révolution, c'est aussi bien le trône renversé que les hardes royales
vendues à l'encan; la révolution a porté rue de Cléry ces cachemires
numérotés, étendus sur des planches. La foule arrive: elle les touche,
elle les flaire, elle en considère le tissu, elle dit: «Celui-ci est
beau! celui-là est médiocre!» Elle les achète en marchandant, une fois
payés, elle porte ces tissus précieux qui couvraient les épaules d'une
princesse dans ses jardins royaux, au Louvre, aux Tuileries, au
_théâtre de Madame_. Autrefois c'eût été un insigne honneur de toucher
seulement ces manteaux en dentelle, ces taies d'oreiller si
artistement brodées, ces barbes dentelées, ces petites dentelles aux
bonnets du soir. Aujourd'hui, pour fort peu d'argent, la dernière
bourgeoise est appelée à passer ses gros bras rouges dans ce manchon
de zibeline; sa fille aînée peut mettre sous son épais menton ce point
d'Alençon, le lendemain de ses couches... son mari va dormir ce soir,
en bonnet de coton, sur cet oreiller d'Angleterre. Avez-vous jamais vu
une révolution plus complète, une profanation moins équivoque?
Ainsi, dans ce malheureux étalage de madame la duchesse de Berry, on
retrouve, comme en tous les étalages de ce genre, un peu de la femme,
un peu de la comédienne, un peu de la princesse. En cette vente, il y
a luxe, indigence, éclat, misère; comme dans toutes les ventes, il y a
le spéculateur avide, le marchand par métier, la femme pauvre et
coquette à bon marché; il y a aussi l'homme oisif qui court après une
émotion comme on court après la fortune; le vindicatif qui se venge
des grandeurs de la terre en contemplant toutes ces misères. Arrive
enfin, grâce au ciel! l'homme sentimental, tourné du beau côté des
choses humaines, qui respecte le malheur, chose sacrée, aimant mieux
s'attrister que se mettre en colère!--Surtout, il a pitié des femmes
que les révolutions renversent, comme il a pitié des fleurs que
l'ouragan détruit.
Un pareil homme, inspiré d'en haut, cherchera de préférence les
spectacles tristes mais corrects; il a horreur de toutes les
profanations de la rue de Cléry. Par exemple, il ne comprendra pas que
l'on ait exposé aux injures d'un encan, la garde-robe de l'exilée; il
maudira l'avarice des femmes de chambre qui ont exhumé ces tristes
dépouilles; il voudrait couvrir de son manteau ces voiles troués, ces
robes tachées, ces souliers déformés, ces bijoux faux, ces
travestissements de folie et tous ces mystères d'intérieur; il a
horreur de ces pauvres restes. Cet homme intelligent ne comprendrait
même pas la vente des riches habits du dernier roi d'Angleterre! A
plus forte raison s'il s'indigne que l'on ait mis à l'encan les
pauvres guenilles de madame la duchesse de Berry!
Mon homme, à moi, est fait de telle sorte que, dans cet amas, digne au
plus d'un garde-meuble, il se livre à mille recherches pour découvrir
un honnête souvenir... Le voilà donc en quête au milieu de ces meubles
épars; voici de vieilles chaises, de vieux fauteuils, un tabouret;
voici je ne sais combien de meubles divers, mais aucun de ces meubles
n'est assorti avec son voisin, tout se confond dans cet abîme: un
chevalet d'artiste est à côté d'un instrument de cuisine; un flacon de
toilette sous un soufflet en bois d'acajou; un jeu d'échecs est placé
sur la jardinière; il y a des bibliothèques dont les vitres sont
cassées; un métier à broder au pied d'un secrétaire. Désordre et
confusion! Tous ces meubles sont mal faits et endommagés! Que de
petits riens inutiles! Que de luxe sans goût et sans grâces! Non! non!
ce ne sont point là les meubles d'une jeune femme et d'une princesse!
