de munitions de deux
grands cuirassés anglais, et si le _Pamir_ était allé par le fond, les
deux cuirassés en auraient eu au moins pour deux mois avant de pouvoir
lancer un seul obus sur les Turcs. Vraiment, Fourgues sait naviguer.
Quand on transporte de la camelote quelconque, ça lui est égal de piquer
dans la plume, et d’y aller comme un sourd, mais là il faisait tout le
temps des rondes dans la cale pour voir si l’arrimage était solide et
s’il n’y avait pas de caisses de gargousses crevées ou des obus en
balade.
Les Anglais nous avaient arrimé ça proprement d’ailleurs, avec du beau
chêne et du sapin tout neuf; il n’y avait pas de danger que ça remue. Le
_Pamir_ est riche, tout ce bois-là n’est pas perdu, et Fourgues espère
bien qu’on lui donnera encore à transporter des munitions, puisqu’il est
arrangé pour en recevoir et parce qu’on a l’impression de mieux
travailler pour la guerre.
A Gibraltar, la compagnie de soldats dont le _Pamir_ devait prendre le
matériel nous avait attendus jusqu’à la veille. Mais comme on a eu du
retard à cause de la brume et que la compagnie était appelée d’urgence
en Orient, elle était partie en empilant son matériel sur le pont de son
bateau. Mais les Anglais n’ont pas voulu perdre les cent tonnes
disponibles du _Pamir_ et l’on y a vidé un grand tas de confitures, de
conserves, de chocolat qui attendait sur les quais. Ils se nourrissent
bien les soldats anglais et ça doit coûter chaud à l’Angleterre, cette
guerre-là. Nous avons acheté à Gibraltar du tabac, des cartes et des
vins d’Espagne. Ce n’est pas cher et c’est de bonne qualité. Seulement
on s’ennuie ferme dans ce pays-là. Il paraît que c’est à cause de la
guerre. Il n’y a que le paysage de bien, avec le rocher. Pour le reste
on dirait une colonie.
Le _Pamir_ est allé droit sur Moudros, où on lui avait dit de se rendre
et de recevoir les ordres sur place. En Méditerranée le temps n’a pas
été trop mauvais, mais tout de même Fourgues avait bien raison; on ne
sait jamais ce qui va arriver comme temps; le vent change sans qu’on
sache pourquoi et la mer grossit en une heure. Le _Pamir_ a été ballotté
pas mal, d’autant plus que Fourgues ne voulait pas aller trop vite,
toujours à cause des explosifs qu’on avait dans le ventre. D’ailleurs,
ce n’était pas la peine d’emporter ces obus, parce qu’arrivés à Moudros,
on nous a dit que, sur les deux cuirassés qui devaient les prendre, l’un
avait été coulé la semaine passée par un sous-marin devant les
Dardanelles, et l’autre, après avoir failli y passer, était retourné à
Malte pour se faire réparer. C’est tout de même un peu idiot de n’avoir
rien su de tout cela à cause de la T. S. F. qu’on n’a pas. Nous avons eu
l’air de tomber de la lune avec nos obus pour le ... et le ... et tout
le monde s’est moqué de nous.
Si on avait été renseigné, Fourgues serait entré à Malte pour savoir
quoi faire des munitions, parce qu’elles sont d’un modèle modifié et ne
peuvent pas être employées sur les autres bateaux anglais qui sont là.
