prendre quelques petites habitudes: cinéma, bars, etc. Fourgues et moi
nous avons été ensemble au Caire et aux Pyramides. Tu n’as pas idée
comme il m’a raconté des choses sur tout cela; je ne sais pas où il a pu
en apprendre autant, et pas des blagues, tu sais! J’ai acheté un guide
après, pour voir si c’était vrai: les Pharaons, les Turcs, Bonaparte, il
m’avait tout raconté comme c’était dans le guide. A ce propos, je te
remercie des bouquins que tu m’as envoyés. Tu es un frère. Je les ai
reçus, ici, avant-hier, et j’ai commencé l’histoire maritime de la
France. C’est très intéressant. Je n’ai pas honte de te l’avouer, je n’y
connaissais pas grand’chose. Seulement, d’après ce que j’ai lu déjà, ça
m’a tout l’air d’être toujours la même histoire: frégates ou cuirassés,
voiles ou vapeur, on dirait que ça recommence. Enfin, je te raconterai à
mesure ce que j’en pense.
A Alexandrie, notre équipage a dépensé ses économies en quatre jours, et
il a plutôt fait de la musique dans les rues et les caboulots; la police
en a ramené quelques-uns, mais Fourgues n’a pas voulu sévir.
--Laisse-les, petit. Les marins ne sont pas des archanges; ils n’ont
qu’à venir un peu à bord du _Pamir_ pendant seulement trois mois, les
flics, et on verra un peu s’ils boiront de l’eau de seltz après ce bout
de temps. Quand nos lascars n’auront plus le sou, eh bien! ils resteront
tranquilles et on leur fera donner un bon coup de souque.
Voilà comment il est, Fourgues. A la mer, il fait marcher son monde, à
coups de poing si ça ne barde pas assez; mais quand il n’y a rien à
faire, il fiche une paix royale. Il faut croire que c’est la bonne
manière, puisque tous les réservistes sont au pli, et qu’il n’y en a pas
un qui voudrait laisser le _Pamir_ où pourtant on travaille sec.
Après huit jours d’Alexandrie, on a reçu l’ordre d’aller à Port-Saïd.
C’est à cause d’un cargo chargé de soldats des Indes qui arrivait de
Bombay pour le front, et qui avait ses condenseurs dans le sac. Comme il
fallait que les bonshommes partent et que le bateau en avait pour quinze
jours de réparations, on a pris le vieux _Pamir_ qui se trouvait libre
et il a trimballé les six cents hommes. En fait de confortable, c’était
un peu maigre. Pour transporter de la camelote, le _Pamir_ n’a pas peur
de trois mille tonnes, et même un peu plus si on bourre dans les coins;
mais des voyageurs! il y a tout juste le pont et les cales, et puis
débrouille-toi avec ça. Fourgues a mis deux officiers supérieurs dans
chacune des chambres de Blangy et de Muriac, et je ne sais pas comment
les quatre ont pu vivre. Tu connais les chambres du _Pamir_: comme
tiroirs, on ne fait pas mieux. Les autres officiers, les «subs», comme
disent les youms, on les a installés dans les planches qui avaient servi
aux Boches l’an dernier, avec les sous-officiers. Quant aux autres,
liberté de manœuvre pour se fourrer n’importe où, suivant les
préférences: cale ou pont.
Fourgues et moi n’avons pas eu le temps de rien arranger pour les
pauvres bougres. On nous a donné vingt-quatre heures pour les prendre,
pour charbonner et faire des vivres. Tu vois ça: recevoir six cents
hommes quand on en nourrit trente-cinq, et puis ne pas savoir si on les
gardera dix ou vingt jours, parce qu’on n’a pas pu nous dire s’ils
iraient à Marseille ou au Havre, ou en Angleterre. Les autorités de
Port-Saïd, à terre, ont dit à Fourgues qu’il recevrait des ordres en mer
par radio. Quand il a répondu qu’il n’avait pas la T. S. F., ç’a été la
cérémonie habituelle et il s’est attrapé avec les autres. Enfin on lui a
dit de toucher à Marseille et que là on lui dirait quoi faire. Fourgues
en a profité pour télégraphier au patron et demander d’urgence qu’on lui
installe la T. S. F., parce qu’il en a assez de se faire dire des choses
comme si c’était sa faute à lui. Mais tout ça ce sont des histoires.
