Et le lendemain au réveil, si vous avez pu dormir, après avoir fait

cette longue et minutieuse toilette du matin à laquelle tout bon

Parisien ne renonce jamais, je vous avertis que vous venez de vous

rendre ridicule dans toute la ville, si le présent jour n'est pas un

dimanche. Vous sortez, vous visitez la ville... Ah! l'assemblage

étrange!... des ruines et des palais, un hôtel, massif comme un hôtel

vénitien qui serait sans grâce, à côté d'une échoppe; une maison basse

en pierres de taille, et six étages qui menacent ruine! O misère! ô

fortune!... Imaginez la rue Saint-Jacques avec son peuple équivoque et

pauvre, traversant subitement la rue Royale et sa somptueuse élégance!

Tout est confondu dans la ville aux sept collines; luxe, indigence,

hasard. Là surtout, le hasard est un grand dieu. Là surtout, vous

regrettez le Paris libre et cette vie aux mille aspects si divers, qui

se répand de toutes parts. La moindre action de ce peuple noir et

grand, ami des choses bien faites, s'opère sous l'empire de l'ordre.

On agit, à Saint-Étienne, comme en vaste caserne, à la baguette du

tambour-major: une armée en bataille, n'a pas plus de précision.

Hier, vous êtes entré dans la ville au bruit méthodique de trente

mille marteaux, retombant en cadence sur quinze mille enclumes; vous

vous êtes endormi au bruit de douze cents chariots, expédiant des

ballots à tous les grands chemins du monde connu, et voici, ce matin,

que vous retrouvez le même ordre, et la même précision. Portez...

fardeaux! fabriquez, armes! montez, fusils! aiguisez, baïonnettes!...

et feu partout!

Voici le matin, le bruyant matin! une armée de jeunes filles rondes,

ramassées, rebondies, au teint animé, aux larges mains, aux jambes

solides, va se rendre à l'ouvrage au pas accéléré d'un bataillon. Ce

sont les ouvrières de la ville; à peine au monde, chose rare pour de

pauvres filles! les filles de Saint-Étienne ont un métier certain;

elles font des rubans, elles font des lacets, elles travaillent la

soie; à leurs mains vaillantes, sont confiés ces fils plus précieux

que l'or, dont les tissus sont destinés à des reines. A Saint-Étienne,

véritable république pour l'orgueil, il n'y a pas une servante, et pas

une grisette... il y a _l'ouvrière_!

La grisette parisienne, jeune et vive, accorte, est inconnue en ces

domaines du travail sérieux. Déjà pour une certaine partie de

citoyens, la fille attachée à la soie est une artisanne du second

ordre; il y a dans la ville, tel vieux Stéphanois qui coudoiera avec

mépris l'_ourdisseuse_ la plus fraîche et la plus jolie; un pareil

homme, au fils qui doit hériter de son enclume, recommande quelque

grande ouvrière, habile à tracer une lime, habile à manier le fer, qui

va se pencher, hardiment, sous une meule d'usine, et vous aiguisera

trois cent haches en un jour, sauf à se briser le crâne sous l'énorme

meule qui l'entraîne, et la jette au gouffre silencieux.

O la ville étrange! Le poëte, pour se faire pardonner ses cyclopes,

leur a donné la poésie: qui de nous n'a souvent chanté cette idylle de

Théocrite, quand le farouche pasteur, assis sur le bord de la mer,

prend son chalumeau, et propose à la folâtre et blanche Galatée de

crever son oeil unique? A Saint-Étienne, cyclope sans flûte et sans

Galatée, antique refuge de forgerons aux moeurs rudes et sauvages,

plus d'une fois on a tenté d'adoucir les moeurs de cette immense usine

en lui donnant un travail plus facile et plus doux. Vains efforts! on

n'a fait que ravir à la cité sans repos le peu de verdure qu'elle

avait conservé.

