La pauvre cabane! Avez-vous entendu ces contes français où des ogres

dévorent des petits enfants, et redressent leur double narine en

disant: _Je sens la chair fraîche?_ Vous prendriez la cabane où naquit

William, pour l'antre de l'ogre. Les murs sont encore assez rougis

pour qu'on s'assure qu'ils ont été teints de sang; c'est un noir si

foncé! Au sommet des murs, surgissent de vieux crocs de fer, qui

semblent attendre des quartiers de victimes! Voilà bien le lieu où le

jeune homme, une hache à la main, prenait l'attitude et la voix des

sacrificateurs au temps d'Homère! A dix-huit ans, il était superbe, et

semblable _à ces hommes qui sont faits pour marcher devant un roi_! Il

tenait le couteau à la façon d'un grand prêtre, et la baguette avec le

geste de la fée! Il a mis le ciel dans l'enfer, il attachait les

grillons à des chars, il accoupla Falstaff au prince Henri, il a hurlé

où l'on prie, prié où l'on hurle; il a fait entrer Antoine chez des

constables, et la belle Égyptienne chez des religieuses: joyeux et

terrible, homme et dieu, toujours homme, même quand il est dieu, et

cependant plutôt un dieu qu'un homme.--Or ça, montrez-moi la chambre à

coucher, ma bonne femme; que je voie en détail toute la maison de

William!

--Mon Dieu, milord, l'escalier tombe en ruines, c'est à peine si le

pied d'une sauterelle oserait le franchir. Voyez, milord, ces longues

toiles d'araignées, cette poussière qui s'envole, ce plafond qui se

penche, et ces brèches inégales; il y a ruine ici, milord: c'est plus

noir que la cabane de l'apothicaire dans _Roméo et Juliette_. Il n'est

pas douteux cependant que le grand homme ait dormi dans cette pièce;

on y voyait encore, il y a près de dix ans, un grand W entrelacé dans

un coeur avec un B; toutes les miladys inscrivaient ce chiffre sur

leur album; les murs sont chargés de vers en toutes les langues: c'est

une honte d'avoir sali ces murailles. On n'y monte plus; il faudrait

être aussi hardi que Richard! pour grimper cet escalier vermoulu. Et

la pauvre vieille poussait un profond soupir de regrets.

Justement le jour était à son déclin, un vent d'automne gémissait dans

les arbres jaunissants; la rivière s'annonçait au loin par un solennel

murmure. Je m'assis sur le bloc de chêne qui avait servi à

Shakespeare, je prêtai l'oreille au bruit qui se faisait au dehors;

j'écoutais le calme qui se faisait dans l'étage supérieur... soudain!

par vision sans doute! je vis à travers les crevasses du plafond

(non! ce n'était pas une erreur), je vis une pâle et fugitive clarté.

J'entendis des pas d'hommes.--Voilà le sabbat qui commence! Alors la

vieille gardienne de céans, prit la fuite et me laissa seul.

Ce fut d'abord comme une vapeur fétidique... un nuage... et bientôt

une étrange lueur! l'incertaine clarté des siècles d'autrefois.

Bientôt j'entrevis le vieux Londres du temps de la reine Élisabeth. Il

était quatre heures, les bourgeois se rendaient aux combats d'ours;

c'étaient de riches marchands en longs chapeaux, en habits de gros

draps, la panse ronde et la face rougeaude; ils se pressaient, ils se

hâtaient, ils criaient: Les _ours_! les _ours_! Les _taureaux_! les

_taureaux_! Au même instant arrivait de sa province, un jeune homme,

un amoureux... il était pauvre et persécuté; le jeune homme tenait les

chevaux à la porte du théâtre, en disant: Voilà qui va bien! Puis il

faisait un sonnet d'amour; il lisait les vers d'Ovide et les récits de

Plutarque. On lui parlait des deux roses si sanglantes toutes deux, la

rose et la blanche; alors il s'animait comme une sibylle: en avant la

joyeuse Angleterre! en avant la vieille Angleterre! en avant les joies

du cabaret, les inquiétudes du combat! rien que des noms de notre

histoire. Que de pleurs! de cris! de fureurs! Salut au More!

applaudissez le More! applaudissez le Vénitien, matelots; le More est

un navigateur, comme vous il a été le maître de la mer. A ces grands

spectacles, les _ours_ disparaissent, les bouledogues sont vaincus!

les bourgeois s'en vont; la reine Élisabeth arrive au théâtre en toute

splendeur.--Vive la reine!... Holà! voici le lord Leycester, la noble

jarretière est à sa jambe. Protégez le poëte, milord; dites un mot

pour lui _à la vestale assise au trône d'Occident_. Milord, il existe

une pétition contre _Henri III et les Joyeuses Commères_; les bouchers

de Londres réclament, ils disent qu'on leur fait tort.

