Y.
L’ODYSSÉE
D’UN
TRANSPORT
TORPILLÉ
[Illustration]
PAYOT ET CIE, PARIS
106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
1918
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour
tous pays.
Copyright 1917, by PAYOT & Cie.
L’ODYSSÉE D’UN TRANSPORT TORPILLÉ
PREMIÈRE PARTIE
Côte du Maroc, 22 août 1914.
A bord du _Pamir_.
Mon cher ami,
Tu dois te demander ce que je suis devenu dans toute cette bagarre. Il
est plutôt loin, notre 14 juillet de la Nouvelle-Orléans où nous nous
sommes dit au revoir au Dollar-Bar, après un cake-walk au son du
gramophone. Je vais te raconter en bloc.
Le _Pamir_ a chargé son coton--cinq mille balles--jusqu’au 25 juillet.
Il faisait plutôt chaud et l’on avait hâte de partir pour Liverpool,
trouver un peu de fraîcheur. Et puis les nouvelles sentaient le brûlé.
Les journaux américains faisaient du tapage, avec de grosses manchettes,
sur la Serbie et le reste. Mais on croyait que c’était un bluff de la
presse germanophile et de la bande à Hearst. On était content tout de
même d’aller voir ce qui se passait en France et de voir aussi la tête
des compatriotes.
On est appareillé à deux heures du matin. A la sortie un grand
patouillard a failli nous caramboler, mais le pacha a bien manœuvré.
J’ai pris le quart à trois heures, à la place de Blangy qui avait un bon
coup de fièvre et se bourrait de quinine depuis deux jours.
Quel coup de soleil au golfe du Mexique! Trente-cinq sur la passerelle,
quarante dans la cabine, pas ça de vent. Dans l’Atlantique, ça a un peu
fraîchi et Blangy a repris le service.
La barque filait ses dix nœuds forts, mais au bout de trois jours, voilà
la machine qui s’emballe à tout casser. C’était notre arbre de couche
qui venait de se briser net, à un mètre du palier de butée. On avait dû
rencontrer une épave entre deux eaux qui avait bloqué l’hélice; je ne
serais pas surpris qu’un morceau d’hélice soit tombé au fond de l’eau.
Pas moyen d’appeler au secours, puisqu’on n’a pas la télégraphie sans
fil. Muriac, notre mécanicien, a été épatant. Il a trouvé moyen de faire
forger, sur notre mauvaise enclume, deux colliers en fer qu’il a pincés
sur les deux moignons d’arbre avec huit boulons. Ça a pris deux jours de
travail. Ce que le pacha Fourgues a pu grogner de se voir stoppé comme
un coffre au milieu de la baille! Tu le vois d’ici avec ses yeux bridés
et son bouc, criant toutes les cinq minutes par le panneau des machines:
--Eh! en bas! Muriac! C’est-y pour les vendanges qu’il tournera votre
tourne-broche?
--Encore une heure, peut-être deux!--hurlait Muriac.--Mais vous feriez
mieux de nous fiche la paix!
On est reparti après avoir dérivé de cinquante milles à l’Ouest.
Fourgues avait peur que la chignolle ne donne plus les dix nœuds, mais
l’arbre était plus solide qu’avant.
Ça nous avait retardé. Le 7 août à la nuit, on entre dans le canal
d’Irlande; on cherche les feux! Macache! J’étais de quart; pendant trois
heures, Fourgues m’a bourré comme il sait faire, parce que je ne voyais
ni phare ni rien.
--Qu’est-ce qui m’a fichu un aveugle de ce calibre? Faut changer vos
yeux. Allez vous fourrer sur la terre! Mais allez-y donc! Collez-vous
dedans! comme ça vous les trouverez peut-être les phares. Et puis, vous
nous aurez fait perdre trois heures. Finira jamais, ce voyage!
Il n’en voyait pas plus que moi des phares, et c’est bien pour ça qu’il
braillait. On s’est approché de terre à toucher; on la voyait comme un
quai: pas plus de feu que sur la main. Alors, tout à coup, un bateau
arrive sur nous à toute vitesse, avec des lampions qui s’allumaient et
s’éteignaient. Je ne bouge pas parce qu’on le voyait par bâbord, et je
continue mon petit bonhomme de chemin. Pan! pan! Le bateau envoie deux
coups de canon à blanc.
--Bougre,--dit Fourgues,--on est dans des exercices de
contre-torpilleurs! Il doit y en avoir d’autres. Ouvrez l’œil, petit.
J’ouvre l’œil. Pan! un obus nous tombe à dix mètres devant; le destroyer
vient à toucher, et hurle par le porte-voix:
--_Stop! Stop! or we shoot you down[1]!_
[1] --Arrêtez! ou nous vous coulons.
Tu parles qu’on a stoppé. Le destroyer s’étale tout près. On n’y voyait
rien; deux escarbilles de temps en temps.
--_Who are you?_
--Pamir, _French cargo boat with cotton from America to Liverpool. Why
do you stop us?_
--_Oh! you are French, are you?_
--_Yes!_
--_All right! War is declared[2]!_
[2] --Qui êtes-vous?
--Le _Pamir_, cargo-boat français avec coton américain pour
Liverpool. Pourquoi nous arrêtez-vous?
--Oh! vous êtes français, n’est-ce pas?
--Oui!
--Très bien, la guerre est déclarée.
--N. de D.,--crie Fourgues en même temps que moi. Et il me saute dessus
en m’embrassant!--Ça y est, petit, on s’étrille avec les Boches.
--_What are you doing?_--crie le destroyer.
--_Oh! going back to France!_--répond Fourgues; et puis aussitôt:
--_Is England with us?_
--_Yes of course._
--_Hurrah!_[3]--répond Fourgues.--A gauche, toute! et en route pour
H***! On va se mettre aux ordres de la Marine.
[3] --Qu’allez-vous faire?
--Oh! rentrer en France? est-ce que l’Angleterre est avec nous?
--Oui, naturellement!
--Hurrah!!!
Le torpilleur nous accompagne un bout de chemin et puis nous largue en
criant:
--_Good bye and good luck, fellows._
--_Thank you and you the same_[4].
[4] --Bonsoir et bonne chance, les copains.
--Merci, et vous de même.
Y a pas! Fourgues est un brave type. Il n’a pas hésité pour retourner en
France. Il me tapait dans le dos, m’offrait des cigares, et rigolait sur
la passerelle.
--Tu parles, qu’y en avait pas, des phares! plus souvent qu’on leur
allumerait des rostauds, aux Boches! Dégringole, petit! va raconter ça à
Muriac et Blangy. Secoue-les s’ils roupillent. Ils vont en faire une
tête! Envoie-les sur la passerelle, et monte avec une bouteille de
champagne. C’est ma tournée!
Blangy et Muriac n’ont pas fait ouf! le canon les avait réveillés, mais
ils croyaient à des manœuvres.