Pour l'honnête homme, il est triste de ne pas rattacher une honnête
idée, à un honnête achat. Quand il achète un meuble, ce n'est pas une
valeur qu'il achète, c'est une idée triste ou gaie: il est mieux qu'un
antiquaire; l'antiquaire n'a foi que dans le temps; le sentimental a
foi au malheur: de grâce, ne l'abusez pas!
Ces meubles sont trop vieux, trop mal faits, trop grands, trop gros,
trop lourds, trop mesquins, pour que j'y retrouve une infortune
royale. Jusqu'à présent, il n'y a d'affaires en cette salle, que pour
la marchande de chiffons, les marchands de galons et les revendeuses à
la toilette. Passez votre chemin, digne Yorick, allez lire une oraison
funèbre... et pleurez tout bas.
A moins, toutefois, que notre homme ne s'arrête, une larme à l'oeil,
devant un piano d'enfant, devant une petite selle avec sa housse
d'argent, bonne tout au plus à être placée sur le dos d'un gros dogue;
devant une harpe de petite fille; la harpe est de Nadermann; les
cordes en sont détendues et brisées, comme celles des harpes
suspendues aux saules de l'Euphrate: _Illic flevimus_....
Voilà tout ce qui frappe Yorick; peut-être il serait content des deux
porte-lampes et d'un écran que _madame la duchesse a brodés de sa
main_, nous dit le catalogue. Otez cette annonce... il n'y a plus rien
qui te convienne, bon Yorick, plus rien qui te donne à penser!
J'ai oublié, dans ma nomenclature d'amateurs, de mentionner l'amateur
caustique, l'homme au gros rire; il se moque de tout ce qu'il voit, il
comprend très-bien qu'on vende tout ce qui peut se vendre, il se dit,
avant d'entrer rue de Cléry: _Tout cela se vendra cependant!_
Pour ma part, je n'aime pas ces hommes de moquerie; je hais leur rire
de parvenu et leur politique de portier. Je les vois d'ici ricanant
devant le jeu de loto-dauphin, devant le confessionnal portatif, ou la
lanterne magique représentant l'entrée de Charles X à Paris. Cette
lanterne peut servir à faire l'histoire de la Restauration. Il fait
nuit: Voyez, messieurs et mesdames, ce roi, ces chevaux, ces
courtisans, ce drapeau blanc qui flotte... Un grand souffle éteint la
lampe et tout s'évanouit!... Plus rien que le fantôme et la nuit!
Cette lanterne... se vendra cher.
On fera bien de la vendre avec le confessionnal et le loto-dauphin; il
n'y a que ces trois meubles qui aient un sens positif dans cette
exposition.
J'oubliais un album d'Eugène Lamy. Cet album représente les
travestissements de l'an passé; on y retrouve, en présence même des
vêtements qui ont servi à la duchesse, à la reine de ces fêtes, tout
ce que la cour d'alors avait de jeune et d'éclatant: messieurs de
Juigné, de Nailly, d'Orglande, de Ménars, de Charrette, de Pastoret,
de Richelieu, mesdames de Podenas, de Larochejacquelin, de Béarn, de
Caylus et miss Stuart. Vous voyez toute la fête dans cet album; elle
vous paraît cent fois plus brillante qu'elle l'était, vue dans la rue
de Cléry. A la fin, l'album échappe à vos mains.
Il retombe sur les mêmes tables où la folâtre jeunesse se
rafraîchissait après le bal; ces tables sont encore couvertes de
serviettes; elles sont tendues: on dirait que le souper sera servi,
tout à l'heure. Hélas! l'intendant est absent, les pages sont
dispersés, le maître d'hôtel est en retraite; toute la table est dans
un désordre funeste, vous la prendriez pour la table des festins du
sire de Ravenswood. Les verres sont confondus, les bouteilles en
cristal n'ont pas de bouchons, les plateaux sont couverts de
poussière, les surtouts sont revêtus de fleurs fanées. On voit encore
les temples en carton, dépouillés de leurs sucreries, les formes des
gâteaux veuves de leurs accessoires; il n'y a plus que deux
fourchettes en argent et deux couteaux _en os_. Est-ce donc avec cela
que Marie Stuart a donné à souper à son royal époux? Eloignez-vous,
tristes vestiges de ces banquets!