Nous avons pris à bord du cargo qui venait des Indes toute la provision
de riz des six cents hommes, ainsi que les provisions de whisky des
officiers. Ceux-ci avaient aussi avec eux des caisses de porto et de
divers alcools. C’est tant mieux pour eux, car tu sais que, sauf le
vieux marc et le rhum, en petite quantité, Fourgues n’aime pas qu’on
boive. Il a fallu leur donner Fafa pour les servir spécialement et leur
faire des cocktails pendant toute la traversée.
Le soir que nous sommes restés à Port-Saïd, Fourgues et moi nous sommes
allés acheter quelques victuailles, confitures, conserves, etc., pour
nourrir tous ces officiers. Ça n’a pas été commode à trouver, et à des
prix! Ce qui mettait Fourgues le plus en colère, c’est qu’il fallait
payer tout en or, et qu’on ne rendait jamais que de l’argent. Comme la
même chose s’était passée à Alexandrie, au Caire et partout où l’on a
été depuis le début de la guerre, Fourgues m’a affirmé que c’était
encore un coup des Boches.
--Tu vois, mon petit, nous payons tout en or et pas moyen d’en revoir
une pièce. N’aie pas peur. C’est pas perdu pour tout le monde. Ils ont
des agents partout. Notre bonne galette s’en va par là-bas, par la Grèce
ou l’Italie, et c’est avec ça qu’ils paieront aux neutres leur
boustifaille.
Fourgues a ajouté d’autres choses, mais autant vaut ne pas te les dire,
parce que tu t’imaginerais que je deviens trop rouspéteur, et tu sais
pourtant si je n’aime pas ça. Le _Pamir_ a fait route pour Marseille
d’abord. On a eu assez beau temps, du roulis et du tangage de père de
famille, parce qu’on était plutôt léger. Mais ça a suffi pour mettre sur
le flanc cinq cents Hindous sur six cents. Presque tout le riz nous est
resté. Ils n’ont guère mangé. Ça a mieux valu ainsi, parce que je ne
sais pas comment aurait fait notre cuisinier, avec six cents bonshommes
à nourrir. Il n’a pas perdu son temps, d’ailleurs. C’est facile à
entretenir les Hindous: du riz et de l’eau. Il y en avait une dizaine
qui avaient emporté une flûte ou un tambour. Ils n’ont arrêté de jouer
depuis Port-Saïd jusqu’au Havre; ils se relayaient deux par deux. Ils
s’étaient installés juste au pied de la passerelle pour que tous ceux de
la cale avant qui avaient le mal de mer puissent les entendre, et tout
le temps, la nuit comme le jour, ils tapaient sur la peau et jouaient de
la flûte. Tu n’as pas idée de ce que ce peut être cette musique
orientale. On croirait qu’ils jouent toujours les mêmes notes, et puis
pas du tout. Ça va et ça vient comme une pensée. Quand j’étais de quart
la nuit, j’avais des fois des envies de dormir en les écoutant, et
d’autres fois envie de pleurer. Par moments, je voulais leur dire de se
taire parce que je trouvais que c’était trop stupide de se sentir comme
cela le cœur gros. Mais cela me devenait nécessaire et j’écoutais tout
de même. Je te raconte des bêtises, mon pauvre vieux.
A Marseille, on n’a fait qu’entrer et sortir. Un officier de la mission
anglaise est venu nous dire d’aller au Havre avec les Hindous; mais les
officiers supérieurs qui en avaient assez d’être dans les tiroirs de
Blangy et de Muriac, et qui avaient depuis un jour fini leur porto et
leur whisky, ont demandé à partir tout de suite. Comme c’étaient des
lords, ou bien des types à la hauteur, ils ont débarqué sans attendre et
les «subs» ont pris leur place.