Quand j'étais un jeune écolier stéphanois, rêvant aux paysages de

Virgile, en plein jardin de racines grecques, récitant aux rochers:

_Stephan_: couronne; Étienne en vient!

il n'y avait dans la ville que deux endroits où l'écolier pût lire à

son aise _les passions du jeune Werther_, ou bâtir son premier roman

d'amour: c'était Valbenoite et Monteau. Valbenoite était alors un

vallon solitaire, avec de grands arbres, un grand jardin de trente

perches, dans lequel j'ai vu le premier paon de ma vie, comme une

merveille inconnue à la civilisation que j'habitais. J'entends encore

les oiseaux de Valbenoite et le bruit du moulin, je vois encore les

linges de la blanchisserie de Jeanneton, étendus triomphants au

soleil. Splendeurs d'un arpent oublié par la houille, et négligé par

l'enclume! Hélas! je n'avais pas vingt ans que l'_oasis_ avait

disparu. Ils ont abattu la forêt de six arbres, pour y établir des

machines à lacets; du simple et paisible moulin, ils ont fait une

usine; il n'y a pas jusqu'à Jeanneton, ma bonne nourrice, qui ne soit

devenue une riche dame, en cédant à l'industrie une cabane que mon

père lui avait donnée! Et le beau paon? Le pauvre oiseau, malgré son

brillant plumage, a été sacrifié, ainsi que le jardin, à des produits

chimiques. Le moyen à présent d'aller à Valbenoite lire son Werther!

Quant à Monteau, adieu les prairies et les collines qui nous

abritaient de leur silence! Ah! Monteau, te voilà forge, et

haut-fourneau! et madame de Pompadour y peut chanter sa chanson:

Nous n'irons plus au bois,

Les lauriers sont coupés.

Pour la première fois j'ai regretté, en parlant de Saint-Étienne, de

ne pas savoir un mot de cette science toute nouvelle qu'on appelle

statistique; M. Charles Dupin l'a inventée à son profit! La

statistique et l'économie politique me paraissant, après les cols en

papier et les cannes à fauteuils, les deux plus belles inventions de

notre époque. Écrivez donc, sans savoir un chiffre, sur une ville où

tout est commerce!... et deux et deux sont huit et quatre sont cent.

Ah! la belle page, si j'avais écrit l'histoire d'un seul _eustache_!

Un eustache est un couteau sans ressort, à manche de bois, noirci au

feu, orné d'un trou à l'extrémité, pour y passer une ficelle: cet

instrument, après avoir passé par dix-huit mains différentes, revient

à trois liards, et se vend deux sous, du collége Louis le Grand, à

Chandernagor. «Ce que j'ai le plus admiré en France, disait Fox, en

1802, ce sont les eustaches de Saint-Étienne.» Cependant, en 1802,

c'était une assez belle époque de gloire militaire, sans compter que,

pour la gloire littéraire, nous en étions aux comédies de M. Collin

d'Harleville, à la tragédie de M. Luce de Lancival... aux bons mots de

Brunet.

Que j'aimerais aussi à savoir comment se fait un fusil à

Saint-Étienne! Ce n'est pas faute, croyez-moi, d'avoir vu la fabrique,

d'avoir joué, jeune enfant, dans l'atelier de Stellein, ce bon et

infatigable Stellein, qui a fait tant de belles choses dans sa vie! Un

ouvrier prend à la fois trente ou quarante lames de fer, réunies et

pétries ensemble; il réduit toutes ces lames, réunies en une seule et

même lame! Vous diriez d'un simple argile, tant l'ouvrier est le

maître de sa matière: il tord, il tourne, il alonge, il raccourcit, il

imprègne son dessin dans le double-canon, sur le canon.

Et tantôt, vous aurez un simple fusil de guerre, une de ces armes

terribles dans les mains des soldats d'Austerlitz.

Tantôt, chasseur! voici ton fusil de chasse, arme légère et rapide.

Encore un effort; appelez à votre aide le ciseau de Dumarest et de

Dupré, vous aurez la plus belle arme du monde, digne du pacha

d'Égypte, une de ces armes brillantes, parsemées d'argent et d'or,

qu'on ne peut échanger raisonnablement que contre la maîtresse du

Klephte:

C'est un Klephte à l'oeil noir

Qui l'a prise, et qui n'a rien donné pour l'avoir.