A tout prendre, cette vente est un spectacle désolant; tout y est
misère et mensonge, un luxe ahuri; vieux restes fanés, désordre
étrange, pauvreté déguisée. Plus d'une mère de famille, l'honneur de
son époux et de ses enfants, mourrait désespérée si elle avait, au lit
de mort, la pensée que le public va la juger sur un mobilier pareil.
Que voulez-vous? il fallait qu'il en fût ainsi, d'une révolution faite
avec ordre. Le désordre révolutionnaire n'a troublé que la tête des
rois; ici, l'ordre légal fait plus que les tuer. Elle montre à nu leur
intérieur, et l'on rit de pitié... voilà donc ce que nous adorions?
Cette vente impitoyable a commencé un mardi; elle a duré plus de huit
jours: on a vendu d'abord les vins, puis les meubles; on a terminé par
les ustensiles de cuisine; ces ustensiles appartiennent tous à cette
cuisine sucrée, que l'on appelle l'office, et qui n'est ici qu'un
contre-sens de plus.
Dans tous ces petits faits de l'histoire contemporaine, qu'il ne faut
pas négliger quand on ne peut atteindre à l'histoire générale, il est
surtout un homme que je cherche et qui me manque. Cet homme, c'est
Bossuet; Bossuet, à peine sorti de l'oraison funèbre de Henriette
d'Angleterre. Que dirait ce grand pontife des grandeurs éteintes, s'il
voyait comment, de nos jours, les monarchies finissent, comment nous
avons parodié Cromwell, que la dérision a remplacé la hache, et par
quelle indignité une revendeuse à la toilette fait l'office du
bourreau! J'imagine que Bossuet en mourrait de peur, ou qu'il en
deviendrait fou! Oui, grand homme, et voici les aventures de nos
jours; le petit-fils de Condé disparaît de ses vastes jardins, et la
race de votre Royal ami finit avec moins de bruit que les jets d'eau
que vous aimiez, et qui se sont tus depuis longtemps.
En même temps le dernier fils de saint Louis est chassé hors du
royaume, et ses _confitures_ sont vendues dans ses cours, comme
autrefois, dans la Bible, on vendait les femmes et les enfants des
ennemis vaincus.
Des valets mettent en vente publique les oripeaux des princesses, et
c'est à peine s'il se trouve des acheteurs.
Ajoutons que nous verrons bientôt sur la place publique, à l'encan,
comme un omnibus de réforme, les dernières voitures faites pour le
dernier sacre du dernier roi de France qui ait songé à aller à Reims,
demander une inviolabilité qu'il n'a pu trouver dans les lois!
Écoutez! cette voiture dorée, parfumée, brodée, peinte, sculptée,
couverte de fleurs, bénite, et dont chaque clou était un
chef-d'oeuvre; ce trône sur quatre roues... il sera vendu à la criée!
un charlatan l'achètera pour y vendre, au milieu des places, ses
élixirs et ses opiats.
Qu'on me pardonne ces idées mêlées, ces images vulgaires, ces
rapprochements inattendus; je sais que la rhétorique en murmure, que
la logique s'en inquiète, et que l'art est mécontent; mais les faits
sont là expliquant, excusant toute chose en un sujet pareil, le
sublime et l'absurde, la bouffonnerie et l'élégie, la justice et la
colère, le discours de M. de Chateaubriand, et ce chapitre même.
Hélas! Il n'a pas été fait sans pitié, sans respect et sans larmes,
pour des malheurs si cruels et si complets!
