amis, et de ne pas souffrir qu'ils en eussent d'autre, toutes les fois
qu'on les recevait sous son toit. C'est ainsi qu'autrefois, dans
l'Orient, une des conditions de l'hospitalité consistait à porter le
premier, à ses lèvres, la coupe offerte à son hôte. Que cette habitude
soit venue par suite de cruelles défiances, elle est restée une trace
ingénieuse et touchante de l'hospitalité antique. De même on pourrait
croire que la coutume dont je parle, cette communauté dans le repos,
était peut-être, au dix-septième siècle, un résultat des horribles
trahisons de la Ligue ou de la Fronde. L'histoire constate le fait,
sans l'expliquer; elle a pris soin de nous apprendre que c'était, à
cette époque, un témoignage d'amitié. D'ailleurs, mademoiselle de
l'Enclos et son amie étaient depuis longtemps habituées à partager le
même lit. Quoi d'étrange? cette intimité de la nuit, favorisée par un
calme parfait, et par la lueur incertaine et vacillante du _mortier_
brûlant de l'âtre devait exciter grandement les confidences et les
aveux, que deux femmes jeunes et belles ont à se faire, toutes les
fois qu'elles sont restées longtemps sans se voir.
Ninon, mieux que toute autre, connaissait l'effet puissant de ce clair
obscur, et combien il favorise de naïfs épanchements. Sans contredit,
il était visible que son amie, venant ainsi seule, à cette heure, au
milieu de son salon... une prude! avait quelques révélations
importantes à lui faire, et bien des conseils à lui demander.
Pourtant, à l'embarras de madame Scarron, mademoiselle de Lenclos
comprenait que son secret ne lui échapperait pas sans peine... elle
fit semblant de n'en supposer aucun! Elle se contenta de combler son
amie de prévenances, de tendres reproches, de bons conseils, et la
belle affligée, à ces douces paroles, retrouva toute sa confiance...
Il y avait longtemps que mademoiselle de l'Enclos ignorait le destin
d'une femme qu'elle aimait tendrement. Elle ne savait donc rien, de
bien précis sur la vie de son amie.
On lui avait dit seulement qu'après la mort de Paul Scarron, son
mari, sa veuve avait obtenu de la reine-mère, et du roi, plus tard,
une pension de mille écus avec bien de la peine, et après bien
des prières; qu'ensuite, obéissante aux amours de madame de
Montespan, elle s'était vouée à l'éducation du jeune duc du Maine,
un des enfants de Louis XIV: plusieurs bruits avaient même circulé
sur la faveur à laquelle la gouvernante était arrivée auprès du
père de son élève; mais il y avait dans ces bruits tant d'incohérence
et d'invraisemblance, que mademoiselle de l'Enclos ne savait auquel
entendre; aussi mourait-elle d'envie d'être informée, une fois, à coup
sûr.
Mais quoi! la dame avait trop d'esprit pour procéder par la méthode
interrogative, la plus sotte des méthodes, depuis qu'il y a des
secrets sous le soleil; Ninon savait trop bien la majesté d'un secret
dans lequel une femme est compromise, pour ne pas apporter dans cet
éclaircissement tout ce qu'elle pouvait avoir d'indifférence et de
froideur apparentes.
Elle parla donc très-peu à son amie; après le premier _bonsoir!_ elle
parut tout occupée des minutieux apprêts de sa toilette de nuit. Ce
fut avec la même lenteur qu'elle se délivra de ses longues dentelles,
de ses paniers, du peu de rouge qu'elle mettait alors pour obéir à la
mode; peut-être même cette charmante femme oublia le secret qu'elle
allait découvrir, en voyant sa taille encore si svelte et si bien
prise dégagée des larges et ridicules machines qui en défiguraient les
contours. En effet, pour une femme à cette époque, il y avait le soir
une heure bien précieuse de simplicité et de grâce, pendant laquelle
elle pouvait se féliciter à loisir de la blancheur de sa peau, de la
souplesse de sa taille, de ses noirs et longs cheveux, en un mot, de
toutes les beautés sans fard, qu'elle était obligée de déguiser
pendant le jour.