--C’est pas un bateau que tu nous montes!--ont-ils dit tous les deux.
--Blague dans le coin: le pacha vous le dira.
On s’est embrassé. Personne n’avait plus sommeil. Sur la passerelle,
Fourgues a voulu verser le champagne; dans le noir, il nous a tout
fourré sur les mains, parce qu’il tremblait d’émotion; on a bu ce qui
restait.
--Avec tout ça,--dit Fourgues,--on ne sait pas depuis quand le boulot a
commencé. Avons-nous l’air gourde, sans radio ni rien! On pouvait aussi
bien tomber sur les Boches! Ça ne fait rien, ils sont un peu là, les
Anglais aussi, de marcher avec nous! Qu’est-ce qu’on prendrait s’ils
nous avaient plaqués!
--Et les Russes?--demanda Muriac.
--Pas peur!--dit Fourgues.--On va ensemble.
--Et les Italiens?--dit Blangy.
--Ça c’est plus chanceux. Faut tout de même savoir les tuyaux!
Pouvez-vous forcer un peu, Muriac?
--On va essayer jusqu’à onze nœuds; le charbon est bon, l’arbre tiendra.
--Eh bien! allez-y. Faut arriver demain à H***.
On a poussé tant qu’on a pu. Je n’ai pas dormi, moi. Je comptais sur une
permission en août, pendant qu’on nettoierait les chaudières, pour aller
chez moi, à La Rochelle. Tu sais pourquoi, mon vieux. Je t’avais raconté
à La Nouvelle-Orléans; c’était pour cette année. Qu’est-ce qu’elle va
dire, la pauvre petite? Je suis reparti sans la voir!
Le _Pamir_ est arrivé à H***, le 9 au matin. Fourgues est allé à la
Préfecture maritime. Il est revenu à midi, avec les journaux et les
nouvelles.
--On ne sait pas ce qu’on va faire du _Pamir_. Il faut attendre les
ordres. J’ai télégraphié à l’armateur. J’ai demandé à l’amiral de vider
le coton. On m’a dit de le garder jusqu’à nouvel ordre. Défense de
toucher à rien. Aucune visite de machine ou chaudière. Muriac, on verra
notre arbre plus tard. Cet après-midi, un officier de marine viendra à
bord pour statuer sur la destination des officiers et de l’équipage!
Si l’on n’était pas en guerre, Fourgues aurait plutôt fumé! Nous garder
avec cinq mille balles de coton dans le ventre, laisser en pagaye les
chaudières et l’arbre, et ne pas savoir ce qu’on fera demain! Mais il a
bien pris tout, même la défense d’aller à terre et l’ordre de se tenir
sous les feux.
L’officier de marine, un à cinq ficelles, est arrivé vers trois heures.
Il a fait réunir l’équipage, regardé les livrets, et en une demi-heure
le compte a été réglé. Muriac a débarqué; Blangy aussi; la moitié des
gens du pont et les trois quarts des mécaniciens ont fait leur sac et
sont partis à terre. L’officier a dit que c’était pour armer les navires
de guerre et les forts de la côte. Il nous a donné l’ordre de partir le
soir même pour le port de ..., au Maroc, où nous recevrions de nouveaux
ordres.
Fourgues a un peu sauté.
--Alors! vous voulez que je me trotte au Maroc, avec deux officiers et
la moitié de l’équipage en moins?
--Nous avons besoin des officiers. Les navires de guerre passent avant;
les inscrits maritimes prennent service dans la flotte, officiers ou
marins. Quant aux hommes, on vous en enverra à cinq heures un contingent
de réservistes, cinq matelots de pont, dix mécaniciens.
--Autant me laisser les miens qui connaissent le bateau. Mon arbre est
cassé, mes chaudières sont pourries.
--Bah! vous en sortirez bien.
--Et du charbon? et des vivres?
--Partez toujours, vous vous ravitaillerez en route si c’est nécessaire.
On a besoin de vous au Maroc.
--Pourquoi faire?
--Vous recevrez des ordres.
--Pouvez-vous me passer des cartes du Maroc? Je n’ai que celles
d’Amérique et d’Europe.
--On verra. Je ne crois pas qu’il en reste. On les a passées aux navires
de guerre.
--Je n’ai pas de T. S. F.
--A quoi bon? Avez-vous peur que les Allemands vous rencontrent? On fait
bonne garde!
--Et mes cinq mille balles de coton?
--Nous n’en avons que faire. Bref, tenez-vous prêt à appareiller à six
heures, après avoir reçu votre corvée de réservistes. C’est compris?
--Dame!
--Faites passer votre personnel qui débarque dans ma chaloupe, j’ai
encore trois bateaux à voir!
Muriac, Blangy, tous les marins ont fait leur sac, en cinq secs, je te
prie de le croire. On n’a pas eu le temps de se serrer la main.
Qu’est-ce qu’ils ont pu devenir les copains?
--Ça va bien,--me dit Fourgues, quand on s’est retrouvé tout seul.--Tu
vas te charger de la machine et nous ferons le quart à courir, tous les
deux, à moins qu’ils nous envoient quelqu’un qui sache où est tribord et
bâbord. Dépêche-toi. Va écrire au pays; je vais en faire autant. Voilà
deux ans que je n’ai pas vu la femme et les enfants, à Orange... et toi,
pauvre pitchoun de fiancé! Eh bien! ça ne fait rien! je suis content. On
verra qu’il sait se débrouiller, le vieux _Pamir_.
Il m’a serré la main; tous deux, on avait envie de pleurer: partir comme
ça, avec une sacrée barque démantibulée. On s’est trotté dans les
chambres. Il a écrit à Orange, moi à La Rochelle; pas bien long, tu
sais, juste pour dire qu’on était présent, et d’écrire au Ministère de
la Marine, avec «faire suivre» en grosses lettres sur l’enveloppe. Et
puis, les réservistes sont arrivés. Qu’est-ce qu’on nous a envoyé! Je
comprends qu’ils gardent les inscrits maritimes, dans la marine de
guerre, les autres sont tout de même un peu trop éléphants. Pour le
pont, il y a un croupier de Deauville, un contrôleur de tramway, un
marchand de journaux, un garçon de magasin, un cocher; pour la machine,
un boy d’ascenseur de grand hôtel, un opérateur de cinéma, trois
livreurs, un afficheur, un marchand de bestiaux et trois autres de la
même cuvée? Qu’est-ce qu’ils se rappellent de la marine, ceux-là? Ils
sont arrivés abrutis, gras, posant des tas de questions. Ça n’a pas
traîné: l’ascenseur et le cinéma sont chefs de quart devant les feux, le
contrôleur de tramway tiendra la barre, le cinéma fera aussi la dynamo.
