Le _Pamir_ n’a pas moisi devant Birkenhead. Dans la journée le

_Karl-Kristian_ a gratté nos deux mille cinq cents balles de coton. Mais

Fourgues en a profité pour faire visiter par le scaphandrier des

constructeurs--le _Pamir_ a été fait là--l’hélice qui n’avait pas l’air

de tourner bien rond. C’est là qu’on a su qu’un bon morceau de métal de

l’hélice était resté dans l’Atlantique, sans compter trois écrous du

moyeu décapités. Fourgues aurait bien voulu réparer ça sur place, mais

le chantier lui a dit qu’on était débordé, à cause de l’amirauté qui

active la construction, et que si le _Pamir_ pouvait aller jusqu’à

Cardiff, il y trouverait à la succursale une hélice de rechange et des

monteurs. Comme la balade était courte, on est parti le soir même, sur

lest, et ce matin on a fait piquer du nez le _Pamir_. Les monteurs ont

installé un radeau sous l’hélice qui est juste au ras de l’eau, et ils

auront fini demain. On chargera le charbon, et en route.

Comme il n’y avait rien à faire à bord pendant ce travail, Fourgues a

donné campo à toute la clique, qui ne se l’est pas fait dire deux fois,

et m’a invité à déjeuner au _Welsh Lion_! Ça nous a ragaillardis de

boire de la bière fraîche et de manger du pain du matin. Comme on était

de bonne humeur, j’ai lu à Fourgues ta lettre partie de Malte, et que

j’avais dans ma poche depuis Liverpool. J’espère que tu ne m’en veux

pas. D’ailleurs il a dit:

--Ils ont de la veine sur l’_Auvergne_. Avec un petit bonhomme comme ça

sur la passerelle, le commandant peut dormir sur ses deux oreilles.

Alors tu peux croire que ça l’a assis de savoir que tu faisais la veille

dans une tourelle, et que, quand tu mettais le pied sur la passerelle,

tu n’avais que le droit de te taire. Tout ce que tu as écrit l’a

beaucoup intéressé. Fourgues a l’air un peu brusque, comme ça; il ne

parle pas beaucoup, sauf quand il jure; mais quand il se déboutonne, il

n’y a qu’à l’écouter, parce que je me suis aperçu que tôt ou tard on

voit qu’il avait raison.

--Pas mal la lettre de votre ami,--a-t-il dit, quand j’ai eu fini.--Il

s’intéresse à ce qu’il fait, et il n’y a que ça en dehors de la vie de

famille. Seulement, il m’a l’air de croire que c’est arrivé sur son

_Auvergne_. C’est le milieu qui veut ça. Il ne jure que par le canon. Il

ne rêve que plaies et bosses. Très bien. Faudrait tout de même voir s’il

n’y aura que le canon dans cette guerre sur l’eau. Au train dont vont

les choses, j’ai comme une idée que les Boches ne l’entendent pas comme

ça. Quant aux Autrichiens! Enfin, on verra... Tiens, petit, viens faire

une partie de billard à poches en buvant un whisky. Ça nous dégourdira

les doigts et les jambes. Tu me diras ce que tu penses de cette lettre,

et on verra si nous sommes du même avis.

Moi je joue au billard comme une mazette, surtout sur cet énorme billard

anglais. Fourgues m’a rendu cent points sur cinq cents, et il a gagné en

sept séries. Je le regardais faire. Jamais je ne l’ai vu si content.

J’ai essayé de placer quelques mots sur ta lettre, mais il a parlé tout

seul tout de suite. Je ne vais pas te raconter depuis _a_ jusqu’à _z_.

Ça a duré une heure. Il m’a posé des tas de colles, et, comme je ne

savais pas quoi répondre:

--Demandez-lui donc ça et ça à votre canonnier de

l’_Auvergne_,--disait-il en passant la craie sur le procédé.

Eh bien! mon vieux, je m’exécute. Tu pourras répondre directement à

Fourgues, si ça t’amuse... Je ne serai pas jaloux et ça lui fera

plaisir.

