Ce qui avait été prévu arriva: notre ami, chargé des éloges du dehors,

nous revint repu de gloire. Il entra, aussi bon enfant que s'il n'eût

pas fait un chef-d'oeuvre, et nous autres, bons enfants comme lui,

n'eûmes rien de plus pressé que de lui demander comment il se portait.

Et, sur mon âme! en vrai physiologiste, je ne trouvai rien de changé

dans sa personne; sa voix n'était guère plus émue et son pouls ne

battait pas plus fort; son coeur, qui touche à l'hypertrophie (il en

est mort), était gonflé comme à l'ordinaire.

--C'est bien cela, Frédéric, lui dis-je, c'est bien ainsi que l'on

doit revenir d'une bataille: tu es bien digne, ami, d'avoir lutté avec

ce rude jouteur qu'on appelle un parterre, et de lui avoir dévoré

l'orteil. Veux-tu prendre une tasse de thé?

Comme Fanny lui versait du thé, avec son mélancolique sourire anglais,

on frappa légèrement à la porte; vous savez, un coup léger, dont la

vibration se fait sentir dans le coeur; il n'y a que la main d'une

femme qui frappe ainsi: plus le coup est léger, plus la porte est vite

ouverte. La porte s'ouvrit à deux battants, et nous vîmes entrer à la

suite l'une de l'autre: Florence, Amélie, Eugénie, les trois cousines,

nos bien-aimées, qui venaient partager le grand triomphe, ou plutôt

qui venaient demander leur part à nos louanges. Ce drame applaudi, ce

sont elles qui l'ont fait, il est né sous le feu de leurs regards, il

a grandi aux battements de leur coeur, il a fait ses premiers pas

entre leurs mains jumelles, il a souri à leurs sourires, il a pleuré à

leurs larmes, comme faisait le petit Astyanax.

Soyez aussi les bienvenues, nos trois amies! et maintenant que nous

sommes là réunis tous les sept, vieillards de vingt-quatre à

vingt-cinq ans...

Une larme roulait encore dans les yeux d'Eugénie:

--Oh! dit-elle, quel bonheur de pleurer! Que je hais le drame en loge

découverte, à la clarté du gaz, sous les regards de la foule, en

public, le drame pour tout le monde, et que cela est fatigant et

douloureux, d'arriver à des émotions pareilles en robe serrée et les

cheveux bouclés! Non, non, je n'ai pas reconnu notre drame; _ami_

Frédéric, j'ai trop mal pleuré pour le reconnaître; j'ai trop pleuré

en dedans pour m'y plaire; j'ai trop contenu mon émotion pour m'être

amusée. Et maintenant, ne causons pas, si vous voulez, pleurons! Or,

la pauvre enfant, blonde et triste, eut volontiers sangloté jusqu'au

lendemain.

Mais elle est trop nerveuse et trop frêle pour que nous lui

permettions de s'abandonner à ses subites douleurs. Cette âme a besoin

d'être étayée de mille manières, si nous ne voulons pas qu'elle

succombe en proie à l'assaut de ses passions.

Prosper, qui la connaît et qui l'aime, ne lui permit pas d'essuyer une

seconde larme; il lui arracha son mouchoir.--Je m'étonne, Eugénie, lui

dit-il, que toi qui es née un si grand poëte et si grand artiste, tu

te sois amusée à pleurer ainsi, à un conte en prose, à un drame en

langue vulgaire; ne vois-tu pas qu'au lieu de pleurer, tu devrais

adresser à M. Frédéric de sévères paroles, pour n'avoir pas écrit sa

tragédie en vers?

La dissertation littéraire une fois entamée, Eugénie, qui n'avait plus

de mouchoir, essuya sa dernière larme avec sa main; Frédéric baisa la

main humide d'Eugénie, et nous voilà tous, parlant pour ou contre le

drame en vers, et nous jetant dans toutes les définitions sur la

vérité dramatique, une mode qui nous est venue quand nous n'avions

plus de drame nulle part.

Chacun de nous parla et parla très-bien de cette hypothèse: à force de

bien parler, personne à la fin ne s'entendit plus; heureusement

qu'après mille divagations charmantes, Eugénie, par mille détours,

nous ramena au point de départ.