RAMBOUILLET
Vous voulez que je revienne sur les petits faits de cette grande
histoire de Juillet. Jusqu'à présent cette histoire est écrite comme
elle est faite! En masse... et avec la plus grande confusion. Il
faudra bien du temps encore avant de mettre un peu d'ordre en ces
événements qui se pressent et s'entassent, poussés par la fureur
populaire. Moi qui vous parle, j'ai bien vu ces fameux _trois jours_:
j'ai assisté à l'incendie du corps-de-garde en planches, sur la place
de la Bourse, premières et fatales lueurs de cet incendie immense,
épouvante de l'Europe. J'ai vu le peuple des trois jours demander des
armes à la porte des théâtres, endosser la cuirasse de carton, saisir
la lance des héros du moyen âge, aller se battre, héros sublimes et
burlesques à la fois, contre des faits qu'ils ne comprenaient pas.
Toute la ville a été branlante pendant trois jours; le peuple en
avant, au feu, brûlé par le soleil; les habiles se tenaient sur les
derniers rangs, incertains de leur contenance, un pied sur leurs
serments de la veille, un autre pied sur leurs serments du lendemain.
Colosse! un tremblement de terre les doit renverser comme celui de
Rhodes, à l'écart gigantesque.
Dans ce moment de confusion, tout est poudre, et fumée, et soleil, à
Paris. On ne parle pas, on bourdonne! on ne pense pas, on rêve; on se
regarde, on se touche, on se rit au nez, on s'admire les uns les
autres, on s'épouvante.--Est-ce bien toi? est-ce bien moi? est-ce bien
nous tous? est-ce bien Paris? Ce terrible et tremblant Paris de
juillet 1830, quand il s'est vu sans roi, a été jeté dans un moment de
telle stupeur qu'il ne l'avouera pas dans l'histoire!... Il faut bien
en convenir, nous avons eu peur, sauf à nous démentir plus tard.
Cette foule parisienne! Au fond, elle est bonne, bien faite et
bienfaisante; elle a saccagé le monde politique avec un grand
sang-froid que rien n'égale. Après les trois jours, et quand il n'y
avait d'autre roi que M. de La Fayette, ce monarque si bien fait pour
la transition, que la royauté de France garde pour remplir tous ses
entr'actes; quand le peuple encore étonné de l'hôtel de ville et des
Tuileries, où il était entré, demandait à prendre une heure de repos,
il lui vint dans l'idée, avant de voir le nouveau roi qui s'apprêtait
quelque part, de revoir ce vieux roi qu'il venait de chasser, ce roi
chassé si brusquement, et reçu avec tant d'enthousiasme; ce Français
_de plus_ de 1814, qui n'était qu'un roi de moins en 1830, le roi de
la conquête d'Alger, le roi du sacre, le roi chanté à son avénement,
par Victor Hugo, par Lamartine!... Il partait malheureux, innocent,
bien à plaindre; il partait... Paris le voulut revoir encore avant son
départ; Paris a voulu savoir comment était faite une royauté qu'on
chasse. O ville insatiable de pareils spectacles, Paris! Elle a vu
tomber Bonaparte; après cette immense chute elle a été furieuse
encore de voir la chute de Charles X! Le peuple comprenait cela
confusément: c'était la dernière chute des temps passés; relevés une
heure, hélas! pour s'écrouler à tout jamais.
Donnez-vous la main, Fontainebleau et Rambouillet! Ne soyez pas
jalouses l'une de l'autre, royales forêts, traversées dans des
appareils si divers! A Fontainebleau, quand l'empereur dit adieu à son
aigle, la France assiste aux derniers adieux de la force. A
Rambouillet, quand Charles X exilé, bien moins taillé pour le drame
que Napoléon, s'en allait loin du château des Tuileries, c'était
l'antique royauté de France qui s'avouait vaincue à jamais. La jeune
royauté de Napoléon et la vieille royauté de Louis XIV, défaites,
l'une à Fontainebleau, l'autre à Rambouillet, quel espoir reste à la
France? Grande question autour de laquelle, malheureux que nous
sommes, nous nous agitons, sans que ce cruel problème ait fait un pas.