Et la reine aux yeux bleus tranquillise le grand poëte, et les annales

des trois royaumes se déroulent aux yeux du peuple anglais; la féerie

est encore de l'histoire. Posez-vous sur le coeur de nos vierges,

esprit du gentil Ariel! que le malin Puck assiste à nos rêves, et nous

réveille au milieu d'un songe d'été! Shakespeare a tout fait, il a

fait mourir Brutus; il fait triompher la mère de Coriolan; il a crevé

les yeux du jeune roi Arthur. _Ne crève pas mes pauvres yeux, Hubert!_

Constance, Desdémone, Juliette, Octavie! O les touchantes douleurs!

Et je voyais tous ces héros, toutes ces femmes; j'entendais tout

ce fracas poétique; c'était une mêlée immense, un bruit de

gloire et de guerre, et des soupirs d'amour, des cris de rage,

des regrets paternels. Qui donc a mieux écrit l'histoire que

Shakespeare,--historien? Il marche, on le suit; il parle, on l'écoute.

Obéissez au maître des temps passés, ombres muettes, fantômes, restez

dans vos habits de fête, restez dans vos nobles attitudes. Seulement à

côté d'Élisabeth, à sa droite, je voudrais voir ce parpaillot de Henri

IV le Béarnais, allié d'Élisabeth, regardant, spectateur intéressé,

l'histoire animée de nos guerres civiles. Il y devait passer sa vie,

et puis mourir au milieu de ses triomphes, par la raison qu'un fer

sacré ne pardonne pas.

Je suis Anglais, j'ai vu bien des choses! J'ai vu la bataille de

Waterloo, et la victoire tomber dans nos rangs, comme si son aile eût

été fatiguée, et qu'elle eût refusé de la porter plus loin. Mais

jamais je n'ai imaginé quelque chose de plus beau que cette vision

littéraire, au milieu de cette cabane où naquit l'auteur de la

_Tempête_ et de _Macbeth_. Notez bien que je n'étais pas endormi, que

mes yeux étaient ouverts; que dans une tranquille contemplation,

j'entendais le bruit du vent et les murmures de l'Avon.

Un léger nuage en se détachant du ciel vint m'enlever à cette féerie.

La lune qui se faisait jour à travers ces toits en débris, cessa

d'éclairer les mansardes. Plus rien de la décoration qui, tout à

l'heure, ajoutait sa vraisemblance à tous ces drames... et je ne vis

plus que la porte qui venait de s'ouvrir! Sur le seuil se tenait la

vieille femme et son voisin, un esprit fort de l'ancien _covenant_,

qui, les jours de vision, lui servait d'aide et d'appui.

--Depuis l'automne passé, me dit la vieille, j'ai remarqué cette

lumière subite, et pourtant tous les volets sont fermés. Quand la

chambre d'en haut s'éclaire, on entend des bruits de voix, des pas

d'hommes, le dernier mugissement des taureaux qu'on abat, les

palpitations des jeunes chevreaux qu'on égorge. C'est le vieux boucher

qui revient, il trouve son fils à rêver et le bat comme plâtre. Moi

qui vous parle, j'ai vu passer là-haut le chevreuil abattu par le

jeune William, dans le grand parc tout rempli de vieux chênes. Ce

chevreuil lui fit perdre l'état de son père, et lui valut tant de

misère! Tout cela est bien triste, en vérité!

La vieille femme ayant parlé et déclamé tout à son aise, je quittai à

regret cette chaumière; il y avait à la porte un arbre déjà vieux,

tout jauni par les automnes, jaune et rouge comme des feuilles de

laurier frappées de la foudre.--C'est un rejeton de l'arbre de

Shakespeare! me dit la vieille; on dit que l'ancien mûrier était gros

comme sir John Falstaff; on en voit des morceaux dans tous les

châteaux du Yorskire et du Northumberland; et voici mon voisin qui en

a encore tout plein sa maison.

--A votre service, milord, me dit le voisin.