--Oui, dit-elle, Prosper a raison; avec un si beau sujet d'amour,

c'est un meurtre de n'avoir point parlé en vers; le vers est le

langage de la passion, la voix de l'amour qui souffre et de l'amour

heureux; le vers, c'est le bien dire et le vrai dire; la poésie est la

langue des dieux, et la langue des femmes depuis qu'il n'y a plus de

dieux: n'est-il pas vrai que tu es de mon avis, Florence? A ces mots,

Eugénie regardait Victor, Victor baissa les yeux.

Il faut vous dire que nous vivions dans une amitié si parfaite, et que

nous nous comprenions si bien et si vite, que chacun de nous avait

deviné, et cela depuis longtemps, les tendresses réciproques de

Florence et de Victor, qu'ils croyaient si bien cachées dans les plus

profonds et les plus chastes replis de leur coeur. L'histoire de

Frédéric et d'Eugénie s'était manifestée, il y a six mois, dans le

drame de Frédéric.

Émilie, était parmi nous, assistant avec un intérêt égal à nos luttes

obstinées autour des petits mystères de l'esprit et du coeur. Quant à

Fanny, elle n'avait pour nous tous qu'un sourire, une âme, une vie;

elle était notre frère, notre ami, notre soeur, notre enfant, elle

était... Fanny.

Je vis tout de suite, et d'un coup d'oeil, comment d'un drame en prose

fait pour la foule, applaudi par la foule, nous pourrions passer à

quelque drame en vers, fait pour nous, par nous, applaudi, admiré par

nous seuls.

--Je suis de l'avis de Prosper, et du vôtre, Émilie! le drame

doit-être écrit en vers; avec cette différence: il y a le drame de la

foule, et le drame de quelques-uns. Parlez, s'il vous plaît, parlez à

la foule en prose; parlez-lui le premier langage venu, non pas le plus

simple, mais le plus facile à entendre. Le drame intime, le drame du

coeur, le drame personnel, appelle inévitablement la forme poétique:

et, puisque nous sommes réunis, je suis sûr, vous, Amélie, et vous,

Florence, que si vous vouliez, vous avez en réserve, en un coin de

votre mémoire, plus d'un bel acte de tragédie écrite en vers, et dans

lequel vous jouez le beau rôle! Or ça, voulez-vous que nous essayions

de le construire, ce drame enfoui dans vos souvenirs? Vous êtes là

quatre, jeunes et belles; faisons un drame en quatre actes;

choisissez-le, et toi, Florence, commence, si tu veux commencer, avec

la permission de Victor.

Florence regarda Victor! Il fut consentant à sa poésie; alors, d'un

ton de voix si doux, qu'à peine on l'entendait, elle parla en stances

égales, comme fait un enfant qui s'essaie à marcher:

Je t'aime! encor ce mot, tu ne peux t'en défendre,

Car ce n'est pas d'espoir que je te viens parler;

Mais je souffre: à tes pieds, laisse-moi donc répandre

Des larmes pour me consoler.

Je t'aime, tu le sais, et, lorsque dans ton âme

Cet amour dévorant arrive malgré toi,

Tu mets à le nier ta vanité de femme;

Je te dirai pourquoi:

D'apprendre un peu ton coeur, moi, j'ai fait mon étude;

Chaque mot que j'entends, le geste que je vois,

Se gravent dans mon âme, et, dans ma solitude,

J'observe ton geste et ta voix.

Ce n'est pas quand la danse, entre nous passagère,

Sème avec un regard ou l'espoir ou les pleurs,

Lorsqu'avec tes deux soeurs la musique légère

Vous balance comme des fleurs;

Ce n'est pas quand ta main, sur les touches dociles,

Réduit toute mon âme au soin de t'écouter;

Comme si j'entendais dans leurs accords faciles

Mon bonheur que tu vas chanter.

Il est d'autres séjours que l'âme entière habite,

De secrets mouvements que l'on n'a pas voulus,

Des regards qu'on n'a pas détournés assez vite

Et qu'un regard a déjà lus!

O la saine raison sous de vives paroles,

O le regard plaintif près d'un rire moqueur,

Ta douce voix émue avec des chants frivoles

Dit si bien ton âme à mon coeur.

Ta belle âme est un feu, mais ton esprit le glace.

L'harmonieux aveu d'un amour inventé

Te touche; et tu souris d'un pauvre amour sans grâce,

Aussi nu que la vérité.

Or celui-là sera ton maître et ton idole,

Qui chantera le mieux son amour éclatant;

Et moi, qui donnerais ma vie à ta parole,

Tu me diras: Va-t'en.