J’oubliais un chef de cuisine de l’hôtel Romantic à Monte-Carlo;
celui-là, nous nous le sommes annexés pour la table des officiers. S’il
peut faire avec les fayots et le singe, c’est un malin. Quant à Fabrice,
tu te rappelles, le petit Fafa qui faisait de si bons cocktails à
Galveston, il est retourné au bossoir.
Le _Pamir_ a quitté H*** à six heures tapant. Autant dire que Fourgues
et moi n’avons pas fermé l’œil de la traversée. Douze heures de quart
chacun sur vingt-quatre et un propre temps de cochon. Le reste du temps,
je le passais dans la chafuste, en bleu de chauffe, pour parer aux
échauffements et fuites. A l’école d’hydrographie, on n’apprend pas gros
en mécanique. Je m’en suis aperçu, d’autant plus que j’avais tout
oublié. Le premier jour, on a eu des condensations d’eau dans le
cylindre de basse pression, et ça tapait sur le couvercle à croire que
la boîte allait éclater. Il a fallu réduire de vitesse et vidanger. La
chambre des machines s’est remplie de vapeur. Tous les réservistes se
sont trottés, en criant comme des putois. Avec les anciens du _Pamir_,
on a tout rafistolé. Le lendemain, ce sont les tubes de la chaudière 3
qui se sont mis à sauter. C’est la vieille qu’il fallait retuber
d’urgence. Le marchand de bestiaux, qui était de service à
l’alimentation, ne savait pas où étaient les robinets des caisses à eau;
quand il y en a eu une qui a été vidée, il l’a laissée marcher. Le
niveau est tombé à zéro, et tu vois d’ici le coup de feu! On a éteint la
chaudière et on n’a plus fait que sept nœuds. Dans le golfe de Gascogne,
on a pris un coup de tabac, pommé. Deux livreurs et l’afficheur sont
sortis des soutes à moitié morts, crachant du sang et du charbon à
pleines cuvettes. Plus moyen d’envoyer le charbon aux chaudières.
Fourgues réduit à cinq nœuds. Les chauffeurs ne pouvaient plus charger.
Ils en avaient plein les bras et se flanquaient par terre à chaque
pelletée. Ils envoyaient le charbon partout, sauf dans le gueulard.
C’était du propre!
Avec un équipage pareil, Fourgues a eu peur que le voyage dure un mois,
qu’on n’ait plus ni vivres ni charbon. Il est allé mouiller au port de
***. Il a été plutôt mal reçu. D’abord, c’était un dimanche, et on lui a
demandé pourquoi il venait déranger les gens, au lieu de venir en
semaine. Il a dû leur envoyer quelque chose, mais je n’étais pas là pour
entendre. On lui a permis de faire des vivres. Pour du charbon, barca!
--Comment!--a-t-il dit,--vous en avez là des monceaux! Vous ne pouvez
pas m’en passer la moitié d’un tas?
--Impossible. Ce que vous voyez, c’est le stock intangible de
mobilisation.
--Eh bien! on n’est peut-être pas mobilisé! on est en guerre.
--Possible! mais c’est le stock intangible. Ça veut dire qu’on ne doit
pas y toucher.
Il n’a pas pu en sortir. A quoi ça leur sert-il, ce charbon qui est là
pour la guerre, et qu’on ne donne pas en temps de guerre? Le _Pamir_ a
appareillé après huit heures d’escale. On a pu avoir des vivres.
Fourgues a télégraphié à la boîte pour qu’on lui envoie de l’argent au
Maroc. On est à sec, et il faudra manger, là-bas, et payer du charbon,
et faire de l’eau, et tout.
Le reste de la traversée s’est fait cahin-caha, entre cinq et six nœuds.
Les paliers ont chauffé, le graissage a manqué, la pompe de cale s’est
enrayée, et il y a un mètre d’eau sous les planchers de chauffe. Tu vois
d’ici ce que ça sent. Muriac avait du bon. Il n’aimait pas qu’on mette
le nez dans son fourbi, mais ça marchait. Moi j’y renonce. Passerelle et
machines, le quart à courir, il y a de quoi claquer. Blangy a de la
chance. Il doit être sur un bateau de l’État, avec état-major complet.
Je me demande pourquoi c’est lui et pas moi qui est parti. Nous sommes
de la même promotion; seulement, c’est lui qui a donné le premier son
livret à l’officier de H***, et il était déjà emballé quand j’ai donné
le mien.
Ça promet, mon vieux. Il passera de l’eau sous le _Pamir_ avant qu’on
nous donne des officiers.
On est arrivé au Maroc avant-hier. Comment est-on arrivé sur la bonne
rade? Demande à Fourgues. On n’avait pas eu les cartes à H***, et nous
n’avions que le routier de l’Atlantique, où la côte du Maroc occupe un
centimètre. Les fonds sont mauvais. Les côtes sont plates. On est resté
un jour et une nuit à rôdailler en vue de plages avec trois cactus et un
palmier. Fourgues ne voulait pas se tromper de port et, à distance, ils
se ressemblent tous. Pas moyen de faire le point, des nuages tout le
temps ou de la brumaille. Heureusement on a rencontré un Américain qui
nous a signalé notre position et la route à faire. C’est comme ça que le
_Pamir_ est arrivé.
Au port, tout le monde avait fichu le camp pour la France, par le
dernier bateau. Un officier de terre, un premier-maître de marine, et
rien de plus. Ils ont demandé ce que nous venions faire et si nous
avions des munitions.
--Des munitions?--crie Fourgues.--Cinq mille balles de coton, capitaine,
des chaudières en bottes, plus rien à manger, des raclures de charbon et
pas un sou en caisse!
--Que diantre venez-vous fabriquer au Maroc, alors?
--On m’envoie de H***, et l’on m’a dit qu’il y aurait ici des ordres
pour le _Pamir_.
--Première nouvelle! attendez toujours. On trouvera bien quelque chose
pour vous.
Voilà, mon vieux, pourquoi je t’écris du Maroc. Nous attendons des
ordres qu’on a demandés à Paris, à Rabat et à Tanger. Rien n’arrive.
Fourgues ne décolère plus. Notre coton commence à chauffer, car il fait
tiède, ici. La moitié des réservistes est sur le flanc, diarrhée,
embarras gastrique, claque générale. Il faut les entendre. Impossible de
rien visiter ni démonter, car on nous a dit d’être prêts à partir en
deux heures. Moi, j’ai dormi pendant près de trente-six heures. J’avais
ma part. Fourgues est très gentil pour moi. Il se rattrape sur les
réservistes. Qu’est-ce qu’il leur passe! Au fond, il a raison. Tous ces
gaillards croyaient se la couler douce, et il faut un peu leur remonter
l’horloge.