En même temps, il tira de sa poche un assez honnête fragment de buis,

ciselé avec art, et qui avait à peu près la forme d'un galoubet

champêtre, vieil emblême de la poésie classique, naïvement appliqué à

la poésie de Shakespeare, au Jupiter de l'Olympe moderne, que personne

jusqu'à présent n'a pu atteindre en Angleterre, excepté Byron et

peut-être, à mille pas, l'enfantin sir Walter Scott!

REVERIE

Il était midi, le soleil frappait de toute la force de ses rayons les

vitraux de la mansarde; tout était calme et silence autour de la

fillette, et, rêveuse, elle recommença pour la millième fois,

peut-être, un de ces rêves tout éveillés que le bon La Fontaine a

chantés... «Il n'est rien de plus doux!»

D'abord, elle retranchait à chacune de ses semaines deux grandes

journées de travail; dans ces deux jours dont elle embellissait sa

vie, elle s'entourait de tous les plaisirs de son âge: elle se donnait

libéralement tous les trois mois, une robe neuve avec une ceinture

flottante et quelque beau cachemire Ternaux: ainsi parée, elle allait

à Meudon par le bateau à vapeur, et ne revenait que bien tard, sans

avoir peur, à son retour, de trouver son portier couché, et frappe, et

frappe!... Il est sourd.

Bientôt, la robe neuve tous les trois mois, la ceinture flottante, le

bateau à vapeur, Meudon et son ombrage frais, et ces deux longues

journées sans travail, n'étaient plus d'assez grands biens pour cette

ardente ambition. Il lui fallait une robe de soie à l'immense

garniture, un chapeau de paille d'Italie orné de fleurs, un long

voile; il fallait même un beau collier de corail qui fît ressortir la

blancheur de ce cou d'ivoire; et déjà grande dame, elle prenait la

résolution de ne plus faire de robes que pour elle, et de ne plus

broder qu'à son usage, ces voiles qui voilent si peu.

Cependant ce cinquième étage aux sommets de la haute maison était dur

à monter; cette porte étroite, dont les ais mal joints donnaient

passage à tous les vents, semblait solliciter les amants et les

voleurs! fi de la mansarde et de la chanson: _Dans un grenier qu'on

est bien à vingt ans!_ Adieu donc la paisible retraite, adieu à ces

murailles nues, ornées de ces bonnes estampes de Charlet, adieu ce bon

morceau de glace de Venise artistement ciselé sur tous les bords,

adieu ces volumes incomplets d'un roman inachevé, adieu toute la

richesse de la cellule: allons, c'en est fait, ma grande dame

déménage; la voici trois étages plus bas, porte à porte avec l'épouse

du boulanger!

Cette fois nous avons deux belles chambres, de beaux meubles en noyer,

une large glace, et quelque vaste armoire où se cache le manteau

fourré pour l'hiver. Cette fois nous voilà maîtresse de nous-même, et

chaque matin nous sommes: _la bien chaussée et la bien coiffée_... A

la fin, Dieu soit loué! l'aiguille et le dé son compère ont cessé de

nous tourmenter nuit et jour... nous pouvons, dans la journée, nous

arrêter à loisir devant les riches magasins de la rue Vivienne,

contempler de toute notre âme ces élégants tissus, ces parures

charmantes, ces bijoux étincelants; et le soir, sans ménager l'huile à

la lampe avare, étendue entre deux draps blanchis de la veille, nous

lirons jusqu'à minuit, les romans d'Auguste Lafontaine, ou les

histoires sans fin de Paul de Kock, si admirablement entremêlées de

soldats, de rapins et d'aventures délicieuses dans les cabarets ou

chez les restaurateurs.

Mais le lendemain, les yeux appesantis par cette longue lecture, la

jeune fille s'aperçoit qu'elle ne peut plus s'habiller seule, et qu'il

lui faut absolument une intelligente soubrette, alerte et légère,

honnête, fidèle et discrète: elle choisira donc une jeune villageoise,

elle lui donnera ses robes à demi fanées..., elle se fera un plaisir

de l'élever, de lui montrer les usages du grand monde; pour peu que

vous l'interrogiez, elle vous dira à l'avance les moindres qualités,

les moindres défauts de sa suivante, jusqu'au malheureux événement qui

la force à la renvoyer.

Cette servante une fois chassée, madame a compris qu'un domestique

ferait mieux son affaire. Un homme est plus fort et plus facile à

conduire. D'ailleurs, c'est une économie: il frotte le salon, il monte

la pendule, il sert à table, une serviette sous le bras; il accompagne

sa maîtresse dans les rues à deux pas de distance; on sait son nom...