Alors nous avons gardé les munitions et débarqué les confitures et
conserves. Pour ça il n’y a pas eu de difficultés, car tout le monde
voulait les prendre; le débarquement n’a pas fait long feu. Quant aux
canons de campagne, personne n’a voulu les débarquer, parce qu’il paraît
qu’ils appartiennent à la guerre et que les billets de destination
n’étaient pas assez clairs. Nous avons perdu deux jours à attendre des
ordres d’Égypte et du quartier général anglais. On nous a dit alors
d’aller à Alexandrie, où ces canons seraient attribués à une brigade en
formation. Pendant ce temps les troupes de Gallipoli demandaient des
canons à cor et à cri et nous n’avions qu’à les y porter puisque le
_Pamir_ était tout près. Mais notre ordre était impératif et nous sommes
allés à Alexandrie. Arrivés là on nous a dit que la brigade anglaise
était déjà partie et qu’il fallait la rejoindre dare-dare à Gallipoli,
sans quoi elle aurait des munitions et pas de canons. Nous sommes
repartis aussitôt et le _Pamir_ est arrivé devant la côte où vont les
troupes qu’ils appellent _Anzac_, et l’on a débarqué les canons comme on
a pu. La brigade avait été plutôt canonnée depuis son arrivée, et sans
pouvoir répondre puisqu’elle n’avait pas de canons, et l’on a un peu
fait la tête au _Pamir_ qui n’en pouvait mais. On est resté là pendant
cinq jours, parce que les moyens de transport sont plutôt rares et la
côte plutôt raide. Les Turcs ont tiré sur le _Pamir_ des gros obus qui
tombaient un peu partout tout autour, mais aucun ne nous a touchés.
Fourgues était content comme un dieu. Il était avec sa jumelle appuyé
sur le bastingage et regardait le départ des coups:
--Tiens, petit, celui-là trop court... Celui-là trop long... Ils
n’auront pas le vieux _Pamir_.
Il y avait à côté le vapeur _Terre-de-Feu_, qui transportait du fourrage
et près duquel on est resté pendant deux jours. C’est le père Plantat,
un ami de Fourgues, qui le commande, et il est venu manger à bord.
Plantat a fait la mer Égée depuis le début des Dardanelles et il nous a
donné tous les tuyaux; je crois que tu le connais, il m’a dit qu’il se
rappelle de toi; il est toujours aussi je-m’en-fichiste. Il a dit que
toute cette affaire d’Orient est cuite, qu’on n’ira jamais à
Constantinople parce qu’on n’a pas fait ce qu’il fallait au début et que
c’est trop tard maintenant, que les Turcs ne se laisseront plus
surprendre, et envoient tout le temps des mines et des sous-marins.
Il a dit aussi qu’au commencement, quand on a perdu le _Bouvet_ et les
autres bateaux, il n’y avait qu’à pousser dur sans regarder derrière
soi, qu’on aurait passé dans un fauteuil et qu’alors en un jour
Constantinople aurait été réduite par nos canons, mais qu’il y a eu des
tas de retards diplomatiques avant et des tas d’indécisions pendant, et
que ce n’est pas la peine de s’exciter là-dessus désormais. On y perdra
du monde et de l’argent et des bateaux, et on sera obligé de s’en aller
sans avoir rien fait.
Je te raconte tout cela comme Plantat l’a dit. Mais je passe toutes les
raisons qu’il a données, et que tu dois connaître mieux que moi sur ton
_Auvergne_, où tu reçois tous les T. S. F. C’est la première fois que
Fourgues et moi entendions quelque chose de sérieux sur l’affaire
d’Orient, parce qu’on n’a que les journaux ou bien des histoires de
personnages officiels qui disent tous que c’est pour demain la prise de
Constantinople. Depuis que j’ai commencé l’histoire maritime que tu m’as
envoyée, je me disais tout le temps, en lisant les rapports des amiraux
et des ambassadeurs de jadis, «quels tas de blagueurs». Mais j’oubliais
qu’on ne s’en est aperçu que cent ou deux cents ans après, quand on a
fouillé les archives, et que sur le moment ils avaient l’air d’être des
types épatants. Maintenant que je réfléchis et que j’écoute des gens
comme Fourgues et Plantat, qui ne se laissent pas mettre le doigt dans
l’œil, je vois bien que pendant cette guerre c’est la même cérémonie.
Plus il y a de journaux, moins on sait la vérité. Ce n’est pas le
_Pamir_ qui fera gagner la guerre, bien sûr, mais je veux être pendu si
nous savons jamais pourquoi ni comment on l’envoie ici ou là, et de là,
ailleurs.