Si je continue ainsi, adieu ma statistique! Cependant, à côté de ces

foudres de guerre, si solides et si vite faits: fusils, pistolets,

baïonnettes; à côté du fusil de luxe qui demande une année; à côté de

l'enceinte où toutes ces armes sont essayées avec un fracas

épouvantable, à triple charge; à côté de tout ce peuple dont chacun a

sa tâche, à celui-ci une vis, à celui-là un _chien_, à celui-là une

platine, à celui-là le bois sculpté, à l'autre la ciselure, et tant

d'autres détails bien distincts, qui font de chaque détail autant de

métiers différents, vous trouvez tout à coup de grandes enceintes

isolées et tristes. Figurez-vous je ne sais combien de métiers réunis,

des courroies attachées à des centaines de rouages de fer, faisant

tourner des milliers de dévidoirs. En ces grandes usines, le fil et la

soie reçoivent leur mouvement de la vapeur, se croisent et se mêlent

dans tous les sens, çà et là, faisant jaillir mille dessins rapides et

variés; et quand, par hasard, un seul fil se brise, aussitôt le lacet

auquel il appartient, s'isole de tous les autres: immobile, il attend

qu'on le remette en rapport avec le mouvement qu'il a perdu, pendant

que les autres lacets vont toujours.

En effet, ce n'est pas une seule machine, mais ce sont là autant de

machines qu'il y a de lacets, ou de dentelles, ou de tulles, car on

fait de tout à Saint-Étienne, et par tous les moyens: par un courant

d'eau, par la vapeur, par les bras des hommes, souvent même par le

simple mouvement d'un pauvre cheval aveugle attaché à la roue. Il y a

telle maigre haquenée, à Saint-Étienne, qui a gagné plus d'argent à

son maître que les brillants coursiers de lord Seymour, dans les

courses du Champ-de-Mars.

On a beaucoup parlé jadis de la Hollande, aux marais fangeux, et de

ses richesses à payer l'Angleterre.

Manchester est aujourd'hui proclamée une seconde Amsterdam, par

l'importance de ses produits et son commerce... eh bien, je ne crois

pas que le flegme hollandais ou l'activité anglaise soient plus dignes

de l'attention du monde que l'industrieuse patience de l'homme de

Saint-Étienne, et son acharnement à utiliser la moindre parcelle de

cette terre de charbon... du mot grec _karbo, je brûle_, dont on a

fait _escarboucle_! Il existe encore aujourd'hui dans la ville un

honnête fabricant, aussi riche qu'une cantatrice italienne; il avait

lu, dans son enfance, _les Géorgiques_ et traduit le père Rapin, et

ces deux lectures lui avaient laissé je ne sais quel goût champêtre

qui l'a forcé à avoir une maison de campagne, une _villa_, avec des

ombrages et des ruisseaux murmurants.

Que disons-nous? le _hoc in votis_, est encore écrit en grosses

lettres, sur la porte d'entrée, à la grande admiration des passants!

Le digne homme avait pris en amitié ma jeunesse, parce que je

comprenais ses citations latines, et qu'en se promenant avec moi, sous

les tilleuls rabougris de la grande route, il pouvait revenir sur les

souvenirs poétiques de sa jeunesse et sur les plaisirs innocents de

_prædium rusticum_. «Je veux vous y conduire, me dit-il un jour; vous

verrez mon bosquet, ma naïade, ma _ruine_, car j'ai aussi une ruine:

c'est un délicieux séjour.» Nous partîmes, le lendemain, pour ce

séjour délicieux.

La maison était plantée sur un sommet élevé, et bâtie en hôtel du

faubourg Saint-Germain. Pour avenues (les belles et riches avenues de

vieux arbres que la fournaise a dévorées!) ils avaient construit une

longue cheminée de pompe à feu, dont l'épaisse fumée jetait une odeur

de soufre insupportable; tandis que la machine, en dehors du puits,

faisait jaillir des torrents d'une eau noirâtre qui formait une boue

infecte autour de l'habitation. «Voilà mon donjon! me dit l'honnête

négociant, en me montrant la cheminée; voilà mon fossé féodal! A mon

sens, j'aurais été bien niais de perdre cent bonnes perches de

terrain, dans lesquelles je puis trouver une mine d'or.» Disant cela,

nous entrâmes dans la maison.