«De deux choses l’une,--a-t-il dit:--ou bien l’armée navale veut se

battre avec les Autrichiens, ou elle ne veut pas. Si elle veut, pourquoi

fait-elle le blocus du canal d’Otrante? Quand on veut tirer un lapin, on

le laisse d’abord sortir de son trou, on se met entre le trou et le

lapin, et on lui envoie un coup de fusil. Encore ne faut-il pas se

mettre d’abord devant le trou. Le lapin ne sortira pas. Je ne sais pas

où sont les Autrichiens, à Pola ou à Cattaro ou ailleurs, mais est-ce

qu’ils vont sortir, quand ils savent que l’armée navale se balade devant

chez eux, à quatre contre un? Il vaudrait bien mieux rester au port par

là dans les environs, avec un ou deux bateaux sur le canal qui n’est pas

si large, les laisser sortir s’ils en ont envie, et leur tomber dessus.

«Le compte serait réglé en une heure, et le blocus serait fini. Au lieu

de cela, on éreinte des bateaux, des hommes, pendant que les Autrichiens

restent chez eux, à entretenir leurs machines et faire des exercices de

tir, et être frais comme l’œil le jour où ils voudront.

«Et puis, à quoi est-ce que ça sert de remonter l’Adriatique en grand

tralala. Tout le monde sait qu’aujourd’hui les bateaux de guerre ne

peuvent pas approcher des côtes ennemies à cause des mines. Le

commandant du _Lamartine_ me disait l’autre jour qu’ils ne doivent pas

dépasser les fonds de cent mètres. Les fonds de cent mètres, ça fait dix

ou vingt ou trente milles au large. Ce n’est pas de là qu’ils

bombarderont les arsenaux et envahiront l’Autriche. Tout ce qu’ils y

attraperont, c’est un sous-marin qui leur enverra une torpille, ou une

mine en dérive. Si encore il y avait un résultat, mais je n’en vois

guère. Au fond, avec l’idée de se battre, ils m’ont tout l’air de faire

ce qu’il faut pour ne pas y arriver. D’ailleurs, si tu as lu les

journaux anglais, tu peux voir que c’est pareil de ce côté-là. Enfin,

qui vivra verra. Écris toujours cela à ton ami, avec le bonjour de ma

part, et demande-lui ce qu’ils en pensent sur l’_Auvergne_ et les autres

bateaux. C’est peut-être une idée de vieux dur-à-cuire, qui n’a pas

fatigué les livres de tactique, mais ça ne doit pas être si loin que ça

de la vérité!»

Fourgues a dit bien d’autres choses, mais j’en ai assez pour

aujourd’hui. Demain trois mille tonnes de charbon, et, à la nuit, en

route! Si l’on n’a pas reçu de nouvelles instructions, on retourne

charbonner l’armée navale. Mais peut-être que le télégramme arrivera

dans la journée. Au revoir, mon vieux. Je vais jouer un air de mandoline

sur le pont, et tu peux être sûr que je ne penserai pas à toi.

Alexandrie, 12 février 1915.

Mon cher ami,

Je te demande pardon d’être resté si longtemps sans t’écrire, pas même

la bonne année. Tu sais pourtant que j’ai pensé à toi, mais, vrai de

vrai, on n’a pas eu le temps de moisir. Si je me rappelle, on était à

Cardiff à ma dernière lettre, et l’on croyait repartir pour le canal

d’Otrante. Mais on a reçu contre-ordre. La flotte anglaise a besoin d’un

tas de charbonniers dans la mer du Nord, et elle en manque. Au début de

la guerre, ils ont dit que leur devise serait: «_Business as usual_[5]»,

et les youms ont laissé les patouillards continuer le commerce pour ne

rien déranger. Comme ça se tire en longueur, ils ne peuvent plus assurer

le ravitaillement partout. Bref, le _Pamir_ est parti pour le Sénégal,

le Togo et le Cameroun, où il y a une escadre franco-anglaise qui avait

besoin de charbon.

[5] Les affaires comme à l’ordinaire.