De son côté, madame Scarron, sérieuse et méthodique, défaisait avec
lenteur les modestes atours de la journée. On l'appelait _la dame aux
beaux jupons_! Il eut fallu dire la belle honteuse. Il y avait dans
son action quelque chose de la pudeur d'une jeune fille dans le
dortoir de son couvent; et pour un oeil exercé, il était visible, à la
solennité de madame Scarron, de s'apercevoir qu'elle avait été
l'épouse d'un homme _vieux_ et impotent. A la fin pourtant les deux
amies furent prêtes à se mettre au lit; Ninon s'y jeta la première,
vive et légère comme toujours; son amie avec tant de circonspection et
de timidité craintive, qu'on eût dit que le bon Scarron était
ressuscité.
En même temps, se souvenant de ses longues prières du soir, la belle
veuve se mit à les répéter tout bas, pendant que Ninon criait tout
haut la seule prière qu'elle eût su de sa vie: «Mon Dieu! faites de
moi, la femme que vous voudrez, pourvu que je sois toujours un honnête
homme.»
Il n'y avait pas une heure que les deux belles amies étaient couchées,
feignant toutes les deux de dormir profondément, et ne dormant l'une
ni l'autre, lorsque enfin la conversation commença à peu près comme un
conte des _Mille et une Nuits_.
--Dormez-vous donc si profondément, ma chère Ninon, et ne voulez-vous
pas m'adresser une parole de toute la nuit? murmura madame Scarron,
avec un son de voix timide, comme si en effet elle eût craint de
trahir le sommeil de son amie.
--Je dors, répondit Ninon avec un de ces jolis bâillements qu'elle
avait mis à la mode; je dors, ma belle amie; entre nous il me semble
que la nuit n'est faite que pour cela.
--C'est qu'en vérité, ma chère, la chambre est si remplie de parfums,
et ces figures de Mignard sont si belles, ce lit est si moelleux, que
cette atmosphère diabolique m'empêche absolument de fermer l'oeil;
j'aimerais mieux causer ne pouvant pas dormir.
--Voici, ma chère d'Aubigné, un véritable propos de janséniste. Eh!
dites-moi donc, pourquoi la vie est faite, s'il faut la passer sur un
grabat? Puisque Mignard fait de jolies peintures, pourquoi
mademoiselle de l'Enclos n'en parerait-elle pas sa chambre? Et s'il
plaît au cygne de se dépouiller tous les ans de son duvet, pourquoi
irais-je coucher sur la paille, comme cette pauvre duchesse de la
Vallière qui est morte à la suite de ses austérités de carmélite?
--Pauvre et malheureuse femme! Quel est le moment de sa vie, ma chère
Ninon, que vous lui envieriez, si vous aviez à le choisir?
--Moi, envier madame de la Vallière! s'écria Ninon; ah! ma chère, vous
me connaissez bien mal! Pourtant, ajouta-t-elle après un moment de
réflexion, ce dut être un beau moment quand elle vit ce roi jeune,
amoureux, charmant qui tremblait en lui disant: _Je vous aime,
aimez-moi!_
--Oui, certes, ce dut être un beau moment, reprit madame la belle
veuve, et figurez-vous ce grand roi mettant aux pieds de sa maîtresse
tout ce qu'il avait de gloire et de pouvoir? Voyez-vous, d'ici, madame
de la Vallière présidant aux conseils d'État, reine à Versailles,
protégeant les lettres et les arts, et jetant partout la douce et
salutaire influence de ses grâces et de sa beauté.
--Et vous-même, ajoutait mademoiselle de l'Enclos, voyez donc, à votre
tour, cette infortunée après que cet amour s'est envolé! tout
l'abandonne!