C'était une maison semblable à toutes les maisons de la ville enfumée:

un carreau d'argile, sans tapis; des meubles en noyer noirci par la

fumée; un feu de tourbe à chaque appartement; pas un tableau, pas une

gravure, à peine un livre; une huche; un garde-manger, du linge étendu

dans le salon. «Et le jardin? dis-je à mon hôte.--Le jardin?... Le

voilà!...» Une ruine!

Cette ruine était un four à chaux: encore un gouffre de fumée et

d'infectes vapeurs, au milieu d'herbes desséchées, en présence d'une

plate-bande de tulipes dont la tête était tristement penchée, faute de

pluie. Je n'ai jamais vu de ronces pareilles; cette brique rougeâtre

au milieu de ces fleurs fanées, était d'un effet désolant. «Venez plus

loin, me dit le propriétaire de ce beau lieu; venez contempler tout

mon domaine, vous rafraîchir dans mon bosquet, et vous reposer dans

mon parc...» Parc et bosquet, six pieds de long. En avançant,

j'entendis un bruit d'eau mêlé à de rauques harmonies qu'il était

impossible de reconnaître. Ici, mon homme était triomphant. Le Nôtre

et La Quintinie étaient dépassés par son génie. Il avait trouvé le

moyen d'établir là, au fond de son bosquet, dans la rivière, une scie

à scier du marbre. La machine allait toujours avec son craquement en

faux-bourdon à vous rendre possédé.

Il me fallut passer cinq heures dans cette mortelle habitation; et le

soir, à l'heure ordinaire du coucher, à huit heures, quand je pus

monter dans ma chambre, à la lueur d'une chandelle fétide (on ne brûle

pas autre chose à Saint-Étienne), j'aperçus dans la plaine mille feux

épars, des montagnes de tourbe enflammée; il s'agit seulement de faire

perdre à la houille son odeur sulfurique et tout ce qu'elle a de

malfaisant, au grand avantage des _villas_ d'alentour. En général, on

tourmente le charbon de toutes les manières, dans ces douces

campagnes. Ils sont parvenus à le changer en fer, à force de fourneaux

enflammés, de rouages mouvants: la terre en tremble. La maison de mon

hôte, aux neiges près, pouvait passer pour une habitation du Vésuve, à

l'heure où le volcan jette au loin, la flamme et la cendre! Et le

lendemain, quand je m'éveillai au chant du coq (le coq chante, en

cette terre désolée), je retrouvai de mon premier regard, l'épaisse

fumée de la pompe à feu, l'infecte fumée du four à chaux, la noire

fumée du charbon purifié; j'entendis les cris aigus de la scie... et

tout là-bas, dans le lointain, à côté d'une fabrique de tuiles, je

découvris... le chemin de fer!

Ce chemin de fer, le premier qui ait été construit dans le royaume de

France, est une des merveilles du monde[1]. Le pont sous la Tamise

serait même achevé que le chemin de fer de Saint-Étienne resterait

une merveille. Il ne s'agit pourtant que de deux bandes de fer placées

à quelques pieds l'une de l'autre, et se prolongeant sur une chaussée

pratiquée pour les recevoir; mais ces deux lignes de fer parcourent,

avec la rapidité de l'éclair, quarante lieues de poste; elles

traversent trois montagnes; elles uniront bientôt le Rhône et la

Loire, deux chemins qui marchent; elles feront de Saint-Étienne un

entrepôt universel. Dans ces deux lignes de fer est contenu l'avenir

de la cité! Par le chemin de fer, la France n'aura plus rien à envier

à l'Angleterre; nous lui sommes supérieurs par la simplicité des

moyens; c'est une gloire dont les nations de l'Amérique se sont

avisées les premières, et qui nous eût été bien utile à nous autres

peuples fastueux et imprévoyants de l'Europe, qui commençons des

ouvrages pour l'éternité, et qui ne les finissons jamais!