Ça s’est bien passé au départ, mais au cap Finisterre, on a pris un coup

de tabac. Le _Pamir_ était plein jusqu’à la gueule, et il rentrait dans

la plume, fallait voir. On a été lavé pendant trente-six heures. Le

malheur c’est que l’arbre s’est remis à faire des siennes, et qu’on a vu

le moment où le manchon réparé à K*** allait nous fausser compagnie en

pleine tempête. Fourgues a réduit tant qu’on a pu, juste pour ne pas

tomber en travers à la lame, et il est allé à Cadix pour mettre en place

les colliers faits par Muriac. Ça n’a pas marché sur des roulettes, la

réparation, parce que mes hommes n’y entendent goutte, et moi guère

plus. On a profité de l’escale pour faire de l’eau et des vivres. Vrai,

ce n’est pas drôle d’être Français en Espagne. Partout, on nous lançait

des yeux et on nous ricanait dans le dos. Les Boches sont bien

installés; leur gouvernement les soutient, tandis que Fourgues a plutôt

été mal reçu. Et puis tous les Français ont été rappelés à la

mobilisation; il n’y a plus personne pour nous représenter. Toutes nos

affaires sont à vau-l’eau. Les Boches en profitent; ils préparent la fin

de la guerre, et sérieusement. Il ne faut pas croire qu’ils restent tous

là. Il y a des gros bateaux qui partent, de Barcelone ou d’ici, remplis

d’Allemands qui vont en pays neutre, et de là, en Allemagne. Ça ferait

une belle rafle si on leur courait après. J’espère que tu me diras si on

en a pris. Tu dois le savoir; moi je sais pas grand’chose. On a assez

affaire à bord, et les journaux disent des bêtises. D’ailleurs, une fois

parti d’un patelin, on pense à autre chose; mais il n’y a qu’à se

promener sur les quais pour voir les bateaux qui sortent avec les

Boches. Avec un informateur, la France saurait l’heure et le jour du

départ, et un navire de guerre les cueillerait au sortir des eaux

espagnoles.

Puis le _Pamir_ est descendu jusqu’à Dakar. Il a fait toute la côte,

Gorée, Sierra-Leone, Porto-Novo, en laissant du charbon un peu partout,

des fois à des canonnières, des fois à un croiseur ou à quai. Ça me

rappelait les vieux voyages de commerce, où l’on fait des bouts de

traversée de port à port, qu’on débarque trois tonnes et qu’on prend

cent barriques. Seulement, là, rien à faire pour la marchandise. Partout

il y avait des ballots, des régimes de bananes, de l’ivoire à prendre,

est-ce que je sais? Fourgues se rongeait les sangs de voir tout cela

moisir, alors que le _Pamir_ avait de la place de quoi ramasser toute la

côte. Mais il avait beau demander, partout on a refusé, parce qu’il est

au service de l’État. On est revenu à vide. Rien qu’avec les bananes on

aurait payé le retour. Tout ça ira en port neutre, et de là je sais bien

où. On a vu pas mal de monde là-bas qui demandait les nouvelles et les

détails. Les confitures de Fourgues et le marc y ont passé, parce qu’il

invitait les pauvres diables qui s’ennuyaient. Il y en a qui avaient

trois ou quatre ans d’Afrique et c’était leur tour de rentrer au pays.

Ils sont obligés d’y rester. D’ailleurs, il paraît que ça va bien, et

que le Togo et le Cameroun ne feront pas long feu. Mais les Boches

avaient préparé leur coup de longue main, car on a trouvé au fin fond de

la brousse des canons et des mitrailleuses dernier modèle et des tas de

munitions. Malgré ça, tout le monde dit que le pays sera bientôt purgé,

et ça fera toujours deux belles colonies de moins pour eux. Les Anglais

leur ont pris pas mal de bateaux, et les officiers de leur marine à qui

on a causé disaient que ça ferait un beau magot de part de prise. Quand

on leur a dit que chez nous, depuis la guerre, on avait supprimé les

parts de prise, les gratifications et tout, ils ont cru qu’on leur

racontait des histoires. Comme ils disent, toute peine mérite salaire,

et on se grouille un peu mieux quand il y a une récompense au bout. Il y

en a même un qui nous a dit que nous étions des jobards, et que nous

serions obligés d’y revenir. Fourgues a voulu le ramasser, mais ce

n’était pas de bon cœur, parce qu’il m’avait déjà dit qu’il pensait la

même chose.