«Elle appelle... on ne lui répond pas! Elle pleure... on ne voit pas
ses larmes! Elle prie... et sa prière est repoussée! Ah! vraiment le
digne sujet de notre envie! Elle avait tout donné à ce prince ingrat;
elle lui avait sacrifié la vertu et l'honneur d'une demoiselle; elle
s'était mise à ne vivre que pour lui, par lui, et tout d'un coup....
Pauvre femme! Hélas! Je la vois encore prenant le voile. La chapelle
était tendue en noir. M. de Condom venait de prononcer un de ces
lugubres discours qui brillent du feu sombre de l'enfer. Les beaux
cheveux de la _soeur de la Miséricorde_ tombèrent impitoyablement sous
le fatal ciseau, et de tant de grâces, de beautés, il ne fut plus
parlé qu'une fois, pour nous dire que tout cela était mort, couché sur
la cendre, et dans toutes les austérités d'une vie de pénitence et de
repentir.
--Heureusement, ajouta madame de Maintenon, que le roi n'est plus tel
qu'il était alors, volage, inconstant, volontaire, uniquement occupé
de plaisirs et de fêtes; c'est aujourd'hui un homme austère, et qui
sera fidèle à qui prendra le soin de l'occuper, de lui plaire et de
l'intéresser.
--Ce n'est plus le même homme, ah! oui! j'en conviens, reprit Ninon;
mais si son coeur est toujours le coeur d'un égoïste, je ne vois pas
en quoi le roi aurait gagné à perdre les grâces de la jeunesse. Il est
moins jeune et moins beau, très-ennuyé, très-ennuyeux. Certes, nous
comprenons l'heureux amant de madame de la Vallière, entouré de poésie
et d'admiration; mais, entre nous, ma chère, j'envie un peu moins les
amours de madame de Montespan.
--Madame de Montespan! reprit la belle janséniste; je vous assure, ma
bonne amie, que madame de Montespan est plutôt le fléau que l'amour de
Louis XIV; c'est une femme si emportée, si volontaire et si
violente... Le roi en a peur.
--Eh! par mon saint patron, que voulez-vous donc que fasse madame de
Montespan des dernières heures d'amour de ce roi, déjà plongé dans les
horreurs de l'âge mûr? N'est-ce déjà pas bien assez qu'elle lui
permette de l'aimer, faudra-t-il encore lui chanter chaque matin un
cantique d'actions de grâces! Non, non, ma chère, il n'en doit pas
être ainsi. Louis est un grand roi, j'en conviens; mais, nous autres
femmes, n'avons-nous pas aussi notre royauté? Dès que nous sommes
aimées, ceux qui nous aiment, sont égaux devant nous. En vérité, je ne
vous comprends pas de blâmer, comme vous faites, cette belle et
superbe madame de Montespan, la seule des maîtresses du roi qui ait
compris et défendu sa propre dignité. Pour moi qui vous parle, si le
roi m'aimait, ce serait tant pis pour lui, je ne me conduirais pas
autrement que madame de Montespan.
--Pourtant, je vous dirai entre nous, ma chère, que le roi ne veut
plus d'elle, et que cette haute faveur où vous la voyez, n'est que le
commencement d'une interminable disgrâce.
--Une disgrâce, ah oui! la disgrâce sera toute pour le roi: que
voulez-vous que madame de Montespan y perde? Elle changera ce maître
ennuyé et lassé de tout, contre un amant beau, jeune et tendre,
amoureux! Pardieu! perdre un roi qui s'ennuie, et gagner un amoureux
qui nous enchante, je ferais ce marché-là tous les jours!... Mais, si
madame de Montespan s'en va, quelle est la malheureuse qui la
remplace?
Il y avait dans ce mot: _La malheureuse!_ un accent si pitoyable, que
madame Scarron revit soudain toutes ses injustices! madame de
Montespan, qu'elle supplantait aujourd'hui, avait commencé sa fortune,
elle l'avait tirée de la misère, elle l'avait présentée au roi,
l'avait défendue contre les répugnances de Sa Majesté, lui avait
confié l'éducation de ses enfants, et tant d'autres souvenirs que le
remords attire, en si grand nombre, en un coeur coupable d'une
méchante action!