Le _Pamir_ a fait tout le tour de l’Espagne et l’Atlantique avec les six
cents Hindous qui ont été malades pour de bon, et sont arrivés comme des
chiffes au Havre. Fourgues disait que c’est un peu barbare, d’autant
plus qu’on n’économise rien sur le parcours, et qu’il faudra au moins un
mois avant que tous les mal blanchis puissent aller au front.
Ils étaient trop fatigués. Beaucoup ont failli mourir, ils rendaient du
sang. Et puis comme ils ont eu froid, les bronchites et les fluxions de
poitrine ont commencé. Pour tout médecin il y avait Fourgues, un point
c’est tout! Il leur a donné du rhum dans de l’eau chaude comme remède,
car notre coffre à médicaments a été vite vidé. Nous en avons eu trois
qui sont morts, ce qui n’est pas beaucoup, disaient les officiers.
On les a débarqués dans l’Atlantique, avec un sac à charbon au pied pour
les faire couler. Nous tous Français, ça nous a fait quelque chose. Mais
les autres, ah! là là! On voit bien qu’aux Indes la vie humaine ne pèse
pas lourd.
Tout le monde a été content de les laisser au Havre. Je me demande ce
qu’ils vont faire sur le front. Pour se faire tuer, je crois qu’ils ne
renâcleront pas; mais quand on les a vus grelotter et se serrer ensemble
sous la neige fondue de fin février, il est probable que dans les
tranchées ils mourront comme des mouches. D’ailleurs on avait un peu
peur qu’ils n’aient laissé le choléra dans le _Pamir_ et Fourgues n’aime
pas beaucoup ça, depuis qu’il en a vu une vraie épidémie en Chine; aussi
il a été très content quand on nous a envoyés faire du charbon à
Sunderland, parce qu’il prétend que le charbon de terre, quoique sale,
est encore le meilleur antiseptique connu contre la plupart des
maladies.
A Sunderland, on a embarqué trois mille tonnes bien pesées, et l’on n’y
a pas mis longtemps. Qu’est-ce que ça va coûter à la France, toutes ces
centaines de mille tonnes de charbon qu’il faut acheter à l’étranger. Ça
ne sera pas dans les prix doux. Je sais bien que les Boches nous ont
raflé les bassins du Nord, mais il y en a d’autres en France; ils ne
suffiraient pas à tout, évidemment; cependant si on les exploitait, en
mettant une économie du quart dans les achats, ça ferait toujours autant
qui ne sortirait pas, et notre change ne monterait pas comme il fait.
C’est tout de même vexant pour un pays, riche comme le nôtre, de donner
de cet argent français, et de voir qu’on vous rend la monnaie avec cinq
ou dix pour cent de perte. Ça sera du propre si ça continue. J’ai
demandé à Fourgues pourquoi on laissait en terre le charbon qui serait
bien mieux en soute ou dans des cheminées; il m’a répondu que c’est à
cause d’une loi de salut public sous la Révolution faite pour empêcher
les gains illicites, et que le salut public ne permet pas actuellement
de se servir des richesses du sous-sol. «C’est comme à H***, a-t-il
ajouté, le sous-sol de la France forme un stock intangible; il paraît
qu’il vaut mieux se ruiner que d’y toucher.»
Ce charbon qu’on a pris à Sunderland, ce n’est toujours pas les bateaux
français qui l’auront eu, parce qu’on nous a envoyés à la grande flotte
anglaise. Les youms préparaient des expéditions pour l’Afrique, la
Mésopotamie et les Dardanelles; il n’y avait plus de bateaux disponibles
et comme la flotte de Jellicoë demandait du charbon à grands cris, nous
avons été expédiés d’urgence. Je ne te dirai pas où le _Pamir_ est allé
pour trouver la grande flotte, parce que c’est archi-défendu. Les
journaux anglais n’ont pas le droit d’en parler, et tu peux être sûr que
ma lettre serait censurée; on ne veut pas que les Allemands sachent où
sont les bateaux anglais.
Le _Pamir_ a fait deux fois le voyage de là-haut, à partir de
Sunderland. Tu peux dire qu’il y en a, des cuirassés, des croiseurs et
tout le reste. Qu’est-ce que c’est, ce que j’ai vu près de Fano à côté
de ça? Rien du tout, mon pauvre vieux. Si les youms n’ont pas encore
démarré pour la guerre sur terre, je te prie de croire qu’ils ont
quelques bateaux et des beaux.