[1]: Ceci était écrit en 1828!!!

Mais ces merveilles du feu et du fer sont une étude fatigante; un

voyage au bord du Rhin, au fond de l'Allemagne, je n'ai pas dit dans

les montagnes de la Suisse, un voyage d'une année aux pyramides,

serait beaucoup moins pénible au voyageur que huit jours d'étude à

Saint-Étienne; quand vous auriez vu tout le sol, et toutes les

merveilles que le soleil éclaire, vous n'auriez encore vu que la

moitié de la ville. Une cité souterraine envahit à chaque instant

cette patrie des mineurs; ce Saint-Étienne souterrain est le vrai

Saint-Étienne. Ici, la fortune et les trésors de la cité des vivants.

Voulez-vous connaître Saint-Étienne à vol d'oiseau! grimpez sur la

montagne. Au sommet de ce puits qui se prolonge dans les entrailles

de la terre, un mauvais tonneau encore infecté du vin du crû est

attaché à une méchante ficelle; entrez dans ce tonneau, asseyez-vous

sur les bords; vous aurez pour contre-poids un homme noir armé d'une

lampe de fer aussi grossière, aussi terne que s'il n'y avait pas un

forgeron dans la ville; il n'y a de pareilles lampes que dans les

mines de Saint-Étienne ou dans les romans de Walter Scott. Ces mines

s'étendent sous toute la ville: toute la ville dépend de ces mines;

elles fournissent du charbon aux deux tiers de la France, et la

fournirait pendant des siècles encore. Dans cet espace à la fois vaste

et rétréci, sont contenues toutes nos ressources manufacturières, tout

est là, notre fer, nos armes; ces belles armes qui ont fait la terreur

de l'Europe et gagné les batailles de l'Empire, noble fer souple et

poli, plus lourd que les _canons_ de Versailles, mais aussi plus

solide et mieux fait pour de longues guerres.

Parcourez lentement ces longs souterrains, mesurez ces rochers de

houilles, arrêtez-vous devant ces familles entières de charbonniers,

colonies sombres, leur berceau est suspendu à une colonne de charbon,

leur jeunesse se passe au murmure d'un ruisseau fangeux! O bonnes

gens! Ils viennent au monde en ces vallées de la houille! Ici, leur

jeunesse! ici, leurs amours! ici, leurs bonheurs! Gens heureux tout

autant que s'ils vivaient en plein soleil, au milieu de la langue

italienne, dans la campagne de Rome, sur les bords de l'Arno!

Le Tibre... et l'Arno! notre fleuve est aussi célèbre! il a sa gloire!

Interrogez le premier négociant qui passera dans la rue en vieux

chapeau, ses mains dans ses poches et l'air préoccupé: «Monsieur, où

donc est le _Furens_?» Il ne vous répondra pas, ou s'il vous répond,

ce sera pour vous montrer dédaigneusement une humble rivière, et que

dis-je? un simple ruisseau, un filet d'eau sale, chargé d'une écume

blanchâtre, et se traînant à peine à travers la cité qu'il endort.

Ceci est le Furens, saluons le Furens! De si petit fleuve est sorti

Saint-Étienne. Il est le maître! il est force, orgueil, richesse,

espoir, santé! O Furens bienfaiteur! _Præsidium et dulce decus!_ Du

torrent que voici, viennent les eaux de la ville; à lui seul

appartient la santé publique, la propreté publique, la richesse: il

donne au fer la force, et le pliant à l'acier. Vienne Gargantua avec

une soif ordinaire, adieu notre filet d'eau! et plus de soierie, et

plus de fer, plus d'or, plus de vastes coffres où s'engouffre le tiers

du numéraire de la France.

O torrent plus fertile et plus aimé que le Galèze enchanté! tes rives

sont des rives poétiques entre toutes! J.-J. Rousseau s'y est

agenouillé; chaque année, il relisait l'_Astrée_; et quand il vint

demander le Lignon, dans un beau moment de poésie, on lui montra le

Furens! «Malheureux que je suis,» disait Rousseau.