Tu peux dire que tu as de la veine, que je t’écrive si long. Mais je
m’ennuie, et je voudrais savoir ce que tu deviens avec les camarades. Un
bateau venant du Sud va passer demain, je lui enverrai la lettre à tout
hasard. Je mets l’adresse de ta famille et j’espère qu’on te la fera
parvenir. Veux-tu qu’on s’écrive une fois par mois comme avant? Moi,
j’essayerai et je te la serre.
5 octobre 1914,
Port de K***, Méditerranée.
Mon cher ami,
Alors toi aussi tu as été extrait de ta barque, comme Blangy? Entre
parenthèses je n’ai rien reçu de lui, pas même une carte. Sa flemme
l’aura repris. Tout de même, je voudrais bien te voir sur ton cuirassé,
dans une tourelle double, au poste de veille pendant douze heures sur
vingt-quatre. Ce que tu dois t’ennuyer, mon pauvre vieux, toi qui me
racontais, à La Nouvelle-Orléans, que tu allais bientôt commander un
voilier du Chili. «Et vire de bord par-ci, et largue les écoutes
par-là!» Je t’entends encore. Te voilà canonnier. Ils doivent avoir
besoin de bons observateurs sur ton cuirassé; et je me rappelle qu’avec
le sextant et la table de logarithmes, tu nous faisais la pige à tous;
le point en douze minutes, à un demi-mille près, telle était ta
devise... Et puis, ça doit te gêner de ne pas pouvoir fumer ta pipe.
Bah! faut pas te frapper. Comme hourque, le cuirassé _Auvergne_ est un
peu là; c’est le dernier cri, je l’ai vu lancer: tu dois être plutôt
bien logé. Et puis, un de ces quatre matins tu enverras quelques
pruneaux bien soignés aux Austro-Boches, du côté de Pola ou de Cattaro.
Vous n’allez pas les rater, hein! comme le _Gœben_ et le _Breslau_. Tout
compte fait, je ne te plains pas.
Quant au _Pamir_, on l’a laissé tanguer sur sa bosse pendant dix jours
au Maroc. Nous roulions bord sur bord, malgré nos cinq mille balles de
coton. Je n’aurais pas cru qu’il y a tant de levée sur cette sacrée
côte. Je te recommande ça pour embarquer du matériel. Faut avoir l’œil
et le bon, sans quoi tu te démolis tes palans, ton mât de charge et tout
le bazar, et tu reçois le ballot en pleine figure. Ce qu’il y a de plus
bête, c’est quand il n’y a pas un nuage, ni un brin de brise, et qu’il
t’arrive du large des rouleaux et des rouleaux comme des maisons. Les
meubles, l’office, les livres, tout dégringolait par terre. Par calme
plat, tu croirais faire la mousson d’Indo-Chine.
Ils ne savaient pas quoi faire de nous, là-bas. Fourgues ne voulait plus
mettre le pied à terre tellement il en râlait d’être chez les bicots au
diable vauvert, pendant que les autres travaillaient en France. Quel
aria pour avoir du charbon! Il y avait sur rade un bateau allemand, un
grand patouillard de la Wœrmann qui était resté épinglé lors de la
mobilisation, les cales pleines et le charbon plein les soutes. Il n’y
avait qu’à prendre. Ah! ouah! Défense de toucher au boche, pas même d’y
prendre une bosse ou un prélart. Il était sacré. Il portait des bananes,
des arachides; tout ça a pourri sur place, et ça se sentait à deux
milles.
Tout de même, Fourgues a fait tellement de musique pour avoir du
charbon, qu’on lui en a passé. Nous ne pouvions même pas aller jusqu’à
Gibraltar! Nous avons pris dans un tas destiné au corps expéditionnaire,
sur le quai. Ce qu’il a fallu de papiers, tu vois ça d’ici. Et puis on
nous a compté les sacs, juste pour arriver à destination. Si le _Pamir_
avait mis un jour de plus, il restait en carafe comme un voilier sur
l’Équateur.
Un jour, on nous a dit de filer dare-dare sur Oran, pour embarquer des
troupes d’Algérie. Au dernier moment, contre-ordre! Deux jours après,
ordre de partir pour Dakar, et de nous mettre aux ordres de la marine
là-bas. On appareille, l’ancre n’était pas à poste, qu’on nous signale
de mouiller où nous sommes. Cinq jours passent. Pas de nouvelles. Pas de
lettres du pays. Le cafard venait, Fourgues restait dans sa chambre, à
faire des réussites en jurant comme un païen. Moi, je faisais des
conférences aux réservistes sur les drains, les soupapes. Muriac se
serait plutôt amusé de m’entendre expliquer la mécanique. Le reste du
temps, je jouais de la mandoline, mais l’enthousiasme n’y était pas. Et
puis, il faut de la bonne volonté pour faire du crin-crin en
s’accrochant au mur toutes les dix mesures pour ne pas s’affaler au
roulis. A la fin, je jouais couché! Un beau matin, on nous ordonne
d’appareiller au trot et de faire route pour T***, à vingt milles dans
le Nord. C’était pour embarquer une tribu d’Allemands expulsés du Maroc.
Sale besogne, mais tout de même on était content de se dégrouiller. Mais
quel infect mouillage que celui de T***. La côte droite, rade foraine,
pas de tenue, de la houle, et une barre pleine de cailloux. Ça va bien.
On commençait à savoir ce que c’était de rouler bord sur bord.
Il y avait à terre une cinquantaine de Boches, avec toutes leurs cliques
et leurs claques. Mobiliers, pianos, des malles haut comme ça, un
déménagement, quoi! Ils se conservent bien, les Allemands au Maroc. Tous
avaient dépassé l’âge militaire; c’était écrit sur leur état civil, le
plus jeune avait cinquante ans. Toi qui es physionomiste, tu lui aurais
tout de suite donné trente-cinq ans. Mais les autorités nous ont ordonné
de les traiter avec égards, rapport à un article du droit international,
et qu’il fallait les loger non comme des prisonniers, mais comme des
passagers en surveillance. Fourgues, qui n’aime pas les micmacs, a dit
qu’il n’allait pas déménager l’équipage pour des Boches, et qu’ils
s’installeraient sur le pont. Alors on lui a répondu de construire des
abris de bois sur le pont, pour faire des dortoirs et des cabines. Il a
dit qu’il n’avait pas de bois pour ça. On lui a envoyé des planches, des
madriers tout neufs, avec des charpentiers militaires, et en
quarante-huit heures tout le pont, depuis la cheminée jusqu’au tableau
arrière, a été recouvert d’une belle cabane. On aurait dit un
bateau-lavoir.
Tout ça n’était rien. Il y avait les meubles de ces messieurs, de quoi
remplir un train. Les Allemands ne voulaient pas qu’il y ait de casse.
Fourgues voulait les mettre en vrac, sur l’avant, amarrés avec des
ficelles au-dessus du grand panneau.