Seulement, ils ne les éreintent pas. Les escadres restent bien
tranquilles au mouillage, et, de temps en temps, quand on décide une
sortie vers les Boches, ou que les Boches sortent, on leur saute dessus.
Comme cela les machines et le personnel ne sont pas en loques, ainsi que
dans l’armée navale française. Tu penses si les officiers anglais, qui
s’ennuient ferme entre parenthèses, nous ont invités et questionnés,
Fourgues et moi, pendant le charbonnage, parce que nous arrivions de
l’autre bout de la guerre. Sans blague, ils ont cru qu’on se payait leur
tête quand nous leur avons dit que vous vous baladiez la queue en
trompette, les croiseurs et contre-torpilleurs surtout, pendant des
quarante et cinquante jours de suite, histoire de boucher l’Adriatique.
Ils nous ont demandé si c’était aussi l’habitude dans l’armée française,
quand un régiment ne se battait pas, de le faire promener derrière les
lignes des quatre ou cinq semaines de suite. Et puis des tas d’autres
questions où l’on voyait bien qu’ils n’y comprenaient goutte.
Ça ne veut pas dire qu’elle ne fasse rien, la grande flotte. Les
croiseurs et contre-torpilleurs surveillent les côtes d’Angleterre et
tiennent la croisière jusqu’en Norvège. On a pitié de voir les tempêtes
où ils marchent et l’état dans lequel ils reviennent. Dame, on les
laisse reposer. On les envoie dans un port, avec des permissions pour
tout le monde, et, tu sais, ça fait une riche différence de turbiner
près du pays natal, de sentir qu’on le protège et que, quand la faction
est finie, on va passer vingt-quatre ou quarante-huit heures en famille.
Ils sont tous gaillards, sauf que ça les fait un peu bisquer de n’avoir
pas pu se donner la grande frottée avec les Allemands. A part ça ils
trouvent que la flotte anglaise fait son devoir et ne peuvent pas
comprendre qu’on nous fasse trimer comme nous leur avons dit. Ce n’est
pas pour te chiner, mon vieux, maintenant que tu travailles dans la
marine de guerre et que, comme me disait Fourgues, tu es infecté de son
esprit, mais les marins anglais sont un peu plus frais que les tiens. Et
puis il faut voir la différence d’âge. Quand tu vas d’un bateau anglais
à l’autre avec ton charbon, et que tu causes avec l’un et avec l’autre,
on dirait qu’on parle à des copains, même quand c’est un amiral. Sur les
croiseurs français le commandant a toujours les cheveux et la barbe
blanche, ça le fatigue de grimper les échelles, et il a toujours peur
d’en dire trop. Fourgues affirme que les grands chefs c’est encore pire,
mais je ne les ai pas vus. En tout cas, pour les contre-torpilleurs, ici
on les donne à de tout jeunes de vingt-cinq à trente ans, tandis que
là-bas tous ceux que j’ai vus avaient la bonne quarantaine, et le poil
poivre et sel. C’est comme ça du haut en bas: dix ou quinze ans de
différence. L’entrain est à proportion. Je ne sais pas comment je serai
à quarante ans, mais il est certain que je la trouverais saumâtre, avec
des rhumatismes ou une bonne maladie de foie, d’être planté sur un
contre-torpilleur où l’on est rincé du 1er janvier à la Saint-Sylvestre
et de commander pour tout potage à soixante-dix hommes. Tandis que, si
on me le donnait maintenant, tu parles si je serais content, et si
j’irais de l’avant, et je m’en moquerais d’être trempé jusqu’aux os,
puisque je saurais qu’entre quarante et cinquante, si j’ai bien servi,
je commanderais à une escadre, à des milliers d’hommes, à des tas de
bateaux... J’ai peut-être tort et les Anglais aussi, mais je voudrais
bien que tu m’expliques pourquoi ce n’est pas pareil chez nous et chez
eux.