Le peuple donc, après ces trois jours, remit sa veste et son chapeau;
ceux du moins qui avaient un chapeau. Puis il s'écrie: «A Rambouillet!
à Rambouillet!» comme en 1790 il criait: «_A Versailles! à
Versailles!_» Donc il s'en fut à Rambouillet, ce bon peuple, sans
colère, et presque en riant, comme à une fête; il allait voir le roi
Charles X. S'il garda ses armes pour ce voyage, c'était d'abord que
les armes lui allaient bien; il n'était pas fâché, chemin faisant,
dans la forêt royale, de tirer une perdrix de Sa Majesté, ou de
_courre_ le cerf, et de rapporter une pièce de gibier à sa femme, afin
de dire qu'il avait gagné quelque chose à la révolution.
En vérité, il faisait bien, ce digne peuple, de se donner une fois le
plaisir de la chasse au long-courre. Plaisir de roi qui lui était bien
dû. Trois jours après son passage dans la forêt de Rambouillet, on lui
reprenait _sa_ forêt, on tuait sans lui tout _son_ gibier, on vendait
jusqu'aux oeufs de _ses_ faisans, on le traitait comme si on eut voulu
le détrousser de ces plaisirs de souverain.
Le peuple est le dernier roi qui ait chassé dans les forêts de
Rambouillet.
Que vous dire? Il y mit si peu de hâte, et tant il fit l'école
buissonnière; il a si mal tiré sur les bêtes de la forêt, ce peuple
qui tirait si bien sur les Suisses; il a si peu profité de sa
victoire, ce peuple dont on a si cruellement exploité la colère, qu'il
est arrivé trop tard à Rambouillet! il n'a pas vu même ce qu'il
voulait voir; le roi Charles X était parti.
Cela est malheureux, vraiment; on ne sait pas ce que cette entrevue
aurait pu faire, si cette entrevue avait eu lieu. Peut-être à l'aspect
de son roi vaincu, à l'aspect de ces femmes tremblantes, et qu'il
avait tant aimées, à l'aspect du tout jeune enfant qui lui aurait
tendu les bras comme un frère à son frère, le vainqueur eût été touché
de compassion: il eût relevé le vieillard, et repoussant de la main
les stupides ministres, ils se seraient dit, le roi et le peuple: De
quoi s'agit-il? Et ils se seraient bien vite entendus l'un l'autre,
n'en doutez pas! ils auraient refait l'alliance brisée, car c'était
leur avantage à tous deux. Bonté divine! la paix ne serait pas sortie
de la France, et l'émeute n'aurait pas relevé la tête, hydre
renaissante toujours; la contagion révolutionnaire eût respecté les
peuples épars autour de nous, la triste Vendée n'eût pas rêvé la
guerre civile, les débris infortunés de Varsovie, la ville héroïque,
ne seraient pas retombés sur nos têtes, nous apportant la peste, comme
le gant des combats que nous jette le Russe. O bonheur! nous serions
rentrés dans la paix et le calme, nous autres, que la fièvre avait
dévorés pendant ces trois fameux jours.
Mais la fatalité des Stuarts pesait sur cette auguste maison de
Bourbon; le dernier regard du peuple de Paris, n'a pas été pour la
royauté de la France. Elle est partie une heure trop tôt; elle a perdu
malheureusement l'appel du peuple en courroux, au peuple calmé: voilà
pourtant à quoi tiennent les dynasties! Il y eut un roi de l'Orient
fait roi par son cheval: quelques chevaux de poste, ont décidé
peut-être, du sort de Sa Majesté le roi Charles X.