--Tu vois, petit,--me disait-il en tiraillant son bouc,--il n’en restera
pas gras de leurs fringues, si on rencontre un bon coup de S.-O. dans le
derrière. Ça sera toujours assez bon pour faire des allumettes.
Le malheur, c’est qu’à la première fournée de déménagement, il y avait
un piano. On l’élingue et on le hisse au bout du palan. Malgré le
roulis, il ne rentre pas trop mal, et le voilà au-dessus du panneau. Au
moment de descendre, voilà que le câble s’emberlificote sur la poupée du
treuil et s’arrête, mon piano restant en l’air. Trois bons coups de
roulis arrivent, mais là, tout le monde se cramponne pour étaler la
pelle. Le piano fait la balançoire un coup, puis deux, et bing! sur le
bastingage bâbord. Le couvercle, le tablier se décollent. Bing à
tribord! le clavier saute, les touches blanches et noires se cavalent
sur le pont, les cordes pètent l’une après l’autre, comme une
mitrailleuse, et toute la boutique dégringole. Tu aurais dit un sommier
crevé. Fourgues avait son petit rire silencieux qui lui secoue le ventre
et le rend rouge comme une tomate. Moi je ne tenais plus de rire et
l’équipage braillait de joie. Mais le propriétaire, un Boche à lunettes,
a fait un foin! Il nous a envoyé une bordée d’injures! heureusement
qu’il parlait dans sa sale langue, parce que la moutarde montait à
Fourgues, qui l’aurait envoyé par-dessus bord de pied ferme, s’il avait
compris un seul mot. C’était juste avant la Marne, et les Boches se
moquaient de nous, fallait voir. Celui-là est parti à terre en nous
montrant le poing. Nous avons vidé à la mer les débris du piano et
embarqué le reste du mobilier.
Mais le lendemain on a reçu l’ordre de ranger en soute tout le matériel
des Boches. C’est un petit adjudant qui est venu annoncer ça à Fourgues.
Il a été bien reçu:
--J’ai du coton jusqu’à l’écoutille et je n’enlèverai pas une balle.
Même si vous me donnez l’ordre écrit, je défends à mes hommes d’y
toucher sans ordre de mon patron. Je ne peux pas vous empêcher d’enlever
du coton, mais vous enverrez du monde.
Alors une corvée est venue de terre et l’on a débarqué la moitié de la
cale. Qu’est-ce qu’il voulait en fabriquer, je me le demande. Tant bien
que mal nous avons arrimé le déménagement; il y a bien eu quelques
chaises et valises qui ont piqué une tête dans la flotte, mais on n’est
pas allé les chercher. Les Boches ont demandé--pas à Fourgues--et obtenu
qu’on leur donne quelques balles de coton comme matelas. Pendant toute
la traversée ils ont dormi comme des coqs en pâte, pendant que nous on
était sur la galette de la compagnie.
Dans l’ensemble, ça s’est bien passé avec les Boches. Le premier jour
ils ont voulu le prendre de haut, au premier repas. L’un d’eux, un vrai
vieux, a eu le toupet de monter sur la passerelle et de dire à Fourgues
qu’il n’y avait rien à manger, que les Allemands voulaient de la bière
et non de l’eau, et que tous ces messieurs de Hambourg, de Leipsik et
d’ailleurs étaient des gens de la haute, qui avaient aidé la France à
conquérir le Maroc, qui le colonisaient parce qu’elle n’en était pas
capable, et qu’ils entendaient qu’on ait des égards. Ça valait la place,
de voir la tête de Fourgues pendant le laïus. Il s’était mis les mains
dans les poches, pour ne pas caramboler par-dessus la rambarde l’homme à
la bière. Quand l’autre a eu fini, il lui a répondu de sa petite voix
calme, tu sais, quand il rage tant qu’il n’a plus l’accent:
--Le premier qui réclame, vous ou un autre, je le fourre dans la cale
avec les meubles. Si la nourriture de l’équipage ne vous va pas, rien ne
vous oblige à manger. Que personne de vous ne m’adresse la parole. C’est
monsieur qui s’occupe de vous... et puis, f...-moi le camp de la
passerelle!
Les autres ont été matés. On ne les a plus entendus. Ils faisaient leurs
petites affaires dans l’étable en bois et dormaient. En voilà des gens
faciles à mener, quand on leur fait peur. Le vieux me demandait
poliment, quand il avait besoin de quelque chose:
--Pourriez-vous ajouter un peu de sucre au café? Pourriez-vous nous
vendre des allumettes?
Ça, c’était pour lier conversation. Toutes les fois, après, il me
demandait si c’était bien sûr que le _Pamir_ allait en France.
--Pourquoi voulez-vous le savoir?
--C’est pour savoir; vrai, vous n’allez pas dans un port neutre?
--Non, on va en France.
--Où ça?
--Si vous connaissez le pays, vous le reconnaîtrez.
--Alors, je puis dire à mes amis qu’on ne va pas en pays neutre?
A la cinq ou sixième fois j’ai raconté ça à Fourgues.
--Parbleu, tous ces farceurs sont d’âge militaire. Si on les débarque en
Espagne ou en Italie, faudra qu’ils filent là-bas pour tâter du 75. Ils
préfèrent une saison en France, bien à l’abri. Ils savent que nous
sommes bien trop gourdes pour leur faire bobo.
Fourgues avait raison. Quand j’ai dit ça au vieux Boche, il a souri sans
répondre.
On les a débarqués à *** et ils ont été se faire pendre ailleurs. Quelle
chiennerie dans leur écurie! Il a fallu laver et briquer deux jours. Ça
sentait encore.
Tu penses si le patron a rappliqué par le premier train. Il commençait à
se demander ce que devenait le _Pamir_. Et il n’aime pas beaucoup à
perdre de l’argent. Sa première entrevue avec Fourgues a été un peu
orageuse. Il n’a pas trop osé lui reprocher d’avoir fait demi-tour avant
Liverpool, parce que, tout de même, ç’aurait été un peu fort de café.
Cependant il a tiqué.
--Vous auriez bien pu aller à destination, deux jours de plus ou de
moins ce n’était pas une affaire.
--Tout cela ne serait pas arrivé,--dit Fourgues,--si l’arbre de couche
ne m’avait pas claqué en plein Atlantique. Muriac s’est fameusement
débrouillé. Mais, sauf votre respect, toute la machine est déclinchée.
--Bref,--dit l’autre,--vous avez toujours vos cinq mille balles de
coton.
--Cinq mille! moins quinze cents, qui sont au sec au Maroc.
Alors, mon vieux, ça a bardé. Le patron s’est mis dans une gamme! Il a
fallu lui expliquer dix fois, lui montrer l’ordre écrit de l’adjudant et
tous les papelards.
--Quinze cents balles de coton perdues! Quinze cents balles de coton
perdues!--qu’il répétait sans cesse.