A la fin, reprenant la parole, et les yeux baissés:
--Cette malheureuse, c'est moi, ma chère, et voilà le secret qui me
pesait sur le coeur.
--Ah! malheureuse, est-ce bien possible? Est-ce vrai? Vous-même! Un
établissement si dangereux! Quoi donc, entourée à ce point de
considération et de respect, renoncer à votre gloire! Perdre ainsi le
goût du combat au milieu de la journée, et pour qui? pour un maître
sans pitié... Mademoiselle de la Vallière et mademoiselle de
Fontanges! madame de Montespan! En vérité, je croyais mademoiselle
d'Aubigné plus dédaigneuse et plus fière que cela!
--Mademoiselle d'Aubigné, reprit madame Scarron, ne sera la maîtresse
de personne; elle sera, si elle y consent, l'épouse du roi!
--S'il vous épouse, reprit mademoiselle de l'Enclos sans paraître
étonnée, hélas! vous voilà encore une fois à la merci d'un mari qui ne
vaudra pas ce beau mariage, et plaise au ciel que Votre Majesté ne
regrette un jour le bonhomme Scarron.
--Scarron! voilà un nom que le roi ne veut déjà plus entendre, on
m'appelle à Versailles, madame de Maintenon.
--A la bonne heure, madame; mais il n'est pas moins vrai que vos
années les plus heureuses se sont passées chez Paul Scarron. C'était
un pauvre diable, il est vrai, mais jovial, amoureux, ne songeant qu'à
plaire, et à faire des contes. Quoi donc! parce qu'on veut le
dépouiller de son nom dans votre personne, ne vous souvient-il plus
que c'est pourtant lui qui vous a mise au monde? Ah! pauvre couronnée,
si vous faites cette insigne folie, plus d'une fois dans le _Salon de
la Reine_, aurez-vous le vif regret de cette longue salle tapissée de
livres où notre ami Scarron nous donnait de si mauvais, mais de si
gais soupers, suppléant souvent au rôti qui manquait, par une de ces
bonnes histoires que sa belle épouse racontait si bien.
--De grâce, assez de souvenirs, disait madame Scarron les mains
jointes! laissons le passé, contemplons l'avenir. Le roi, Versailles,
la royauté... y songez-vous?
--Eh! c'est justement parce que j'y songe que je vous trouve
malheureuse. N'avez-vous donc pas vu Versailles, depuis que le roi n'y
donne plus de fêtes? Versailles est le lieu du monde le plus triste.
Ils vieillissent! Ils tournent à la dévotion. Dans cette ville si
belle et si froide, dans ces palais superbes, où la solitude et le
silence ont établi leurs tabernacles, l'ennui a choisi son séjour. A
peine ces allées, si bien tenues, sont-elles traversées par quelques
antiques courtisans, ou quelques femmes sur le retour. C'en est fait!