En repassant à Dakar, on nous a donné l’ordre de toucher à Casablanca

pour y attendre des instructions; nous avons cru que ça allait refaire

comme en août. Pas du tout. Il y avait là deux mille tonnes de céréales

destinées au Monténégro, qui claque du bec. On les a embarquées avec des

barcasses comme les meubles des Boches, seulement c’était un peu plus

calé. En plein décembre, il y a quelque chose comme levée. Je passais

mon temps à me dire: «Ça y est, cette barcasse chavire dans la barre»,

et puis elle passait. Ils connaissaient le truc, les bicots. Fourgues

était content d’avoir quelque chose dans le ventre du _Pamir_ et de ne

pas partir sur lest. Il avait peur qu’on ne nous envoie pas au

Monténégro.

--Tu vas voir, petit, qu’on va nous faire débarquer tout ça et retourner

au charbon.

Il n’aime pas le charbon, parce qu’il dit que quoique ça tienne les

dents propres et soit bon pour l’estomac, on ne peut pas avoir de

chemises et de mouchoirs propres. Mais on nous a envoyé à Oran, pour

compléter le chargement avec des chaussures, des couvertures, et toutes

sortes de matériel d’habillement. Il faut qu’ils soient rudement sur la

paille, au Monténégro.

Enfin, le _Pamir_ a passé quelques heures à Bizerte pour prendre de

l’essence pour l’armée monténégrine. Tout ça nous a pris du temps,

quoiqu’on n’ait pas moisi dans les ports, et dans la plus mauvaise

saison de l’année. Je n’aurais jamais cru que la Méditerranée soit si

mauvaise. C’est pire que l’Atlantique et les mers de Chine. Pluie ou

vent, vent ou pluie, et une mer hachée tout le temps. Fourgues encaisse

ça et se paye ma tête.

--Eh! petit! Tu vois qu’on a tort de chiner le Midi. La Méditerranée,

vois-tu, c’est grand comme une tasse, mais il faut être malin pour la

traverser en long, en large, sans recevoir quelque saleté. Tiens,

regarde celle-ci, et celle-là!

Qu’il y ait des lames plus hautes que la cheminée là où elles ont le

temps de prendre du champ, je comprends, mais trouver ça en

Méditerranée, ça me passe. Toi, mon vieux, tu es tranquille dans ta

tourelle, mais la passerelle du _Pamir_ n’est pas souvent sèche.

Le rendez-vous était à l’ouest de Fano, à dix milles, et le _Pamir_ y

est arrivé vers midi. De loin, nous nous sommes demandé ce qui pouvait

bien arriver. On pensait voir un contre-torpilleur, peut-être un

croiseur, et vous étiez cinquante ou soixante bateaux. On voyait la

fumée à trente milles, et il arrivait tout le temps d’autres bateaux.

C’est la première fois que je voyais l’armée navale au grand complet,

tous les cuirassés, croiseurs et torpilleurs. Il n’y a pas à faire le

malin, ça a de l’œil. J’ai cherché ton _Auvergne_, mais elle n’était pas

là. Qu’est-ce que tu faisais? Ça m’intéressait tellement de voir les

signaux à bras, les pavillons et tous les canots qui allaient d’un

bateau à l’autre, que j’ai oublié de t’écrire un mot pendant la

demi-heure qu’on est resté stoppés dans le tas. Je me demandais ce que

vous faisiez tous là, arrêtés sans rien faire, et ce n’est qu’à la fin

que j’ai vu le courrier, que me cachait un grand croiseur, et j’ai

compris pourquoi il y avait tant d’embarcations à courir. Ça ne fait

rien, il n’a pas peur, l’amiral, de rester là en plein jour, tous

ensemble, sous le nez des Grecs.

Dès qu’on a été stoppé, un vapeur est venu prendre Fourgues et l’a

conduit à bord de l’amiral, où il n’est pas resté quinze minutes. Quand

il est revenu, il a grimpé l’échelle au galop.