Dans la position de J.-J. Rousseau, sa colère était une justice! Quel

désappointement plus triste que de passer des ombrages frais de

d'Urfé, de ce ciel bleu qu'il savait si bien faire, de ces moutons

poudrés de rose, en ces pâturages dressés comme des sofas, de ces

bergers en batiste, de tout le joli de la pastorale à la Ségrais, à

toute la laideur des manoeuvres, des forgerons, des ouvrières de

Saint-Étienne? Soyez attentifs! à l'heure de midi, voici nos bergers

sur leurs portes avec leurs bergères, en plein soleil, accroupis à

terre, et rassemblés là, pour manger, comme les portefaix romains,

étendus devant la statue mutilée de Pasquin. Il n'y a qu'une heure de

comédie à Saint-Étienne, et la voici: figurez-vous tout un peuple

attendant et dévorant, toute l'année, à la même heure, le même potage,

si l'on peut appeler potage une espèce de mortier de pommes de terre

et de pain, qui suffit à entretenir tant de vigueur. Ce potage est

contenu dans un énorme vase, appelé: _bichon!_ Le _bichon!_ ça ne se

fait que chez nous! par nous... pour nous! Un pot vernissé et

contourné à la diable, orné d'une anse, et voilà tout le ménage d'un

Stéphanois. Le bichon est à Saint-Étienne ce que le bouclier était à

Sparte: _Reviens, mon fils, ou dessus ou dessous!_ Le bichon est le

seul meuble qu'on respecte dans la ville, le seul dont on soit jaloux.

Un père le transmet à son fils; une femme l'apporte en dot à son mari;

le vieillard mange dans son bichon de jeune homme. Le bichon est

reluisant, heureux, coquet, solennel! c'est une espèce de vase

hollandais, avec autant de bonhomie dans le port, entouré d'autant

d'idées domestiques et riantes; un dieu Lare qu'on respecte dans nos

familles; il a des droits que l'on ne conteste pas à l'heure où se

sert la soupe. Le bichon de l'aïeul passe avant celui du père,

jusqu'au bichon du tout petit enfant qui est de taille à lui servir

toujours, lors même qu'il deviendrait un géant. Que de fois, après

avoir fait une grande fortune, assis à sa table chargée de vaisselle

opulente, le banquier stéphanois a-t-il oublié son orgueil d'enrichi

pour revoir le bichon de l'ouvrier figurer au milieu de ses plats

d'argent. Tel cet empereur romain qui fait placer sur sa table des

vases de terre, en souvenir de son père, le potier!

Voilà tout ce que je sais des moeurs de la ville et de la ville même.

Ce faible essai, qu'on prendra pour un roman peut-être, n'est pourtant

qu'un simple et véridique aperçu de ce mélange inouï de grossièreté et

de richesse, de travaux sauvages et d'opulence sévère, de génie exact

et laborieux et d'ignorance.

Que penser, en effet, d'une ville opulente et féconde en grands

artisans, qui ne compte pas un écrivain passable et pas un poëte, pas

un homme assez bien né pour tenir une plume avec l'énergie et le

courage que demandent l'enclume et le marteau?

Ville étrange, elle envoya jadis à la Convention nationale l'armurier

Noël Pointe, orateur à la manière de Mirabeau, aussi véhément et

peut-être inspiré mieux que lui!

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

PRÉFACE 1

AVANT-PROPOS 3

Kreyssler 33

Honestus 41

La mort de Doyen 63

Jenny la bouquetière 76

Maître et Valet 82

La Vallée de Bièvre 93

Le Haut-de-chausses 102

L'Échelle de soie 114

Le Voyage de la lionne 133

La Fin d'automne 145

Hoffmann et Paganini 158

Les Duellistes 170

Vendue en détail 180

Rosette 196

Iphigénie 218

Strafford sur l'Avon 226

Rêverie 233

La Vente à l'encan 238

Rambouillet 251

La Soirée poétique 259

La Rue des Tournelles 272

La Ville de Saint-Étienne 289

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES

TYPOGRAPHIE ERNEST MEYER, RUE DE VERNEUIL, 22, A PARIS.

Contes Fantastiques et Contes Littéraires · 第 18 / 18 段