Je t’ai dit que le _Pamir_ avait fait deux voyages entre Sunderland et
la grande flotte. Au deuxième on nous a envoyés au diable vauvert tout à
fait au Nord, au beau milieu des îles, où il y avait un temps de chien,
et le _Pamir_ a charbonné des flottilles de destroyers et d’éclaireurs.
Ceux-là sont tout le temps en route (avec tout de même des repos en
Angleterre) vers les eaux allemandes, et ils disent que les Boches ne
sortiront jamais pour une vraie grande bataille, mais que ce n’est pas
la peine d’essayer de les tirer de leurs trous, parce que leur côte est
pourrie de mines et de sous-marins, et que le jeu n’en vaut pas la
chandelle, puisqu’on sauterait avant d’avoir pu approcher. Quoique ce ne
soit pas ce que disent les journaux anglais et français, je pense qu’on
peut les croire ceux-là qui en viennent. «S’il y a une bataille
sérieuse, disent-ils, ce sera une surprise et pas autre chose, mais pas
parce que nous l’aurons voulu.» Les Boches, paraît-il, seraient
renseignés d’Angleterre même, où il reste un tas de leurs compatriotes
en liberté, et dès qu’un bateau anglais sort au large, Berlin est
prévenu; tandis que, quand les Allemands viennent bombarder les côtes
anglaises, on le sait quand les obus tombent.
Ils disent aussi que l’Entente est trop bonne de respecter les eaux
territoriales neutres, et que les Allemands ne se gênent pas, pour se
faufiler de Kiel à Ostende ou à Bruges, à emprunter les eaux danoises ou
hollandaises. Ça me rappelle ce que j’ai vu sur les côtes d’Italie, à
notre premier charbonnage de l’armée navale française. Pendant que nos
croiseurs et contre-torpilleurs arrêtaient les bateaux au large, le
_Pamir_ a croisé, à toucher la côte italienne, des flottes de bateaux
qui remontaient à Trieste ou par là, et ils étaient bien chargés, tu
peux m’en croire.
Si c’est ça le blocus qu’on fait contre les Boches, ils ne sont pas près
de crier «Kamerad». Je voudrais bien que tu me dises aussi combien de
cargaisons de contrebande l’armée navale a saisies? Je te pose des tas
de questions, mais c’est parce que tu m’as écrit dans ta dernière lettre
que cela t’intéressait de savoir ce qui se passe hors de ton _Auvergne_.
Comme tu as ajouté que mon esprit se forme avec la guerre, je m’adresse
à mon ancien enseigne de vaisseau, s’il vous plaît, pour me former la
jugeotte. Quant à moi, je te raconte tout ce qui me vient sous la plume,
tout comme je faisais quand tu disais que je te parlais à la coche.
C’est déjà bien joli que j’aie appris à écouter. Bon Dieu! ce que je
pouvais être stupide, il y a seulement deux ans. Mais Fourgues prétend
aussi que je me forme.
Il m’a tout de même joué un sale tour ce farceur-là. Depuis qu’on est
revenu à Newcastle, il m’a vissé à bord et est allé prendre l’air à
Londres. Il faut te dire que nous avons reçu, en revenant d’Écosse, un
de ces petits ouragans de printemps qui a mis deux chaudières en bottes,
et desserré les manchons de notre arbre cassé, qu’on trimballe depuis le
mois d’août. Alors, comme le _Pamir_ n’avait pas dételé depuis
Alexandrie, Fourgues a dit qu’il ne marchait plus, qu’il voulait qu’on
fasse passer le bateau au bassin, qu’on visite sa coque, qu’on retube
les chaudières et qu’on change l’arbre de couche. Les youms voulaient le
renvoyer encore une fois là-haut, avec trois mille tonnes de charbon
pour la flotte, mais Fourgues a répondu qu’un vieux renard comme lui
savait quand un bateau en a sa claque, et qu’il ne tenait pas à ce que
le _Pamir_ reste en panne, comme un idiot, attendu que c’est lui
Fourgues qu’on attraperait et pas les autres.