Hélas! je ne suis rien qu'un malheureux qui t'aime,

Créé pour faire un nombre arrêté par le sort;

Ignoré dans ma vie, et qui ne sais pas même

Si quelqu'un apprendra ma mort.

Quand elle eût fini, la pauvre enfant! elle fut cacher sa tête dans le

sein de Victor: il y eut alors un moment de silence charmant; jamais

les premières scènes de l'_Iphigénie_ de Racine ne nous avait remués

comme ces simples vers, exposition touchante d'un amour qui commence.

Un instant après, je repris la parole:--Ceci est bon pour le premier

acte, Florence, il nous faut un noeud à l'action qui s'engage! Alors

que l'un de nous, s'il l'ose, ajoute une élégie à ces vers tout

remplis de promesses...

--Ce sera moi, dit Émilie, aussi bien, je souffre et je suis en peine

de ces vers que j'ai reçus ce matin!

A ces mots la sensitive, jetant de côté ses longs cheveux noirs, nous

récita ces vers d'un ton inspiré:

Que je me suis trompé cette première fois

Où je vis son regard, où j'entendis sa voix!

Je me dis: Dans mon âme, où tant d'amour respire,

Sa voix et son regard n'auront aucun empire.

Non! ce n'est pas ainsi que mes jeunes amours

Ont rêvé l'être aimé qui doit avoir mes jours!

Je ne sais où je pris cette folle assurance:

Mais de ses traits légers la fragile apparence,

Son timide regard, mais qui ne cache rien,

Son frivole enjoûment, le piquant entretien,

Sa voix, dont la fraîcheur à tant de calme unie,

Ignore de l'amour la plaintive harmonie,

Tout rassura mon coeur, qui ne put concevoir

Avec tant de faiblesse un absolu pouvoir.

Dans son corps frêle et doux qu'un seul regard embrasse,

L'enfance à sa jeunesse a conservé sa grâce.

Je crus mon âme forte à côté d'un enfant,

Et, sans me soupçonner, je vins la voir souvent!

Mais un jour que soudain je la trouvai légère

D'oublier dans sa main une main étrangère,

Que je voulus m'en plaindre et ne pus m'exprimer,

En me sentant souffrir, je me sentis l'aimer.

Et quand elle eut fini:--Oui, reprit-elle, voilà ce qu'il m'a écrit

lui-même ce matin, l'ingrat, pour qui je souffre! Oh! vous aviez

raison de le dire, c'est un acte bien cruel que ce second acte de

l'amour!

Arthur, qui n'avait rien dit:--Consolez-vous, ma belle Émilie, en nous

chantant: «Chagrins d'un jour!» Le drame que vous jouez est encore peu

compliqué, et le dénoûment est si loin! Je suis plus malheureux que

vous, mon troisième acte approche; il y a tant de tragédies qui n'ont

que trois actes et qui sont complètes! Ayant ainsi parlé, il se leva,

et, s'appuyant sur le fauteuil d'Amélie, penché sur elle, il récita

les vers suivants, d'une voix triste et douce, en homme qui n'a plus

d'espoir.

Eh bien, oui, je suivrai tes ordres absolus,

Ami, je l'oublierai; mais ne m'en parle plus,

N'en dis rien: quand ta voix la dénigre et l'outrage,

Je ne l'aime pas moins et souffre davantage.

Je sais tous ses défauts dont tu me vas parler.

Quand ta froide raison croit me les révéler,

Tu ne dis que les torts dont mon amour l'accuse:

Je sais tout; mais je l'aime, et voilà son excuse.

Est-ce à toi, que l'amour a brûlé si souvent,

A demander pourquoi, par quel art décevant

Ses traits, sa voix, son nom font frémir tout mon être?

Pour avoir, insensé! voulu la méconnaître,

Combien amèrement j'ai subi son pouvoir!

Non, tu ne conçois pas, tu ne peux concevoir

De ses jeunes attraits l'irrésistible empire;

C'est un air enivrant qu'autour d'elle on respire!

Rappelle-toi le soir, quand le jour meurt dans l'air,

Cet horizon d'automne où vibre un pâle éclair,

Dans l'ombre transparente où dorment les prairies,

L'astre lointain flottant sous des formes chéries,

L'eau tiède des ruisseaux s'exhalant dans les airs,

Les oiseaux dans les bois emportant leurs concerts,

Et la brise du soir de son aile sonore

Agitant les parfums que la nuit fait éclore...