le grand règne du roi est passé. Le peuple entier commence à se
trouver pauvre; il déteste les dragonnades de Louvois; il s'inquiète;
il a hué naguère un long prologue d'opéra, où le roi était
métamorphosé en soleil. Quant au roi lui-même, je ne vois en lui que
ce qu'il est réellement, un pauvre sire timoré et tremblant pour
l'avenir; un corps vieilli, un coeur blasé par le souvenir perpétuel
de sa majesté toute puissante. Hélas! de bonne foi, Versailles est un
désert, le roi est un fantôme! On vieillit si vite et si cruellement
sur ces hauteurs! Pensez-y, ô digne fille de ces vaillants d'Aubigné,
coureurs d'aventures! Par grâce, par pitié pour vos aïeux, n'allez pas
vous mêler, de gaieté de coeur, à toutes les vieillesses de notre
siècle; il a passé avec une effrayante rapidité. Ce grand siècle,
affaire d'un instant: un grand bruit tout d'un coup suivi d'un morne
silence. Turenne est dans la retraite, le grand Condé soupe chez lui,
ou se promène à Chantilly; Despréaux, jadis si méchant, fait une
épître à son jardinier; le bon La Fontaine s'amuse à des cantiques et
vient d'écrire une satire; Racine, depuis la chute de sa _Phèdre_ et
le succès de Pradon, s'est retiré dans sa tente: il n'y a plus qu'un
nommé La Bruyère, que je ne connais pas, que personne ne connaît, dont
le livre occupe encore la ville et la cour. Nous sommes des
arbrisseaux grandis dans une serre chaude; restons à notre place, et
n'allons pas, à nos derniers jours, nous mêler aux vieilles intrigues
de ce satrape d'Asie à l'heure où nous avons sauvé du grand déluge
notre esprit, notre beauté, l'amitié, l'amour, les plaisirs de la
poésie et les bons mots. O reine de beauté! si vous voulez régner,
c'est si facile! D'un seul mot, le vrai monde est à vos pieds.
Et madame Scarron semblant peu convaincue.--Écoutez-moi, s'écriait
mademoiselle de l'Enclos en se levant sur son séant, écoutez un aveu
que je ne ferais pas à vous-même, s'il ne s'agissait de vous sauver.
J'étais la fille d'un pauvre musicien, et j'avais à peine quinze ans,
une matinée d'hiver, mon père et moi nous vîmes entrer dans notre
humble demeure le favori, l'émissaire, le confesseur du terrible
cardinal de Richelieu. Le Père Joseph venait me chercher de la part de
son Éminence, et mon père en tremblant m'ordonna de le suivre.... Je
le suivis sans crainte... Au fait, le cardinal était si vieux, j'étais
si jeune, que n'eût été ma répugnance de donner la main à cet affreux
capucin, je me serais fait de cette visite une partie de plaisir. A la
fin, nous arrivâmes au Palais-Cardinal. Je traversai une haie de
gardes et de mousquetaires, et tout à coup, dans une vaste salle, et
vis-à-vis une large table où il _travaillait_, j'aperçus Richelieu, et
je me trouvai tête à tête avec ce _maître_! Épargnez-moi la douleur de
raconter le sang-froid d'un homme, immolant à son plaisir d'un instant
une innocente créature qu'il ne devait plus revoir. Pourtant cet homme
était bien une façon de Louis XIV; mais, de cet instant, me voyant si
misérablement flétrie, je jurai de ne pas appartenir à un époux, je
jurai une haine immortelle aux misérables qui vont, cherchant au sein
des plus honnêtes familles de quoi amuser leurs dernières années de
débauche; et jamais, sans un serrement de coeur, je n'ai vu tant de
malheureuses qui, séduites par je ne sais quel aspect de grandeur ou
de fortune, ont été perdre leur vie en un misérable esclavage!...
Elles pouvaient être heureuses et libres... en disant: _non!_
Tel fut le récit de mademoiselle de Lenclos. Il y avait dans son
discours une émotion vraie et douloureuse à ce point que madame
Scarron, touchée de tant d'amitié, se prit à pleurer.
Bientôt, fatiguées de tant de secousses, elles s'endormirent; et le
matin elles se séparèrent ayant dormi et pleuré ensemble, pour la
dernière fois. Vous savez ce que devint l'illustre veuve, et comment,
pendant quinze ans, elle fut, après le père Lachaise, la personne que
le roi aima le mieux; vous savez ce que fit Ninon de l'Enclos, le jour
de son soixante-dixième anniversaire, avec le jeune et frais abbé de
Châteauneuf....
C'est à vous à nous dire quelle fut la plus heureuse et la plus sage
de ces deux femmes... Celle-ci, abandonnée à toutes les passions de la
vie; celle-là, résignée et patiente aux sommets fabuleux des plus
fabuleuses grandeurs!