Pour qu’on lui fiche la paix, il a pris le train le soir même. Pendant
qu’il faisait sa valise, il m’a appelé dans sa cabine:
--Tiens, petit, voilà un papier. Je te laisse le commandement du _Pamir_
et de toute la boutique. Tu le feras rentrer au bassin et remettre à
neuf. Je verrai si tu sais te débrouiller. On m’a fait le même coup à
Melbourne sur mon bateau d’alors, quand j’en savais moins long que toi.
Quand la coque sera repeinte, les chaudières retubées et l’arbre
remplacé, tu me télégraphieras au _Charing Cross Hotel_, à Londres. Je
te donne dix jours. Débrouille-toi.
--Mais, commandant, à qui faut-il que je m’adresse?
--Tu as une langue et tu es commandant. Moi je vais faire du raffût à
Londres pour avoir la T. S. F., et si l’armateur ne veut pas, j’irai à
Paris. Mais tu m’entends, je ne veux pas entendre parler du _Pamir_
avant de recevoir le télégramme: «Paré». C’est compris!
--Bien sûr, commandant, mais...
--Tara-tutu! Voilà les clefs, les papiers, les chèques et tout. Si tu es
paré dans dix jours, je m’arrangerai pour te faire passer capitaine au
long cours, parce qu’alors on pourra te donner une barque à toi tout
seul. Sinon, mon petit, barca!
Il m’a serré la main et est parti. Alors, depuis quatre jours je me
débrouille, mon vieux. C’est comme si l’on t’avait donné le commandement
de l’_Auvergne_. Ce n’est tout de même pas la même chose d’être le
maître ou bien d’obéir. Il y a des tas de trucs où il faut prendre des
initiatives, au lieu d’écouter et d’exécuter. Avant, c’était moi qui
disais que Fourgues avait parfois la main un peu dure, mais je crois
bien que, pour que ça marche, il faut avoir l’œil partout et ne pas
rater les gens. Je suis tout le temps en bleu de mécanicien à fouiner
près des chaudières et dans le tunnel de l’hélice. Ça avance. Le _Pamir_
a été gratté et l’on passe aujourd’hui la deuxième couche de peinture.
Il y a déjà une chaudière et demie de retubée. Fourgues a bien calculé
son affaire. Ça peut être fini en dix jours, en ne perdant pas une
heure. On en met. L’équipage va bien. Tu sais ce que c’est un bateau
qu’on a dans le sang. Et puis, quand on voit qu’on sert à quelque
chose... Ah! mon vieux copain! Si l’on est paré en dix jours, le roi ne
sera pas mon cousin.
Malte, 17 juin 1915.
Mon cher ami,
Je crois que le _Pamir_ est enclenché pour de bon cette fois-ci dans
l’affaire d’Orient. Nous y voilà depuis bientôt un mois et demi et ça
n’a pas l’air de vouloir finir tout de suite. Je ne demande pas mieux,
parce qu’en ce moment il n’y a guère que par ici qu’on fasse des choses
intéressantes. Fourgues est content, lui aussi; on remue, on transporte
du matériel. Ce n’est pas nous qui faisons le grand travail, mais enfin
la marine marchande fait tout ce qu’elle peut et le vieux _Pamir_ ne
perd pas son temps.
Il va tout seul maintenant, depuis qu’on lui a remis un arbre neuf et
des tubes; autant dire qu’il est tout à fait requinqué. A Newcastle, je
n’ai pas été paré en dix jours, mais en onze. Comme c’était bien avancé
tout de même le dixième jour, j’ai envoyé à Fourgues ce télégramme:
«Paré». Mais j’avais un peu la frousse qu’il arrive sans que ce soit
tout à fait terminé, alors j’ai fait travailler nuit et jour le dernier
jour, et l’équipage n’a pas flanché. Bref, quand Fourgues est arrivé, on
mettait de l’eau dans le bassin et une heure après le _Pamir_ était le
long des quais. Fourgues a bien vu que j’avais un peu carotté, mais il
n’a rien dit parce que son petit voyage l’avait mis de bonne humeur.
--C’est très bien, petit; je vais envoyer un rapport au patron et dire
qu’on peut te donner un bateau quand il y en aura un de disponible--ce
qui n’est pas tout de suite, d’ailleurs.