A Rambouillet, le peuple de Paris fut bien surpris d'y trouver assez
de canons pour foudroyer toute la ville, assez de troupes d'élite pour
la mettre en état de siége; il comprit alors toute l'étendue de sa
victoire! Modeste en son triomphe, il a tendu la main aux soldats, il
est monté sur les canons pour se grandir quelque peu, afin de voir se
prolonger dans les ténèbres ce douloureux exil d'un si bon roi.
Cependant, la royale famille allait au pas dans ce royaume, son
domaine pendant tant de siècles; les populations se mettaient en haie
sur son passage, et, bouche béante, elles la regardaient passer. Que
le voyage dut paraître long aux nobles exilés! Un garde-du-corps,
fidèle, intelligent et brave, galant homme et bon écrivain, M.
Théodore Anne, a raconté d'une façon touchante, les premiers pas de
cet exil sans fin... Ce récit contient toute une âme. Après de longues
heures, ces exilés, accablés de fatigue, couverts de poussière, suivis
par quelques serviteurs, qui ne pleuraient pas (si grande était la
douleur de ces braves gens!), ils atteignirent le vaisseau de
Cherbourg: la mère et l'enfant se retournèrent encore une fois, pour
regarder la France, le vieillard leva son chapeau pour saluer la
patrie, et puis ce fut une autre voix que la sienne qui dit aux
matelots: _Partons!_
Il y a dans la vaste mer un sillon que Bossuet a retrouvé avec ses
yeux d'aigle, et qui s'est renouvelé, bien souvent depuis Bossuet:
sillon fatal! Il a conduit Marie-Stuart, la reine d'Écosse et de
France, à sa sanglante soeur Élisabeth; il a livré à son oncle,
Richard III, le jeune Arthur Plantagenet, il a ramené d'Angleterre en
France, Henriette, fille de Henri IV et femme de Stuart. Bonaparte a
creusé bien profondément ce sillon de la mer! Le même sillon qui nous
ramena la famille de Louis XIV, la ramène aujourd'hui en exil.
Autrefois, ce sillon était à peine une ride sur l'Océan _étonné_;
aujourd'hui, c'est un large sentier incessamment ouvert aux royautés
vagabondes! L'empereur dom Pedro l'a prolongé, à deux reprises, du
Portugal au Brésil!
Quand il eut tout vu à Rambouillet, le peuple de Paris se remit en
route pour ses foyers, qu'il ne quitte guère. C'était une éclatante
nuit d'été, radieuse sous les constellations du ciel! Il fallut
traverser de nouveau la forêt éclairée par la lune; on chantait, on
_disait des farces_; l'esprit parisien débordait de toutes parts.
Celui-ci s'asseyait au pied des arbres pour rêver, cet autre, étendu
sur le gazon, dormait! Chacun allait comme il pouvait, à pied, à
cheval, en voiture, sur des canons. _La Nuit d'Eté_ de Shakespeare n'a
rien qui soit comparable à cette étrange nuit de féerie et de
cauchemar!
Un peuple qui revient d'une révolution et qui se promène dans les bois
au clair de la lune, mettant sur son chapeau les vers luisants du
chemin, en attendant une cocarde. Hélas! d'autre part, un pauvre vieux
roi qui s'en va, pensant à la France, à son peuple! Et le peuple
oublieux déjà des absents!