Alors Fourgues, qui en avait plein le dos de cette affaire-là, depuis le
Maroc, lui a mis le marché en main, et lui a dit en pleine figure que,
s’il n’approuvait pas sa conduite, il pouvait bien passer à un autre la
suite du _Pamir_, de la machine, du coton, et que sans officiers ni
équipage c’était un peu vert de se faire attraper. Le patron a eu peur.
Il a tapé sur l’épaule du pacha:
--Nous arrangerons ça, mon bon ami. Ne vous emballez pas. C’est très
bien. Tout ce que j’en disais, c’est pour les actionnaires. Je vais voir
l’amiral, et puis vous êtes en règle, l’État se chargera de tout. Et
puis on verra à faire affréter le _Pamir_, ou bien une autre
combinaison.
Il est parti tout miel. Je sais ce que ça veut dire. Ça coûtera chaud à
la princesse. Il a dû remuer ciel et terre. Le lendemain un capitaine de
vaisseau est venu à bord et demanda à Fourgues combien il peut prendre
de charbon.
--Trois mille tonnes!
--L’État vous prend pour porter du charbon à l’armée navale. Les
chalands de charbon accosteront à midi, et vous l’embarquerez séance
tenante.
--Et où le mettrai-je? J’ai une cale pleine, l’autre à moitié de coton.
Voilà l’autre qui se met à tempêter, qu’on le fait déranger pour rien,
que personne n’avait dit que le bateau était chargé, et qu’il ne savait
pas où fourrer le coton, et que Fourgues aurait bien pu tout débarquer
au Maroc, et que ça n’avait pas le sens commun d’avoir à faire à un
bateau, ni vide, ni plein. Ils ne mâchent pas leurs mots dans la marine
de guerre, quand ils parlent à ceux du commerce. Mais Fourgues l’a pris
à la bonne, parce qu’il avait l’idée de pousser jusqu’à Orange, et que
le reste, il s’en moquait sur l’instant. D’ailleurs, il savait que le
patron réglerait tout ça bien mieux que lui, avec les autorités. Ça n’a
pas traîné. Il est revenu le lendemain et a dit, qu’après entente, on
viderait la cale avant du _Pamir_, qu’on y mettrait quinze cents tonnes
de charbon spécial pour torpilleurs, mais qu’on laisserait le coton
derrière. Après avoir ravitaillé l’armée navale, le _Pamir_ ira en
Angleterre décharger son coton à Liverpool, afin que tout ne soit pas
perdu, et puis fera du charbon à Cardiff et ira de nouveau en armée
navale.
--Comme ça mes intérêts et ceux de l’État sont sauvegardés. Je vends la
moitié du coton seulement, et vous prendrez, à bon compte, un chargement
de charbon à Cardiff.
Je voudrais bien savoir combien il se fait payer pour la balade au
Maroc, les quinze cents balles de coton perdus, et la location du
_Pamir_. Il ne doit pas y perdre, car il est parti tout guilleret, après
avoir autorisé Fourgues à aller à Orange. Alors, moi, je reste tout
seul: bateau, machine, chargement et tout. Quant à La Rochelle, c’est
couru. Le charbon arrive demain à quatre heures du matin.
Fourgues vient de partir. C’est moi qui fais marcher la barque. Il a
fallu la guerre pour que je commande. Enfin, peut-être que là-bas je te
verrai sur ton _Auvergne_. On se racontera les histoires. A bientôt,
vieux frère.
Cardiff, 15 novembre 1914.
Mon cher ami,
Tu ne te doutes pas que j’ai presque vu ton cuirassé. C’est quand nous
sommes entrés dans l’Adriatique, au sud de Leuca. Au petit jour, j’étais
de quart; dans le Nord, j’ai vu de la fumée comme il n’y a que les
navires de guerre qui savent en faire. Après, j’ai vu les mâtures et les
cheminées de trois grandes barques qui allaient l’une derrière l’autre.
Fourgues a pensé que c’était une division des gros qui allait charbonner
à Malte. Il a l’œil, Fourgues, puisque j’ai reçu à Liverpool ta lettre
datée de Malte, cinq jours après la rencontre. Je t’en reparlerai de ta
lettre, mais avant, je vais te raconter les affaires du _Pamir_.
J’ai cru qu’on n’en finirait point d’embarquer le charbon à K***. Quinze
cents tonnes, ça n’est pourtant pas gros, il n’aurait pas fallu beaucoup
plus d’une matinée en Angleterre ou en Amérique. On te colle à quai, les
wagons arrivent, on les chavire dans la cale, et quand le train est
vidé, un autre arrive.
A K***, nous avons mis trois jours pleins. Autant dire d’ailleurs qu’on
l’embarquait à la cuiller. D’abord, on nous a laissés sur un coffre en
pleine rade, et les chalands sont arrivés à la va-comme-je-te-pousse. Il
y avait dedans des corvées d’hommes qui n’attraperont pas d’ampoules;
ils fourraient le charbon dans des sacs avec la pelle, et puis on les
montait à bord au bout du treuil, dix par dix. Il y avait d’autres
hommes dans la cale, qui décrochaient les sacs, les vidaient en les
basculant, les raccrochaient au croc, les renvoyaient dehors. Pendant ce
temps, le treuil travaillait à vide. Je comprends que le charbon lui
coûte cher à la marine de guerre.
Ce n’est pas tout. Le port nous avait dit qu’on emporterait du charbon
spécial en briquettes, pour torpilleurs. J’attendais les briquettes. Pas
du tout, il arrive dix chalands chargés de charbon en roche. Quand je
dis en roche, autant dire du poussier; il devait être là depuis quelques
années, à pourrir dans le parc. Je crie au patron du remorqueur qu’il y
a maldonne, que j’attends des briquettes, et que sa poussière doit être
pour un autre bateau.
Il me demande si je suis bien le _Pamir_. Oui, parbleu, que je dis, vous
pouvez lire le nom. Alors il répond que c’est bien pour le _Pamir_ qu’il
a son papier. Il ajoute que les briquettes arriveront plus tard.
Du moment qu’il y a un papier, moi j’embarque: briquettes ou poussier,
c’est toujours de la marchandise. Ça a duré deux jours pour mille
tonnes. Le chef de la corvée trouvait que ça allait vite. Qu’est-ce
qu’il aurait pris avec le patron, si le _Pamir_ avait dû payer deux
jours de droit d’ancrage pour quatre pelletées de charbon.
--Alors,--je lui demande,--ce n’est pas pour des torpilleurs, ce
charbon, puisque les torpilleurs ne consomment que des briquettes?
--Vous trouverez bien, là-bas, des croiseurs ou des cuirassés. Ils
mangent n’importe quoi. Et puis, ces dix chalands-là étaient en dehors,
et comme on devait vous envoyer mille tonnes aujourd’hui, on a pris au
plus tôt paré.