LA VILLE DE SAINT-ÉTIENNE
--1828--
Si l'on vous disait sérieusement: il existe à cent lieues de la
Chaussée-d'Antin une ville de forgerons et de charbonniers
presqu'aussi riche que la ville de Paris, entourée (et voilà fête) de
bruit, de fumée et d'une poussière éternelle, une ville étrange, hors
du monde et de tous les mondes connus, qui n'entend parler que de loin
en loin, de nos plaisirs de chaque jour, de Rossini et de mademoiselle
Mars. La cité des renoncements, qui ne ferait aucune différence entre
M. Albert et mademoiselle Taglioni! Elle en est restée à M. Delille
pour la poésie, à Lachaussée pour le drame, à M. de la Harpe pour la
critique. Elle a foi dans les poëmes de Baour-Lormian, dans les
bergères de Ducray-Duminil; elle se passe, et volontiers, de
bibliothèque et de spectacle; à peine on y trouverait, par hasard, un
bon tableau; ville immense, dont huit gendarmes font toute la force
armée, et qui n'a pour se distraire ni les assises, ni la cour d'un
préfet, ni académie à églantine d'argent, ni société d'harmonie, en un
mot, rien de ce qui fait le charme et le délassement d'une honnête et
paisible aggrégation d'honnêtes bourgeois; mais en revanche elle a du
fer, du charbon, de la soie et des fusils, des bêches, des faux, des
couteaux; la lave ardente qui tombe à grands flots dans la fournaise,
et de l'or comme en un conte des _Mille et une Nuits_.
Si quelque voyageur encore ému de ce drame étrange, et le visage
couvert de cette suie huileuse, qui remplace ici les parfums de l'été
et les fleurs du tilleul aux derniers jours de l'automne, venait vous
dire: «En fait de bien-être, d'activité d'industrie, d'économie sévère
et de passions comprimées, vous n'avez rien lu de pareil dans les lois
de Lycurgue;» s'il ajoute en s'inclinant, «que dans ces lieux, à demi
sauvages, le couvre-feu se sonne à huit heures du soir, au moment où
le frais commence, et que le travail arrive à quatre heures du matin,
au moment où le sommeil est charmant;» alors, sans doute, ô mortel
aimé des dieux...
Vous regarderiez si votre habit est encore assez neuf, et, prenant
congé de vos livres, de vos plaisirs, de vos fêtes de chaque soir,
vous monteriez en diligence, à moins que vous ne préfériez l'isolement
de la chaise de poste et le pavé brûlé... et brûlant.
Pour bien faire, il faut arriver à Saint-Étienne un beau soir, aux
rayons couchants du soleil, quand l'astre éblouissant jette un dernier
éclat sur le dôme d'épaisse fumée, éternel _couvre-chef_ de l'antre
où le Cyclope accomplit sa tâche à grand bruit. Saint-Étienne est
englouti dans une vallée profonde et triste; autant que Rome elle est
la ville aux sept collines. Au fond de ses montagnes sans verdure et
sans ombrage, et s'étendant, çà et là au hasard, elle s'inquiète assez
peu d'obéir aux lois de la symétrie, aux exigences du paysage, à la
chanson du psalmiste: «Je suis noire et je suis belle!» _Nigra sum sed
formosa!_ La ville est un chaos. L'entrée est une caverne; il faut
entrer par la rue de Lyon, comme on tomberait dans un précipice.
Allons, courage, et parcourez cette rue étroite et bruyante, encombrée
d'un peuple en guenilles, au visage noir, aux dents blanches: entrez
par cette horrible rue, à sept heures du soir, et vous aurez perdu en
dix minutes tout ce que le souvenir de nos villes de France peut avoir
d'élégance. Un voyageur qui a traversé Nevers, la ville où mourut
Vertvert, qui a contemplé ces rues proprettes, ces jolies maisons en
terre vernie, et s'est arrêté sous ces fenêtres complaisantes, où se
montre en négligé du matin quelque dame curieuse: oh! dit-il, le
désagréable contraste: entrer à Saint-Étienne, le soir, par la rue de
Lyon.