Ils ne furent de retour qu'à onze heures du matin, inquiets d'être
grondés par leurs femmes, ces vainqueurs! J'ai vu passer toute cette
armée voyageuse; elle était encore humide de la rosée du matin; elle
avait coupé des branches vertes dans la forêt, qu'elle portait au bout
de ses fusils; elle passa devant le Palais-Royal parce que c'était son
chemin. Nous étions là, rue Saint-Honoré, plusieurs, attentifs au
réveil de la royauté nouvelle. Les habitants du Palais-Royal entendant
les voyageurs de Rambouillet, se mirent à leur balcon pour les voir
passer; le peuple salua et passa son chemin. Quand arrivèrent
plusieurs voitures de Charles X, où s'étalaient les vainqueurs, faute
de voitures de place, les habitants du Palais-Royal, par un mouvement
généreux, se retirèrent de leur balcon. Ces armoiries royales allaient
bien cependant aux panneaux des voitures populaires, mais les hôtes du
palais ne purent s'empêcher, voyant ces voitures ainsi remplies, de se
rappeler le nom du maître! Hélas! qui donc eût pensé, en présence des
carrosses de Charles X, et quand il s'agissait d'une couronne pour le
maître du Palais-Royal, que madame la duchesse de Berry interdite du
feu, de l'eau et du sel en France, serait aussi interdite du droit
d'aumône, et par un temps de peste encore... une aumône, présentée par
M. de Chateaubriand!
Je finirai par une anecdote horrible et vraie:
Il existe un homme à Paris, qui vit seul dans la foule et dans la
fange. Il porte un fouillis de haillons pour tous vêtements; don Juan,
mêlé de Diogène. Il vivait au jour le jour, ne parlant à personne et
s'occupant peu des affaires, fumant sa pipe, quand il avait du tabac,
prenant l'air et le soleil, au soleil. Le 28 juillet, au plus fort de
la bataille, cet homme hors de son grenier, se rend à sa promenade
favorite; il est arrêté par une barricade: derrière cette barricade,
et protégé par ce rempart, un petit émeutier très-maladroit chargeait
et déchargeait son fusil, sur un peloton de Suisses, auquel il ne
faisait aucun mal. Mon _héros_ s'arrête un instant à regarder le petit
homme; impatient de sa maladresse, il lui arrache le fusil des mains,
il le charge, et, presque sans viser, il tire: un des Suisses tombe
roide mort; puis, rendant l'arme à ce maladroit: «Voilà, lui dit-il,
comme on se sert d'un fusil, reprenez le vôtre, je vous le rends, _car
ce n'est pas mon opinion_.»
Cette histoire est la tienne, ô peuple de Paris! Voyant tant de
maladroits tirer depuis dix ans aux jambes de la monarchie, impatienté
de leur maladresse, il leur a arraché l'arme des mains. Lui aussi il a
voulu prouver qu'il savait se servir de ses armes, il a visé juste...
Hélas! à la fin du compte, il s'est trouvé que, à lui aussi peut-être,
_ce n'était pas son opinion_.
LA SOIRÉE POÉTIQUE
Nous avions été pendant cinq actes, haletants sous les angoisses de la
première représentation; pendant cinq actes muets, attentifs, nous
avions lutté contre le silence et contre le bruit, contre les boutades
infinies du parterre; nous avions vu notre pauvre ami balotté par
toutes ces âmes assemblées, sans pouvoir lui porter secours, sinon par
nos voeux à voix basse. Ainsi traînés à la remorque à la suite de son
beau drame, nous n'avons retrouvé un peu d'haleine et de calme qu'à la
dernière scène. Alors, seulement, le parterre était vaincu; le drame
était sorti triomphant de ses langes et s'était fait homme. Ah! ce fut
pour nous une grande joie, suivie d'un grand affaissement moral, comme
toutes les joies extraordinaires de ce monde. Quand tout fut fini, on
rappela notre ami; l'acteur jeta son nom au public, et nous sortîmes
triomphants.
Nous autres, cependant, les amis du poëte, les amis de son enfance
poétique, à l'heure où son drame allait au collége et faisait des
vers latins, il nous eût déplu d'assommer ce poëte de nos louanges;
nous laissâmes la foule se précipiter au-devant de son triomphe, et
bien sûrs de le retrouver heureux, nous fûmes l'attendre en certain
entre-sol tiède et coi, où nous avons l'habitude de nous blottir quand
nous voulons être heureux entre nous, et tout seuls.