Quand il est dans un endroit, les chefs disent qu’évidemment il y a un
peu de pagaye dans cet endroit-là, mais que ça va se tasser bientôt, et
qu’en tout cas ça va bien partout ailleurs. On est content, et quand le
_Pamir_ arrive ailleurs--il se promène pas mal, comme tu as pu le
constater--on entend la même antienne. Alors quoi? Tout le monde ment.
C’est les poilus et les marins qui trinquent.
D’ailleurs on ne peut pas penser que tout va pour le mieux quand on a eu
une corvée comme la nôtre après Gallipoli. Je t’ai écrit à l’autre
feuille que cette brigade sans canons avait été pas mal canonnée en deux
jours; la côte est dure comme du marbre, les canons turcs sont sur les
hauteurs et il n’y a pas moyen de s’abriter contre eux. Quand ils ont
réglé leur tir et que ça commence à tomber un peu trop près, il n’y a
qu’à changer de place si on peut, ce n’est pas avec la main qu’on
arrêtera les crapouillots. Bref il y avait pas mal de blessés, sans
compter ceux qui avaient attrapé la fièvre ou la cliche en quarante-huit
heures et étaient à moitié morts. Pas un bateau-hôpital sur rade. Comme
le _Pamir_ était en partance pour Malte à cause des obus qu’il devait
porter à ce cuirassé en réparation, on nous a embarqué une centaine de
bras et de jambes démolis et autant de malades. Heureusement qu’il nous
restait les planches des Boches du Maroc et l’arrimage des canons de
campagne. On a pu fabriquer toute une série de cadres sur le pont et
dans la cale avant. L’équipage a travaillé, c’était splendide.
Mécaniciens, soutiers et matelots de pont, tout le monde a cloué, vissé,
tapé pendant quatre jours. On peut faire ce qu’on veut avec des gars
pareils. Fourgues avait beau chanter et dire que ça n’allait pas assez
vite, il avait tout de même la larme à l’œil, d’autant qu’à peine un
cadre était fini, il arrivait un pauvre bougre qu’on fourrait vite
dedans, avec une pauvre tête de moribond et un sourire aussitôt qu’il
était tranquille. Des fois il en arrivait trois ou quatre à la fois,
qu’on posait où on pouvait pendant qu’on clouait les dernières planches
de leur lit; les coups de marteau leur faisaient mal à la tête, mais ils
attendaient en souriant. Enfin, le _Pamir_ est parti avec ses explosifs
dans la cale arrière et ses malades devant et un peu partout. On a pu
nous passer un jeune médecin et deux infirmiers; je ne sais pas comment
ils ne sont pas morts de fatigue avec leurs deux cents malades et
blessés. En fait de remèdes et d’antiseptiques, on avait une seule
caisse qui a été vidée avant Matapan. Les fiévreux et les coliquards se
sont remis assez vite, et comme il fallait les remettre d’aplomb,
l’équipage du _Pamir_ m’a demandé de leur passer son vin et sa viande si
on n’en avait pas assez pour tout le monde. Comment veux-tu qu’on
punisse des oiseaux pareils quand ils font du chahut à terre? Pendant
quatre jours les hommes du _Pamir_ ont bu de l’eau et mangé des fayots
ou du riz qui nous restait des Hindous, et rien de plus, car la cambuse
était raclée. Fourgues a donné tout son rhum, son marc, ses cigarettes
et ses cigares. Moi qui n’avais rien, j’ai passé des mouchoirs et des
chemises pour les pansements. On a eu la veine que personne n’est mort
dans la traversée, parce qu’il a fait beau tout le temps, et que
Fourgues avait fait mettre à petite allure afin de ne pas secouer les
blessés. C’étaient presque tous des gens d’Australie ou de
Nouvelle-Zélande: des os, de la stature et pas beaucoup de graisse. Ceux
qui allaient mieux nous ont raconté un peu leurs affaires. Ils croyaient
partir des Antipodes pour défendre la vieille Angleterre sur le front de
France, et ce n’est pas tout à fait ce qu’ils attendaient, de se battre
contre les Turcs dans un pays où il n’y a rien à faire. On a beau les
payer des cinq et six francs par jour et par simple soldat, ils trouvent
que ce n’est pas chic de leur donner une besogne _without any chance_,
comme ils disent. Mais tout ça se réglera plus tard; pour le moment ils
sont assez contents, parce qu’après Malte ils espèrent aller visiter
Londres qu’ils ne connaissent pas.