Comtois! Nous lui ferons une livrée jaune avec des bas blancs... Un

beau soir il se fera brûler la cervelle pour sauver sa jeune

maîtresse, au moment où elle allait être enlevée par un grand seigneur

de la cour.

En effet, depuis qu'elle habite la rue de Rivoli et le premier étage

d'un grand hôtel; depuis qu'elle a un suisse à sa porte, une glace

dans son alcôve, depuis que, le matin, madame se tient en peignoir

brodé vis-à-vis une large psyché, madame fait des passions

étonnantes. Tantôt c'est un vieux seigneur allemand que notre

indifférence renvoie au fond de ses terres; tantôt un jeune colonel

français qui, désespéré, va se faire roi en Amérique; un autre jour,

lord Wellington lui-même se prosterne aux pieds de la cruelle...

elle sourit... mais toutes ces démonstrations la touchent peu,

elle a vraiment d'autres projets en tête, et la voilà qui

s'esquive de son hôtel par une porte dérobée, et laissant dans

son antichambre la foule de ses adorateurs, elle va tout simplement,

débuter au Théâtre-Français.

Vous concevez bien qu'elle est trop modeste en commençant, pour lutter

avec mademoiselle Mars. D'ailleurs, ses yeux vifs, son nez retroussé,

sa bouche où tout mord, où tout chante, l'ensemble animé et joyeux de

sa personne lui dit assez qu'elle est faite pour les rôles de

soubrettes. La voilà donc étudiant ses rôles, créant ses costumes, se

mettant l'esprit à la torture à bien se présenter, à bien dire.--A la

fin, le jour de ses débuts arrive: on se tue à la porte; c'est à peine

si elle peut entrer, elle que tout Paris veut admirer; dieux et

déesses! sitôt qu'elle paraît, dès qu'elle parle, à son geste, un

tonnerre d'applaudissements si forts que M. Michelot est obligé de

venir prier le public de ne pas tant applaudir, parce qu'il briserait

les banquettes.

Ainsi, la voilà devenue en un clin d'oeil, la première actrice de

Paris. Toute la littérature l'entoure. Elle protége, elle corrige,

elle loue, elle blâme, elle donne à dîner; Casimir Delavigne la

consulte et lui offre même de l'épouser, ce qu'elle refuse assez

durement. Bientôt elle veut que la province jouisse de ses talents;

et, par un arc de triomphe, elle entre à Bruxelles, à Pontoise, à

Saint-Pétersbourg, où elle daigne enfin épouser, par convenance, un

des bâtards de l'empereur, qui la fait duchesse et lui donne une belle

place à la cour.

De Saint-Pétersbourg, j'ignore si ma princesse n'eut pas poussé sa

pointe au vieux sérail... Un coup d'aiguille acheva trop tôt ce roman

à peine commencé. Oh! là, là! Tout effrayée du peu d'ouvrage qu'elle

avait fait, la pauvrette se remet à sa tâche, sans avoir pensé un

instant aux seuls liens qui fussent à sa portée, au bonheur d'aimer et

d'être aimée.

Je vous dirai même que la friponne, en jetant un coup d'oeil sur son

miroir, se prit à sourire. Ah! le beau château (disait-elle), que je

me bâtissais dans les Espagnes de la Chaussée-d'Antin.

LA VENTE A L'ENCAN

Vous avez cru que tout était fini pour la maison de Charles X; vous

avez appris que le roi déchu avait pris son parti en philosophe

chrétien, qu'il s'était arrangé de nouvelles Tuileries dans l'humide

château d'Holy-Rood; qu'il avait rebâti à son usage une salle du

trône, une salle des maréchaux (innocentes consolations d'un trône

perdu!). On vous a dit les courses aventureuses de la duchesse de

Berry à travers les comtés anglais, et son séjour chez l'ambassadeur

de Naples. Eh bien, voilà qu'une nouvelle ruine commence pour cette

famille infortunée!... elle reparaît sur le théâtre de malheurs où

elle a été tenue pendant trois jours, à Paris, au milieu des terreurs

de l'Europe. Allons! courage! au no 21 de la rue de Cléry, vous verrez

ce nouveau désastre. Pour ma part, il me semble que cette seconde

humiliation vaut bien la première, que cet outrage est le pire de

tous.

Je conçois en effet le siége des Tuileries, glaces brisées, meubles

saccagés.--Le portrait du roi, par Gérard, effacé des galeries du

Louvre; je comprends l'invasion des appartements de madame la duchesse

de Berry par ce peuple ivre à la fois de vin et de fureur... ce que

j'ai peine à concevoir, ce sont les ventes à l'encan, et les plus

vulgaires dépouilles de ces augustes fugitifs, flottant au gré des

vents, en attendant un acheteur.