--En route, petit, tout de suite, cap au Nord. Mets-toi derrière ce

contre-torpilleur pendant que je vais ouvrir mes ordres.

Il est allé lire son enveloppe cachetée et je suis passé tout seul, fier

comme un caban derrière mon contre-torpilleur, au milieu de tout votre

acier. Tout de même c’était un peu vexant de n’avoir pas su qu’on

tomberait sur le courrier. Toi, passe encore, mais ils auront cru que

j’étais noyé au pays; ils sont restés au moins un mois sans lettre.

Quand Fourgues est arrivé sur la passerelle, j’attendais qu’il me

raconte, et je commence:

--Eh bien! commandant?...

--Marche toujours, petit!

Il va se coller près du taximètre en tapotant la rambarde, le sourcil

froncé. Je voyais bien qu’il y avait un cheveu, mais c’était pas la

peine de s’en mêler. C’est moi qui aurais écopé, tandis que comme il n’a

plus que moi à qui parler, j’étais sûr que ça sortirait avant peu.

Il est redescendu et a donné des ordres pour doubler la veille, deux

hommes devant, un derrière. Puis il a dit que tant qu’on remonterait et

qu’on descendrait l’Adriatique, c’est lui et moi qui ferions le quart en

chef, que les autres nous doubleraient, sauf pendant les repas qu’on

continuerait à faire ensemble, mais dans la chambre de navigation.

Après, il est resté à ruminer sans dire pipe jusqu’au dîner.

Moi je n’ai pas ouvert le bec. Je commençais à être épaté de voir cette

tête à Fourgues au moment de faire quelque chose d’intéressant. Il est

plutôt casse-cou. Enfin il a éclaté:

--Il faudrait tout de même qu’on s’entende. Sais-tu ce qu’ils m’ont

demandé, petit, sur ce cuirassé-là?

Pas de danger que j’ouvre la bouche.

--Eh bien! ils m’ont demandé pourquoi je n’ai pas la T. S. F., et

pourquoi je n’ai pas un tonneau de vigie à la pomme du mât, et si j’ai

une colonne de signaux lumineux, et comment je communiquerai la nuit

avec eux et avec le contre-torpilleur, et pourquoi par-ci, et pourquoi

par-là. Ils n’ont qu’à donner des ordres, bon Dieu de bois! Je ne

demande pas mieux qu’on le grée de tout les apparaux de la création, le

_Pamir_, avec des chaudières neuves et un arbre entier par-dessus le

marché. Mais tu vois ça, toi, d’avoir l’air de m’attraper!... Je ne suis

pas un cuirassé, moi... Alors, j’ai demandé à mon tour à celui qui me

posait encore une colle, un frégaton: «Et vous, qu’est-ce que vous

faites là stoppés? Vous attendez une torpille?» Il s’est fichu à rire.

Il a appelé les autres et ils m’ont regardé comme une bête curieuse. Il

y en a un qui a daigné m’expliquer. Les sous-marins c’est pour la

défense des côtes. Jamais ils ne descendront jusqu’à Fano. Il ne faut

pas se faire des épouvantails; on peut naviguer tranquille. Là-haut,

peut-être, il faudra ouvrir l’œil, mais au large, quelle bonne

blague!... C’est tout de même un peu fort de croire que Fourgues a

peur... Je ne sais pas ce que je leur aurais dit, mais l’amiral est

arrivé:

«--Ah! c’est vous le commandant du _Pamir_ qui allez au Monténégro! Vous

avez plus de veine que moi; vous n’avez pas peur au moins?»

«J’allais lui répondre, moi, mais il est parti sans même attendre, et

dès qu’on m’a donné mon pli cacheté je suis rentré dare-dare. Ici je

sais ce que je fais, et personne ne m’apprend ma leçon. Qu’il me la

donne la T. S. F., voilà dix fois que je la demande à l’armateur et

chaque fois il me regarde comme si je lui demandais la lune. Ah! et

puis, j’oubliais, à la coupée, il y avait un petit lieutenant de

vaisseau. Je lui demande ce que j’ai à faire si je vois un sous-marin,

et si c’est avec mes deux poings que je lui répondrai. Celui-là encore

m’a regardé comme un phénomène, et puis il a haussé les épaules et s’en

est allé rire avec les autres. Non! mais vois-tu ça, petit?