A cette heure, en effet, cinq cents forges bruyantes sont en
mouvement, non pas une forge parisienne avec son petit feu, son
soufflet de salon et son enclume portative, mais un immense fourneau,
un brasier brûlant comme pour les armes d'Achille; un soufflet qui
fatigue un homme, une enclume à tuer Polyphème, et, pour chaque
enclume, trois grands forgerons, autant de femmes échevelées,
travaillant le fer comme une simple dentelle. Ajoutez un tas de
petits forgerons, abrités par le toit de chaume qui s'avance dans la
rue, l'éclat de la flamme, l'âcre odeur du soufre en fusion, le bruit
du fer, l'étincelle qui vole et la scie au cri dur, les chars qui se
heurtent, l'aboiement des chiens, les chansons des hommes, les
jurements des femmes; une avalanche à tout briser de bruits, de cris,
de hurlements, de clameurs! Vous marchez une heure au milieu de ce
fracas terrible. Simples villes de l'Orient, où donc êtes-vous!
fraîches fontaines, palmiers, natte hospitalière de la nuit, et vos
contes sans fin, quand le voyageur enchanté s'endort, écoutant le
deuxième kalender?
Vous arriverez enfin dans une place isolée et noire, coupée en deux
par un corps de garde, où la sentinelle est endormie. Ici viennent
mourir les lueurs de la flamme et le bruit de l'enclume. A
Saint-Étienne il n'y a pas de profession de hasard comme à Paris; pas
de ces vagabonds officieux, toujours prêts à vous servir; à huit
heures du soir, vous auriez peine à trouver quelqu'un sur la place
pour vous indiquer l'auberge assez semblable aux hôtelleries de la
cité, du temps de la Ligue.
On entre en traversant la cuisine, on passe devant le tourne-broche
chargé de viandes; on traverse une petite cour pleine de fumier, on
monte un escalier de bois; on se jette sur un lit à fleurs gothiques,
et l'on dort, si l'on peut... A minuit va commencer le commerce de la
ville. A cette heure fatale, consacrée encore en telle ville de
l'Allemagne aux apparitions et aux fantômes, vous entendez tout à
coup, un grand bruit de chariots roulant avec un bruit de tonnerre.
On se croirait aux environs de l'Opéra, quand le père Nourrit donnait
la réplique à madame Branchu.
Voilà l'heure où la ville de houille envoie à tout l'univers le
produit de son travail: les ballots sont préparés, les fourgons sont
chargés, la nuit est épaisse, holà! tout s'ébranle. On adresse à Paris
les brillantes soieries; les petits couteaux et les socs de charrue à
l'Amérique; l'Angleterre réclame l'acier travaillé, qu'elle nous
renvoie avec son poinçon; l'Allemagne achète des fleurets, qu'elle
nous revendra, plus tard sous ce titre: _sollingen_. Une ville
surprise par l'assaut est moins active et moins agitée avec plus de
bruits et de soubresauts; seulement personne dans les rues, que des
charretiers; aux fenêtres, personne! Tout est mystère en ces envois:
c'est à qui cachera le mieux le nombre de ses commissions, l'adresse
de ses commettants, l'importance de ses marchandises; on s'épie, on se
surveille, la rivalité retient son souffle, en grande terreur de se
trahir.
Un peu plus tard, au grand jour, tous ces marchands qui ont exploité
des millions dans la nuit, qui se sont cachés l'un de l'autre avec
autant de soin que s'ils eussent commis une mauvaise action, se
saluent comme de francs amis, se plaignant entre eux de la dureté des
temps, de la rareté de l'or, de leurs magasins qui regorgent de
marchandises. Honnête mensonge! et pas un de ces grands négociants n'y
est trompé.