A Malte, ils ont tous été rapidement débarqués à terre. On ne peut pas
dire le contraire, les Anglais gaspillent l’argent et considèrent la
guerre comme un sport, au lieu d’une question vitale ainsi que nous,
mais ils ont des services d’arrière absolument princiers; chez eux, à
Gibraltar, à Malte, en Égypte, on est forcé de le reconnaître. A peine
amarré, le _Pamir_ a été envahi par des médecins et des nurses à la
douzaine, et si nous n’avons pas pu les soigner beaucoup à bord, je suis
bien tranquille sur leur compte à Malte. D’ailleurs je ne me suis guère
amusé dans ce pays-là, et je ne comprends pas que tous les camarades
s’excitent dessus. C’est peut-être qu’après cinquante ou soixante jours
de mer on se trouverait bien en Patagonie ou à Tombouctou. Toute l’île
est en pierre, pas de végétation, à peine deux promenades et le soir un
sale bouibouis, où on est serré comme des harengs. Tu dois connaître
cela mieux que moi, car tu es avantageusement connu par les garçons du
beuglant à qui tu as cassé quelques soucoupes et qui ont ri quand je
leur ai demandé si tu étais passé par là. Il est probable que je ne te
rencontrerai jamais, car il y avait dans le port pas mal de gros bateaux
français, mais pas plus d’_Auvergne_ que sur la main.
On m’a dit que vous aviez hissé le pavillon amiral à cause que le
cuirassé amiral est allé au bassin, et que vous vous promenez du côté de
la Crète. A la prochaine fois, mon vieux.
Quant à nous, nous avons laissé nos obus, quoique le cuirassé anglais
soit reparti pour Portsmouth où on va le désarmer, parce qu’il lui
faudra bien six mois avant de pouvoir tirer un coup de canon: il a été
bien touché. Les youms voulaient qu’on retourne avec les munitions en
Angleterre, mais Fourgues n’a pas voulu marcher. Il a dit qu’avec la
chaleur et sans rien pour ventiler les soutes, il ne voulait pas garder
des obus sur le _Pamir_, parce qu’un de ces quatre matins ça sauterait
sans crier gare. Les autorités ont regimbé parce qu’elles disent que ces
munitions leur resteront sur les bras à Malte, puisqu’aucun autre bateau
n’a des canons du modèle qu’il faut. Mais quand Fourgues a quelque chose
dans la tête et qu’il est sûr d’avoir raison, il n’y a ni Dieu ni diable
pour l’en faire démordre, et on a bien été obligé de vider les
munitions. Maintenant, nous sommes à vide, mais il est probable qu’on va
nous réexpédier dans le Levant où tout le monde prétend que des
opérations décisives vont être faites, et qu’on arrachera le morceau
cette fois-ci. Fourgues n’en est pas sûr, et pour te dire ce que je
pense, moi non plus. Il faudrait qu’on sache mieux ce qu’on veut faire.
Voilà le _Pamir_ qui est là depuis huit jours à gagner mille francs par
jour sans rien faire. Crois-tu que ce n’est pas un bel argent gaspillé?
Et puis il fait un de ces sirocos qui nous met tous sur le flanc.
Fourgues et moi passons notre temps sur la passerelle à nous éventer en
regardant les manœuvres des grands patouillards qui viennent et qui
sortent. C’est du joli travail, il faut s’incliner. Fourgues est
enthousiasmé et pourtant il manœuvre bien, lui. On dirait qu’on est à
Paris devant la gare Saint-Lazare, tellement il y a de petits et de
grands bateaux, jamais une collision.