Hélas! c'était là un signe de malheur qui manquait aux races abolies!

Bajazet, dans sa cage, servant de marche-pied à son vainqueur,

n'aurait pas compris le degré d'humiliation attaché à la vente de ces

dépouilles d'un intérieur de femme et de princesse, exposées soudain

au grand jour.

Par exemple, avez-vous jamais réfléchi, en passant devant la boutique

d'une revendeuse, à tout ce qu'il y avait de hideux en cet amas de

guenilles étalées au hasard? Arrêtez-vous, par pitié, devant cette

horrible porte et regardez! Quel immonde entassement! Des nippes de

femmes, des habits d'hommes, de vieilles chaussures, de vieux

chapeaux! Les meubles les plus sales de la vie matérielle se touchent,

se heurtent, se confondent horriblement. Une boutique de fripier est

un chaos dans lequel tous les rangs sont confondus, comme les cadavres

humains au cimetière. L'habit du marquis est étalé avec sa livrée; la

robe de gaze de la duchesse au bal des Tuileries se balance avec la

bure de la grisette: tous ces haillons entassés vous ont ce lamentable

aspect de loques réunies par la misère, par la mort, par la honte, par

le jeu, par tous les vices et tous les maux des grandes villes. Il est

impossible de ne pas frémir quand on songe que, dans cet antre de la

misère, la prostitution et le jeu viendront racheter leurs habits, au

premier changement de fortune. Dans ce capharnaüm de la fange et du

trou, un homme est heureux de se sentir un habit, fait pour lui,

fût-ce le plus pauvre habit de manoeuvre! Qu'il méprise, en même

temps, ces dorures flétries, ces soieries fanées, ces livrées

huileuses, et tous ceux qui viennent se dépouiller là, et tous ceux

qui viennent s'habiller là! Ajoutez qu'au milieu de ces lambeaux

impurs, et si vous regardez tout au fond de la boutique, vous

découvrez d'ordinaire une vieille femme, hideuse comme sa marchandise,

accroupie sur son pot de terre plein de cendres, qui attend dans la

plus parfaite immobilité une victime ou une dupe, horrible commerçante

sur le front de laquelle on lit en caractères de fer, ce mot funeste:

_usure!_

Eh bien, la maison du roi Charles X a passé par cette épreuve; elle a

traité d'égale à égale avec la revendeuse, elle est revenue, en

souliers éculés, de la frontière, pour traverser la boutique du

fripier. Le Roi parti (c'était là une suite de cette fatalité qui fait

un malheur de tout, pour les rois qu'elle veut perdre), on a trouvé

chez lui... un roi de France! non pas des armures de fer, non pas des

casques ou des épées de chevalier, non pas des chevaux de guerre ou

autres meubles royaux qui font reconnaître un roi, même dans l'exil;

mais des fusils pour la chasse aux perdreaux, des chiens courants, des

chevaux pour le sanglier, des oeufs de perdrix, des faisans, de jeunes

chevreuils, des lapins à foison, et, dans l'intérieur du palais...

seize cents pots de confitures, et des pralines par boisseaux!

Quel qu'il soit, riche ou pauvre, entouré de chefs-d'oeuvre... ou de

haillons, Ulysse ou le pauvre Irus, ne me parlez pas, pour l'absent,

des ventes faites hors de son domicile; ce sont des ventes

mensongères, sans aucun sens; elles dénaturent l'exil ou le malheur

dont les dépouilles sont tristement dispersées. Chaque meuble, pris à

sa place, a sa grâce et sa valeur, son charme. Mais si vous déplacez

les meubles de ma chambre à coucher, si vous brisez l'aimable ensemble

qui les parait, si vous les montrez sur une scène inaccoutumée, alors,

adieu la bonne opinion que mes voisins avaient de mon bien-être, adieu

la valeur _du pauvre rien_, qui faisait tout le bien de Codrus!

Princes et bourgeois, nous sommes soumis les uns et les autres à cette

loi de la symétrie qui fait le respect de notre intérieur; nous

l'avons bien vu dans la vaste salle de la rue de Cléry.