De même qu'à cette heure, il semble que parfois

De l'ange qui nous garde on entende la voix,

Et que, tout plein du charme où notre âme s'enivre,

Sans concevoir sa joie on soit heureux de vivre,

De même quand ses yeux, sur mes yeux arrêtés,

Versent jusqu'à mon coeur leurs vivantes clartés,

D'un vol doux et brûlant, sur mon âme affaissée

Je sens flotter son âme et planer sa pensée.

--Cela devient triste, dit Eugénie, vous êtes trop poëtes et trop

dramatiques, ce soir: mes maîtres, si vous m'en croyez, là s'arrêtera

notre drame, le drame commencé de nos amours de vingt ans. Moi qui

vous parle, n'ai-je pas dit mon cinquième acte déjà deux fois? Il est

vrai que je suis unie à un poëte, messieurs, à un poëte tragique!

voulez-vous sauter à pieds joints le quatrième acte, et passer au

cinquième? _Allons-y gaiement_, disait Talma.

A ces mots, Frédéric se leva:

--Je te le défends, dit-il, Eugénie; je vous en prie, Eugénie,

rendez-moi mon cinquième acte.

Mais elle, d'un ton sévère:

--Puisque vous avez osé l'écrire, il faut l'entendre, nous sommes ici

le public assemblé, et nous jouerons notre cinquième acte, malgré

l'auteur. Croyez-vous donc que ce soir, il y a trois heures, si

l'envie nous en avait pris, vous auriez eu le droit d'arracher votre

tragédie inachevée aux mains du souffleur? Une fois lancée, il faut

que la tragédie aille à son but; le parterre seul a le droit de

l'arrêter; nous sommes ici le parterre, écoutez donc mon cinquième

acte.

Alors elle nous lut d'abord d'un ton grave, et bientôt d'un accent

pénétré le morceau suivant, véritable cinquième acte d'un roman qui

n'était pas près de finir.

Jeune, j'ai quelquefois rêvé que la fortune,

Dans son vol, par un autre ardemment épié,

Dédaignait le puissant dont le cri l'importune,

Et sur mon seuil désert venait poser le pié.

Alors, c'était le luxe où le riche se noie:

Des fêtes dans les nuits, des fêtes dans les jours,

Les chevaux, les banquets, et les salons de soie,

Et sur un lit doré les plaisirs sans amours.

La haine, dont le bras me frappe sans relâche,

En des moments amers m'a fait rêver aussi

Que de mes ennemis je tenais le plus lâche

Étendu sous mes pieds, criant: Grâce et merci!

C'est un sombre plaisir, à cette heure funeste,

De voir couler des pleurs pour ceux qu'on a versés,

Et d'appuyer sa main sur le coeur qu'on déteste,

Pour y sentir la peur qui bat à coups pressés.

Plus souvent, écoutant la douce fantaisie

Qui sème mes longs jours d'harmonieux travaux,

Je rêve que je vois la belle poésie,

Plus belle, me sourire entre tous mes rivaux;

Et la gloire se lève à ma forte parole,

Les hommes devant moi courbent alors leur front,

Et sur le mien où brille une sainte auréole,

Pour ne plus l'oublier, ils apprennent mon nom!

Tous ces biens sont rêvés, où je ne veux plus croire,

Pour qui j'eus tant de voeux, d'espoir et de regrets;

La richesse aux mains d'or, la vengeance et la gloire,

O mes chères amours, je vous les donnerais.

Je les donnerais tous pour un mot de ta bouche,

Qui, tout bas, pour moi seul doucement prononcé,

Me dirait: «Je te crois, et ta douleur me touche,

Tu m'aimes; tu dois bien souffrir, pauvre insensé!»

Ou bien, si tu craignais que ton regard de flamme

Ne dévorât ma vie et mon âme à son feu;

Et si, tremblante encor en ta pudeur de femme,

D'un mot ou d'un regard tu redoutes l'aveu,

Reste muette, et cache une larme essuyée,

Détourne ton beau front et tes beaux yeux de moi;

Mais que du moins ta main sur la mienne appuyée

La presse doucement, et dise: «Je te croi.»

Et si, des pleurs brillant sur ta vue obscurcie,

Un jour tu me disais, en me tendant la main:

«Ami, je suis contente, et je te remercie.»

Ce jour serait ma vie, et ce mot mon destin!

Voilà toute notre soirée, ainsi nous avons pris notre revanche avec le

parterre en nous passant du parterre, en nous passionnant sans lui, en

versant de douces larmes, sans avoir besoin de ses clameurs.