Ils ne se font pas de bile, à K***, ça, tu peux le croire. Les
briquettes sont arrivées le troisième jour. Seulement, il a fallu
aplatir le charbon en roche qui faisait pain de sucre, pour que les
briquettes ne dégringolent pas à fond de cale. «Il ne faut pas les
casser, disait le chef de corvée, ça les abîme.» Seulement, le dessus
des chalands de briquettes était bien arrimé, tout droit, bien propre,
avec des briquettes entières. D’ailleurs, c’était du beau charbon,
Grand-Combe, Lens, le dessus du panier. Mais après deux ou trois
rangées, rien que des épluchures, des morceaux gros comme le poing; dans
le fond, de la vase, qu’il a fallu embarquer tout de même, parce que
l’ordre est de renvoyer les chalands bien raclés. Si tout le monde les
racle, pourquoi y a-t-il un fond de vase? Ça fera du propre dans les
chaudières de torpilleurs. Tu te rappelles les caisses d’oranges qu’on
avait achetées à Carthagène: le dessus épatant, le dessous pourri?
C’était pareil pour leur charbon.
Fourgues est arrivé à sept heures du soir, et l’on est parti à huit.
Maintenant, il s’en fiche. Il a vu son monde à Orange et trouve que tout
va bien. Il a rapporté des calissons d’Aix, des confitures d’Apt, et un
baril de marc. Pendant tout le voyage, il ne s’est presque pas mis en
colère; et puis, il m’a promis, parole d’honneur, que ce serait mon tour
la prochaine fois. Avec ses défauts, ce n’est pas un menteur. Avant
trois ou quatre mois, j’irai faire un tour au pays. J’aurai peut-être
mis de côté de quoi me marier. Enfin, on verra.
Ça va mieux tout de même. A K***, la marine nous a passé un
quartier-maître de timonerie réserviste. C’est un patron des bateaux de
la Seine, et il s’est vite mis à la coule. Jusqu’à Liverpool, on a fait
le quart à trois, et l’on a pu souffler. Pendant ce temps j’apprenais au
contrôleur de tramway les règles de navigation, les feux, les sifflets.
De Liverpool à Cardiff, il a fait le quart sous la surveillance de
Fourgues. Il est assez débrouillé. On va lui donner le quart en chef
pour le retour et tu pourras dire que ton vieux copain commence à
souffler.
A K***, il y a un ingénieur qui est venu voir notre arbre cassé et la
réparation. Il a trouvé que c’était un peu rustique, c’est son mot, et
nous a fait faire un beau collier bien poli, bien tourné, avec butoir et
vis-frein. C’est bien trop fignolé pour être solide. Tout ça commence à
jouer. Au premier coup de tabac, les deux morceaux d’arbre se remettront
à tourner à part. Heureusement, j’ai gardé les manchons de Muriac.
Le _Pamir_ avait ordre de faire route pour Anti-Paxo. Il a fait ses bons
dix nœuds et l’on est arrivé sans trop de peine. Les réservistes
commencent à s’y faire. J’ai oublié de te dire qu’on avait changé les
tubes crevés de la chaudière 3. Elle n’est encore pas fameuse, mais si
l’on ne tire pas trop sur la ficelle, elle pourra attendre le retubage.
On est arrivé à deux heures du matin à Anti-Paxo. Pourquoi nous fait-on
naviguer avec les feux clairs, pendant que les navires de guerre sont
tous feux éteints? Nous sommes du gibier aussi bien qu’eux, et puis on
ne sait pas dans quoi on marche. Pendant la dernière nuit, un temps
bouché à ne pas voir l’avant du navire, j’ai senti tout à coup de la
fumée qui me venait en plein visage, par tribord devant. Eh bien! mon
vieux, c’était un de vos croiseurs à trente-six cheminées qui venait de
me couper la route à cinquante mètres, et qui m’envoyait ses escarbilles
dans l’œil. Je n’avais rien vu. Je suis resté aplati. Sans blaguer, ils
pourraient bien allumer un quinquet quand ils font des coups pareils. Je
sais bien que leurs officiers veillent, mais un de ces jours il y aura
carambolage.
Devant Anti-Paxo, un contre-torpilleur nous a couru dessus, _full
speed_. Nous avions hissé notre numéro. Il s’arrête à bâbord, à dix
mètres. Son commandant avait l’air furieux.
--C’est vous le _Pamir_? Vous deviez aller à Fano.
--A K***,--répond Fourgues,--on m’a dit Anti-Paxo!
--C’est la _Marguerite_ qui doit venir à Anti-Paxo. On vous a appelé
toute la nuit.
--Regardez, commandant, je n’ai pas de T. S. F.
--Eh! je vois bien! Tous les mêmes ces patouillards. Enfin, venez
toujours, suivez-moi. Combien avez-vous de charbon?
--Quinze cents tonnes.
--Bien! vous allez charbonner le croiseur _Lamartine_, derrière la
pointe.
--Attention! c’est que le dessus de ma cale est en briquettes pour
torpilleurs.
Ça n’a pas rasséréné le commandant du contre-torpilleur. Il a réfléchi
et juré.
--Ah! et puis tant pis. Le _Lamartine_ attend depuis hier, et il faut
qu’il reparte aujourd’hui pour le Nord. Il prendra vos briquettes.
Demain vous passerez votre charbon en roche à un autre.
--_All right!_--dit Fourgues.
Et l’on se met en route pour accoster le _Lamartine_ qui attendait sous
la pointe, en dérive, sans même avoir jeté un pied d’ancre.
A mille mètres, il nous oblige à stopper, parce qu’un officier du bord
venait en vapeur sur le _Pamir_ pour aider à la manœuvre. Ils auraient
pu le garder. Nous n’avons qu’une hélice, nous, et pas trois comme les
croiseurs; le _Pamir_ avec ses trois mille tonnes dans le ventre ne
tourne pas comme un toton. L’officier a voulu s’en mêler. Fourgues a
commencé par chanter, et puis il s’est dit qu’en temps de guerre la
marine marchande doit se ramasser. Quand il a vu que ce ne serait pas
grave, il a laissé faire l’autre.
--En avant! en arrière! à droite toute! Mais il n’obéit pas votre
bateau... Le voilà qui se met en travers... à gauche! Encore! En
arrière! en arrière! Bon Dieu!
Baoum! Tu parles qu’il s’est arrêté, le _Pamir_. Il a de la veine
d’avoir une cuirasse, le _Lamartine_. On lui serait rentré dedans
jusqu’à l’emplanture des mâts. Et puis ça s’est tassé; on a cassé les
deux premières aussières, des neuves en acier, on a raclé un peu. En
ont-ils des histoires qui débordent, tes bateaux: tourelles, canons,
bossoirs, passerelles!