On exposait le mobilier d'une princesse, ornement d'un trône à peine

écroulé, et pourtant, qui n'eût pas été prévenu que cette princesse

_exécutée_... par le commissaire-priseur, était encore, dieu merci! du

monde des vivants, eût juré que cette vente était une vente après

décès et que la morte avait été, de son vivant, une comédienne! Voilà

ce que j'appelle presser à fond le décès d'une monarchie; ceci n'est

pas une fiction, allez rue de Cléry, je vous le répète, vous verrez la

vente.

En entrant dans la salle obscure, où suinte une odeur de moisi, les

regards sont d'abord frappés d'un grand nombre de vieux manteaux

attachés contre la muraille. Manteaux fanés, perdus, décousus; à

celui-ci manque une partie de broderie; à celui-là le galon d'or a été

enlevé; à d'autres, la broderie regarde la queue traînante, et, la

voyant couverte de boue: Ah! (se dit-on) _cette femme allait donc à

pied dans la boue?_

Voici des manteaux de cour! Voici de belles robes d'or et de brocard;

les unes en velours à fleurs, les autres en dentelles; mais dans quel

état! une comédienne en aurait honte! quel effort il a fallu pour se

décider à cet étalage! Malheureuse princesse! élégante autrefois,

entourée, au degré suprême, de grâce et de fraîcheur! Avancez! et

choisissez parmi les costumes de divers pays, un persan, par exemple,

robe à fleurs de satin blanc, caleçon brodé, tunique de velours

nacarat, turban, ceinture et voile d'or... c'est un triste habit, dont

la dernière femme du dey détrôné, ne voudrait pas. A côté de la

sultane, arrive, en boitant, Marie-Stuart, Marie-Stuart en velours, en

coiffe tombante, toute noire, comme une reine qui marche à la mort;

bientôt, par un caprice de femme et de princesse, la robe de la reine

a fait place au costume de la Cauchoise; _id est_: la robe courte, la

boucle d'argent au soulier... tout à coup, voilà une Cauchoise qui

s'enfuit à l'aspect de la vive Italienne, au costume brodé de soie. O

changement! déguisements! masque infini de la fin d'une monarchie!

Holà! Je me fatigue à tout dire: à côté de ces manteaux, ces robes,

ces chaussures de la vie réelle, vous trouverez un vrai carnaval de

Venise: un jupon d'Auvergnate qui sent son patois et la porteuse

d'eau, deux costumes bretons, l'un bleu, l'autre rouge et complets

tous les deux, la coiffe de drap en écarlate, le manteau en bure

noire, doublé en rouge, jusqu'à ce que tous ces costumes divers

fassent place au costume national. Alors la Française, l'Auvergnate,

l'Écossaise, la Cauchoise, s'évanouissent devant la fille de Naples;

ceinture, rubans, tablier, voile...

Au large! Zulietta! Parcours le golfe au bruit des mélodies

nationales, monte en gondole, et que l'onde amoureuse te balance au

chant des gondoliers, qui répètent en choeur les stances de la

_Jérusalem_.

Ajoutez à ces toilettes bizarres, faites pour des jours de folie, de

fausses parures, des bijoux en cuivre doré, des pierres factices, des

diamants faux, tout le luxe honteux qu'une grande comédienne ne se

permet pas de porter sur son théâtre, et vous comprendrez quelle est

cette élégie, à rencontrer ce faux luxe, ces parures viles, ces

déguisements déformés; toutes choses auxquelles l'aimable princesse,

absente à jamais, donnait tant de prix, bonnes désormais, à parer les

dames de la halle au prochain mardi gras.

Pourtant, tout ceci fut parures de princesse, tout ceci fut

enchantement de cour. Il n'y a pas un an que tout Paris célébrait ces

merveilles, ces bals héroïques. On voyait la vieille France se

trémousser à ces bals! Rappelez-vous ces quadrilles du temps de

François II, dans lesquels le jeune duc de Chartres portait l'habit

d'un roi, et le duc de Bordeaux la livrée d'un page (le présage s'est

accompli; hélas! vous savez avec quelle rapidité!), et de tout cela

restent des masques, des mensonges, lambeaux de toutes couleurs, robes

fanées; ruines, débris, néant, poussière, vanités des vanités!

On voit aussi dans cette ruine une suite de tableaux, la plupart fort

médiocres. A coup sûr la propriétaire de ces toiles protégeait, aimait

les beaux-arts; on comprend quelle noble pitié elle portait à cette

misère de l'artiste, et que les beaux-arts en abusaient cruellement,

comme ils font d'ordinaire, avec leurs protecteurs.

Contes Fantastiques et Contes Littéraires · 第 14 / 18 段