Chacun de nous joua son rôle en ce drame intime, et moi qui n'étais

que l'auditoire, avais-je rien de mieux à faire qu'a retenir ces vers

pleins de jeunesse et d'amour?

LA RUE DES TOURNELLES

On était à la fin du souper. La simple maison de la rue des Tournelles

réunissait ce jour-là, tout ce qu'il y avait, à Paris, de grands

seigneurs sans préjugés, de petits abbés sans dévotion, de gens de

lettres sans envie. En effet, c'était dans cette aimable retraite que

se construisait en silence cette exquise politesse qui a fait autant

la gloire du dix-septième siècle, que la perfection de ses orateurs et

de ses poëtes. Sous le brillant roi Louis XIV, au milieu de

l'admiration universelle, une femme qui n'était que jeune et jolie

entreprit d'avoir une cour au delà de cette cour, et parvint à être un

pouvoir indépendant de ce pouvoir, si jaloux de tous ses droits. Et

notez bien que l'entreprise de mademoiselle de l'Enclos était d'autant

plus incroyable, que cette jeune femme avait à combattre à la fois les

habitudes et les correctes exigences d'une époque soumise à l'opinion

publique, le plus grand et le plus sage tyran de ce beau siècle.

C'était plus encore contre l'opinion, contre la cour qui la

repoussait, que mademoiselle de l'Enclos s'était révoltée. Jamais,

dans sa première jeunesse, elle n'avait voulu comprendre qu'une femme

put être déshonorée par les mêmes actions dont les hommes font toute

leur gloire; et du jour où elle fut sa maîtresse, elle se promit bien

(Dieu merci, elle a tenu ses promesses!) de ne jamais se soumettre au

joug des traditions, non plus qu'à cette vertu sans récompense que les

hommes ont appelée fidélité. Une fois donc que mademoiselle de

l'Enclos eut renoncé à la bonne renommée, elle se jeta à corps perdu

dans toutes les vertus qui font un galant homme. A ce compte, elle fut

tout sa vie amie aussi fidèle et dévouée que maîtresse inconstante et

légère; au demeurant pleine de grâces et d'attraits, pleine d'esprit

et d'indépendance, et surtout attentive à n'obéir qu'à son amour, à

éviter toutes les influences étrangères à sa passion du moment. Même

il arriva plus d'une fois, que la dame, en frémissant de son courage,

éloignait un grand seigneur qui lui plaisait, pour prendre un malotru,

uniquement parce que le grand seigneur était puissant et riche, et que

son rival, n'avait rien.

Aussi bien, fière de son indépendance et de sa probité, Ninon réussit

vite à se faire respecter des hommes qui l'entouraient, et ce respect

faisant sa force, il arriva bientôt qu'elle se mit à la tête de toute

la littérature frondeuse et de toute la philosophie sceptique de son

temps. Le chef-d'oeuvre de tous les siècles, _Tartuffe_, il fut

admiré, pour la première fois, dans le salon de mademoiselle de

l'Enclos. Ninon le vit naître et grandir sous ses yeux; elle

l'encouragea de ses regards, comme elle encouragea les premiers vers

de Voltaire enfant; et même on rapporte, et c'est Molière qui le

raconte, que Ninon, à la première lecture de _Tartuffe_, fut indignée

à ce point, qu'elle traça de verve un autre portrait de l'hypocrisie

religieuse.

«Il y avait, dit Molière (Molière lui-même!), en ce portrait, une si

grande quantité de traits fins et railleurs, d'indignation moqueuse et

spirituelle, que si ma pièce n'eût pas été faite, je ne l'aurais

jamais entreprise, tant je me serais cru incapable de rien mettre sur

le théâtre, d'aussi parfait que ce Tartuffe de mademoiselle de

l'Enclos!»

Et non-seulement Molière, mais tout ce qu'il y avait de gens d'esprit

dans ce siècle avec lui: La Fontaine, Chapelle, Racine et Despréaux,

le vieux Corneille, le grand Condé, et quelques femmes d'un grand nom,

moins timorées que les autres... Ne les citons pas, par respect pour

leurs petites filles, qui pourraient me lire, et qui se trouveraient

maladroitement compromises.