Pour te parler de moi, j’ai reçu une lettre de La Rochelle où ma fiancée
m’écrit que, puisque la guerre a l’air de se tirer en longueur, il n’y a
pas de raison pour attendre la fin, et qu’on pourrait se marier à la
première occasion. Moi, je veux bien, mais je te demande ton avis, si tu
crois qu’il ne vaudrait pas mieux attendre la paix et ne pas se marier
en coup de vent. J’ai mis de côté un millier de francs, quoique
l’armateur ne nous donne pas un radis de plus qu’en temps de paix, et
avec ça on pourra toujours s’installer. On tâcherait que tu sois en
France pour être là au mariage. Écris-moi ce que tu en penses. Par
moments, j’ai un peu de cafard d’être toujours en route et de ne jamais
savoir quand ça finira. Je voudrais bien être comme Fourgues; quand il
broie du noir, il engueule tout le monde et ça passe. Mais moi ce n’est
pas mon genre. Il est parti à terre tout à l’heure, parce que l’attaché
français veut lui donner des ordres. Peut-être que ce soir on saura où
on va. Mais le courrier de l’armée navale part tout de suite et je ne
veux pas le manquer. Porte-toi bien, mon vieux, écris-moi.
Arkhangel, 15 septembre 1915.
Mon cher ami,
Si tu as bien reçu les trois ou quatre cartes postales que je t’ai
envoyées depuis bientôt trois mois, tu as dû te demander où le _Pamir_
allait s’arrêter: Gabès, Brest, Trondhjem, ce n’est pas tout à fait sur
le même parallèle. Nous voici encore plus haut, mais il n’y a rien
au-dessus et tu n’as pas à craindre que nous essayions de redécouvrir le
pôle Nord. D’ailleurs, tout ça s’enchaîne très bien, comme tu verras. On
a vu des choses intéressantes; ici il ne fait pas trop chaud en été, le
vieux _Pamir_ et toute la bande sont très contents de leur balade.
Fourgues est revenu à Malte avec ordre de partir tout de suite pour Sfax
en Tunisie. Il a voulu savoir pourquoi, mais on lui a répondu d’exécuter
les ordres sans s’inquiéter du reste. Alors on a poussé les feux et on
est sorti du barrage à la nuit. Les Anglais savent installer leur
protection de rades et de ports. Partout où il y a des navires de guerre
au mouillage ou des navires de commerce chargés, ils ne les obligent pas
à veiller contre les sous-marins: des filets, des bouées, un bon réseau
de chalutiers en surveillance, et les gens qui sont à l’intérieur n’ont
qu’à dormir sur leurs deux oreilles. Ça ne veut pas dire que ça suffise
pour écarter les sous-marins, mais tout de même on ne contraint pas les
gens à une veille inutile. En tout cas, il vaut mieux s’assurer contre
les sous-marins en reconnaissant qu’ils existent, plutôt que de dire
publiquement qu’ils n’existent pas et de tenir en fait tous les marins
sur le qui-vive.
Tout ça c’est des idées en l’air. Le _Pamir_ a fait route pour Sfax. Au
matin, il a croisé deux navires de guerre français qui devaient arriver
de Bizerte. Fourgues a remarqué qu’ils allaient tout droit leur chemin,
et que c’était le bon moyen pour se faire attraper par les sous-marins.
Je lui ai rappelé que dans la flotte de guerre on ne croyait pas aux
sous-marins et que ce n’était pas la peine de faire des embardées pour
retarder la marche. Alors il m’a demandé pourquoi, si on ne croyait pas
aux sous-marins, on laissait tout le monde au poste de veille, avec les
canons braqués, et tout le tremblement; qu’il fallait tout de même
choisir; s’il y en a, qu’on ne dise pas qu’il n’y en a pas, qu’on
n’embête pas les gens de mer. Je te passe le problème... A Sfax, on a
trouvé un bataillon de tirailleurs algériens, turcos et autres
négrillons, qu’il fallait transporter dans le Sud tunisien, avec leurs
chevaux et tout leur barda. Il paraît que, depuis que l’Italie est
entrée en guerre, cela ne va pas très fort en Tripolitaine; les Touaregs
leur sont tombés dessus et les ont poussés jusqu’en Tunisie. Alors la
France constitue là-bas, dans le Sud, un corps expéditionnaire pour
apprendre à vivre aux arbis. Comme cela fait un endroit de plus où il
faut du transport, on prend les bateaux qui passent à portée, et le
_Pamir_ a été appelé de Malte. On commence à s’y faire d’embarquer
n’importe quoi, là où on se trouve et de ne rien trouver là où on nous
envoie. Mais cette fois-là nous sommes partis pour de bon et arrivés de
même. Les arbis ont été sages comme des images dans leurs gros uniformes
jaune et bleu, et ils se fichaient de tout ça comme de l’an quarante.