Ça lui faisait du bien à Fourgues de s’être soulagé. Il a allumé sa pipe

et a avalé un verre de rhum, du bon des Antilles.

--Va te coucher, petit, et tâche de bien dormir jusqu’à minuit, parce

que demain ce n’est pas la peine d’y compter. Nous allons à Antivari, on

arrivera à la nuit. On repartira au jour, et il faudra que toute la

camelote soit envoyée à terre. Heureusement, les nuits sont longues. Ils

verront bien si le père Fourgues a du jus de navet dans les veines.

C’est pas très folichon de remonter la côte d’Albanie. Il y a autant de

végétation que sur ma main, et quand le vent se met à dégringoler de

là-haut, ce n’est pas pour rire. Nous avons attrapé un de ces coups de

bora, à arracher les mâts de leurs emplantures... Je ne sais pas comment

le contre-torpilleur a fait pour ne pas chavirer. Chaque fois qu’on

pouvait le voir entre deux lames, il était couché à droite ou à gauche.

Quant au _Pamir_, il en a tant vu que ça ne lui enlève même plus de

peinture, il n’en reste plus.

En serrant la terre, on est arrivé au lendemain soir devant Antivari. Le

torpilleur toujours devant montrait le chemin. Le vent était tombé, mais

ce n’était pas fameux, et puis pas un lumignon. Fourgues est rentré là

dedans comme en plein jour, et on ne voyait ni la côte, ni le wharf. Tu

aurais cru qu’il entrait dans le bassin de l’Eure, au Havre, avec

remorqueur devant et derrière.

Il y avait tout de même du monde sur le wharf, des Monténégrins qui ont

reçu les amarres et ne les ont pas tournées trop bêtement. Le _Pamir_ a

pu se déhaler dessus, et l’on n’a rien cassé en accostant. Comme des

diables, les indigènes ont sauté à bord. Dans leur charabia, ils ont dû

demander à manger, car dès qu’on a sorti le premier maïs, ils se sont

jetés dessus et en ont rempli leurs poches.

Comme travail de nuit, je te recommande ça. Défense d’allumer un

lampion, défense de faire marcher les treuils, défense de crier. On

jetait par-dessus bord sur le wharf sans savoir où ça tombait. Tant pis

pour qui était dessous. Ceux qui étaient à terre crochaient dedans comme

ils pouvaient, et tiraient ça dans les hangars; essence, chaussures,

couvertures, sacs de maïs, tout ça déballait. On n’a tué personne, je me

demande comment on a fait, même pas les avions autrichiens qui sont

venus à deux heures du matin et ont lâché quatre ou cinq bombes. Elles

ont éclaté tout autour, sauf une qui est tombée dans le maïs sans

sauter, et que Fourgues a jetée à l’eau comme si ç’avait été un bout de

cigarette. Seulement, dès qu’ils ont entendu les avions, tous les

indigènes se sont trottés comme des lapins, et il n’y a pas eu moyen de

les faire revenir: en voilà qui aiment la nourriture toute servie. Le

contre-torpilleur nous a envoyé du monde, et pourtant ils devaient avoir

envie de dormir, après le métier de chien de ces derniers jours. Ils ont

quand même arraché ça comme si c’était pour eux. C’est ce qu’on appelle

tirer les marrons du feu. A cinq heures du matin, les cales étaient

vidées, raclées, et le _Pamir_ a filé sans demander son reste. Le

contre-torpilleur est resté là, parce qu’il avait reçu un radio pendant

la nuit, et il est parti pour rôdailler dans les environs. Nous avons

redescendu l’Adriatique sans être convoyés ni rien; si un mouille-ciel

avec une carabine nous avait tiré dessus, on était bel et bien

prisonniers, et ça aurait eu l’air fin. Fourgues grommelait, disant que

tout de même un bateau de trois mille tonnes est bon à prendre et que la

France n’en est pas si riche pour les larguer comme cela dans les eaux

ennemies. Et puis on n’avait pas d’ordre, et Fourgues se demandait s’il

fallait retourner à Cardiff, ou à Toulon, ou quoi. Bref, la vie n’était

pas drôle sur la passerelle. Pour comble de bonheur, une tête de bielle

se met à chauffer. Il a fallu réduire jusqu’à trois nœuds et arroser

avec des seringues; on aurait eu le temps d’être coulés dix fois. On a

mis cinquante heures pour redescendre, avec du gros temps sur le nez.