Le _Pamir_ a tout ramassé avec son canot de sauvetage, à tribord. Il est
tombé entre nous et lui et il a éclaté comme une noix. Ça a amorti le
choc, mais nos deux supports d’embarcation ont été tordus, et nous ne
sommes pas près d’avoir un autre canot à cet endroit-là.
Le croiseur a commencé à embarquer son charbon à sept heures du matin,
et à trois heures du soir il avait avalé ses mille tonnes, briquettes
d’abord, roche ensuite, intervalle du repas compris. Comment ont-ils pu
faire, les matelots de l’équipage, je me le demande encore. Tu peux dire
que ce sont des merles. Dire qu’ils avaient trente jours de croisière
dans les jambes et qu’ils ont arraché cela en sept heures! S’ils sont
comme cela sur l’_Auvergne_, tu peux te vanter d’avoir quelque chose de
bien comme équipage. Ce que je voudrais savoir, c’est si sur ton bateau
les ingénieurs ont passé leur temps à compliquer l’entrée du charbon.
Ils n’ont pas dû en passer souvent des briquettes avec leurs mains, sans
quoi ils se seraient arrangés pour faire autrement que si l’on voulait
emménager des meubles par les tuyaux de cheminée.
J’ai voulu suivre un envoi de charbon depuis la cale du _Pamir_
jusqu’aux soutes du _Lamartine_; autant valait trouver la sortie dans le
palais des glaces du Crystal-Palace. Seulement, là, c’était plus sale.
Et puis, est-ce que vous trimballez aussi le charbon sur l’_Auvergne_
dans des couffins en vannerie, comme ceux où les nègres des Antilles
portent des ananas? Autant dire qu’on veut vider le Mississipi avec un
chalumeau de cocktail. Les couffins crèvent, ça éreinte les hommes, et
tu parles d’une poussière. Les Anglais et les Boches font mieux que
cela, il faut le reconnaître. Avec leur temperly, le charbon monte comme
un ascenseur, et puis les chemins de soute sont moins biscornus. Enfin,
j’attends les détails que tu m’enverras; peut-être que je me trompe.
Le _Lamartine_ nous a envoyés mouiller pour la nuit sur un plateau de
rochers, disant que demain un autre croiseur nous prendrait le reste. A
peine le temps de dire ouf, il était parti dans la brume.
Fourgues est allé mouiller, et au trot, bien content de souffler un peu
et de fumer une pipe tranquille.
On s’est débarbouillé, il a fait monter sur la passerelle un boujaron de
marc qu’on a mis dans du café, pour se rincer le charbon de la bouche,
et l’on a bavardé jusqu’au souper. La brume s’est levée pour le coucher
du soleil et alors on est resté épaté tous deux. Tu as de la veine de
voir ça tous les soirs. Fourgues a voulu faire le malin et dire que sur
la vallée du Rhône et à Marseille, les jours de mistral, c’est mieux que
ça au coucher du soleil. Il crânait. Moi, je sais que ça enfonce les
Antilles et le golfe du Bengale; il n’y a pas plus de lumière et pas
autant de couleurs vives, mais on dirait du velours. D’ailleurs, je suis
bien bon de te raconter ça, toi qui l’as vu depuis trois mois; mais je
serai bien content d’y retourner pour regarder ces soirs-là en pensant
au pays.
Le lendemain matin nous attendions un croiseur pour le charbon en roche.
Il est arrivé une escadrille de contre-torpilleurs, qui se sont
accrochés tous ensemble au _Pamir_. Bien manœuvré: une amarre ici, une
défense là, et les voilà tous, bien sages, collés devant et derrière. Le
chef de l’escadrille monte à bord et demande Fourgues. Il n’avait pas dû
ôter ses bottes depuis longtemps, ni se laver beaucoup; il avait des
escarbilles plein la barbe et les yeux tout rouges. Quand il a su que le
_Lamartine_ avait pris le charbon spécial et qu’il ne lui restait que du
charbon en vrac, il a fait une tête:
--Voilà trois fois que ça recommence. Ça m’encrasse les grilles et ça
fait une fumée d’enfer. Et l’on nous demandera de donner vingt-cinq
nœuds avec cette saleté!
Mais il fallait qu’il reparte à midi pour prendre le barrage au soir, je
ne sais plus où, et il a fait embarquer le charbon. Ceux-là, des
contre-torpilleurs, je les plains encore plus que ceux des croiseurs.
Ils n’ont même pas la place de remuer main ni patte, et qu’est-ce qu’ils
doivent encaisser comme coups de chien!
Il nous restait cent tonnes de charbon, quand les six fiots ont fini le
leur. Fourgues aurait bien voulu partir vide, car ça ne ressemble à rien
de remporter du fret. Mais il paraît qu’aucun navire ne devait
charbonner là avant cinq jours, et comme ce n’était pas la peine que le
_Pamir_ remonte au Nord avec si peu de charbon, le commandant en chef
nous a transmis l’ordre, par T. S. F., reçu par le chef d’escadrille, de
poursuivre pour notre destination.
--Tu vois, mon petit,--a dit Fourgues,--le croiseur a pris le charbon
des torpilleurs, et les torpilleurs le charbon des croiseurs. C’est la
vie.
Les contre-torpilleurs sont partis, nous avons rempli nos ballasts
avant, car tu penses si nos deux mille cinq cents balles de coton nous
enfonçaient derrière, et l’on a appareillé pour Liverpool. Ça a été une
balade de pères peinards. Fourgues n’avait pas peur de manquer de
charbon avec les cent tonnes qu’on promenait gratis, et nous étions
trois pour faire le quart, en comprenant le bonhomme des bateaux
parisiens qui, entre parenthèses, a un petit bagage d’histoires qui
enfonce celles de Fourgues.
A Liverpool, le pilote nous a remis un télégramme du patron qui disait
qu’après entente avec le consignataire, il fallait passer le coton au
_Karl-Kristian_, un grand cargo norvégien amarré devant Birkenhead.
Quand on a pu s’amarrer contre, sais-tu ce que le capitaine a dit à
Fourgues? Je te le donne en mille! Que le _Karl-Kristian_ allait
emporter les deux mille cinq cents balles de coton et quatre mille avec
à Copenhague: tu penses si ça va rester en Danemark! C’est la première
fois que Fourgues s’est mis en colère depuis K***, et il a dit que, s’il
avait su, il aurait plutôt envoyé tout à l’eau au Maroc, quitte à
prendre les meubles de cent mille Boches, plutôt que de leur avoir
apporté sur un plat de quoi fournir d’obus un corps d’armée. Tu dois
avoir lu la conférence de La Haye, toi mon vieux, sur ton cuirassé; si
tu peux me dire pourquoi c’est défendu de vendre du charbon aux Boches,
et pourquoi le coton n’est pas contrebande de guerre, tu feras plaisir à
moi et à Fourgues. Si les Allemands avaient notre place sur mer et nous
la leur, je crois que ça n’aurait pas traîné l’embargo du coton.