Quand la reine Christine vint à Paris, elle voulut voir mademoiselle

de l'Enclos, comme une des plus singulières merveilles de ce temps si

fécond en merveilles. La reine déchue trouva cette autre reine, en

tête-à-tête, je vous laisse à penser avec qui?... avec le bon, le

froid, le méthodique, le savant Huyghens; ce brave homme, en l'honneur

de sa passion, tira de sa cervelle un quatrain presque aussi ridicule,

mais plus excusable que le fameux distique de Mallebranche sur le

_Beau Temps_.

Toutes ces admirations de personnages si divers et de caractères si

opposés, et cette unanimité d'éloges donnés à la singulière existence

de cette fille galante et philosophe, en ont fait un remarquable

personnage, qui n'avait jamais eu de modèle, et qui n'eut ensuite, à

mon sens, que d'insipides copies, dont, cent ans plus tard, madame de

Tencin fut encore la moins mauvaise. Il est vrai, qu'avant Ninon, la

France avait possédé Marion Delorme; mais Marion Delorme, maîtresse un

instant du premier ministre, était (par la misère)! son _espion_,

autant que sa maîtresse, au contraire, mademoiselle de l'Enclos,

l'honnête homme, est rayé du double emploi. Ninon, par elle-même et

toute seule, s'était faite ce qu'elle était, l'amie dévouée et souvent

utile de toutes les disgrâces, la protectrice éclairée de tous les

talents naissants. Elle était la seule femme, à cette époque, osant

bâiller tout haut, en pleine académie, ce qui lui valut une verte

semonce du secrétaire perpétuel. Ceci dit, vous concevrez très-bien

que mademoiselle de l'Enclos ne saurait se comparer à pas une de ses

devancières. Elle ne fut ni Phryné, ni Laïs, ni rien qui ressemblât à

ces courtisanes avares et charmantes, dont l'ancienne Grèce a conservé

le souvenir. Ninon ne ressemblait guère à la belle Aspasie; à côté

d'Aspasie on pouvait toujours voir Périclès; à côté de Ninon c'est à

peine si l'on entrevoit Saint-Evremont, l'abbé de Lattaignant ou

l'abbé de Lafare, et autres grands hommes, ou petits abbés, de même

poids.

Il y aurait bien encore une analogie à saisir entre le salon de

mademoiselle de l'Enclos et le salon plus que littéraire de l'hôtel de

Rambouillet; mais l'analogie est chose fade, et, s'il vous plaît, sans

tant disserter, nous entrerons dans notre histoire.

On était donc, je l'ai déjà dit, à la fin du repas, au milieu de

quelque intéressante conversation, comme il s'en établit toujours

entre gens d'esprit et de gaieté qui ne songent qu'au moment présent,

lorsqu'on vit entrer dans la salle une belle personne qui n'était

nullement attendue. Sortir de son siége, sauter au cou de la nouvelle

arrivée, s'extasier, se récrier, se lever de table, entraîner toute

l'assemblée à sa suite dans le salon, tout cela fut l'effet d'un

instant pour mademoiselle de l'Enclos. A la vivacité de ses

empressements, il était facile de voir qu'il s'agissait pour Ninon,

d'une amie, entre toutes, qu'elle n'avait pas vue depuis longtemps. Et

de fait, ce n'était rien moins que mademoiselle d'Aubigné, la veuve de

Scarron, qui venait, à une heure indue pour elle, visiter Ninon dans

sa demeure, au moment où sa cour était la plus nombreuse, bien assurée

qu'elle était de ne trouver en ce logis de la bienséance que des amis

qu'elle avait reçus autrefois à ses dîners de la rue d'Enfer: aussi sa

visite fut-elle un grave sujet de mille saillies.

«On la disait dévote! s'écria Chapelle en la revoyant; mais j'ai

toujours soutenu, que c'était une affreuse calomnie!--C'était une

véritable calomnie!» répétèrent tous les convives. Alors, sans qu'on

pût remarquer l'embarras de la nouvelle arrivée, les plaisirs de la

soirée reprirent leur cours. On lut d'assez bons vers et de la prose

assez médiocre; on fit une musique innocente sur un clavecin peu

sonore. On devisa de Bossuet, de Fénelon, de madame Guyon et de

Pascal; on ne dit pas un mot du roi, du ministre, et de rien qui

sentît la Bastille: à dix heures frappantes, les visiteurs prirent

congé des deux belles amies. Mais, dans la foule, on ne put s'empêcher

de sourire en voyant le marquis de la Châtre, en poussant un long

soupir, baiser les belles mains de Ninon, chez qui madame Scarron

passait la nuit.

Contes Fantastiques et Contes Littéraires · 第 16 / 18 段