Fourgues voulait passer à l’intérieur de Corfou pour trouver du calme et

mouiller si la bielle ne voulait pas refroidir; mais comme on allait

s’engager dans la passe Nord de Corfou, toute une escadrille de

torpilleurs nous arrive dessus et nous fait signe de passer par le

large. «Les bateaux français, a crié l’un des porte-voix, ne doivent pas

aller en eaux grecques.» Pourtant le _Pamir_ n’est pas un navire de

guerre.

L’autre a continué à causer. Il paraît que toute l’armée navale a cru

que le _Pamir_ était coulé ou torpillé, et qu’on nous cherche partout

depuis vingt-quatre heures. Le contre-torpilleur qui était avec nous à

Antivari avait reçu l’ordre de redescendre et de tâcher de nous trouver

pendant que d’autres remonteraient en rideau. Notre compagnon qui était

parti en recherche à toute vitesse nous a dépassés, comme tu penses,

sans nous voir, puisque nous avions longé la terre pour trouver de

l’abri, et il a reçu le matin, par T. S. F., un savon de première du

commandant en chef. Ça a un peu ennuyé Fourgues de savoir ça:

--Et puis, tant pis!--a-t-il conclu,--s’ils nous mettaient la T. S. F.,

ça n’arriverait pas!

On nous cherchait aussi pour nous dire d’aller à Alexandrie, où nous

sommes arrivés avant-hier. Nous ne savons pas encore pourquoi, mais je

crois que c’est à cause d’une expédition du côté de Constantinople.

Fourgues est assez content, parce qu’il dit que ce sera drôle de

mouiller en vainqueur là où il a mouillé des milliasses de fois avec de

la camelote. Pourvu que ça soit vrai! Il passe son temps maintenant à me

raconter le Bosphore, les détroits de la mer Noire, que je n’ai jamais

faits.

Il dit qu’avec du cran, l’affaire est possible, qu’il faut surprendre et

ne pas s’arrêter, et qu’en trois jours les Turcs sont cuits. «Seulement,

ajoute-t-il, c’est pas tout de dire qu’on y va, il faut y aller.» En

attendant, on se repose. Les Anglais sont très gentils et je t’assure

qu’on ne se fait pas de bile à Alexandrie. L’équipage en profite. Il y a

eu un peu de nez sales, mais Fourgues ferme les yeux puisqu’ils ont

travaillé d’arrache depuis trois mois, et que c’est la première fois

qu’on déboucle le ceinturon. Moi je me suis mis à faire du courrier,

comme tu vois. Mais je voudrais avoir des livres. Depuis le mois d’août

je réfléchis beaucoup, surtout que Fourgues me fait voir qu’il y a des

tas de choses que je ne sais pas. Avant je ne lisais guère que le

journal, mais il me faudrait quelque chose de plus sérieux, rien que

pour tenir la conversation avec Fourgues. Envoie-moi une liste, vieux

frère, sur la marine et l’histoire d’Europe, et puis des choses

classiques. J’achèterai ça en France. Si tu ne m’en veux pas de t’avoir

abandonné si longtemps, envoie-moi un paquet de livres que tu auras

finis et dont tu n’as pas besoin.

A cause de la nouvelle année, je t’embrasse.

DEUXIÈME PARTIE

Newcastle (Angleterre), 8 avril 1915.

Eh bien! mon vieux, nous venons de prendre quelque chose de bien comme

mauvais temps, là-haut dans le Nord de l’Écosse. Tu dois te demander ce

que nous sommes allés faire par là, alors que je t’avais écrit d’Égypte

que le _Pamir_ était pour prendre du monde aux Dardanelles. Comme tu vas

voir, c’est simple.

L'odyssée d'un transport torpillé · 第 2 / 14 段