Leurs officiers sont des durs à cuire, qui boivent sec et fourrent tout
le monde à la boîte dès qu’on a l’air de grogner. Ils auraient bien
voulu aller en Champagne voir ce qui s’y passe, et ça ne les amuse pas
trop d’aller dans le désert pour tirailler contre des chameaux.
Mais ceux-là aussi ne s’en font pas, et pourvu qu’on tape contre
quelqu’un, ça leur est égal où ça se trouve. Les Touaregs trouveront à
qui parler.
Gabès n’est pas le rêve comme rade, et il y avait là-haut une lune à
faire suer les cailloux. Je me demande comment les arbis peuvent
supporter ça avec leurs vêtements de laine et de poil de chameau. Mais
ils prétendent que plus c’est lourd et moins on a chaud. J’aime mieux
les croire sur parole et comme j’étais à moitié fondu, j’ai trouvé
plutôt assommant de rester les quatre jours en attendant des ordres.
Personne n’a mis les pieds à terre, pas même Fourgues, qui pourtant aime
se dégourdir là où l’on va. Rien qu’à l’idée de se balader dans cette
fournaise, chacun préférait rester à bord à moitié nu. Enfin on a reçu
l’ordre de filer pour Brest. Fourgues a cru que c’était une blague et
qu’on avait mal transmis le télégramme; mais c’était bien Brest.
Fourgues pense que le patron est derrière tout ça et qu’il essaye de
faire faire au _Pamir_ des tas de circuits compliqués parce que ça
augmente l’argent qu’il touche. Je crois qu’il a raison.
En route pour Brest, et bien contents de quitter la Méditerranée au
moment où l’on y cuit. Et puis il y avait un bout de temps qu’on n’avait
pas vu le pays ni lu des journaux. Tout le monde croyait qu’on y
resterait quelque temps, histoire de se remettre un peu à la coule et
d’avoir des nouvelles. Tu ne peux pas t’imaginer comme ça pèse à la
longue de ne jamais rien savoir. Sur ton _Auvergne_ vous recevez tous
les radios de France et d’ailleurs, et il y a des tas de télégrammes qui
passent et qui expliquent les choses. Sur le _Pamir_ on est comme des
bourriques, puisque les journaux ne disent rien sur la marine. On voit
bien la rubrique «marine», et puis un blanc. Les gens du pays croient
qu’on ne fait rien. Déjà qu’ils ne la connaissent pas la marine, ce
n’est pas pour lui faire comprendre ce qu’on peut turbiner sur les
barques comme la tienne ou le _Pamir_. On parle de la marine de guerre,
encore un petit peu. Mais nous, du commerce, tout ce que nous avons dans
les feuilles, c’est quand un cargo se fiche au sec ou fait naufrage ou
bien rentre dans un autre; alors le public s’imagine que les bateaux de
commerce passent le temps dans les ports ou bien à additionner les
catastrophes; pourtant nous sommes au moins aussi utiles que les
postiers, les cheminots, les fabricants d’obus, dont les journaux et les
ministres parlent tout le temps. Seulement, ceux-là sont sur place et se
font entendre. Nous, on est bien certains de ne pas nous voir arriver
avec nos bateaux sur la place de la Concorde, et l’on caviarde ce qui
nous concerne. Tout de même c’est pas juste. Mais voilà que je fais de
la politique. C’est Fourgues qui déteint sur moi, et aussi que je ne
suis pas allé à La Rochelle.